L’Empreinte: la construction du mythe colonial

L’Empreinte: la construction du mythe colonial

Par Julia Dubé

En salle depuis mars dernier, le documentaire L’Empreinte coréalisé par Carole Poliquin et Yvan Dubuc se porte garant d’un ambitieux projet de définir ce qu’est LA culture québécoise, en prenant comme point de départ l’époque coloniale. Cette relecture de l’histoire présente une réflexion identitaire assez essentialiste, tout en romançant notre passé colonial.

Modèle de colonisation « unique »

La quête identitaire portée par l’Empreinte propose en premier lieu de réinterroger la façon dont le peuple québécois se raconte l’époque coloniale avant le régime britannique. Les premières minutes du film mettent en scène Roy Dupuis, figure protagoniste du documentaire, et l’historien-sociologue Denys Delâge, discutant ensemble de l’arrivée de Champlain et des premières alliances forgées avec les peuples amérindiens. Longeant le bord du fleuve Saint-Laurent, les deux hommes soulignent l’idée selon laquelle les colons français se seraient dès le départ intégrés aux « premiers » peuples tout en développant des relations basées sur le respect des traditions amérindiennes. À travers la « proximité quotidienne des premiers 150 ans », la « façon de faire amérindienne » aurait séduit nos ancêtres qui se seraient laissés imprégner de ces valeurs. Attirés par l’égalitarisme et la coopération des sociétés autochtones, les colons français se seraient donc progressivement métissés, ouvrant ainsi un espace d’échange culturel et de partage d’idées plus collectives qu’individuelles. Quelques scènes plus tard, Roy Dupuis s’entretient avec l’anthropologue Serge Bouchard, bien installé dans le confort d’un luxueux chalet en région. Même constat : les Français-es fraîchement débarqué-e-s auraient préféré la liberté et la vie des bois plutôt que de perpétrer le modèle hiérarchique européen, et se seraient littéralement ensauvagé-e-s. Descendante métissée de cette période de contacts, de là prendrait racine la culture québécoise d’aujourd’hui. À plusieurs reprises, le documentaire nous met devant le constat d’une colonisation unique au monde, éloignée d’ardeurs impérialistes tel que ce fut le cas ailleurs en Amérique, et même dans le monde. Et c’est plutôt tentant comme image : sur un gros plan de cours d’eau bleu acier, une voix féminine d’une narratrice hétérodiégétique nous parle de nos « mères amérindiennes qui nous ont bercés ». Cette représentation de la femme autochtone comme être mythique illustre également la femme autochtone comme figure parentale protégeant le bébé métissé, présenté ici comme notre ancêtre. Cette image est hautement problématique à cause du remodelage romantique du colonialisme qu’elle sous-entend. Cela nous amène à revisiter quelques notions historiques fondamentales que l’Empreinte met délibérément de côté. La période du siècle et demi dont parle le documentaire fait référence au Régime français, période pendant laquelle les Européen-e-s développent bel et bien des partenariats socio-économiques avec les autochtones, notamment la lucrative traite de fourrure. En considérant qu’au départ les Européen-e-s sont minoritaires dans la colonie, les autochtones deviennent rapidement une composante essentielle de la vie en Nouvelle-France, tant par leur rôle économique que militaire. Perçu-e-s alors comme des allié-e-s, il n’en reste pas moins que l’objectif initial à travers le projet colonial de la monarchie est d’en arriver à assujettir ces autochtones, soit littéralement les rendre sujets du roi (1). En ce sens, les autorités françaises ainsi que l’Église sont portées par l’idée utopique d’une France régénérée, et cela passe par une société débarrassée des traditions arriérées des « sauvages » pour laisser place à une chrétienté ranimée dans un nouveau pays. Contrairement au discours de l’Empreinte, il ne faut pas attendre la conquête britannique pour voir apparaître les idées ethnocentriques d’une supériorité culturelle européenne. En fait, dès le début du 17e siècle, on assiste aux premières tentatives des jésuites qui souhaitent évangéliser les « sauvages », ainsi qu’à plusieurs programmes d’assimilation misant sur la transformation du sauvage en citoyen-ne de par sa conversion à la religion catholique. L’État royal souhaite ainsi « naturaliser » le sauvage, c’est-à-dire lui reconnaître un statut similaire à celui du colon français de façon à l’incorporer et à le soumettre à la monarchie. Et cela doit se faire en douceur, comme l’explique Louis XIV à l’intendant Duschesneau en 1681 : « que ces Indiens s’y portent par leur propre intérest […] c’est par la douceur que l’on parviendra à les apprivoiser » (2). L’erreur flagrante de l’Empreinte réside exactement dans la non-reconnaissance du projet colonial et assimilateur présent dès l’arrivée des Français-es. En situant la cassure lors du passage au Régime anglais, le documentaire attribue l’apparition des rapports discriminatoires à la prise de pouvoir des Britanniques, de façon à victimiser le peuple franco-canadien qui aurait été forcé de rompre le lien de confiance construit avec ses « frères-sœurs » autochtones. Une telle omission du projet colonial, dans ses tentatives d’évangéliser pour « civiliser » le sauvage, met en place un cadre idéal pour la construction d’une identité autochtone essentialisée.

Construction d’un sujet colonisé

D’un-e interlocuteur-rice à l’autre, le documentaire dresse une liste de valeurs que la société québécoise aurait héritées de la culture autochtone. De sa discussion avec le fiscaliste Luc Godbout, Roy Dupuis souligne que le peuple québécois correspond à l’exemple d’une société égalitaire basée sur la redistribution des richesses. Godbout affirme ainsi que lorsque le gouvernement prélève des taxes et des impôts, c’est pour le remettre dans les services publics. Puis, s’entretenant avec la juriste Louise Otis, on insiste sur la recherche d’harmonie et de consensus caractérisant le peuple québécois, notamment en prenant comme exemple l’existence de juges médiateur-rice-s dans le système juridique québécois. On en conclut que « la pensée en cercle » amérindienne aurait donc influencé l’organisation sociétale québécoise afin de remplacer tranquillement les rapports hiérarchiques pyramidaux hérités de nos racines européennes. Bref, ces valeurs québécoises de communautarisme et de recherche d’harmonie — identifiées de façon plutôt arbitraire — découleraient donc d’un état d’esprit autochtone s’étant imprégné dans la conscience collective québécoise, une façon de faire qui aurait traversé les époques. Imposée et ficelée par la société dominante, cette définition identitaire présente une image statique et a-historique de la culture autochtone, tout en l’homogénéisant. En effet, il n’est nulle part question de la multiplicité des différentes nations et cultures autochtones, tandis qu’on se rabat simplement sur la représentation du cercle amérindien comme symbole de l’unique façon de penser amérindienne. Derrière cette définition essentialiste de la culture autochtone se cachent donc bel et bien des rapports de dominations (3). En effet, ce sont les allochtones qui imputent la différence aux autochtones, ce qui vient confirmer leur position d’altérité dans le système monde. En procédant à cette identification essentialiste de l’autochtone, le documentaire laisse peu de place au principal concerné quant à la possibilité de s’autodéfinir. En niant la capacité d’action (agency) des communautés autochtones dans ce processus identitaire, le documentaire crée l’Autre, une figure imaginée, homogène et déconnectée de la réalité (4) pour les besoins du film. Et même si l’image de l’autochtone est célébrée, l’Empreinte s’approprie ce pouvoir de représentation en créant cet Autre confiné dans un espace restreint, tout en excluant de cette construction identitaire la voix des peuples ainsi représentés. Bref, le documentaire semble négliger la composante autoritaire dans la représentation d’un sujet colonisé, et comme nous le verrons, relativement invisible dans l’ensemble du film.

Surreprésentation et invisibilité

Faisant de constantes références à ces valeurs québécoises transmises par les contacts entre peuples, on ne parle finalement que très peu des autochtones. Outre les quelques informations données par la poétesse innue Joséphine Bacon, les entretiens avec les invité-e-s traitent pour la plupart du temps sur leur expérience du vivre québécois, mêlée du mystérieux ressentiment d’avoir quelque chose d’autochtone bien caché en eux. Pour un documentaire sur la richesse d’un partage à travers la proximité avec les autochtones, le sujet lui-même est carrément invisible. Paradoxalement, le film met de l’avant une abondance de représentations disparates de la société québécoise blanche, mais pas une seule représentant le quotidien de la vie autochtone d’aujourd’hui. En surreprésentant la figure du Québécois blanc, le documentaire l’Empreinte, comme la majorité des productions audiovisuelles occidentales, place l’image de l’homme blanc comme norme, comme standard. De sa prédominance disproportionnée, il atteint le statut de la normalité, c’est-à-dire qu’on l’associe à l’image de l’être humain universel (5). Ainsi, une surprésence de la représentation de l’homme blanc articule et instaure un espace discursif et occidental imbriqué dans une dichotomie blanc/non-blanc. Une telle hégémonie dans les représentations agit sur le discours populaire et transporte une vision du monde minée de stéréotypes raciaux. En instaurant la culture dominante occidentale comme point de référence, elle devient présente dans les processus d’identification à travers lesquelles se négocient les cultures sous-représentées (6). En résumé, le discours et les images portés par l’Empreinte reprennent également cette surreprésentation hégémonique, en raison de l’absence des voix et des images de peuples autochtones. Au final, l’interrogation identitaire soulevée par le film encourage le peuple québécois à conceptualiser son identité de façon très fixe, comme s’il suffisait de cibler les traits majeurs et d’en faire l’énumération. En prétendant que ces valeurs sont originaires des communautés autochtones, on présente au public des stéréotypes récurrents associés aux autochtones, par exemple, l’amour inné pour la nature. Suite au visionnement, cette vision romantique est très séduisante pour les Québécois à qui l’on vient d’expliquer que leur sang s’est mêlé à celui de l’autochtone, ce qui lui a conféré des vertus quasi magiques. En plus, le documentaire situe le peuple québécois comme victime de la colonisation des Britanniques, en omettant simultanément les gestes ethnocides commis par l’autorité française. Réconforté par ce remaniement historique, le public repart paisiblement avec un bagage considérable de stéréotypes vis-à-vis des autochtones et avec un mythe colonial adouci. Sans contredit, l’Empreinte n’invite aucunement le public à s’intéresser au quotidien des peuples autochtones. En effet, on ne mentionne rien par rapport aux revendications territoriales, aux répercussions du Plan Nord, aux cinéastes et musicien-ne-s émergent-e-s, à la vie autochtone en milieu urbain, bref, rien sur les réalités autochtones d’aujourd’hui. En se concentrant sur le feeling d’avoir du sang autochtone, le documentaire renvoie une fois de plus à l’image des « peuples invisibles ».  


