Mon oncle de Karachi

Mon oncle de Karachi

Le Pakistan est un pays dont la réputation a beaucoup souffert au lendemain des évènements du 11 septembre 2001, étiqueté comme un pays soutenant le terrorisme. Cela dit, à l’époque, le général Pervez Moucharraf[1] avait assez rapidement offert son soutien à Georges W. Bush, qui menaçait de bombarder le Pakistan au point de le ramener à l’âge de pierre[2]. Mon dernier voyage au Pakistan et, en fait, en Asie du Sud, remontait à près de 10 ans. Je m’y rendais pour une visite familiale à Karachi. J’aurai l’occasion, dans ce condensé de récits de voyage, de dresser un portrait du Pakistan, qui se veut abordable par son caractère plus personnel et son ton léger, mais qui ne néglige pas non plus, au regard de la mission de L’Esprit Libre, d’aborder l’histoire, la politique et les sociétés du Pakistan. Son style peut paraître un tant soit peu décousu, mais doit se lire comme une mosaïque cherchant à représenter un pays qui est lui-même tout à fait hétéroclite.

Le récit commence dans un taxi, en route vers l’aéroport Lester B. Pearson de Toronto. Le chauffeur, Mounir, était un indien musulman d’Hyderabad, ville à majorité musulmane du Telangana (auparavant Andhra Pradesh), dans le sud de l’Inde. Mon oncle est lui-même originaire d’une province avoisinante, le Karnataka, avant que sa famille ne vienne s’installer dans la ville portuaire de Karachi, dans l’actuel Pakistan. Le Pakistan est traditionnellement un pays allié aux Occidentaux, et ce, depuis la guerre froide. Cette alliance quasi inconditionnelle du pays avec les États occidentaux dans la lutte contre le terrorisme n’est pas sans en aliéner certain·e·s. Quoi qu’il en soit, Mounir abordait avec une rage passionnée les sinistres desseins de l’actuel premier ministre indien Narendra Modi. « L’Inde n’a pas besoin de mafia, ils ont Modi ». J’abordais les tensions qui s’étaient accentuées début mars dernier avec le Pakistan et qui avaient entraîné momentanément la fermeture de tous les aéroports au Pakistan et des principaux aéroports du nord de l’Inde[3].

Les Indiens avaient soi-disant bombardé un camp d’entraînement djihadiste du groupe Jaish-e-Mohammed[4] au Kashmir. Ce camp d’entraînement s’avérait être, aux dires de l’État pakistanais, une villa et quelques rocailles. Deux avions indiens avaient ensuite été abattus et un pilote fait prisonnier, avant d’être retourné en Inde en guise de bonne foi. La manœuvre aurait permis à Modi, à la veille des élections, de montrer ses muscles, racontait Mounir avec indignation. Modi a depuis été réélu, lui et son gouvernement d’extrême droite du Bharatiya Janata Party (BJP), un parti nationaliste hindoue lié à des éléments xénophobe et islamophobes, qui sert le Capital au détriment des couches les plus pauvres de la population pour faire du pays, à l’image de la Chine, l’usine du monde[5]. Poursuivant ses objectifs, il a également, au début du mois d’août dernier, aboli le statut particulier du Cachemire, auparavant garanti par la constitution. Ce statut lui accordait une certaine autonomie, sa propre constitution et la possibilité de voter des lois[6]. Le Cachemire est depuis plongé dans un état de siège, ce qui a été dénoncé par le premier ministre pakistanais Imran Khan à l’ONU[7]. Cette région disputée a maintenu jusqu’à présent les deux puissances nucléaires à couteaux tirés et a été l’enjeu de quatre conflits armés en 1947, en 1965, en 1972 et en 1999. Enfin, à la sortie du taxi de Mounir, j’ai échangé de chaleureuses salutations avec lui avant de plonger dans le terminal des départs.

Mon voyage vers le Pakistan nécessitait un transit en Turquie. L’aéroport Atatürk d’Istanbul, maintenant abandonné pour un aéroport tout neuf, comprenait plus de 700 portes vers des destinations dans tout le Moyen-Orient et l’Asie : Bagdad, Téhéran, Bichkek, Achgabat, Tachkent, Kaboul, toutes desservies par l’entreprise Turkish Air. Des centaines de hadjis et ce qui me semblait être des réfugié·e·s syrien·ne·s et iraquien·ne·s et un grand nombre de voyageur·euse·s dormaient çà et là un peu partout. Sur le vol Istanbul-Karachi, calé dans mon siège, je songeais à un de mes voyages antérieurs au Pakistan, qui m’avait mené jusque dans le désert du Baloutchistan. Cette région m’avait laissé une très forte impression[8]. Je me permets ici de raconter certaines expériences d’un voyage antérieur au Pakistan.

La capitale de la province, Quetta, est connue pour son immense bazar de produits afghans, des fruits séchés jusqu’aux armes à feu, en passant par les sabres et le thé kényan. C’est aussi justement un point de passage de la frontière pour se rendre vers Kandahar ou Zahedan, en Iran. J’y avais reçu de mystérieux coups de fil dans mon hôtel. Les interlocuteurs ne s’étaient pas identifiés, mais je soupçonnais qu’il s’agissait des agents du notoire Inter-Services Intelligence (ISI), les services de renseignements pakistanais, qui me surveillaient. Après tout, cette région était connue comme abritant la chourah des talibans qui avaient fui l’invasion américaine. Un scandale allait également éclater quelques années plus tard, avec l’incident Raymond Allen Davis, lors duquel l’agent de la CIA avait tué deux Pakistanais présumément armés[9].

J’avais ensuite passé trois jours à Ziarat, non loin de Quetta, là où le quaid e-azam (le grand leader), Muhammad Ali Jinnah, avait passé les derniers jours de sa vie. La petite agglomération se trouvait à proximité des zones tribales, hors de tout contrôle des autorités. Par conséquent, je devais m’inscrire auprès de la police. À ma surprise, on m’a invité à passer quelques jours au poste, une hospitalité inespérée. Je couchais dans la chambre d’un des agents, juste à côté de la cellule des prisonniers, qui tenait à peu près cinq ou six individus dans un espace qui suffirait à peine à moi seul. Le soir, je pouvais observer de loin les séances de torture. Pour me distraire, on me faisait regarder des DVD piratés de films américains, pendant que les policiers fumaient un joint[10]. Un homme nu se trouvait à plat ventre sur une table en bois et les policiers le frappaient avec ce qui ressemblait à un bâton de criquet recouvert de cuir. J’ai demandé au chef de police pourquoi ils le torturaient. Sa réponse était des plus candides : une motocyclette avait été volée. L’homme était le suspect et ils le torturaient pour qu’il admette son crime. Il m’expliqua qu’il n’avait pas les moyens de mener une enquête et que c’était le seul moyen de trouver le coupable. À la première occasion, je lui ai fait remarquer : « Et s’il y avait erreur sur la personne? » La question demeura sans réponse. Enfin, s’agissait-il vraiment d’un vol de motocyclette? En dépit de mes surprises, je dois dire que l’accueil qui m’a été réservé était irréprochable. Je suis parti quelques jours plus tard pour me rendre à Peshawar et visiter cet épicentre de la culture pashtoune, aussi situé non loin de la frontière afghane et de la passe de Khyber. La ville était non seulement un point de passage important lors des deux guerres afghanes menées par les Britanniques au XIXe siècle, mais figurait aussi sur le trajet emprunté par les hippies qui, dans les années 1960 et 1970, voyageaient sur la route de l’Europe jusqu’à Katmandou, en passant par la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Bien sûr, les raisons de ma visite étaient plus proches de celles du deuxième groupe de voyageurs.

J’avais aussi passé de bons moments à Peshawar, également tout près de la frontière afghane, mais beaucoup plus au nord. La chaleur était étouffante. Je me souviens d’avoir marché de la gare jusqu’à l’artère principale pour me trouver un hôtel. Le bord de la route était jonché d’excréments de buffles, de chats et de rats morts, et de plusieurs héroïnomanes verdâtres d’une immobilité surréelle. Au centre de la ville se trouvait une salle de cinéma présentant des films pachtounes, avec de grandes affiches-fresques peintes à la main, garnies d’éclaboussures rouge sang, de kalachnikovs et de moustachus grimaçants. Le cinéma pachtoune est unique en son genre, à l’antithèse d’une certaine pudeur qui reste la norme partout ailleurs au Pakistan. Hassena Atom Bomb (1990) et Da Khwar Lasme Spogmay (1997) sont des « classiques » très représentatifs du genre. Le deuxième film est particulièrement marquant, mettant en scène une femme loup-garou justicière et étant réalisé par une femme, Shehnaz Begum. Examinant l’immense murale à l’image du dernier film à succès pachtoune, je pris un bon repas de haricots rouges avec naan d’un vieux marchand avec une longue barbe blanche et un turban immaculé. À la fin de mon repas, je décidai de voir si l’expérience cinématographique pachtoune, j’entends par là celle d’une salle de cinéma, était comme n’importe quelle autre.

Je me suis donc engouffré dans la salle de projection. Les portes de l’édifice étaient verrouillées pendant les projections pour éviter les attentats-suicides. Après avoir acheté mon billet, j’ai pris place dans la salle, dans laquelle des bancs de bois étaient disposés comme dans une église. Le projectionniste a fait tourner la première bobine. Je ne comprenais rien aux dialogues, mais j’arrivais à suivre les grandes lignes du drame déjanté qui défilait sous mes yeux, une sordide histoire de vengeance. La salle de cinéma se remplissait peu à peu de fumée de cannabis et de cigarette. Le film en arrivait ensuite à une scène sans doute érotique : une femme se déhanchait à l’écran. Bien sûr, il n’y avait que des hommes dans la salle, mais il se sont tous mis à danser, joint ou cigarette au bec. Je suis resté dans le fond de la salle, un peu perplexe, mais impressionné par l’intensité d’une expérience de cinéma en pays pachtoune. Après ma sortie du cinéma, affamé, je suis allé déguster un ragoût de viande avec un thé vert dans une petite gargote de rue. Je me demandais alors pourquoi ces films étaient si violents. La réponse m’est venue sous la forme d’un pauvre réfugié afghan qui faisait semblant de tirer avec une mitraillette en pleine rue. Tous ces souvenirs ont défilé dans mon esprit alors que je rêvassais sur mon siège, déjà presque arrivé à destination, de retour au Pakistan après plus de dix ans.

