Sterling Downey : de skinhead à élu municipal

Sterling Downey : de skinhead à élu municipal

« Agir moralement n’est pas la même chose qu’agir politiquement […] Le bien commun n’est pas synonyme de l’intérêt général, c’est-à-dire de l’addition des intérêts particuliers. Dans l’expression, le mot qui compte est  »commun ». Le bien commun, que Tocqueville appelait « bien de pays » […], est un bien dont chacun est appelé à bénéficier, mais qui ne peut faire l’objet d’un partage : on n’en jouit que parce qu’il est la chose de tous.

La politique est le royaume du commun. C’est la raison pour laquelle le libéralisme est intrinsèquement générateur de l’essence du politique, puisqu’il ne connaît que des intérêts particuliers et assigne pour seule mission à l’État de garantir des droits individuels[i].»

À son insu sans doute, Sterling Downey est l’un de ces acteurs politiques qui a su d’instinct faire la différence entre la politique et le politique. La première est cette construction sociale qui cherche à établir des règles pour le bien commun, alors que le second est celui qui a laissé le libéralisme organiser le monde sur les intérêts particuliers au détriment du bien commun. Originaire de Verdun (1973), Sterling Downey est impliqué dans le milieu communautaire montréalais et dans celui du street art depuis de nombreuses années. Il y a près de 20 ans, il a fondé un important festival d’art urbain, Under Pressure[ii], géré uniquement par des bénévoles. Ce dernier lui a apporté une couverture médiatique partout au pays ainsi qu’à une échelle internationale. Afin d’assurer une permanence au festival, et avec l’aide d’autres collaborateurs, M. Downey a aussi cofondé en 2011 la Fresh Paint Gallery[iii] sur la rue Sainte-Catherine. Depuis 2013, il a été élu comme conseiller de ville du district Desmarchais-Crawford pour le parti en opposition officielle, Projet Montréal[iv]. Hostile à l’institution, M. Downey semble interpréter son rôle de conseiller comme étant celui d’un agent double justicier qui tente de changer le système de l’intérieur. Dans l’entrevue qu’il nous offre, il présente aisément l’analogie entre gangs de rue et groupes organisés divers : corps policiers, conseils municipaux, ministères, etc. Il voit dans nos institutions des reproductions de l’intimidation qu’il a vécue ou fait vivre alors qu’il fréquentait l’école, et il estime vouloir remettre les pendules à l’heure concernant ces approches que certaines personnes dotées de pouvoirs politiques essaient de cautionner.

Très généreux envers ses citoyens, M. Downey a accepté de m’accorder de son précieux temps le mercredi 19 octobre dernier, dans le confort de mon appartement verdunois, afin que je réalise ce premier portrait signé L’Esprit libre. D’entrée de jeu, son aisance et sa facilité d’approche nous ont permis d’explorer immédiatement le fond des sujets que je désirais aborder, ce qui a donné lieu à une rencontre étonnante de près de quatre heures. L’objectif était  de connaître le vécu et le bagage de cet homme intriguant afin de saisir sa vision de la politique municipale, un système qu’il ne se cache aucunement de critiquer.

Quel est-il, ce bagage? Ancien directeur marketing et gérant pour des compagnies de streetwear, celui qui a aussi été designer ne se trompe pas en affirmant avoir porté plusieurs chapeaux. Ce faisant, il a en parallèle milité pour favoriser une émulation saine d’artistes émergents, ce qui lui a permis d’être médiatisé suffisamment pour commencer à être reconnu à grande échelle. Et à travers tout cela, il profitait de ses acquis et expériences pour aider sa communauté en travaillant avec les jeunes, en leur inculquant les bénéfices de la persévérance et en les incitant à ne pas décrocher. C’était sa façon à lui de faire de la politique, avant même qu’on ne l’approche pour lui proposer de devenir candidat pour Projet Montréal: « Je pense que c’est en 2011 quand j’ai ouvert la galerie Fresh Paint, souvent je faisais des entrevues là-dessus pis une amie qui était journaliste avait un ami, Graig Sauvé[v], qui avait une émission de radio sur CKUT[vi]… pis on a parlé de mon rôle dans la communauté et c’est au travers de cette entrevue-là qu’on a commencé à en parler. On s’en allait en élections en 2013 et il savait que le parti cherchait des candidats potentiels, d’un certain profil, pour entrer en politique. »

Après cette entrevue, d’autres journalistes et certaines personnes impliquées en politique ont commencé à sentir qu’il serait probablement intéressant d’avoir M. Downey au sein de Projet Montréal. Le parti a simplement fini par venir lui demander s’il était intéressé, s’il avait déjà songé à faire de la politique: « Ma première réaction a été de partir à rire dans leur face!» C’est que Sterling Downey me confie qu’il a déjà été arrêté, qu’il a déjà fait de la prison, qu’il a été skinhead[vii] pendant trois ans, adolescent, et qu’il faisait partie de gangs de rue. Bien qu’il soit loin de tout cela aujourd’hui, et qu’il se qualifie de straight edge[viii], son profil ne collait pas tout à fait à l’emploi. Physiquement, aussi, son apparence d’homme tatoué de la tête aux pieds lui semblait très peu compatible avec l’image du politicien en complet, veston et cravate.

Mais alors, que cherchaient les représentants-es de Projet Montréal en lui offrant l’opportunité de joindre leur parti ? Bien qu’il soit considéré politiquement de gauche, cette raison ne semblait pas suffire à M. Downey pour expliquer que leur choix se soit arrêté sur lui. Projet Montréal n’était pas à la recherche de classiques femmes et hommes d’affaires, avocats-es et gens de droit: « Ils voulaient du monde du communautaire. Moi, j’avais un profil quand même assez spécifique : mon nom est très particulier, j’étais un Montréalais impliqué depuis 18 ans à Montréal et dans les médias depuis quasiment 20 ans, donc j’étais déjà connu. Je reste dans la même maison depuis 43 ans, donc je connais mon arrondissement et mon arrondissement me connaît aussi. » En plus de ces atouts, M. Downey sait parler les deux langues officielles, est confortable devant les médias et se dit apte à débattre de sujets de manière logique. Il ne lui restait plus qu’à être convaincu qu’il pouvait bien remplir le rôle de conseiller. Il ne me cache pas qu’il manquait d’assurance, lui qui n’a pas fréquenté l’université, lui qui a été traité pendant quatre ans pour un syndrome de stress post-traumatique, lui qui a fait une tentative de suicide à 35 ans. Il ne voyait pas nécessairement pourquoi on l’invitait, lui, à prendre cette place. Mais justement parce que tout ceci était déjà public, parce qu’il s’est servi de ses expériences pour aider  les jeunes, parce qu’il en a toujours parlé de façon transparente lors d’entrevues. Le parti désirait recruter quelqu’un à qui les gens pourraient s’identifier. Il ne lui restait plus qu’à l’assumer et à en faire quelque chose de constructif, s’il le désirait, comme candidat pour Projet Montréal : « Quand tu es capable de l’assumer, ben personne ne peut t’attaquer avec ça. »

Une crainte persistait toutefois encore : M. Downey ne connaissait rien en politique municipale, il n’avait même jamais voté. Quand il leur a avoué cette lacune, les membres de Projet Montréal lui ont vite appris qu’en fait, il y connaissait certainement quelque chose : il sort ses ordures, ses bacs sont virés parterre après le passage des éboueurs-ses, les rues qu’il emprunte sont bien ou mal déneigées l’hiver, et l’été dans les parcs il peut jouer au soccer, alors il a une idée de ce en quoi consiste la politique municipale. Finalement, c’est ce qui touche au quotidien me dit-il, c’est traverser les rues, c’est l’école qu’on fréquente, c’est les égouts qui débordent, c’est un tuyau qui pète au milieu de la rue. Pour lui, c’est encore mieux que le communautaire : « As-tu déjà eu des problèmes avec la police ? », me demande-t-il, « Ben le SPVM, c’est un service de la ville, donc les agents, quand ils t’approchent, quand t’es un citoyen, s’ils ne sont pas respectueux avec toi, ça fait partie de la politique municipale, parce que c’est la ville qui gère le service de police ». Il a fini par comprendre que ce sont ces enjeux-là, que c’est l’expérience avec ces enjeux-là qui compte vraiment quand tu décides d’entrer en politique municipale. En 2013, donc, il fut convaincu.

Sterling Downey me laisse entendre qu’il a un besoin viscéral de dénoncer les injustices et l’intimidation, qu’il veut, du haut de ses 250 lb et de tout son bagage de vie, s’interposer entre celles et ceux qui abusent de leurs pouvoirs et celles et ceux qui, moins bien armés-es, subissent les abus. Il ne le fait pas avec l’usage de la force comme lorsqu’il avait 15 ans, mais d’abord en écoutant : « Je suis quelqu’un qui écoute quand même, je peux avoir une opinion au départ, et peut-être pas la bonne opinion, mais la vie m’a appris à écouter et à me sensibiliser. Fait qu’admettons qu’en parlant, je provoque un dialogue. Peu importe ma position au départ, l’important est de partir le dialogue. J’écoute, et tranquillement, je commence à remarquer des choses. »

Cette volonté d’écouter et d’engendrer le dialogue fait de M. Downey un élu près de ses citoyens et citoyennes. Il leur apprend que quand on a quelque chose à dire, il faut oser le dire, que la communication porte fruit : « Si tu crois en quelque chose, quand tu as une cause, faut que tu sois prêt à aller jusqu’au fond avec ta cause, sinon tu vas rien changer. » Générer le dialogue d’abord, et ensuite défendre ce en quoi l’on croit, il s’agit, je constate, de son credo.

