par Adèle Surprenant | Nov 4, 2020 | Environnement, Québec
Autrefois prise pour acquis, l’eau douce est aujourd’hui considérée comme une ressource précieuse et limitée. Le territoire du Québec compte à lui seul 4 500 rivières et plus de 500 000 lacs1, dont la gouvernance repose sur une gestion intégrée des ressources en eau (GIRE)2. Plus de quinze ans après son adoption, quel regard peut-on poser sur le modèle québécois de gouvernance des cours d’eau?
Un cinquième des ressources en eau douce de la planète se trouvent en territoire canadien3. La quantité n’est cependant pas synonyme de qualité, qui est jugée médiocre dans les zones les plus densément peuplées du Québec4. Cette tendance ne risque pas de s’inverser, en raison des conséquences des changements climatiques. La baisse envisagée de 20 % du débit du fleuve Saint-Laurent d’ici 2055 ou encore la contamination des eaux par des produits de plus en plus difficiles à détecter5 compte au nombre des facteurs qui pourraient dégrader la qualité des cours d’eau, dont dépendent des secteurs entiers de l’économie québécoise.
Le diagnostic est clair : les cours d’eau sont malades, et les sources de ce mal sont multiples. L’industrie manufacturière, l’agriculture et l’élevage ne sont pas les seuls secteurs à polluer. En 2019, des eaux usées ont été rejetées 57 231 fois dans les rivières du Québec, selon la Fondation Rivières6. Les 870 stations d’épuration et les 4 684 ouvrages de surverses — des chambres souterraines permettant d’acheminer les eaux usées vers les égouts et les cours d’eau — sont insuffisants, voire désuets. Certaines municipalités enregistrent plus de 3 000 déversements annuellement, comme ce fut le cas de la capitale nationale l’an dernier7. La quantité d’eaux usées qui se retrouve dans les rivières est difficile à répertorier, puisque les données sont compliquées à récolter et que certaines municipalités ne fournissent pas d’informations sur les déversements, en dépit d’une loi qui les contraint à le faire depuis janvier 20168.
La collecte de données est un des piliers de la Conférence internationale sur l’eau et l’environnement de Dublin (1992), durant laquelle ont été dégagés les principes fondamentaux de la Politique nationale de l’eau du Québec (PNE), en vigueur depuis 20029.
Un modèle particulier
Au Québec, la gouvernance de l’eau est mise en oeuvre selon la division territoriale en quarante bassins versants, une « unité spatiale délimitée par la ligne de partage des eaux et dans laquelle toutes les eaux de surface sont drainées vers un même cours d’eau jusqu’à son embouchure10 ». Chacune de ces divisions administratives est prise en charge par « des organismes à but non lucratif qui sont mandatés par le gouvernement du Québec pour gérer des projets à l’échelle des bassins versants », explique à L’Esprit libre Anthoni Barbe, chargé des communications pour l’Organisme de bassin versant de la baie Missisquoi (OBVBM).
« Notre mandat principal, c’est d’élaborer un plan directeur, poursuit-il, c’est-à-dire une sorte de gros rapport qui évalue tout ce qui a été fait au niveau scientifique pour dresser le portrait le plus complet du territoire » afin de cibler les enjeux spécifiques au milieu hydrique concerné et de pouvoir y répondre. Les problèmes vont de la pollution des cours d’eau à la destruction d’habitats, en passant par les catastrophes naturelles comme les inondations.
Jusqu’à l’adoption de la PNE, les autorités québécoises priorisaient une approche sectorielle, communiquant isolément avec chaque acteur du milieu. Individuels ou collectifs, ces acteurs sont nombreux et variés. Les municipalités, les municipalités régionales de comté (MRC), les entreprises industrielles, les agriculteur·trice·s, etc. : tous et toutes sont amené·e·s à collaborer au sein d’institutions non coercitives basées sur la recherche du consensus. « L’idée étant que, dès lors qu’il y a concertation et qu’on trouve un consensus, ça va être difficile ensuite pour les acteurs de se retirer et de ne pas appliquer ce qui a été convenu », nous renseigne le professeur de géographie à l’Université Laval, Frédéric Lasserre.
« Sur papier, ça fait des projets excellents », affirme le spécialiste de la géopolitique de l’eau en entrevue téléphonique. « Dans la pratique, évidemment, ça ne marche pas toujours comme en théorie », met-il en garde, affirmant qu’il peut parfois être difficile d’intéresser les acteurs·trice·s concerné·e·s à la problématique et aux mécanismes de gestions auxquels ils sont supposés prendre part.
Limites et perspectives
En matière de gestion des cours d’eau et de réduction de la pollution, rien ne contraint les acteurs et actrices à mettre la main à la pâte. Les OBV « ont une carotte, mais elles n’ont pas beaucoup de bâtons », dit M. Lasserre, délaissant la métaphore pour donner l’exemple concret de la Côte-Nord, où « l’industrie minière dans son ensemble estime effectivement que c’est dans l’intérêt de ses membres de participer au processus de gouvernance [de l’eau], ne serait-ce qu’en terme d’image, de relations publiques. Mais, dans la pratique, il y a beaucoup d’entreprises minières sur la Côte-Nord qui font de l’absentéisme et ne participent pas beaucoup au processus de concertation et de consultation », regrette-t-il. La principale limite du système québécois se loge précisément, selon lui, dans le fait que « s’il n’y a pas de bonne volonté […], on ne peut pas amener les acteurs [et actrices] à participer à ce processus ».
Un des cinq membres d’une équipe en charge de cours d’eau aussi importants que le lac Champlain ou la rivière Richelieu, M. Barbe dénonce le manque d’effectif et de moyens économiques dont bénéficient les OBV pour remplir leur mission. Plus de quinze ans après leur création, certains OBV n’ont pas encore rendu leur plan directeur au ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC)11 auquel ils sont redevables.
Le professeur attribue quant à lui une partie de ces blocages aux luttes de pouvoir entre les différents acteurs et actrices. « Il y a concurrence entre les modèles de l’OBV et les modes de gestion que préconisent les MRC », explique-t-il, ajoutant que certaines municipalités se sentent également mal représentées au sein du système qui régit actuellement la gouvernance de l’eau.
« Ce système produit également des réussites », rassure M. Barbe, qui nous renseigne sur les initiatives menées par l’Union des producteurs agricoles (UPA) pour encourager les producteur·trice·s à « favoriser certains types de culture », dit-il. L’UPA a d’ailleurs un site internet dédié à la promotion des bandes riveraines, une pratique qui présente des bénéfices considérables pour lutter contre l’érosion des sols et la pollution des cours d’eau12. Dans un des publireportages accessibles sur leur site, on peut lire le témoignage de Marcel Loiselle : « La plupart des gens qui n’ont pas de bandes riveraines cultivent très près du cours d’eau pour aller chercher le maximum de leur terre. Selon moi, poursuit-il, ce n’est pas une bonne idée. On le voit chez certains de nos voisins [et voisines] qui ont encore des problèmes d’érosion. Nous, on voit que les bandes riveraines valent l’investissement! », s’exclame le copropriétaire d’une ferme laitière à Saint-Marc-sur-Richelieu, en Montérégie13.
Micropolluants, augmentation de la pollution diffuse d’origine agricole, évasement ou présence d’espèces envahissantes… Même si de nouvelles menaces pour les milieux hydriques continuent d’émerger et d’autres, de se perpétuer, « il y a eu des progrès », estime M. Lasserre. « La pollution d’origine industrielle a beaucoup diminué, par exemple. Quand j’étais petit, le Saint-Laurent n’avait pas la même couleur qu’aujourd’hui », se souvient-il.
Face aux limites du modèle actuel, faudrait-il revenir à une approche sectorielle? Une question à laquelle il est dur de répondre autrement qu’en émettant des hypothèses. « Moi, je pense que les deux [modèles] sont compatibles, croit Frédéric Lasserre. On peut très bien envisager une approche gouvernementale par le biais de la réglementation et des normes, tout en favorisant aussi un dialogue à l’échelle locale, régionale. »
De son côté, Anthoni Barbe défend le modèle des OBV : « puisque tout est interconnecté, affirme-t-il en référence au gigantesque réseau de cours d’eau qui se déploie sur le territoire du Québec, c’est dur d’aborder ces enjeux-là au niveau d’une seule municipalité ou d’une seule MRC. Ça prend une synergie d’acteurs [et d’actrices], de volonté [et] de pression citoyenne » pour assurer aux ressources québécoises, canadiennes et mondiales en or bleu, un avenir doré.
1 Husk, John et Antoine Verville. 23 août 2020. « L’eau comme levier de prospérité pour nos régions » dans Radio-Canada. [En ligne]. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-08-23/l-eau-comme-levier-de-prosperite-pour-nos-regions.php (page consultée le 11 octobre 2020)
2 Commissaire au développement durable. Juin 2020. Conservation des ressources en eau. [En ligne]. https://www.vgq.qc.ca/Fichiers/Publications/rapport-cdd/164/cdd_tome-juin2020_ch03_web.pdf (page consultée le 12 octobre 2020)
3 WWF.En santé, l’eau douce au Canada? [En ligne]. https://watershedreports.wwf.ca/fr/?_ga=2.79638611.67169963.1602245684-323381826.1602245684#intro (page consultée le 11 octobre 2020)
4 Brun, Alexandre. 1er juillet 2009. « L’approche par bassin versant : le cas du Québec » dans Policyoptions. [En ligne]. https://policyoptions.irpp.org/fr/magazines/canadas-water-challenges/lapproche-par-bassin-versant-le-cas-du-quebec/ (page consultée le 9 octobre 2020)
5 Marcotte-Latulippe, Isabelle et Catherine Trudelle. Eau Québec, quel avenir pour l’or bleu? [En ligne]. https://www.usherbrooke.ca/droit/fileadmin/sites/droit/documents/RDUS/volume_42/42-3-Latulippe-Trudelle.pdf (page consultée le 10 octobre 2020)
6 Fondation Rivières. [En ligne]. https://fondationrivieres.org/ (page consultée le 12 octobre 2020)
7 Ibid.
8 Ibid.
9 Brun, op.cit.
10 Ibid.
11 Commissaire au développement durable, op.cit.
12 Union des producteurs agricoles (UPA). Mythes et réalité de la bande riveraine. [En ligne]. https://www.bandesriveraines.quebec/ (page consultée le 12 octobre 2020)
13Ibid.
par Laurence Brière | Nov 20, 2019 | Environnement, Idées
Le cas « Trans Mountain »
Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes.
Aborder le thème de « la diversité dans nos vies au quotidien » m’amène à traiter d’un important sujet dont nous entendons parler jour après jour, à savoir l’état de notre environnement. Difficile de passer une journée sans participer à une discussion, entendre une entrevue, lire une nouvelle, partager une publication Facebook, apercevoir une annonce d’évènement qui ne concerne une dimension ou une autre de la crise socio-écologique actuelle. Or ces espaces exposent-ils une diversité de manières de concevoir les enjeux socio-écologiques et les pistes d’action? Oui… et non. En fait, cela dépend logiquement des créneaux de diffusion et de médiation auxquels on se retrouve exposé·e et des réseaux auxquels on participe. Car si la diversité des rapports à la crise socio-écologique est bien réelle et qu’elle peut effectivement être appréciée en fréquentant différents interstices, il demeure que le discours ambiant sur l’état de l’environnement a vite fait d’aplanir cette diversité.