Karachi est habitée par une majorité d’immigrants (les muhajirs) musulmans de l’Inde, après la séparation. Elle abrite la plus grande population de personnes ayant l’ourdou comme langue maternelle au Pakistan.Langue officielle, du pays, l’ourdou n’était pourtant parlé que par 6 % des habitant·es au lendemain de la fondation de la première république islamique. À Karachi, on trouve aussi un grand nombre d’Afghan·es persanophones et pachtophones, des bengalis restés même après l’indépendance du Bangladesh en 1971, des Rohingyas et d’autres. Le reste du Pakistan est habité par une constellation d’ethnies parlant autant de langues : Penjabi, Sindhi, Siraki, Mehmani, Balouchi, Chitrali, Hunzas.

La file d’attente est longue pour l’immigration à Karachi. Cependant, les procédures sont simplistes. Un agent étampe votre passeport et vous laisse en proie aux escroqueurs et aux porteurss pendant que vous essayez de récupérer vos bagages. À la sortie de l’aéroport, mes lunettes se sont embuées. Mon oncle m’a accueilli, souriant, vêtu d’un shalwar kameez[11]. Mon cousin a pris le volant. Nous nous sommes enfoncés dans la nuit de Karachi, la « ville des lumières », désormais ensevelie dans un épais smog. Les boulevards étaient harnachés par des motocyclettes bourdonnantes comme des guêpes dans un tube de verre embué. Des autobus dérapaient ici et là, baroques, enjolivés d’enluminures en inox, leurs toitures surchargées de passagers. La maison de mon oncle se trouvait au rez-de-chaussée d’un immeuble résidentiel et comprenait une petite cuisine, une salle commune et trois chambres, chacune appartenant à un de mes cousins, leurs femmes et deux ou trois enfants. Cette promiscuité, qui serait jugée extrême au Canada, était pourtant ce qui caractérisait la vie de mon oncle, fonctionnaire retraité, et celle de ses enfants, tous ingénieurs, une famille somme toute plutôt aisée. L’un des frères menait à bien des projets de construction en Tunisie et en Arabie saoudite et l’autre œuvrait sur les navires de guerre de la marine pakistanaise.

Une fois par semaine venait le masi ou la « femme de ménage », souvent chrétienne ou pauvre. Curieusement, au Pakistan, presque toutes les familles emploient de tels services, de telle sorte que pour beaucoup de migrant·e·s pakistanais·e·s au Canada, il est difficile de commencer à faire le lavage, le ménage ou la cuisine. Un véritable cas de « trickle down » dont parlent les économistes[12]? En passant en voiture près de la gare, je voyais de grandes affiches électorales de Bilawal Bhutto, fils de Benazir Bhutto et petits fils de Zulfikar Ai Bhutto, président du Pakistan dans les années 1970. Fidèle aux objectifs de ce récit, je me permets ici une parenthèse sur l’histoire politique du Pakistan.

À la tête du parti populaire du Pakistan, Bhutto avait tenté de mettre de l’avant un programme progressiste et laïc, se rapprochant de la Chine maoïste et perdant le soutien des États-Unis. Il fut victime d’un coup d’État soutenu par la CIA. Le général Muhammad Zia-Ul-Haq lui succéda et le fit pendre pour trahison. Peu avant son renversement, il aurait admis boire un peu d’alcool. Des rumeurs circulent toujours, selon lesquelles il aurait été un alcoolique prêt à vendre le Pakistan à l’Inde à tout prix. L’histoire des Bhuttos, une des familles les plus importantes en politique au Pakistan[13], après la mort de Zulfikar, n’a rien de réjouissant. Sa fille, Benazir, a été assassinée en 2007 lors d’un rassemblement politique[14]. L’identité des assaillants reste nébuleuse. Certaines rumeurs veulent que son mari, Asif Ali Zardar, ait été impliqué dans l’assassinat. Il aura servi comme président du pays à partir de 2008. Certains vont même jusqu’à dire que ce dernier pratiquait la magie noire.

Le général Zia-Ul-Haq allait être l’allié des États-Unis pour la création de ce qui allait devenir al-Qaida, contre l’armée russe en Afghanistan. Sa proximité avec Joanne Herring, responsable aux États-Unis de l’aide au Pakistan à l’époque, a même donné lieu à des rumeurs d’une passion romantique. Parallèlement, il allait aussi tenter une « islamisation » de l’État pakistanais, la République islamique du Pakistan n’étant pas conçue, a priori, comme une théocratie. Le Pakistan a ainsi retrouvé de bonnes relations avec les États-Unis, comme avaient pu le faire les régimes militaires antérieurs, dont celui de Mohammed Ayub Khan, général développementaliste ayant même visité le Québec dans les années 1960. Cela n’a toutefois pas empêché la mort de Zia-Ul-Haq dans un mystérieux accident d’avion en 1988. Le Pakistan a toujours été, traditionnellement, du côté du bloc de l’ouest durant la guerre froide, alors que l’Inde était un pays non-aligné. Cela n’aidait en rien à atténuer les relations entre les deux pays. De surcroît, les régimes pakistanais, un tant soit peu démocratiques, ont presque toujours été soutenus par l’Occident. Et si ce n’est l’alternance extrêmement redondante entre les régimes militaires et civils qui s’est poursuivie jusqu’au début des années 2000, le système politique pakistanais n’est, en théorie, pas si différent du fédéralisme canadien.

Le chef d’État n’est pas la reine d’Angleterre, certes, mais le président n’a que peu de pouvoir. Même si l‘armée a directement gouverné le pays pour une bonne partie de son histoire, il existait, jusqu’à tout récemment, deux partis principaux : le parti populaire pakistanais (PPP), associé au clan Bhutto, et la ligue musulmane fondée en 1988 par Nawaz Sharif. Fait intéressant, c’est aussi le nom d’un mouvement fondé sous les Britanniques  qui a milité pour un État musulman distinct et qui a existé pendant quelques années après la fondation du Pakistan, sans pouvoir survivre au décès des présidents Mohammad Ali Jinnah et Liaquat Ali Khan. Aujourd’hui, le Tehreek-e-Insaf (Mouvement pour la justice) est au pouvoir, entre autres, grâce au soutien de l’armée. Son chef Imran Khan a été élu le 18 août 2018. Pour ce qui est de Mohammad Ali Jinnah, ce dernier a été célèbrement interprété par Christopher Lee dans le film de Gandhi de Richard Attenborough (1981) et dans le film Jinnah de Jamil Dehlavi (1998), qui constitue peut-être le contre-discours au premier film, Jinnah y faisant plutôt figure de futur chef d’État laïc, défendant le droit des pauvres et des femmes, opposé aux manipulations religieuses du Mahatma Gandhi, auxquelles les manigances de l’actuel président indien font sûrement écho. Christopher Lee, qui détestait le rôle de Dracula dont il s’est longtemps senti prisonnier, aurait mentionné le film Jinnah comme le plus important de sa carrière avec The Wicker Man de Robin Hardy[15].

Peu après mon arrivée, mon oncle m’a annoncé la capture du voleur dans le quartier, un voleur s’étant enfui avec un générateur (à Karachi, les pannes d’électricité sont fréquentes) qui était revenu pour s’emparer d’une batterie de voiture. Les habitants du quartier se sont jetés sur lui et l’ont amené au poste, la police étant occupée ailleurs. Le Pakistan n’a pas besoin de police. Mon oncle n’avait pas fini de me gaver d’histoire sur la vie au pays. En Occident, on a développé les OGM; au Pakistan, on injecte de l’eau rouge sucrée dans les melons d’eau, m’a mis en garde mon oncle, alors qu’il concluait une transaction avec les marchands de pastèques installés devant la mosquée du quartier. Les annuaires téléphoniques, de leur côté, servent à emballer les naans du boulanger pachtoune de Karachi. Cela me rappelait Quetta et le Baloutchistan, ces régions aujourd’hui encore plus difficiles d’accès, frontalières avec l’Iran[16]. En passant, le premier ministre pakistanais Imran Khan agit maintenant en tant que médiateur entre l’Iran et les États-Unis. Il fait aussi face à une contestation principalement organisée par la droite et le parti religieux Jamiat Ulema-e-Islam Fazi de Fazl-ur-Rehman[17]. Cela dit, le mécontentement est d’abord et avant tout dû à l’inflation entraînée par les politiques austères du gouvernement et la dévaluation de la rupee.

CRÉDIT PHOTO: FLICKR – Mishari Muqbil

[1] Fait intéressant : Moucharraf est également responsable de la libéralisation des médias au Pakistan, pour le bien et pour le pire. En effet, je pense qu’il est pertinent de s’intéresser, dans le cadre de la mission du média indépendant L’Esprit Libre, à cette transition de médias d’État à des médias tout à fait capitalistes. Cela pourrait faire l’objet d’un autre article.

