par Marie-Claude Belzile | Oct 16, 2015 | Entrevues
Selon une majorité des représentants des Premières Nations, le gouvernement Harper a été défavorable à celles-ci, lesquelles ont accusé plusieurs chocs au niveau politique. Nous nous sommes entretenus avec Monsieur Russell Diabo, conseiller politique mohawk pour plusieurs Conseils de bande de l’Ouest et de l’Est de l’Ontario, afin qu’il nous explique comment ces dix années de règne des Conservateurs ont affecté leur situation au Canada.
Monsieur Diabo a été conseiller à l’Assemblée des Premières Nations pendant un certain temps dans les années 1980 et 1990, ainsi que pour plusieurs Conseils de bande en Colombie-Britannique de 1998 à 2001.
Q. Qu’est-ce qui a été le « pire » durant cette dernière année pour les Premières Nations sous le gouvernement Harper?
R. Je pense que la pire chose que le gouvernement Harper ait fait aux Première Nations durant la dernière année a été d’introduire unilatéralement une politique provisoire (interprétation constitutionnelle) dans la section 35 [NDLT : de la Constitution canadienne] sur les revendications territoriales globales et d’autonomie. Cette politique provisoire introduit une notion de « réconciliation » avec les Premières Nations en proposant une position de négociation injuste et unidirectionnelle qui ne tient pas compte des instructions de la Cour suprême du Canada sur les décisions prises dans les cas Haida Delgamuukw (1) et Tsilhqot’in (2), qui établissent un cadre légal pour la reconnaissance et l’établissement des titres ancestraux et des droits autochtones ainsi qu’une procédure de consultation/d’accommodement jusqu’à ce que le droit autochtone ait été établi, soit à travers des négociations ou une décision de la Cour.
Q. Quels sont les principaux enjeux qui préoccupent les Première Nations durant la campagne électorale de 2015?
R. Pour les Premières Nations, il y a toute une variété d’enjeux dont il faut se préoccuper, des problèmes concernant des programmes et des services nécessaires pour améliorer les piètres conditions sociales et économiques [NDLT : des Premières Nations] comme l’éducation, le logement et les infrastructures en santé, à la reconnaissance des droits territoriaux et de l’autonomie, [NDLT : en passant par] une enquête sur les femmes et jeunes filles autochtones disparues ou assassinées. Lesquels sont tous inclus dans les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation (3).
Q. Quels sont les principaux changements que vous souhaiteriez voir amenés par un nouveau gouvernement?
R. Je pense qu’il doit y avoir des changements structuraux fondamentaux au Canada pour corriger les effets de non seulement l’héritage des pensionnats indiens mais également du sous-développement et de la pauvreté des communautés des Premières Nations sous la Loi des Indiens, raciste et coloniale, dont se sert encore le gouvernement pour contrôler et gérer les Premières Nations jusqu’à ce que l’assimilation fasse son œuvre. Je suis d’avis que la Constitution doit être ré-ouverte pour reconnaître explicitement que l’autonomie est un droit intrinsèque aux Premières Nations et que les Premières Nations doivent être reconnues comme un ordre distinct de gouvernement au Canada.
Q. À quoi doit-on s’attendre si Harper remporte les élections?
R. Je suis d’accord avec le juge Murray Sinclair, président de la Commission de vérité et réconciliation, qui a récemment dit à l’Assemblée des Premières Nations que le Canada se dirige vers d’autres confrontations comme celle d’Oka si le Canada continue d’ignorer les droits ancestraux et issus de traités, ce qui a été l’approche du gouvernement Harper depuis les 10 dernières années. Donc, si Stephen Harper est à la tête du nouveau gouvernement après le 19 octobre, nous verrons vraisemblablement des conflits entre les Premières Nations et le Canada au sujet des projets d’extraction des ressources [naturelles], qui ont été largement développés sans que les Premières Nations aient été consultées ou aient donné leur accord.
Q. Pensez-vous que les Premières Nations sont plus impliquées en politique maintenant qu’auparavant?
R. J’observe qu’il y a définitivement plus de chefs et d’individus des Premières Nations militant pour le vote pour ces élections fédérales que ce que j’ai jamais vu à travers le Canada. Ceci semble être motivé par le mouvement « À bas les Conservateurs! », qui désire se débarrasser de Stephen Harper et de son Parti conservateur.
Q. Quel message aimeriez-vous transmettre aux Canadiens à propos des Premières Nations et de leur place dans la sphère politique?
R. Je crois que, à l’approche du 150e anniversaire de la Confédération canadienne, en 2017, c’est le moment pour les gouvernements canadiens (fédéraux et provinciaux) et la société canadienne de reconnaître leur histoire raciste et coloniale et ses effets sur les Premières Nations, sinon il y aura peu de choses à célébrer pour les Premières Nations, et la réconciliation entre le Canada et les Premières Nations ne sera probablement pas près de se produire.
Traduit de l’anglais par Émilie Larson Houle
(1) http://www.bctreaty.net/files/pdf_documents/delgamuukw.pdf (2) http://www.lavery.ca/publications/nos-publications/1819-decision-de-la-c… (3) http://www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=15
par Marie-Claude Belzile | Oct 8, 2015 | Entrevues
Dans le but de faire entendre leurs voix, les chefs des Premières Nations se rassemblent le 9 octobre 2015 au Cabot Square, à Montréal, lieu reconnu pour les rassemblements des autochtones en milieu urbain. L’objectif est de mettre les questions autochtones sur le lieu public pour faire contrepoids au silence concernant celles-ci depuis le début de la campagne électorale fédérale. Ainsi, tous et toutes sont invité.e.s à se joindre à cette rencontre pacifique.
Marie-Claude Belzile de l’Esprit libre a eu la chance de s’entretenir avec Ghislain Picard, Chef des Premières Nations du Québec et du Labrador.
Q. Quelle est l’intention derrière cette rencontre?
R. L’intention est de faire en sorte qu’on puisse affirmer haut et fort que les enjeux ont leur place dans la campagne électorale, à 10 jours du vote. Certains partis ont tendance à penser que la question autochtone n’est pas nécessairement importante. On veut s’assurer que la question demeure à l’ordre du jour.