(1) Havard, Gilles (2009) “Les forcer à devenir cytoyens – État, Sauvages et citoyenneté en Nouvelle-France (XVIIe-XVIIIe siècle) », Annales. Histoire, Sciences Sociales, p.992. (2) Ibid (3) Juteau, Danielle (1996) « L’ethnicité comme rapport social », Mots, no.49, p.102. (4) Said, Edward W. (1989) « Representing the Colonized : Anthropology’s Interlocutors”, Critical Inquiry, Vol.15, no.2, p.210. (5) Moreton-Robison, Aileen (2004) “Whiteness, epistemology and Indigenous representation” in “Whitening Race: Essays in Social and Cultural Criticism”, Aboriginal Studies Press, p.78. (6) Leavitt, Peter A. (2015) « ‘Frozen in Time’: The Impact of Native American Media Representations on Identity and Self-Understanding”, Journal of Social Issues, vol.71, no.1, p.40.

Radio-Canada: le point sur l’avenir du diffuseur public

Radio-Canada: le point sur l’avenir du diffuseur public

Par Sarah Daoust-Braun

Radio-Canada/CBC aura 130 millions de dollars de moins dans ses poches pour l’année 2014-2015. Ces réductions budgétaires du gouvernement fédéral entraîneront l’abolition de 657 postes sur deux ans. Le 26 mars, on apprenait que 80 postes du service en français devront être supprimés. L’avenir du diffuseur public est source récurrente de questionnements, de critiques et de mobilisation.

La société d’État fait face, depuis plusieurs années, à des vagues de compressions comme celle, en 1995, de 400 millions de dollars sous le gouvernement de Jean Chrétien. C’est à se demander si un média et un diffuseur public comme Radio-Canada occupe toujours un rôle essentiel et fondamental au sein de la société canadienne. Privée de ses ressources, la SRC ne peut plus  répondre correctement à son mandat d’informer, d’éclairer et de divertir.

Radio-Canada n’est pas le seul diffuseur public dans le monde. Chaque pays qui gère un service public audiovisuel et radiophonique met en place sa propre réglementation quant à son financement et à sa programmation. De façon générale, ces diffuseurs, comme la BBC au Royaume-Uni ou PBS aux États-Unis, ont pour mission d’offrir un service public de qualité grâce à une programmation riche et variée où l’information, l’éducation et le divertissement se complètent et s’équilibrent. Au Canada, en plus de répondre à ce mandat, Radio-Canada doit tenter de refléter la diversité régionale et le caractère multiculturel du pays et de contribuer au partage d’une conscience et d’une identité nationales (1). Au début du 20e siècle, lorsque les premiers diffuseurs publics sont apparus, il était plus facile de respecter ces exigences et de ce fait considérer la télévision et la radio comme un service public puisque les contenus étaient rares (2).

Aujourd’hui, avec la multiplication des chaînes privées et l’arrivée de l’Internet –et surtout dans un contexte de coupes–, un radiodiffuseur et un télédiffuseur public comme Radio-Canada ne peut résister au jeu de la concurrence et délaisse ainsi parfois sa mission première, celle d’informer, de divertir et d’éduquer le public canadien. Aujourd’hui, Radio-Canada doit vivre dans un environnement très concurrentiel. Plusieurs critiquent justement la tendance du diffuseur d’agir comme une chaîne privée axée sur le profit et sur les lois du marché en offrant une programmation qui tente de plaire au plus grand nombre. Cette inclinaison ne date pas d’hier : le chercheur Dave Atkinson observe déjà le phénomène en 1993 et le nomme « syndrome canadien ». Selon lui, ce syndrome qui touche Radio-Canada est « celui d’un système national de télévision qui n’est ni commercial à l’américaine, ni public à l’européenne, […] qui prend la forme d’un régime mixte public-privé où tous les acteurs se concurrencent pour l’auditoire comme pour les recettes publicitaires; système au sein duquel la télévision publique souffre constamment d’un “dédoublement de personnalité” se comportant tantôt comme se doit de le faire une télévision de service public, tantôt comme une télévision commerciale » (3). Pour l’année 2013-2014, 59 % des revenus de Radio-Canada provenaient du financement public, 26 % des revenus publicitaires, 7 % des revenus d’abonnement et 8 % de revenus financiers ou autres. Avec l’influence des publicitaires conjuguée aux compressions budgétaires, la société peut tendre à délaisser ses visées pédagogiques initiales pour entrer davantage dans une logique de marché face à son concurrent numéro un, le réseau privé TVA (4). Selon certains observateurs, le contenu présenté par Radio-Canada ressemble donc de plus en plus au type de contenu privilégié chez les chaînes commerciales. Par exemple, des séries américaines achetées comme Vengeance (Revenge en anglais) s’écartent du mandat original de la Société.

Pour remédier à cette situation, il faudrait bien entendu éviter les compressions budgétaires et ainsi faire en sorte que Radio-Canada s’éloigne de cette logique concurrentielle. Selon les derniers chiffres de 2011, le coût annuel de la société d’État équivaut à environ 33 $ par habitant, l’un des plus bas des pays occidentaux. Son financement public provient de crédits versés par le Parlement canadien. À titre comparatif, le coût par habitant des diffuseurs publics est de 97 $ au Royaume-Uni, de 180 $ en Norvège et de 82 $ en moyenne parmi les pays possédant une politique de financement des diffuseurs publics (5).

Par ailleurs, les réductions budgétaires de Radio-Canada auront toujours pour conséquence d’affecter la qualité de l’information et de la programmation. D’abord, comme expliqué plus haut, en offrant des émissions qui ne répondent pas nécessairement aux mandats du diffuseur public. Ensuite, en abolissant des centaines de postes (1 500 d’ici 2020 dans le cadre du plan « Un espace pour tous »), la qualité en prend un coup. Il en résulte des conditions de travail plus précaires et une possible surcharge de travail pour les employés qui demeurent en poste. De même, faute d’effectifs, l’information régionale se voit menacée au profit d’une centralisation de l’information à Montréal. Tout de même, Radio-Canada n’est pas laissée seule à son sort. Les organisations professionnelles et syndicales ont à cœur la préservation du média public de référence au Québec, gage d’une information de qualité. Même le public s’est mobilisé et a organisé des manifestations dans plusieurs villes du Québec le 16 novembre 2014 en soutien au diffuseur public. Plus particulièrement, l’organisation des Amis de Radio-Canada, formée du Syndicat des communications de Radio-Canada en collaboration avec la CSN, a rendu disponible son livre blanc sur l’avenir de Radio-Canada/CBC, qui offre plusieurs pistes de réflexion sur la raison d’être du diffuseur public dans un contexte de réductions budgétaires et de bouleversements médiatiques et technologiques.

Par ailleurs, en février, le premier ministre Stephen Harper a tenu en ondes certains propos à l’endroit de Radio-Canada. « Moi, je reste convaincu que, malgré l’image donnée par certains médias, par certains de nos opposants, les Québécois ne sont pas des gauchistes », a-t-il indiqué dans une entrevue pour FM 93, une station de radio de Québec. « Je comprends très bien qu’il y a beaucoup [de gens]) à Radio-Canada qui détestent ces valeurs, mais je pense que ces valeurs sont les vraies valeurs d’un grand pourcentage de Québécois », ajoute-t-il un peu plus tard. Il évoque la haine que de nombreux employés à Radio-Canada entretiendraient envers les valeurs conservatrices. Difficile de ne pas voir poindre dans ces affirmations des raisons idéologiques derrière les compressions imposées au diffuseur public depuis quelques années par le Parti conservateur. Le gouvernement de Stephen Harper n’a jamais été tendre envers les journalistes, notamment en ce qui a trait à sa volonté de réduire l’accès à l’information. La commissaire à l’accès à l’information du Canada, Suzanne Legault, a d’ailleurs reconnu encore une fois que les « intérêts du gouvernement l’emportent sur ceux du public » dans un rapport présenté à la fin mars visant à moderniser la Loi sur l’accès à l’information. Surtout, ces idées remettent en question la neutralité et l’impartialité journalistique en vigueur à Radio-Canada, alors que la Société a pour mission première de préserver son indépendance et de rester à distance du pouvoir politique.

Le sort de l’information et de la programmation de Radio-Canada dépendra du prochain gouvernement fédéral. Le diffuseur public est malmené depuis plusieurs années, mais n’est tout de même pas menacé de mort. Thomas Mulcair, du NPD, promet d’annuler les compressions et d’assurer un financement stable pour la société d’État. Justin Trudeau, du Parti libéral, s’est de son côté engagé à « donner un nouveau souffle » à Radio-Canada. Que veut-on dire par là? Le parti qui a le plus de chances d’être élu après les conservateurs entreprendra-t-il des actions concrètes pour assurer le financement de Radio-Canada ou gardera-t-il un profil bas? Reste à voir si ces promesses seront tenues lorsque l’un de ces partis accèdera au pouvoir.  

L’opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d’opinion, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.

(1) Loi sur la radiodiffusion (1991, ch. 11, B-9.01, [Sanctionnée le 1er février 1991).
(2) TRUDEL, Pierre. « Rôle et mandat du service public audiovisuel dans l’univers en réseau », dans Denis MONIÈRE et Florian SAUVAGEAU, dir., La télévision de Radio-Canada et l’évolution de la conscience politique au Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012, p. 177.
(3) ATKINSON, Dave. La crise des télévisions publiques européennes ou la propagation du « syndrome canadien », Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1993, p. 24.
(4) COMEAU, Paul-André. « Radar de la société, fenêtre sur le monde », dans Denis MONIÈRE et Florian SAUVAGEAU, dir., La télévision de Radio-Canada et l’évolution de la conscience politique au Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012, p. 80.
(5) RADIO-CANADA. « Le financement des diffuseurs publics dans le monde », Ici Radio-Canada (27 novembre 2014), [en ligne], http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/economie/2014/11/27/002-financement-diffuseurs-publics-monde.shtml (page consultée le 23 mars 2015).    