Les élections de 2013 sont survenues peu après les manifestions étudiantes de 2012, et bien qu’il ne s’était d’abord pas senti très concerné par celles-ci, il a finalement été témoin d’un Premier ministre (Jean Charest, on se souvient bien) qui n’a pas écouté ses citoyennes et citoyens, qui les a même ridiculisés-es, et cela lui a en quelque sorte donné envie de dénoncer des problématiques sociales. Pour ce faire, il avait donc besoin d’une plateforme, et Projet Montréal désirait lui en offrir une : « On n’oublie pas, à ce moment-là, j’avais passé presque 20 ans à l’extérieur, à me battre contre le système, et c’est ça qu’ils m’ont dit [Projet Montréal],  »Ça fait 20 ans que tu fais ça, là tu as l’opportunité de rentrer dans le cœur du problème et de dénoncer, au conseil municipal. » » Il se disait qu’en étant élu, il pourrait venir en aide aux gens qui sont victimes d’abus, aux personnes en situation d’itinérance, à la population étudiante, aux graffeurs et graffeuses, entres autres. Il a toujours dit aux jeunes auprès de qui il a travaillé que s’ils le voulaient vraiment, ils pouvaient accomplir n’importe quoi, et s’il avait refusé la proposition de Projet Montréal, il aurait eu l’impression de mentir à ces jeunes. Avec courage et respect de ses convictions, il est entré dans l’aventure politique.

Conseiller municipal, aussi membre de la Commission pour le développement social et la diversité montréalaise, Sterling Downey m’explique que quand on est élu, on peut être nominé sur divers comités pour gérer son arrondissement. Avec une petite teinte d’amusement dans la voix, il cite en exemple (tout en dénonçant) une élue de l’opposition officielle : « Marie-Ève Brunet[ix], membre de l’aile jeunesse pour l’équipe de Denis Coderre, est censée représenter la jeunesse. Elle siège sur le Comité de la sécurité publique de la Ville-Centre avec Mme Samson[x]. C’est le comité qui est arrivé avec un plan pour un règlement sur les chiens dangereux. Elle ne dénonce pas le projet, qui pourtant est dénoncé par la jeunesse. Tu sers à quoi ? ». Pour M. Downey, elle ne fait pas son travail qui consiste à représenter ses citoyennes et citoyens, et elle ne fait pas le devoir de dénoncer à l’interne ce qui devrait l’être. Il compare ce silence à une injustice, à une façon qu’ont les institutions de taire dans le groupe ce qu’une personne parmi l’ensemble devrait défendre : « On est des êtres humains, des fois on s’associe avec des groupes pour certaines raisons et on ne se rend même pas tout à fait compte dans quoi on s’est embarqué, pis rendu à un certain point on ne sait plus comment s’en sortir. » Ainsi, quand Mme Brunet endosse tout ce que Denis Coderre propose sans écouter la jeunesse qu’elle représente, Sterling Downey voit un manquement à la dénonciation. Il me raconte comment son passé en tant que skinhead lui fait ressentir le besoin de dénoncer de telles pratiques : « J’ai appris, quand je me suis rendu compte dans quoi je m’étais impliqué, l’idéologie et tout ça, que ça prenait beaucoup de courage pour s’en sortir. Tu rentres là-dedans pour la protection, donc logiquement tu as un peu peur de ces gens-là, parce que s’ils cassent la gueule des autres, ils peuvent casser la tienne aussi. Quand tu sors, t’as plus de protection de nulle part, ceux qui devaient te protéger ne te protègent plus et te cassent la gueule. Quand tu sors, you have to face it. À un moment donné, I had to stand up for what I believed in and get out of it. En politique, si y’a quelque chose pour laquelle tu es contre, même à l’intérieur de ton parti, ben je vais me lever pis je vais dire fuck you, je dénonce. C’est pas à 43 ans que je vais pas me lever et pas le dire que c’est pas correct. »

M. Downey semble tenir mordicus à cette conviction, et elle semble lui tenir à cœur comme s’il l’avait durement acquise. Il me confie ne pas être fier de ce que représente son passé de skinhead, mais il affirme ne pas en avoir honte non plus. Ça lui a, malgré tout, grandement apporté. Il fait rapidement le lien avec les héros qui l’ont inspiré, des noms du monde de la musique : Henry Rollins[xi], Kevin Seconds[xii], Johnny Ramone[xiii], Ian Mackaye[xiv], Mike Ness[xv]… rien à voir avec la politique des parlements et des conseils d’arrondissement, mais des hommes qui refaisaient le monde en « bûchant », qui voulaient se battre et qui avaient aussi des problèmes de consommation. Jusqu’à ce que le mouvement arrête, car ils sont devenus straight edge, d’où l’inspiration : « Ces personnes-là, aujourd’hui, et à cause de tout leur vécu, se lèvent debout pour dénoncer. C’est pas comme Denis Coderre qui va parler des pitbulls quand il n’a aucun vécu avec les chiens. Pis y’a pas juste ça, Coderre y va pas parler de ses skeletons in his closet… même si tout le monde en a. ». Ses héros ont aussi défendu des causes sociales, et ils ont en quelque sorte aidé Sterling Downey à grandir hors des skinheads en suivant l’exemple et en redonnant à sa communauté. Être straight edge, c’est aussi une assurance pour lui que s’il fait quelque chose, quoi que ce soit, aucune faculté n’aura été affaiblie par l’alcool ou les drogues. Il sera entièrement responsable de toutes ses actions. Parce que la responsabilisation est une prise de conscience tant individuelle que sociale chez M. Downey. Il me parle de tous ces sujets normalement tabous, et je suis témoin de l’absence peur de les aborder, de l’absence de crainte que cela porte ombrage à sa jeune carrière politique. Bien au contraire, on dirait. Je perçois une libération et un sens du devoir.

Ayant déjà soulevé le sujet de l’intimidation, Sterling Downey y revient et me raconte la place que cet enjeu occupe pour lui en tant qu’élu : « Je me suis déjà levé en conseil, parce que j’ai mené une motion pour développer une politique, un règlement contre l’intimidation dans les espaces publics, dans les parcs, les métros, les autobus, les arénas. Tout ce qui n’était pas école, justement, parce qu’on met trop de responsabilités sur les écoles. Je me suis donc levé pour parler de la seule protection que les jeunes ont aujourd’hui s’ils sont intimidés, c’est de faire des poursuites criminelles. » En effet, si une personne en a assez de se faire intimider par les jeunes de son quartier ou par un adulte, son seul recours est la poursuite criminelle. Aller à la police, selon M. Downey, ce n’est pas vraiment une solution et il y a de plus grands risques que les intimidateurs répliquent. Il me fait remarquer que les poursuites criminelles sont un engagement très difficile, puisqu’il s’agit aussi de témoigner devant une cour, encore au risque de se faire battre après chaque moment du procès. Il essaie de trouver une solution à cette problématique, car il sait de quoi il parle, il l’a déjà vécu et il me le raconte comme il l’a raconté au conseil : « Moi j’ai déjà été en taule, j’ai déjà été arrêté par la police. Je ne sais pas si vous autres vous avez déjà fait ça, mais moi oui. Je sais c’est quoi ce système-là et je peux dire qu’un jeune qui passe au travers même s’il est juste accusé d’intimidation, ça va être lourd. » Pour lui, devant un intimidateur qui manque de confiance, la dernière chose à faire est de lui donner un dossier criminel, qui peut malheureusement aller valider psychologiquement la manière dont il se perçoit : « Maintenant je suis un thug, j’ai un dossier criminel. », imite-t-il en levant les bras. Il faudrait donc plutôt éviter de nourrir le sentiment de pouvoir d’un-e jeune qui intimide.

Sterling Downey reconnaît qu’un intimidateur n’agit jamais pour rien. Il y a bel et bien un élément déclencheur dans sa vie personnelle qui l’incite à recourir à la violence envers les autres pour affermir son autorité. Et si on adressait cet élément, selon M. Downey, les conséquences dans la vie de la personne seraient beaucoup plus positives que celles d’une punition. Pour lui, une conséquence punitive revient à se débarrasser du problème, « C’est comme une muselière sur un chien. » Il se prend à nouveau en exemple : « J’ai été bullyé tout mon primaire, pis rendu à l’école secondaire j’suis devenu skinhead. C’est à cause que j’étais une victime que je me suis protégé, mais avec le mauvais groupe. J’étais double-victime d’intimidation parce que j’me suis embarqué dans quelque chose que je m’attendais pas. » Mais il s’est vite rattrapé, croit-il, parce qu’il a compris rapidement que laisser cinq personnes en battre une seule n’avait pas de sens, surtout quand tu sais très bien ce que c’est que de se faire taper dessus. Il se décrit comme le skinhead anti-skinhead, comme il le fait en politique : « Le bullyé devient un bully qui devient une personne qui dénonce le bullying et qui protège les jeunes. »  Il crée aussi bien un lien avec l’enjeu des chiens dangereux et de type pitbull : « Faut comprendre que si je n’étais pas élu là, on ne serait pas dans la même situation avec ce règlement. Ça aurait déjà passé. Je crois sincèrement que la solution n’est pas celle amenée par l’équipe Coderre. Il faut qu’on travaille plus fort pour garantir une sécurité, mais ce n’est pas en bannissant une race de chien qu’on va le faire. » Il m’avoue que cette responsabilité qu’il assume depuis le début du débat, soit depuis la fin de l’été 2016, il la trouve parfois lourde à porter. Mais il l’endosse encore une fois avec conviction, parce qu’il y croit sincèrement que de faire du racisme canin n’est pas une solution, et que trop d’expertises diverses lui démontrent qu’il a probablement raison.