Mais d’abord, pourquoi souhaiter cette diversité si c’est plutôt le consensus qui, nous répète-t-on, devrait être atteint pour faire converger les forces vives vers une action qui permette la sortie de crise? En fait, sur ce point, prendre acte de la diversité des visions et des possibilités vécues et imaginées nous amène justement à voir que le leitmotiv du discours politico-économique dominant face à la crise, « concilier environnement et économie », nous enfonce toujours davantage dans cette dernière. Ainsi, se rallier toutes et tous derrière la vision d’« une croissance économique forte et verte » n’aurait aucun sens; nous courrions alors ensemble à notre perte.
Ensuite, la diversité est biologiquement et culturellement porteuse de résilience, un ingrédient dont nous avons bien besoin en ce temps de crise. S’ouvrir sur la diversité des rapports à l’état de l’environnement nous permet également de prendre connaissance de la multitude de manières dont les personnes et les communautés se relient à leur milieu de vie, à leur territoire et aux autres vivants qui y cohabitent. Souligner cette diversité de liens amène finalement à rendre visibles les diverses formes d’injustice suscitées par l’ignorance volontaire des visions, des besoins et des projections liés à ces différents modes de relations[i]. La complexité éco-socio-systémique et la diversité bioculturelle sous-jacente ont historiquement donné lieu à une diversité d’ontologies[ii]. Toutefois, la mondialisation et son moteur, le néolibéralisme, provoquent un aplanissement de ce kaléidoscope. L’espace public souffre de ce rouleau compresseur et moins nous sommes exposé·e·s à la diversité, plus nos imaginaires, notre capacité à penser les situations critiques et les pistes de sortie, s’en trouvent limités.
Les controverses socio-écologiques qui se déploient dans l’espace public laissent apercevoir cette diversité malmenée. Il faut en fait s’aventurer en dehors des canaux de diffusion centraux, en dehors des espaces de consultations publiques – trop souvent cadrés sur des questions techniques et des impératifs économiques –, pour mieux l’observer et la saisir. Il s’agit d’apprendre à découvrir et à comprendre cette diversité, pour contribuer à la valoriser.
Le cas Trans Mountain
Pour cela, la controverse actuelle concernant l’oléoduc Trans Mountain est édifiante. Construit dans les années 1950, il sert à transporter le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta jusqu’aux rives de l’océan Pacifique (en Colombie-Britannique), où il est transbordé sur des cargos à destination de l’étranger. L’entreprise Kinder Morgan, qui était jusqu’à l’été dernier propriétaire du pipeline, en projetait l’expansion. L’objectif de la multinationale était de tripler la capacité de l’oléoduc[iii] afin de répondre à la croissance de l’industrie albertaine des sables bitumineux[iv].
Nombre d’acteurs et actrices politiques ont manifesté haut et fort leur désaccord face à ce projet qui menace l’intégrité des écosystèmes terrestres et marins. L’expansion de Trans Mountain pose des risques sanitaires majeurs et se trouve en totale contradiction avec l’effort international de réduction des émissions de gaz à effet de serre, conventionné dans l’Accord de Paris en 2015.
Le gouvernement britanno-colombien, appuyé par de nombreuses municipalités, Premières Nations et ONG, s’est fortement opposé au projet, alors que le gouvernement albertain le défend bec et ongles. La première ministre de l’Alberta a même menacé le gouvernement britanno-colombien de sanctions économiques devant son refus d’obtempérer. Une certaine proportion des Premières Nations dont les territoires sont concernés immédiatement par le projet a plutôt choisi de l’appuyer, comme l’ont fait les communautés allochtones albertaines pouvant vraisemblablement en tirer d’importants bénéfices.
Dans ce paysage politique tendu, le gouvernement fédéral s’est aussi fait grand défenseur du projet de la multinationale, allant jusqu’à racheter le pipeline à l’entreprise lorsque les actionnaires de cette dernière ont jugé que l’expansion de Trans Mountain représentait dorénavant un risque économique trop grand pour aller de l’avant. C’est ainsi que depuis août 2018, les Canadiens et Canadiennes sont devenu·e·s propriétaires d’un pipeline vieux de 65 ans au coût de 4,5 milliards de dollars, achat lié à une promesse d’expansion qui mènerait la somme totale de fonds publics investis dans le projet à au moins 7,4 milliards de dollars[v].
Le 30 août 2018, la Cour d’appel fédérale – à la suite d’une requête de révision judiciaire déposée par un regroupement de Premières Nations, les Villes de Vancouver et Burnaby et deux ONG – a mis un frein au projet d’expansion pour cause de consultations publiques et d’études d’impact insuffisantes[vi]. Ayant décidé de ne pas contester la décision, le gouvernement canadien a maintenant l’obligation de procéder à une consultation « significative » des Premières Nations concernées par le projet[vii] et à une étude d’impact portant sur les effets de l’augmentation du transport maritime lié à l’expansion sur l’écosystème marin côtier, via l’Office national de l’énergie (ONE)[viii]. Ce même organisme – officiellement indépendant, mais dans les faits particulièrement proche de l’industrie – avait choisi de ne pas tenir compte de cette dimension du projet dans son étude d’impact initiale. Le gouvernement libéral a amorcé les démarches en ce sens, mais soutient déjà que l’expansion adviendra en bout de ligne[ix]. Il est dès lors permis de douter de la valeur du processus à venir, qui apparaît profondément superficiel avant même d’avoir commencé.
Maintenant que le cas « Trans Mountain » a été brièvement décrit, penchons-nous sur la manière dont s’y révèle la diversité des rapports à la crise socio-écologique. Comment les personnes et les groupes concernés semblent-ils se représenter les enjeux en question? L’observation attentive de cette controverse[x] m’a amenée à dégager une typologie initiale composée de huit postures. Ces manières d’aborder la crise ne sont pas mutuellement exclusives, c’est-à-dire que plus d’un type peuvent coexister chez une même personne ou un même acteur social, au même moment ou au fil du temps.
Une posture économiciste
Notons d’abord une posture économiciste. Dans cette perspective, l’environnement est la source des possibilités de développement économique et le lieu d’actualisation de ces ambitions d’affaires. Le territoire y est un espace d’opportunités à créer et à saisir – à claimer – sans rien attendre, sinon les conditions économiques favorables au projet de développement économique tant convoité. Selon cette vision économiciste, le développement ne pourrait advenir sans exploitation des ressources environnementales et, en retour, une économie forte serait requise pour avoir les moyens de préserver l’environnement.
Or, on demeure sciemment aveugle à la conséquence la plus élémentaire d’une économie fondée sur une perspective de croissance soutenue (infinie) dans le contexte d’une planète finie. Quel environnement reste-t-il après le passage d’un mégaprojet économique qui le laisse toujours plus hypothéqué, réduit, confiné, dégradé? Il y a à chaque fois beaucoup moins à préserver et les ressources économiques générées par l’exploitation ne peuvent plus grand-chose face aux dommages irréversibles causés.
La posture économiciste, éminemment court-termiste, repose donc sur les théories mythiques de l’économie orthodoxe, pourtant brillamment déconstruites par nombre d’analystes[xi] sur nombre de tribunes depuis plus de cinquante ans. Suivant cette vision de la crise environnementale, qui m’apparait être la plus déconnectée de la réalité, le monde serait tel qu’il est écrit dans les livres d’économie du XIXe siècle. Les acteurs de la controverse Trans Mountain s’inscrivant dans cette représentation sont notamment le gouvernement fédéral, le gouvernement albertain, les entreprises et lobbies pétroliers et les institutions financières appuyant le projet.
Une posture parcellisante
Corollaire de la posture économiciste, la posture parcellisante fragmente les enjeux socio-écologiques tout en promouvant une économie globalisée. Selon cette perspective, on élude les principes physiques élémentaires de la dynamique des fluides et des gaz lorsque vient le temps d’analyser les risques écologiques associés à un projet de développement, mais on envisage les échanges commerciaux et financiers à la manière de flux « organiques » que les frontières devraient contraindre le moins possible.
C’est depuis une telle posture que l’ONE en vient à évaluer les impacts environnementaux d’un pipeline sur son unique tracé, sans tenir compte du bassin versant concerné ni des conséquences écosystémiques globales et à long terme de l’implantation d’une telle infrastructure et sans considérer l’augmentation substantielle de la production de pétrole rendue possible par une nouvelle voie de transport. Suivant la même logique de segmentation, la Loi sur l’Office national de l’énergie laisse aux commissaires de l’Office la liberté de décider des personnes qui peuvent être entendues lors d’une audience publique sur un projet de pipeline :
« […] l’Office étudie les observations de toute personne qu’il estime directement touchée […] et peut étudier les observations de toute personne qui, selon lui, possède des renseignements pertinents et une expertise appropriée. La décision de l’Office d’étudier ou non une observation est définitive[xii]. »
Les émissions de gaz à effets de serre relatives à la production et à l’utilisation du pétrole transporté par pipeline concernent pourtant tous les Canadiens et les Canadiennes. De même que les risques de contamination des bassins versants traversés par un tracé de pipeline. Ils et elles devraient donc tou·te·s pouvoir participer aux audiences publiques de l’Office national de l’énergie.
Une posture conformiste
Une posture conformiste, étroitement liée à la représentation économiciste, est aussi observée dans le débat entourant le projet de pipeline. Ce rapport à la crise donne puissance à la vision précédente; il représente la force d’inertie que les acteurs précédemment cités arrivent à générer dans la société, jouant sur les désirs et les peurs. Dans un rapport conformiste à la crise environnementale, une grande proportion de la population voit le monde tel que le discours dominant le présente. Des valeurs fortes de sécurité, de conservatisme et de réussite ou d’approbation sociale consolident cette posture. Si toute la charge d’argumentation (scientifique, éthique, citoyenne) contre l’expansion du pipeline n’est pas arrivée à faire arrêter le projet et à entrainer une profonde remise en question du modèle énergétique sous-jacent, c’est bien parce que la grande majorité de la population consent passivement – et plus ou moins consciemment – à ce qu’il aille de l’avant.
Un rapport désenchanté à la crise s’observe aussi autour de nous, dans nos familles, nos milieux de travail, sur les réseaux sociaux. Absents du débat, les porteurs de cette représentation ne croient pas ou plus en leur pouvoir d’agir, à leur prise sur le monde ni à la force du nombre. Ce cynisme n’est pas étranger à l’accaparement toujours plus grand des ressources et des pouvoirs par les plus privilégié·e·s. Il est aussi lié à la multiplication des consultations promue par le modèle de « gouvernance » néolibéral, où la participation citoyenne est trop souvent instrumentalisée au profit de la décision déjà prise en amont par les responsables[xiii] . La nouvelle consultation des Premières Nations et la nouvelle étude d’impact qui s’amorcent dans le dossier Trans Mountain – alors que le gouvernement a déjà signifié qu’il irait de l’avant à l’issue de ces démarche – est de nature à renforcer ce désenchantement.