Ferguson: vouloir davantage de justice

Ferguson: vouloir davantage de justice

Par Andréanne Boily

Depuis la mort de Michael Brown, un jeune Afro-Américain, le 9 août dernier, les mouvements contestataires se font nombreux. Les cris des manifestants se font entendre à travers les États-Unis : absence de justice, discrimination raciale et brutalité policière. Tout semble indiquer que la source principale du problème est une forme toujours bien apparente de ségrégation. Les inégalités ethniques, aux États-Unis, sont-elles réellement chose du passé ? 

Le 4 août 2014, un jeune Afro-Américain non armé, Michael Brown, est abattu à Ferguson, dans le Missouri. Le 24 novembre 2014, le grand jury acquitte le policier blanc, Darren Wilson, de toutes charges pour cause de preuves insuffisantes. La brutalité policière à l’égard des noirs n’est plus un sujet tabou. La généralisation d’un cas particulier est chose courante lorsqu’un évènement tragique se produit. Cependant, Ferguson n’est pas le seul cas dans lequel les policiers et policières ont dépassé le stade de la légitime défense. Le 19 août à Saint-Louis, Kajeme Powell, 25 ans, est abattu. Le 11 août à Los Angeles, Ezell Ford, 25 ans, est abattu. Le 5 août en Ohio, John Crawford, 22 ans, est abattu. Le 9 août au Missouri, Michael Brown, 19 ans, est abattu (1). Ces quatre personnes ont deux choses en commun : elles sont Afro-américaines et ont été abattues par des policiers alors qu’elles n’étaient pas armées. Pourquoi le cas Ferguson crée-t-il autant d’émeutes au point que celles-ci dépassent le cadre du national pour devenir un soulèvement d’ampleur internationale ? Il est difficile de donner une réponse exhaustive dans une situation qui requiert la prise en considération de plusieurs éléments. Il est certain que l’opinion publique a joué le plus grand rôle dans la tournure internationale du soulèvement ¨Black Lives Matter¨ ou encore ¨ Hands up, don’t shoot !¨. Il est important de savoir qu’à Ferguson la population est composée à 63 % d’Afro-Américain-e-s. Cependant, paradoxalement, 90 % du corps policier est Blanc (2). Dans une perspective sociologique, les inégalités, la pauvreté, la militarisation de la police, la différenciation raciale et le stéréotype de l’homme noir criminel sont des composantes qui se doivent d’être prises en considération dans l’analyse de la réaction des policier-ère-s.

Les inégalités ethniques aux États-Unis : disparues ou ignorées ?

Suite à la décision du grand jury de l’État du Missouri le 24 novembre dernier, les manifestations ont débuté et pas seulement dans les rues de Ferguson. Le flot contestataire est à la hausse ; l’accroissement des inégalités ethniques et la condition des noirs américains sont pointés du doigt. Si autant de gens réclament une justice dans l’affaire Brown, c’est parce que celle-ci est liée directement à la condition des Afro-Américain-e-s en général. Selon l’historicité, le racisme institutionnel n’est pas disparu. Dans le milieu carcéral seulement, les Noirs représentent 40 % des détenus aux États-Unis (4). Bien que la ségrégation soit considérée comme terminée depuis environ 70 ans, cela serait se méprendre de dire que le racisme a disparu. Les stéréotypes, eux, sont encore bien visibles. Il y a une surestimation du danger par les policiers et policières quand la personne est noire. Ce préjugé implicite est une perception biaisée du danger (6). S’il n’y avait aucune distinction raciale, un-e policier-ière ne se sentirait pas davantage ¨menacé ¨ lorsque la personne est afro-américaine que lorsqu’elle est blanche. Justice n’a pas été rendue pour la tragédie de Ferguson. Dans son témoignage, Darren Wilson affirme qu’il aurait tiré même si la personne avait été blanche, mais le problème est justement ici. Tirer pour désarmer c’est une chose, mais tirer à six reprises ? La conclusion est assez explicite. Il faut oublier l’argument de la « légitime défense ». À la suite des évènements, le grand jury affirme avoir manqué de preuves. Était-ce un manque de preuves ou de volonté d’amener l’affaire à terme ? Le manque de justice découle aussi d’une pluralité de sous-problèmes. Le 1er décembre dernier, suite aux manifestations, le président  Barack Obama a décrété qu’il y aurait un « investissement de 263 millions de dollars pour l’équipement et la formation de la police » (7). Est-ce le moyen du chef d’État d’améliorer les rapports entre les communautés et la police ? Il est paradoxal que le président ait l’intention d’investir dans de l’équipement supplémentaire quand il est déjà fortement critiqué qu’aux États-Unis les policiers et policières sont suréquipés pour leurs fonctions. L’installation de caméras portatives est une bonne idée pour obtenir des preuves supplémentaires lorsqu’elles manquent lors des témoignages. Cependant, d’un autre côté, ce sont des problèmes tels le manque d’emploi et le taux de chômage grandissant qui sont mis dans l’ombre. Le taux de criminalité est directement lié aux conditions sociales, c’est pourquoi la création d’emplois est l’élément qui devrait être priorisé dans la politique interne américaine. Les contestations des Afro-américain-aines ne sont pas nouvelles ; les émeutes de Los Angeles de 1992, lors de l’affaire King, pour laquelle quatre policiers furent acquittés de toutes charges par un jury composé de dix personnes –dont huit Blancs– pour avoir tabassé un Afro-américain, sont similaires à celle de Ferguson. Une multitude d’exemples peuvent être invoqués pour affirmer qu’il y a continuation du profilage racial par les autorités américaines.

Militarisation des policiers et policières : réels combats contre les inégalités et la protection des citoyens et citoyennes ?

Les évènements du 11 septembre 2001 font partie des facteurs ayant contribués à une militarisation accrue des policier-ières. Depuis 1996, pour répondre au taux élevé de criminalité, 4,3 billions de l’équipement militaire fut transféré aux polices locales à travers les États-Unis (7). La crainte s’installe et les stéréotypes se renforcent. La peur du terrorisme affecte la mentalité des policier-ières qui est orientée vers un rôle d’agent-e de la paix pour se transformer rapidement en celui d’un-e soldat-e contre l’ennemi. Le problème de cette peur du terrorisme est qu’il impose aux policier-ières de faire un travail qui n’est pas le leur. Équiper les policier-ières comme des soldat-es est directement lié avec cette insécurité croissante qui règne dans les populations. Le rôle premier d’un-e policier-ière est d’assurer la sécurité, non d’être soldat-e. Ce n’est pas son rôle de prendre une décision concernant la sentence d’une personne lors d’une situation donnée. Si une situation conflictuelle se présente, il doit arrêter la personne et laisser le système judiciaire décider de la sentence. Les policiers-ières utilisent trop souvent la force lorsque celle-ci n’est pas nécessairement requise.

Se mobiliser pour un changement : ¨ No justice, no peace ¨.

Nos sociétés démocratiques sont décrites comme des systèmes qui promettent le respect des libertés civiles et des droits humains. Comment cela se fait-il que des combats tels que celui des inégalités ethniques persistent ? De Londres au Canada, les manifestants ont démontré devant les ambassades américaines que sans justice, il n’y aura pas de paix. La situation à Ferguson est une goutte supplémentaire dans un vase déjà trop plein. Une multitude de questions se présentent suite à ce déroulement, telles que la légitimité ou la paralysie du système judiciaire américain. Enfin, la population est-elle encore favorisée par le système démocratique ou bien ce mot est-il devenu un masque cachant les discordes internes du pays, telles que les inégalités ethniques et sociales? Les États-Unis, à trop vouloir être une superpuissance sur la scène internationale, laissent tranquillement s’éteindre les promesses d’avenir faites à leur population. Et bien souvent, ce sont les Afro-américain-aines ou les Latino-américain-aines qui sont étouffés dans ces promesses utopiques d’un avenir meilleur. Les contestations et la colère qui en découle ne sont donc pas surestimées. Il faut maintenant attendre les actions entreprises pour réellement ramener la justice dans le système américain.  

(1) Frachon, Roman. « Les autres Michael Brown ». Libération Monde, publié le 20 Août 2014. En ligne. <http://www.liberation.fr/monde/2014/08/20/les-autres-michael-brown_1083148 >. Consulté le 31 janvier 2014.
(2) Beer, Todd. “RACISM AND THE POLICE: The Shooting of Michael Brown in Ferguson”. Word Press (sociology toolbox), 2014. En ligne. <http://sociologytoolbox.com/racism-police-ferguson/ >. Consulté le 31 janvier 2014
(3) Ibid,.
(4) Gruda, Agnès. « À Ferguson, c’est-à-dire partout ». La Presse, publié le 26 novembre 2014. En ligne. < http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/agnes-gruda/201411/26/01-4822536-a-ferguson-cest-a-dire-partout.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B17_opinion_2656653_section_POS1>. Consulté le 31 janvier.
(5) Ibid,.
(6) Affaire France-Presse. « Ferguson : Obama veut équiper les policiers de caméras embarquées », France 24, publié le 2 décembre 2014.En ligne. <http://www.france24.com/fr/20141202-ferguson-barack-obama-policiers-police-cameras-embarquees-securite-etats-unis-profilage-racial/>. Consulté le 31 janvier.
(7) John Oliver.“Explaning Ferguson through a sociological perspective” HBO, 2014. En ligne. <http://www.thesociologicalcinema.com/videos/explaining-ferguson-through-a-sociological-perspective>. Consulté le 31 janvier 2014    

Trois pistes pour comprendre la répression de la grève étudiante

Trois pistes pour comprendre la répression de la grève étudiante

Le terme répression trouve son origine dans le mot latin reprimere (1) qui signifie refouler. Malgré une utilisation relativement ancienne du terme, le sens de celui-ci à très peu changé jusqu’à aujourd’hui : contenir et châtier sont deux sens qu’on accole toujours au mot «répression» (2). Si les mouvements sociaux québécois n’en sont pas à leur première rencontre avec l’appareil répressif de l’État, il reste néanmoins surprenant que la mobilisation étudiante de 2015 soit aussi rapidement la cible d’une répression dont l’intensité et la violence en indigne plusieurs. Sans vouloir apporter une réponse exhaustive je proposerai ici quelques pistes pouvant permettre d’orienter notre réflexion sur la répression et sur la violence policière que subit le mouvement étudiant.