De plus, malgré que certains-es de ses citoyennes et citoyens soient en faveur du nouveau règlement, et qu’il prenne le temps de considérer leurs craintes et leurs propositions, le plan élaboré par Denis Coderre est selon lui bâclé, « écrit sur un coin de table en deux semaines », et peu rationnel. N’en reste pas moins qu’il est conscient qu’un règlement doit exister pour apaiser les gens : « Faut que je sois conscient que je me promène avec mon chien pis que des gens en ont peur. Si je veux les éduquer et leur démontrer que mon chien est bien dressé, je dois rendre à l’aise ces gens-là. Il faut donc que je démontre un contrôle de mon chien et que je respecte leur espace, que je traîne pas mon chien sans laisse. Imagine le nombre de gens qui font encore ça ! C’est pourtant une loi, la loi dit que tu ne devrais pas avoir un chien sans laisse. Y’a des enfants, des gens qui ont peur des chiens peu importe leur taille, donc il faut que tu te promènes avec un chien en laisse peu importe la situation. Y’a des gens qui promenaient leur chien sans laisse dans le terrain de Douglas [un institut en santé mentale à Verdun] et y’a des coyotes qui les ont attaqués. Après quoi ? Y va falloir tuer les coyotes parce [qu’une personne] a pas laissé son chien en laisse ? Tu devrais protéger ton animal et les autres. Tu devrais faire preuve de sensibilité. » Cette sensibilité, cet égard pour autrui, Sterling Downey semble la posséder et l’appliquer dans toutes les sphères de sa vie. Pour lui, la sécurité commence par une application à soi-même, sinon il le voit comme étant irresponsable de la part des autres. Graffeur, porte-parole, intervenant communautaire, militant et élu, il a appris à plusieurs reprises que l’espace public, ça se partage en se responsabilisant d’abord. C’est, je crois, un des messages principaux qu’il tente de partager.

Alors, qu’en est-il après trois ans de vie en tant qu’élu ? Sterling Downey paraît à l’aise aujourd’hui d’occuper sa position, bien que le tout lui semble encore parfois surréaliste. Les choses arrivent à lui et il doit continuellement consulter des gens, sans toujours avoir le temps de prendre le recul nécessaire pour comprendre l’ampleur de ce qu’il fait. Il mesure l’impact de son implication sur la rétroaction du public : « C’est vraiment comme ça que je le gage, le monde me dit  »Tu fais une bonne job. Merci de faire ce que tu fais. » Je me dis que quelque part, je suis sur la bonne route. Si quelqu’un me critique, m’attaque, je me dis  »Ok, faut que j’essaie de mieux comprendre ça ». Je me dis qu’il faut que je revois ce que j’ai fait, ce que j’aurais dû faire. » Et jusqu’à maintenant, les citoyennes et les citoyens qu’il représente semblent heureux des projets qu’il mène, qu’il s’agisse de la construction d’un skatepark à Verdun, de régler le cas des castors à l’Île-des-Sœurs ou bien de rassembler les gens autour d’idées qui lui tiennent à cœur. Aujourd’hui, et depuis la fin du mois  d’août 2016, c’est le dossier chaud des pitbulls qui l’anime, et il a rallié beaucoup de monde à la partie : « Je crois sincèrement que si on veut démontrer à l’équipe Coderre qu’aux prochaines élections y’a raison d’avoir peur et de croire que ses journées sont limitées s’il ne change pas d’attitude… je ne dis pas nécessairement de le mettre dehors, mais il faut envoyer un message haut et clair qu’on n’est pas contents, et qu’il prenne l’opportunité de changer s’il nous démontre qu’il est capable de changer. »

Sterling Downey désire que les jeunes s’impliquent. Il me parle d’un jeune adulte de mon âge (29 belles années) qui est venu au conseil municipal poser des questions parce qu’ils s’étaient parlés : « Je suis fier qu’un de mes citoyens, que je représente, qui paie mon salaire, ait osé venir poser une question. Je lui ai dit :  »Si tu es nerveux, regarde-moi, n’aie pas peur, viens, pose ta question pis je vais être le premier à t’applaudir. » L’idée, c’est qu’en tant qu’élu you empower people to come and to make them face their fear. La politique traditionnelle, c’est de ne pas faire ça. C’est l’inverse. »  M. Downey vient contrer la tradition, non sans déranger quelques traditionalistes au passage. C’est que parmi tout cela, il croit que trop souvent, à l’intérieur même des partis, la loi du silence règne, même quand tout le monde n’est pas d’accord. Trop peu de gens dénoncent les décisions injustes et les actions moins démocratiques qui sévissent à l’interne. Il mène donc sa bataille sur deux fronts : parmi les élus-es et parmi les citoyennes et les citoyens : « Tu peux mener ta bataille des deux bords, parce que t’as le droit de voter, pis après ça, t’as le droit de dénoncer. Y’a rien qui dit que je ne peux pas dénoncer la politique. C’est ça la politique, aussi, c’est ça aussi de s’impliquer. Pis comme on l’a vu sur Facebook, Coderre considère les personnes comme des wackoes [ceux qui sont contre le nouveau règlement sur les chiens dangereux]. Le problème c’est qu’y prend même pas ces gens-là au sérieux. Au travers de cet enjeu-là, on voit la vraie face du maire de Montréal. T’sais, le gars avec la chemise du Canadien qui se prend en selfie, ben c’est pu ça. Là, on voit pu Denis Coderre, on voit Denis Colère. Pis là, les wackoes ont aussi le droit au vote et les crazy people are gonna vote. And they’re gonna vote against you because you just insulted them and they’re your citizens. Normally they wouldn’t have said anything if you would have left them alone. Pis là t’es venu les piquer dans leur maison, les critiquer, les insulter. » Sterling Downey ne tolère pas qu’on ne respecte pas les citoyennes et les citoyens, comme il a rejeté l’intimidation dans la cour d’école.

Et après la vie d’élu ? M. Downey me confie qu’il prend ce qui passe pour le temps que ça durera. Il n’envisage pas encore au-delà, il préfère vivre au jour le jour voir où cette aventure politique le conduira. Pour lui, plus il s’implique dans un projet, plus il nourrit son envie de poursuivre son parcours en politique. Il n’est pas du type à abandonner. Quand j’ai abordé le sujet de la politique provinciale ou fédérale, l’intérêt quitte l’homme : « J’aime Montréal. Je ne veux pas voyager tout le temps. Si j’étais au provincial ou au fédéral, à un moment donné, passer trois semaines à Ottawa, passer trois semaines à Québec, t’es plus chez vous, t’es pas à la maison, t’es plus avec tes chiens ». Il en a deux, qu’il affectionne particulièrement. Il me dit qu’il est content d’être où il est, qu’il n’a pas besoin d’argent, que ce n’est pas ce qui compte pour lui. Ce qui compte vraiment, c’est d’avoir un impact social : « Si jamais je n’étais pas réélu, j’irais vers le social. Y manque pas de sujets qui m’intéressent. » Il ne manquerait pas, j’imagine, d’opportunités qui s’offriraient non plus. Pour l’instant, il baigne dans la politique municipale pour au moins l’année à venir. Il prend le temps de bien observer, de changer ce qu’il peut et ce qu’il considère injuste, et lorsqu’il ne sera plus bien, déclare-t-il, il y aura autre chose.

CRÉDIT PHOTO: J.F Mailhot

[i]     http://www.bvoltaire.fr/alaindebenoist/faire-difference-politique-politi…

[ii]    www.underpressure.ca

[iii]   www.freshpaintgallery.ca

[iv]   www.freshpaintgallery.ca

      projetmontreal.org/les-elus/sterling-downey/

[v]    http://projetmontreal.org/les-elus/craig-sauve/

[vi]   http://funding.ckut.ca/

[vii]  https://fr.wikipedia.org/wiki/Skinhead

[viii] https://fr.wikipedia.org/wiki/Straight_edge

[ix]   http://www.equipedeniscoderre.com/marie-eve-brunet-33

[x]    http://equipedeniscoderre.com/anie-samson-39

[xi]   http://www.henryrollins.com/

[xii]  http://www.kevinseconds.org/

[xiii] http://www.johnnyramone.com/

[xiv] https://fr.wikipedia.org/wiki/Ian_MacKaye

[xv]  http://www.rollingstone.com/music/news/story-of-my-life-mike-ness-talks-…

La peur du peuple

La peur du peuple

ENTRETIEN AVEC FRANCIS DUPUIS-DÉRI

La peur du peuple, est le prochain ouvrage signé par le politologue Francis Dupuis-Déri. Cette fois-ci, le chercheur se penche sur l’opposition entre les agoraphobes (pourfendeurs de la démocratie directe) et les agoraphiles (défenseurs de la démocratie directe). L’Esprit libre s’est entretenu avec lui afin d’en savoir plus sur cet ouvrage qui plonge au cœur du débat entre démocratie directe et démocratie représentative.

Q. Dans votre livre Démocratie. Histoire politique d’un mot, vous vous êtes intéressé au glissement de sens associé au mot démocratie. Ainsi, à partir d’une conception directe et populaire de la démocratie, les élites en sont venues à imposer un nouveau sens à ce mot: démocratie est aujourd’hui synonyme de régime électoral. Peut-on établir une continuité entre cet ouvrage et La peur du peuple ?