[2] Reuters, « Pakistani Leader Claims U.S. Threat After 9/11 », The New York Times, 22 septembre 2006, récupéré sur : https://www.nytimes.com/2006/09/22/world/asia/22pakistan.html (Consulté le 4 novembre 2019)

[3] Asad Hashim, « India-Pakistan tensions: All the latest updates », Al Jazeera, 10 mars 2019, récupéré sur https://www.aljazeera.com/news/2019/02/india-pakistan-tensions-latest-updates-190227063414443.html (consulté le 31 octobre 2019)

[4] Groupe armé se revendiquant de l’islam, fondé en 2000, expulsé d’Afghanistan puis interdit en 2002 par l’État pakistanais, justement dans le cadre de la guerre contre le terrorisme. Les puissants services de renseignements pakistanais, l’ISI, sont encore soupçonnés de les soutenir.

[5] Vrishti Beniwal et Atul Prakash, « Modi needs more than tax breaks to make India factory for the world », The Economic Times, 26 octobre 2019. Récupéré sur https://economictimes.indiatimes.com/news/economy/indicators/modi-needs-… (Consulté le 4 novembre 2019)

[6] « India revokes Kashmir’s special status », Al Jazeera, 4 septembre 2019, récupéré sur https://www.aljazeera.com/news/2019/09/india-revokes-kashmir-special-status-190904143838166.html (consulté le 5 novembre 2019)

[7] Rick Gladstone et Kelly Virella, « Imran Khan Warns of Kashmir ‘Blood Bath’ in Emotional U.N. Speech », The New York Times, 27 septembre 2019, récupéré sur https://www.nytimes.com/2019/09/27/world/asia/khan-modi-united-nations.html (consulté le 5 novembre 2019)

[8] Au moment de ma dernière visite, toute visite au Baloutchistan était rendue dangereuse par les activités de groupes indépendantistes qui pratiquent l’exécution sommaire de toute personne posséda de documents d’identité autres que ceux de la province.

[9] Declan Walsh and Ewen MacAskill, « American who sparked diplomatic crisis over Lahore shooting was CIA spy », The Guardian, 20 février 2011, récupéré sur https://www.theguardian.com/world/2011/feb/20/us-raymond-davis-lahore-cia (consulté le 4 novembre 2019

[10] Non seulement le cannabis est illégal au Pakistan, mais la possession de petites quantités peut résulter en des peines de prisons à vie voire de mise à mort. Quoi qu’il en soit, sa consommation est assez répandue et la dépendance aux opiacés est un problème encore plus grave. Le Pakistan est une plaque tournante du trafic d’héroïne, dont près de 90 % est produite en Afghanistan.

[11] Habits traditionnels pakistanais, une tunique en deux pièces.

[12] Idée selon laquelle des politiques favorisant les riches finissent toujours par être bénéfiques pour les pauvres, qui récoltent les « gouttes » qui tombent des riches. Voir Amadeo Kimberly, « Why Trickle-Down Economics Works in Theory But Not in Fact », The Balance, 27 octobre 2019, récupéré sur https://www.thebalance.com/trickle-down-economics-theory-effect-does-it-work-3305572 (consulté le 1er novembre 2019)

[13] Salman Taseer, Bhutto a Political Biography, Vikas Publishing House, New Delhi, 1980, récupéré sur http://www.bhutto.org/Acrobat/Bhutto%20a%20political%20biography.pdf

[14] BBC News, « Benazir Bhutto killed in attack », British Broadcasting Company, 27 décembre 2007, récupéré sur http://news.bbc.co.uk/2/hi/south_asia/7161590.stm

[15] On aurait envie d’ajouter à cette liste certaines collaborations avec Mario Bava et Jesus Franco.

[16] L’Iran subit aujourd’hui un isolement accru. Le Canada a rompu toute relation avec le pays en 2014, sous Stephen Harper.

[17] « Five things to know about Pakistan’s anti-government protests », Al Jazeera, 6 novembre 2019, récupéré sur https://www.aljazeera.com/news/2019/11/pakistan-anti-government-protests-191105110114858.html  (consulté le 6 novembre 2019)

« Femmes précaires, femmes en guerre »

« Femmes précaires, femmes en guerre »

Par Marie Lefebvre

 « Il faut accepter que le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas qu’une succession de cris le samedi après-midi. C’est avant tout un propos, une réflexion et un positionnement face à un monde qui n’est plus vivable, ou qui ne le sera bientôt plus. »[i]

Après 49 samedis de manifestations, autant de blocages, d’assemblées et de discussions sur les ronds-points et carrefours du pays, les gilets jaunes sont devenus une réalité du paysage français. On croise désormais ce vêtement réfléchissant à l’arrière des coffres de voiture, parfois aux fenêtres des maisons, et surtout sur les milliers de manifestant·es qui ont battu et battent encore le pavé chaque samedi. Il est devenu le symbole de cette mobilisation contre les taxes et plus largement, contre la précarité à laquelle font face les personnes à revenus modestes en France.

Le mouvement découle d’une pétition  Pour une baisse du prix du carburant à la pompe !  lancée sur les réseaux sociaux en octobre 2018. Elle a été signée et diffusée massivement puis suivie, le 17 novembre, d’une journée d’action organisée par le biais des réseaux sociaux. Plus de 280 000 personnes ont répondu à l’appel par des manifestations dans les villes, ainsi que par des blocages de routes, de ronds-points et de péages. Le mouvement des gilets jaunes s’est par la suite poursuivi quotidiennement sur les zones de blocages et de rassemblements et tous les samedis suivants ont été marqués par de nombreuses manifestations. Après plus d’un an de mobilisation, il perdure encore aujourd’hui.

Derrière l’appel à l’origine de la mobilisation se trouvent des femmes. L’une d’elles, Jacline Mouraud, poste le 18 octobre une vidéo sur internet exprimant son mécontentement face aux difficultés des personnes en situation précaire qui empruntent la voiture tous les jours ; une autre, Priscillia Ludovsky, est à l’origine de la pétition réclamant la baisse du prix du carburant ; enfin, Ingrid Levavasseur répond à l’invitation de nombreux médias et crée une liste politique pour les élections européennes de mai 2019.Elle renonce cependant  à se présenter aux élections.

Le mouvement des gilets jaune est composé à plus de 45 % de femmes[ii] qui cumulent des emplois précaires à temps partiel, subissent des inégalités de salaire, et assument bien souvent seules les charges domestiques et familiales. Elles sont nombreuses à travailler en tant que cols roses[iii], qu’elles soient aides-soignantes, ambulancières, infirmières ou assistantes maternelles. .

Les contraintes économiques, matérielles et de temps que connaissent ces femmes laisseraient supposer  un faible investissement de leur part dans les mouvements sociaux, pourtant cela n’est pas le cas. La précarité se vit principalement au féminin, et c’est justement ce qui explique la forte présence  des femmes dans le mouvement. Elles dénoncent l’impact de la précarité vécue à la fois dans la sphère privée et la sphère publique. À ce propos, Flora, membre du collectif Femmes Gilets Jaunes à Paris, mentionne : « La précarité, ce n’est pas la même. Le problème c’est que pour les femmes, c’est plus dur. Il y a tous les problèmes médicaux que les hommes n’ont pas : IVG, accouchements, etc. En province, ils ont fermé beaucoup de maternités, les allocations pour les mères célibataires ; tout ça, c’est plus spécifique même si ça affecte toute la famille ! ». Cherifa, cofondatrice du collectif Femmes Gilets Jaunes, abonde en ce sens : « Lorsque le mouvement [des gilets jaunes] est né, il nous est apparu logique de nous y joindre. Néanmoins, il était important de créer un groupe et une page[iv] Femmes gilets jaunes axés sur les revendications féministes pour libérer la parole des femmes, car la lutte féministe d’aujourd’hui est une lutte des classes ».  

Les statistiques ne démontrent pas tant une inégalité de genre dans la pauvreté : en 2015, il y a 4,7 millions de femmes pauvres en France contre 4,2 millions d’hommes pauvres[v]. Le calcul se porte à l’échelle du ménage domestique. Or, les femmes sont plus nombreuses à occuper des emplois temporaires, à faible rémunération et à temps partiel. 62 % des personnes gagnant le revenu minimum en France sont des femmes[vi] et elles occupent 78 % des emplois à temps partiel[vii]. De plus, le travail domestique, non rémunéré, et la charge familiale qui leur incombe impliquent des ajustements professionnels, des ruptures de carrière. Si ces facteurs pèsent sur les trajectoires professionnelles, ils influencent également la dépendance financière des femmes à l’égard des hommes, faute que soit reconnu leur travail. Ainsi, les mères monoparentales, mais aussi les retraitées veuves, sont d’autant plus fragilisées sur le marché. Les femmes sont donc plus à risque que les hommes de vivre en situation de pauvreté, et c’est contre cette inégalité que se battent aussi les Femmes gilets jaunes en associant lutte féministe et lutte des classes.  

