(CHRONIQUE) Je quittais le Nicaragua un peu triste, me levant très tôt pour prendre un bus pour la capitale hondurienne : Tegucigalpa ou « Tégousse ». L’iconographie et la toponymie révolutionnaire du pays sandiniste allaient me manquer. Le terminal de bus de Jinotega portait d’ailleurs le nom de Rigoberto López Pérez, le poète qui, en 1956, avait assassiné Anastasio Somoza García, le premier d’une des lignées de dictateurs les plus célèbres du 20e siècle, au côté des Kim de Corée du Nord, des Assad de Syrie, des Eyadema du Togo.
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J’ai passé plusieurs heures à attendre le bus, observant les véhicules qui passaient, dont les fourgonnettes du pénitencier, transportant peut-être, pensai-je, des prisonniers politiques prêts à être libérés. J’ai également remarqué un grand camion qui passait aussi par cette route, une des cliniques mobiles qu’on voyait partout dans le pays, inspirées par un déploiement semblable à Cuba, en Bolivie et au Venezuela. J’ai fini par pouvoir monter dans le bus qui m’amenait vers le Honduras, un pays qui avait jadis servi de base pour les Contras, les « rebelles » financés par Washington pour mettre fin à la menace sandiniste.
Le passage à la frontière s’est fait sans problème, la compagnie de transport se chargeant des formalités. Un douanier nous a ensuite remis nos passeports en mains propres, nous souhaitant un bon voyage. Du côté hondurien, il fallait patienter devant la vitrine de l’immigration, au côté des changeurs, qui se faisaient beaucoup plus harcelants que du côté du Nicaragua. On nous questionnait, on nous photographiait, on prenait nos empreintes digitales :
« Par trois fois, tous les “étrangers” ont dû descendre du bus et s’inscrire auprès de la police : numéro de passeport, âge, profession. Tout cela n’est que formalité. Aucun soupçon ou volonté d’interroger. Que font-ils de cette documentation? Ils l’utilisent comme papier hygiénique, je suppose. »[1]
Après six heures de route, le bus s’est enfin stationné devant un hôtel huppé à « Tégousse ». De là, un taxi m’attendait pour aller dormir dans un hôtel chinois bon marché que j’avais réservé en ligne, situé au-dessus d’un restaurant et dans le quartier de Guanacaste. L’hôtel était plutôt bien choisi, les autres établissements à proximité étant surtout loués à l’heure. C’est le lendemain que j’allais me rendre compte du triste état de la société hondurienne.
Dès le matin, j’ai été confronté à une population méfiante et anxieuse. Alors que je prenais un petit déjeuner de tortillas, d’œufs brouillés et de fromage frit, je voyais ces gens qui, comme des ombres, vendaient des fruits et des légumes pour presque rien dans les rues. Certains ivrognes étaient même plutôt agressifs, me poursuivant pour avoir quelques lempiras. Ce qui me semblait être un paysan dormait même devant la porte du restaurant, se levant une fois, ivre mort et titubant, pour agiter un zapote tiré de son sac, une espèce d’avocat géant, pour, je présume, me le vendre. Enfin, malgré lui, en moins d’une minute, il se retrouva le nez à terre sans pouvoir en faire plus. Personne ne pleurait. Personne ne riait. Les réceptionnistes de l’hôtel m’avaient bien mis en garde de ne pas circuler la nuit tombée, même au centre-ville. Cela dit, durant le jour, les rues restaient inquiétantes.
Par mesure de sécurité, je faisais mes déplacements à travers la ville avec un chauffeur de taxi âgé, accompagné de sa fille, âgée d’à peine douze ans. Cette dernière, plutôt volubile et rêvant de voyager, m’expliquait la distinction entre Tegucigalpa, la capitale, et Comayagüela, une banlieue plus populaire, mais de réputation malfamée. En circulant en direction de l’Université nationale autonome du Honduras, l’unique grande université publique du pays, il était possible de voir les divers graffitis peints sur les murs de ciment écaillés de la ville : « Muerte a JOH. Matamos los chepos » (Mort à JOH. Nous tuons les policiers). Les étudiant·es avaient eux aussi plusieurs slogans intéressants, dont « Estudiar, aprender para chepo nunca ser » (Étudier, apprendre, pour ne jamais devenir policier). Les autorités détenaient pourtant plus de pouvoir que jamais.
Sur un pan de mur de la place centrale, à quelques rues de mon hôtel, près d’une grande basilique devant laquelle s’entassaient des dizaines de mendiant·e·s et d’estropié·e·s, un graffiti enflammait l’esprit : « La révolution sera socialiste ou ne sera pas : plus de poésie, moins de polices. » C’est que le Honduras se trouvait dans un moment de tourmente, même si ce lieu le laissait mal entendre, tout comme les journaux qui y étaient vendus. Tout cela était assez différent des œuvres murales révolutionnaires de l’Université nationale autonome du Nicaragua de Jinotega, montrant de fiers guérilleros, les statues de Fonseca et de Sandino et l’art triste du Honduras, opprimé, étouffé, l’art des geôles et une « esthétique de la faim » digne de Glauber de la Rocha. Sur cette place centrale, j’ai été en mesure d’acheter les journaux, et quelques vieux livres de littérature tout jaunis. Non loin de là se trouvait aussi le musée pour l’identité nationale, qui renfermait surtout une série de toiles[LC1][AD2] plutôt lugubre, qui reflétait une angoisse et une oppression difficile à saisir par d’autres moyens. Je pense à El Actor de Victor Lopéz, un auteur mystérieux à peine mentionné en ligne. C’est que la culture du pays, sa littérature et chacune des personnes qui m’abordaient dans la rue, curieuses de savoir d’où je venais, ce que je faisais, démontraient une [LC3][AD4] conscience très aiguë de la noirceur politique, sociale et économique qui pesait sur le pays, sans toutefois pouvoir nécessairement la rattacher à des causes tangibles. C’est sans doute cette conscience qui allait me marquer le plus dans ce que beaucoup ont appelé la « république de bananes par excellence ».
Como mi general no hay dos est un des ouvrages que j’ai pu acquérir de ces vendeurs de journaux. Jorge Medina García[2], grâce à un récit satyrique, décrit la littérature hondurienne comme une phénoménologie des politiques dites de sécurité nationale. Même si le pays n’est plus, a priori, sous la botte des généraux, il nous semble que la même phénoménologie peut y être constatée aujourd’hui. L’armée est même responsable de la surveillance du parc zoologique, dont les cages menacent de s’écrouler à tout moment. Un de ces jours, un crocodile pourrait s’échapper et dévorer un visiteur, ou encore, un soldat, un technocrate, JOH lui-même, qui sait?
Je devais me rendre au Salvador peu de temps après. Je me souviens d’une étudiante qui vendait des livres révolutionnaires, parmi lesquels les poèmes de Roque Dalton, dans une boutique poussiéreuse, dans un marché et un quartier malfamé, avec un enfant sans père qui montait la garde. Elle avait les yeux vitreux de larmes quand je lui ai décrit défavorablement la possibilité de venir au Canada. Elle manipulait la poussière des livres comme une abacomancière. Je pense à Stéphane-Albert Boulais, professeur de cinéma au Cégep de l’Outaouais et ancien collaborateur de Pierre Perrault, qui me disait récemment : « J’aime les œuvres qui raniment en moi le goût de la vie ».
CRÉDIT PHOTO: Alexandre Dubé-Belzile. Figure 1 El Actor de Victor Lopéz, Museo para la Identidad nacional (MIN)
[1] Notre Traduction : « Three times ‘all the foreigners’ were asked to get out of the bus and register with the police: passport number, age, profession. All this pure formality. No trace of suspicion or interrogation. What do they do with these records? Use them for toilet paper I expect. », tiré de William S. Burroughs, The Yage Letters Redux, City Light Books, San Fransisco, 2006, page 48.
[2] Jorge Medina García, Como mi general no hay dos, Editorial Higueras, Tegucigalpa, 1992, pages 16-17.
« Être Gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu… »[1].
Plus ça change, plus c’est pareil. En Colombie, les enjeux qui font actuellement couler beaucoup d’encre sont les mêmes qu’il y a une, deux, trois, quatre, voire six ou même sept décennies : trafic de drogue, groupes armés, violence, instabilité politique et corruption. Toutefois, la complexité de la situation s’aggrave de manière plutôt constante : il est de plus en plus difficile d’attribuer les crimes commis à un groupe en particulier ou à une institution précise, et il est encore plus difficile de démêler les relations nouées entre ces mêmes groupes et institutions. Contrairement aux représentations souvent faites dans les médias, il ne s’agit pas d’une guerre contre le mal, dans ce cas la drogue, ou pour certain·e·s, le communisme. En effet, derrière une chasse aux sorcières, on découvre une situation complexe et une démocratie extrêmement fragile, dont l’examen est d’autant plus important au lendemain des élections prévues le 29 mai.
Si l’on en croit la devise qui apparaît dans la légende de la photographie ci-haut, prise par l’auteur dans le musée historique de la police à Bogotá, un bon gouvernement dépend d’une bonne police! Or, un État dont la légitimité dépend de la répression ne peut avoir comme résultat que ce que nous constatons en Colombie. En effet, l’année 2021 aurait été l’année la plus violente depuis l’accord de paix historique de 2016[i] entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), la guérilla la plus connue du pays, avec, en plus, l’augmentation du recrutement d’enfants et d’adolescent·e·s. Pour l’année, on enregistre 93 massacres, 146 déplacements massifs forcés de population et 228 combats entre les forces de l’ordre et les groupes armés illégaux[ii]. À tout le moins, ce sont là les chiffres officiels. Malheureusement, comme l’État amalgame guérillas et groupes criminels et que les paramilitaires travaillent essentiellement pour le gouvernement, il devient difficile d’attribuer la responsabilité de ces actes de violence répétés à un groupe plutôt qu’à un autre.
Les belligérants infatigables
Du côté de l’arène politique officielle d’un système démocratique en façade seulement, la coalition menée par Gustavo Petro, ex-membre de la guérilla M-19, semblait en voie de remporter les élections qui avaient lieu à la fin du mois. Son parti avait déjà été élu majoritairement au Sénat[iii]. Malgré un programme politique légèrement plus progressiste que les idées qui ont constamment prédilection en Colombie, on dénonce déjà de la fraude[iv] et on met en garde contre un éventuel « coup d’État »[v], comme si s’écarter de la tendance ultradroitiste et corrompue relevait du péché mortel! Le « théâtre » offert par les partis politiques en Colombie paraît insipide. Même s’il y avait traditionnellement un Parti conservateur et un Parti libéral, il y a de nos jours toute une palette de partis aux noms qui portent tous plus à confusion les uns que les autres : Centro Democrático, Partido Cambio Radical, Partido de la Unión por la Gente, Partido conservador, Movimiento Independiente de Renovación Absoluta, Colombia Justas Libre (tous de droite) et quelques partis plus à gauche (Partido Liberal, Allianza verde, Polo, Dignidad, Unión Patriótica et Allianza Social Indepediente[vi]. Au fond, l’État reste au service d’une élite commerçante et les partis au pouvoir restent plutôt aliénés des masses. La situation est rendue plus complexe en raison du nombre d’alliances et de mouvements de partis réalisés à des fins stratégiques, mais également plus simple parce que, dans le fond, devant cet immense chaos, ce qui mènerait les gens à voter serait un gain personnel obtenu auprès d’un parti en échange d’un vote[vii]. En Colombie, les partis politiques sont perçus comme irrémédiablement corrompus et n’inspirent pas du tout confiance. En fait, si on cherche les secteurs progressistes les plus actifs, il faut les chercher du côté des mouvements locaux citoyens ou paysans.
Parmi les groupes armés actifs, on dénombre l’Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional – ELN), de nombreux groupes qui faisaient jadis partie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia -FARC), qui ont décidé de retourner au maquis après l’accord, et les Autodefensas Gaitanista de Colombia (AGC), aussi connu sous le nom de Clan du Golfe, un groupe paramilitaire d’extrême droite, anciennement une faction des Autodefensas Unidas de Colombia (AUC)[viii]. Ce dernier groupe aurait le soutien plus ou moins tacite de l’État. En effet, après l’arrestation de quelques leaders de l’AUC et l’extradition de certains aux États-Unis, Vicente Castaño, frère des fondateurs des AUC Fidel et Carlos Castaño, a hérité du contrôle des effectifs existants du groupe. Ils ont depuis pris le contrôle d’une bonne partie du trafic de drogue, entre autres activités criminelles. En 2013, il aurait renoué des relations avec les autorités à Medellín. En 2016, le groupe revendiquait sa place à la table des négociations, ce que refusait l’ancien président Juan Manuel Santos. En 2018, le groupe existait encore, mais après l’élection de Iván Duque, son gouvernement a brossé l’éléphant dans la pièce sous le tapis et a commencé à prétendre que le groupe ne représentait pas vraiment une menace, et ce, même s’il luttait toujours avec les autres groupes armés pour le contrôle des territoires[ix]. Peu importe le groupe armé dont il s’agit ou les idées défendues, le conflit en Colombie revêt indéniablement un caractère raciste, les populations afro-colombiennes et autochtones étant très souvent les victimes de toute cette violence[x].