Des super-bureaucrates

En schématisant à peine, on peut dire que les policiers-ères ne sont en fait que des « super-bureaucrates », c’est-à-dire des bureaucrates armé-e-s. Tout comme les bureaucrates, ils et elles  doivent remplir de longs rapports et autres formulaires et appliquer des règlements dont la logique échappe à la majorité de la population. Le métier de policier au jour le jour se révèle donc être ennuyant et souvent peu efficace. Par ailleurs, nombre d’études en sciences sociales ont démontré que la pratique des patrouilles policières et l’augmentation des effectifs n’affectaient aucunement les taux de criminalités (3). D’autre part, les policiers-ères passent la plupart de leur temps à faire respecter (c’est-à-dire par la menace de l’usage de la violence légitime) des règlements administratifs (4). Une fois que l’on sait cela, certaines choses s’éclaircissent. L’application du règlement P-6, avec entre autre l’obligation qui en découle pour les manifestant-e-s de remettre un itinéraire, représente une tactique bureaucratique par excellence. Remettre un itinéraire implique de faire une demande, que cette demande soit traitée et enfin acceptée ou refusée comme n’importe quel formulaire que l’on remettrait à la RAMQ (5) ou la SAAQ (6). Avec un tel règlement, la Ville de Montréal est capable de légitimer le fait que les policiers-ères provoquent volontairement des quasi-émeutes et procèdent à des arrestations de masse. D’ailleurs, l’administration de la ville a pris le temps de souligner que cette année le règlement P-6 serait appliqué sans aucune tolérance (7) et ce avant même le début des manifestations et malgré l’abandon de 1965 charges pour infraction au règlement P-6 (8). Il y a beaucoup de parallèles à tracer entre l’obsession pour l’itinéraire du règlement P-6 et la répression des manifestations ailleurs dans le monde. À Montréal si on veut « légalement » manifester il faut soumettre son trajet à l’arbitraire policier. Dans beaucoup de pays totalitaires, on demande aux organisateurs d’une manifestation de faire une demande des mois à l’avance pour que celle-ci ait lieu et on les cantonne dans une place publique obscure, loin de tout regard. C’est entre autres ce qu’a fait la Russie aux Jeux Olympiques de Sotchi et ce que font des pays comme la Chine. La différence entre le règlement P-6 et la logique répressive de ces régimes totalitaires en est une de degré et non pas de nature. Cet aveuglement face à la réalité sur le terrain est typique de la bureaucratie. La procédure bureaucratique signifie globalement de faire fi de toute les subtilités de l’existence et de tout réduire à des modèles préconçus (9). Pour être provoquant, on pourrait dire que le règlement P-6 est une invention des plus stupides au sens où il réduit la réalité à un schéma simpliste (du type pas de trajet = gaz lacrymogènes, même si on risque de provoquer une émeute et des blessés) qui permet l’utilisation de la menace de violence physique. C’est d’ailleurs le propre de la violence de rendre caduque toute réponse intelligente et posée. Les policiers-ères sont donc les bureaucrates par excellence grâce à la possibilité qu’ils ont d’utiliser la menace de la violence physique. Bien sûr, c’est l’arbitraire policier-ère qui détermine en dernière instance quand cette violence est appliquée, la menace reste quant à elle omniprésente. Comme Max Weber l’a remarqué, toute forme de bureaucratie se rend indispensable à l’élite au pouvoir, et il est presque impossible de s’en débarrasser (10). De la même façon, les policiers-ères au Québec se rendent indispensable aux gouvernements en place (que ce soit le PQ, le PLQ, Coderre ou Labeaume) afin que ceux-ci conservent leur pouvoir. Mais aussi on imagine difficilement le gouvernement renvoyer simultanément toute sa garde armée …

La culture policière

La culture policière représente ce système de valeurs et de savoirs partagés qui sont passés d’une génération de policiers-ères à une autre et qui permet de « faire sa place » dans l’organisation (11). Elle représente des pratiques informelles et est terreau fertile pour les pratiques non-professionnelles (12). Cette culture policière se développe dès l’entrée des nouveaux-elles policiers-ères dans les services de police mais aussi au long de leur formation alors qu’ils et elles sont entouré-e-s d’ancien-ne-s policiers-ères qui leur transmettent cette culture. Il est d’ailleurs fascinant d’observer comment cette culture et cet esprit de corps se déploient chez les étudiant-e-s en technique policière lorsqu’il y a une assemblée de grève dans leur Cégep … En terme de valeurs partagées, la culture policière permet au corps policier de différencier les bon-ne-s citoyen-ne-s des mauvais-es. Parlant du sociologue John Van Maanen, Didier Fassin écrit : « Selon cet auteur, (13) les assholes constituent un ensemble peu différencié de personnes allant du travailleur social au jeune militant en passant par le vagabond et l’alcoolique qui vont faire l’objet de l’attention des forces de l’ordre […] et qui vont se comporter de façon inadaptée, en demandant ce qu’on leur veut, en discutant de la légitimité du contrôle ou en contestant l’autorité du policier » (14) En manifestant chaque soir dans les rues de Montréal en 2012, les étudiant-e-s se sont très certainement assuré-e-s une place notoire dans le palmarès des « assholes » du SPVM. La haine que peuvent entretenir les policiers-ères envers les étudiant-e-s nourrit une certaine banalisation de la violence faite envers ceux-ci. Rien n’empêche un-e policier-ère de se faire justice soit même dans la rue (voyant que beaucoup d’étudiant-e-s s’en tirent avec un retrait des charges) en allant frapper un-e pauvre étudiant-e avant qu’il ne déguerpisse comme un lièvre. Suite aux émeutes des banlieues de 2005 en France, nombre « d’émeutiers-ères » arrêté-e-s se sont vu relâché-e-s. La réponse des policiers-ères fût de faire leur propre justice dans les rues de France (15). La tombée des accusations concernant le règlement P-6 a peut-être eu cet effet sur les policiers-ères du SPVM. Quoi qu’il en soit, il reste difficile de savoir sur quoi portent les conversations dans les postes de polices, même si certains indices ne mentent pas.

Les médias

Dans un article publié dans le média Ricochet (16), Gabriel Nadeau-Dubois nous parlait de « brutalité médiatique » et de son impact sur les services de police. On le sait, plusieurs médias diffusent quotidiennement dans l’espace publique des propos haineux envers certains groupes de la société. Certains nomment ces médias « radios poubelles » (17) ou « vendeurs de haine » (18). La légitimation de la violence faites aux  étudiant-e-s par ces médias conforte la police dans ses exactions car elle sait que sa violence sera par la suite justifiée (souvent en utilisant une rhétorique paternaliste) par des médias qui sont capables d’atteindre un nombre d’auditeurs-trices relativement élevé. Je voudrais néanmoins déplacer la question des médias vers un autre point qui se situe plutôt au plan de l’imaginaire collectif. Alors, petit exercice, combien existe-t-il de séries policières à la télévision ? Beaucoup. Et qu’est-ce qu’on montre dans ces séries ? Des policiers et des policières qui résolvent des crimes flamboyants et qui démontrent leur courage par leur bravoure et leur personnalité de dur-à-cuire. Le fait est que ces séries télévisées donnent un regard faussé du métier de policier. Comme il a été dit plus haut l’essentiel de la profession policière consiste à appliquer des règlements relativement insignifiants (i.e. pas le droit de boire à cet endroit, pas le droit de dormir à tel endroit, etc.) et à remplir de la paperasse. On est loin de ce qu’on voit à la TV. Les policiers et policières se retrouvent donc dans un train-train quotidien ennuyeux, alors qu’on leur dépeint une réalité fictive dans laquelle ils et elles  rêvent d’intervenir et de devenir des héros (19). Il y a ainsi un décalage important entre la profession et l’image que l’on en a. D’autre part, cette situation a un effet important sur le regard qu’a le public sur le travail policier. La population est constamment bombardée de séries et de romans policiers et est donc constamment appelée à s’imaginer dans la peau d’un policier ou d’une policière. La majorité de la population est donc appelée régulièrement a effectuer un travail interprétatif afin de se « mettre dans la peau » d’un policier. Quand peut-on voir des séries télévisées qui mettent en scène des manifestant-e-s ? Pratiquement jamais. Le travail interprétatif ne se fait que d’un seul côté (20). Il est plus facile pour la population de comprendre le point de vue de la police et de s’y identifier que de le faire avec des manifestant-e-s, puisque la population est quotidiennement appelée à effectuer un travail interprétatif afin de comprendre la perspective des policiers-ères.

Conclusion

Les trois conceptions de la police présentées ici nous permettent de porter un autre regard sur les épisodes de répression que le mouvement étudiant a vécu ces derniers jours et de dépasser les stéréotypes simplistes sur la question de la répression. L’austérité et le système politique qui la supporte sont des structures violentes. Elles ne peuvent être créées et maintenues qu’à partir de la menace de violence physique et ce même si cette violence physique n’a pas à être déployée à tous les jours (21). Cette violence structurelle limite nos capacités à imaginer des alternatives à notre mode de vie, car nous vivons dans un monde où être réaliste signifie prendre au sérieux l’usage systématique de la menace de violence physique (22). Les manifestations étudiantes ont réveillé la violence dormante de nos structures sociales. Dans un monde aseptisé et schématisé au maximum, l’imagination se fait rare. Contre une vision du monde qui sabote la finalité de l’agir humain, il faut promouvoir l’imagination et apprendre à ne pas être « réalistes ».   L’opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d’opinion, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre. CRÉDIT PHOTO: Caroline Cheade


(1) Dictionnaire étymologique Larousse (1964 : 644). (2) Multi dictionnaire de la langue Française (2009 : 1414). (3) La force de l’ordre : une anthropologie de la police des quartiers (Fassin, 2011 : 113). (4) The Utopia of Rules : On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy (Graeber, 2015 : 73). (5) Régie de l’Assurance Maladie du Québec. (6) Société de l’Assurance Automobile du Québec. (7) http://www.lapresse.ca/actualites/montreal/201503/25/01-4855369-manifestations-p-6-sera-applique-previent-ladministration-coderre.php page consultée le 8 avril 2015 (8) http://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-affaires-criminelles/actualites-judiciaires/201502/25/01-4847318-p-6-montreal-retire-les-accusations-pendantes.php page consultée le 8 avril 2015 (9) Op. cit (Graeber, 2015 : 75). (10) From Max Weber : Essays in Sociology (Weber, 1946 : 233-34). (11) Using Bourdieu’s Framework for Understanding Police Culture in Droit et Société (Chan, 2004 : 328). (12) Ibid (13) The assholes in Policing : A View from the Street(Van Maanen, 1978). (14) Op. cit (Fassin, 2011 : 152). (15) Op. cit (Fassin, 2011 : 293). (16) https://ricochet.media/fr/371/les-policiers-ne-vivent-pas-dans-un-bocal page consultée le 8 avril 2015 (17) http://sortonslespoubelles.com/ page consultée le 8 avril 2015 (18) http://ucl-saguenay.blogspot.ca/2013/09/lancement-du-livre-radio-x-les-vendeurs.html page consultée le 8 avril 2015 (19) Op. Cit (Fassin, 2011 : 100). (20) Op. cit (Graeber, 2015 : 81). (21) Op. cit (Graeber, 2015 : 59). (22) Op. cit(Graeber, 2015 : 86).