Cherifa et Flora évoquent leurs luttes féministes et sociales lors d’un rassemblement des Femmes gilets jaunes devant le Palais de la femme, résidence sociale accueillant des femmes en difficulté dans le 11e arrondissement de Paris. Le collectif des Femmes résidentes du Palais de la Femme combat l’insalubrité des logements proposés, l’insécurité vécue par les femmes et l’accueil d’hommes au sein d’un établissement où résident de nombreuses femmes fragilisées ayant subi par le passé agressions ou viols. Comme l’affirme Cherifa : « nous sommes les féministes, nous : femmes précaires, femmes en guerre ». Ce slogan est repris et scandé par les femmes présentes au rassemblement et est inscrit également sur les vestes jaunes de celles qui en portent. Les Femmes gilets jaunes contribuent à visibiliser cette précarité spécifiquement féminine et se réapproprient le féminisme des luttes historiquement délaissées par les organisations féministes traditionnelles. Les voix des Femmes gilets jaunes s’érigent depuis le Palais de la femme pour dénoncer les formes de domination intersectionnelles dont elles sont victimes, en tant que femmes précaires, pour beaucoup racisées, ou pour leur orientation sexuelle. Ces voix ont longtemps été tues, le mouvement féministe étant issu historiquement des expériences vécues par la femme blanche, occidentale, bourgeoise et hétérosexuelle, car ce sont ses représentantes qui avaient le temps et les moyens de théoriser leur vécu et d’être reconnues et entendues dans l’espace public[viii]

Le regroupement devant le Palais de la femme est l’occasion d’informer les passant·es de la situation et de leur faire signer des pétitions, mais aussi d’échanger entre résidentes de l’établissement, gilets jaunes, syndiquées et militantes de mouvements féministes. On y discute tout autant des conditions d’existence des femmes logées au Palais que du féminisme, ainsi que de l’articulation du collectif avec le mouvement gilets jaunes national. « Dans ce collectif, j’ai rencontré des féministes » mentionne une femme résidente au Palais. « C’était quelque chose que je ne connaissais pas, dont j’avais entendu parler simplement. Mais aujourd’hui, grâce à ces rencontres, j’essaie de chercher qu’est-ce que c’est, j’essaie d’apprendre et de savoir qu’est-ce que ça veut dire le féminisme, je suis en phase d’apprentissage ». À ses côtés, Josie, militante au Mouvement des femmes, affirme être descendue tous les samedis dans la rue à Paris avec ses camarades militantes pour rejoindre les Femmes gilets jaunes et les appuyer dans la création d’un groupe spécifique.

Le mouvement des gilets jaunes est marqué par son hétérogénéité. S’il est difficile de le situer sur un spectre politique, il est tout aussi difficile de définir un profil type des femmes qui le rejoignent. Pauline, chercheuse au sein du groupe Jaune vif mis en oeuvre par le centre Émile Durkheim du CNRS[ix] sur le mouvement des gilets jaunes, propose la typologie suivante : « il y a quatre profils de positionnement par rapport au féminisme : [les militant·es antérieur·es] qui étaient déjà féministes ; on a aussi des femmes qui refusent le féministe, avec l’idée que le féminisme défendrait la supériorité de la femme sur l’homme ; on a également des femmes qui par leurs actions et leurs discours ont une position féministe sans forcément avoir été sensibilisées à la cause et enfin une autre portion militante de gauche qui place l’humain et les classes populaires avant la différence homme/femme. »

Pauline nuance la place qu’occupe le féminisme au sein du mouvement des gilets jaunes, du fait de l’hétérogénéité des manifestant·es : « les gens ne mettent pas forcément en avant la spécificité des femmes dans la précarité. Même les militantes féministes n’ont pas parlé spécifiquement de la question des femmes, elles ne sont pas là pour ça, mais pour les gilets jaunes avant tout ». Face aux critiques médiatiques et politiques d’un mouvement difficile à cerner, échappant aux formes traditionnelles de mobilisation sociale, il existe « une lutte interne pour l’unité dans le mouvement qui passe surtout par l’élaboration de revendications communes assez fluides, assez larges pour pouvoir mettre tout le monde derrière ces revendications-là » conclut Loic, chercheur au sein du groupe Jaune vif du CNRS.

À cet égard, les femmes gilets jaunes parisiennes présentes devant le Palais de la femme se différencient de l’ensemble du mouvement par leurs revendications féministes. Cependant, l’absence de structure hiérarchique traditionnelle permet un renouvellement des structures de mobilisation qui empruntent des formes multiples : il existe des villes au sein desquelles deux ronds-points sont occupés, l’un par les hommes gilets jaunes et l’autre par les femmes, mais on peut mentionner également l’existence de créneaux horaires dédiés à un groupe de parole de femmes sur les ronds-points, des cortèges de femmes dans les manifestations du samedi, la mise en place de manifestations par et pour les femmes, etc.

Quelles que soient les formes données au mouvement, la visibilité des femmes au sein du mouvement gilets jaunes est forte, plus d’un an après l’éclosion du mouvement #MeToo et son répondant français #BalanceTonPorc, apparus à la suite de l’affaire Weinstein en octobre 2017. Or, la mobilisation des femmes dans les mouvements sociaux suscite régulièrement la surprise dans les médias alors que leur présence est récurrente à travers l’histoire. Arlette Farge écrit à propos des « évidentes émeutières » du XVIIIe siècle en France : « Dans la révolte, les femmes fonctionnent différemment des hommes, ces derniers le savent, y consentent et pourtant les jugent. D’emblée, ce sont elles qui prennent le devant de la scène, exhortent les hommes à les suivre, en occupant les premiers rangs de l’émeute »[x]. Ces propos illustrent avec efficacité l’investissement des femmes dans des mobilisations rendant visibles les difficultés vécues dans la sphère privée du fait de la précarité. La position controversée des femmes mobilisées à travers l’histoire éclaire tout autant celle des femmes en têtes d’affiche du mouvement des gilets jaunes, victimes de critiques liées à leur exposition médiatique notamment. Lorsque le mouvement se structure et se dote de porte-paroles, elles ne sont désormais plus que deux à en faire partie, parmi huit les personnes désignées.

Malgré les critiques auxquelles font face les femmes médiatisées au sein du mouvement, elles sont nombreuses à constituer la base du mouvement. Militer en tant que femme gilet jaune permet de se donner une voix et de mettre en commun des expériences. Les ronds-points et manifestations instaurent donc des espaces de politisation. S’ils ne permettent généralement pas de développer des connaissances sur le féminisme en lui-même, pour les femmes gilets jaunes ils contribuent à se donner une voix et une place. Pauline abonde en ce sens : sur le rond-point, « il n’y a pas à prouver sa légitimité en tant que femme parce qu’on a sa légitimité en tant que précaire, chômeuse ».

Le mouvement des gilets jaunes favorise alors le renouvellement des structures traditionnelles du militantisme du fait de sa structure d’organisation fluide. Cette souplesse libère l’organisation des freins à la prise de parole des femmes, freins existants dans les structures classiques des partis et syndicats. « Le fait que le mouvement ne soit pas instauré par les structures syndicales de partis politiques, ça aide à ce qu’il y ait autant de femmes qui se mobilisent et ça explique en partie pourquoi il y a un petit peu plus de femmes dans ce mouvement que dans les mouvements organisés et structurés par les acteurs intermédiaires tels que partis et syndicats » explique Pauline. « L’engagement [des femmes] peut être expliqué par le fait que ce soit très fluide et que les premières barrières ne soient pas présentes », complète Loic.

L’impact de cette libération de la parole pour les femmes est fort : « dès que vous commencez à vous regrouper, à parler, à discuter avec les gens, à les emmener dans des réunions, dans des colloques et tout ça, il y a une politisation qui se fait au contact. C’est pour ça que même quand la lutte ne réussit pas, la personne est changée, elle est riche de l’expérience acquise, du lien de solidarité qu’elle a avec les autres, de l’espoir qui en naît et même dans ces cas-là, c’est payant de se bagarrer ». Si les femmes gilets jaunes se bagarrent, elles investissent également des lieux, des actions et des espaces de débat auparavant identifiés et revendiqués par les hommes dans les mouvements sociaux. On ne peut que saluer ce renouvellement des formes de mobilisation vers plus de parité.

CRÉDIT PHOTO: Flora Ci Marrone

[i] Revendications Gilets-Jaunes34, « Les revendications des Gilets Jaunes existent », Le Club de Mediapart, 15 juin 2019.

[ii] « Gilets jaunes » : une enquête pionnière sur la « révolte des revenus modestes », tribune publiée par un collectif d’universitaire dans Le Monde le 11 décembre 2018. https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/11/gilets-jaunes-une-enquete-pionniere-sur-la-revolte-des-revenus-modestes_5395562_3232.html

[iii] Autrement dit dans le secteur du service à la personne et du care.

[iv] Ndlr : page Facebook

[v] Dominique Meurs, « Femmes et précarité », Fondation Jean Jaurès, 26/02/2019. https://jean-jaures.org/nos-productions/femmes-et-precarite

[vi] DARES, 2018

[vii] Oxfam, « Travailler et être pauvre : les femmes en première ligne ». 17 décembre 2018.

[viii] Sandra Harding, « L’instabilité des catégories analytiques de la théorie féministe », janvier 1991.

[ix] Centre national de la recherche scientifique

[x] Arlette Farge, « Évidentes émeutières », in Natalie Zemon Davis, Arlette Farge (dir.), Histoire des femmes XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Plon, vol. III, 1991, p. 491

« Femmes précaires, femmes en guerre »

« Femmes précaires, femmes en guerre »

« Il faut accepter que le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas qu’une succession de cris le samedi après-midi. C’est avant tout un propos, une réflexion et un positionnement face à un monde qui n’est plus vivable, ou qui ne le sera bientôt plus. »[i]

Après 49 samedis de manifestations, autant de blocages, d’assemblées et de discussions sur les ronds-points et carrefours du pays, les gilets jaunes sont devenus une réalité du paysage français. On croise désormais ce vêtement réfléchissant à l’arrière des coffres de voiture, parfois aux fenêtres des maisons, et surtout sur les milliers de manifestant·es qui ont battu et battent encore le pavé chaque samedi. Il est devenu le symbole de cette mobilisation contre les taxes et plus largement, contre la précarité à laquelle font face les personnes à revenus modestes en France.

Le mouvement découle d’une pétition  Pour une baisse du prix du carburant à la pompe !  lancée sur les réseaux sociaux en octobre 2018. Elle a été signée et diffusée massivement puis suivie, le 17 novembre, d’une journée d’action organisée par le biais des réseaux sociaux. Plus de 280 000 personnes ont répondu à l’appel par des manifestations dans les villes, ainsi que par des blocages de routes, de ronds-points et de péages. Le mouvement des gilets jaunes s’est par la suite poursuivi quotidiennement sur les zones de blocages et de rassemblements et tous les samedis suivants ont été marqués par de nombreuses manifestations. Après plus d’un an de mobilisation, il perdure encore aujourd’hui.