R. Oui, effectivement, la lecture de textes du XVIIe siècle — discours, manifestes, journaux, lettres personnelles, etc. — m’avait fait comprendre que ceux que l’on nomme les «pères fondateurs» des soi-disant «démocraties» modernes, en particulier aux États-Unis et en France, étaient ouvertement antidémocrates, c’est-à-dire qu’ils ne se réclamaient pas de la démocratie, et qu’ils utilisaient le mot «démocratie» comme un repoussoir, un épouvantail. Les «démocrates», ce sont les «autres», les irresponsables qui prônent le chaos, la tyrannie des pauvres, etc. Mais vers 1830-1850, l’élite politique va s’approprier le label «démocrate» à des fins électorales, constatant que ce label attire des suffrages des classes populaires. En un temps très court, tous les candidats vont prétendre être pour la démocratie (un phénomène d’ailleurs discuté par les journaux de l’époque). Mais ce que désigne le mot a changé, en deux générations : les pères fondateurs entendaient par «démocratie» un régime où le peuple se gouverne directement, par des assemblées populaires et délibératives; or maintenant, le terme désigne le régime électoral. Exit, donc, la «démocratie directe», et vive la «démocratie représentative».

Considérant ce changement de signification, à la fois descriptive (ce que le mot désigne) et normative (la démocratie c’est le mal, puis finalement le bien), je ne parvenais pas moi-même à utiliser de manière satisfaisante des notions telles que «antidémocrate» pour désigner une position politique précise. En effet, ce mot pouvait désigner parfois des opposants à la démocratie «directe», d’autres fois des opposants au régime électoral. C’est donc par souci de précision que j’ai eu à ce moment l’idée d’emprunter à la psychologie la notion d’«agoraphobie», pour désigner spécifiquement la peur du peuple assemblé pour délibérer et se gouverner, donc la peur de la démocratie directe. Puis j’ai avancé dans ma réflexion, et j’ai aussi proposé le terme «agoraphilie», pour désigner les partisans de la démocratie directe. Si j’ai brièvement présenté ces deux nouveaux concepts dans le premier livre, ce nouvel ouvrage est entièrement consacré à discuter de cette opposition entre agoraphobie et agoraphilie, autant en philosophie politique que dans les luttes sociales.

Q. Dans l’invitation au lancement de votre livre, il est dit que vous avez une « très bonne connaissance des expériences de la démocratie directe, y compris hors de l’Occident ». Quelle place prendront les exemples non-occidentaux dans votre ouvrage et peut-on toujours parler de démocratie si les pratiques en question ne sont pas senties comme telles par les peuples qui les portent ?

R. La pratique qui consiste à s’assembler dans une agora formelle ou non, pour délibérer au sujet des affaires communes et prendre des décisions collectivement, semble aussi ancienne que l’humanité. On la retrouve à peu près partout, y compris dans des contextes où règnent des gouvernements par ailleurs très autoritaires (en Chine, par exemple, ou au Moyen Âge en Europe). Dans mon ouvrage, je rappelle, par exemple, que les colonisateurs qui arrivaient en Nouvelle France constataient que les Autochtones pratiquaient ce mode d’autogouvernement, et qu’il y avait des assemblées d’anciens, de femmes et de l’ensemble du village. Je discute aussi de l’expérience des assemblées en pays Kabyle, des assemblées non-mixtes de femmes chez le peuple Igbo au Nigéria, ou encore de l’expérience plus récente des Zapatistes au Mexique. Tous ces exemples sont très inspirants pour réfléchir à la manière dont s’articule aujourd’hui le conflit entre la pensée de l’agoraphobie politique et celle de l’agoraphilie politique. Ainsi, l’agoraphobie politique affirme qu’en Occident aujourd’hui, la démocratie directe est tout simplement impossible à mettre en place, pour des raisons d’excroissance démographique, de complexification des sociétés et d’un individualisme trop développé. Nous serions donc, en Occident, à la fois les représentants de la civilisation qui se considère comme la plus évoluée de tous les temps, mais aussi des individus incapables de s’autogouverner, alors que des peuples considérés comme «primitifs» en ont été capables pendant des siècles, voire des millénaires. La question n’est donc pas de savoir si ces peuples s’identifiaient à des notions comme «démocratie» ou «anarchie», mais de réfléchir aux débats qui nous préoccupent ici et maintenant, en nous inspirant d’expériences humaines qui ne sont pas uniquement celles de l’Occident, ou de manière encore plus restrictives celles des États-Unis et de la France (les deux pays les plus souvent pris comme exemple, lors des discussions au sujet de la démocratie). Cela dit, je mobilise aussi des exemples inspirant pour l’agoraphilie et tirés de l’histoire occidentale, comme les conseils ouvriers ou des collectifs féministes.

Q. Votre livre plonge au cœur d’un débat qui en intéresse plusieurs. Qu’est-ce que peut apporter la lecture de votre à livre à une personne qui cherche à faire vivre la démocratie directe au jour le jour dans ses implications politiques ou dans son milieu de travail par exemple ?

R. Je ne sais pas, il faudrait lui demander… Mais ce que j’espère, c’est qu’il est possible d’y trouver des outils pour mieux saisir la logique des arguments contre la démocratie directe (c’est inefficace, c’est trop long, etc.), et d’y répondre par des contre-arguments crédibles, d’un point de vue philosophique, historique et politique. C’est sans doute d’autant plus nécessaire, selon moi, que l’agoraphobie fleurit aussi bien chez les réactionnaires et les conservateurs que chez les progressistes et même les révolutionnaires (je discute d’exemples d’agoraphobes de gauche dans l’ouvrage : Lénine, évidemment, mais aussi les philosophes Chantal Mouffe et Frédéric Lordon, entre autres). Les arguments de l’agoraphobie politique peuvent se résumer, pour faire bref, à l’idée que les individus qui s’assemblent pour délibérer sont irrationnels, et donc des proies faciles pour les démagogues qui les encouragent à prendre de mauvaises décisions, sans compter que l’agora est un lieu dominé par des conflits entre des cliques qui cherchent à en prendre le contrôle. L’agoraphilie politique, pour sa part, renverse ces arguments en rappelant que les individus qui veulent nous gouverner pour notre bien sont également irrationnels (passion pour le pouvoir, pour les honneurs et la gloire, etc.), pratiquent la démagogie et constituent une élite qui a des intérêts contraires au reste du peuple (dès qu’il y a une distinction entre gouvernants et gouvernés, il y a une inégalité politique et des intérêts contradictoires). De plus, l’agoraphilie politique peut rappeler des exemples historiques et contemporains pour démontrer que le peuple assemblé sait bien se doter de rituels et procédures pour faciliter le plus possible un bon processus de prise de décision. Évidemment, il n’est pas question de prétendre que la démocratie directe est un régime parfait (l’être humain étant imparfait, il ne peut donc y avoir de régime politique parfait), mais plutôt d’admettre que c’est le seul régime dans lequel le peuple est politiquement libre, puisqu’il n’est pas gouverné.

Q. Un des objectifs de votre nouveau livre est d’exposer le rapport délicat entre « le peuple assemblé à l’agora pour délibérer (le dêmos) et celui qui descend dans la rue pour manifester, voire pour s’insurger (la plèbe) ». Lors de la grève étudiante de 2012, les liens entre dêmos et plèbe ou entre l’assemblée générale et la rue étaient clairs pour les étudiante.es et une certaine partie de la population, mais beaucoup moins pour le gouvernement et les élites. Est-ce que c’est ce genre de rapports qui vous intéresse dans La peur du peuple et comment les traitez-vous ?

R. Oui, tout à fait : je présente de nombreux exemples d’expressions de l’agoraphobie politique dans des déclarations publiques à l’occasion du Printemps érable, mais aussi d’Occupy et de Nuit debout, entre autres. Un fait intéressant : en 2012, les médias étaient saturés de critiques contre la «démocratie étudiante» et les assemblées générales, présentées comme des lieux chaotiques contrôlés par une clique manipulatrice d’anarcho-syndicalistes… Or, curieusement, je n’ai trouvé aucune critique adressée à des assemblées qui ont voté contre la grève; on ne critiquait que les assemblées qui votaient pour la grève. Est-ce donc, alors, la démocratie directe qui est problématique, ou plutôt le choix que prennent certaines assemblées? Mais si c’est le choix (de faire la grève), pourquoi alors critiquer la démocratie directe elle-même ? C’est ce type d’incohérence que je tente d’identifier dans les discours de l’agoraphobie politique.

Quant au lien entre s’assembler pour délibérer et s’assembler pour manifester, il n’est pas pure illusion. Dans l’histoire, l’amalgame est souvent présent dans les discours de l’agoraphobie politique, comme on peut le constater au sujet des interdictions pour les esclaves de s’assembler dans les colonies britanniques, ou dans les règlements municipaux contre les attroupements illégaux, ou encore dans les propos à l’égard de Nuit Debout, à Paris au printemps 2016 : non seulement les «nuitdeboutistes» étaient présentés comme de doux rêveurs assemblés Place de la République pour le simple plaisir insignifiant de parler, parler, parler, mais on leur reprochait aussi d’accueillir des «casseurs» qui se lançaient à l’assaut de la ville. Or, j’ai essayé de comprendre en quoi il y a réellement un lien entre la pratique de l’assemblée et celle de la manifestation ou de l’émeute (même si, évidemment, toute émeute n’est pas précédée d’une assemblée délibérante). J’ai essayé aussi de complexifier l’analyse, en étudiant dans un premier temps comment l’agoraphilie politique (l’amour du peuple assemblé) est traversée par une tension entre une tendance plutôt «assembléiste» et une tendance «insurrectionnaliste», puis, dans un second temps, comment des pratiques insurrectionnelles interviennent en assemblée (par exemple, des lesbiennes perturbant des assemblées féministes pour dénoncer la lesbophobie ambiante), et comment il est possible de s’assembler et délibérer en manifestation, voire en émeute. J’ai aussi rappelé que lors d’insurrections, le peuple très souvent se dote d’espace délibératif (par exemple lors de la Révolution française de 1789, en Espagne en 1936, en Hongrie en 1956, en Argentine au début des années 2000, etc.).