Q. Selon vous, quelle est l’importance des prochaines élections pour les Premières Nations?
R. On vient de traverser une décennie de pouvoir des conservateurs avec très peu sinon aucun résultat sur beaucoup de questions qui nous préoccupent au niveau populaire et social. On constate que 9 personnes autochtones sur 10 veulent changer le gouvernement actuel. Le processus politique étant ce qu’il est, on veut mettre nos cartes sur table pour le lendemain des élections. On veut savoir comment [on fera] pour se donner un plan, un processus pour y arriver. On veut savoir quelles sont les bases essentielles pour repartir sur un bon pied avec le prochain gouvernement. C’est une question de relation et de retrouver une confiance mutuelle entre Canadien.ne.s et autochtones. Retrouver un cadre entre Premières Nations et Canadien.ne.s. La relation est unique, personne au pays ne peut prétendre avoir à répondre à un cadre spécifique, et pourtant c’est le cas des Premières Nations. On veut un réengagement entre les communautés et le gouvernement fédéral. Il y a énormément de travail et de défis qui se présentent à nous et au gouvernement à venir.
Q. Comment réagissez-vous au silence des chefs des partis sur les questions touchant les Premières Nations?
R. Après le troisième débat [des chefs] on a réagi en disant « est-ce que la question autochtone est si peu importante que le niqab l’emporte sur nos enjeux? ». C’est une façon de provoquer le débat autour des enjeux qui nous intéressent. On a demandé à TVA, pour leur débat télévisé en français, si ce n’était pas possible d’inscrire une question sur les Premières Nations, ils sont restés silencieux, on n’a pas obtenu de réponse. Et des chefs de parti, deux sur cinq vont peut-être annoncer quelque chose dans les heures, les jours qui suivent, mais c’est tout. Il y aussi a le silence des médias. Il y a une responsabilité à ce niveau-là, mais il n’y a jamais de continuité [de leur part]. Les médias sont souvent en déroute sur les questions que nous considérons fondamentales. Qu’est-ce qui fait, en 2015, que nos peuples soient très loin en arrière [de la majorité canadienne] sur le plan socioéconomique? Et personne ne semble scandalisé. On veut ramener ces questions à l’avant plan, et si les médias ne font que les effleurer, [on n’y arrive pas]. Les Canadiens et canadiennes doivent être davantage informé.e.s. On trouve cette réalité injuste et triste, on est forcés de toujours répondre comme si nous étions le fardeau de la preuve. Il faut que les tables soient tournées et que l’odieux de la preuve soit retourné au gouvernement.
Q. Que pensez-vous de la déclaration qu’a fait Gilles Duceppe mercredi dernier en affirmant que « Il est impossible de construire le Québec sans les Premières Nations »?
R. J’ai eu l’occasion de rencontrer M. Duceppe, le seul chef de parti que j’ai rencontré, malgré que nous ayons envoyé un message à tous les chefs de partis… On voulait une place pour nos enjeux dans leur campagne, on a attendu des mois avant d’avoir des réponses de leur part. M. Duceppe est le seul à avoir convoqué une rencontre. Ce que je dénote du commentaire de M. Duceppe, et il y a de plus en plus une opinion généralisée comme quoi le Québec n’est pas prêt à son indépendance, c’est que les autochtones doivent être inclus [dans une démarche vers la souveraineté québécoise]. Pour nous, il doit y avoir un règlement sur la question du territoire, sur la question du titre sur le territoire, sur la place des Premières Nations dans un Québec indépendant, etc. Les Premières Nations auraient-elles la possibilité de déterminer leur propre avenir dans un Québec indépendant? Tout ceci demeure une question non-résolue. Les débats souverainistes ont pris du recul, nous sommes donc moins interpelés par cela qu'[on l’était] en 1995. On veut faire progresser le débat, et laisser savoir que les Premières Nations ont leur place dans l’avenir.
Q. Comment se décrirait un parti engagé auprès des Premières Nations?
R. La condition première c’est qu’on puisse confirmer qu’il ne peut pas y avoir d’engagement sans reconnaissance d’une relation de nation à nation. Une des autres questions est : « est-ce que dans la relation on pourra sortir du contexte législatif duquel on est prisonniers et dont on dépend, et qui impose une façon de faire et une idéologie? Le défi se pose face à la définition qu’on donne à la notion de partenariat. Comment la mettre en pratique? Quelles sont les conditions idéales pour les deux parties? Celui qui méritera la faveur des autochtones, c’est celui qui va en quelque sorte trouver la meilleure façon de favoriser une relation et un engagement immédiat et continu dès le lendemain du vote. La question autochtone doit être incontournable au pays. C’est un processus en continu qui devra donner un plan de A à Z pour redresser la situation socioéconomique de nos communautés.
Q. Quelles sont les plus lourdes conséquences de ces dix dernières années sous le gouvernement Harper?
R. Avant l’ère Harper, on avait les libéraux avec Paul Martin et on se doit de reconnaître qu’il y a eu des efforts lors du mandat de M. Martin. En 2005, l’accord de Kelowna (1) sur les apports financiers pour le logement, la santé, l’éducation, etc., avait été conclu avec tous les représentants autochtones. Du jour au lendemain, les Conservateurs sont arrivés au pouvoir et l’accord de Kelowna est devenu poussière. Rapidement, en quelques semaines, le gouvernement Harper a aussi annulé un programme de soutien aux Premières Nations : 160 millions disparus. C’était un geste qui était sans doute précurseur des années suivantes. Il n’y a pas eu une année depuis Harper où il n’y a pas eu un dossier qui a amené une réaction négative de la part des Premières Nations. La dernière année a été assez tumultueuse, on a critiqué le dernier projet de loi, C-33 (2), d’un bout à l’autre du pays. On a été victimes d’une idéologie paternaliste du gouvernement.
Q. Quel est votre impression sur le vote du 19 octobre prochain en lien avec les Premières Nations?
R. Le vote ira selon les régions à l’échelle du pays. Il y a des questions importantes au sujet du vote, certains veulent voter, d’autres non. Il y a un débat sensible autour de la citoyenneté canadienne et des Premières Nations. Y’a des nations qui ne jurent que par leur souveraineté. C’est difficile de dire quelle sera la participation des autochtones cette fois-ci. La moyenne de participation devrait toutefois être plus importante que les dernières années. Avant c’était autour de 40% de participation, ce devrait beaucoup plus important cette année.
(1) http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/accord-de-kelowna/
(2) https://www.aadnc-aandc.gc.ca/fra/1358798070439/1358798420982
par Thomas Deshaies | Sep 25, 2015 | Entrevues, International
Le 17 septembre dernier, le général Gilbert Diendéré, à la tête du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), a instauré un gouvernement provisoire par un coup d’État, le « Conseil national pour la démocratie ». Face à des pressions de la rue, de la communauté internationale et de l’Armée nationale qui s’est déployée autour de la capitale, les putschistes ont finalement déposé les armes et cédé le pouvoir au Conseil national de transition (CNT). Nous avons rencontré le politologue Issiaka Mandé pour faire le point sur ces événements.