Derrière l’appel à l’origine de la mobilisation se trouvent des femmes. L’une d’elles, Jacline Mouraud, poste le 18 octobre une vidéo sur internet exprimant son mécontentement face aux difficultés des personnes en situation précaire qui empruntent la voiture tous les jours ; une autre, Priscillia Ludovsky, est à l’origine de la pétition réclamant la baisse du prix du carburant ; enfin, Ingrid Levavasseur répond à l’invitation de nombreux médias et crée une liste politique pour les élections européennes de mai 2019.Elle renonce cependant  à se présenter aux élections.

Le mouvement des gilets jaune est composé à plus de 45 % de femmes[ii] qui cumulent des emplois précaires à temps partiel, subissent des inégalités de salaire, et assument bien souvent seules les charges domestiques et familiales. Elles sont nombreuses à travailler en tant que cols roses[iii], qu’elles soient aides-soignantes, ambulancières, infirmières ou assistantes maternelles. .

Les contraintes économiques, matérielles et de temps que connaissent ces femmes laisseraient supposer  un faible investissement de leur part dans les mouvements sociaux, pourtant cela n’est pas le cas. La précarité se vit principalement au féminin, et c’est justement ce qui explique la forte présence  des femmes dans le mouvement. Elles dénoncent l’impact de la précarité vécue à la fois dans la sphère privée et la sphère publique. À ce propos, Flora, membre du collectif Femmes Gilets Jaunes à Paris, mentionne : « La précarité, ce n’est pas la même. Le problème c’est que pour les femmes, c’est plus dur. Il y a tous les problèmes médicaux que les hommes n’ont pas : IVG, accouchements, etc. En province, ils ont fermé beaucoup de maternités, les allocations pour les mères célibataires ; tout ça, c’est plus spécifique même si ça affecte toute la famille ! ». Cherifa, cofondatrice du collectif Femmes Gilets Jaunes, abonde en ce sens : « Lorsque le mouvement [des gilets jaunes] est né, il nous est apparu logique de nous y joindre. Néanmoins, il était important de créer un groupe et une page[iv] Femmes gilets jaunes axés sur les revendications féministes pour libérer la parole des femmes, car la lutte féministe d’aujourd’hui est une lutte des classes ».  

Les statistiques ne démontrent pas tant une inégalité de genre dans la pauvreté : en 2015, il y a 4,7 millions de femmes pauvres en France contre 4,2 millions d’hommes pauvres[v]. Le calcul se porte à l’échelle du ménage domestique. Or, les femmes sont plus nombreuses à occuper des emplois temporaires, à faible rémunération et à temps partiel. 62 % des personnes gagnant le revenu minimum en France sont des femmes[vi] et elles occupent 78 % des emplois à temps partiel[vii]. De plus, le travail domestique, non rémunéré, et la charge familiale qui leur incombe impliquent des ajustements professionnels, des ruptures de carrière. Si ces facteurs pèsent sur les trajectoires professionnelles, ils influencent également la dépendance financière des femmes à l’égard des hommes, faute que soit reconnu leur travail. Ainsi, les mères monoparentales, mais aussi les retraitées veuves, sont d’autant plus fragilisées sur le marché. Les femmes sont donc plus à risque que les hommes de vivre en situation de pauvreté, et c’est contre cette inégalité que se battent aussi les Femmes gilets jaunes en associant lutte féministe et lutte des classes.  

Cherifa et Flora évoquent leurs luttes féministes et sociales lors d’un rassemblement des Femmes gilets jaunes devant le Palais de la femme, résidence sociale accueillant des femmes en difficulté dans le 11e arrondissement de Paris. Le collectif des Femmes résidentes du Palais de la Femme combat l’insalubrité des logements proposés, l’insécurité vécue par les femmes et l’accueil d’hommes au sein d’un établissement où résident de nombreuses femmes fragilisées ayant subi par le passé agressions ou viols. Comme l’affirme Cherifa : « nous sommes les féministes, nous : femmes précaires, femmes en guerre ». Ce slogan est repris et scandé par les femmes présentes au rassemblement et est inscrit également sur les vestes jaunes de celles qui en portent. Les Femmes gilets jaunes contribuent à visibiliser cette précarité spécifiquement féminine et se réapproprient le féminisme des luttes historiquement délaissées par les organisations féministes traditionnelles. Les voix des Femmes gilets jaunes s’érigent depuis le Palais de la femme pour dénoncer les formes de domination intersectionnelles dont elles sont victimes, en tant que femmes précaires, pour beaucoup racisées, ou pour leur orientation sexuelle. Ces voix ont longtemps été tues, le mouvement féministe étant issu historiquement des expériences vécues par la femme blanche, occidentale, bourgeoise et hétérosexuelle, car ce sont ses représentantes qui avaient le temps et les moyens de théoriser leur vécu et d’être reconnues et entendues dans l’espace public[viii]

Le regroupement devant le Palais de la femme est l’occasion d’informer les passant·es de la situation et de leur faire signer des pétitions, mais aussi d’échanger entre résidentes de l’établissement, gilets jaunes, syndiquées et militantes de mouvements féministes. On y discute tout autant des conditions d’existence des femmes logées au Palais que du féminisme, ainsi que de l’articulation du collectif avec le mouvement gilets jaunes national. « Dans ce collectif, j’ai rencontré des féministes » mentionne une femme résidente au Palais. « C’était quelque chose que je ne connaissais pas, dont j’avais entendu parler simplement. Mais aujourd’hui, grâce à ces rencontres, j’essaie de chercher qu’est-ce que c’est, j’essaie d’apprendre et de savoir qu’est-ce que ça veut dire le féminisme, je suis en phase d’apprentissage ». À ses côtés, Josie, militante au Mouvement des femmes, affirme être descendue tous les samedis dans la rue à Paris avec ses camarades militantes pour rejoindre les Femmes gilets jaunes et les appuyer dans la création d’un groupe spécifique.

Le mouvement des gilets jaunes est marqué par son hétérogénéité. S’il est difficile de le situer sur un spectre politique, il est tout aussi difficile de définir un profil type des femmes qui le rejoignent. Pauline, chercheuse au sein du groupe Jaune vif mis en oeuvre par le centre Émile Durkheim du CNRS[ix] sur le mouvement des gilets jaunes, propose la typologie suivante : « il y a quatre profils de positionnement par rapport au féminisme : [les militant·es antérieur·es] qui étaient déjà féministes ; on a aussi des femmes qui refusent le féministe, avec l’idée que le féminisme défendrait la supériorité de la femme sur l’homme ; on a également des femmes qui par leurs actions et leurs discours ont une position féministe sans forcément avoir été sensibilisées à la cause et enfin une autre portion militante de gauche qui place l’humain et les classes populaires avant la différence homme/femme. »

Pauline nuance la place qu’occupe le féminisme au sein du mouvement des gilets jaunes, du fait de l’hétérogénéité des manifestant·es : « les gens ne mettent pas forcément en avant la spécificité des femmes dans la précarité. Même les militantes féministes n’ont pas parlé spécifiquement de la question des femmes, elles ne sont pas là pour ça, mais pour les gilets jaunes avant tout ». Face aux critiques médiatiques et politiques d’un mouvement difficile à cerner, échappant aux formes traditionnelles de mobilisation sociale, il existe « une lutte interne pour l’unité dans le mouvement qui passe surtout par l’élaboration de revendications communes assez fluides, assez larges pour pouvoir mettre tout le monde derrière ces revendications-là » conclut Loic, chercheur au sein du groupe Jaune vif du CNRS.

À cet égard, les femmes gilets jaunes parisiennes présentes devant le Palais de la femme se différencient de l’ensemble du mouvement par leurs revendications féministes. Cependant, l’absence de structure hiérarchique traditionnelle permet un renouvellement des structures de mobilisation qui empruntent des formes multiples : il existe des villes au sein desquelles deux ronds-points sont occupés, l’un par les hommes gilets jaunes et l’autre par les femmes, mais on peut mentionner également l’existence de créneaux horaires dédiés à un groupe de parole de femmes sur les ronds-points, des cortèges de femmes dans les manifestations du samedi, la mise en place de manifestations par et pour les femmes, etc.

Quelles que soient les formes données au mouvement, la visibilité des femmes au sein du mouvement gilets jaunes est forte, plus d’un an après l’éclosion du mouvement #MeToo et son répondant français #BalanceTonPorc, apparus à la suite de l’affaire Weinstein en octobre 2017. Or, la mobilisation des femmes dans les mouvements sociaux suscite régulièrement la surprise dans les médias alors que leur présence est récurrente à travers l’histoire. Arlette Farge écrit à propos des « évidentes émeutières » du XVIIIe siècle en France : « Dans la révolte, les femmes fonctionnent différemment des hommes, ces derniers le savent, y consentent et pourtant les jugent. D’emblée, ce sont elles qui prennent le devant de la scène, exhortent les hommes à les suivre, en occupant les premiers rangs de l’émeute »[x]. Ces propos illustrent avec efficacité l’investissement des femmes dans des mobilisations rendant visibles les difficultés vécues dans la sphère privée du fait de la précarité. La position controversée des femmes mobilisées à travers l’histoire éclaire tout autant celle des femmes en têtes d’affiche du mouvement des gilets jaunes, victimes de critiques liées à leur exposition médiatique notamment. Lorsque le mouvement se structure et se dote de porte-paroles, elles ne sont désormais plus que deux à en faire partie, parmi huit les personnes désignées.