Malheureusement, cette situation n’est pas nouvelle. En effet, dans les années 1980, l’Union patriotique, un parti fondé par les FARC qui devaient quitter le maquis, a vu ses membres assassiné·e·s un·e à un·e dans le cadre de ce qu’on a appelé un génocide politique[xi], après l’accord de la Uribe. Ce génocide aurait fait au moins 5 700 victimes[xii]. Or, depuis l’accord de La Havane, les FARC qui ont laissé la lutte armée se font également assassiner, comme les meneur·euse·s de mouvements sociaux. En effet, depuis l’accord de 2016, on dénombre plus de 1 300 assassinats[xiii]. Il ne s’agit pas du seul problème auquel fait face la Colombie. Outre le fait que d’autres groupes, comme l’ELN, n’ont pas été invités à la table des négociations, sans parler de la société civile, le président Iván Duque, élu après que Santos ait mené à bien les négociations, s’est affairé à saboter cet accord[xiv]. Les militant·e·s sont traité·e·s comme des criminel·le·s[xv] et on les amalgame à la guérilla et au trafic de drogues. Par exemple, pour la compagnie pétrolière et gazière canadienne Gran Tierra, les manifestations ne sont qu’un obstacle parmi tant d’autres à l’extraction de ressources[xvi].
La situation actuelle sur le terrain
Dans le cadre de nos recherches pour cet article, notre contact du Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC), Blandine Fuchs, coordonnatrice des accompagnements, nous a mis en contact avec Isabel Gonzalez, militante colombienne, dont l’affiliation ne peut être précisée dans le cadre de cet article pour des raisons de sécurité. En effet, l’entrevue a été menée dans la plus grande discrétion, dans les locaux de l’organisation, qui se trouvent dans une maison sans identification aucune. Il va sans dire que le nom qui apparaît ici est entièrement fictif afin de protéger son anonymat et sa vie, ni plus ni moins. Madame Gonzalez dresse un portrait sombre de la situation actuelle de son pays; elle nomme une panoplie d’enjeux économiques, sociaux et environnementaux auxquels fait face la population colombienne. Elle a commencé par dire que les réseaux de défense des droits de la personne colombiens ont de plus en plus de peine à obtenir du soutien de l’étranger, sous forme d’accompagnant·e·s, c’est-à-dire de bénévoles détenteur·trice·s de passeports occidentaux qui suivent les militant·e·s de défense des droits de la personne dans leurs déplacements pour servir de boucliers face à l’intimidation, voire aux agressions de la part des forces de l’ordre ou d’autres groupes criminels ou paramilitaires qui leur sont subordonnés. Le comité Fonseca, d’Italie, un groupe de miltiant·e·s qui avait auparavant envoyé des bénévoles en Colombie, a, en raison de la pandémie, décidé de se concentrer sur les problèmes de son pays. Évidemment, la pandémie rend les voyages plus difficiles et le gouvernement colombien a commencé à restreindre l’accès au pays en imposant des visas pour toute activité autre que le tourisme. Ainsi, les accompagnateur·trice·s étranger·ère·s sont vite déporté·e·s. C’est le risque nous courrions également. Comme collaborateur indépendant de la revue L’Esprit libre, il n’était pas évident d’obtenir un visa de journalisme. À cette difficulté à obtenir du soutien s’ajoutent les conditions résultantes de crises économiques et de changements climatiques, qui font que la situation en Colombie ne s’améliore pas.
De nombreux accords de libre-échange, dont celui signé en 2008 entre le gouvernement Harper et l’État narcocriminel d’Alvaro Uribe[xvii], ont contribué à une privatisation. En théorie, cet accord stipulait que la Colombie devait produire de rapports sur les droits de la personne, mais dans la pratique, mais cette clause n’est pas vraiment respectée. En effet, les rapports sont des ramassis de généralité et sont somme toute assez superficiels[xviii]. Depuis lors, les entreprises en ont profité pour faire signer à la Colombie des contrats au détriment des paysan·e·s. En plus de l’extraction de minerais, il y a de nombreuses monocultures de fleurs, de bananes, de café et d’avocats. Cette dernière culture d’exportation a de nombreux effets néfastes : « [l’]accaparement des terres par des mains étrangères, la déforestation, l’accaparement et la contamination des eaux[xix] ».
Il y a également une industrie du papier. Les produits chimiques utilisés sont très nocifs pour la santé et les travailleur·euse·s deviennent rapidement très malades (avortements, problèmes de poumons). Enfin, la pandémie a imposé un confinement sans aucun filet de sécurité sociale. Les législations visant à assurer l’approvisionnement en nature favorisaient les importations au détriment des paysan·e·s. À ce jour, la situation est telle que l’ONU craint une pénurie alimentaire prochaine[xx]. Pour aggraver le problème, un peu comme partout ailleurs, y compris au Québec et au Canada, les grands médias sont contrôlés par les grands propriétaires (dans ce cas-ci terriens) et ne parlent évidemment pas de ces enjeux[xxi]. En effet, on préfère plutôt aborder les sujets plus distrayants, comme la descendance des hippopotames de Pablo Escobar qui pullulent maintenant dans les régions rurales de l’Antioquia[xxii], ce qui donne tout son sens à l’expression utilisée par Chomsky et Hermann dans leur ouvrage sur la « fabrication du consentement », et pour qui les médias hégémoniques étaient « l’équivalent moderne du cirque romain »[xxiii].
En plus de ces problèmes économiques à l’échelle nationale, le peuple colombien est confronté à de nombreux fléaux sociaux : violence quotidienne, manque d’emplois et accès difficile à l’éducation, inégalités sociales, corruption, règne de la terreur de l’armée. Les gens en ont ras le bol et c’est pour ça qu’ils sont sortis dans les rues en 2021. Par ailleurs, madame Gonzalez souligne qu’ils n’ont pas été rassemblés ou organisés par une organisation. Il s’agit d’un soulèvement spontané. Comme l’affirme Yves Carrier, membre d’une mission d’observation des droits de la personne en Colombie envoyée du Québec au début de 2022 :
« L’explosion sociale en Colombie se produit exactement le 28 avril 2021 […] Cette journée de mobilisation nationale est convoquée suite au dépôt d’un projet de loi qui baisse les impôts des plus riches, élève les taxes sur les produits de consommation, transforme à la baisse les pensions de vieillesse et privatise les études supérieures et les soins de santé. La population s’est soulevée en bloc parce que déjà leurs conditions de vie étaient intenables. »[xxiv]
Depuis des décennies en Colombie, mais surtout depuis les années 1990, lorsque les conflits armés et la violence liés au narcotrafic sont à leur zénith, les populations doivent fuir leurs communautés et leur maison, et s’amassent aux périphéries des grandes villes comme Bogota, Medellín, Barranquilla ou encore Bucaramanga[xxv]. C’est ce qui explique, entre autres, l’insécurité et le haut taux de criminalité dans ces villes. En effet, les assassinats et les féminicides ont lieu dès la tombée de la nuit[xxvi]. Même le jour, il n’est pas recommandé de sortir son téléphone en pleine rue. C’est l’une des raisons pour lesquelles on tue. Madame Gonzalez insiste sur le terme de « conflit social et armé », car les zones d’extraction des ressources et les zones de conflits se superposent presque parfaitement. Les belligérants sont l’armée, les paramilitaires, l’ELN, en plus de groupuscules anciennement associés aux FARC qui ont soit rejeté d’entrée de jeu l’accord de la Havane de 2016, soit repris le maquis après avoir constaté que l’État ne respectait pas leur part de l’accord. C’est le cas d’Iván Márquez, qui avait représenté la principale guérilla colombienne lors des négociations[xxvii].
Cette superposition presque parfaite de zones d’extraction et de zones de conflits s’expliquerait par le fait que les grands propriétaires et les gens qui gouvernent le pays sont les mêmes personnes! En fait, pour madame Gonzalez, là où il y a des problèmes de droit de la personne, il y a des pratiques extractivistes et des intérêts économiques ou stratégiques d’un point de vue géographique, qui sont défendus par l’État colombien, par l’armée et par les groupes armés. L’armée sert les intérêts des multinationales avant tout. En effet, selon une brochure du PASC, plus de 10 % de l’armée, soit 3 000 militaires, seraient affecté·e·s aux côtés de mercenaires, de paramilitaires et d’agences de sécurité privée, à la protection des ressources pétrolières et minières et, dans certains départements de la Colombie, ce serait le cas de près de 80 % des effectifs[xxviii]. Il y a beaucoup d’entreprises étrangères, dont plusieurs canadiennes. L’État colombien, subissant les pressions du Capital, doit céder. Madame Gonzalez raconte qu’un sénateur a voulu se rendre sur les terres par rapport auxquelles il avait reçu des plaintes relatives aux droits de la personne et ce dernier s’est vu refuser l’accès par l’armée colombienne elle-même.
Mais enfin, pourquoi l’armée est-elle si puissante? Pour madame Gonzalez, la réponse est simple. Les entreprises appartiennent à ceux-là mêmes qui contrôlent l’exécutif. Malheureusement, le judiciaire n’arrive pas à exercer ces fonctions de manière indépendante et de nombreux crimes restent impunis, incluant ceux des paras qui travaillent pour le gouvernement, et le gouvernement lui-même. Les petit·e·s criminel·le·s sont souvent payé·e·s pour plaider coupables et ceux qui donnent les ordres s’en lavent les mains. Dans les régions marginalisées, les institutions de l’État sont absentes. La seule présence du pouvoir se fait grâce à l’armée, voire les paramilitaires, comme sur la côte, et l’imputabilité est évidemment inexistante. Ainsi, dans ces régions, les entreprises font parfois directement affaire avec ces groupes armés. Par exemple, au Nord, dans la Guajira, l’entreprise américaine Chiquita, l’un des plus grands producteurs et distributeurs de bananes au monde, aurait embauché des paramilitaires pour assassiner des leaders syndicaux·ales, ce qui n’est qu’un cas parmi tant d’autres[xxix]. Les paramilitaires sont aussi souvent embauché·e·s pour vider les territoires où des activités d’extraction doivent avoir lieu[xxx].
Un terrorisme colombien soutenu par le Canada
Enfin, si l’armée colombienne reçoit un important soutien des États-Unis par l’entremise du Plan Colombia[xxxi], le Canada offre aussi son aide au terrorisme d’État colombien au nom de la guerre contre la drogue, et ce, dans le cadre, entre autres, du Programme d’instruction et de coopération militaire (PICM), du Joint Interagency Task Force South (JIATF-S), du Programme d’aide au renforcement des capacités antiterroristes (PARCAT) et du Programme d’aide à l’instruction militaire (DPAIM). Le Canada fournit également de l’équipement militaire, et la GRC et le SCRS collaborent avec les services de renseignements colombiens[xxxii].
Au Canada, Simon-Pierre Savard-Tremblay, représentant de la circonscription de Saint-Hyacinthe-Bagot au parlement fédéral depuis 2019 et aussi porte-parole du Bloc Québécois en matière de commerce international, affirme que l’idée d’un ombudsman ou d’une ombudswoman pour porter plainte contre les minières canadiennes à l’étranger a été mise de l’avant, mais, en dépit des promesses du premier ministre, cela ne s’est jamais concrétisé[xxxiii]. La création d’une représentation diplomatique du Québec en Colombie[xxxiv] a récemment été annoncée. Le projet aurait plutôt pour but de faciliter l’immigration de travailleur·euse·s de la Colombie, soi-disant parce que ces dernier·ère·s s’intègreraient mieux ou, en d’autres mots, parce qu’ils et elles sont plus facilement assimilables et résisteraient moins à ce qui se dessine très clairement comme un impérialisme québécois. Fort heureusement, au regard de ce nous avons vu en Colombie, le gouvernement de la CAQ se trompe royalement. Enfin, nous aurions espéré qu’une politique étrangère québécoise aurait valorisé la solidarité avec toutes les luttes anti-impérialistes du monde.
Un projet hydroélectrique controversé
Si vous souhaitez avoir un exemple de la mauvaise gestion du gouvernement et de l’influence néfaste des gouvernements étrangers en Colombie, prenez le projet hydroélectrique Hidroituango, partiellement financé par le gouvernement québécois[xxxv], qui serait à mettre en parallèle avec les grands projets hydroélectriques au Québec, qui se sont le plus souvent faits au détriment des populations autochtones[xxxvi]. Le projet hydroélectrique, encore inachevé à ce jour, devait harnacher la rivière Cauca, dans l’Antioquia. En 2008 a été créé le mouvement Rios Vivos pour dénoncer l’expulsion brutale de paysan·e·s des territoires destinés au projet et la catastrophe écologique que le barrage devait entraîner. En effet, d’une part, les autorités colombiennes avaient octroyé un permis de construction, et ce, négligeant de tenir compte adéquatement de sept failles géologiques. D’autre part, l’entreprise chargée du projet, Empresas Públicas de Medellín, avait déjà une très mauvaise réputation.