Q. Dans la description de l’ouvrage, il est dit que celui-ci se situe « à la croisée des chemins entre la philosophie politique, l’anthropologie et la sociologie ». Pensez-vous que le temps des champs disciplinaires est révolu ? Comment une pluralité d’approches intellectuelles vous permet-elle de mieux cerner votre objet sans perdre de vue vos objectifs ?

R. Il s’agit d’une démarche personnelle, mais qui — je l’espère — est stimulante : le travail de théorisation et de conceptualisation de la philosophie politique est d’autant plus fructueux (c’est mon pari) s’il s’inspire de la réalité anthropologique, historique et sociale. J’articule donc ma réflexion en m’inspirant de « grands » philosophes, mais en discutant leurs thèses à la lumière de la réalité sociopolitique. Cela dit, mon approche m’amène aussi à considérer que la philosophie s’incarne et s’exprime dans les pratiques sociopolitiques, ainsi que dans les discours de « simples » individus. C’est une manière de suggérer que le débat entre l’agoraphobie et l’agoraphilie politiques porte aussi sur cette question essentielle : à qui appartient la pensée politique, qui la « produit » et pourquoi ? Le « premier » agoraphobe était Socrate (médiatisé par Platon), qui jugeait que le dêmos était une bête irrationnelle et dangereuse, incapable de saisir le Vrai (il semble d’ailleurs que ni Socrate, ni Platon, ne daignaient participer à l’assemblée citoyenne)… Or l’agoraphilie est, par définition, contre l’idée de « philosophes-rois » qui détiendraient le monopole du pouvoir aussi bien en politique qu’en philosophie.

Francis Dupuis-Déri est professeur au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal et chercheur à l’Institut de recherches et d’études féministes. La peur du peuple sera disponible en librairie dès le 27 septembre 2016.

Les contaminants d’intérêts émergents, une menace pour notre eau potable?

Les contaminants d’intérêts émergents, une menace pour notre eau potable?

Entrevue avec Meghan Marshall, doctorante en génie chimique à l’Université McGill, au Laboratoire 3Cs où elle participe à l’évaluation de la toxicité des contaminants qui sont mal éliminés dans les eaux usées et finissent ainsi dans nos eaux de surface, pouvant diminuer la qualité de nos sources en eau potable. Ces contaminants d’intérêts émergents (CIE)*(voir réponse à la deuxième question), qui se retrouvent notamment dans le Saint-Laurent à travers la décharge des eaux usées, sont un sujet d’étude très important, bien que peu connu de la population. En effet, ces polluants pourraient avoir un impact considérable dans notre environnement. Le laboratoire 3Cs étudie donc l’ozonation¹ comme méthode de traitement pour éliminer les contaminants des eaux usées et la toxicité qui leur est associée.

: Nous savons que l’assainissement et le traitement des eaux usées ont des répercussions positives sur notre santé publique, notre économie et notre environnement. Au Québec, nous avons la chance de consommer une eau salubre et d’avoir à notre disposition les infrastructures pour décontaminer les eaux usées. Mais qu’en est-il réellement? L’eau consommée est-elle exempte de tout contaminant?

R : Il s’agit d’une question intéressante à laquelle on ne peut pas complètement répondre. En premier lieu, je tiens à préciser que notre laboratoire se concentre principalement sur les eaux usées; mais nous avons récemment commencé à examiner le lien entre les eaux usées et la qualité des sources d’eau potable. À travers une étude sur les drogues illicites et d’ordonnances dans ces eaux, nous avons démontré que la cocaïne, la benzoylecgonine, le méthylènedioxyamphétamine, l’éphédrine, et plusieurs opioïdes d’ordonnances ne sont pas enlevés efficacement pendant le traitement des eaux usées. Ces substances persistent dans le milieu récepteur (par exemple, les rivières) et contaminent les sources d’eau potable. Notamment, des contaminants ont été trouvés en faible concentration dans une rivière avant et après le point de déversement des eaux usées traitées. On les a aussi retrouvés le long de la rivière réceptrice et dans la source d’eau potable. Par conséquent, il est nécessaire de mieux traiter les eaux usées non seulement pour protéger notre environnement aquatique, mais aussi pour préserver la qualité de l’eau que nous consommons.

Q : Plusieurs contaminants se sont donc retrouvés dans le fleuve Saint-Laurent. Ceux-ci auraient une incidence néfaste sur la flore et la faune de notre environnement aquatique. Quels sont les impacts réels de cette présence?

: Dans notre laboratoire, nous étudions une grande variété de groupes de composés appelés les contaminants d’intérêt émergent. Ils sont d’une importance primordiale puisque les risques qu’ils présentent pour la santé humaine et l’environnement ne sont pas encore entièrement connus. Voici quelques exemples de ces CIE : les pesticides, les herbicides, les perturbateurs endocriniens, les produits de soins personnels, les antibiotiques et les muscs synthétiques. La grande variété de ces composés s’accompagne donc de nombreux effets potentiels sur l’environnement. Les hormones de contraception sont un exemple suscitant d’importantes préoccupations en raison de leur consommation de masse par notre société et de leur effet bien documenté sur les poissons. Entre autres, d’autres chercheur-es ont démontré que l’exposition des vairons à grosse tête (Pimephalespromelas) au 17a-éthinylestradiol, un ingrédient actif dans les contraceptifs, provoque des poissons intersexués.

Mes recherches visent à contribuer au développement d’outils de mesure de toxicité qui sont rapides, simples et peu coûteux. Nous tentons ainsi de démontrer que le suivi de toxicité de l’eau usée est possible en utilisant des algues comme biosenseurs². Par exemple, j’ai pu observer à l’aide de ces biosenseurs la toxicité d’un grand nombre de contaminants, en particulier les herbicides (incluant l’Atrazine), qui sont toxiques pour les algues et provoquent une diminution de la photosynthèse (le processus par lequel ils créent de l’énergie pour survivre). Je pense qu’il nous reste encore beaucoup de choses à découvrir par rapport aux impacts à long terme sur l’environnement et la santé humaine.

Q : À quoi est dû ce problème de contamination de notre environnement aquatique? Est-ce dû au fait que la population possède peu de connaissances sur le sujet ou est peu sensibilisée? Ou s’agit-il d’une déficience ou d’une non-performance du système de traitement conventionnel? Y a-t-il une faiblesse dans la présence des infrastructures d’assainissement des eaux usées ou dans leur maintenance?

: En fait, ce n’est aucune de ces réponses! La raison est plutôt que nos infrastructures n’ont pas été traditionnellement conçues pour éliminer ces contaminants. En effet, les usines de traitement des eaux usées sont généralement conformes aux normes en vigueur. Elles ont été conçues pour diminuer la concentration de la matière organique³, des nitrates⁴, des phosphates⁴ ainsi que pour désinfecter l’eau, et elles remplissent ce rôle. Cependant, avec les nouvelles connaissances sur les effets des contaminants qui émergent, les organismes de réglementation mettront éventuellement en place des règles plus strictes afin d’en assurer un meilleur suivi. Les pays d’Europe sont d’ailleurs des leaders dans ce domaine et ont un pas d’avance comparativement à l’Amérique du Nord. Par exemple, la Suisse a mis en place une structure de réduction de plusieurs contaminants d’intérêts émergents des effluents des eaux usées, par exemple : les biocides, les pharmaceutiques et les produits de dégradation des pesticides. Le Canada s’impliquera probablement dans ce dossier dans un avenir rapproché, du moins, espéronsle!

Dans notre laboratoire, nous étudions les technologies basées sur l’ozone en tant que méthode de traitement permettant de réduire ou éliminer ces contaminants nocifs et leurs effets toxiques. L’ozonation, technologie encore utilisée en Amérique du Nord en ce qui concerne l’eau potable, est devenue aussi fréquemment privilégier dans le traitement des eaux usées à compter de la fin des années 1970s. L’usine de traitement des eaux usées Jean-R. Marcotte, située à Rivière-des-Prairies sur l’Île de Montréal, investie d’ailleurs dans cette méthode. Il s’agira bientôt de la plus grande usine de traitement des eaux usées dans le monde à utiliser l’ozone pour la désinfection des eaux usées. Notamment, Dre Viviane Yargeau, ma superviseure, est une des chercheures qui aura accès à des échantillons d’eau lors de la mise en place de cette technologie dès 2018. Tout ceci est très excitant pour notre groupe de recherche, mais aussi pour l’avenir de la qualité des eaux dans la région de Montréal!

Q : Le mot de la fin : selon vous, quelles sont les solutions pour commencer à éradiquer les contaminants d’intérêt émergent dans les eaux usées?

R : Je pense que c’est un des grands problèmes de notre siècle! Ce ne sera pas une seule solution qui va améliorer notre situation, il en faudra plusieurs. On pourrait commencer par favoriser la recherche sur les impacts des contaminants d’intérêt émergent et développer des technologies pour les réduire ou les éliminer. On pourrait aussi éduquer le public afin qu’il puisse comprendre la gravité des impacts de la présence de ces polluants. Cette sensibilisation inciterait les consommateurs et les consommatrices à faire des choix de produits éclairés et les aiderait à disposer adéquatement de certains contaminants.

Tout ceci s’avère être un grand défi, mais qui, par l’entremise de l’éducation de notre société, amènera probablement une amélioration notable de la qualité de l’environnement. Un approfondissement de la recherche sur le sujet et une sensibilisation des gens au problème de la contamination des eaux permettront éventuellement d’avoir plus d’impact sur les prises de décision de la classe dirigeante incluant le gouvernement et l’industrie.

Une régulation et une surveillance de la concentration des décharges dans l’environnement pourraient aussi être réalisées. J’ai beaucoup d’espoir en cela, et comme je l’ai déjà mentionné auparavant, il est probable de voir des règles plus strictes pour les eaux usées émerger bientôt.