Malgré les critiques auxquelles font face les femmes médiatisées au sein du mouvement, elles sont nombreuses à constituer la base du mouvement. Militer en tant que femme gilet jaune permet de se donner une voix et de mettre en commun des expériences. Les ronds-points et manifestations instaurent donc des espaces de politisation. S’ils ne permettent généralement pas de développer des connaissances sur le féminisme en lui-même, pour les femmes gilets jaunes ils contribuent à se donner une voix et une place. Pauline abonde en ce sens : sur le rond-point, « il n’y a pas à prouver sa légitimité en tant que femme parce qu’on a sa légitimité en tant que précaire, chômeuse ».

Le mouvement des gilets jaunes favorise alors le renouvellement des structures traditionnelles du militantisme du fait de sa structure d’organisation fluide. Cette souplesse libère l’organisation des freins à la prise de parole des femmes, freins existants dans les structures classiques des partis et syndicats. « Le fait que le mouvement ne soit pas instauré par les structures syndicales de partis politiques, ça aide à ce qu’il y ait autant de femmes qui se mobilisent et ça explique en partie pourquoi il y a un petit peu plus de femmes dans ce mouvement que dans les mouvements organisés et structurés par les acteurs intermédiaires tels que partis et syndicats » explique Pauline. « L’engagement [des femmes] peut être expliqué par le fait que ce soit très fluide et que les premières barrières ne soient pas présentes », complète Loic.

L’impact de cette libération de la parole pour les femmes est fort : « dès que vous commencez à vous regrouper, à parler, à discuter avec les gens, à les emmener dans des réunions, dans des colloques et tout ça, il y a une politisation qui se fait au contact. C’est pour ça que même quand la lutte ne réussit pas, la personne est changée, elle est riche de l’expérience acquise, du lien de solidarité qu’elle a avec les autres, de l’espoir qui en naît et même dans ces cas-là, c’est payant de se bagarrer ». Si les femmes gilets jaunes se bagarrent, elles investissent également des lieux, des actions et des espaces de débat auparavant identifiés et revendiqués par les hommes dans les mouvements sociaux. On ne peut que saluer ce renouvellement des formes de mobilisation vers plus de parité.

CRÉDIT PHOTO: Flora Ci Marrone

[i] Revendications Gilets-Jaunes34, « Les revendications des Gilets Jaunes existent », Le Club de Mediapart, 15 juin 2019.

[ii] « Gilets jaunes » : une enquête pionnière sur la « révolte des revenus modestes », tribune publiée par un collectif d’universitaire dans Le Monde le 11 décembre 2018. https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/11/gilets-jaunes-une-enquete-pionniere-sur-la-revolte-des-revenus-modestes_5395562_3232.html

[iii] Autrement dit dans le secteur du service à la personne et du care.

[iv] Ndlr : page Facebook

[v] Dominique Meurs, « Femmes et précarité », Fondation Jean Jaurès, 26/02/2019. https://jean-jaures.org/nos-productions/femmes-et-precarite

[vi] DARES, 2018

[vii] Oxfam, « Travailler et être pauvre : les femmes en première ligne ». 17 décembre 2018.

[viii] Sandra Harding, « L’instabilité des catégories analytiques de la théorie féministe », janvier 1991.

[ix] Centre national de la recherche scientifique

[x] Arlette Farge, « Évidentes émeutières », in Natalie Zemon Davis, Arlette Farge (dir.), Histoire des femmes XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Plon, vol. III, 1991, p. 491

La citadelle lézardée de l’hétérogène : le temps et l’économie informelle de Marrakech

La citadelle lézardée de l’hétérogène : le temps et l’économie informelle de Marrakech

Ce pays situé en Afrique s’appelle l’Occident. Cela dit, la plupart des gens le connaissent sous une translittération très approximative de son nom en arabe : le Maroc. Ce royaume porte bien son nom, proche de l’Europe autant par sa géographie que par son économie et son régime politique; une monarchie en l’occurrence. Même s’il a été réintégré en 2017 à l’Union africaine, le royaume s’est retiré après l’adhésion du Sahara occidental, agité par des mouvements indépendantistes et dont le gouvernement en exil se trouve en Algérie. En effet, le mouvement sahraoui est très présent à Alger et ses partisans verraient aussi le Maroc comme étant « impérialiste ».

Même si le Maroc n’a pas été défavorable à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, les rapports actuels entre les deux nations du Maghreb sont tendus, et ce, malgré une récente tentative de rapprochement. L’Algérie a tendu la main au FLQ (Raymond Villeneuve en tête de délégation), aux Black Panthers, au Weather Underground et à l’ANC (dont à Nelson Mandela). Le pape du LSD, Timothy Leary, avait également trouvé du soutien à la « Mecque » des révolutionnaires. Le mouvement sahraoui ne fait pas exception.

Autre fait intéressant, le Maroc accepte l’entrée des citoyens israéliens, contrairement à bien des pays du monde arabo-musulman tel que l’Algérie. Cela est dû en partie à l’influente minorité d’Arabes juifs du Maroc.

Dans une série documentaire israélienne intitulée Inside the Mossad, constituée d’entrevues avec les agents des services secrets en question, il est expliqué que le Maroc a été les yeux du Mossad au sein de la ligue des pays arabes et surtout dans ses régimes progressistes vilipendés en Occident. En effet, une rumeur (peut-être elle-même propagée par le Mossad) voulait que Gamal Nasser, leader progressiste égyptien, ait fomenté un complot pour assassiner le roi Hassan II en raison de sa trop grande proximité avec les pays occidentaux!

En 2014, le pays était qualifié par le Democracy Index de « non libre » et, à partir de 2017, de « partiellement libre ». Il est bon de mentionner au passage que ces données sont discutables ; dans l’ouvrage On Western terrorism[i], le linguiste Noam Chomsky et le journaliste Andre Vultchek affirment pouvoir s’exprimer plus librement dans les médias iraniens et chinois (pourtant eux aussi « non libres » selon l’index) qu’aux États-Unis et en Angleterre, pays dans lesquels ils préféraient refuser d’intervenir dans les médias de peur qu’on leur coupe la parole ou que leurs propos soient manipulés, alors qu’il n’y a officiellement pas de censure. Quoi qu’il en soit, au Maroc, le roi reste le chef d’État incontesté et le « commandant des croyants », en raison de la supposée descendance directe du prophète Muhammad. Paradoxalement, c’est généralement le chiisme (branche de l’Islam presque inexistante au Maroc), mouvement d’abord politique ayant pris forme autour de la contestation de la légitimité des califes n’appartenant pas à la famille du prophète et qui ont régné après sa mort. Dans le système marocain, il existe une assemblée des représentants et une assemblée des conseillers aux pouvoirs toutefois limités.

J’ai récemment eu l’occasion d’entreprendre un voyage dans une ville du Sud de l’Occident : Marrakech. J’y ai passé quelques jours pour assister à une conférence à l’Université Cadi Ayyad. À Marrakech, ce ne sont pas tous les quartiers qui se ressemblent, la nouvelle ville étant plutôt aseptisée, d’inspiration européenne avec ses villas et ses hôtels touristiques. En fait, il est possible de visiter la ville sans vraiment la voir, si on la déguste comme un touriste de consommation. Vraiment, Marrakech est comestible, et les mâchoires œuvrent sans relâche, sauf pour l’os qui traverse le jarret rôtissant sur la broche : la médina. Lors de mon séjour dans la moelle même de cet os, il a plu, chose peu fréquente dans ce climat désertique. La poussière des rues s’était alourdie et les habitants de la citadelle marchande négociaient du mieux qu’ils pouvaient malgré l’humidité. Les hommes se déplaçaient vêtus de leur grande tunique brune et leur capuche tirée sur leur front. À la recherche de quelque chose d’autre, mon regard s’est posé sur un vieillard qui se traînait et qui avait un sac de plastique sur son turban. Cependant, j’ai pu me faufiler dans des passages plus étroits de la ville, dans ses étals plus enfouis ou dans les marchés couverts afin d’éviter les averses ; de la même manière dont les marchands échappaient aux intempéries, leurs activités se dérobaient aux contraintes rigoureuses du capitalisme venu d’Occident. Les euros et la dépendance envers l’Europe crèvent les yeux sous le soleil ardent de Marrakech, la médina offrait tout de même une nouvelle perspective. L’odeur de la boue et de la viande crue était inoubliable. Les poulets nus étaient alignés en rang dans des positions voluptueuses. Les gigots étaient suspendus sur les étals pour faire saliver les passants. Les marchands pouvaient y être agressifs, vendant leurs denrées de pacotille : cristaux et rocailles peints en pierres précieuses, huile d’argan diluée avec de l’huile d’amande, tripes farcies, soupe aux escargots, etc. La liste est interminable. La Médina résiste, en quelque sorte, au tourisme toxique, à l’exception peut-être de la jamaa-el-fna, d’une esthétique plus prête à la consommation, avec ses musiciens ambulants berbères, ses dresseurs de singes, ses mendiants et ses charmeurs de serpents, qui fournissent des émotions à emporter, surtout lorsque le charmeur vous met le cobra sur l’épaule contre votre gré et vous demande 20 dirhams.