Malgré les démarches judiciaires, de sérieux incidents se sont multipliés. Un tunnel s’est effondré, causant un grave éboulement. Des infrastructures essentielles, telles que des écoles et des hôpitaux, ont été détruites. Les habitant·e·s des zones affectées se sont retrouvé·e·s à la rue et sans travail. Tout cela s’ajoute aux souffrances déjà endurées par ces populations, dont la plupart ont survécu aux conflits armés qui sévissent dans la région depuis les années 1980, emportant même des cimetières et des fosses communes, reliques de ce sombre passé, qui avait fait en sorte que près de 300 personnes avaient été portée disparues. Depuis lors, comme si ce n’était pas assez, les leaders sociaux·ales continuent de se faire assassiner et les paramilitaires ont forcé plus de 4 000 personnes à abandonner leur demeure, leur bétail et leurs possessions pour la construction du barrage. Enfin, il faut bien noter qu’il s’agit d’un projet public, financé par la Banque interaméricaine de développement (BID), la banque BNP Paribas et la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ)[xxxvii], c’est-à-dire que c’est de l’argent des contribuables qui est ainsi gaspillé. Notre responsabilité est donc d’autant plus grande, au moins autant que devraient l’être notre indignation et notre motivation à changer les choses.
Les élections de mai : un nouveau faux-espoir à l’horizon?
Les relations entre les gouvernements latino-américains et les mouvements sociaux, qui mènent le plus souvent les luttes, sont pour le moins tumultueuses, en Colombie comme ailleurs en Amérique latine.[xxxviii]. Or, il y a lieu de s’interroger sur les dynamiques qui ont placé ces gens au pouvoir, d’une part, mais aussi sur les relations qui ont été maintenues ou non entre ces leaders et les mouvements sociaux. À cet égard, on pourrait parler des cas de Nicolás Maduro au Venezuela[xxxix] ou encore de Daniel Ortega au Nicaragua[xl], qui se sont totalement aliénés par rapport aux mouvements sociaux ou révolutionnaires qui les ont portés au pouvoir. Au Brésil et en Uruguay, cela a aussi été le cas, le Frente Amplio et le Parti des travailleurs ayant un effet hégémonisant sur les mouvements sociaux[xli]. C’est pourquoi, par ailleurs, le mouvement des terres s’est éventuellement distancé de l’État brésilien[xlii]. Un phénomène similaire s’est déroulé en Bolivie, où le Mouvement vers le socialisme (Movimiento al Socialismo – MAS), s’est peu à peu institutionnalisé pour intégrer la classe politique, et pour ultimement s’aliéner des mouvements sociaux et des autres dynamiques populaires[xliii].
Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres. Enfin, cela jette un éclairage plus nuancé sur ce que pourrait représenter la victoire de Gustavo Petro, parce qu’aucun de ces gouvernements n’a vraiment réussi à transformer la structure de l’État qu’ils gouvernaient. Ils ont seulement appliqué des réformes qui ont ensuite été défaites par les mouvements de droite qui ont suivi. C’est là que les mouvements sociaux acquièrent un certain avantage[xliv]. Au lendemain de l’élection, pour la première fois dans l’histoire de la Colombie, d’un gouvernement progressiste, quelles relations devront avoir avec lui les mouvements sociaux[xlv]? Il ne semble pas y avoir d’issue facile, mais une chose est certaine : les mouvements sociaux devront rester forts et autonomes par rapport à l’État, peu importe les discours tenus par des leaders prétendument progressistes[xlvi] (de Sousa Santos 2001; Duque et Rodriguez 2022).
CRÉDIT PHOTO: « Habrá buen o mal gobierno, si hay buena o mala policia » (Il y aura un bon ou un mauvais gouvernement s’il y une bonne ou une mauvaise police), Musée historique de la police, Bogotá, Colombie, photo de l’auteur.
[1] Louis-Joseph Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, Paris : Garnier, 1851.
[12] Andrei Gomez-Suarez, Genocide, Geopolitics and Transnational Networks: Con-textualising the destruction of the Union Patritia in Colombia, New York : Routledge, 2015.
[18] Colombia Working group, « La Colombie dans l’ombre des abus de droits humains ». PASC, juillet 2015. http://pasc.ca/fr/CWG(link is external) (consulté le 27 mars 2022).
[37] Stéphane Savard, « Les communautés autochtones du Québec et le développement hydroélectrique ». Recherches amérindiennes au Québec, 2009, 39 (1‑2) : 47‑60.
(CHRONIQUE) J’arrivai à Managua après un court transit au Mexique. Depuis les airs, le golfe de Fonseca et le lac Managua se confondent facilement avec l’océan Pacifique tant ils sont immenses. La ville n’est pas haute sur pattes et paraît, au côté des surfaces d’eau avoisinantes, comme un immense miroir un peu plus gris que l’eau, de tôles, parfois posées sur des maisons en ciment et souvent, aussi, sur des portions de bidonvilles éparpillés çà et là. Les structures sont ponctuellement percées de châteaux d’eau, d’antennes cellulaires et de piquets à fils électriques. Managua n’a cessé d’être secouée par des tremblements de terre. En 1974, la ville a été pratiquement rasée, ce qui explique son caractère décentré. L’année 2014 a également été particulièrement difficile et les gens dormaient dans les rues de peur de mourir écrasés dans leurs maisons, des tremblements secouant la ville plusieurs fois par jour pendant des semaines.
Enrique, le chauffeur de taxi qui m’amena de l’aéroport, me décrivit le pays et la ville. Le quartier où se trouve mon hospedaje est situé à quelques mètres de l’artère principale longée par des infrastructures militaires et des « arbres de la vie » métalliques qui ressemblent à des brocolis géants. Ce qui reste des prisons et chambres de torture somozistes est aussi à proximité. Les soldat·e·s, armé.e.s de Kalashnikov, montent la garde tout le long de la route, ce qui la rendrait très sécuritaire, selon Enrique. Il me met en garde et me conseille fortement de ne m’aventurer dans aucun des quartiers populaires environnants. Je sillonnai donc la grande avenue en question, lisant les graffitis favorables au président sandiniste. Je pensai, ou le gouvernement s’est payé des vandales pour graffiter des slogans révolutionnaires sur ses propres brocolis, ou « el Daniel », comme l’appel les Nicaraguayen·ne·s, dispose encore d’un soutien important. À ma grande surprise, la rue débouche sur un rond-point ou se dresse un immense portait tout en couleurs d’Hugo Chávez avec le sigle des forces armées nicaraguayennes sur l’épaule. L’image peinte sur tôle apparaît des deux côtés de l’immense enseigne, ce qui fait que, peu importe dans quel sens vous tournez, le président bolivarien vous observe, de son regard bienveillant. Chávez n’est pas mort! On trouve d’ailleurs juste en face un comedor qui porte son nom, une cafétéria populaire qui sert des quesadillas, tortillas fourrés de fromage ou de viande, accompagnés de chicha, une boisson à base de maïs, ou encore de cacao, sorte de lait au chocolat avec la matière première grossièrement moulue. Durant les fins de semaine, c’est le rendez des couples amoureux et des familles, qui dégustent le nacatamal, mélange de manioc, de pâte de maïs et de viande, le tout cuit dans une feuille de bananier.
Enrique a aussi abordé avec moi la situation précaire des régions de la côte atlantique. D’une part, la Région autonome de l’atlantique nord, abritant la forêt dense de la Mosquitia aux localités surtout autochtones, qui avait jadis été un lieu important d’opération pour les Contras basés au Honduras, ces rebelles financés par les États-Unis pour renverser le gouvernement sandiniste. D’autre part, la Région autonome de l’Atlantique Sud, habitée par une population d’expression plutôt anglophone et créolophone d’origine africaine. Jusqu’à tout récemment, cette dernière était isolée du reste du pays, isolement finalement brisé par la construction d’une route. À quelle fin? Une polémique s’est dernièrement engagée concernant la réponse timide, voire inexistante, du gouvernement face aux feux de forêt qui ravageait la région pourtant protégée en tant que réserve naturelle. Fort étrangement, c’est après ces incendies qu’ont été octroyés massivement des droits d’exploitation de ces régions.
C’est un des reproches qu’on a faits au gouvernement Ortega, de retour en 2006, après près de 15 ans de pouvoir aux mains de l’Union nationale d’opposition, du Parti libéral constitutionnaliste et de l’Alliance pour la république. En effet, les politiques de Daniel Ortega ne se démarqueraient pas tant des libéralisations réalisées sous la présidence de Violeta Chamorro, d’Arnoldo Alemán et d’Enrique Bolaños. En fait, les contestations récentes concernent plutôt des politiques néolibérales du « danielismo », que d’aucuns comparent au somozisme. Fait paradoxal, puisque le président américain, Ronald Reagan, voulait, en finançant les Contras, instaurer justement un somozisme sans Somoza, le dernier fils de la dynastie ayant été assassiné au Paraguay en 1980 par un commando sandiniste avec, à sa tête, le marxiste argentin Enrique Gorriaran Merlo, ancien membre de l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP). Son frère avait régné avant lui, après l’assassinat de du premier Somoza à diriger le pays (Anastasio Somoza García) par le poète Rigoberto López en 1956. Une thèse avance aussi que les Nicaraguayen·ne·s auraient voté, en 1990, contre les sandinistes et Daniel Ortega, auxquels ils restaient favorables, pour se débarrasser des Contras qui les harcelaient depuis dix ans. Ils ont alors élu Violeta Chamorro, candidate préférée de Washington. Après avoir libéralisé passablement l’économie du pays dans le but, entre autres, de donner lieu à une réconciliation, cette dernière a été suivie par Alemán, qui finit par perdre toute crédibilité en raison de scandales de corruption, puis par Bolaños, à la tête d’une campagne anticorruption et enfin par Daniel Ortega et les sandinistes réélus le 5 novembre 2006. Cela dit, il s’agirait d’un sandinisme 2.0, a priori de facture plus « modérée », passant du marxisme-léninisme au socialisme démocratique et chrétien. En effet, ce sont des politiques néolibérales qui auraient d’abord attiré le mécontentement, notamment en raison de questions liées aux pensions et au filet de sécurité sociale déjà dans un état précaire, par des réformes mises en œuvre en avril 2018. De manière controversée, allant même jusqu’à sceller une réconciliation avec l’Église, l’avortement a été rendu totalement illégal par l’ex-guérillero, appuyé par sa conjointe à la vice-présidence, Rosario Murillo. Un ensemble de compromis est mis en œuvre, d’une manière qui rend parfois perplexe, pour sauvegarder le caractère « socialiste » de l’État nicaraguayen.
Après quelques jours à Managua, je me suis rendu à Estelí, ville importante de l’histoire de la révolution sandiniste de 1979 et centre de la production de tabac au Nicaragua, qui, avec le café, compte pour une grande partie des exportations du pays, dont l’économie est d’ailleurs surtout axée sur l’agriculture. Évidemment, cela ne l’aide pas à sortir de sa dépendance vis-à-vis de l’Amérique du Nord, surtout compte tenu de son économie fortement dollarisée. Ainsi, la plus grande part de la production de tabac du Nicaragua est destinée à l’exportation et difficile à acheter sur le marché local, contrairement au café. En effet, les États Unis achètent de préférence leur café à la Colombie, alliée de l’Oncle Sam en Amérique du Sud, en dépit du fait qu’il soit de piètre qualité (le tinto, qui est pâle, translucide et peu fort) contrairement au café nicaraguayen qui est riche et costaud. Estelí abrite aussi une petite population arabe originaire de la Palestine et de la Libye. On trouve d’ailleurs un magasin de tissu du nom d’Hamzah, avec une photo de la mosquée d’Al-Aqsa à Jérusalem, et une pharmacie nommée Abdallah, entre autres commerces. Je me surpris même à y discuter en arabe avec un Jordanien. Les quelques musulmans de la ville descendent à la mosquée de Managua pour y prier les vendredis. J’y ai même fait la rencontre d’un locuteur exploréen, qui faisait son Claude Gauvreau à la taverne du coin en griffonnant des caractères inusités sur son bloc-notes!