On espère une prise de conscience et des comportements plus responsables afin de réduire l’utilisation de produits nocifs et nous souhaitons leur remplacement par des options moins dommageables pour l’environnement et la santé humaine. Finalement, il est important de mentionner que si ces produits ne sont pas disponibles pour la consommation, ils ne se retrouveront pas dans notre eau potable, dans nos eaux de surfaces et dans nos eaux usées.

Bref, cette problématique nous concerne tous et une implication de l’ensemble des citoyens et des citoyennes s’avère nécessaire afin d’améliorer l’environnement dans lequel nous évoluons!

 LEXIQUE DE MOTS OU TERMES SCIENTIFIQUES PAR MEGHAN MARSHALL 
Ozonation¹ : Méthode de dégradation des chimiques et autres substances présentes dans l’eau, il est aussi utilisé comme désinfectant.
Biosenseur² : Véhicule pour la détection de la toxicité.
Matières organiques³ : composés d’organismes vivants, de végétaux, d’animaux et de produits en décomposition.
Nitrates, phosphate⁴ : composés chimiques qui se retrouvent dans les eaux usées.
Langues autochtones : lutter contre une assimilation subtile

Langues autochtones : lutter contre une assimilation subtile

L’Esprit libre a rencontré Mary-Jane Hannaburg, membre de la communauté mohawk et impliquée au Centre de santé de Kanesatake, pour connaître son point de vue sur certains des enjeux linguistiques qui touchent les communautés autochtones au Québec.

Le taux d’unilinguisme chez les Autochtones du Québec ne cesse de diminuer depuis le recensement de 1986, descendant aujourd’hui sous les 15%, y compris dans les communautés où les langues ancestrales sont bien vivantes. Cette situation est la preuve que l’anglais ou le français s’impose de plus en plus dans les communautés autochtones, particulièrement chez les jeunes.

Bien que le bilinguisme facilite grandement les échanges avec la population majoritaire, dans le contexte québécois, le portrait est alarmant : on a observé que lorsque le taux d’unilinguisme en langue ancestrale était inférieur à 10%, la langue n’est souvent plus transmise aux jeunes, qui apprennent le français ou l’anglais uniquement. Cette dynamique, difficile à renverser une fois en marche, risque de creuser un fossé entre les générations (1). Chez les Inuit par exemple, on peut voir des jeunes de vingt ans qui parlent anglais ou français uniquement, incapables de communiquer avec leurs grands-parents qui, eux, ne parlent qu’inuktitut.

De plus, la langue constitue un repère culturel et identitaire crucial. Pour de nombreux Autochtones, parler la langue ancestrale est un pilier identitaire majeur. En la perdant, on perd une pièce centrale de son identité. Lors de la vague de suicides du printemps dernier, on a d’ailleurs soulevé cet enjeu : les jeunes Autochtones qui ne parlent pas la langue de la communauté et ne vivent pas selon le mode de vie traditionnelle ne se sentent ni Autochtones, ni Québécois.

Mary-Jane Hannaburg, du Centre de santé Kanesatake et membre de la communauté mohawk, a accepté de discuter avec nous des enjeux linguistiques qui touchent présentement les communautés autochtones du Québec.

Q : Il y a onze nations autochtones au Québec. Malgré les différences, est-ce qu’il y a un sentiment d’unité, ou est-ce qu’on devrait plutôt parler de solidarité?

R : Je pense que c’est un peu des deux. C’est un peu de la solidarité parce qu’on appuie les gens. On parle de l’existence d’unité aussi, mais on n’est pas tous pareils. On est différents dans nos langues, on est différents dans nos cultures, dans nos pratiques, mais on a toujours les mêmes valeurs presque : protéger la Terre Mère, protéger les autres, l’environnement, ça c’est les valeurs premières. Et aussi essayer d’améliorer les standards de vie pour les jeunes qui vivent dans la communauté. Sur plusieurs niveaux on tient à la solidarité, mais à d’autres niveaux on est distincts dans nos cultures, nos pratiques, nos croyances. Même les langues sont différentes. Les cris, c’est le cri, les Mohawks parlent une autre langue – c’est le langage mohawk. Dans ce sens-là c’est différent, mais globalement on se tient parce que nos conditions de vie se ressemblent beaucoup. La pauvreté touche toutes les communautés. L’abus d’alcool, la toxicomanie, les problèmes sociaux, psychosociaux, le manque de travail, le manque de chance d’améliorer les vies aussi, ça se ressemble beaucoup.

Q : Quelle place occupent les enjeux linguistiques dans les revendications autochtones actuelles?

R : Honnêtement, c’est une grosse préoccupation. On parle beaucoup de la langue dans les écoles et pas mal de curriculums sont établis en mettant l’accent sur la langue. Je vais parler plutôt pour ma communauté parce que je connais la situation. J’entends plusieurs préoccupations que la langue va disparaître. Mais notre monde a déjà fait des démarches pour essayer de préserver le langage sur des cassettes audio, créer un site web pour apprendre la langue, des cours. Mais tu peux apprendre le langage, mais si tu ne pratiques pas, si tu n’as pas quelqu’un à qui parler dans la langue, c’est perdu, ce que tu as appris, tu vas vite l’oublier. Quand tu es jeune, que tu es petit, tu as plus de chances de retenir la langue. Et pour la retenir, ça prend de la pratique. L’emphase est mise sur rétablir la langue et essayer d’encourager les jeunes à apprendre le langage.

Je pense que pour un enfant dans une école d’immersion où il va parler juste le mohawk, c’est bien, il va apprendre. Et apprendre pas juste la langue. On enseigne beaucoup de choses dans ces écoles-là : les valeurs, la spiritualité, le respect l’un envers l’autre. Les valeurs et l’identité surtout. Mais le langage aussi ça prend beaucoup, beaucoup, beaucoup d’apprentissage, et pour les jeunes c’est correct, c’est comme des éponges, ils peuvent absorber. Mais quand ils reviennent à la maison, ils parlent anglais, ou bien ils parlent français. C’est beaucoup. Mais c’est important aussi parce que c’est à cet âge-là qu’ils peuvent apprendre rapidement, apprendre vite et apprendre bien. Quand tu es plus vieux, c’est un peu plus difficile, c’est un genre de défi. Mais si le monde veut vraiment le faire, ils vont le faire.

J’en connais beaucoup de la communauté qui ont de la misère à apprendre le français. Donc ils disent : « je ne suis pas obligé de l’apprendre. » Mais c’est nécessaire. Je crois qu’au Québec c’est nécessaire. Mais s’ils ne veulent pas apprendre et qu’ils ne font pas d’efforts pour apprendre, on ne peut pas les forcer. On peut demander, on peut espérer, mais on ne peut pas les forcer. Mais ça les limite. Ici, dans cette province, si tu n’as pas le français, essaie d’avoir un travail à l’extérieur de la communauté. On est entourés de francophones, et si tu veux servir la population publique, on a besoin que tu puisses au moins dialoguer avec le client.

Q : Dans le cadre de la Commission Vérité et réconciliation, on a révélé la réalité des pensionnats autochtones, entre autres le mépris des langues autochtones et le fait qu’on empêchait souvent les jeunes qui étaient amenés de force là-bas de parler leur langue maternelle. Il y avait par exemple une femme qui disait qu’elle parlait sa langue quand elle est arrivée au pensionnat, mais on lui a interdit de la parler et quand elle est rentrée chez elle, elle n’a plus jamais voulu parler sa langue. Quand sa mère lui demandait pourquoi, elle disait qu’elle se faisait frapper quand elle la parlait.

R : Oui. Elle se faisait battre.

Q : Comment les peuples autochtones se réapproprient leurs langues et la fierté de les parler après l’expérience des pensionnats?

R : Ça prend du temps. Ça peut prendre du temps. Il faut comprendre ce qu’il s’est passé et aller revisiter les traumatismes et essayer de rebâtir notre fierté, et comprendre que leur méthode c’était d’essayer d’écraser le monde et de les assimiler. Nous [la génération qui a vécu les pensionnats] on a perdu, on n’a pas eu de chance avec ce qu’il s’est passé, mais vous, vous êtes jeunes, vous avez de la chance, on peut changer l’Histoire, […] le niveau de fierté. Et encourager les jeunes à reprendre l’identité, vraiment l’accepter. Parce que quand tu regardes ce qu’il s’est passé, moi j’essaye de ne pas comparer mais de plutôt référer à ce qu’il s’est passé dans l’holocauste pour les personnes juives. Elles ne voulaient pas s’identifier, elles étaient cachées. Mais tu regardes aujourd’hui, la collectivité, la manière qu’ils [la communauté juive] s’aident entre eux-autres. Ils parlent leur langue et ils lisent des livres. C’est encore écrit ; donc ce n’est pas parti.

Aujourd’hui, les peuples autochtones peuvent se regrouper et s’aider entre eux, dans tous les domaines, que ça soit l’économie, l’éducation, la langue… Aller chercher de l’aide, en parler, de ce qu’il se passe. Et c’est important que l’Histoire parle de pourquoi on est rendus à ce point-là. Qu’est-ce qu’il s’est passé. Parce que ça a été subtil. Quand ils voulaient les exterminer [les Juifs], ils ne l’ont pas caché. Il y avait des pays qui savaient, ce n’était pas caché. C’était un plan direct. Mais pour les Autochtones c’était caché, c’était subtil, c’était fait d’une autre manière, et c’était vraiment discret. Mais c’était avec la même mission, le même but. D’assimiler, d’exterminer.