Parmi les absents du débat, il y a aussi tous ceux et celles qui n’ont – ou ne se sentent – tout simplement pas la possibilité d’y être. Dans un rapport pressurisé à la crise, on ne peut intervenir dans l’espace public, car on n’a pas la disponibilité pour le faire. Les impératifs d’une vie familiale et de travail vécues au rythme accéléré de notre société occidentale font qu’une trop grande partie de la population reste dans le silence malgré un intérêt certain pour les enjeux socio-écologiques. Ce n’est pas le manque de sensibilité ni le manque d’information qui posent problème ici, ce sont les conditions d’existence engendrées par le système politico-économique en place (semaines surchargées, isolement, pressions à la performance, etc.); le temps fait défaut, d’autres préoccupations se hissent en haut de la liste des priorités. Le manque de préparation à l’engagement politique et les enjeux d’accès aux espaces démocratiques et d’expression publique sont aussi en cause.
Une posture dépolitisée
Une autre position que l’on peut identifier concerne un rapport volontaire, mais dépolitisé à la crise. Selon cette perspective, l’action la plus directe, accessible et efficace qui puisse être réalisée en tant qu’individu concerne l’écoconsommation, les « petits gestes » du quotidien. Devant la complexité du système à l’origine de la crise environnementale, on recherche des prises pouvant procurer un certain sentiment de contrôle et on trouve en son pouvoir d’achat– si réel pouvoir il y a – un levier.
On évitera donc de soutenir l’industrie des sables bitumineux en réduisant par exemple sa consommation de pétrole et de produits dérivés (les plastiques en particulier). On mangera le plus possible local pour réduire le transport des aliments, on se déplacera à pied, à vélo, en transport collectif ou en faisant du covoiturage, on évitera d’acheter des produits emballés dans le plastique, etc. Si tous ces écogestes sont bien pertinents et nécessaires (j’insiste), il demeure qu’ils sont faits isolément et qu’ils ne peuvent donc à eux seuls, même tous amalgamés, susciter des transformations sociales substantielles.
Car l’injonction aux écogestes – qui convient si bien aux tenants du néolibéralisme tant elle s’accommode du modèle politico-économique en place – associe erronément citoyenneté et consommation. En effet, l’action citoyenne relève d’une manifestation (oratoire, symbolique, artistique, etc. souvent organisée et collective) dans l’espace public à propos d’un enjeu de société. Alors que le geste de consommation, même « écolo », concerne la sphère privée et nous ramène à notre condition d’individu. Le danger est que le discours de l’écoconsommation nous fasse oublier notre rôle primordial d’écocitoyen·ne, qui tient de la vigile critique, de la proposition de solutions de rechange et de la lutte politique pour les faire advenir.
Une posture critique
Malgré la prégnance des postures évoquées jusqu’ici, la posture critique ressort aussi très fortement du débat sur Trans Mountain. Elle est celle des groupes conscients de leur pouvoir politique, utilisant l’énergie de leur indignation, de leur colère et de leur désir d’harmonie avec le milieu de vie au profit de la lutte. Ce rapport à la crise se nourrit de toute la rigueur d’analyse et la créativité militante et sociale qui se déploient au fil des mobilisations écocitoyennes. Il porte la voix des personnes et des autres formes de vie brimées et violentées par les projets de développement prédateurs.
Cette mouvance est ainsi imprégnée d’une vision forte de justice écologique et sociale. Elle puise dans les analyses du champ de l’écologie politique, dans les savoirs militants[xiv], les études scientifiques, ou encore dans les écosophies développées traditionnellement dans diverses cultures. La posture critique soutient un essentiel dialogue des savoirs.
Idle no more et The Treaty Alliance Against Tar Sands Expansion sont deux initiatives visant à faire reconnaître, à travers le pays, la souveraineté territoriale autochtone et la volonté d’un ensemble de Premières Nations au regard des mégaprojets extractifs. Ce sont aussi des figures clés de la critique du projet de Kinder Morgan. On y trouve également des groupes écologistes et des comités citoyens mobilisés non seulement en Colombie-Britannique, mais aussi ailleurs au Canada. Au Québec plus précisément, le mouvement Coule pas chez nous et les manifestions « Stop Kinder Morgan » se sont déroulées simultanément en mai 2018 dans plusieurs villes canadiennes dont Montréal. Des citoyen·ne·s de Tadoussac organisèrent même un rassemblement.
Le mouvement de résistance au projet Trans Mountain, qui invite à la sobriété énergétique et vise une transition énergétique juste et solidaire, s’est enraciné d’un océan à l’autre. Il a soutenu une nécessaire convergence entre les luttes pour la reconnaissance des cultures et des pouvoirs autochtones et celles concernant la justice environnementale et le respect des multiples formes de vie de manière plus globale. Ces groupes travaillent à cerner et à dénoncer les limites structurelles à leur agentivité pour tenter de les repousser.
Une posture holistique
Enfin, une posture holistique se détache de la controverse sur Trans Mountain. Elle prend d’ailleurs de plus en plus de place, au Canada comme à l’étranger, dans les différents débats liés à la crise socio-écologique contemporaine. Les tenant·e·s de l’approche holistique envisagent la crise environnementale en tant que conséquence d’une occidentalisation exacerbée du monde, axée sur le « développement » et le « progrès ». Tous deux rendus possibles par le déploiement d’une méthode particulière voulue universelle – la science, rationnelle, objective – et portés par un rapport linéaire au temps[xv]. L’approche holistique, plutôt inscrite dans une temporalité circulaire (faisant référence aux cycles des saisons et de la vie), ne rejette pas nécessairement la cosmovision occidentale, mais plutôt la colonisation des esprits, l’« enculturation d’empiètement[xvi] » que son omniprésence a engendré.
La voix des Premières Nations en lutte face à de grands projets de développement est de plus en plus entendue et relayée, au Nord comme au Sud. Les luttes autochtones contre l’extractivisme occidental ont engendré une dynamique de revalorisation de leurs cosmovisions et savoirs ancestraux, de redéfinition et d’affirmation des aspirations qui sont les leurs. Dans un rapport holistique au milieu, l’humain est intrinsèquement connecté à son environnement, il en fait partie intégrante. Selon cette vision, « on ne possède pas un territoire, nous sommes possédés par lui », comme l’écrit Richard Desjardins[xvii] alors qu’il rapporte la manière dont le peuple Anishnabe conçoit son lien à la Terre-Mère (Djódjó Akî en anishnabe).
Les peuples autochtones vivant dans ce que nous appelons aujourd’hui le Canada expriment tous avec différentes nuances une relation privilégiée au territoire, célébrant les interrelations, basée sur l’émerveillement, le soin et la reconnaissance. Les grands projets extractifs sont alors souvent envisagés comme blessant profondément, voire irrémédiablement, le territoire. Le grand chef Serge Simon de Kanesatake (cité dans un article d’Any-Pier Dionne[xviii]) explique : « les modes de vie sont reliés à nos terres, il n’y a pas de territoire B ». En privilégiant une posture holistique face à la crise, on valorise les savoirs ancrés dans le territoire, la prise en compte de valeurs et de visions non-occidentales.
Cette approche, mise de l’avant par les Premières Nations opposées à Trans Mountain, trouve de plus en plus d’échos dans les mouvements écologistes allochtones et les alliances allochtones-autochtones deviennent de plus en plus fréquentes. Le grand défi demeure de faire reconnaître cette autre manière de penser, de connaître et de vivre dans les espaces décisionnels. À la suite de la Commission vérité et réconciliation, le gouvernement canadien a récemment affirmé vouloir prendre en compte les savoirs autochtones dans les processus de prise de décision nationaux. Mais la récente sortie du ministre responsable des Ressources naturelles dans le dossier Trans Mountain nous amène à douter du sérieux de cette affirmation. En effet, si le ministre soutient déjà que l’expansion du pipeline se concrétisera, à quoi bon faire l’exercice de consultation des Premières Nations demandé par la Cour? Les communautés autochtones concernées joueront-elles le jeu pour obtenir une couverture médiatique et tenter de marquer des points de cette manière ou boycotteront-elles plutôt l’exercice pour signifier leur indignation? Il sera pour le moins instructif de suivre cette prochaine étape du débat Trans Mountain.
Ces huit différentes postures, exemplifiées à travers la controverse sur le pipeline Trans Mountain, ne sont qu’une sélection de rapports à la crise socio-écologique; d’autres s’observent dans nombre de débats socio-écologiques. En outre, ces postures forment la trame de repères à partir desquels nous composons notre propre relation à la crise environnementale. Cette relation est complexe, s’étant construite au fil du temps, de rencontres, d’histoires, d’aventures, de lectures, de visionnements et d’influences. Il importe grandement de valoriser cette diversité de rapports à l’environnement et à la crise lorsque vient le temps de débattre d’une question socio-écologique vive. Les éclairages qu’apportent ces divers points de vue permettent une meilleure compréhension des enjeux de fond. Ils permettent aussi de faciliter l’élaboration collective d’éthiques et de pistes d’action. Souhaitons qu’il y ait davantage d’espaces où rendre visible ce kaléidoscope, où discuter de cette diversité trop souvent occultée.
[i] Boaventura de Sousa Santos, 2017, « Épistémologies du sud », Études rurales, vol. 1 no 187, pp. 21-49. https://www.cairn.info/revue-etudes-rurales-2011-1-page-21.htm?contenu=r….
Boaventura de Sousa Santos, 2016, Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémique sur la science, Desclée de Brouwer, Paris.
[ii] Philippe Descola, 2005, Par-delà nature et culture, Gallimard, Paris.
Philippe Descola, 2014, La composition des mondes, Flammarion, Paris.
Tim Ingold, 2011, The perception of the environment: essays on livelihood, dwelling and skill, Routledge, Londres.
Eduardo Kohn, 2017, Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, Zones Sensibles, , Belgique.
[iii] Julie-Anne Lapointe, 30 août 2018, « Le pipeline Trans Mountain ne peut aller de l’avant, tranche la cour », Radio-Canada Info. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1120899/pipeline-trans-mountain-cou…
Alexandre Shields (2018, 24 août). « Nouvelle victoire pour les partisans du pipeline Trans Mountain », Le Devoir, Montréal. https://www.ledevoir.com/societe/environnement/535118/nouvelle-victoire-… trans-mountain
[iv] Cette industrie est dénoncée de par le monde vu la quantité de déchets toxiques qu’elle génère (pollution atmosphérique, émission massive de CO2, contamination des cours d’eau et des sols, etc.) et la quantité de ressources (eau, sol, énergie, etc.) qu’elle nécessite, en faisant un mode de production énergétique des plus polluants et des moins efficients.