Enfin, par rapport à Managua, l’humidité y est beaucoup moins forte, comme la présence policière d’ailleurs. En ce qui concerne la tension politique, il est difficile d’entendre une seule conversation sur la question dans les rues et les cafés. Par contre, tous les habitants ont les yeux rivés sur le téléviseur, qui passe des reportages sur l’arrestation de « terroristes », terme utilisé par l’État pour désigner les meneurs et meneuses sociaux qui ont organisé les manifestations récentes et les journalistes qui ont défendu ces initiatives citoyennes. À la radio, on parle du triste sort du journalisme nicaraguayen. Deux principaux journaux se côtoient au Nicaragua, El nuevo Diario, proche du régime et La Prensa, supposé être le journal de l’opposition, apparemment fortement censuré. L’un se borne à parler des « terroristes », qui causèrent l’incendie du quartier Carlos Marx, et qui sont peu à peu « généreusement » amnistiés et libérés des prisons du pays, le second diffuse des entrevues avec les personnes en question, qui traitent le gouvernement de tous les noms, se plaignent des mauvais traitements dans les geôles, crient à la dictature, affirment qu’on ne peut donner l’amnistie à qui n’a pas commis de crimes. On voit même dans le journal une photo d’un opposant avec un t_shirt où il est écrit : « Fuck Daniel Ortega, and if you like him, fuck you too ». On peut se questionner sur le destinataire d’un tel vêtement, ou même sur sa provenance. Les gens assistent à ce spectacle médiatique qui fournit au fond des renseignements sommaires par lesquels il est difficile de saisir les véritables enjeux de la crise actuelle. Cette dernière serait ainsi totalement « spectacularisée » pour déserter les rues. Qui plus est, les groupes paramilitaires sandinistes et les services de renseignement sont très actifs et n’incitent pas au rapprochement avec ceux qui pourraient en avoir long à dire, hypothétiquement bien sûr. Ce sont ces mêmes forces parallèles qui assuraient le pouvoir qualifié d’autoritaire d’un gouvernement a priori élu. À mon arrivée à Jinotega, la liste des règles de mon hôtel illustre bien la pertinence de l’information qui circule dans le pays, comparable à celle des médias locaux d’ailleurs. Ainsi, il est écrit : « Veuillez ne pas utiliser les rideaux, les draps ou les serviettes comme papier hygiénique. » Et les journaux? Même en dernier recours, le problème est que les journaux sont si difficiles à trouver…(CHRONIQUE) J’arrivai à Managua après un court transit au Mexique. Depuis les airs, le golfe de Fonseca et le lac Managua se confondent facilement avec l’océan Pacifique tant ils sont immenses. La ville n’est pas haute sur pattes et paraît, au côté des surfaces d’eau avoisinantes, comme un immense miroir un peu plus gris que l’eau, de tôles, parfois posées sur des maisons en ciment et souvent, aussi, sur des portions de bidonvilles éparpillés çà et là. Les structures sont ponctuellement percées de châteaux d’eau, d’antennes cellulaires et de piquets à fils électriques. Managua n’a cessé d’être secouée par des tremblements de terre. En 1974, la ville a été pratiquement rasée, ce qui explique son caractère décentré. L’année 2014 a également été particulièrement difficile et les gens dormaient dans les rues de peur de mourir écrasés dans leurs maisons, des tremblements secouant la ville plusieurs fois par jour pendant des semaines.
Enrique, le chauffeur de taxi qui m’amena de l’aéroport, me décrivit le pays et la ville. Le quartier où se trouve mon hospedaje est situé à quelques mètres de l’artère principale longée par des infrastructures militaires et des « arbres de la vie » métalliques qui ressemblent à des brocolis géants. Ce qui reste des prisons et chambres de torture somozistes est aussi à proximité. Les soldat·e·s, armé.e.s de Kalashnikov, montent la garde tout le long de la route, ce qui la rendrait très sécuritaire, selon Enrique. Il me met en garde et me conseille fortement de ne m’aventurer dans aucun des quartiers populaires environnants. Je sillonnai donc la grande avenue en question, lisant les graffitis favorables au président sandiniste. Je pensai, ou le gouvernement s’est payé des vandales pour graffiter des slogans révolutionnaires sur ses propres brocolis, ou « el Daniel », comme l’appel les Nicaraguayen·ne·s, dispose encore d’un soutien important. À ma grande surprise, la rue débouche sur un rond-point ou se dresse un immense portait tout en couleurs d’Hugo Chávez avec le sigle des forces armées nicaraguayennes sur l’épaule. L’image peinte sur tôle apparaît des deux côtés de l’immense enseigne, ce qui fait que, peu importe dans quel sens vous tournez, le président bolivarien vous observe, de son regard bienveillant. Chávez n’est pas mort! On trouve d’ailleurs juste en face un comedor qui porte son nom, une cafétéria populaire qui sert des quesadillas, tortillas fourrés de fromage ou de viande, accompagnés de chicha, une boisson à base de maïs, ou encore de cacao, sorte de lait au chocolat avec la matière première grossièrement moulue. Durant les fins de semaine, c’est le rendez des couples amoureux et des familles, qui dégustent le nacatamal, mélange de manioc, de pâte de maïs et de viande, le tout cuit dans une feuille de bananier.
Enrique a aussi abordé avec moi la situation précaire des régions de la côte atlantique. D’une part, la Région autonome de l’atlantique nord, abritant la forêt dense de la Mosquitia aux localités surtout autochtones, qui avait jadis été un lieu important d’opération pour les Contras basés au Honduras, ces rebelles financés par les États-Unis pour renverser le gouvernement sandiniste. D’autre part, la Région autonome de l’Atlantique Sud, habitée par une population d’expression plutôt anglophone et créolophone d’origine africaine. Jusqu’à tout récemment, cette dernière était isolée du reste du pays, isolement finalement brisé par la construction d’une route. À quelle fin? Une polémique s’est dernièrement engagée concernant la réponse timide, voire inexistante, du gouvernement face aux feux de forêt qui ravageait la région pourtant protégée en tant que réserve naturelle. Fort étrangement, c’est après ces incendies qu’ont été octroyés massivement des droits d’exploitation de ces régions.
C’est un des reproches qu’on a faits au gouvernement Ortega, de retour en 2006, après près de 15 ans de pouvoir aux mains de l’Union nationale d’opposition, du Parti libéral constitutionnaliste et de l’Alliance pour la république. En effet, les politiques de Daniel Ortega ne se démarqueraient pas tant des libéralisations réalisées sous la présidence de Violeta Chamorro, d’Arnoldo Alemán et d’Enrique Bolaños. En fait, les contestations récentes concernent plutôt des politiques néolibérales du « danielismo », que d’aucuns comparent au somozisme. Fait paradoxal, puisque le président américain, Ronald Reagan, voulait, en finançant les Contras, instaurer justement un somozisme sans Somoza, le dernier fils de la dynastie ayant été assassiné au Paraguay en 1980 par un commando sandiniste avec, à sa tête, le marxiste argentin Enrique Gorriaran Merlo, ancien membre de l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP). Son frère avait régné avant lui, après l’assassinat de du premier Somoza à diriger le pays (Anastasio Somoza García) par le poète Rigoberto López en 1956. Une thèse avance aussi que les Nicaraguayen·ne·s auraient voté, en 1990, contre les sandinistes et Daniel Ortega, auxquels ils restaient favorables, pour se débarrasser des Contras qui les harcelaient depuis dix ans. Ils ont alors élu Violeta Chamorro, candidate préférée de Washington. Après avoir libéralisé passablement l’économie du pays dans le but, entre autres, de donner lieu à une réconciliation, cette dernière a été suivie par Alemán, qui finit par perdre toute crédibilité en raison de scandales de corruption, puis par Bolaños, à la tête d’une campagne anticorruption et enfin par Daniel Ortega et les sandinistes réélus le 5 novembre 2006. Cela dit, il s’agirait d’un sandinisme 2.0, a priori de facture plus « modérée », passant du marxisme-léninisme au socialisme démocratique et chrétien. En effet, ce sont des politiques néolibérales qui auraient d’abord attiré le mécontentement, notamment en raison de questions liées aux pensions et au filet de sécurité sociale déjà dans un état précaire, par des réformes mises en œuvre en avril 2018. De manière controversée, allant même jusqu’à sceller une réconciliation avec l’Église, l’avortement a été rendu totalement illégal par l’ex-guérillero, appuyé par sa conjointe à la vice-présidence, Rosario Murillo. Un ensemble de compromis est mis en œuvre, d’une manière qui rend parfois perplexe, pour sauvegarder le caractère « socialiste » de l’État nicaraguayen.
Après quelques jours à Managua, je me suis rendu à Estelí, ville importante de l’histoire de la révolution sandiniste de 1979 et centre de la production de tabac au Nicaragua, qui, avec le café, compte pour une grande partie des exportations du pays, dont l’économie est d’ailleurs surtout axée sur l’agriculture. Évidemment, cela ne l’aide pas à sortir de sa dépendance vis-à-vis de l’Amérique du Nord, surtout compte tenu de son économie fortement dollarisée. Ainsi, la plus grande part de la production de tabac du Nicaragua est destinée à l’exportation et difficile à acheter sur le marché local, contrairement au café. En effet, les États Unis achètent de préférence leur café à la Colombie, alliée de l’Oncle Sam en Amérique du Sud, en dépit du fait qu’il soit de piètre qualité (le tinto, qui est pâle, translucide et peu fort) contrairement au café nicaraguayen qui est riche et costaud. Estelí abrite aussi une petite population arabe originaire de la Palestine et de la Libye. On trouve d’ailleurs un magasin de tissu du nom d’Hamzah, avec une photo de la mosquée d’Al-Aqsa à Jérusalem, et une pharmacie nommée Abdallah, entre autres commerces. Je me surpris même à y discuter en arabe avec un Jordanien. Les quelques musulmans de la ville descendent à la mosquée de Managua pour y prier les vendredis. J’y ai même fait la rencontre d’un locuteur exploréen, qui faisait son Claude Gauvreau à la taverne du coin en griffonnant des caractères inusités sur son bloc-notes!
Enfin, par rapport à Managua, l’humidité y est beaucoup moins forte, comme la présence policière d’ailleurs. En ce qui concerne la tension politique, il est difficile d’entendre une seule conversation sur la question dans les rues et les cafés. Par contre, tous les habitants ont les yeux rivés sur le téléviseur, qui passe des reportages sur l’arrestation de « terroristes », terme utilisé par l’État pour désigner les meneurs et meneuses sociaux qui ont organisé les manifestations récentes et les journalistes qui ont défendu ces initiatives citoyennes. À la radio, on parle du triste sort du journalisme nicaraguayen. Deux principaux journaux se côtoient au Nicaragua, El nuevo Diario, proche du régime et La Prensa, supposé être le journal de l’opposition, apparemment fortement censuré. L’un se borne à parler des « terroristes », qui causèrent l’incendie du quartier Carlos Marx, et qui sont peu à peu « généreusement » amnistiés et libérés des prisons du pays, le second diffuse des entrevues avec les personnes en question, qui traitent le gouvernement de tous les noms, se plaignent des mauvais traitements dans les geôles, crient à la dictature, affirment qu’on ne peut donner l’amnistie à qui n’a pas commis de crimes. On voit même dans le journal une photo d’un opposant avec un t_shirt où il est écrit : « Fuck Daniel Ortega, and if you like him, fuck you too ». On peut se questionner sur le destinataire d’un tel vêtement, ou même sur sa provenance. Les gens assistent à ce spectacle médiatique qui fournit au fond des renseignements sommaires par lesquels il est difficile de saisir les véritables enjeux de la crise actuelle. Cette dernière serait ainsi totalement « spectacularisée » pour déserter les rues. Qui plus est, les groupes paramilitaires sandinistes et les services de renseignement sont très actifs et n’incitent pas au rapprochement avec ceux qui pourraient en avoir long à dire, hypothétiquement bien sûr. Ce sont ces mêmes forces parallèles qui assuraient le pouvoir qualifié d’autoritaire d’un gouvernement a priori élu. À mon arrivée à Jinotega, la liste des règles de mon hôtel illustre bien la pertinence de l’information qui circule dans le pays, comparable à celle des médias locaux d’ailleurs. Ainsi, il est écrit : « Veuillez ne pas utiliser les rideaux, les draps ou les serviettes comme papier hygiénique. » Et les journaux? Même en dernier recours, le problème est que les journaux sont si difficiles à trouver…
L’année 2018 marque les 70 ans de la naissance de l’État d’Israël et, par le fait même, le début de la lutte pour la survivance du peuple palestinien. Une lutte qui n’en est pas à son dernier souffle devant le régime d’apartheid et sa manifestation (néo)coloniale, plus féroces que jamais. Entre le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, la Marche du retour de Gaza et l’adoption de la loi sur « L’État-nation juif », le conflit israélo-palestinien est une fois de plus ramené sous l’œil public. Alors que les images de Jérusalem côtoient celles de Harvey Weinstein à la une des journaux, nous désirons réfléchir à la rencontre entre deux mouvements d’émancipation, à l’angle mort d’un conflit : la résistance des femmes et la lutte contre l’occupation israélienne.
La nuit est déjà avancée lorsque les soldat·es de l’Armée de défense d’Israël, couramment appelée Tsahal, entrent chez les Tamimi. Ce n’est pas leur première visite dans cette maison, ni dans le village de Nabi Saleh, en Cisjordanie occupée. Quatre jours plus tôt, une manifestation contre le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem a été réprimée par les soldat·es israélien·nes. C’est là que furent capturées les images qui ont tôt fait d’Ahed Tamimi un symbole de la résistance palestinienne.