Un rapide retour en arrière s’impose pour bien comprendre les récents événements. Les 30 et 31 octobre 2014, des manifestations d’envergure ont eu lieu pour réclamer le départ du président de l’époque, Blaise Compaoré. Celui-ci souhaitait modifier la constitution afin d’être en mesure de se présenter une nouvelle fois aux élections présidentielles. Il avait obtenu le pouvoir en 1987 grâce à un coup d’État ayant mené à l’assassinat du président socialiste de l’époque, Thomas Sankara.
Malgré plusieurs pertes de vies humaines et des destructions matérielles considérables, le dénouement des événements d’octobre 2014 avait surpris les analystes en raison d’un retour au calme relativement rapide et d’un exil sans grande effusion de sang de l’ancien chef d’État, Blaise Compaoré. Les forces en présence avaient alors mis sur pied le Conseil national de transition (CNT), formé de représentant-e-s de différentes sphères de la société civile et des partis politiques. Le parti de Compaoré, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) avait alors été de facto exclu de ce gouvernement provisoire. Michel Kafando fut désigné comme Président intérimaire jusqu’à l’organisation d’élections initialement prévues en octobre 2015, mais qui sont maintenant reportées, compte-tenu de la situation.
De « séquestration » à coup d’État
Le 17 septembre 2015, le RSP séquestre le Président de la transition, le Premier ministre et deux ministres au palais présidentiel de Kosyam. Le RSP exige que son régiment ne soit plus menacé de dissolution.
Ce qui semblait au début n’être qu’une prise d’otages dans le but d’obtenir des gains rapides s’est plutôt avéré être un coup d’État « en règles ». Le matin du 18 septembre, on annonçait la dissolution du CNT et la formation d’un nouveau gouvernement ayant à sa tête le Général Diendéré. Selon le politologue Issiaka Mandé, il est difficile de savoir s’il s’agissait d’un coup d’État réellement planifié : « Est-ce que c’est un coup préparé ou c’est un coup qui a « tourné », été récupéré? Initialement, une des hypothèses, c’est que c’est une simple séquestration en réaction au rapport du Conseil Consultatif sur les réformes politiques qui avaient proposé la dissolution du RSP. » Selon le Groupe de recherche et d’initiative pour la libération de l’Afrique (GRILA), qui a réagi par voie de communiqué, il est étrange que les événements se soient déroulés le 17 septembre et ce « à quelques heures de l’audience du juge d’instruction dans l’affaire Sankara. Il avait convoqué le 17 septembre les avocats de la CIJS Campagne Internationale Justice pour Sankara pour leur révéler le résultat de l’expertise balistique et d’ADN. Il est très probable que ceci contribuerait à incriminer le Général Diendéré. Il est notoirement reconnu comme un des membres du peloton d’assassins qui a mis un terme sanglant à l’épisode révolutionnaire du Burkina en 1987. » De pus, le GRILA accuse les membres du RSP de « disposer de confortables rentes dans le secteur minier, le transport et l’immobilier. Ils se sont auparavant enrichis dans les guerres du Sierra Leone et du Libéria, par le contournement des diamants de l’UNITA en Angola, la déstabilisation de la Côte d’Ivoire ou des médiations ambiguës lors des prises d’otages et l’instrumentalisation terroriste dans le Sahel.»
Des milliers de Burkinabés se sont presque instantanément mobilisé-e-s malgré la répression. Partout au pays, des citoyen-e-s ont érigé des barricades et ont bloqué les grandes routes. Une délégation de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), avec à sa tête Macky Sall, président du Sénégal depuis 2012, mais impliqué en politique avec l’ex-président Abdoulaye Wade depuis la fin des années 1980, ont entamé des pourparlers avec les putschistes. Un accord a été proposé afin d’assurer le retour du gouvernement de transition. Cet accord garantit l’amnistie des putschistes, le report des questions reliées au remaniement de l’armée (dissolution du RSP) et la possibilité pour les candidat-e-s du CDP de Compaoré de se présenter de nouveau aux prochaines élections. L’accord du CEDEAO est fortement décrié par la rue, qui considère les propositions comme étant injustifiées.
Durant la nuit du 20 au 21 septembre, plusieurs corps de l’armée nationale sont entrés dans Ouagadougou pour exiger la reddition du RSP. Le mercredi 23 septembre, le Président Michel Kafando a finalement repris du service et les forces du RSP ont déposé les armes.
Entrevue avec Issiaka Mandé, politologue
Q. Blaise Compaoré, est-ce l’homme derrière le coup d’État?
R. « Le problème c’est que le RSP est toujours redevable à Blaise Compaoré. Est-ce qu’il y a un lien direct avec ce qui se passe? Il y a des informations qui circulent et qui semblent dire que Blaise Compaoré aurait eu une rencontre secrète avec Diendéré à Abidjan, deux semaines avant le coup d’État. Est-ce qu’il aurait effectivement planifié ce coup? On attend de voir, mais pour l’instant, la direction opérationnelle revient quand même à Diendéré. »
Q. Est-ce que la proposition de sortie de crise de la CEDEAO vous semble appropriée? Que pensez-vous de la proposition d’amnistie pour les putschistes et de celle de la réintégration des candidats du CDP, ancien parti de Blaise Compaoré?
R. « Concernant l’amnistie, c’est une demande qui ne peut pas être prise en compte, qui est vouée à l’échec compte-tenu du contexte politique. Sur la prise en compte ou la non-prise en compte des candidats du CDP dans le processus électoral, on peut avoir une lecture de démocrate qui serait de dire « oui, il faut laisser tout le monde compétitionner et que oui, c’est le peuple qui décide en dernier ressort. Mais il faut aussi tenir compte du contexte et là, si on ne se fie pas uniquement à des considérations purement juridiques, mais si on tient compte d’une analyse politique, la raison d’être de la transition est avant tout pour démanteler l’État Blaise Compaoré. De deux, il y a aussi le sentiment de la population qui est que, des gens qui ont voulu cautionner une forfaiture, c’est-à-dire, modifier un élément fondamental de la constitution, ne sont pas crédibles pour défendre cette même constitution. Donc, la dimension, elle, est multiple. Le contexte du coup d’État remet en jeu aussi la chose. Puisque tout le Parti, et tout l’entourage qui était avec Blaise Compaoré ont cautionné le coup d’État à travers leurs déclarations une nouvelle fois. »