Les murs sont roses, orange, parfois rouges ou vermeils, parfois vermoulus, effrités, lézardés, écorchés ou repeints, révélant par moment un peu de ciment nu. // Les minarets de vieilles mosquées s’y dressent, prismes à base carrée qui laissent transparaître une certaine pudeur maghrébine. Il ne semblait pas y avoir de minarets ithyphalliques comme au Moyen ou en Extrême Orient et, enfin, les premières mosquées n’en avaient pas du tout. Les Maghrébins adhèrent majoritairement à l’école sunnite malikite, réputée comme étant la plus stricte, ce qui n’est vrai qu’en théorie. En effet, le Maghreb est aussi occidentalisé que le reste du monde arabo-musulman, à quelques exceptions près. Dans la médina, les ruelles se rétrécissent parfois inexplicablement, pour s’élargir brusquement par la suite ou, au malheur de l’étranger en mal d’orientation, se divise en ruelles, en nervures. Les étals se succèdent. En grappes, agglutinées souvent selon le secteur de l’économie en jeu : mécaniciens, soudeurs, épiciers, menuisiers, à d’autres occasions avec un désordre baroque. Tout cela semblait être géré d’une manière difficile à saisir au premier abord. La Médina est le refuge des petits commerçants qui souhaitent rester hors de l’économie formelle, de son système bancaire. La médina de Marrakech est la forteresse de l’économie informelle. Il n’y a pas de banques et il est possible que la gestion financière y prenne la forme du « daret », ou tontine dans le reste de l’Afrique, un microcrédit communautaire. En errant dans les rues de la médina, un collègue professeur d’université m’expliquait que le verbe (fi’l) est l’élément central dans la morphologie de la langue arabe parce que l’action est centrale à la vision spirituelle de l’Islam. Cela signifie que toutes les classes grammaticales sont des déclinaisons du verbe. Dans la mesure où les systèmes de représentation de la langue peuvent correspondre à des notions d’organisations politiques, la médina pourrait être comprise comme un ensemble de déclinaisons des activités qui s’y déroulent.

Les mosquées étaient nombreuses, nichées dans les crevasses et les interstices de la Médine. Elles étaient verrouillées hors des heures de prière, un peu comme en Algérie, ou elles avaient été le lieu de rassemblement des opposants à la dictature, et finalement, les écoles de politisation et de conscientisation du mouvement islamiste. Cependant, en Occident, les mosquées semblaient encore échapper au contrôle quasi absolu qui caractérisait l’État voisin. En effet, elles semblaient même être un lieu qui esquivait l’emprise du Royaume de l’Occident. L’élément le plus étonnant de cette opposition à l’État et au Capital reste cette résistance présente dans les mosquées après que le roi ait décrété le changement d’heure. De nombreuses mosquées ont carrément refusé cette nouvelle notion de temps imposée par Sa Majesté. Au moment où le Maroc se préparait à changer l’heure, il a été décrété que le Maroc serait désormais à l’heure avancée toute l’année et que le fuseau horaire serait maintenant aligné avec celui de l’Europe[ii].  En plus, des manifestations qui ont eu lieu au lendemain du décret, les mosquées se sont converties en un foyer de résistance en maintenant l’ancienne heure de Greenwich, refusant la lecture du temps (et donc l’historicité de l’État).

Si « l’histoire est temporalité, comme elle prétend l’être, alors le soulèvement est un moment qui jaillit hors du temps, qui viole la “loi” de l’histoire. Si l’État est histoire, comme il le prétend, alors l’insurrection est le moment interdit, un déni impardonnable de la dialectique, qui oscille le long d’un axe jusqu’à l’extérieur du trou fumant, une manœuvre de chaman exécuté d’un angle impossible de l’univers. » [iii] La mosquée serait-elle un lieu de culte ou un « angle impossible de l’univers »?

Si les mosquées sont presque toujours verrouillées en Algérie et que, en Jordanie, l’heure des prières et même l’appel de la prière sont contrôlés par l’État, chaque mosquée devant retransmettre un appel diffusé sur les fréquences radio par les haut-parleurs des mosquées, au Maroc : pas question! En fin de compte, la médina est peut-être un cobra pour lequel l’État se serait fait charmeur, ou plutôt à son grand malheur, une masse de cobras enlacés, de ruelles, de passages et de graffitis en caractères arabes élastiques. Même si les charmeurs de serpents charment aussi les touristes, une réalité demeure : de nombreux charmeurs de serpents se font mordre par leur gagne-pain et y trouvent la mort. L’État n’arrive jamais à totalement contrôler l’animal hagard et venimeux. Le voyageur, quant à lui, aspire un peu de bouillon de soupe d’escargot, une soupe de médina, rhizomique, et se demande si cette dernière finira par mordre l’État.

CRÉDIT PHOTO: Piloslab – FLICKR

[i] Noam Chomsky et Andre Vltchek, Western Terrorism: From Hiroshima to Drone Warfare, Pluto Press, 2013.

[ii] Hassan El Arif. « L’heure d’été toute l’année : Les impacts sur l’entreprise ». L’Économiste, 29 octobre 2018, https://www.leconomiste.com/article/1035766-l-heure-d-ete-toute-l-annee-….

[iii] Hakim Bey, T.A.Z. : The Temporary Autonomous Zone, Ontological Anarchy, Poetic Terrorism, Autonomedia, Brooklyn, 1985.

Liban : de la résilience à la résistance

Liban : de la résilience à la résistance

Par Adèle Surprenant

Suite à l’annonce de nouvelles taxations par le gouvernement jeudi dernier, la population libanaise se mobilise partout au pays. Après six jours de manifestations, la démission de quatre ministres et l’abandon de certaines taxes controversées, le mouvement ne semble toujours pas s’essouffler.

Assis au volant de son service, un taxi collectif palliant à l’absence de transport publics, Ahmed se prépare à retrouver les manifestant·e·s rassemblé·e·s depuis la veille au centre-ville de Beyrouth : « Ma voiture ne me rapporte même pas assez d’argent pour survivre. Khalas[1], ce soir je vais la brûler avec le reste », laisse-t’il échapper entre deux coups de klaxons.

Alors que le Liban fait face à une crise économique et financière majeure, le gouvernement libanais annonçait, le 17 octobre, l’instauration de nouvelles taxes sur le tabac, l’essence ainsi que sur l’application de messagerie WhatsApp. De nouvelles mesures retirées dès le lendemain des premières manifestation, suivi de près par une annonce du Premier-ministre Saad Hariri, accordant un délai de 72 heures aux élu-e-s pour approuver une série de réformes.

L’annonce anticipée du budget pour l’année 2020 inclut une réduction de 50% de la rémunération des députés, ministres et présidents actuels et passé. Aucune nouvelle taxe n’y est prévue, alors que l’effort pour réduire le déficit budgétaire repose sur une restriction des dépenses publiques. La Banque du Liban devra aussi participer à la hauteur de 5 100 milliards de livres libanaises au courant de la prochaine année fiscale. Le délai arrivé à échéance et les nouvelles réformes consenties, la foule est toujours au rendez-vous, reprenant les slogans des Révolutions arabes de 2011 (« Le peuple veut la chute du régime »). Entre deux appels à la révolution, une militante confie ne pas être prête à quitter la rue : « Nous resterons là jusqu’à ce qu’ils partent, tous jusqu’au dernier. »

Un ras-le-bol généralisé

Eux, ce sont les élites politiques et économiques du pays, dont certains sont d’anciens seigneurs de guerre au pouvoir depuis la fin de la Guerre civile, en 1990. Accusés de corruption et de clientélisme, les élus sont maintenus au pouvoir par un système de confessionnalisme politique[i] basé sur le dernier recensement démographique datant de 1932, et assurant une représentation proportionnelle au parlement des 18 communautés religieuses officiellement reconnus.

Un système aujourd’hui rejeté par les manifestant·e·s et la société civile, réclamant notamment l’établissement d’un gouvernement constitué de députés indépendants, la fin de l’impunité pour les politiciens corrompus et la mise en place d’un nouveau système électoral.

C’est ce que revendique Mohammad Serhan, 29 ans, chargé de projet pour le Bloc national libanais, un parti politique prônant, auprès d’autres membres de la société civile, l’établissement d’un cabinet ministériel technocrate, désignés par élections anticipées.

Interrogé sur la possibilité d’une réforme constitutionnelle, discutée parmi certain·e·s manifestant·e·s, le militant est catégorique : « Comment pouvons-nous faire confiance aux politiciens pour mettre en place une nouvelle constitution, alors qu’ils nous mentent depuis presque trente ans? »

De tels propos résonnent chez Layla, 52 ans, accompagnée ce samedi par ses deux filles de 16 et 25 ans : « Je n’attends plus rien des politiciens. Mon aînée est sans travail depuis plus d’un an, et moi je suis sans espoir », confie-t’elle avec, à la main, une pancarte où l’on peut lire : « Unis pour le futur. »

Une réponse insuffisante

Le mouvement de contestation, où sont représentées pour une rare fois toutes les franges de la population, a donné lieu à des scènes inédites : des salons de barbiers improvisés au DJ techno dans la ville sunnite de Tripoli, la plus pauvre du bassin méditerranéen, sans compter les corvées de ménage spontanées prises en charge par des manifestant·e·s ou encore les distributions gratuites de bouteille d’eau.

« Nous avons déjà gagnés », s’exclame cet étudiant de 26 ans, « nous avons gagnés parce que pour une fois nous sommes uni·es! »

Une victoire énorme pour les libanais·e·s, divisé·e·s sur le plan politique et religieux par quinze ans de conflits, mais aussi par les enjeux liés à la présence de centaine de milliers de réfugié·e·s palestinien·ne·s et syrien·ne·s.

Pour Mohammad Serhan, la division est aussi économique. Alors que le quart de la population du Liban vit sous le seuil de la pauvreté, d’autres défilent en BMW dans les quartiers chics de la capitale. Annoncés par le Premier ministre Saad Hariri avec l’ambition de régler la crise, le budget de 2020 a été adopté ce lundi, incluant certaines mesures de redressement économique visant notamment à ramener le déficit budgétaire à 0,6%.

Des promesses insuffisantes, d’après le militant. Selon lui, la contestation réclame des changements structurels de plus grande ampleur, qui vont d’une réforme de la loi électorale à l’abolition du confessionnalisme politique, en réponse à une population qui « en a marre de l’économie, même si ce n’est pas tout le monde qui comprends l’économie. »

Entre deux regards sur son téléphone, qui n’arrête pas de sonner depuis le début de la révolte, il insiste sur le fait que « les gens sont fatigués des politiciens, mais ils ne connaissent pas tous bien la politique. Les gens sont sortis parce qu’ils [et elles] sont blessé·es, parce qu’ils [et elles] sont fatigué·es, parce qu’ils [et elles] sont pauvres, parce qu’ils [et elles] n’ont aucuns droits. »

CRÉDIT PHOTO:  Nader Bahsoun

[1] « Assez » en arabe.