Elle était âgée de 16 ans lors de son arrestation dans la nuit du 18 au 19 décembre 2017. Son crime : avoir été l’objet d’une vidéo devenue virale, dans laquelle on la voit gifler un des deux militaires israéliens postés sur le terrain de sa maison. Le 21 mars 2018, Ahed plaide coupable à huit des douze chefs d’accusations retenus contre elle. Condamnée à huit mois de détention dans une prison israélienne, elle rejoint les rangs des quelques 300 mineur·es palestinien·nes y étant déjà incarcéré·es1.
Ahed Tamimi et son image
Libérée le 29 juillet 2018 après avoir purgé une peine pour « assaut aggravé » et « obstruction à [la] mission » des soldats israéliens2, la militante ne représente pas une menace pour l’intégrité d’Israël à cause de ses poings tendus ou de la colère de sa voix. Si son cas a provoqué autant de réactions, des politicien·nes comme du public, c’est parce qu’il échappe aux présomptions des un·es comme des autres : avec son teint pâle, sa chevelure blonde et ses yeux bleus, Ahed Tamimi n’a rien du « terroriste » palestinien, deux mots intimement liés dans l’imaginaire occidental et dans la rhétorique sioniste qui le nourrit. À ce propos, la psychiatre palestinienne Samah Jabr soutient que « si Ahed avait été brune et voilée, elle n’aurait pas reçu la même empathie de la part des médias internationaux. Un tel profil [brune et voilée] est plus facilement associé à l’islamisme et donc au terrorisme. Son attitude aurait alors été aussitôt liée à de la violence plus qu’à de l’héroïsme, comme c’est le cas aujourd’hui3 ».
Lors d’une entrevue accordée à l’agence de presse Anadolu, Nariman Tamimi souligne d’ailleurs la dimension raciste que sous-tend le soutien international accordé à sa fille après son arrestation, avançant notamment que « le monde a montré plus de solidarité parce qu’elle ressemble à leurs enfants, mais [que] tous les enfants palestiniens sont des Ahed Tamimi »4.
Le problème soulevé par l’emprisonnement d’Ahed Tamimi et sa médiatisation ne relève donc pas uniquement des questions de droit international ou de politique. Tendanciellement raciste et néocolonial, le voile médiatique entourant l’affaire Tamimi constitue aussi un enjeu féministe : en accordant autant d’attention à cette histoire, les médias acquis à la droite israélienne tout comme ceux qui soutiennent la lutte contre l’occupation israélienne contribuent à invisibiliser la résistance des femmes palestiniennes.
Mis à part son apparence physique, incompatible avec l’imaginaire orientaliste, la jeune Ahed n’est en rien une exception. Comme plus de 10 000 femmes palestiniennes arrêtées par l’État d’Israël depuis 19675, elle fait aujourd’hui les frais de la résistance. Partagée entre les résistant·es palestinien·nes et leurs détracteur·trices sionistes, la militante est érigée en symbole : « Ahed Tamimi ne s’appartient plus6 ».
Dès son plus jeune âge, la militante a fait l’objet de plusieurs vidéos et photos devenus viraux. L’enfant qui montrait le poing au soldat est désormais adulte – ou presque –, et il devient dès lors plus aisé pour la presse de reléguer son image, dépeinte comme le visage de la résistance palestinienne par les un·es, et comme un outil de propagande et de provocation contre le régime israélien par les autres. Les derniers mois ont vu sa photographie se tailler une place dans un nombre incalculable de publications, mêmes les plus avares d’actualité sur le « conflit » israélo-palestinien.
Lors d’une conférence présentée en 1997 à l’Université de Columbia, l’intellectuel palestinien Edward Saïd a fait un retour critique sur la théorie du professeur américain de science politique Samuel P. Huntington, selon laquelle les mondes occidental et oriental vivraient aujourd’hui un « choc des civilisations ». D’après Saïd, il s’agirait plutôt d’un « choc des définitions7 » généré par la mondialisation de l’information et l’accélération des échanges politico-économiques qui aurait provoqué une prise de conscience collective de la nature hétérogène des cultures. Une hétérogénéité à laquelle participe la jeune militante, en ceci qu’elle ne correspond pas au stéréotype de la femme arabo-musulmane.
L’arrestation du 19 décembre 2017 n’est pas uniquement celle d’une enfant, dont la colère se confond avec l’héroïsme, elle est aussi celle d’une femme. Et parce que « le sexe compte8 », il est nécessaire de replacer le symbole d’Ahed Tamimi (tout comme la personne) dans un contexte plus large, celui où « les Palestiniennes ne peuvent être libres en tant que femmes dans une société qui ne connait pas la liberté : même sans occupation, la Palestine demeure une société patriarcale où la liberté des femmes est limitée par leur genre [traduction libre]9 ».
Du front au foyer
Dans son blogue sur les féminismes arabes, la palestino-américaine Yasmeen Mjalli écrit sur la difficulté de lutter pour l’égalité des sexes en territoires palestiniens. D’une part, elle dit craindre le regard de sa communauté, prompte à accuser d’immoralité ces « Bad Arab Girls10 » et leurs revendications. D’autre part, elle souligne la difficulté de concilier féminisme et nationalisme palestinien (« non, ce n’est pas un oxymore » [traduction libre]11), à une époque où il serait facile pour les médias et politicien·nes occidentaux·ales d’y voir un encouragement à continuer de dépeindre le monde arabe comme une « société rétrograde12 ».
La tension entre la lutte contre l’occupation israélienne et pour l’égalité des sexes n’a cependant pas toujours été aussi forte. Dès la fin du XIXe siècle et l’arrivée des premiers colon·nes sionistes en Palestine, les femmes sont en première ligne de la résistance13. Jusqu’à la première Intifada14, la présence des femmes dans les organisations militantes est notoire, et incarne le désir d’auto-détermination qui anime à la fois féministes et nationalistes15.
En 1993, la signature des accords d’Oslo concrétise une tendance de fond déjà en marche : à la campagne de « nationalisation » du hijab16, menée avec succès par l’organisation al-Mujamma’ al-Islami dans la bande de Gaza (ou Hamas), s’ajoute le lourd bilan de la première Intifada (le tiers des victimes sont des femmes17), provoquant un recul du mouvement des femmes de Palestine. À tort ou à raison, la lutte contre le patriarcat est subordonnée à celle contre l’occupation.
Mais comme le relève Yasmeen Mjalli lors d’une entrevue réalisée dans le cadre de cet article, la question des femmes en Palestine est toujours renvoyée à leur implication dans les deux Intifadas, laissant peu de place pour parler des violences et discriminations que vivent les Palestiniennes, de la rue au foyer. S’il est vrai que « la réforme légale est entravée par l’occupation, il y a aussi de gros joueurs dans l’autorité palestinienne qui prennent avantage de l’occupation pour maintenir et même soutenir une dynamique de pouvoir biaisée d’après laquelle les hommes sont les décideurs [traduction libre]18 » , à l’échelle nationale comme familiale, souligne-t-elle.
Questionnée sur ce qui définit une femme palestinienne, Yasmeen Mjalli parle de « guerrière[s] menant un combat sur deux fronts [traduction libre]19 » : en repoussant les frontières qui les séparent de leur terre d’origine, elles font face à celles, moins tangibles, qui les privent de leur statut de citoyennes à part entière, et ce au sein de leur propre société.
Ainsi reléguées au rôle de « reproductrices biologiques de la nation20 » (par opposition à la reproduction citoyenne attendue de l’homme), les résistantes palestiniennes en viennent à être exclues du corps social pour lequel elles se battent.
Entre voile et hasbara21
L’appareil sioniste, quant à lui, diffère peu de tout autre discours colonial ou néocolonial, se maintenant autant par la violence qu’à travers une série de théories et de concepts le légitimant, à commencer par celui de « mission civilisatrice ». À la manière du « Grand Moyen-Orient » imaginé par le président Bush fils et les néo-conservateurs américains en Irak et ailleurs, les défenseurs et défenseuses de l’État israélien réussissent à justifier un régime ségrégationniste et meurtrier en faisant appel à l’exception israélienne : « Seule démocratie au Moyen-Orient », l’État juif se conçoit en porte-étendard des valeurs occidentales, seul rempart libéral d’une région accusée de conservatisme social et de fondamentalisme religieux.
Dans un article sur l’antisionisme comme enjeu féministe publié dans The Electronic Intifada, l’autrice d’origine palestinienne Nada Elia dresse un parallèle entre la situation actuelle en territoires occupés et la France coloniale du XIXe siècle. Donnant l’exemple de la destruction de villages algériens, elle rappelle que la justification souvent mise de l’avant par les forces d’occupation était la libération des femmes. Dans le contexte algérien comme palestinien, l’instrumentalisation des femmes semble être un outil efficace de contrôle des populations sur des bases racistes et colonialistes (ou néocolonialistes)22.
Alors que les féministes sionistes reconnaissent, dans les politiques mises en place par l’État d’Israël, des « positions progressistes sur le droit des femmes et des LGBTQIA », l’occupation des territoires palestiniens, voire même le conflit dans toutes ses latitudes, génère pourtant une partie importante des mécanismes d’oppression qui touchent les femmes de Palestine23. Que ce soit au niveau de l’emploi, de l’éducation ou de l’accès aux soins de santé, les restrictions quotidiennes que l’État d’Israël et son armée imposent aux palestinien·nes répriment les conditions qui auraient autrement pu permettre aux revendications féministes d’espérer trouver écho.
Le « pinkwashing » israélien, entendu ici comme « l’usage cynique des droits des homosexuel·les pour distraire et normaliser l’occupation israélienne, les colonies et l’apartheid [traduction libre]24 et dont la définition peut être élargie à l’instrumentalisation du droit des femmes, agit aussi avec efficacité auprès du public, principalement occidental ». Notamment alimenté par un discours médiatique de plus en plus expansif sur le monde arabo-musulman, la réponse politique au conflit israélo-palestinien est acquise à la rhétorique de Tel -Aviv, que contredisent pourtant chaque jour les actions de Tsahal et les rapports d’organisations non-gouvernementales (ONG). Les femmes sont au centre de cette manipulation discursive, en ceci que les commentateurs et commentatrices de la situation au Proche-Orient (politicien·nes, intellectuel·les ou autres expert·es en tout genre) utilisent leur situation pour nourrir l’impression d’antagonisme entre modernité démocratique à l’occidentale et société patriarcale conservatrice arabe.
À ce propos, la sociologue et professeure à l’université de Duke, Frances Hasso, parle d’une « intransigeance occidentale25 », soit du fait que la légitimité de la lutte pour l’auto-détermination du peuple palestinien soit plus souvent qu’autrement considérée comme étant conditionnelle à la possession d’un « capital culturel ». Cette notion même de capital culturel, relative à une valeur civilisationnelle déterminée à partir de critères reflétant l’hégémonie culturelle nord-américaine et européenne, démontre « l’ignorance d’un ordre international inégalitaire et renforce l’idée que l’oppression des femmes reflète l’arriération culturelle au sein d’autres sociétés26 ».
Des frontières
Ainsi rejetées par le projet national et affaiblies par le régime d’apartheid israélien, les femmes n’ont de place que dans la reconduction (biologique et éducative) de la nation. La lutte pour l’auto-détermination du peuple palestinien et la construction de l’État sont alors quasi-exclusivement réservées aux hommes, à ceux dont les intérêts servent et sont servis par l’espace public. De tels réflexes encouragent l’institutionnalisation du rapport de genre masculin à l’État, ainsi qu’à l’espace public duquel il participe, reproduisant ainsi les rapports sociaux sexistes qui font de l’agir un verbe au masculin.
Ahed Tamimi, comme des milliers de Palestiniennes avant elle, est la preuve vivante que le verbe ment. Mais le symbole est devenu plus fort que la femme, rattrapée par l’espace médiatique que se disputent la droite prosioniste et la gauche propalestinienne. Pour le dire comme l’intellectuelle et féministe israélienne Simona Sharoni, « dans une situation où chaque homme est un soldat, chaque femme devient un territoire occupé27 ».
L’occupation peut cesser, les frontières peuvent s’élargir. La maison, elle, a encore quatre murs.