[v] Alexandre Shields (2018, 31 août). « Trans Mountain : Ottawa mis en échec », Le Devoir, Montréal. https://www.ledevoir.com/politique/canada/535649/la-cour-federale-annule…
[vi] Tsleil-Waututh Nation et al. c. Procureur général du Canada et al., 2018, Sommaire exécutif des motifs de jugement, Cour d’appel fédérale.
http://www.fca-caf.gc.ca/fca-caf/pdf/Executive_Summary_Trans_Mountain_(French)_clean.pdf
[vii] Il doit y avoir un nouveau processus de consultation, ce qui n’implique pas pour autant que le gouvernement doive obtenir le consentement des Premières Nations.
[viii] Hélène Buzetti, 4 octobre 2018, « Trans Mountain : Ottawa ne contestera pas le jugement de la Cour d’appel », Le Devoir, Montréal.
https://www.ledevoir.com/politique/canada/538249/trans-mountain-ottawa-n…
[ix] op. cit.
[x] Cette observation a pris la forme d’une revue de presse exhaustive, menée parallèlement à une recension d’écrits académiques. La démarche a impliqué la mise en relation des résultats de l’analyse avec ceux de d’autres cas étudiés précédemment, entre autres le débat sur la reconstruction de l’échangeur Turcot à Montréal et la controverse liée à l’exploitation des ressources pétrolière au Québec.
[xi] Voir entre autres les travaux suivants :
Edgar Gonzalez-Gaudiano et Esthela Gutiérrez Garza, 2010, De las teorías del desarrollo al desarrollo sustentable. Construcción de un enfoque multidisciplinario, Siglo XXI-UANL, Mexico.
Serge Latouche, 2004, Survivre au développement, Fayard, Paris.
Wolfgang Sachs, 2010 [1992], The development dictionnary. A guide to knowledge as power, 2e édition, Zed Books, Londres et New York.
[xii] Loi sur l’Office national de l’énergie, LRC, 1985, ch. N-7. Dernière modification le 29 mars 2018. https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/n-7/
[xiii] Laurence Brière, 2014, « De la responsabilité de la « gouvernance » à la responsabilité écopolitique », Éthique publique, vol. 16, no. 1, pp. 159-179.
https://journals.openedition.org/ethiquepublique/1384
[xiv] La définition que donne Jérôme Lamy de cette forme de savoirs m’apparait éclairante : « Les savoirs militants rassemblent une large gamme de connaissances élaborées, mobilisées et diffusées pour contrarier et combattre des processus de domination. (…) L’enjeu est la solidification de discours et de pratiques légitimant des connaissances ignorées, méprisées, refoulées par les instances scientifiques académiques ou les institutions politiques ». Référence : Jérôme Lamy, 2018, Savoirs militants. Essai de définition historique et sociologique. Cahiers d’histoire, no 138, pp. 15-39. https://journals.openedition.org/chrhc/6773
[xv] Arturo Escobar, 2018, Sentir-penser avec la Terre. Une écologie au-delà de l’Occident, Seuil, Paris.
Enrique Leff, 2004, Racionalidad ambiental. La reapropiación social de la naturaleza, Siglo XXI, Mexico..
[xvi] Nicole Roelens, 1991, « Le métabolisme de l’expérience en réalité et en identité », dans Bertrand Courtois et Gaston Pineau (dirs.), La formation expérientielle des adultes, La Documentation française, Paris, pp. 219-241.
À la page 220, Nicole Roelens définit ainsi le concept : « L’enculturation d’empiètement consiste à remplir l’espace potentiel de découverte de quelqu’un en lui injectant des représentations qui l’encombrent et diminue d’autant sa capacité à produire ces propres représentations à partir de l’expérience. Cet empiètement s’organise au niveau social par l’attribution à certains du pouvoir de définir « la réalité » pour les autres. »
[xvii] Richard Desjardins, 2019, « Les Algonquins de Val d’Or », Liberté, no 322, pp. 59-66, Montréal.
[xviii] Any-Pier Dionne, 14 avril 2016, « Communautés autochtones et projets pétroliers », L’Esprit libre. https://revuelespritlibre.org/communautes-autochtones-et-projets-petroliers
CRÉDIT PHOTO: FLIKCR – Igbario
par Simon Paré-Poupart | Juin 19, 2019 | Entrevues, Environnement
À l’aube d’une nécessaire transition écologique, le journaliste français Guillaume Pitron a publié La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique (1). Le livre est le fruit d’une enquête de plusieurs années sur l’exploitation des métaux nécessaires à la transition écologique, transition qui s’appuie d’abord sur l’accroissement des green tech (les technologies vertes). Celles-ci sont les éoliennes, les panneaux solaires, ainsi que les véhicules électriques. Ces technologies sont « pilotées par des technologies numériques ». L’une et l’autre de ces transitions, l’une énergétique et l’autre numérique, dépendent des métaux rares, et le couplage des deux forme la transition écologique que critique M. Pitron dans son ouvrage. Cette transition, critique-t-il, donne l’impression que « ces métaux rares [dont sont truffées les technologies vertes et les technologies numériques mentionnées ci-haut] produisent une énergie décarbonée ». Ce n’est pas ce qui est ressorti de son enquête. Pour cette raison, l’auteur se demande s’il est vraiment possible de faire actuellement cette transition de sorte qu’elle soit écologique. « Il faut d’abord nous entendre sur la transition en question », nous explique M. Pitron. « Il faut sortir des énergies fossiles, ça, c’est clair, mais c’est sur la suite qu’il est moins évident de s’entendre ». Nous lui proposons une entrevue sur ce qu’il pense de la situation depuis la parution de son livre en début d’année 2018.
En parallèle, un chercheur bien d’ici, expert en énergie et en ressources naturelles, signataire du Pacte pour la Transition, Normand Mousseau, se questionne plutôt sur les raisons qui bloquent l’arrivée de cette transition, un sujet traité notamment dans son livre Gagner la guerre du climat. Douze mythes à déboulonner (2). Nous l’interrogeons sur ce qu’il pense de l’essai de M. Pitron ainsi que des réponses que l’auteur nous donne. En fin d’entrevue, l’un et l’autre s’interrogent mutuellement afin de mettre à bas leurs incompréhensions et désaccords.
Simon Paré-Poupart : M. Pitron, vous dites que ni la COP 21 ni la COP 24 n’ont abordé la question de l’exploitation des ressources minières. Et pourtant, votre livre illustre bien que la transition écologique dépend de ces ressources naturelles : on ne peut faire de transition écologique sans minéraux. Et vous ajoutez que les technologies vertes, elles aussi nécessaires à cette transition, engendrent une accélération de la consommation de ces ressources, dont les fameuses terres rares dont elles dépendent. L’extraction minière étant une activité très polluante, n’y a-t-il pas là un problème?
Guillaume Pitron : En effet, le problème est bien là. Les technologies vertes ne seront jamais vertes. Jamais complètement propres. C’est du greenwashing (3).
La raison de ce mutisme : tant qu’on a des pays pauvres pour mettre la poussière sous le tapis, on laissera le sujet de côté le plus longtemps possible. Je crois que la plupart de nos dirigeant[∙e∙]s ignorent même complètement cette dynamique; c’est en effet ce qu’en a démontré l’absence de mention des métaux rares dans les dernières COP. Dans un monde où nous avons fermé nos propres mines, nous avons perdu une certaine connaissance des matières premières, des ressources. Par exemple, Olivier Vidal, chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), illustre dans le cadre d’une recherche sur les métaux nécessaires pour soutenir nos modes de vie high-tech [technologies des transitions énergétiques et numériques] qu’il va falloir extraire du sous-sol des quantités considérables de métaux de base pour tenir la cadence de la lutte contre les changements climatiques. Pour l’instant, M. Vidal n’est reçu que par des groupes composés d’étudiant[·e·]s lors de ses conférences alors que son livre devrait intéresser les chef[·fe·]s d’État du monde entier.
SPP : Nous avons fermé nos mines chez nous; la pollution est donc ailleurs, laissez-vous entendre? L’extraction des ressources se passant loin de chez nous, cela ne nous concerne-t-il donc plus?
GP: En effet, c’est l’impression que ça donne. Une inculture du consommateur [et de la consommatrice] s’est alors créée; c’est-à-dire, une distanciation progressive entre la ressource (son exploitation technique, le lieu où elle se trouve) et le produit. Nous avons perdu en savoir d’achat. Au diable le métal! C’est que la chaîne d’approvisionnement s’est complexifiée tout en se mondialisant.
SPP : Voulez-vous dire que nous sommes rendu·e·s dans une économie mondialisée?
GP: En effet! Alors comment voulez-vous avoir cette connaissance, celle du lien entre la ressource et le produit? Le capitalisme dans lequel nous sommes est tributaire de cette dynamique. C’est surprenant, mais nous sommes dans l’économie de la connaissance (avec les téléphones portables, les tablettes); paradoxalement, nous avons perdu la connaissance des ressources qui sont indispensables aux technologies des connaissances.
Normand Mousseau : Les enjeux ne sont pas là, en effet. Par exemple, François Legault n’a pas été à la COP 24, et cela importe peu. Ce qu’on attend d’un gouvernement, c’est qu’il fixe des cibles de réduction claires et qu’il s’organise pour qu’on se dirige vers celles-ci. De plus, on s’attend de ce même gouvernement qu’il informe les citoyen[·ne·]s sur les moyens d’atteindre ces objectifs. C’est sur cela que devrait se concentrer M. Legault.
Pour ce qui est des métaux nécessaires à la transition écologique, oui, nous utilisons beaucoup de métaux avec les nouvelles technologies. Il faut réduire la consommation des ressources aux forts impacts environnementaux. Nous devons donc diminuer nos besoins les nécessitant, non pas à cause de la raréfaction des métaux, mais plutôt pour contrer les changements climatiques en découvrant des solutions de rechange, telles que les batteries au sodium, ou avec du phosphate de fer afin d’éviter le lithium; bref, se transporter d’un métal à fort impact environnemental vers un autre.
SPP : La transition écologique semble s’appuyer fortement sur le développement et la démocratisation de l’auto électrique. Pensons notamment au Plan d’action (en électrification des transports 2015-2020 du gouvernement du Québec. Avoir une auto électrique semble être « LA » solution. À la lecture de votre livre, on comprend que vous n’êtes pas d’accord avec ça, non?
GP : Le discours ambiant, c’est d’opposer l’auto thermique à l’auto électrique, se débarrasser du thermique sale pour de l’électrique vertueux et propre. Mais c’est la Chine qui internalisera les coûts de la production de nos autos électriques. J’y vois une forme de schizophrénie entre l’entrepreneur [et l’entrepreneuse] qui connaît ce problème et les investisseurs [et investisseuses] qui veulent ce développement pour continuer à vendre des autos.
Il faut changer notre mode de consommation. Se questionner. Comment consomme-t-on? Mieux vaut conserver ma vieille auto. Sinon, comment faire de l’autopartage, du covoiturage? L’utilisation de la voiture individuelle doit être contestée par le développement d’autres modes de transport. C’est comme ça que la question devrait être posée.