Q : Les francophones à une certaine époque ont été écrasés par les anglophones, et ensuite pour prendre notre place au Québec, on a imposé le français, sans jamais considérer les Autochtones. L’anglais a un statut semi-officiel à cause de l’Histoire, mais pas les langues autochtones. Qu’est-ce que vous en pensez? Est-ce que les francophones oublient d’où ils sont partis?

R : Oui, c’est une erreur, c’est un manque de respect. Ils voulaient juste [qu’il y ait] les anglophones ou les francophones, comme s’il n’y avait pas d’autres peuples qui existaient. Mais là je pense qu’ils commencent à comprendre qu’on est un peuple distinct. Ils commencent à réaliser qu’on ne s’en va pas. Ils ne nous ont pas assimilés jusqu’au point qu’on est disparus. Peut-être que c’est l’intention encore, mais on est encore ici, il y a encore des gens. Il y en a du monde qui parle ojibwé, oui. Il y a en a du monde qui parle cri. On est là, il faut nous respecter. Nous autres on s’est tassés longtemps, longtemps pour d’autres personnes. Maintenant faites-nous de la place, et essayez de nous donner le respect pis notre dignité, n’imposez pas vos lois et votre langue.

Q : Qu’est-ce que vous pensez des termes utilisés en français et en anglais pour parler des réalités autochtones? Par exemple, pendant la crise d’Oka, les journalistes mélangeaient les termes WarriorsAutochtones, etc. Encore aujourd’hui, pour beaucoup, les Premières Nations, les Inuit, les Autochtones, les Métis, les indigènes, c’est la même chose. Est-ce que c’est quelque chose qui vous dérange?

R : Non, ça ne me dérange pas du tout. Ça c’est des termes pour identifier les gens. Nous on sait qui on est. Moi le terme préféré que j’utilise c’est Premières Nations. Je suis un individu des Premières Nations, je suis une femme de nation mohawk.

Je pense que le gouvernement a une liste qui indique les Premières Nations, mais on est catégorisés avec les lois. On est dans une section, sous-section, et catégoriquement, ça s’applique à ça. Comme les pedigrees, les chiens. Si vous êtes en partie chihuahua ou si t’es en partie… Oui, on est la seule population qui s’identifie par les lois du gouvernement fédéral. Mais je ne dis pas que c’est tout mal, parce qu’il y a une certaine protection là-dedans aussi. C’est vraiment mélangeant, c’est vraiment frustrant de comprendre dans quelle catégorie tu tombes, dans quelle catégorie tu vas être. Il peut y avoir une famille qui a la même mère et le même père mais les frères et sœurs ne sont pas tous pareils catégoriquement. Ça dépend quand tu es venu au monde, en quelle année. Parce que si tes parents sont mariés, et que c’est un couple mixte, si ton père est non-autochtone et que ta mère est autochtone, l’enfant né avant le mariage a le statut complet. Si l’enfant avec les mêmes parents est né après le mariage, c’est une autre catégorie, un autre niveau. Tu es moins Indien. Mais tu as les mêmes parents, tu as les mêmes deux parents. C’est vraiment un pedigree. C’est honteux ce que le gouvernement a fait. Moi si j’étais le gouvernement et que j’essayais d’expliquer ça, je mettrais ma tête dans le sable.

(1) http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/Quebec-8Autochtones-droits_lng.htm…épartition_démographique_et_langues_dusage_

CRÉDIT PHOTO: Philippe Clérin

Jeunes filles en fugue

Jeunes filles en fugue

Recontre avec des intervenants-es de centre jeunesse

On se rappellera, en février dernier, que quatre adolescentes placées au Centre jeunesse de Laval ont fui à l’occasion d’une permission de sortie temporaire. L’incident a fait les manchettes après que les parents de l’une des adolescentes aient informé les médias de la disparition de leur fille (1). Les autres parents leur ont ensuite emboîté le pas en publiant des photos des adolescentes en fugue sur différents médias sociaux. On a alors rapidement insisté sur le danger que couraient ces jeunes filles en raison de leur lien avéré avec le milieu des gangs de rue, et de l’état de vulnérabilité psychologique dans lequel elles se trouvaient (2).

Le traitement médiatique de cette affaire a permis, selon certains-es, de sensibiliser le public au problème du recrutement des jeunes filles en centre jeunesse à des fins de prostitution. C’est ce qu’a notamment souligné une mère lors de son passage à la célèbre émission Tout le monde en parle, racontant comment sa fille a été recrutée par un gang de rue (3). Les choses se sont depuis un peu calmées, ce qui détonne avec le déferlement de nouvelles auxquels nous avons assisté depuis le commencement de cette affaire.

L’empressement avec lequel les médias ont sonné l’alarme peut certes paraître un peu surprenant, sachant qu’un tel incident n’a rien d’exceptionnel ni d’inhabituel. Les statistiques font état de plusieurs milliers de fugues chaque année, réalité qui touche d’ailleurs tous les centres jeunesse du Québec, celui de Laval ne faisant pas exception (4).  Si on sait maintenant que les adolescentes ont toutes pris la clé des champs pour des raisons en apparence similaires, encore faut-il, rigueur oblige, s’intéresser de l’intérieur à ce qui motive de telles décisions parfois lourdes en conséquences. Le cas précis des jeunes fugueuses du Centre jeunesse de Laval nous permet d’en apprendre davantage sur ce qui pousse certaines d’entre elles à vouloir goûter au mode de vie de la rue et à se prostituer, parfois sans qu’elles ne l’aient planifié au départ. Sans conclure de façon hâtive que les centres jeunesse sont infiltrés par les gangs du rue, il est vrai que certains-es jeunes placés-es en centre sont déjà membres de gangs; la proximité aidant, cette situation facilite les possibilités de recrutement. Un rapport datant de 2012 évoquait déjà la possibilité que les gangs « soient désormais ancrés dans les centres jeunesse, y faisant du recrutement et incitant ainsi les jeunes à organiser leur fugue » (5). C’est ce dont ont témoigné certains-es intervenants-es ayant été interrogés-es dans le cadre de cette étude.

Même si le proxénétisme ne date pas d’hier, c’est plus récemment que les gangs de rue ont commencé à s’intéresser à cette activité de plus en plus lucrative qu’est la prostitution.  Comme le souligne Maria Mourani, spécialiste du phénomène des gangs de rue :

« Les gangs de rue sont de nouveaux joueurs dans ce marché –celui de la prostitution. Rappelons que, dans les années 80 et 90, les membres des gangs de rue étaient peu impliqués dans l’industrie du sexe et recrutaient sporadiquement pour les motards ou pour d’autres organisations criminelles. Cependant, depuis quelques années, tout a changé : ces groupes ont compris qu’une fille pouvait rapporter gros, à condition de disposer de logistique, de structure et de réseaux pour ce genre de commerce. » (6) 

Soucieux de mieux comprendre le phénomène du recrutement à l’intérieur des centres jeunesse, des entretiens ont été faits avec deux intervenants-es de centre jeunesse pour qu’ils puissent témoigner de leur expérience. Les intervenants-es ont préféré garder l’anonymat.

Q. Que pensez-vous des fugues qui ont récemment fait les manchettes?

Répondant 1 : On pourrait être mal informé. Oui, les jeunes fuguent, mais ils ne fuguent pas nécessairement du centre jeunesse. Ils-elles fuguent souvent pendant qu’ils-elles sont en sortie autonome; c’est pas mal plus rare qu’ils-elles fuguent directement du centre. 

Q. Constatez-vous une augmentation des fugues  ces dernières années?

Répondant 2 : Dans les centres jeunesse, il y a toujours eu beaucoup de fugues. C’est très fréquent, [ça arrive] sur une base hebdomadaire. Ça a toujours existé, mais on en parle plus en ce moment.

Q. Qu’est ce qui explique selon vous qu’on en parle davantage?

R. 2 Je sais pas pourquoi il y a un « boom » actuellement. Peut-être qu’avec l’avènement des médias sociaux, on voit un peu plus leurs photos dans les médias, donc en voyant des photos de jeunes filles qui sont dans le pétrin –parce que souvent, [elles sont dans] des situations problématiques–, ça fait en sorte qu’on en parle davantage. C’est-à-dire qu’on met une image sur le bobo; ce n’est plus juste fictif. Je fais souvent un parallèle avec les réfugiés syriens-nes : personne n’en parlait mais, quand on a vu le petit garçon de trois ans noyé, là on a compris qu’il se passait vraiment quelque chose de sérieux parce qu’on a mis une image sur la problématique. C’est qu’on les voit maintenant un peu plus et, en les voyant, ça fait réaliser [aux gens] qu’on a des adolescentes –et des adolescents aussi– qui sont recrutés par les gangs de rue.

Q. Comment expliqueriez-vous les fugues de ces jeunes filles, non seulement celles du Centre jeunesse de Laval, mais celles des filles de manière plus générale?

R.1 Les filles ne fuguent pas toutes pour la même raison, et ce n’est pas la majorité qui se retrouve dans un réseau de prostitution. Il y en a beaucoup qui sont retrouvées à la maison : elles fuguent chez elles et ce sont les parents qui les cachent. En réalité, c’est souvent ça. Il y en a qui, oui, sont plus fragiles au niveau émotionnel et affectif, puis la drogue joue aussi souvent un rôle là-dedans. La plupart des jeunes réagissent à leur placement et souvent, les parents aussi. Il y a une grande partie des parents qui sont contre le placement [de leurs enfants] et qui, bien souvent, vont protéger leurs enfants, les garder chez eux. Il y a deux types de fugueurs : les jeunes qui fuguent [de façon sécuritaire] et les jeunes qui fuguent en se mettant en danger.

Q. Et quelle est, selon vous, la proportion des filles qui tombent dans le filet des proxénètes, d’après ce que vous constatez?