CRÉDIT PHOTO : Alberto Hugo Rojas
1 En date du 30 novembre 2017, 313 mineur·es entre 12 et 17 ans étaient emprisonné·es en Israël. Piotr Smolar, 13 février 2018, « Le procès de l’adolescente palestinienne Ahed Tamimi s’ouvre à Jérusalem », Le Monde, Paris. abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/02/13/le-proces-de-l-adolescente-palestinienne-ahed-tamimi-s-ouvre-a-jerusalem_5256185_3218.html
7 Edward Saïd, 1997, « Le mythe du Choc des Civilisations », Le Club Médiapart. Traduction, extrait et adaptation de la conférence prononcée par Edward W. Saïd à l’Université de Columbia en 1997. blogs.mediapart.fr/segesta3756/blog/180215/le-mythe-du-choc-des-civilisations-par-edward-w-said
9 « We can’t be free as women unless we’re in a free country. And even if we are free of the occupation, we can’t know freedom as long as we are subjugated in our own society ». Hammani Rema, 1990, « Women, the Hijab and the Intifada », Middle East Report, vol.20, Tacoma. www.merip.org/mer/mer164/women-hijab-intifada
10 Yasmeen Mjalli, entretien réalisé pour cet article.
12 Fredz Zamit, 2011, « Le monde arabe au prisme du journal Le Monde », L’autre, vol.12, no.1. doi.org/10.3917/lautr.034.0030
13 Amanda Tami Jacoby, 1996, « Gendered Nationalism and Palestinian Citizenship: Reconceptualizing the Role of Women in State Building ». YCISS Working Paper, no.18. hdl.handle.net/10315/1360
14 « Intifada » est le terme communément employé pour désigner deux révoltes contre l’occupation israélienne ayant eu lieu en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. La première Intifada, surnommée « la guerre des pierres », débute en 1987 et prend fin en 1993, avec la signature des Accords d’Oslo. Edward Saïd, 1997, « Le mythe du Choc des Civilisations », Le Club Médiapart. Traduction, extrait et adaptation de la conférence prononcée par Edward W. Saïd à l’Université de Columbia en 1997. blogs.mediapart.fr/segesta3756/blog/180215/le-mythe-du-choc-des-civilisations-par-edward-w-said
15 Frances S. Hasso, 1998, « The « Women’s Front »: Nationalism, Feminism, and Modernity in Palestine », Gender and Society, vol.12, no.4, pp.441-465. www.jstor.org/stable/190177
16 Hammani Rema, op. cit.
17 Ilan Pappé, 2004, Une terre pour deux peuples : Histoire de la Palestine moderne, Fayard, Paris.
18 « So, while legal reform is hindered by the occupation, there are also major players in the PA taking advantage of the occupation to maintaiun and even bolster a skewed power dynamic in which men are the change-makers. » – Yasmeen Mjalli, op. cit.
19 « Warrior fighting a war on two fronts. » – Ibid.
20 Amanda Tami Jacoby, op. cit.
21 Hébreu pour propagande. Nada Elia, 2017, « Justice is indivisible: Palestine as a feminist issue » Decolonization: Indigeneity, Education & Society, vol.6, no.1, pp.45-63. jps.library.utoronto.ca/index.php/des/article/view/28902/21549
24 « The cynical use of gay rights to distract from and normalize israeli occupation, settler colonialism and apartheid. » Pinkwatching Israel, consulté le 5 septembre 2018. www.pinkwatchingisrael.com
25 Frances S. Hasso, op. cit.
26Ibid.
27 Simona Sharoni, 1994, « Sexe, occupation militaire et violence contre les femmes en Israël ou le foyer comme terrain de bataille », L’Homme et la société, no. 114, pp.51-61. doi.org/10.3406/homso.1994.276
Cet article porte sur les turbulences qui secouent le gouvernement de Juan Orlando Hernández, représentant du conservateur Partido nacional. Les professeur·e·s, les médecins et les étudiant·e·s manifestent leur insatisfaction et leur colère face au gouvernement de JOH, comme on le surnomme, qui a annoncé la privatisation de l’éducation et de la santé. Ces derniers développements sont peu surprenants étant donné les politiques du gouvernement hondurien depuis le coup d’État du 28 juin 2009, qui a délogé le président Manuel « Mel » Zelaya, élu démocratiquement en 2006. Le passage interrompu au pouvoir de Mel était caractérisé par des discours s’inscrivant dans la mouvance bolivarienne et le chavismo. Cette rhétorique et les actions qu’elles impliquaient menaçaient les grands propriétaires et les multinationales dans la « république de bananes par excellence », dont la population avait été souvent décrite comme caractérisée par un complexe d’infériorité des plus désolanti. À l’occasion du coup d’État, les forces conservatrices n’ont pas hésité à utiliser des méthodes peu scrupuleuses pour défendre la constitution, mot prononcé par les autocrates avec un certain zèle, comme le font les représentants de la dictature de l’Uruguay dans le thriller politique l’État de siègeii. Comme dans le film, c’est par la « mano duro », la main forte, que les dirigeants conservateurs du Honduras ont combattu le mildiou, maladie affectant certaines plantes et métaphore utilisée par les généraux dans un autre thriller politique, Ziii, afin de décrire les « maladies idéologiques » qui doivent être traitées avec le pesticide approprié, c’est-à-dire une solution de sulfate de cuivre. Cela dit, les images qui défilent sur les écrans ne sont pas celles d’une production cinématographique.
Sur place, nous avons pu constater comment la société vivait ces moments de sa vie politique. Attention, il ne s’agit pas d’un reportage sensationnaliste qui se limite à décrire les dégâts et montrer des images de pneus enflammés et de voitures renversées, pas plus que la police et l’armée tirant sur la foule, bien que ce soit des faits « hyperréels », pour utiliser l’expression de Jean Baudrillardiv, au même titre que des gros plans de pénétration d’un vagin, d’une bouche ou encore d’un anus dans un film pornographique, qui nient et qui servent à nier le rapport de pouvoir, les structures idéologiques de telles productions de sens. Ce type de pornographie pourra sans doute être trouvé dans les dernières pages des publications des médias hégémoniques, pour aussi peu qu’on parle de la situation actuelle au Honduras. Nous nous sommes donc immergés dans la société hondurienne. Nous avons aussi reçu l’aide de Jorge, étudiant qui, face aux difficultés économiques de son pays, a dû abandonner ses études pour conduire un taxi tous les jours jusque tard dans la nuit, malgré l’insécurité, pour subvenir aux besoins de sa famille. Il a eu l’amabilité de nous guider dans nos recherches.
À l’heure du 10e anniversaire du coup d’État du 28 juin 2009 au Honduras, il n’y a que peu d’occasions de se réjouir. Le 19 juin dernier sévissait une épidémie de dengue, une maladie potentiellement mortelle transmise par les piqûres de moustique, que les autorités avaient du mal à contrôler. L’État intimait la population d’éliminer toute étendue d’eau stagnante propice à la croissance de larves du moustique Aedes cineurus. Plus ou moins au même moment, l’armée était déployée dans le pays pour mettre fin aux espaces de prolifération dans lesquels se reproduisait une autre maladie, aux yeux du pouvoir évidemment, c’est-à-dire la maladie révolutionnaire.
Selon un journal localv, 77,5 % des cas de dengue en Amérique latine se retrouvent au Honduras. L’état d’urgence a été décrété par le gouvernement dans 12 des 15 départements du pays, la maladie ayant causé, à la date de l’article, 34 décès répertoriés. La dengue pourrait-elle être une simple distraction de pouvoir par rapport aux véritables enjeux politiques? La volonté de l’État de se désinvestir de la santé et de l’éducation serait-elle à mettre en cause dans la propagation de la maladie et l’incapacité à y faire face? Rien ne va quand les services de santé d’un gouvernement achètent des médicaments essentiels qui s’avèrent être des pilules de farinevi. Dans tous les cas, cet état d’urgence coïncide avec la crise politique du pays, au sein de laquelle la répression pourrait bien avoir causé plus de morts, au-dessus d’une trentaine il y a un peu plus d’une semaine, selon certains groupes de défense des droits de la personnevii.
Manuel « Mel » Zelaya, leader qui s’inscrivait dans la mouvance bolivarienne, a été banni du pouvoir en 2009, près de trois ans après son élection, parce que, selon le discours officiel, il avait proposé une urne référendaire pour convoquer une assemblée constitutionnelle, ce qui était, aux dires des putschistes, inconstitutionnelviii. On le soupçonnait, disait-on, de vouloir modifier l’article de la constitution qui n’accordait qu’un seul mandat de quatre ans à chaque président élu. Les pouvoirs conservateurs se sont alors sentis investis de la mission de protéger la constitution et la République du Honduras contre ces forces qu’ils qualifient d’antisociales et de criminelles. Le gouvernement canadien, de son côté, comme les États-Unis, condamnait officiellement (et hypocritement) le coup, mais négociait directement avec les putschistes, en allant même jusqu’à entretenir d’étroites relations avec l’armée du pays et signer un accord de libre-échangeix. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) ayant financé un programme de formation sur les ajustements structurels en partenariat avec l’Université nationale autonome du Honduras (UNAH) de 2004 à 2010, autant dire que le coup d’État était préparé, ou du moins pas exclux.
Dans notre article sur l’impérialisme canadien, dans lequel nous mentionnons le coup et la complicité du gouvernement canadien, nous avions décrit l’État, nous inspirant de la définition de l’idéologie de Slavoj Žižek, comme un tissu de fantasmes inconscients qui « structurent la réalité sociale »xi et qui rendent les contradictions du capital tolérables, voire, aux yeux de certain·e·s, acceptables ou louables. La constitution s’inscrit naturellement dans ces rituels qui assurent la survie du fantasme, comme ces justifications légales qui ont servi de prétexte à l’intervention de l’armée. Ce sont ces rituels que tentait d’ailleurs de défier Zelaya, un peu à l’image de Chavez qui a gouverné par référendum. Après le coup, Roberto Micheletti a été placé au pouvoir par les militaires comme président intérimaire. Ce dernier a alors suspendu, toujours au nom de la constitution, cinq droits constitutionnels, soit : la liberté personnelle (article 69), la liberté d’expression (article 72), la liberté de mouvement (article 81), l’habeas corpus (article 84) et la liberté d’association (article 78)xii.
À l’occasion des élections qui ont eu lieu peu de temps après le coup, soit le 29 novembre 2009, malgré les droits suspendus, la répression et la censure des médias, Pepe Lobo Sosa, grand propriétaire agraire membre du conservateur Partido national, a été élu à la fonction présidentielle. Il est resté au pouvoir jusqu’en 2013, au moment où d’autres élections jugées frauduleuses ont amené au pouvoir Juan Orlando Hernández, surnommé JOH, issu de la même tendance politique. Cela dit, JOH a récemment dépassé le maximum de quatre ans, en entamant son deuxième mandat le 7 janvier 2018, grâce à la complicité de la même Cour suprême qui a condamné Mel Zelaya simplement pour sa volonté de convoquer une assemblée constitutionnelle. Salvador Nasralla, commentateur sportif devenu politicien, a formé l’Alliance de l’opposition contre la dictature (Alianza de Oposición contra la Dictatura). Cependant, lors des élections du 26 novembre 2017, alors que l’Alliance était en tête, la plateforme numérique des élections est « mystérieusement » tombée en panne. Au retour en service de la plateforme, JOH a pris le dessus pour finir en têtexiii. JOH aurait ainsi remporté par 0,5 % des voix, tout en bénéficiant de la bénédiction immédiate de Washingtonxiv et pendant que le Canada continuait de soutenir son régimexv.
Mel Zelaya a pu revenir au pays grâce à un accord signé en 2001. Il s’est manifestement radicalisé depuis sa mise à l’écart du pouvoir officielxvi. Il est maintenant à la tête du parti Libre (Partido de la Libertad y de la Refundación). La formation se revendique du chavismo et, comme coalition de gauche, regroupe des tendances qui vont de la sociale démocratie à la gauche radicalexvii. Dans tous les cas, elle ne cache pas ses objectifs en affirmant que « la révolution est inévitable au Honduras »xviii. En ce qui concerne les manifestations, Zelaya encourage carrément la formation de « commandos insurrectionnels »xix, c’est dire une meilleure organisation de la révolte pour renverser JOH. Même s’il est difficile de savoir si un tel niveau d’organisation existe en ce moment de facto dans les rues, l’émergence d’une potentielle guérilla urbaine n’est pas à exclure. Pepe Lobo, de son côté et non sans un certain opportunisme, profite du mécontentement pour créer un nouveau mouvement avec un nom féminisant à l’espagnol et au ton quelque peu revendicateur : Tod@s para el cambioxx. Ce mouvement initié par cette bête politique (Lobo veut dire « loup » en espagnol) risque peut-être de récupérer la révolte. Cela dépend de la manière dont les choses vont se poursuivre. Cela dit, il faut garder à l’esprit que ce dernier est tout aussi conservateur que JOH et que son mouvement ne rime pas à grand-chose d’autre qu’une tentative de se bâtir du capital politique. Après tout, il a été le premier président élu après le coup d’État, avec l’approbation de l’armée. Si la répression va en s’accroissant, et cela semble se produire, il y a malheureusement de fortes chances que beaucoup de dissident·e·s se déradicalisent et tentent de se débarrasser de JOH en se tournant vers un autre leader conservateur. Cela dit, il est tout aussi certain que d’autres se radicaliseront. Face à l’impasse et vu les conditions réunies, comme la perte de crédibilité de l’État et l’aura de légitimité de Zelaya, ancien président renversé avec lequel s’allient des personnalités qui ne sont pas a priori progressistes (comme Nasralla), il est possible de commencer à imaginer une révolution armée comme un réel espoir de sortir de la crise. Reste à voir le choix que les Hondurien·ne·s feront.