NM : En partie, c’est vrai que l’auto électrique, c’est très polluant, car l’industrie minière est très polluante. Sur l’échelle du cycle de vie, on ne recycle pas le lithium tiré de ces batteries. Puisqu’on n’a pas assez de volume pour l’instant, on ne le recycle pas. Pourtant, il faut absolument diminuer son impact environnemental. Il faut revoir ça. Il faut rechercher des solutions à plus faible impact.
SPP : Donc, faut-il se tourner vers une consommation plus responsable, vers plus de recyclage? Est-ce que les niveaux de production de la Chine, un des principaux producteurs de terres rares, laissent de la place au développement de l’industrie du recyclage?
GP : Pour le recyclage, les matières premières sont trop peu chères. Il y a encore beaucoup de ressources primaires facilement accessibles. La Chine maintient le prix des métaux rares bas, à la baisse, pour nous noyer de métaux pas chers. Elle veut que l’Occident soit accroc à ses matières premières. Les cours sont donc extrêmement volatiles (4).
Comment voulez-vous avoir une stratégie de recyclage sur le long terme, dans ce cas? Impossible aujourd’hui. Mais possible demain. Le prix augmentera, car les métaux se raréfient de plus en plus au rythme de consommation actuel. Les gisements de classe mondiale s’amenuisent et il en coûte plus cher d’exploiter les nouveaux gisements. Aussi, les normes environnementales augmentent. La ressource va devenir de plus en plus chère. La matière secondaire deviendra plus compétitive.
Il faut retourner à une certaine « souveraineté des ressources », c’est-à-dire une reprise de contrôle de ce qui est sur notre sol. Localement, développer une expertise dans le recyclage, plutôt que de se débarrasser de ces ressources. On s’empêche de développer cette matière secondaire. La Chine entend devenir l’État qui produira le plus de green tech. Elle veut siphonner les emplois verts au détriment de l’Europe, du Japon et des États-Unis.
SPP : Et que pensez-vous de ceux qui disent qu’il faut revoir notre façon de vivre?
GP: Il faut une forme de décroissance. Par exemple, il y a tout intérêt à ce qu’il y ait une décroissance de notre consommation de matières premières. Un découplage entre croissance du PIB et croissance des ressources doit s’opérer (NdA : Plus l’on consomme de high tech, plus il y a de pression sur les ressources pour approvisionner cette consommation). C’est ça qu’il faut viser. De plus, il faut que le secteur du recyclage croisse, et il faut se diriger vers l’économie servicielle, l’économie de la fonctionnalité (5). Tout ça comporte sa part de décroissance. Il faut aussi une part de sobriété (énergétique, de consommation). La logique du low cost est aux antipodes de tout ça. Ne faut-il pas dépenser plus pour nos produits?
NM : La Chine a une approche qui vise le contrôle des ressources et leur exploitation plutôt que le recyclage. Ça coûte moins cher, en effet. Mais, il y a d’autres possibilités. Il n’y a rien qui nous empêche de mettre en place des taxes, des mesures qui vont favoriser le recyclage. Il faut comprendre que lorsque la Chine a ouvert ses portes, les pays occidentaux étaient heureux d’en profiter. Actuellement, on veut profiter du bas prix des métaux. À la fin, il faut faire payer les vrais prix.
En ce sens, nous avons une responsabilité. Le Canada est un paradis minier. Les minières canadiennes peuvent faire ce qu’elles veulent à l’étranger.
Aussi, il faut réduire la demande mondiale de voitures. Sans cette réduction, on ne remet pas en question notre mode de vie, donc tout demeure parfait. Or, on doit le changer, absolument.
Mais je n’aime pas la présentation que fait M. Pitron du sujet : qu’il y ait un risque de crise des métaux rares. Il n’y a pas de vraie crise. Il faut faire une analyse fine de toutes les possibilités. Il n’y a pas en général qu’une seule façon pour arriver au changement lorsqu’on maîtrise l’expertise des métaux.
Les auteurs se questionnent
Question de Guillaume Pitron : M. Mousseau, dans un monde à 10 milliards d’habitant[·e·]s, où chacun[·e] a le désir de partager notre mode de vie, croyez-vous qu’on va y arriver, avec votre expérience? Va-t-on parvenir à cette transition, ou est-ce que cette transition sera transitoire? Et qu’avant d’y arriver, tout ne sera-t-il pas détruit?
Réponse de Normand Mousseau : C’est sûr qu’il faut trouver un autre chemin. Il faut réduire notre impact sur les ressources et sur la planète. Revoir notre mode de vie, mais pas nécessairement notre qualité de vie. S’orienter vers les services en santé et en éducation tout en travaillant à l’accès au logement. Mais la solution, on ne la connaît pas.
GP : Je ne pense pas qu’il y aura des pénuries de ressources. Mais pensez-vous qu’avec l’accroissement du nombre d’automobiles électriques, il y aura des risques sur le lithium, le cobalt?
NM : Si ça fait monter les prix, ça va forcer les gens à trouver d’autres options. Les comportements se modifieront alors.
Question de Normand Mousseau : Vous passez souvent de « terres rares » à « métaux rares », dont les définitions sont assez différentes. Comment percevez-vous les similarités et les différences entre ces termes?
Réponse de Guillaume Pitron : Nous sommes d’accord et ces différences sont largement exposées dans mon livre. Les terres rares sont une sous-catégorie de métaux rares, mais tous les métaux rares ne sont pas des terres rares! Et d’ailleurs, sont-ils si rares que ça (un débat vieux comme le monde… ou presque!)?
NM : M. Pitron, en quoi la problématique que vous soulevez sur les minéraux est-elle différente de celle des autres secteurs économiques?
GP : Les problématiques sont très similaires, et c’est cela le sel de cette enquête : tous les enjeux associés au pétrole et au charbon (pollution, compétition technologique et économique, tensions géopolitiques) se retrouvent avec ces ressources… Cependant que l’on nous promettait un monde plus vert, plus sobre, plus apaisé (cf. les images de la signature de la COP21, on dirait la signature d’un traité de paix!). Or il n’en est rien. Nous ne réglons pas le problème, nous le déplaçons.
CRÉDIT PHOTO : Vera Kratochvil, publicdomainpictures.net
1. Guillaume Pitron, 2018, La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique, Éditions Les Liens qui Libèrent, France.
2. Normand Mousseau, 2017, Gagner la guerre du climat. Douze mythes à déboulonner, Boréal, Québec.
3. Bruce Watson, 20 août 2016, « The troubling evolution of corporate greenwashing », The Guardian, Londres.
https://www.theguardian.com/sustainable-business/2016/aug/20/greenwashing-environmentalism-lies-companies
4. Chloé Hecketsweiler et Thomas Chemin, « Le CAC 40 accro aux « terres rares » », l’express, l’expansion, France.
https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/le-cac-40-accro-aux-terres-rares_1390452.html
5. Patrice Vuidel, Brigitte Pasquelin, 2017, Vers une économie de la fonctionnalité à haute valeur environnementale et sociale en 2050. Les dynamiques servicielle et territoriale au cœur du nouveau, Ademe, France.
par Alexis Dutrieux | Mar 27, 2019 | Environnement, Opinions
Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent se lève.
La taxe sur les carburants repose sur une logique néolibérale du changement : celle de taxer le citoyen-consommateur en tant qu’il est défini comme roi et responsable. Cependant, ce dont le citoyen est responsable dépend-il réellement de lui? Cette question ne trouve de réponse que par le rappel d’une rhétorique fondée sur la responsabilité et la culpabilité individuelle. Au cœur de ceci : le concept de dette écologique.
Dette et responsabilité
Maurizio Lazzareto, dans La Fabrique de l’homme endetté : essai sur la condition néolibérale (Amsterdam, 2011), s’intéresse à la notion de dette dans la société moderne. Celle-ci a produit, ces dernières décennies, un individu-type qu’est l’Homme endetté.
Une partie de sa démonstration consiste à montrer en quoi la dette est devenue un instrument pour rendre le citoyen prévisible et docile. Par exemple, elle est un critère de jugement neuf pour mesurer sa moralité et celle des autres.
Une éthique politico-économique se développe : est morale toute personne qui gère bien ses économies et son remboursement. Celui qui se gère peut se rassurer et sentir sa supériorité : il est un individu responsable. Dès lors, dans le modèle « start-up » et auto-entrepreneurial, les agents demandent de plus en plus de responsabilité. Celle-ci fonde leur moralité et, partant, leur liberté.
Responsabilité et individu-écolo
Si Lazzareto s’intéresse à la dette économique, nous pouvons étendre ce modèle à celui de la dette écologique. Ici, l’individu est non seulement responsable de lui-même (au sens moral) mais également responsable de la catastrophe écologique (au sens de culpabilité). Il doit se réformer et réformer ses habitudes. De l’Homme endetté découle alors un individu-écologique.
Celui-ci utilise les bonnes ampoules et poubelles; il économise l’eau, l’électricité et le chauffage; il restreint son régime alimentaire, etc. Cet individu-modèle produit un sentiment de culpabilité chez ceux qui ne respectent pas la planète ou n’ont pas les moyens de le faire. Il acquiert ainsi une moralité. Il rembourse sa dette écologique.

Journal Le Monde, « La France creuse sa dette écologique », 04/05/2017, capture d’écran
La politique dite « écologique » qui va de pair avec ce raisonnement consiste donc bien à taxer l’individu et à le responsabiliser par de grands discours. Tout changement passe par le tout-puissant citoyen-consommateur.
Ses deux armes pour absoudre sa dette sont alors le pouvoir du vote et le pouvoir d’achat. Cependant, le premier n’est pas toujours respecté (le référendum de 2005, par exemple) et le second n’est qu’une illusion de pouvoir. En effet, d’une part le marché automobile vert est encore trop cher ou inexpérimenté. D’autre part, l’énorme majorité des États et ensembles régionaux ne respectent pas les accords dits « écologiques ». De même, ils utilisent les bénéfices des taxes environnementales pour autre chose que la transition énergétique (seuls 19 % de la taxe carbone reviennent à la transition).
Nous relevons le cynisme d’une rhétorique dans laquelle l’individu est dit « responsable » de ce qui ne dépend pas de lui. Responsable de tout; maître de rien.
Évidemment, il ne s’agit ni de vider l’individu de toute responsabilité ni d’abandonner ces gestes du quotidien. Plutôt, nous soulignons l’incapacité de l’individu-citoyen à influer à grande échelle.
Pour reprendre Cornelius Castoriadis, dans Une Société à la dérive – ouvrage où il appelle à un retournement de l’imaginaire contemporain pris dans le progrès technoscientifique et dans la consommation : « Un individu seul, ou une organisation, ne peut, au mieux, que préparer, critiquer, inciter, esquisser des orientations possibles. »
Repenser le collectif : de la politique écologique à l’écologie politique
Une solution serait de sortir de la culpabilisation individuelle, de la croyance dans l’individu-roi, fruit de toute une rhétorique devenue une habitude commune. D’ailleurs, ne sont-ce pas des mouvements globaux et non des actions à l’échelle individuelle qui ont institué notre économie de marché, des grandes découvertes à l’ordo-libéralisme en passant par le capitalisme classique?