Faut-il abolir les partis politiques ?

Faut-il abolir les partis politiques ?

Toute personne qui souhaite changer le monde sera confrontée tôt ou tard à l’épineuse question du pouvoir politique, c’est-à-dire à la réflexion sur les meilleurs moyens pour transformer les institutions de la société. Se posera alors le problème complexe de l’État et des instruments démocratiques susceptibles de le contester, l’orienter, le transformer radicalement ou même l’abolir tout simplement. Si les mouvements sociaux tels que les grèves sont généralement privilégiés par les organisations politiques qui souhaitent attaquer le pouvoir établi de l’extérieur (altermondialistes, anarchistes, etc.) les courants associés à la social-démocratie et au socialisme révolutionnaire insistent sur la nécessité d’articuler les luttes sociales extra-parlementaires et l’organisation d’un parti qui serait en mesure de porter les revendications de la rue aux urnes afin de changer fondamentalement le rôle de l’État.

Or, la profonde crise de légitimité de la démocratie représentative alimente le sentiment d’aliénation politique et ses diverses manifestations: séparation croissante des élus et du peuple, perte de confiance, cynisme, corruption, apathie, abstentionnisme, populisme conservateur, etc. Ces facteurs affectent lourdement l’avenir de tout parti de gauche digne de ce nom, et donc la possibilité même de changer le système par la voie démocratique. De nouvelles perspectives radicales, comme celle de Roméo Bouchard, proposent même d’établir une « véritable démocratie » en associant l’abolition des partis, le tirage au sort des représentants et l’assemblée constituante. Cette famille politique, que nous pouvons nommer rapidement « souveraineté populaire », remet ainsi en question le principe même du parti en tant qu’élément essentiel d’une stratégie de transformation sociale.

Les inquiétudes de l’anti-partisme

L’« anti-partisme » propre aux théories de la souveraineté populaire considère généralement que les partis agissent comme des factions qui séparent les citoyens du pouvoir politique en détenant un monopole radical sur la représentation démocratique. Même si leur objectif est de favoriser la participation citoyenne et la coordination d’intérêts sociaux au sein de l’État, leur comportement effectif amène une confiscation du pouvoir qui empêche les individus d’exercer leur citoyenneté, témoignant ainsi de leur contre-productivité (1). Pour Roméo Bouchard, « [n]otre système politique repose sur des partis qui se battent entre eux pour le pouvoir. En principe, ils sont censés permettre l’expression de la diversité des attentes de la population par rapport à son gouvernement; dans les faits, ce sont des machines de guerre dont l’objectif premier est de permettre à un groupe de s’emparer du pouvoir. Intermédiaires quasi obligés entre le citoyen et ses institutions démocratiques, les partis politiques sont les grands responsables du détournement de notre démocratie et de l’usurpation du pouvoir par les groupes d’intérêts privés. » (2) Comment s’opère ce revirement de situation, dans lequel le moyen se substitue à la finalité?  Roméo Bouchard énumère quelques mécanismes, dont la proximité entre la politique et l’argent, la ligne de parti, la dictature de l’image et le financement électoral. Or, il semble mettre parfois l’ensemble des partis dans le même panier en omettant des différences de taille essentielles pour comprendre l’organisation réelle des formations politiques. En effet, les phénomènes de corruption liée à l’argent, à la ligne de parti et à l’électoralisme caractérisent avant tout les « grands partis » qui sont historiquement proches du milieu des affaires, contrôlés par une tête dirigeante, faiblement démocratiques, et peu soucieux de développer un projet de société centré sur la participation citoyenne, l’écologie et la justice sociale. En va-t-il de même pour un « petit parti » comme Québec solidaire, qui n’aspire pas à gouverner à tout prix mais à transformer la société? Le fait qu’il soit appuyé sur les mouvements sociaux et les milieux populaires, et qu’il soit majoritairement composé d’hommes et de femmes qui n’ont pas du tout les traits de carriéristes, de technocrates et de politiciens professionnels, contrairement aux autres partis, amène-t-il une différence qualitative, une dynamique spécifique qui le prémunirait contre certaines dérives? S’agit-il plutôt d’une question de temps et de taille, tout parti, aussi bien démocratique et intentionné soit-il à sa naissance, devant inéluctablement devenir une organisation bureaucratique qui imitera le comportement des « grands partis » ? Autrement dit, y a-t-il une différence de degré ou de nature, une distinction relative ou essentielle entre ces deux types d’organisations politiques? Roméo Bouchard semble pencher pour la première option, reprenant l’argument de René Lévesque selon lequel tout parti serait appelé à se pervertir des suites de l’usure du temps et du pouvoir. « Encore faudrait-il que les partis politiques aient une vision. De nos jours, leurs programmes consistent avant tout en une salade de mesures populaires plus ou moins incontournables, calquées sur les sondages d’opinion. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tous les partis en viennent à se ressembler. Une fois au pouvoir, ils sont prêts à tous les compromis pour y rester. Même le PQ a fini par diluer son objectif politique, et ce serait sans doute le cas de Québec solidaire s’il devenait un concurrent sérieux. René Lévesque croyait que tout parti politique n’était au fond qu’un mal nécessaire, un de ces instruments dont une société démocratique a besoin lorsque vient le moment de déléguer à des élus la responsabilité de ses intérêts collectifs. Mais les partis appelés à durer vieillissent généralement assez mal… Tout parti naissant devrait inscrire dans ses statuts une clause prévoyant qu’il disparaitra au bout d’un certain temps. Une génération? Guère davantage » (3).

 La loi d’airain de l’oligarchie

Avant de sauter aux conclusions, il faut replacer l’analyse critique du fonctionnement des partis politiques à l’intérieur d’une sociologie générale des organisations. Tout d’abord, le mal qui semble propre à la sphère politique concerne en fait l’ensemble des organisations sociales (ONG, syndicats, écoles, hôpitaux, Églises, entreprises privées, sociétés d’État, etc.) qui dépassent une certaine taille. Ce phénomène semble même se retrouver dans le monde animal, comme le démontre le biologiste J.B.S Haldane dans son essai intitulé Être de la bonne taille. Il y souligne, entre autres, que la taille d’un animal détermine largement l’équipement qu’il doit posséder. Par exemple, vu la petite taille des insectes, ils n’ont pas besoin d’un système circulatoire pour acheminer l’oxygène jusqu’aux cellules : ils peuvent l’absorber par diffusion. Les animaux de plus grande taille doivent eux être munis d’un système pour pomper l’oxygène et le distribuer dans les cellules. […] Haldane nous présente un principe intéressant : les animaux ne sont pas gros parce qu’ils sont complexes ; ils doivent plutôt être complexes parce qu’ils sont gros. Ce principe, semble-t-il, s’applique aussi aux établissements, administrations publiques, entreprises et autres organisations de toutes sortes. » (4) La croissance semble donc porter en elle-même le besoin d’une division du travail nécessaire au bon fonctionnement d’organisations de plus en plus grosses et complexes. Mais cette dynamique circulaire de complexification progressive nécessaire à la gestion de la croissance qui alimente à son tour la complexification ne se produit pas de manière continue. La complexification ne découle pas d’une lente transformation graduelle ; elle « saute » par paliers et survient par des effets de seuil, c’est-à-dire lorsqu’un changement quantitatif amène subitement une différence qualitative ou de nouvelles propriétés insoupçonnées. La rationalité organisationnelle a toujours existé à différents degrés à travers les sociétés et les âges, mais elle n’est devenue le principe structurant de la vie sociale et politique qu’à un moment relativement récent de l’histoire de l’humanité. Max Weber analyse à ce titre le processus de modernisation, à savoir la rationalisation générale de la société découlant de l’organisation du travail et l’apparition de la bureaucratie, celle-ci étant caractérisée par des règles strictes, une division des responsabilités et une forte hiérarchie. L’un de ses élèves, Robert Michels, étudia le fonctionnement des partis politiques au début du XXe siècle et leur forte tendance à la bureaucratisation, qu’il baptisa « loi d’airain de l’oligarchie ». « Qui dit organisation dit tendance à l’oligarchie. Dans chaque organisation, qu’il s’agisse d’un parti, d’une union de métier, etc., le penchant aristocratique se manifeste d’une façon très prononcée. Le mécanisme de l’organisation, en même temps qu’il donne à celle-ci une structure solide, provoque dans la masse organisée de graves changements. Il intervertit complètement les positions respectives des chefs et de la masse. L’organisation a pour effet de diviser tout parti ou tout syndicat professionnel en une minorité dirigeante et une majorité dirigée. » (5) Il y aurait ainsi une sorte de « loi naturelle » s’appliquant à toute organisation qui devrait tôt ou tard se professionnaliser, assurer une division technique du travail et favoriser la centralisation du pouvoir, minant ainsi de l’intérieur toute tentative de démocratisation. Néanmoins, nous pouvons douter de la pertinence explicative de ce concept, qui met l’accent sur la destination supposée de toute organisation (l’oligarchie) sans montrer comment s’opère concrètement la transition vers l’« état final » du système. En d’autres termes, la loi d’airain présuppose ce qu’il s’agit d’expliquer, à savoir comment la bureaucratisation devient possible, à quel moment, par quels mécanismes et quelles contradictions. La bureaucratie est un fait social, institutionnel et historique, et non un phénomène naturel et universel. La loi d’airain de l’oligarchie revient ainsi à ériger un principe métaphysique qui occulte le fonctionnement pratique des organisations, en considérant celles-ci comme des forces impersonnelles et objectives qui nous dominent de l’extérieur. La critique du fétichisme des partis se transforme en fétichisme de la bureaucratie, qui apparaît dès lors comme un pouvoir mystérieux et supra-humain qui serait hors de notre portée. S’il existe assurément des tendances lourdes favorisant la bureaucratisation, existe-t-il tout de même des contradictions, des contre-tendances et d’autres facteurs qui relativiseraient l’inéluctabilité de ce phénomène social? En reprenant l’attitude de Karl Marx vis-à-vis de la mystification de la « loi d’airain des salaires » de Lasalle dans la critique du Programme de Gotha, pourrions-nous essayer d’aller plus loin que le simple constat dogmatique selon lequel les partis sont tous voués à devenir identiques? « De la loi d’airain des salaires, rien, comme on sait, n’appartient à Lasalle, si ce n’est le mot « d’airain », emprunté aux « lois éternelles, aux grandes lois d’airain » de Goethe. Le mot « airain » est le signe auquel se reconnaissent les croyants orthodoxes. » (6)