Q. Que pensent les juristes de cette exclusion?
R. «Les juristes et les constitutionnalistes aussi ont une opinion similaire. En fait, puisqu’ils (les députés du CDP) ont été démis, et qu’on ne leur a pas permis de se présenter aux élections présidentielles, ils veulent maintenant passer par un coup d’État pour s’imposer ? Si on leur laissait le droit de se présenter et que ces individus ne gagnaient pas les élections, que feraient-ils? Ils vont massacrer toute la population pour pouvoir s’imposer? Il ne faut pas oublier que dans ce contexte, c’est le Conseil constitutionnel qui les a disqualifiés, alors comment le Conseil national de transition pourrait revenir sur cette décision ? Il y a un réel problème avec l’accord proposé par la CEDEAO. Il y a plusieurs autres problèmes juridiques en fait. Par exemple, on demande l’amnistie, mais celle-ci est supposée être uniquement accordée par le Président. »
Q. Pourquoi la CEDEAO a-t-elle proposé un accord qui semble aussi « favorable » pour les putschistes?
R. « Selon Macky Sall, qui est l’architecte de cet accord, c’était pour éviter un bain de sang, pour des raisons humanitaires et puis aussi, pour favoriser la cohésion de la société burkinabè. Dans les faits, c’est plutôt l’effet contraire que cela a produit. Cet accord est à l’encontre de tous les principes édictés par l’Union africaine, tous les principes même de la CEDEAO. L’autre interprétation, d’un certain nombre d’analystes, voire de la population burkinabè, c’est que les chefs d’État de la CEDEAO ont peur de la rue, parce que là, c’est la rue qui dit « non ». C’est quand même surprenant de la part d’un démocrate comme Macky Sall. Cet accord bancal, c’est un accord qui remet en cause l’architecture du Comité national de transition, qui remet en cause tout le travail qui a été élaboré et avec des éléments qui ne tiennent pas au niveau juridique. Même la dernière position de la CEDEAO, sortie de la réunion d’Abuja, c’est un recul. Le problème d’amnistie a été remis en cause, le problème de l’inclusion de ces gens, c’est à rediscuter. Ce qu’il faut aussi dire avec la position de la CEDEAO, c’est que ce n’est pas la première fois. La CEDEAO n’a jamais compris la situation du Burkina. À croire qu’il n’y a pas d’analystes au niveau des organisations internationales, parce que déjà, en 2014, quand il y a eu l’insurrection populaire et que le Burkina a demandé l’intervention de la CEDEAO, c’était également des décisions totalement « à côté de la plaque ».»
Q. Est-ce que sans la mobilisation massive des citoyens, le coup d’État aurait pu être un succès?
R. « Le principe même d’un coup d’État en Afrique est quelque chose qui est remis en cause globalement. Les coups d’États ne sont plus réellement « acceptés » par les instances africaines. De deux, la population elle-même, n’est pas prête à accepter les coups d’États. Le besoin de démocratie est quelque chose d’important et surtout quand on sort d’un régime oppressif, tel que cela a été le cas du Burkina avec Blaise Compaoré. D’autant plus que, c’est un coup d’État conduit par une garde prétorienne, il ne faut pas l’oublier. »
Q. L’Armée nationale n’est intervenue que plusieurs jours plus tard, pourquoi?
R. « Ce « discrédit » de ne pas intervenir vient aussi des populations. Est-ce qu’on a affaire à une armée nationale ou à une « armée de majorettes » ? Dans ce cas, il faudrait changer les tenues de cette armée… C’est un peu ça la question qui est posée. Si c’est une armée d’apparat, bien il faut aussi clairement le dire. L’autre chose, c’est qu’il ne faut pas oublier que l’armée est un corps social comme tout autre, qui est traversé par les tensions qui existent à travers la société burkinabè. Les analystes sur le Burkina le disent très clairement aussi. À l’intérieur de l’armée, il y a des jeunes officiers qui veulent aussi le changement. Même si Diendéré se fait un malin plaisir de dire que les Chefs de corps sont tous des amis, qu’ils sont tous des promotionnaires, certes, mais les jeunes officiers et sous-officiers et les hommes de rang, ils ont d’autres aspirations. Ce sont aussi leurs amis qui sont dans les rues. Quand je discute avec mes amis qui sont dans l’armée et que je leur pose la question à savoir s’ils auraient tiré sur la foule lors du soulèvement d’octobre 2014, Ils me répondent que de tirer sur la foule, c’est comme de tirer sur des copains avec qui on sort boire de la bière le soir. Ils savent qu’ils sont sur les barricades. Il y a aussi cet élément qu’il faut prendre en compte. Au Burkina Faso, nous avons affaire à une population jeune moins âgée que le temps de Blaise Compaoré au pouvoir. C’est une population très jeune, et une population avec un avenir plus ou moins sombre, donc on est dans un contexte où ils veulent du changement. »
par Rédaction | Juil 24, 2015 | Entrevues, Québec, Societé
L’Esprit libre a rencontré trois jeunes professionnel-le-s qui auraient été considéré-e-s comme des travailleurs-euses autonomes par leur employeur sans leur consentement. Les trois personnes interviewées ont décidé de préserver leur anonymat. Les noms utilisés sont donc fictifs. Nous avons retranscrit presque intégralement les entretiens. Les propos exprimés n’engagent que les personnes interviewés. Nous n’avons pas cherché à vérifier leurs propos auprès de leurs employeurs, l’objectif étant de simplement leur donner la parole. Cependant, leurs témoigagnes ont été jugés comme suffisamment crédibles, selon nos vérifications, pour être publiés. Nous suggérons aux lecteurs-trices de d’abord lire cet article: http://www.revuelespritlibre.org/travailleur-travailleuse-autonome-recherche-protection-legislative
« J’ai perdu mon emploi parce que je voulais être reconnu comme un salarié. »
Vincent a été embauché pour récolter des fonds pour le Mouvement Québec français, qui a pour mission de défendre la langue française au Québec. Il avait accepté un statut de travailleur autonome à condition que son statut soit régularisé, ce qui n’est jamais arrivé selon lui.
Q. Était-ce clair avec l’employeur que vous obtiendriez un statut de salarié avec tous les avantages et protections qui en découlent ?
R. Oui, dès le début. On nous a dit que ça se ferait, que ça s’en venait bientôt et ça n’est jamais arrivé.
Q. Est-ce vous qui faisiez vos horaires, négociiez votre salaire et travailliez avec votre matériel comme le ferait un travailleur autonome ?
R. Le matériel de travail était fourni par l’employeur. On avait un horaire assez fixe et on avait une bonne discipline de travail qui faisait en sorte qu’on devait arriver à l’heure quand on était assigné. Tout cela était tout de même organisé de manière assez collégiale avec la responsable du financement qui était elle aussi travailleuse autonome.