Cependant, il ne faut pas s’aveugler et louer toute initiative collective : celles-ci reposent parfois sur la même logique d’addition d’individualités.
Prenons le cas tant loué des fermes urbaines à Detroit. La plupart de celles que nous avons pu visiter ne consistent que dans une classe moyenne supérieure non-originaire de la ville qui a racheté à prix d’or des quartiers abandonnés sans se préoccuper de la pauvreté alentour. Ici, cette communauté a pris sa responsabilité individuelle et s’absout de sa dette sans ancrer son action dans une réflexion collective.

« Les fermes urbaines et le ‘colonialisme’ dans la banlieue Nord de Detroit. » – L’article prend l’exemple de la Michigan Urban Farming Initiative. ©DetroitMetroTimes
De même, si la ZAD proposait une nouvelle forme d’organisation possible, son entêtement anti-institutionnel ne faisait que l’enfermer dans un solipsisme. Elle vidait l’écologie de sa politique. Or, si la politique écologique repose sur l’insertion de thématiques écologiques dans une structure politique ancienne, l’écologie politique consiste à penser et à propager un relais institutionnel neuf. Ce n’est pas un isolationnisme contemplatif.
La moralité par la dette concerne donc également des groupes d’individus fiers de leur initiative, enfermés dans leur autosatisfaction.
Cependant, à Detroit, d’autres fermes -en minorité-, dynamisent un quartier abandonné pour ensuite en faire bénéficier les afro-américains et autres défavorisés. Il y a une réinvention du lien social par l’écologie et la culture (avec des manifestations musicales ou cinématographiques). Ce n’est ni l’écologie comme excroissance d’une structure sociale présente, ni l’écologie d’un individualisme collectif.
Ainsi, il ne faut pas confondre un geste collectif avec une addition d’actions individuelles. Nous avons perdu de vue que le changement nécessaire passe par une révision globale de notre imaginaire et du collectif tel qu’il se vit et se définit.
Le collectif n’est pas une homogénéité ou une addition d’individus hétérogènes. Il repose sur le partage des responsabilités.
Il revisite ainsi le rôle des acteurs qui ne sont plus en concurrence – économique et morale mais en coopération – économique et culturelle. Il rappelle que « l’Homme est ancré dans autre chose que lui », sans pour autant disparaître sous cette chose (Castoriadis, La Force révolutionnaire de l’écologie, 2012).
CRÉDIT PHOTO : @nattanan23, Pixabay
par Any-Pier Dionne | Juin 18, 2018 | Environnement, Opinions
« Plan Nord : Plan mort », scandaient les étudiant·e·s et manifestant·e·s en 2012, après la défaite de Jean Charest, premier architecte du Plan Nord actuel. On croyait que ce projet, qui vise à développer les territoires situés au nord du 49e parallèle, serait abandonné. Ce ne fut toutefois pas le cas. Pauline Marois proposait « Le Nord pour tous », puis Philippe Couillard a officiellement relancé le Plan Nord en 2015. Seize milliards ont déjà été investis dans cet immense chantier, aux dires du premier ministre[i]. Bien qu’on entende relativement peu parler de ce qu’il se trame aujourd’hui sur cette vaste étendue, de nombreux projets y sont bel et bien en cours.
Le gouvernement du Québec présente son Plan Nord comme un modèle de développement « responsable et durable »[ii]. Mais ce projet titanesque est-il réellement « responsable » des points de vue environnemental, social et économique ? C’est à cette question à laquelle ont voulu répondre Bruno Massé, géographe, activiste et écrivain ; Marie-Ève Blanchard, animatrice en défense de droits et poète féministe ; Frédéric Lebel, géographe et consultant en planification territoriale et en stratégies de développement local ; et Alice de Swarte, coordonnatrice en conservation et analyse politique à la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP), lors de notre brunch-discussion du 29 avril dernier. Elles et ils ont abordé le contexte économique et politique dans lequel est né et se développe le Plan Nord, ses impacts sur les femmes, ainsi que les engagements gouvernementaux en matière de protection des territoires.
Le Plan Nord en bref
La Société du Plan Nord, soit l’organisme responsable de la mise en œuvre du projet depuis le 1er avril 2015[iii], affirme que le projet a « pour but de mettre en valeur le potentiel minier, énergétique, social, culturel et touristique du territoire québécois situé au nord du 49e parallèle »[iv]. Le gouvernement prévoit des investissements publics et privés totalisant près de 50 milliards de dollars entre 2015 et 2035, date prévue de la fin du projet. La région touchée représente 72 % de la superficie du Québec. Environ 120 000 habitant·e·s — soit 1,5 % de la population de la province —, y vivent, dont près du tiers sont autochtones, note Frédéric LeBel[v].
Toutefois, comme l’a souligné chaque intervenant·e lors de l’événement du 29 avril dernier, le Plan Nord est d’abord et avant tout un projet de développement minier, assorti de« petits bonus » promis pour le développement social et la protection de l’environnement. Bruno Massé dénonce le fait que le projet gravite sur l’exploitation minière. De plus, il souligne que les mesures sociales annoncées dans le cadre du Plan Nord (construction de logements sociaux au Nunavik,de serres, etc.) sont à la remorque du développement minier. Selon lui, la population se trouve « prise en otage » : pour avoir droit à ces mesures sociales, les communautés sont contraintes d’accepter le Plan Nord et tous ses chantiers miniers et énergétiques.
De plus, pour la période allant de 2015 à 2020 seulement, le gouvernement promet des investissements publics de l’ordre de deux milliards de dollars, auxquels pourront s’ajouter des contributions du gouvernement fédéral. Ces investissements visent à « mettre en place les conditions nécessaires pour favoriser le développement et l’accès au territoire »[vi]. Cependant, Frédéric LeBel avance que les infrastructures de transport (routes, aéroports, ports) construites pour augmenter l’accessibilité du territoire sont destinées avant tout à l’industrie minière. En effet, il explique que les principales infrastructures visent à leur faciliter l’accès aux minerais et à leur permettre de l’exporter plus aisément.
Le gouvernement avance que le Plan Nord créera des emplois et générera des revenus à la fois pour les communautés touchées et pour les Québécois·es en général. On fait miroiter un projet « rassembleur pour la société québécoise »[vii]. Toutefois, comme cela a été souligné pendant la période de discussion avec le public, ce mégaprojet exacerbe les tensions entre les communautés et dans les communautés. De plus, comme l’a dénoncé un membre du public, la façon dont est créée et redistribuée la richesse est choquante, voire « humiliante » : les ressources minières qui sont le cœur du Plan Nord sont non renouvelables. Et pourtant, on favorise une approche « terriblement capitaliste », au nom de laquelle « on sort tout, tout de suite », pour le profit des actionnaires, s’offusque-t-il. Rien dans l’approche préconisée ne garantit la pérennité des ressources ou la transformation locale de la matière pour créer des emplois dans les secteurs secondaires et tertiaires[viii].
Par ailleurs, certain·e·s estiment que la promesse du gouvernement de protéger 50 % du territoire au nord du 49e parallèle n’est que poudre aux yeux. Comme le souligne Frédéric LeBel, le gouvernement vend l’idée qu’il faut exploiter ce territoire pour en protéger une partie, alors qu’il serait tout à fait possible de le préserver sans prôner une exploitation à grande échelle. De son côté, Bruno Massé avance que les mesures environnementales ont été créées dans le but de rallier l’opinion publique et de manufacturer le consentement face à ce titanesque projet.
Pourquoi « développer » le Nord ?
Plusieurs raisons expliquent la volonté gouvernementale de « développer » le Nord. Le message officiel des libéraux est que ce plan vise à relancer l’économie et à stimuler l’emploi[ix]. Cependent, Pierre Arcand, ex-ministre responsable du Plan Nord, avouait dans un article de La Presse en 2017 que, « [l]orsqu’on a lancé le Plan Nord, c’était en réaction à des investissements miniers très importants qui étaient soudainement apparus »[x].
Bruno Massé avance que, en vérité, le Plan Nord serait fortement lié au « boom minier » qui a éclaté en 2011. Selon lui, on connaissait depuis longtemps le fort potentiel minier du Nord québécois, mais on a attendu que le contexte économique justifie l’exploitation avant d’aller de l’avant. En effet, le « boom minier », qui résulte à la fois de la hausse de la demande en métaux des marchés asiatiques et de la rareté des ressources minières, rentabilise désormais l’exploitation de mines dans le Nord québécois, d’après le géographe. La fonte du pergélisol, la qualité du sol composé à 90 % de roche précambrienne (dite « favorable », car facile à exploiter) et l’arrivée de nouvelles technologies sont des arguments de plus qui justifient l’exploitation minière sur ce territoire, ajoute Frédéric LeBel.
Toutefois, malgré le contexte mondial de rareté de la ressource et la forte demande en minéraux, la faiblesse majeure qui freinait les investissements de l’industrie minière au Québec est l’éloignement du marché et la difficulté d’accéder aux ressources. En effet, les marchés désireux d’acheter les matières premières extraites des mines, comme l’expliquait Frédéric LeBel, sont plutôt éloignées du Québec, la majorité se trouvant en Asie. Les infrastructures de transport inappropriées rendaient l’exportation du minerai difficile, mais le gouvernement du Québec a tenu à rassurer les compagnies minières et à les encourager à choisir le Nord québécois pour investir. Pour ce faire, il avait promis de construire et d’entretenir des infrastructures de transport pour leur permettre d’accéder aux ressources, mais aussi de l’exporter. Le gouvernement a donc financé la construction de routes pour se rendre aux mines et en sortir le minerai[xi], d’aéroports et d’un port en eau profonde à Sept-Îles. Le gouvernement assurera également en grande partie les coûts reliés à l’entretien de ces infrastructures, qui sont particulièrement vulnérables en raison du climat hostile pour les chaussées des régions nordiques. Pour Frédéric LeBel, on parle de « socialiser le risque par la dette publique ».
Pour ajouter au contexte économique favorable aux investissements de l’industrie minière, Québec a fait le choix de maintenir un faible taux de redevances minières, signale Frédéric LeBel. En 2015, dans Le Devoir, Alexandre Shields révélait que « les minières ont versé un milliard de dollars de redevances depuis 2009, tandis que la valeur des minerais tirés du sol dépasse les 54 milliards ». Le journaliste déplorait que ce taux était bien inférieur à la moyenne canadienne[xii].
Par ailleurs, poursuit Frédéric LeBel, d’un point de vue géopolitique, l’ouverture du passage du Nord-Ouest, qui résulte des changements climatiques et de la fonte des glaciers, facilite l’exportation des matières extraites vers l’Asie et, en particulier, vers la Chine, dont la demande en minéraux est très forte. Cette situation est favorable pour l’industrie minière qui cherche un marché accessible où vendre les minerais Les changements climatiques leur assurent donc un nouveau passage plus rapide vers leurs principaux acheteurs.