Le système partisan comme isomorphisme institutionnel

Si la vision classique inspirée par les travaux de Max Weber et Robert Michels expliquait la bureaucratisation comme étant le résultat direct de la rationalisation et de l’efficacité des organisations, les théories néo-institutionnalistes apparues dans les années 1980 mettent de l’avant les multiples processus par lesquels les organisations deviennent de plus en plus similaires (isomorphisme), sans toutefois devenir plus efficaces. Pour comprendre la dynamique des organisations, il faut toujours les situer à l’intérieur d’un espace institutionnel constitué d’éléments culturels comme des valeurs, des normes, des règles, des croyances, etc. La théorie proposée par Di Maggio et Powell (7), l’isomorphisme institutionnel, cherche à expliquer comment différentes organisations finissent par se ressembler et à se comporter de la même manière. Le concept central est celui de champ organisationnel, celui-ci étant défini comme l’ensemble des organisations faisant partie d’une même sphère de la vie institutionnelle. Si nous prenons l’exemple du système partisan, les organisations qui opèrent à l’intérieur de ce champ se composent de personnes particulièrement intéressées par la vie politique (militants, politiciens, intellectuels, organisateurs), elles partagent des ressources similaires (financement public par les élections, campagnes de recrutement et de dons, outils de communication, etc.) et elles visent un même public (les électeurs d’une communauté politique donnée). Les partis opèrent donc dans un même champ, ils sont interconnectés par la vie parlementaire et l’actualité politique, ce qui contribue à augmenter l’homogénéité dans la structure, la culture et les activités de ces organisations. Ainsi, ce qui explique le processus de convergence dans le mode de fonctionnement des partis, ce n’est pas d’abord des caractéristiques internes à l’organisation (comme la bureaucratisation liée à la taille du parti), mais des propriétés externes ou relationnelles découlant du fait qu’ils opèrent dans un même champ organisationnel (le système parlementaire). Si la démocratie interne est un facteur qu’il ne faut pas négliger, il est important de comprendre les multiples mécanismes responsables de l’isomorphisme institutionnel pour éviter que le pouvoir politique corrompe les partis avant même qu’ils aient pu réaliser leur projet. Di Maggio et Powell distinguent trois types d’isomorphisme : normatif, mimétique et coercitif.  

1)      L’isomorphisme normatif se développe via la professionnalisation des membres du parti, la standardisation des cursus éducatifs (sciences sociales et politiques, communication, administration, marketing, finance, etc.) et des réseaux professionnels (militants, économiques, associatifs, politiques, médiatiques, etc.). Comme les membres qui aspirent à la direction du parti doivent se conformer aux règles de l’organisation, cela a tendance à augmenter l’homogénéité de la tête dirigeante, d’autant plus que celle-ci doit garder une unité d’action. Si celle-ci cherche à gagner une certaine crédibilité publique, elle aura tendance à recruter des experts, ce qui renforcera l’isomorphisme par la diffusion de valeurs et de normes similaires.

2)      L’isomorphisme mimétique survient dans un contexte d’incertitude et de rationalité limitée, les différentes organisations ayant tendance à s’imiter mutuellement pour être perçues comme étant plus légitimes. L’utilisation d’autobus lors de campagnes électorales, le recours à des agences de marketing ou l’utilisation de notions vagues et de signifiants vides (gouvernance, développement durable, création d’emplois) sont autant de manifestations de ce phénomène. Si le pôle communicationnel représente un élément névralgique de ce type d’organisation, sa croissance rapide par rapport aux autres instances du parti aura tendance à favoriser le mimétisme propre à la sphère médiatique. L’isomorphisme mimétique concerne moins la composition sociale de l’organisation que l’espace public ou le champ discursif à travers lequel le parti cherche à se faire entendre.

 3)      L’isomorphisme coercitif renvoie à la pression exercée par l’État (via les règles parlementaires et le financement public des partis politiques), aux attentes culturelles de l’électorat (opinion publique) et aux pressions de différentes organisations (patronales, syndicales ou autres) qui tentent d’imposer leurs revendications. L’isomorphisme coercitif repose sur l’influence politique, les promesses et les menaces, les rapports de forces et les stratégies mises en place pour gagner ou se maintenir au pouvoir. Di Maggio et Powell notent que des organisations initialement participatives peuvent rapidement se hiérarchiser pour obtenir davantage de fonds, la forte pression de l’environnement institutionnel représentant un obstacle majeur au maintien de structures égalitaires et démocratiques.

Un exemple d’isomorphisme coercitif se retrouve dans la nouvelle loi sur le financement public des partis politique. Celle-ci augmente le montant versé par chaque vote de 1,50$ à 2,50$, donnant ainsi un incitatif financier à maximiser le nombre de voix lors des élections. Le rôle d’un parti est évidemment de gagner toujours plus d’appuis dans la population, mais il aura maintenant une récompense matérielle directe pour cette participation. La quête d’un appui moral pour un projet de société fait place à la recherche de gains financiers découlant du vote populaire ; voting is money. Les partis gagnants seront ceux qui auront atteint un certain seuil de viabilité financière, les autres ne pouvant même pas se faire rembourser la moitié de leurs dépenses électorales s’ils ne remportent pas 15% des suffrages. L’accroissement des inégalités entre la ligue des grands et des petits sera ainsi accentué, récompensant mécaniquement les partis puissants et pénalisant les plus faibles. Pour les partis de grande ou moyenne taille, la loi permettra d’obtenir davantage de ressources financières pour faire croître l’organisation, ce qui exercera une pression pour financer une structure de fonctionnement toujours plus coûteuse et performante. Comme la loi autorise aujourd’hui un montant maximal de 100$ par membre, elle crée un incitatif économique à augmenter la quantité de membres sans égard à la qualité de ceux-ci. La croissance de militant(e)s devient facultative, la pression financière amenant des objectifs quantitatifs de croissance qui ne font pas de différences entre les membres actifs et passifs. La loi favorise donc l’émergence de partis de masse (contrairement aux partis de notables qui seront pénalisés en partie), qui demandera davantage de ressources en termes d’énergie et de temps pour assurer le recrutement et la rétention des membres. Cette dynamique organisationnelle engendrée par l’isomorphisme coercitif de la loi électorale fera apparaître une classe salariée autour du pôle parlementaire et communicationnel qui disposera de davantage de ressources, et d’une classe de membres ordinaires et bénévoles dans les associations locales et consultatives du parti. La séparation entre la tête dirigeante et la base ne vient donc pas de la mauvaise volonté de certaines personnes mais d’une logique structurelle et financière qui impose certaines contraintes au parti. Il s’agit évidemment d’une tendance et non d’un fait accompli, et c’est pourquoi il est crucial d’examiner ces pressions normatives, mimétiques et coercitives qui poussent un parti à devenir, souvent malgré lui, un peu plus comme les autres.

Prédictions et stratégies de démocratisation

La théorie de l’isomorphisme institutionnel amène une série de prédictions quant au comportement des organisations situées dans un même champ. Il s’agit évidemment de tendances sociales et non de lois mécaniques, à la manière du champ magnétique, c’est pourquoi il est possible d’envisager des mécanismes de neutralisation visant à limiter les effets de l’isomorphisme normatif, mimétique et coercitif. La compréhension des règles qui nous déterminent permet ainsi de nous rendre plus libres, non pas au sens d’une acceptation passive du champ organisationnel, mais d’une stratégie active de démocratisation interne de l’organisation en vue d’une transformation des institutions. Si nous acceptons l’hypothèse qu’une insurrection ou une révolte armée ne permettrait pas de conquérir ou d’abolir l’État ni d’instaurer une société juste et démocratique et qu’il s’avère impossible de gagner une majorité parlementaire par la présentation de candidatures indépendantes, ce qui ferait abstraction du système des partis et des diverses contraintes de l’action politique, alors nous devons nécessairement repenser la forme institutionnelle d’un parti réellement démocratique devant opérer dans un champ organisationnel hostile à la démocratie. Autrement dit, même si nous voulons fonder un nouvel État basé sur la démocratie directe, le tirage au sort et une assemblée constituante, il faut encore un parti pour gagner la légitimité politique nécessaire à un changement institutionnel d’une telle ampleur.

a)      Plus une organisation est dépendante d’une autre, plus elle tendra à lui ressembler dans sa structure, son climat et ses comportements. Si la loi électorale sur le financement des partis politiques vise à limiter la dépendance du parti vis-à-vis des gros bailleurs de fonds (milieux d’affaires, syndicaux, etc.), il faut s’interroger sur l’articulation entre les composantes internes de l’organisation. Par exemple, le parti ne doit pas devenir dépendant des ressources de l’aile parlementaire ou d’organisations externes, car dans ce cas l’expertise et les orientations stratégiques deviennent l’apanage de professionnels non élus dissociés du travail des militant(e)s et des autres membres du parti (isomorphisme normatif).