Q. Comment récupériez-vous votre paye ?
R. Nous faisions une feuille de temps ; nous ne payions pas d’impôts à la source. Nous n’avons pas eu de T4, rien d’officiel. Il n’y avait rien qui était régi par la loi de ce côté-là. Il fallait mettre notre revenu dans “Autre revenu” dans la déclaration d’impôts du gouvernement.
Q. Quelle était la réponse de votre employeur face à votre désir d’être reconnu comme salarié ?
R. Je pense qu’à un moment donné, on s’est fait dire qu’on en demandait un peu trop. Qu’on devrait juste recommencer à récolter des fonds sans trop se poser de questions. On m’a reproché d’imposer des conditions à mon travail, ce qui, je crois, est normal. On veut simplement des conditions de travail. Comme on n’avait aucun réel statut d’employé, et bien ils ont juste réussi à fermer le programme temporairement. Je crois que c’était pour ne pas nous dire officiellement qu’on était renvoyé. Les gens qui sont restés solidaires ont perdu leur emploi.
Q. D’un point de vue personnel, vous sentiez-vous dans un certain état de précarité ?
R. Cette précarité était très difficile. En plus, nous étions payés le même salaire horaire que des salariés conventionnels. Pourtant, il y a des frais supplémentaires à payer en tant « qu’entreprise individuelle ». C’est la raison pour laquelle les vrais travailleurs autonomes demandent beaucoup plus que les salariés.
Q. Avez-vous fait une plainte aux normes du travail ?
R. Oui, l’employeur a été contraint de nous verser une paye de vacances ainsi que pour les jours fériés. Il y a des lois pour définir ce qu’est un travailleur autonome ou pas et nous n’étions clairement pas des travailleurs autonomes aux yeux de la loi.
Q. Il s’agissait d’une organisation à but non lucratif. Était-ce parce qu’ils étaient dans une situation financière difficile qu’ils ont agi de la sorte à votre avis ?
R. Parce qu’ils représentent une cause, ils demandent à leurs employés des sacrifices importants qui représentent des reculs graves sur les droits des travailleurs. Ils pensent que si tu crois en la cause, tu dois accepter de mettre ta situation financière en danger. Si tu oses te plaindre, tu es un ingrat parce que l’organisme qui a déjà une situation précaire t’offre la magnifique opportunité d’avoir une job. Le respect du statut d’employé n’existe pas parce que ceux-ci sont tous pris à la gorge. La seule façon qu’ils trouvent pour survivre est de se pervertir et d’exploiter du monde. Je crois qu’il y a matière à réflexion.
« On m’a imposé un statut de travailleuse autonome dans un milieu de travail dangereux. En cas d’accident de travail, je n’aurais eu aucun recours. »
Amélie a travaillé pour une firme de sous-traitance de technicien de scène du nom de Prodigium. Elle aurait appris après son premier contrat qu’elle était considérée comme une travailleuse autonome.
Q. Comment s’est passé votre processus d’embauche pour Prodigium ?
R. Une offre d’emploi a été diffusée. J’ai appliqué sans me faire dire qu’il s’agissait d’un salaire de travailleur autonome. C’est une fois qu’on est engagé et qu’on sait qu’on doit produire une facture si on veut être payé.
Q. Donc, il n’était pas indiqué que vous seriez une travailleuse autonome ?
R. Non, aucunement.
Q. Avez-vous déjà rencontré votre employeur en personne ?
R. Jamais. Je n’ai rencontré que des techniciens « upgradés » qui agissaient comme sous-traitants pour le boss. C’est ces superviseurs-là qui donnent un feedback sur notre travail à l’employeur.
Q. Décidiez-vous de votre horaire de travail ?
R. Quand le patron se considère comme un client, il peut faire ce qu’il veut. Il n’est pas obligé de te donner un horaire fixe. Il peut t’appeler la veille et tu dois être là sinon tu n’es plus sur la liste d’appel. Ce n’est pas qu’on est obligé, mais si on veut être rappelé, on l’est en quelque sorte.
Q. Avez-vous négocié votre salaire ?
R. Dans mon cas, on m’a dit que ça commençait à 16 $ de l’heure. Mais, une fois sur le terrain, je me suis rendu compte que certains de mes collègues avaient commencé à 13 ou 14 $ de l’heure. Je me suis rendu compte qu’ils décidaient un peu de ce qu’était le salaire de base pour chacun de leurs employés, au gré de leur humeur..
Q. Il se produit parfois des accidents durant le montage et le démontage de scène. Aviez-vous une quelconque forme de protection ?
R. Le problème, effectivement, c’est que d’installer des équipements de scènes, c’est dangereux. Parfois, on nous faisait transporter de lourdes charges sans sécurité. On me faisait monter sans harnais de sécurité à 10 mètres de haut. C’étaient des conditions de travail qui me rappelaient celles des années 30. Je me suis dit: « ça y est, ils ont trouvé la façon de se débarrasser des syndicats et des normes coûteuses : – ils n’ont qu’à nous donner un statut de travailleur autonome. – Ils peuvent recommencer à exploiter les employés sans répercussions légales. » S’il arrive un accident, personne n’est responsable sauf le travailleur autonome considéré à tort comme une entreprise individuelle. C’est inacceptable.
Q. Était-ce votre emploi principal ?
R. C’était censé le devenir, du moins c’était ce que je croyais. Quand j’ai vu l’exploitation sur place, je me suis dit que je ne voulais pas participer à cela. Je constate avec beaucoup de désolation que c’est de plus en plus partout pareil. Mon conjoint aussi travaille pour une autre compagnie du genre et c’est la même chose. J’ai l’impression que, de plus en plus, la droite parle fort et nous dit qu’on devrait se considérer chanceux d’avoir une job, mais à quel prix ?
« Mon collègue s’est fait renvoyer parce qu’il a exigé de recevoir sa paye. »
Arnaud travaillait au Musée Dufresne-Nincheri situé dans Hochelaga-Maisonneuve. Il a appris par la bouche d’un collègue qu’il n’était pas considéré comme un salarié par son employeur.
Q. Comment s’est passé votre processus d’embauche ?
R. J’ai vu une offre d’emploi du Musée Dufresne-Nincheri pour être responsable aux événements. J’ai passé l’entrevue et j’ai ensuite été embauché ainsi que cinq autres personnes. J’ai appris par la suite que mes tâches seraient diverses, allant de l’entretien aux visites guidées. La nouvelle description de tâches ne me fut transmise que verbalement.