[i] Le confessionnalisme politique est un système basé sur la représentation proportionnelle des 18 communautés religieuses officiellement reconnu au gouvernement. Au Liban, ce système a été adopté en 1943 lorsque le pays à acquis l’indépendance face à la puissance mandataire français. 

Des fuites qui dérangent

Des fuites qui dérangent

Par Philippe De Grosbois

Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord. 

Au moment où Julian Assange, Chelsea Manning et Edward Snowden sont emprisonné·e·s ou contraint·e·s à l’exil, on pourrait penser que le journalisme s’appuyant sur des fuites de données massives est trop risqué pour perdurer. Or le journalisme hacker frappe encore. Au Brésil et à Porto Rico, la publication de communications privée de dirigeants politiques a provoqué des séismes politiques majeurs.

Glenn Greenwald, journaliste états-unien basé au Brésil depuis 2002, est justement celui qu’avait contacté Edward Snowden en 2013 pour lui faire parvenir les documents sur la surveillance de la National Security Agency. Ces scoops explosifs ont mené à la création du journal numérique The Intercept, qui a par la suite ouvert une branche au Brésil, pays reconnu pour son écosystème médiatique fortement inféodé à l’élite économique du pays.

L’OPÉRATION LAVA JATO SOUS LES PROJECTEURS

En 2019, au Brésil, Greenwald et l’équipe de jeunes journalistes de The Intercept Brasil ont reçu des masses de documents qui entachent fortement le ministre de la Justice Sérgio Moro, bras droit du président d’extrême droite Jair Bolsonaro.

Le juge Sérgio Moro est un membre vedette et très puissant du cabinet ministériel. En 2014, il avait conduit l’opération Lava Jato (lave-auto), une vaste enquête sur le blanchiment d’argent et la corruption au sein d’appareils gouvernementaux et de l’entreprise étatique Petrobras. Plusieurs politicien·ne·s et gens d’affaires ont été emprisonné·e·s à partir de cette opération, incluant le très connu Luiz Inácio Lula da Silva, incarcéré six mois à peine avant l’élection de 2018, qui a porté Bolsonaro au pouvoir. Or, Lula avait l’intention de se porter candidat pour le Parti des travailleurs à cette élection et menait largement la course selon les principaux sondages.

Les documents coulés (messages textes, enregistrements audio et vidéo, etc.) mettent radicalement en doute l’impartialité de Moro et de l’équipe de l’opération Lava Jato, qui avaient été considérés comme de véritables héros. Des textos trahissent l’intention du procureur en chef Deltan Dallagnol d’empêcher le Parti des travailleurs de reprendre le pouvoir. D’autres documents montrent que Moro collaborait de manière intensive avec les procureurs lors d’enquêtes, ce qui va directement à l’encontre de sa fonction de juge. On apprend aussi que l’équipe de procureurs savait pertinemment que les accusations à l’encontre de Lula da Silva manquaient de crédibilité[i].

La publication des articles a commencé en juin 2019. Greenwald et son équipe ont eu recours à la même méthode rigoureuse que pour les révélations de Snowden#: les documents sont passés au peigne fin et rendus publics de manière stratégique pour obtenir le maximum d’impact. Aussi, des partenariats ont été établis avec d’autres grands médias, qui ont eu accès à certains des documents pour produire leurs propres articles, de manière à donner un plus grand écho aux révélations et une plus grande crédibilité aux documents obtenus. Enfin, The Intercept a habilement coordonné ses révélations de manière à contredire Moro et Dallagnol dans leurs réactions aux publications[ii].

Ces articles ont eu l’effet d’une bombe. Plusieurs ont appelé à la démission de Moro, alors que les réactions de Bolsonaro et de ses supporteurs ont été très vives et menaçantes. Une rumeur a d’abord circulé indiquant que Greenwald pourrait être déporté. Mentionnons aussi que Greenwald est gai et marié à un député brésilien racisé, ce qui l’expose à davantage d’attaques dans un pays dirigé par un gouvernement aussi ouvertement homophobe. Le couple et leurs enfants sont maintenant accompagnés de gardes dans tous leurs déplacements. Néanmoins, au début d’août, la Cour suprême a interdit au gouvernement Bolsonaro d’investiguer The Intercept, dans une décision qui vient soutenir la liberté de presse du pays. D’autres révélations sont à prévoir dans les semaines et mois à venir.

PORTO RICO ET LES « RICKY LEAKS »

Située dans les Caraïbes, l’île de Porto Rico est un territoire états-unien où vivent environ 3 millions de personnes. Depuis quelques années, Porto Rico est doublement accablée par des politiques d’austérité ainsi que par les ravages de l’ouragan Maria en septembre 2017. Les premières ont mené à la création d’un Bureau de contrôle fiscal qui limite drastiquement les prérogatives législatives de l’île; les seconds ont causé entre 3000 et 5000 morts, alors que l’administration Trump a négligé ses responsabilités et que le gouverneur de l’île, Ricardo Rosselló, s’est appuyé sur les chiffres officiels selon lesquels les victimes n’étaient que quelques dizaines.

En juillet dernier, le Centre de journalisme d’enquête de Porto Rico a annoncé avoir en sa possession 900 pages de messages textes relatant des échanges entre le gouverneur, son administration et des entrepreneurs privés – ce qui soulève des questions quant à l’accès privilégié de ces derniers au pouvoir. Mais ce qui a mis le feu aux poudres, c’est la teneur sexiste, homophobe et violente de nombreux messages. Dans un échange, le gouverneur dit à la blague vouloir abattre la mairesse de San Juan et dans un autre, on rigole autour des victimes de l’ouragan Maria.

Les Porto Ricain·e·s étaient déjà mobilisé·e·s en raison des politiques d’austérité, de l’absence de secours à la suite de l’ouragan et des mesures annoncées de privatisation (qui ont d’ailleurs inspiré à Naomi Klein un livre, The Battle for Paradise). Les publications journalistiques ont cependant décuplé la contestation. Les manifestations quotidiennes, parfois au bruit de casseroles devant la résidence officielle du gouverneur, se sont succédé. Le 17 juillet, septième journée consécutive de manifestations,100 000 personnes ont pris les rues pour demander la démission du gouverneur. Le 22 juillet, ils et elles étaient 500 000, soit environ 15 % de la population. Le surlendemain, le gouverneur lâchait enfin prise.

Victoire éclatante donc, soutenue par un travail journalistique indépendant de qualité. Cependant, la bataille est loin d’être terminée. Étant donné que plusieurs membres du cabinet du gouverneur ont démissionné (soit à la suite des «Ricky Leaks», soit en raison de scandales de corruption), le territoire frôle la crise constitutionnelle puisqu’il est difficile de trouver une personne pouvant succéder à Rosselló. Il est même possible, si le mouvement populaire venait à s’essouffler, que l’austéritaire Bureau de contrôle fiscal augmente son emprise sur le processus politique de la région. Rien n’est donc acquis, mais la population peut se féliciter d’avoir gagné une manche importante par des mobilisations d’une très grande unité[iii].

S’INSPIRER DES BONS COUPS

Les difficultés actuelles des médias d’information font régulièrement les manchettes; malheureusement, les bons coups de certain·e·s journalistes ne sont pas toujours aussi médiatisés. Au Québec par exemple, les organisations syndicales et professionnelles qui défendent les journalistes, et même les journalistes eux-mêmes dans leurs médias respectifs, nous tiennent peu informé·e·s de ces réussites qui marquent l’Histoire – non seulement de la profession, mais aussi des sociétés à qui cette information s’adresse. C’est bien dommage, car ces démarches courageuses et très subversives sont à mon avis riches d’enseignement pour une profession qui est non seulement en quête de ressources financières et de reconnaissance politique, mais aussi en crise d’identité.

Bien sûr, il faut réfléchir aux avenues de financement à l’ère du numérique, à des interventions législatives auprès des géants du numérique et aux manières de combattre la désinformation[iv]. Par ailleurs, ces questionnements ne doivent pas faire l’économie de réflexions sur la nécessité de redévelopper un journalisme combatif, ancré dans une défense vigoureuse de la démocratie et une mise en lumière intransigeante des manoeuvres discrètes des élites politiques et économiques. C’est ainsi qu’il sera possible de retisser des liens de confiance avec une population aux prises avec un capitalisme entré en phase autoritaire.

Sur la photo: Glenn Greenwald. Crédit photo: Flikcr – Gage Skidmore

[i]  Pour lire la version anglaise des reportages, voir theintercept.com/series/secretbrazil-archive. Pour un résumé vidéo de la situation politique à la suite des révélations : « Glenn Greenwald on the Leaked Brazil Archive Exposing Operation Car Wash », Youtube.com,15 juin 2019.

[ii] 2. Sur les stratégies employées par Greenwald et The Intercept, voir Diogo A. Rodriguez, « The Intercept Brasil’ innovative strategy for covering the powerful », Medium.com, 23 juin 2019.

[iii] 3. Voir « “Ricky Renuncia”: Half a Million Puerto Ricans Flood San Juan Demanding Resignation of Gov. Rosselló » et « How “Ricky Leaks” Exposed Puerto Rico’s Governor and Sparked a Movement to Oust Him », Democracy Now, 23 juillet 2019.

[iv] 4. L’an dernier, À bâbord ! consacrait d’ailleurs un dossier à ses pistes de solution. Voir « Journalisme. Sorties de crise », no 77, décembre 2018-janvier 2019.