b)      Plus la centralisation de l’approvisionnement en ressources est grande, plus l’organisation tendra à ressembler à celles dont elle dépend. La centralisation du financement, des communications et de la stratégie est une caractéristique très répandue dans les partis politiques. Plus l’organisation devient présente dans l’arène parlementaire, plus la tête dirigeante a tendance à suivre les impératifs de ce champ organisationnel et à concentrer ses ressources pour être capable d’agir dans un contexte d’incertitude et l’urgence de l’action. Même s’il est nécessaire de préserver un certain degré de centralisation pour assurer la coordination des activités du parti (unité d’action), il faut établir de nombreux dispositifs de décentralisation des décisions, du financement et des communications locales afin que les associations de la base ne soient pas systématiquement dépendantes du comité central.

c)      Plus la relation entre les fins et les moyens est incertaine, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations qui lui paraissent prospères. Il en va ainsi des outils communicationnels qui permettent de promouvoir le projet politique dans l’espace public, notamment dans le cadre d’une campagne électorale. Le marketing et l’utilisation de méthodes visant à donner une crédibilité à l’organisation en imitant le comportement des « grands partis » viennent parfois remplacer l’objectif de l’action politique, à savoir la transformation de la société.

d)     Plus les buts de l’organisation sont ambigus, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations qui lui semblent prospères. C’est pourquoi il est primordial de définir clairement les contours du projet politique afin d’éviter les formules floues de « projet de société » ou de « pays de projets ». Il s’agit évidemment d’une tâche complexe, mais les grands axes du projet à long terme ne peuvent pas se réduire à des plans de communication de campagnes électorales ou à la somme des propositions adoptées dans le programme. Si le parti n’a pas une conscience claire de son rôle historique, de ses objectifs et de sa stratégie, la population pourra encore moins comprendre ce qu’il en ressort. Il en découlera la tentation d’imiter les autres formations afin de gagner une légitimité analogue, notamment sur le plan économique.

e)      Plus l’organisation fait appel à des collaborateurs issus d’un cursus académique pour les fonctions dirigeantes, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations du même champ. L’isomorphisme normatif découlant de la professionnalisation peut être limité par la concertation entre différents types d’expertise : professionnelles et profanes, savoirs experts et savoirs citoyens. Le recours à des experts de la société civile ne doit pas se faire en vase clos et parallèlement au travail de membres bénévoles, qui représentent en quelque sorte les « experts internes, amateurs et citoyens du parti ». La démocratie participative découle d’une capacité à articuler les initiatives de la base et les actions du centre par la combinaison des logiques bottom-up et top-down. Si la tête dirigeante a toujours plus de pouvoir que la base, c’est justement la raison pour laquelle il faut reconnaître des pouvoirs réels à celle-ci afin que le processus bidirectionnel ne devienne pas unidirectionnel.

f)       Moins il y a de modèles organisationnels alternatifs qui semblent possibles, plus le champ organisationnel aura un taux élevé d’isomorphisme. La relative homogénéité des structures et formes organisationnelles des partis politiques québécois augmente la probabilité de ressemblance dans leur mode de fonctionnement. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différences importantes dans le degré de bureaucratisation des divers partis, mais il serait préférable d’observer des exemples de mouvements sociaux, de réseaux de mobilisation et de formations politiques à l’échelle internationale pour s’inspirer de nouvelles pratiques démocratiques et méthodes d’organisation. Des modèles innovants sur la scène politique espagnole et catalane (Podemos, Guanyem Barcelona, Canditatura Unitat Popular) pourraient servir à renouveler l’action politique hors du cadre partisan traditionnel.

Somme toute, si l’isomorphisme institutionnel représente une tendance lourde, la présence d’alternatives de nouvelle génération témoigne du fait que la bureaucratisation n’est pas une fatalité de l’univers politique et que la question de la légitimité pouvoir étatique tel que nous le connaissons reste ouverte. Il ne s’agit pas de savoir s’il faut ou non abolir les partis, mais de déterminer quel genre d’organisation politique permettrait de transformer les institutions de telle sorte que les partis traditionnels deviendraient obsolètes. La réflexion sur le projet politique doit donc laisser place à celle sur la méthode comme tremplin du dépassement de l’éternelle opposition entre l’espace politique et la sphère citoyenne, l’État et les mouvements sociaux, le parti et l’auto-organisation.

(1)   Les concepts de monopole radical et de contre-productivité ont été inventés par le philosophe Ivan Illich pour décrire et critiquer le fonctionnement des outils et des organisations de la société industrielle. Lorsqu’un moyen technique devient trop efficace, il crée un monopole et empêche l’accès aux moyens plus lents. Lorsque les grandes institutions des sociétés industrielles atteignent un seuil critique, elles s’érigent parfois en obstacles à leur propre fonctionnement.
(2)   Roméo Bouchard, Constituer le Québec. Pistes de solution pour une véritable démocratie, Atelier 10, Montréal, 2014, p.39
(3)   Ibid., p.45
(4)   Jane Jacobs, La question du séparatisme. Le combat du Québec pour la souveraineté, VLB éditeur, Montréal, 2012, p.121
(5)   Robert Michels, Les Partis Politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Flammarion, Paris 1914, p. 23-24
(6)   Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Les Classiques des sciences sociales, 1875, p.38 http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/critique_progr_gotha/pr…
(7)   Paul J. Di Maggio, W. W. Powell, « The Iron Cage Revisited: Institutional Isomorphism and Collective Rationality in Organizational Fields ». American Sociological Review, vol. 48, no.2, p.147–160

Une réflexion autour des coupures budgétaires dans le domaine culturel

Une réflexion autour des coupures budgétaires dans le domaine culturel

Dans cet article, je désire partager quelques réflexions autour d’un phénomène de société qui soulève certes beaucoup de discussions, mais qui n’a peut-être pas assez été abordé du point de vue des paradoxes qu’il soulève.

Tout d’abord, je veux parler du sous-financement de la culture que dénoncent abondamment, de manière générale, toutes les parties concernées: les établissements d’enseignement, l’industrie du livre et celle du spectacle, mais aussi la recherche en sciences humaines. Cette dernière passe à tel point au second plan après la recherche dans les domaines scientifiques que les gens s’étonnent couramment d’apprendre qu’on puisse être « chercheur-euse » en littérature tout comme on peut être chercheur-euse en biologie (sans les guillemets) ; et, de surcroît, que ces deux types de recherches sont le plus souvent financées par des institutions publiques, c’est-à-dire qu’elles puisent avec parcimonie dans les poches des contribuables pour produire des articles sur Baudelaire ou sur le cancer du sein.

La réaction qu’une telle découverte suscite est, hélas, trop prévisible pour mériter qu’on s’y attarde ici plus que de besoin. Car s’il ne vient presque jamais à l’esprit de nier l’utilité des expériences médicales, on se demande trop souvent à quoi servent les études en sciences humaines. Comme l’a relevé avec justesse Stéphane Toussaint dans son étude sur l’anti-humanisme dans la société contemporaine, le mode de pensée qui domine ce type de réflexions est bien évidemment utilitariste (1). Envisagée dans son expression la plus simple, une telle philosophie revient à privilégier l’« utile » sur le superflu – c’est-à-dire, dans le cas de la recherche, qu’elle tend à valoriser les secteurs concrets qui produisent des résultats dont l’application est relativement immédiate ; ce qui revient implicitement à dévaluer les disciplines abstraites qui produisent ce qu’il conviendrait plutôt d’appeler des « analyses » que des résultats, dont la pertinence, l’utilité et l’efficacité est plus difficile à évaluer.

Pourquoi est-il évident que les réflexions que nous avons énoncées précédemment s’articulent autour d’une pensée qui tend à privilégier l’utile plutôt que le « superflu »? À vrai dire, les termes mêmes d’un tel questionnement révèlent bien à quel point il est aujourd’hui difficile de réfléchir en-dehors des créneaux de l’utilité et de la rentabilité qui constituent les deux piliers de l’univers néo-libéral dans lequel nous vivons. La question que nous venons de poser opère en effet un syllogisme dans le prolongement de la courte explication avec laquelle nous avons choisi de définir le mode de pensée utilitariste, en opposant successivement l’utile au superflu, puis l’utile à l’abstrait – ce qui nous amena implicitement à assimiler le superflu à l’abstrait (2). Or, dire des études qui n’interrogent pas directement des problèmes concrets qu’elles sont « superflues » revient déjà à prononcer un jugement dès lors qu’il s’agit de décider comment il conviendrait de gérer le financement accordé aux différents secteurs tels que la santé, l’éducation, la défense, etc. Parmi ces derniers, si la culture est considérée comme étant superflue, il ne faut guère s’étonner qu’elle fasse l’objet de coupures importantes.

C’est pourquoi j’ai choisi de parler d’un « paradoxe » en abordant le problème du sous-financement de la culture, car celui-ci semble souvent relever du sur-financement dans un contexte de crise économique prolongée qui contraint le gouvernement tout comme les contribuables à revoir soigneusement leur liste de priorités. D’autant plus que, lorsqu’on assiste à un événement de l’ampleur du Salon du Livre de Montréal, on peut avoir du mal à croire les discours millénaristes qui déplorent la disparition progressive de la lecture parmi les plus jeunes, voire qui prédisent l’écroulement de l’industrie du livre à l’ère du numérique. Avant de parler du problème de sous-financement de la culture en prenant pour exemple l’industrie du livre, commençons donc par examiner ces problèmes plus « concrets » dont l’urgence justifierait l’opinion selon laquelle la culture recevrait trop d’argent au Québec.

Des coupures, encore des coupures… pour financer quoi?