Q. Travaillez-vous avez votre propre matériel et aviez-vous un lien de subordination avec l’employeur ?
R. Non.Je ne travaillais pas avec mon matériel. Ce n’est pas moi qui faisais mes horaires et je n’ai jamais négocié mon salaire. Je me considérais clairement comme un employé et non un travailleur autonome.
Q. Comment avez-vous appris que vous étiez en fin de compte un travailleur autonome ?
R. Je me suis informé concernant le fonctionnement pour les payes puisqu’on ne m’avait jamais demandé un spécimen de chèque. Finalement, on m’a simplement dit qu’il fallait que je produise une facture. Je ne comprenais pas trop pourquoi, mais c’est ce que j’ai fait. Par la suite, un salarié permanent m’a dit que les autres nouveaux et moi-même étions considérés comme des travailleurs autonomes. Jamais mon statut ne m’a été annoncé par mon supérieur immédiat. J’ai su, par ce permanent-là, qu’ils nous considéraient comme des travailleurs autonomes pour se simplifier la paperasse.
Q. Qu’en pensaient les cinq nouveaux employés ?
R. On a commencé à en discuter entre nous et on s’est rendus compte que ça n’avait pas d’allure. Il y a ensuite eu quelques incidents. On a reçu une lettre par courriel nous disant qu’on ne serait pas payé durant un mois dû aux difficultés financières du musée. La lettre nous a été envoyée signée de la main du patron, mais par la vice-directrice, par courriel, et ce, sans explications. On a été payé pour nos heures seulement un mois et demi plus tard. Nous, on était stressé parce qu’on ne voulait pas travailler pour rien.
Q. Avez-vous essayé d’en discuter avec votre patron ?
R. Le deuxième permanent et salarié à temps partiel est allé voir le patron à ce moment-là et il s’est plaint de la situation concernant le retard dans les payes. Nous avons appris par la suite, qu’il avait été renvoyé pour des raisons de “conflit de personnalités.” Plus tard, j’ai que le su patron voulait changer son statut de salarié à celui de travailleur autonome. Il aurait refusé puisqu’il savait que c’était illégal. De mon côté, on m’a fait savoir très clairement que si je refusais la situation de travailleur autonome, c’était terminé, je n’avais plus d’emploi. Comme on est tous dans une situation de précarité, on n’avait pas vraiment le choix d’accepter.
Q. Le Musée Dufresne-Nincheri reçoit des subventions de la ville. N’y a-t-il pas également une vérification de l’administration municipale concernant le fonctionnement de l’institution ?
R. Justement. La problématique avec tout cela, c’est que nous, on pense que notre salaire n’est pas nécessairement comptabilisé. Ils reçoivent des subventions, qui doivent probablement servir aussi à payer des employés. Alors, détournent-ils les fonds ? Je m’avance un peu et je n’ai aucune preuve à l’appui. Par contre, ce qui est sûr, c’est que je trouve cela très frustrant que le musée investisse énormément dans du matériel depuis la dernière année, mais nous oblige à être dans cette situation de précarité.
Q. Avez-vous contacté les normes du travail ?
R. Oui, mais je n’ai pas été agréablement surpris par l’accueil que j’ai reçu. On m’a dit qu’il y avait effectivement une problématique. On m’a dit que si je faisais une plainte officielle, je risquais de perdre mon emploi, mais que j’obtiendrais probablement mes congés fériés, etc. On m’a suggéré d’aller voir Revenu Québec également pour faire une plainte. Bref, je ne me sentais pas très bien soutenu. Avec les autres, on a pensé à se syndiquer, mais ce n’est pas possible puisqu’on est des travailleurs autonomes. Récemment, on a appris qu’ils ont engagé un nouveau travailleur étudiant, considéré comme salarié. En fait, son salaire est subventionné par un programme gouvernemental. Ils ont donc trouvé une nouvelle façon de faire des économies. L’équipe était en colère parce que les cinq travailleurs autonomes n’ont presque plus d’heures. Le musée économise des fonds ainsi et n’a aucun compte à nous rendre puisqu’il ne nous considère pas comme des salariés. C’est très frustrant.
par Émile Duchesne | Juil 17, 2015 | Entrevues
Entrevue avec le chef Rodrigue Wapistan
Depuis mercredi, les Innus de Nutashkuan, appuyés par ceux d’Ekuanitshit, ont érigé un blocus sur la route d’accès de la Romaine. Émile Duchesne a rencontré le chef Rodrigue Wapistan pour L’Esprit Libre. Voici ce que le chef avait à dire.
Q. À quelle heure avez-vous commencé le blocus aujourd’hui?
R. On a commencé ça tantôt (mercredi 15 juillet), à 15h40. On a déclaré un blocus à l’accès du chantier de la Romaine. Ce que je veux, c’est rencontrer le premier ministre pour discuter du processus de mise en œuvre du projet de la Romaine par Hydro-Québec.
Q. Quelles sont vos revendications?
R. Le problème, c’est que dans les bassins qui vont être noyés, presque 50 % de la population d’arbres sera inondé. Le bassin numéro 2 a déjà été fait, mais il reste les bassins 3 et 4. Hydro-Québec n’a pas tout déboisé, donc ça va faire du mercure dans ces bassins-là pour les prochaines générations. Pour nous, dans notre culture, dans notre jargon aussi de discussion, c’est intolérable. Soit on laisse passer cela et on sera affectés dans cinq ou six ans, soit je bouge là. J’invite les gens à venir ici, au blocus. On a l’appui de tous les chefs de la nation innue, des 9 communautés. On va se battre jusqu’à la fin, ça c’est sûr. On va se faire entendre puis on ne lâchera pas.
Q. Combien de temps espérez-vous que le blocus dure?
R. On ne sait jamais. Ça vient de commencer et nous on va aller jusqu’au bout. On n’a pas peur que la police vienne démanteler notre blocus. On est prêt, un point, c’est tout. Nous aussi on va intervenir, avec notre force contre leur force, c’est comme ça. On ne laissera pas l’impact environnemental et le désastre se faire sans qu’on ait un mot à dire là-dessus.
Q. Avez-vous d’autres revendications?
R. Oui, on a d’autres revendications par rapport à Hydro-Québec. On a fait le déboisement, mais ils ne veulent plus amener de bois à notre scierie et ils n’engagent plus nos débroussailleurs. On est encore perdant dans tout ça parce qu’Hydro-Québec ne respecte pas l’entente qu’on a établie avec eux en 2008.
Q. Ce n’est pas le premier blocage que les Innus érigent contre le projet de la Romaine. À Nutashkuan, est-ce que c’est votre premier?