L’enjeu du positionnement géopolitique du Québec dans l’arctique est également un facteur clef qui explique cette volonté de développer le Nord, croit Frédéric LeBel. Le Québec est la province possédant le plus grand accès aux mers nordiques du Canada, mais, étant donné son statut politique de province, elle ne peut y transiter à titre de nation indépendante. On peut prévoir que le passage du Nord-Ouest entre le Manitoba et la Russie deviendra un espace essentiel pour le commerce mondial, d’où l’intérêt pour le Québec d’occuper le territoire nordique et de se projeter dans les mers, note le géographe.
Les femmes « charriées » par le Plan Nord
D’un point de vue social, le Plan Nord engendre de graves conséquences sur la situation des femmes. Au fil de ses recherches à titre de citoyenne engagée, Marie-Ève Blanchard a constaté que « l’implantation de mégaprojets extractifs et énergétiques s’accompagne souvent d’une dévaluation de la condition de vie des femmes, d’une hausse des agressions physiques et sexuelles, et d’une hausse du marché sexuel », et ce, entre autres conséquences négatives.
Le monde politique semble toutefois peu sensible à ces répercussions dramatiques. Marie-Ève Blanchard relate un échange « éclairant » datant de 2015, entre Alexa Conradi (alors présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ)) et André Spénard, député de la Coalition avenir Québec (CAQ) et membre de la commission parlementaire sur les choix budgétaires. Lorsque Alexa Conradi critiquait les investissements associés au Plan Nord, argumentant que, autant les agressions sexuelles que l’industrie du sexe sont en nette hausse sur la Côte-Nord – région fortement touchée par le Plan Nord –, le député caquiste lui a répondu : « On n’arrêtera pas les ressources naturelles et l’extraction du minerai de fer, de cuivre, ou l’or, parce qu’il y a plus d’agressions sexuelles dans ce coin-là! […] Vous me charriez ! »
Les chiffres donnent cependant raison à la présidente de la FFQ de sonner l’alarme. Selon une analyse de l’Institut national de la santé publique du Québec, de 2002 à 2011, le nombre de voies de fait, excluant les agressions sexuelles, a augmenté de façon significative sur l’ensemble de la Côte-Nord. Ce taux était deux fois plus élevé que la moyenne en 2009 et et 2011, mais comparable à celui de 2002[xiii], s’offusque Marie-Ève Blanchard. Fait à noter : 2009 marque l’ouverture du premier campement près du chantier La romaine, un complexe hydro-électrique construit dans le cadre du Plan Nord.
De plus, le nombre d’agressions sexuelles est en hausse sur tout le territoire du Plan Nord. On rapportait 67 agressions en 2011-2012, 81 agressions 2012-2013, puis 102 agressions en 2013-2014[xiv], soit une augmentation constante, rapporte Marie-Ève Blanchard. On observe également une hausse des voies de fait contre la personne en contexte conjugal de 300 % dans la région de la Minganie, touchée par le Plan Nord. Difficile de ne pas faire de liens entre ces statistiques aberrantes et les chantiers du Plan Nord ou les projets extractifs et énergétiques, comme le laisse entendre la poète féministe.
En effet, comme mentionné précédemment, le Plan Nord a pour clef de voûte sur l’exploitation minière, une industrie à forte prédominance masculine. Une membre du public faisait justement remarquer que la minière connue comme étant la plus responsable au Québec employait à peine 7 % de femmes (dans des postes administratifs pour la plupart). Elle ajoutait qu’en Abitibi-Témiscamingue, région où les minières sont omniprésentes, les femmes gagnent 60 % du revenu des hommes, soit le plus grand écart salarial au Québec après la Côte-Nord[xv]. Cet écart peut s’expliquer par la forte présence des mines, « où l’on retrouve des salaires très élevés »[xvi], et d’où la grande majorité des femmes sont exclues.
Par ailleurs, d’après Marie-Ève Blanchard, le navettage (plus connu comme « fly-in/fly-out »), nouveau mode d’organisation du travail préconisé sur les chantiers miniers et énergétiques, exacerbe les comportements jugés répréhensibles (excès de drogues ou d’alcool, prostitution, agressions sexuelles). Elle explique que le navettage ne favorise pas la création d’un sentiment d’appartenance à la communauté d’accueil. Les employé·e·s viennent travailler, souvent 12 heures par jour pendant 14 jours consécutifs, puis repartent dans leur communauté d’origine pour 14 jours de congé, avant de recommencer ce voyagement constant. C’est un mode de travail de plus en plus répandu sur les différents chantiers du Plan Nord et qui aurait des répercussions néfastes importants — quoiqu’encore méconnus — sur le tissu social tant de la communauté d’origine que celui de la communauté de travail des employé·e·s[xvii].
D’ailleurs, « plusieurs milieux féministes autochtones formulent l’hypothèse que […] s’attaquer à l’autonomie et aux droits des femmes et ainsi fragiliser le tissu social d’une communauté serait un moyen d’atténuer la capacité de résistance des communautés touchées pour contrôler plus aisément un territoire convoité pour le développement extractif », signale Marie-Ève Blanchard. Selon elle, cette « stratégie de destruction » se trouverait au cœur même du Plan Nord, et viserait à faire taire les résistances. Elle décrit la stratégie de développement du Nord, qui laisse tomber les femmes et qui ne prend pas en compte les répercussions des multiples chantiers sur ces dernières.
Des promesses environnementales bafouées
Alice de Swarte, de la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP), a résumé les engagements gouvernementaux en matière de protection du territoire dans le cadre du Plan Nord. Elle explique que le gouvernement du Québec a promis de conserver 50 % du territoire touché d’ici la fin prévue du projet en 2035. Pour ce faire, on compte mettre sur pied des aires protégées représentatives de la biodiversité nordique. Elle affirme que ce chiffre est tiré de plusieurs études qui démontrent que pour endiguer la perte de biodiversité, il faut soustraire de 25 % à 75 % du territoire à l’exploitation industrielle. Le chiffre de 50 % se veut donc une moyenne, l’équivalent du « deux degrés » pour limiter l’impact des changements climatiques.
Le gouvernement s’est engagé à atteindre cette cible en trois étapes majeures : il souhaitait protéger 12 % du territoire pour 2012, 20 % pour 2020, puis 50 % pour 2035. Pour l’instant, précise Alice de Swarte, seulement 12 % du territoire du Plan Nord est protégé. Il faudra donc y ajouter 8 % en moins de deux ans pour remplir l’objectif de 2020. Pour y arriver, il faudra donc accélérer drastiquement le rythme auquel on crée des aires protégées.
Toutefois, plusieurs défis sont à relever pour atteindre ces cibles, déplore Alice de Swarte. On pense aux claims miniers, qui ont préséance sur les autres usages du territoire. Un claim minier est un droit à l’exploration minière qui peut être loué en échange d’un certain montant par des compagnies ou des personnes[xviii]. Cela veut dire que si un territoire donné est « claimé » par une compagnie, l’exploration minière — et éventuellement l’exploitation de la ressource — ont priorité sur création d’aires protégées, résume Alice de Swarte.
Alice de Swarte dénonce également les ministères à vocation économique qui « font de l’obstruction » à la création d’aires protégées, ainsi que la culture au sein du ministère des Ressources naturelles qui permet de mettre un droit de veto sur la plupart des projets de protection. Elle s’offusque du fait que la vision des acteurs économiques finit, dans 90 % des cas, par aller à l’encontre de la préservation de l’environnement.
De plus, elle estime qu’il y a un manque de cohérence dans la vision gouvernementale, et qu’on manque d’outils pour gérer le territoire de façon équilibrée et pour mettre les communautés au centre des enjeux de conservation. Elle regrette « l’absence quasi totale de balises pour s’assurer d’un développement responsable ». Notamment, le gouvernement n’a toujours pas fait d’étude de l’effet cumulatif des conséquences de multiples chantiers du Plan Nord sur l’environnement. En effet, la SNAP est préoccupée par l’ouverture du territoire par la construction de nombreuses infrastructures de transport sur un territoire « dont l’isolement constituait jusqu’à maintenant la meilleure garantie de protection »[xix].
Par ailleurs, Alice de Swarte s’inquiète du manque de respect du consentement libre, préalable et éclairé des communautés autochtones par le gouvernement. Elle déplore le manque de ressources pour leur permettre de mener à terme leurs projets de protection du territoire face à la machine gouvernementale et aux industries.
Elle demande également à ce que les activités industrielles menées sur le territoire fassent l’objet d’une surveillance indépendante, car, pour l’instant, ce sont les compagnies qui exploitent des ressources naturelles qui sont chargées de s’autosurveiller, avec toutes les lacunes qu’un tel fonctionnement peut causer.
Pour conclure, à la lumière des explications des intervenant·e·s qui ont pris la parole lors de cette discussion sur le Plan Nord, il semble évident que ce projet comporte plusieurs lacunes sur le plan économique, social et environnemental. Malgré les belles promesses du gouvernement, le Plan Nord dans sa forme actuelle est loin d’être un « modèle de développement durable et responsable », comme le clame le gouvernement du Québec.