À l’intérieur du pays, les journaux restent plutôt laconiques en ce qui concerne la crise. Les articles traitant du sujet se retrouvent à la 20e page, après plusieurs pages de publicité pour des téléviseurs et autres électroménagers, et ce, même si, au loin, on entend des cris et on peut sentir l’odeur des gaz lacrymogènes. Ce n’est pas que les journaux soient contrôlés par l’État, mais dans un pays ou toute formation politique ou institution est subordonnée aux dynamiques du capital, à la « main invisible du marché »xxi, il n’est pas étonnant que les discours convergent. Heureusement, nous avons fait connaissance avec Jorge (nom fictif), ancien étudiant à l’UNAH, qui connaît encore bien la communauté estudiantine et qui a accepté de discuter avec nous. Nos entretiens ont vite pris l’allure de discussions amicales plutôt que d’entrevues formelles. Ce dernier, lorsque nous avons abordé le coup de 2009, a évoqué avec amertume les jours qui ont suivi, le couvre-feu qui obligeait à entreposer et à rationner l’eau et les vivres, la répression militaire, la violence. Il se souvient des élections qui ont mené JOH au pouvoir. La méthode d’achat de vote était bien simple : l’électeur·trice prenait discrètement une photo de son bulletin de vote et l’envoyait ensuite aux représentant·e·s du parti pour recevoir son paiement.
Au Honduras, m’explique-t-il, on milite le plus souvent pour un parti afin de gagner de l’argent, une question de survie. Les militant·e·s associé·e·s à un parti votent ou manifestent moyennant paiement. Aussi, lorsqu’un gouvernement arrive au pouvoir, tou·te· s les fonctionnaires du gouvernement précédent sont congédié·e·s afin d’être remplacé·e·s par des militant·e·s du parti. Jorge est bien conscient aussi des souffrances prolongées engendrées par les politiques d’ajustements structurels du régime après le coup et ultimement, avec Juan Orlando Hernández aux commandes, les grands propriétaires, les multinationales et l’agriculture d’exportation accablant l’économie. La menace de faillite de l’entreprise nationale Hondutel est un des symptômes récents de la libéralisationxxii. Si Jorge était un étudiant plein d’espoir avant le coup, il a dû abandonner les études il y a cinq ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Selon lui, il y a eu une alliance entre JOH, son parti et l’armée, cette dernière ayant depuis amassé beaucoup de pouvoir. Jorge semble toutefois désabusé, même par rapport à Mel et à ses plus récentes activités politiques, le croyant incapable de changer la situation. Nous l’avons accompagné avec sa famille aux alentours de la ville. Ils pensent aller en Espagne. Fuir est un leitmotiv au Honduras, comme si, avec le coup d’État, on s’en était pris même à l’espoir. En effet, près de 2600 Hondurien·ne·s ont demandé le statut de réfugié·e·s au gouvernement espagnol cette annéexxiii, et c’est sans compter celles et ceux qui tentent d’immigrer ailleurs, ou qui ont suivi la caravane migrantexxiv. La conjointe de Jorge me disait : « Le Honduras est très dangereux », dessinant, avec des gestes restreints de son petit index, une carte du Honduras dans le vide. Pendant que nous discutions, son fils jouait dans l’herbe sous le regard de soldats armés de fusils d’assaut états-uniens. Des hommes et des femmes d’un âge avancé vendaient des bonbons et des cigarettes dans les rues. Au Honduras, le syndicalisme est pratiquement inexistant. Le salaire minimum est de 11 000 lempiras par mois (environ 581 $ canadiens), encore que beaucoup peinent à le gagner et que cela ne suffit pas pour nourrir une famille, surtout au regard des prix qui montent sans relâche.
« Ce qu’il nous faut, c’est une guerre civile », affirme Jorge, du haut du Picacho, mont qui surplombe Tegucigalpa, juste à côté de la statue du Christ, réplique de celle qui surplombe Rio de Janeiro. Les gauches latino-américaines qui fleurissaient il y a près de dix ans sont presque toutes tombées une à une. Que reste-t-il des révolutions au Nicaragua et à Cuba? Est-ce là vraiment ce à quoi aspirent les Latino-Américain·e·s? Difficilement, et si subsiste chez Jorge cette soif de pureté qui caractérisait peut-être l’engouement pour la révolution culturelle en Chine lors des évènements de mai 1968 en France, avec cette volonté d’éradiquer l’humain capitaliste pour engendrer un humain nouveau, on pourrait s’attendre à de nouvelles désillusions. Cela dit, au diable Fukuyama! L’histoire n’est pas terminéexxv. Jorge, de son côté, n’est pas prêt à se résigner à l’état des choses actuelles, affirme-t-il, alors que le jour s’éteint sur la capitale et que les rues deviennent désertes, menaçantes et dangereuses.
En dépit des apparences, la contestation n’est pas totalement décentralisée. Les médecins tenteraient d’en prendre les rênes et le collège des médecins du Honduas (CMH) voulait ouvrir le dialogue avec l’ambassade des États-Unisxxvi, manifestement désabusé de JOH. Il devait y avoir une plateforme de dialogue le 18 juin, mais personne n’y croit plus, ou, comme l’a si bien dit Jorge, il ne pouvait s’agir que d’une tentative de règlement entre le gouvernement et le collège des médecins, en excluant le reste de la population. Ce n’est pas par hasard que, selon Jorge, la prise de possession de l’université par les professeur·e·s et les étudiant·e·s atteignait son apogée autour de la faculté de médecine. L’ambassade des États-Unis se trouve en plein centre-ville et revêt presque autant d’importance que l’État au Honduras, si on exclut qu’elle puisse en faire partie. Le Collège des pédagogues et le Collège des professeurs d’éducation supérieure tentent aussi de mener le balxxvii, même si un grand nombre d’étudiant·e·s en colère et d’autres groupes s’adonnent au vandalisme et au pillage.
Récemment, des pneus ont été enflammés par des étudiants devant l’ambassade de l’oncle Sam et, en réponse, cette dernière a annulé les entrevues pour les visas du 17 au 21 juin, comme pour châtier ses vilains enfants qui faisaient leur petite crisexxviii. Nul doute que les services de renseignements sont actifs. Enfin, avec l’arrestation du frère du président, Juan Antonio « Tony » Hernández, pour trafic de cocaïne aux États-Unis, on pourrait être prêt·e à croire que les choses sont sur le point de basculerxxix. Cependant, le contraire ne serait pas si surprenant non plus. JOH restera-t-il au pouvoir comme l’aura fait un certain Manuel Noriega au Panama? Le dictateur panaméen a été pendant longtemps un collaborateur de la CIA et a amassé des fortunes grâce à des activités liées au narcotrafic, ce sur quoi les États-Unis ont fermé les yeux jusqu’au moment fatidique, lorsque le dictateur est devenu un peu trop indépendant pour Washington, ce qui a mené à l’invasion de Panama en 1989xxx. À l’instar d’Hamid Karzai en Afghanistanxxxi, JOH serait-il un autre chef d’État gravitant autour des activités de la CIA et du trafic de drogues?
Le capital cherche toujours à produire de la valeur et des débouchés. La drogue est sans doute l’une des plus parfaites commodités, et ce, parce qu’elle crée naturellement et sans plus d’effort des débouchés. Est-il surprenant que des États valets du capital en Amérique latine y soient mêlés? À cet égard, selon le principe des services de renseignements de la « dénégation plausible », les agences impliquées maintiennent des apparences trompeuses, et profitent à la fois du beurre et de l’argent du beurre, c’est-à-dire des profits du trafic de drogues et des recettes de ventes d’armes effectuées pour lutter contre ce même trafic, sans compter le contrôle politique, la dérégularisation des marchés et la plus profonde imbrication des entreprises étrangèresxxxii. Oliver Northxxxiii? La Colombiexxxiv? Rien de nouveau à l’horizon. Souvenons-nous de la guerre du Vietnam, à mettre en parallèle avec le trafic de drogue qui a servi à la fois à financer le régime des « rebelles » du Vietnam du Sud tout en minant la révolte des populations afro-américaines en propageant l’héroïne dans leurs quartiersxxxv. La même stratégie a été mise en œuvre en Afghanistan pour financer la résistance contre l’invasion soviétiquexxxvi.
Le nom même des États-Unis d’Amérique sous-entend d’emblée, d’un point de vue idéologique, une mainmise sur le continent. On pourrait tout autant les appeler les États-Unis du monde. En parlant d’eux, Mao Tse Toung disait : « L’impérialisme est un tigre de papier »xxxvii. Aussi, Zhou Enlai, son ministre de l’intérieur, lorsqu’on lui a demandé, dans les années 1970, ce qu’il pensait des répercussions de la Révolution française, a répondu : « Il est un peu trop tôt pour le dire »xxxviii. Ainsi, tout porte à croire que « le tigre de papier » en question finira par pourrir ou par brûler, et que son allié du nord sera contraint de manger les restes de quelqu’un d’autre, ou mieux, de se métamorphoser radicalement. Enfin, pour le Honduras, l’avenir nous le dira.
CRÉDIT PHOTO : Alexandre Dubé-Belzile
iClifford Krauss, Inside Central America: Its People, Politics, and History, Summit Books, New York, 1991.
xiGeorge I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek». International Journal of Zizek Studies, volume 2, numéro 3, 2008.
xxvFrancis Fukuyama, The End of History and the Last Man, Free Press, New York, 1992. Note : Fukuyama est, en quelque sorte, le penseur par excellence du néolibéralisme, Il a parlé de la chute de l’Union soviétique comme la fin de l’histoire, c’est-à-dire le moment où il fallait se rendre à l’évidence que la démocratie libérale était le meilleur système.
xxvi « La plataforma se maintienne en las calles previo a instalar su diálogo », El Heraldo, 15 juin 2019, p.8
xxvii « Plataforma sigue en movilización », La Tribuna, 17 juin 2019, p.12
xxxEytan Gilboa, « The Panama Invasion Revisited: Lessons for the Use of Force in the Post Cold War Era», Political Science Quarterly, volum 110, numéro 4, p. 539. Récupéré sur : http://the-puzzle-palace.com/files/gilboa.htm (consulté le 24 juin 2019)
xxxii Peter Dale Scott, American War Machine: Deep Politics, the CIA Global Drug onnection, and the Road to Afghanistan, Rowman & Littlefield Publishers, Laham, Maryland, 2014.
xxxiii Gary Webb, Dark Alliance : The CIA, the Contras, and the Crack Cocaine Explosion, Seven Stories Press, New York, 1998.
Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord.
Notre rendez-vous était fixé au quartier général de la FARC (Force alternative révolutionnaire commune), le nouveau parti politique créé par un accord de paix historique signé en 2016 entre le gouvernement colombien et la plus ancienne guérilla d’Amérique latine, les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple (FARC EP).
Guérillera durant 34 ans et, pendant 24 ans, compagne de vie et de lutte de Manuel Marulanda Vélez, commandant en chef des FARC et l’un de ses fondateurs, Sandra Ramírez est actuellement sénatrice de la Colombie pour le nouveau parti politique des FARC jusqu’en 2022. Au cœur de son combat se trouve la place des femmes dans ce parti, mais aussi la lutte pour la distribution de la terre et pour la mise en œuvre de l’accord de paix signé à La Havane, à Cuba, il y a trois ans. Dans un va-et-vient entre la nostalgie de la montagne et les difficultés politiques qui surviennent quand on troque les armes pour le dialogue, Sandra Ramírez revient sur le chemin sinueux de l’engagement des guérilleras dans la politique de gauche en Colombie.
Condition féminine en temps de guerre
Issue d’une famille de 18 enfants dans le département de Santander, dans le nord-est de la Colombie1, Sandra Ramírez – Griselda Lobo Silva de son nom d’enfance – est entrée dans la guérilla des FARC-EP en 1982. Cette guérilla marxiste-léniniste s’est formée dans le sillon de plusieurs autres groupes insurgés de gauche en Amérique latine et s’est consolidée à Marquetalia, dans le département de Tolima, en 1964. Fondées par 46 hommes et deux femmes, les FARC-EP sont officiellement devenues une « armée du peuple » en 19822, favorisant l’entrée de plus en plus de femmes dans leurs rangs.
Ramírez joint alors les rangs, profitant de l’ouverture du groupe armé envers les femmes tandis que le pays traverse une crise politique importante. Selon elle, c’est à cette époque que les femmes ont pu assumer des responsabilités de plus en plus importantes au sein de l’organisation, notamment reliées à certaines spécialités essentielles à la tenue d’une armée, en tant qu’infirmières, docteures, instructrices, distributrices des vivres ou responsables des explosifs.
Elle explique que les femmes ont gagné de plus en plus de place dans la guérilla, à force de briser les stéréotypes qui les présentaient comme plus faibles physiquement. Elle reconnaît devoir beaucoup aux femmes camarades l’ayant précédée : c’est grâce à leur lutte qu’elles ont pu commencer à prendre les armes, ce qui fut selon elle un tournant significatif dans la guérilla.