R. Non, ce n’est pas notre premier; on en a fait plusieurs autres auparavant. Dans mon mandat, en tant que chef, c’est mon deuxième blocus, mais j’ai aussi participé à d’autres auparavant. J’ai bloqué la construction d’un pont à la rivière Nutashkuan parce qu’on ne savait pas comment les choses allaient être faites. Après ça et suite à des analyses, on a décidé de faire le travail quand même, mais ça s’est mieux fait que c’était supposé l’être, ça c’est certain.
Q. Comment diriez-vous que le blocus se passe jusqu’à présent?
R. Écoute. Jusqu’à maintenant, ça se passe bien, mais je te dirais qu’on essaye de garder la stabilité plus loin que ça. Ce blocus, c’est mon plus gros. Aujourd’hui, on a eu une centaine de personnes et on va en avoir plus demain. On n’est pas une très grosse communauté : 1100 membres dont 300 sont hors réserve. Alors pour nous, c’est quand même bon. Nous autres, on est des chasseurs et des trappeurs, et je pense qu’Hydro-Québec a mal choisi ses clients comme on dit!
par Émile Duchesne | Juin 3, 2015 | Entrevues
«Quelque chose qui traîne, ça salit »
Depuis le 5 mars 2013, 450 mécaniciens et mécaniciennes syndiqués à la CSD (1) ont été mis en lock-out par leurs employeurs, représentés par la Corporation des concessionnaires automobiles du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Après près de deux ans et trois mois de lock-out, aucune résolution du conflit ne point à l’horizon; il ne semble y avoir eu aucune progression dans les négociations et le conflit s’embourbe dans la judiciarisation (2). Récemment, le Ministère du travail, de l’emploi et de la solidarité sociale a fait savoir qu’il comptait intervenir dans le dossier, sans dévoiler le moment et la nature de ladite intervention (3). L’Esprit libre a rencontré des lock-outés de Dupont Auto d’Alma sur leur ligne de piquetage. Voici ce qu’ils nous ont dit.
Un conflit prémédité
« Tous les concessionnaires ont acheté des petits garages pour faire de la sous-traitance et ils ont posé des caméras avant que ça commence. On voyait que quelque chose s’organisait. Les concessionnaires gardaient 50 $ par véhicule pour se faire un « fond de lock-out ». Ça, on l’a su par après. C’était planifié, c’était prémédité. On [les syndiqués] savait où ça s’en allait. Pour la durée [du lock-out], on savait que ça allait être long, mais de là à aller jusqu’à deux ans… c’est un lock-out sauvage » explique M. Daniel Savard, le délégué syndical des employés de Dupont Auto Alma.
« Christian avait demandé à un patron si on travaillait le lundi. Le patron a dit de venir comme d’habitude, mais au fond il le savait. Quand on est arrivé le lundi, les barrières étaient fermées, nos deux patrons étaient là. On a demandé: « Qu’est-ce qui se passe ? » Ils ont dit: « Les gars, allez-vous en chez vous, on ferme les portes. » Ça commencé comme ça. Et les patrons avaient le sourire aux lèvres, en plus… » rajoute-t-il.
« Quand ils ont présenté la convention, c’était sans queue ni tête… Personne n’aurait accepté ça. Ils ont pris notre convention collective et l’ont débâtie au complet. Ils l’ont fait exprès, parce qu’ils savaient qu’on allait obtenir un vote fort contre la convention. Ils voulaient faire comme un transfert et dire « Vous avez voté à 99,1%, c’était une grève ou c’était un lock-out, ça revient au même ». Sauf qu’à partir du 5 mars, ils auraient pu négocier encore 20 jours. Il n’y a jamais eu de négociation. Il y a eu cette convention-là et c’est tout. Ils ont essayé de nous imposer leur convention et de nous ridiculiser… On fait rire de nous par certaines personnes. Les gens ne savent pas ce qu’on peut vivre ici », explique quant à lui Christian Tremblay, un lock-outé de Dupont Auto d’Alma.
L’indifférence de la population
« Notre moyen d’action, c’est de convaincre la population de ne pas acheter de véhicule… Mais je te dirais que pour les Québécois, c’est « je, me, moi »… Je ne mets pas tout le monde dans le même panier, certains sont vraiment solidaires avec nous, mais ils ne sont pas assez nombreux, c’est pour ça que ça fait deux ans et quelques qu’on est dehors », raconte M. Savard.
« Il y a beaucoup de jalousie là-dedans. Prends celui qui travaille, disons, au magasin de pièces. Lui, il va parler de nous, mais il va nous jalouser. Parce que veut, veut pas, on a de bonnes conditions de travail. Ils se foutent bien de nous, maintenant qu’on est dans la rue. Mais ces gens-là ne se sont jamais donné la peine d’être bien, de se tenir et de se donner une convention collective. Moi, ça m’écœure un peu », dit à son tour M. Tremblay.
« Le problème avec les médias, c’est qu’eux [les patrons], ils leur envoient des annonces pour vendre des automobiles. Ils sont parmi les plus gros annonceurs ici. Ils font vivre les journaux », explique un autre lock-outé qui a conservé l’anonymat.
« On a tous des familles, et chacun a dans la sienne quelqu’un qui a acheté un véhicule. Mon beau-frère en a acheté un. Ils sont au courant, donc, côté solidarité… », poursuit ce dernier.
L’indifférence des élites
« Deux ans après [le début du lock-out], il est trop tard parce que le mal est fait. Le gouvernement, c’est seulement pour bien paraître qu’il fait ça [intervenir dans le conflit] , en lien avec ce qui s’en vient ici. Enlève-nous le sommet économique qui s’en vient dans la région et le gouvernement, on ne l’entend pas. PKP est venu dans la région il y a deux mois. Il y a des gens qui lui ont posé des questions sur le conflit dans l’automobile. À partir de ce moment-là, il était au courant qu’il y avait un conflit dans la région. Dernièrement, il est redescendu ici et il a dit qu’il n’était pas au courant, qu’il ne savait pas qu’il y avait un conflit dans la région. Il y a quelques semaines, il s’est fait accueillir, comme on dit [le 12 mai dernier, des lock-outés ont fait les manchettes pour avoir refusé de serrer la main de Pierre-Karl Péladeau en disant qu’il était le pire employeur du Québec (4), NDRL]. Pour eux, je pense que c’est pour bien paraître. Si le gouvernement intervient dans le conflit, c’est pour son propre intérêt, ce n’est pas pour nous », nous dit M. Tremblay.