Sur le plan local : les routes

Revenons donc plus concrètement sur la question des coupures budgétaires. On ne cesse de répéter, dans les médias tout comme dans les rues, que les problèmes sont partout et qu’ils heurtent un bon nombre de secteurs autrement plus vitaux à l’économie d’un pays. Du point de vue local, d’abord, il y a les routes de Montréal qu’on ne cesse de réparer, et qui comptent néanmoins parmi les plus mauvaises sur lesquelles il m’ait été donné de circuler. Et il faut dire que celles-ci comprennent des pays « à l’économie émergente » comme le Maroc, la Turquie et l’Argentine qui semblent curieusement avoir moins de problèmes de corruption que nous en ce qui concerne la gestion des contrats de construction. À moins, bien sûr, qu’on ne considère que la commission Charbonneau n’a révélé que des scandales « insignifiants » auxquels il faut bien se résoudre, car ils semblent en fin de compte être le lot de tout système politique, indifféremment de son degré de transparence et de démocratie? Sur ce point comme sur tant d’autres, il est difficile de trancher.

Sur le plan provincial : le système de santé

Sur le plan provincial, l’accessibilité aux soins médicaux demeure parfois difficile, et des réformes sont ponctuellement proposées pour tenter d’augmenter la disponibilité des médecins de famille. La solution la plus simple n’est malheureusement pas envisagée, puisqu’elle consisterait à augmenter tout naturellement le nombre de médecins, ce qui forcerait le système public à supporter des coûts beaucoup plus élevés. On tente donc d’étendre le beurre sur nos tartines jusqu’au possible en demandant par exemple aux omnipraticiens-ennes de remplir un quota de patients-es par année, faute de quoi le projet de loi 20 prévoit leur appliquer des pénalités pouvant s’élever jusqu’à un tiers de leur salaire annuel. De telles pénalités peuvent laisser indifférent un contribuable de la classe moyenne, pour qui les deux tiers d’un revenu à six chiffres représentent encore un salaire beaucoup plus important que le sien. Mais ce serait sans doute là sous-estimer les effets d’une politique qui veut éternellement accomplir plus avec moins, et dont les résultats sont hautement prévisibles. Surmenés, les médecins qui tenteront de remplir leurs quotas accorderont des soins plus superficiels à leurs patients, tandis que les autres tenteront sans doute d’échapper aux pénalités en quittant le Québec ou en s’orientant vers le privé, ce qui ne fera qu’aggraver la pénurie actuelle.

Sur le plan international : la sécurité

Enfin, sur le plan international, il ne faut pas oublier les dépenses engendrées par une politique interventionniste qui incite de plus en plus le Canada à apporter des secours humanitaires dans des contextes de crise. En dépit des coupures, il faut donc que le gouvernement fédéral prévoie des réserves importantes d’où l’on pourra continuer de puiser pour aider nos voisins américains à remplir leur fonction de gardiens de l’ordre et de la sécurité — qu’il s’agisse d’endiguer les progrès d’une épidémie comme l’ebola, ou encore la croissance de régimes perçus comme étant une menace en raison de leurs ambitions expansionnistes, tels que la Russie depuis l’annexion de la Crimée, et, bien entendu, les États islamiques favorables au jihad. Sans même parler des efforts que l’on se croit obligés de déployer pour endiguer l’anti-occidentalisme des États du proche et du Moyen-Orient qu’on ne peut pas ranger ouvertement dans l’« axe du mal ».

Le reste est-il superflu?

Bon: passons sur ce que tout le monde sait. Le but de cette énumération n’était pas d’ouvrir une parenthèse servant à illustrer le point de vue de ceux qui voient d’un bon œil la privatisation des différents secteurs de l’industrie culturelle, dans la mesure où elle permet de diminuer les dépenses publiques qui ne viseraient pas à adresser directement des problèmes aussi urgents.

Ce détour apparent visait au contraire à rappeler qu’une civilisation est d’abord le reflet de ses produits culturels, si bien que les romans, les films et les spectacles de théâtre sont des lieux privilégiés où l’on discute des problèmes auxquels est confrontée une société donnée. Ainsi, il ne faut pas oublier que les outils d’analyse développés par les chercheurs en sciences humaines s’appliquent aussi bien à des textes littéraires qu’à l’étude de phénomènes tels que la perte de confiance des jeunes citoyens envers leurs institutions, l’érosion de privilèges sociaux durement obtenus durant les années soixante tels que le gel des frais de scolarité et le régime de l’assurance maladie, ou encore des conflits idéologiques qui s’inscrivent dans le prolongement du néocolonialisme. C’est bien pour cette raison que des penseurs qui en vinrent à être associés à la « French Theory » eurent une influence considérable sur les discours politiques, en développant notamment des stratégies d’« empowerment » visant l’émancipation de minorités sexuelles ou ethniques.(3)

Admettons, donc, que l’on puisse trouver une utilité sociologique dans le financement et dans la diffusion de produits culturels comme les livres, les films et les spectacles de théâtre. Je tiens à préciser ici qu’une opinion semblable est loin de faire l’unanimité dans le domaine des études littéraires, où toute justification de ce type s’apparente à un asservissement du texte au contexte dans lequel une œuvre est produite. Mais si l’on adopte une perspective qu’on appellera un tant soit peu « économique » (faute d’un terme plus approprié), il faudra bien retomber sur le vieil adage selon lequel les sciences humaines humanisent, qui vise à rappeler qu’il n’y a pas de société humaine sans elles.

Or, une conclusion semblable ne nous avance pas très loin dès lors qu’il s’agit de coupures budgétaires dans le domaine culturel, car il n’est pas certain que l’industrie du livre devrait bénéficier d’un financement public ; pour ne donner qu’un exemple. En l’absence d’un tel financement, la formation de grands conglomérats comme Québécor et Random House ne parviendrait-elle pas à développer des stratégies éditoriales plus efficaces, qui toucheraient de ce fait un public plus large? L’usage du conditionnel relève, dans ce cas-ci, d’une convention purement formelle qui parvient mal à masquer à quel point l’industrie culturelle est soumise à la logique de la rentabilité que nous avions évoquée un peu plus tôt avec l’ouvrage de Stéphane Toussaint. Aussi, la réponse à une telle question semble-t-elle aller de soi.

Il va de soi que l’industrie du livre a survécu et prospéré, à l’ère du numérique, parce qu’elle a su développer des stratégies de marketing qui ont séduit un lectorat qui ne cesse de se diversifier. De même qu’il va de soi que la privatisation des différentes branches de l’industrie culturelle a pleinement participé au développement de telles stratégies commerciales. Si l’on continue à lire malgré tout, et si on lit peut-être davantage aujourd’hui qu’à n’importe quelle époque qui nous a précédés, c’est peut-être parce que les livres que l’on publie à présent forment mieux qu’auparavant les goûts de leurs lecteurs en cherchant à reproduire sous toutes sortes de formes les mêmes  « formules gagnantes » (4).

Il suffit de jeter un coup d’œil à la sélection des « vingt-cinq livres de l’année » que propose la Presse pour constater combien d’œuvres ont été retenues parce qu’elles choquent ou parce qu’elles émeuvent (5). Un tel phénomène n’est évidemment pas nouveau: André Schiffrin en parlait déjà en 1999 dans un ouvrage intitulé L’édition sans éditeurs dans lequel il retrace la naissance des grands conglomérats, en démontrant qu’elle participa dans une large part à la disparition de l’édition de qualité (6). Schiffrin mentionna notamment que, selon la même logique de rentabilité, on hésiterait à publier aujourd’hui des auteurs tels que Brecht et Kafka dont les ouvrages ne furent tirés qu’à 800 et 600 exemplaires, respectivement.

Ainsi, l’on se retrouve curieusement confrontés à un second paradoxe. Si la production culturelle contemporaine est jugée digne d’être étudiée et financée parce qu’elle nous humanise — autrement dit, parce qu’elle nous incite à réfléchir sur les problèmes auxquels notre société est confrontée —, elle semble pourtant s’encadrer dans les mêmes paradigmes qui ont donné lieu aux processus d’aliénation qui nous déshumanisent, et procéder selon des mécanismes qui ont créé les mêmes problèmes sur lesquels ils sont censés nous permettre de réfléchir.

Comment ne pas considérer dans ce cas que l’on accorde déjà trop de financement à une industrie qui ne diffère en rien des autres? Et malgré tout, si l’on s’accordera pour dire que les mesures d’austérité menacent l’autonomie de cette production culturelle, la meilleure attitude à adopter face à ce problème n’est certes pas d’encourager la privatisation de la culture. Que l’on appelle donc ce phénomène celui du sous-financement de la culture ou de son sur-financement, le constat demeure le même. Tant et aussi longtemps qu’on abordera cette question selon une perspective utilitariste soumise à la logique de la rentabilité, les coupures dans le domaine culturel demeureront tout aussi justifiables que les compromis qui visent à améliorer l’efficacité du système médical tout en diminuant les dépenses gouvernementales.        


[1] Stéphane Toussaint, Humanismes, antihumanismes de Ficin à Heidegger, Tome 1 : « Humanitas et Rentabilité », Paris, Les Belles Lettres, 2008.
[2] Nous pouvons résumer ce syllogisme de la manière suivante : si l’utile s’oppose au superflu et que l’utile s’oppose à l’abstrait, alors le superflu s’apparente à l’abstrait. Rappelons que la structure traditionnelle d’un syllogisme est la suivante : Si A= B et B = C, alors A = C. Ce raisonnement fallacieux reprend donc bel et bien la structure d’un syllogisme, mais il la modifie également de manière importante : si A ≠ B et A ≠ C, alors A = C. [3] Voir par exemple le livre de François Cusset: French Theory : Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, Paris, La Découverte, 2003. [4]Néanmoins, un tel constat n’est pas sûr. Dans une de ses publications les plus récentes, Marc Angenot démontre par exemple que les auteurs de romans populaires issus de la littérature de colportage avaient souvent conscience de reproduire les mêmes schémas « gagnants » (Les dehors de la littérature: du roman populaire à la science-fiction, Paris, Honoré Champion, 2013). Pour obtenir plus de renseignements à ce sujet, nous invitons également le lecteur à consulter l’excellent ouvrage dirigé par Roger Chartier intitulé Les pratiques de la lecture (Paris, éd. Rivages, 1985). [5]Il s’agit ici du numéro datant du 5 décembre 2014 (« Les vingt-cinq romans de 2014: les choix de notre équipe », pages A 28- A 29). [6]André Schiffrin, L’édition sans éditeurs, traduit de l’américain par Michel Luxembourg, La fabrique-éditions, 1999.