Mais la sénatrice tempère : si la guérilla était un espace différent de la zone rurale de son enfance, il n’était pas exempt de machisme pour autant. De fait, si les femmes ont su prendre le pouvoir dans plusieurs domaines, en plus de participer activement au combat et atteindre une certaine forme d’égalité fonctionnelle, très peu d’entre elles ont eu accès au commandement : « Nous n’avons pas réussi à atteindre la haute direction. Plusieurs d’entre nous étions dans les cadres moyens, mais pas à l’échelon supérieur ; la seule qui a réussi à gravir cette étape, c’est Erika. » Erika Montero est effectivement la seule femme qui a fait partie de l’état-major central des FARC-EP, la plus haute instance de décision du groupe armé.
Prendre part à la guérilla signifie aussi faire l’expérience de plusieurs transformations personnelles et émotionnelles : l’entraînement physique, les premières expériences sexuelles et affectives dans le groupe, la conscientisation politique, les changements de valeurs individuelles vers des conceptions collectives du corps, de la lutte et de l’amitié. Ainsi, selon la sénatrice, une série de décisions prises en groupe, lors de débats, a finalement abouti à une résolution invoquant le caractère obligatoire de la contraception dans le groupe armé : « Nous n’avions pas le temps pour la lutte pour nos droits, parce que nous étions plongées dans une guerre. Mais on se préoccupait de notre condition, on voulait être prise en compte, c’était constant. Par exemple, quand je suis entrée, il n’y avait pas de serviettes hygiéniques, parce que la guerre et la guérilla, c’était une affaire d’hommes. […] Vous êtes une femme, vous êtes une guérillera ou vous êtes maman : on ne pouvait pas être les deux. Alors nous avons commencé à demander la contraception. »
Dans cette perspective, la maternité se dessinait comme une rupture de la militance puisque les combattant·e·s arrêtaient de mettre le collectif, l’objectif commun, au centre de leur priorité. Selon Ramírez, « les enfants attachent, amarrent. C’était un sacrifice trop grand de voir arriver nos compagnes tristes au campement parce qu’elles venaient de laisser leurs enfants. Ce fut une des raisons qui nous a poussé·e·s vers la planification des naissances. » Elle explique que la guérilla, c’est « armer notre tête, c’est se conscientiser, comprendre que l’arme est la défense de ma vie, mais aussi ce par quoi je me suis conscientisée, pour ce collectif autour de moi ».
Dans son récit, elle parle d’elle en tant que femme. Elle relate avec nostalgie des moments passés aux côtés du camarade Marulanda : lorsque je lui demande quel est le plus beau moment de sa vie, elle détourne le regard pour la seule fois de l’entretien, comme pour mieux se remémorer. « Le plus beau moment, ce fut quand j’ai connu le camarade Marulanda, c’est un moment que je n’oublierai jamais, ce moment, et tout ce que j’ai partagé avec lui. » Durant ses années de combat, Ramírez a vécu le décès de Marulanda ; elle affirme cependant, dans un autre entretien à la revue Semana, qu’après cet événement, « sa vie a continué comme une combattante de plus, accomplissant les tâches. Dans la guérilla, on ne porte pas le deuil, on ne s’habille pas en noir3. »
La sénatrice reconnaît qu’elle a vécu des épreuves très difficiles, qu’elle a confronté la mort. Cependant, ce qu’elle retient et réaffirme très fort durant l’entretien, ce sont ses apprentissages, ou plutôt ce désir profond de ne pas laisser les politiques du gouvernement actuel annihiler l’identité que les guérilleros et guérilleras ont construite au fil de leur expérience militante. Pour Ramírez, l’histoire de la guérilla n’est pas seulement un récit de guerre, mais aussi « d’amour collectif ».
Après l’accord de paix, le ressac
Le fait que Ramírez ait pu faire son entrée en politique comme sénatrice est le résultat de plusieurs années de négociations entre le gouvernement colombien et les FARC-EP, de 2011 à 2016. Bien que divers groupes armés insurgés et paramilitaires demeurent actifs en Colombie, ces négociations historiques, soutenues par la communauté internationale, ont mis fin à un conflit armé de plus de 60 ans entre les deux parties. Aujourd’hui pourtant, l’accord de paix vacille et tarde à garantir la mise en place des commissions de vérité et de justice restauratrice garanties par l’accord.
L’élection du gouvernement de droite d’Iván Duque en août 2018 a eu de fortes conséquences sur la mise en œuvre de l’accord de paix. Concrètement, les processus reliés à la Juridiction spéciale pour la paix – la justice restauratrice censée être mise en place suivant l’accord signé en 2016 pour juger tous les acteurs et actrices du conflit – ont été ralentis ou complètement bloqués. De plus, le processus de réinsertion des femmes et des hommes qui ont combattu au sein des FARC-EP laisse entrevoir un bilan mitigé, voire boiteux : pour la sénatrice, « la réinsertion individuelle que veut nous imposer le gouvernement, c’est pour nous désarticuler, pour nous enlever cette identité [guerrillera] ».
Ramírez rappelle qu’un accord de paix ne doit pas dépendre du gouvernement en place. Or, le gouvernement de Duque a complètement délaissé les engagements pris par son prédécesseur, Juan Manuel Santos. Selon elle, plusieurs éléments expliquent le ressac que vit actuellement la Colombie. Premièrement, un des problèmes principaux est le manque de terres pour les ex-guérilleros et ex-guérilleras : l’un des points de négociation les plus importants était la nécessité d’une réforme agraire, qui n’est pourtant toujours pas mise en œuvre. Deuxièmement, et en dépit du soutien international et de l’ONU, le gouvernement ne protège pas les zones de réinsertion4 où les farianas et farianos5 préparent leur retour à la vie civile. En effet, le gouvernement menace constamment de faire disparaître ces espaces malgré l’investissement considérable en temps et en argent qu’ils ont nécessité. « Il faut trouver un moyen d’assurer la persistance des zones de réinsertion, chercher l’appui et la solidarité des Nations unies », affirme la sénatrice. Troisièmement, l’aspect économique est aussi criant, avec plusieurs personnes qui ont dû sortir des territoires réservés aux ex-combattant·e·s pour des questions de survie. Finalement, la sénatrice souligne que la santé, incluant la santé sexuelle et reproductive, est très précaire pour les populations d’ex-combattant·e·s, ainsi que dans tout le pays. Elle affirme même que la situation actuelle est contraire à ce que les combattant·e·s étaient habitué·e·s de vivre lorsqu’ils et elles étaient mobilisé·e·s : « Dans les campements, la santé était prioritaire […] ça été l’un des chocs que nous avons eus avec cette société », confie-t-elle.
En définitive, les femmes et les hommes qui ont déposé les armes vivent de multiples formes d’insécurité : insécurité alimentaire, juridique, physique, politique. Mais surtout, ces insécurités se vivent dans un contexte où être défenseur·e des droits humains en Colombie est de plus en plus dangereux. Plusieurs centaines de personnes ont été assassinées depuis 2016 pour leurs prises de position politiques face à un État qui ne fait que trop peu pour démanteler les groupes paramilitaires.
Le « féminisme insurgé »
Même si l’accord de paix est chancelant, il n’en demeure pas moins qu’il a été un terreau fertile de dialogue et d’échange pour les combattantes des FARC, les farianas comme elles se désignent elles-mêmes. De fait, selon la sociologue Camille Boutron, l’accord de paix représente un précédent historique pour l’inclusion de la perspective de genre en matière de résolution de conflit armé, fournissant un espace « stratégique pour les ex-guerrières des FARC dans le cadre de leur reconversion politique6 ».
Selon Ramírez, la politique de genre n’a pas été une priorité dans la guérilla. De fait, la catégorie d’organisation du social s’est plutôt centrée sur la classe, soit les inégalités économiques, qui sont un des facteurs ayant poussé le soulèvement armé des FARC-EP. Or, la volonté constante d’égalité avec les hommes a poussé les femmes des FARC-EP à revendiquer de plus en plus d’espace. Le tournant s’est opéré lors des dialogues de La Havane, où les farianas ont rencontré des groupes de femmes et des collectifs féministes. C’est aussi durant ces négociations qu’a été constituée la sous-commission sur le genre pour interroger la place de cette catégorie dans la réconciliation post-conflit.
Petit à petit, notamment grâce à l’activisme de certaines farianas comme Victoria Sandino – également sénatrice – le féminisme fariano ou féminisme insurgé (feminismo insurgente) s’est présenté comme une politique en évolution, basée sur les expériences des ex-combattantes et leur travail avec les masses. Selon Ramírez, l’élaboration du féminisme insurgé est en cours à l’intérieur du parti, ce qui permettra de créer des protocoles pour accompagner les femmes des FARC, notamment dans leur réinsertion à la vie civile, mais aussi pour « porter leur politique de genre à la société ». Dans la Thèse de la femme et de genre du parti politique, le féminisme insurgé a un « caractère émancipatoire », basé sur la nécessité de la « redistribution de la richesse » et de la « lutte des classes ». Il s’agit d’un féminisme qui cherche à contribuer aux luttes féministes à partir des expériences vécues durant les 53 années de la lutte dans la guérilla. L’idée est d’articuler les différentes initiatives des farianas, notamment à travers ce qui est encore un projet, l’Asofarianas, une association nationale d’ex-combattantes. Cependant, selon la sénatrice, il ne faut pas oublier que les défis demeurent énormes : « Je ne culpabilise pas les femmes ni même les hommes. Nous venons d’une culture qui ne nous a pas permis davantage. Notre développement culturel nous a vraiment fait croire que notre tâche, c’était la cuisine, le foyer, et nous pensions que nous seules pouvions le faire […] le défi est donc de se proposer un nord, mais pas le nord des hommes, non, non, non. Notre nord comme femmes, comme êtres humains, en défense de notre territoire ».
Pour autant, se donner un horizon n’est pas une tâche facile. Pour Ramírez, le « retour à la vie civile » est une épreuve. La transition vers le politique sans les armes est complexe dans un contexte où le gouvernement pose de sérieux obstacles pour la réinsertion des combattant·e·s. Les problèmes à ce sujet ont aussi créé des obstacles pour les femmes dans les territoires où elles sont confrontées à de nouvelles réalités socioéconomiques qu’elles ne connaissaient pas : « Elles sont en train de se couper de cette belle expérience que nous avions vécue, d’être maîtresses de leurs pensées, de leur nord, de leur territoire, de leur corps, de leurs décisions. Nous sommes un peu revenues en arrière. »
Le féminisme insurgé cherche à contribuer aux luttes féministes à partir des expériences vécues durant les 53 ans de la guérilla.
Ainsi, le « féminisme insurgé » est une proposition pour dépasser cette réassignation à des rôles traditionnels. Pour ce faire, Ramírez affirme que le parti FARC a deux tâches spécifiques envers les femmes. Comme la société que réintègrent les farianas est toujours « la même », patriarcale, il est important de revenir au concept de préparation permanente, et donc d’éducation populaire autant pour les femmes que pour les hommes. De plus, l’une des plus grandes stratégies du parti à cet égard doit se construire autour de l’importance d’articuler les différentes actions des farianas : « Comment s’assurer qu’elles n’oublient pas comment s’organiser, comment diriger, être leader. Il ne faut pas oublier l’expérience vécue dans la guérilla, sinon la potentialiser. »
En somme, pour Sandra Ramírez, la lutte pour la réinsertion des farianas à la société civile doit passer par la concrétisation de l’accord de paix, c’est-à-dire par un processus de réinsertion collectif qui ne ramènera pas les femmes dans une sphère privée où elles occuperaient le même rôle qu’elles avaient avant d’entrer dans la guérilla. En dépit du fait que la politique est toujours plus une affaire d’hommes que de femmes en Colombie, les farianas, dans tout le territoire colombien, s’impliquent dans les conseils de village et dans le parti politique. « Pour moi, de penser que les muchachas que je connais sont aux premières lignes de la lutte politique, c’est très significatif. Quand je pense à cela, je me revitalise, je me remplis d’énergie. »
Le féminisme fariano est le produit des négociations de La Havane, mais surtout de la rencontre entre plusieurs groupes féministes de défense des droits des femmes et de femmes des milieux universitaires. Confronté aux aléas de la mise en œuvre du processus de paix, il est une proposition politique en pleine construction qui tente de s’engager sur les fronts de l’anticapitalisme, de l’antipatriarcat ainsi que de l’antiracisme. C’est un féminisme qui met sur la table des enjeux politiques à la fois des féminismes et de la gauche ; une forme d’engagement à partir de l’expérience des femmes ex-combattantes qui ont décidé d’utiliser la parole comme arme de lutte collective.
CRÉDIT PHOTO : Service de presse de la sénatrice Sandra Ramírez
1. Fernando Millán Cruz, Con ojos de mujer : relatos en medio de la guerra , Bogotá, Penguin Random House, 2019, p. 21.