« Nous, on s’endette, et ces gens-là [les employeurs], ils continuent de vivre avec le même train de vie. Ils ont fait les rénovations qu’ils avaient à faire chez eux, ils n’ont pas gelé de l’hiver parce qu’ils travaillaient au chaud, ils font leurs voyages dans le Sud… Nous, on est presque à la rue, et ils ne font que prolonger le conflit. Ils nous envoient à la Cour avec leurs injonctions et tout, mais eux, ils vont continuer à vivre quand même », poursuit M. Tremblay.
« Moi, ce qui m’enrage le plus, c’est que maintenant, on voit des gens des petits garages indépendants arriver à la porte du concessionnaire, klaxonner et entrer. Maintenant, les gars viennent ici, je ne sais pas ce qu’ils ont fait, ils ont dû réparer une voiture en dedans… C’est grave, ils font notre travail. Ils n’ont pas le droit de faire ça, mais ils [les patrons] ont tous les droits du monde… Je te le dis, ils s’en foutent… Eux, pour faire de l’argent, ils s’en foutent … », s’indigne M. Savard.
« Moi, ce qui me fait le plus mal au cœur, c’est quand le patron vient nous voir et qu’il nous dit que c’est de notre faute si on s’est fait mettre dehors. Ils nous mettent ça sur le dos parce qu’on n’a pas accepté [la nouvelle convention collective]. Ils n’assument pas ce qu’ils ont fait. Moi, si je lance un œuf et qu’il se casse au visage de quelqu’un, je n’irais pas me cacher derrière quelqu’un d’autre en disant que ce n’est pas moi », raconte M. Tremblay.
« Il y a bien des choses que j’ai de la misère à comprendre et que je pense que je ne comprendrai jamais de ma vie, parce qu’il y a des menteurs de l’autre côté. Ce sont des putains de menteurs. Je vais te dire quelque chose : pour vendre des voitures quand tu es en conflit comme ça, il faut que tu racontes des mensonges quelque part, parce qu’il y a des gens en dedans [au concessionnaire] qui doivent se poser des questions. Ils m’ont appelé chez moi en janvier pour me vendre une voiture. J’ai gardé la ligne pour voir ce qu’ils allaient me dire. Ils m’ont dit qu’il n’y avait pas de problème et que le conflit était presque réglé, qu’il ne restait qu’à signer de la paperasse », poursuit M. Tremblay. « Ils se sont servis de nous. On est presque à la rue, on ne peut pas faire grand-chose et en plus, il y a des caméras partout. On lève le doigt et ils nous envoient une injonction », rajoute-t-il encore.
La solidarité syndicale
« Il y a450 travailleurs qui ne paient plus d’impôts depuis deux ans. Pour des villes comme ici, c’est gros. Avec ce qui s’en vient, il y a d’autres choses qui vont arriver si on abandonne. Il ne faut pas lâcher sinon ça va suivre ailleurs, et ce sont d’autres travailleurs qui vont se faire taper sur la tête, et pas seulement dans l’automobile… », explique un lock-outé qui passait.
« Elle ne fait pas grand-chose, la classe moyenne. Mais la grosse classe au-dessus, elle, s’efforce de toujours nous faire mal paraître. Nous, on doit toujours se battre par rapport à ça. On ne fait rien de grave mais il faut toujours se battre, parce qu’il y en a qui essayent de nous écraser. Nous, on veut juste vivre », raconte M. Tremblay.
« On eu l’appui de six autres centrales syndicales quand ça a fait deux ans qu’on était en lock-out. Les syndicats, ils ne nous appuient pas financièrement, mais ils sont au moins là moralement. Pour ça, l’appui syndical est là à 100%. Le 1er mai, il y a eu d’autres syndicats qui sont venus bloquer des concessionnaires à Saint-Félicien et qui sont venus nous voir ici, à Alma, aussi. Nous, on a participé aux activités qu’il y a eu toute la journée. On a bloqué la route du parc des Laurentides. C’était ben l’fun! » explique M. Savard.
Le 5 mars 2015, deux ans après le début du conflit, six centrales syndicales (la FTQ, la CSN, la CSQ, l’APTS, le SFPQ et le SPGQ) ont fait une conférence de presse commune pour donner leur appui aux lock-outés des concessionnaires automobiles syndiqués à la CSD.
« On a eu des appuis des étudiants de la région. Il y a des jeunes filles qui sont venus nous voir. Même qu’à Chicoutimi, il y a des étudiants qui sont entrés dans un concessionnaire pour faire du grabuge. Ils ont eu des contraventions eux aussi », raconte M. Tremblay.
Le quotidien et la suite des choses
« Pour essayer de joindre les deux bouts, on a fait des sacrifices. Moi, j’ai vendu ma camionnette, j’ai vendu ma roulotte et je fais moins de choses. On n’est nulle part. On ne paye plus d’impôt, on ne paye plus rien. On est des no name », se désole M. Savard.
« Venir ici [sur le trottoir], ce n’est pas une vie… Si tu savais ce qui se dit, parfois, avec les gens qui viennent acheter des voitures. Il y en a qui s’en foutent de nous. Ils nous disent: « Moi, j’arrêterai pas de vivre pour ça », « C’est pas mon problème », « Allez travailler » », poursuit M. Savard.
« Regarde toute la merde qu’ils [les patrons] nous ont donné. Ils nous mettent dans la rue, nous, mais ils mettent aussi nos enfants dans la rue. Moi, je ne fais pas ça pour me plaindre, mais on travaille fort pour que nos familles n’écopent pas. Tant que notre famille et nos enfants sont heureux… Mais ils vivent le conflit à leur manière, eux aussi, parce que quand tu arrives chez toi, que tu as passé une mauvaise journée, que les clients t’ont envoyé des mauvais commentaires, tu es bougon; veut, veut pas, tu es peut-être plus bourrasseux envers tes enfants, envers ta femme… Ils payent le prix, jusqu’à un certain point », explique M. Tremblay.
« Quand on va devoir retourner travailler, on ne rentrera pas à quatre pattes, ce n’est pas vrai. Jamais. Moi, je vais rentrer la tête haute, peu importe la convention qu’on va avoir. Le patron, je vais lui dire : « J’ai fait deux ans dehors et c’est à cause de toi. » Le retour au travail, ça va être le ring de boxe, mon homme », conclut M. Temblay.
« Le protocole de retour au travail, d’après moi, va être aussi épais que la convention collective, ha ha! » s’exclame M. Savard avant de quitter.
(1) Centrale des syndicats démocratiques
(2) http://www.985fm.ca/regional/nouvelles/le-lock-out-se-judiciarise.-70434…
(3) http://ici.radio-canada.ca/regions/saguenay-lac/2015/05/06/002-lock-out-…
(4) http://www.journaldemontreal.com/2015/05/12/les-lockoutes-interpellent-l…