CRÉDIT PHOTO: Parolan Harahap / FLICKR
[i] Jocelyne Richer, « Philippe Couillard inaugure une aire protégée dans le Grand Nord », La Presse, 26 octobre 2017. Page consultée le 10 mai 2018 : http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201710/…
[ii] Société du Plan Nord, Gouvernement du Québec, 2014. Page consultée le 10 mai 2018 : https://plannord.gouv.qc.ca/fr/
[iii] Société du Plan Nord, « Plan stratégique 2016-2020 », Gouvernement du Québec, 2016, p. 9. https://plannord.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/2017/05/Plan_strategique_SPN_2016-2020.pdf
[iv] Société du Plan Nord, Gouvernement du Québec, 2014. Page consultée le 10 mai 2018 : https://plannord.gouv.qc.ca/fr/
[v] Société du Plan Nord, « Le territoire du Plan Nord et ses principales caractéristiques », 2014. Page consultée le 10 mai 2018 : https://plannord.gouv.qc.ca/fr/territoire/
[vi] Société du Plan Nord, « Cadre financier », Gouvernement du Québec, 2014. Page consultée le 10 mai 2018 : https://plannord.gouv.qc.ca/fr/vision/cadre-financier/
[vii] Société du Plan Nord, Gouvernement du Québec, 2014. Page consultée le 10 mai 2018 : https://plannord.gouv.qc.ca/fr/
[viii] Alexandre Shields, « Forcer la transformation du minerai ici serait néfaste pour le Québec », Le Devoir, 7 février 2012. Page consultée le 10 mai 2018 : https://www.ledevoir.com/societe/environnement/341982/forcer-la-transfor…
[ix] Secrétariat du Plan Nord, « Le Plan Nord à l’horizon 2035. Plan d’action 2015-2020 », Gouvernement du Québec, 2015, page iii. https://plannord.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/2017/05/Synthese_PN_FR_IMP.pdf
[x] Émilie Laperrière, « Plan Nord : Le Québec est « mieux organisé » pour la relance », La Presse, 23 mai 2017. Page consultée le 10 mai 2018 : http://www.lapresse.ca/affaires/portfolio/plan-nord/201705/23/01-5100462…
[xi] Alain Mondy, « Prolongement de la route 167 : pour un meilleur accès aux ressources minières », ministère des Transports du Québec, novembre 2011. Page consultée le 10 mai 2018 : https://mern.gouv.qc.ca/mines/quebec-mines/2011-11/prolongement.asp; Laurence Royer, « 489 M$ pour les routes de la Côte-Nord », Radio-Canada, 26 mars 2018. Page consultée le 10 mai 2018 : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1091580/investissement-routes-cote-nord; Steeve Paradis, « Plan Nord : la route 389 asphaltée sur 40 km de plus », La Presse, 30 août 2011. Page consultée le 10 mai 2018 : https://www.lesoleil.com/actualite/plan-nord-la-route-389-asphaltee-sur-…
[xii] Alexandre Shields, « Le Québec, cancre canadien », Le Devoir, 26 octobre 2015. Page consultée le 10 mai 2018 : https://www.ledevoir.com/societe/environnement/453528/redevances-miniere…
[xiii] Institut national santé publique du Québec, « Violence conjugale dans la région de la Côte-Nord », avril 2011. https://www.inspq.qc.ca/pdf/publications/1245_ViolenceConjugaleCoteNord.pdf
[xiv] Catherine Lévesque, « Plan Nord au féminin : une vie pas toujours rose (infographie) », Huffington Post, 1er décembre 2014. Page consultée le 23 mai 2018 : https://quebec.huffingtonpost.ca/2014/12/01/plan-nord-au-feminin–une-vi…
[xv] « Portrait : Les femmes et le marché du travail (Abitibi-Témiscamingue) », Emploi-Québec Abitibi-Témiscaminge, janvier 2016. Page consultée le 10 mai 2018 :http://www.emploiquebec.gouv.qc.ca/uploads/tx_fceqpubform/08_Portrait-femmes.pdf
[xvi] Jocelyn Corbeil, « L’écart salarial entre les hommes et les femmes demeure important en Abitibi-Témiscamingue », Radio-Canada, 7 mars 2018. Page consultée le 10 mai 2018 : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1087791/ecart-salarial-hommes-femme…
[xvii] Julie Tremblay, « Fly-in, fly-out : extraire des ressources et des travailleurs », Radio-Canada, 12 janvier 2018. Page consultée le 10 mai 2018 : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1077627/fly-in-fly-out-travailleurs…
[xviii] Simplement géologie, « Les claims miniers – un aperçu », 10 avril 2012. Page consultée le 10 mai 2018 : http://www.simplegeo.ca/2012/04/les-claims-miniers-un-apercu.html
[xix] Patrick Nadeau, « Ouverture du Nord : les dépenses s’accumulent – les impacts environnementaux aussi », SNAP Québec, 12 avril 2012. Page consultée le 10 mai 2018 : http://snapqc.org/news/ouverture-du-nord-les-depenses-saccumulent-les-im…
par Rédaction | Déc 14, 2017 | Environnement, International, Opinions
Par Pierre-Luc Baril
Avec les tremblements de terre qui ont secoué le Mexique ou la série d’ouragans qui a balayé les côtes de l’Atlantique en août 2017, il est difficile de nier la présence des changements climatiques. Nombreux·euses sont les expert·e·s qui se questionnent sur les conséquences des changements du climat sur les populations. En août dernier, la revue Science Advances publiait une étude réalisée par des chercheur·e·s états-unien·ne·s et asiatiques. En bref, cette étude sur « les températures mortelles dans les régions de l’Asie du Sud » [1] affirmait que, d’ici moins d’un siècle, la température en Asie du Sud rendra la région difficilement habitable. Il est donc nécessaire de se questionner sur la problématique éventuelle du déplacement des habitant·e·s de ces régions, qui devront déménager pour survivre. Ce phénomène constitue la migration climatique.
Définir la migration climatique
Parce qu’elle implique directement des sociétés humaines, cette problématique est sociologique. À l’instar de tout autre phénomène sociologique, la migration climatique reste un concept délicat à définir. M. Laurent Lepage, professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), explique l’importance de ne pas confondre les définitions. « Il faut comprendre qu’il n’existe pas de définition légale, c’est-à-dire formelle, sur le plan du droit international, de la migration climatique » dit-il. Ce préambule permet de faire la distinction entre ce concept et d’autres qui pourraient y être associés, comme celui de réfugié politique.
Cependant, M. Lepage reconnait qu’il existe une définition du phénomène en dehors du cadre juridique. Il propose ainsi une définition qui comprend trois éléments : le changement du climat, la transformation du milieu de vie et une population vulnérable. Ainsi, pour qu’il y ait migration climatique, il faut que la cause préalable en soit les changements climatiques. Même s’il est difficile de nos jours de nier l’existence de ces changements, nous entendons ici des perturbations majeures. On peut parler, par exemple, de la désertification ou de l’augmentation du niveau de l’eau des océans.
Ces changements du climat entraineront la transformation du milieu de vie. Comme l’explique M. Lepage, « dans les cas de désertification, comme au Sahel, le prolongement du désert oblige les populations qui vivent d’agriculture primaire à se déplacer ». Par conséquent, les changements de l’environnement immédiat ont des répercussions sur les modes de vie des populations locales de ce territoire subsaharien.
Il s’agit du dernier élément qui définit la migration climatique : les populations vulnérables. Comme le montrait l’exemple du Sahel, en Afrique, les populations qui vivent dans des situations de précarité, c’est-à-dire, pour citer Laurent Lepage, « que la moindre variation du climat peut mettre en danger », sont les plus à risque de devoir se déplacer.
La migration climatique se définit donc par le déplacement d’une population vulnérable en raison de la transformation de son milieu de vie causée par les changements climatiques.
Les conséquences des mouvements de populations
Bien entendu, le déplacement massif d’une population n’est pas sans conséquence. D’abord, ce type de migration est causé par le changement du climat qui vient lui-même avec des conséquences importantes dont, entre autres, la désertification, la fonte des glaces, les glissements de terrain, les inondations et les ouragans.
Pour le professeur Lepage, les régions les plus à risque sont les zones riveraines. Il donne l’exemple du Bangladesh, pays situé à la hauteur du niveau de la mer, où les populations riveraines ont dû migrer vers des régions plus hautes. Elles se retrouvent ainsi complètement aliénées de leur mode de vie traditionnel.
Il n’est pas nécessairement chose aisée de faire face à un tel mouvement de population. Comme le rapportent Laetitia Van Eeckhout et Stéphane Foucart, journalistes au journal Le Monde, l’Internal Displacement Monitoring Center estime à 25 millions le nombre de personnes qui ont dû se déplacer en raison de catastrophes naturelles, entre 2008 et 2014 [2].
À certains endroits du globe, les populations locales et migrantes devront peut-être entrer en conflit afin d’acquérir les ressources nécessaires à leur survie. Ces populations, qui sont parfois vulnérables, sont en effet sujettes à des conflits armés et à une précarisation de leurs conditions de vie [3]. C’est le cas, comme l’explique M. Lepage, des populations du couloir israélo-palestinien, qui doivent survivre malgré de l’eau potable.
M. Lepage met aussi en garde contre une explication unicausale : « Certaines espèces animales répondent aux conditions climatiques à la manière d’un déterminisme sain. Lorsqu’il fait plus chaud, certains poissons remontent vers le nord. Mais il ne faut pas tomber dans le piège de penser que la population humaine se modifie de la même façon ». Ainsi, les conflits armés et la violence peuvent être une conséquence de la migration climatique, mais ils n’en sont pas des conséquences directes. Ici, M. Lepage favorise plutôt une approche multicausale pour prendre en compte tous les facteurs, économiques, sociaux et politiques, pour expliquer de tels affrontements.
Le rôle des États : un devoir humanitaire
Qu’ils le veuillent ou non, tous les États, économiquement forts ou en voie de développement, devront faire face aux changements climatiques et, par la même occasion, à la migration climatique. Mais quelles attitudes devront-ils adopter face à ces bouleversements ?
Dans son essai Un nouveau droit pour la terre, pour en finir avec l’écocide, la juriste Valérie Cabanes parle de « la responsabilité objective des dirigeants » [4]. Elle entend par ce terme la reconnaissance juridique de la destruction de l’environnement, qu’elle qualifie de crime. En proposant la criminalisation des entreprises et des organisations politiques dont les activités sont dommageables pour l’environnement, elle espère susciter une prise de conscience des décideurs et décideuses quant aux conséquences des gestes qu’ils et elles posent sur l’environnement.
Pour Laurent Lepage, cette conscientisation est évidente et nécessaire : « les États doivent accepter l’idée que ces changements vont perdurer dans le temps ». À partir de cette prémisse, l’État doit développer son rôle qui est d’anticiper les adaptations nécessaires aux changements climatiques. Cette responsabilité se développe sur deux volets.
D’abord, explique-t-il, les États doivent prendre en charge les conséquences possibles des changements climatiques sur leur territoire. Par exemple, en construisant un réseau routier à l’abri de l’élévation du niveau de l’eau, ou encore en modifiant le code du bâtiment. Ces mesures permettraient de limiter les dégâts causés par les transformations de l’environnement.
Ensuite, les pays à l’économie forte et stable ont le devoir, soutient-il, de fournir de l’aide aux populations vulnérables des pays en développement. De cette façon, l’aide apportée aux populations vulnérables permettrait de limiter la migration climatique. Pour M. Lepage, « il faut donner à toutes les communautés le droit de rester elles-mêmes ».
Il appartient donc aux États, à titre de plus haute instance politique, de prendre conscience des changements climatiques, d’anticiper ces changements et de protéger les populations vulnérables.
Un défi pour le futur
Les migrations climatiques constituent donc un phénomène inévitable. Il est essentiel, pour faire face à ces mouvements, de réduire les répercussions de nos activités sur l’environnement, au moyen de la réduction des gaz à effet de serre et de l’exploitation des ressources naturelles. Enfin, il est également de la responsabilité des gouvernements, sur tous les plans, de prévoir le monde de demain et les transformations que subira le climat. Il en va d’abord et avant tout du respect de l’environnement, mais également d’un puissant devoir d’humanité et de solidarité.
Crédit photo: Mathieu Willcocks/MOAS.eu 2016
*L’auteur remercie chaleureusement le professeur Laurent Lepage pour son temps et ses commentaires.
[1] Eun-Soon Im et al., « Deadly heat waves projected in the densely populated agricultural regions of South Asia », Science Advances, vol. 3, no. 8 (2017), <http://advances.sciencemag.org/content/3/8/e1603322>, consulté le 25 septembre 2017.
[2] Laetitia Van Eeckhout et Stéphane Foucart, « Le changement climatique, facteur de déstabilisation et de migration », Le Monde, 11 septembre 2015, consulté le 26 septembre 2017, < http://www.lemonde.fr/climat/article/2015/09/11/le-changement-climatique…
[3] Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Globalisation, le pire est à venir, La Découverte, Paris, 2008, p. 61-69
[4] Valérie Cabanes, Un nouveau droit pour la terre, pour en finir avec l’écocide, Éditions du Seuil, Paris, 2016, p. 319.