R.1 Je dirais que c’est peut-être 5 % maximum. Sérieusement. Je  ne peux même pas avancer que la moitié des filles sont là-dedans, parce que [ce n’est pas le cas]. Oui, il y a des filles qui font d’autres choses aussi, qui sont dans un milieu criminalisé, mais qui ne se prostituent pas.

R.2 C’est parce qu’en ce moment « fugue » est perçu comme un synonyme de « prostitution ».Peu importe le chiffre, que ce soit 5, 10 ou 15 %, la réalité, c’est qu’il y a parfois des jeunes qui veulent aller consommer à l’extérieur. C’est souvent un désir de liberté et un désir d’autonomie.

Q. Est-ce qu’il y a souvent de la négligence de la part des parents?

R.2 Oui, il y a de la négligence mais, souvent, ce qu’on voit, ce sont des parents qui sont trop « cadrants ». C’est une approche qui est autocrate, comme on dit : des parents qui veulent tout contrôler, tout gérer, qui inscrivent leur fille dans plein d’activités. Éventuellement, l’adolescente en a assez, elle veut sa liberté, elle veut de l’autonomie, alors elle part. Pour elle, c’est une aventure. On voit ça souvent.

R.1 À la base, il y a des fugues à Montréal, il y a des fugues en Montérégie. Ça commence à sortir partout. C’est sûr : les portes sont débarrées. Elles sont débarrées dans tous les centres jeunesse. À Laval, les portes sont barrées et elles ne peuvent pas fuguer mais, encore là, on a entendu dire qu’une fille aurait réussi durant une sortie, parce qu’elle ne pouvait pas fuguer du centre.

R.2 Les gens, souvent, associent les centres jeunesse à des centres de détention. Ce n’est pas ça du tout : un centre jeunesse, c’est un centre de réadaptation. Et puis depuis 2007-2008, après le documentaire de Paul Arcand (7), les portes ne sont plus barrées, donc [comme il s’agit de] centres de réadaptation, les jeunes ont des permissions de sortie [pour rentrer chez eux]. Le but visé par la DPJ, à la base, c’est le retour [des jeunes] dans leur famille; ce n’est pas de les garder jusqu’à 18 ans. Parfois on n’a pas le choix, mais ce n’est jamais le but initial.

Q. Quelle est, selon vous, la conséquence du fait d’avoir déverrouillé les portes?

R.2 Ceci a facilité les fugues, justement. Maintenant, quand un jeune veut partir en fugue, on l’encourage à faire les bons choix. On lui dit : « Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée ». Mais on ne peut pas l’empêcher de partir, à moins qu’on considère qu’il puisse vraiment être en danger à l’extérieur. On peut mettre un code pour verrouiller la porte, mais c’est très rare [qu’on le fasse]. Généralement, la porte n’est pas verrouillée, donc si le jeune veut partir en fugue, il peut.

R.1 Dans les unités d’encadrement intensif, l’étage au complet est barré, mais ce sont des mesures exceptionnelles et les jeunes de ces unités-là sont évalués aux trente jours, donc s’ils cheminent et atteignent leurs objectifs, ils peuvent retourner dans une unité normale.

Q. Comment se fait habituellement le recrutement à l’intérieur du centre, dans un cadre supervisé tel que le vôtre?

R.2 La réalité, c’est qu’il y a deux éducateurs-trices pour treize jeunes et, quand on fait des activités, ce n’est pas vrai que les jeunes sont toujours enfermés-es, sauf en encadrement intensif, où il n’y a pas beaucoup de moments de groupe. Mais dans d’autres salles, il y a des activités de groupe et ce n’est pas vrai que les éducateurs-trices peuvent entendre tout ce qui se fait, parce qu’ils sont seulement deux.

R.1 Elles se parlent par Facebook, par les médias sociaux. C’est très facile maintenant. Sinon, elles s’envoient des petits bouts de papier; parfois, [on les entend] chuchoter. Quelquefois on les surprend, mais même si elles ont été prises sur le fait et ont été sanctionnées, elles ont passé le message qu’elles voulaient transmettre. On ne peut pas tout surveiller, c’est impossible. Et ça amène des situations, disons, qui prennent de l’ampleur. C’est ce qu’on a observé cette fois-là.

Il y en a une qui est en encadrement intensif en ce moment; elle dit qu’elle se fout de ce  qu’on essaie de faire avec elle; que, quand elle va sortir, elle va se remettre à faire ce qu’on lui interdit de faire parce qu’elle aime ça. C’est difficile, dans ce type de situation, de travailler avec quelqu’un dans la tête de qui ce mode de vie est déjà aussi ancré.

Q. Que pensez-vous de la culture des gangs, notamment en lien avec le recrutement?

R.2 Il y a parfois des filles à l’intérieur des unités qui font du recrutement pour un proxénète venant de l’extérieur. Le fonctionnement est simple : la fille contacte son  proxénète par téléphone et l’informe qu’elle a trouvé des candidates potentielles. Ensuite, elle va mesurer l’intérêt des autres jeunes filles : elle leur fait part des sommes d’argent [qu’elles pourraient gagner], etc. On parle donc d’un proxénète extérieur au centre avec qui une recruteuse fait affaire.

R.1 Il faut noter que les recruteuses font de l’argent, puisqu’à chaque recrue elles peuvent récolter 1 000 $.

R.2. Je suis allé à plusieurs endroits où l’on travaille avec des jeunes qui font du recrutement, qui sont dans le milieu des gangs de rue. Je dirais qu’à la DPJ, il y a plus de jeunes qui vont graviter dans ce milieu-là. Ils ne seront pas nécessairement membres à part entière de gangs de rue. Mais en ce moment, pour ce qui est des adolescents, il y a une idéalisation des gangs de rue. Même en encadrement régulier, ce sont des jeunes de 13-14 ans de toutes origines qui vont vraiment idéaliser ce milieu-là, qui vont chanter des chansons rap. Ils vont s’habiller comme [les chanteurs de rap] et ils vont parler comme eux. Je n’ai jamais vu une telle différence entre la façon dont les jeunes parlent entre eux et celle dont ils parlent avec leurs parents : ce sont presque deux dialectes distincts. Bref, ils vont idéaliser ce milieu-là, dans lequel on prône souvent l’exploitation des filles. Ça fait en sorte qu’ils vont embarquer dans ce moule-là, et peuvent eux-mêmes faire du recrutement par la suite.

Q. Les adolescentes qui disent s’adonner à la prostitution ont-elles une influence sur les autres?

R.2 Ce n’est pas ce qu’on veut mais oui, il y a un phénomène d’apprentissage au centre jeunesse. Des filles qui n’ont aucun intérêt là-dedans en voient d’autres faire et vont peut-être être influencées pour essayer. C’est dommage, parce que c’est un phénomène de masse. On a un ensemble de problématiques qui se côtoient alors une personne qui ne consommait pas au départ peut être amenée à consommer; une personne qui ne gravitait pas dans le milieu des gangs de rue peut être amenée à le faire parce que les jeunes se parlent et s’influencent entre eux.

Q. Comment se fait la prévention auprès des jeunes filles et garçons?

R.1 C’est beaucoup de sensibilisation mais c’est difficile, parce que les groupes sont vraiment hétéroclites : on va avoir une fille qui va rentrer [dans un centre jeunesse] parce qu’elle a des problèmes de toxicomanie, une autre parce qu’elle se prostitue et une troisième parce qu’elle ne veut plus aller à l’école –ne pas aller à l’école est aussi un motif de compromission. Alors si la troisième fille, celle qui n’allait pas à l’école, est scolarisée à l’interne et rencontre des dealers, des consommateurs, eh bien veut, veut pas, elle leur parle et, éventuellement, on lui proposer d’essayer. C’est dommage, mais on ne pourra jamais faire une unité composée uniquement de jeunes ayant des problèmes de drogue ou de prostitution.

Q. Qu’est-ce que vous disent les jeunes filles qui pratiquent la prostitution?  

R.1 Certaines en font un métier. Une jeune est déjà entrée avec 5 000 $ comptant, des condoms et du lubrifiant dans sa sacoche, et m’a dit : « Dans les faits, j’aime ça faire ça et je vais faire le quadruple de ton salaire en une année ». Elle a ajouté que pour le moment ça ne lui tentait pas de faire autre chose, mais que plus tard elle aimerait faire une technique pour faire de la cuisine, ou un truc du genre. Elle avait trois ou quatre clients réguliers et n’avait pas de souteneur.

Q. Devrait-on, selon vous, envisager de verrouiller de nouveau les portes des centres jeunesse?

R.2 Les portes n’auraient pas dû être déverrouillées à la base, et quand on dit cela ce n’est pas parce que leurs chambres ressemblent à des cellules. Les jeunes ont accès à l’extérieur, et [peuvent aller] chez leurs parents. Mais le travail de réadaptation est difficile sachant que le jeune peut partir à tout moment. Si on veut entrer dans le vif du sujet, c’est important qu’on ait accès au jeune, donc que la porte du centre d’accueil soit barrée. Mais encore là, ça ne les empêche pas de sortir. Les jeunes ont des activités à l’extérieur et ils ne sont pas enfermés du tout, mais dans le cadre d’un centre jeunesse, c’est difficile de dire « on les laisse partir à leur guise ». Le travail est plus difficile dans ce temps-là ».

Conclusion

Selon les intervenants-es consultés-es, le recrutement dans les centres jeunesse met en évidence une culture de la rue qui vient répondre aux désirs d’indépendance et de reconnaissance ressentis par plusieurs jeunes filles et jeunes garçons en quête d’identité. La susceptibilité émotive devient parfois le moyen pour certains membres de gangs d’inciter des adolescentes à se prostituer. Parfois, c’est une fois à l’intérieur d’un centre, et sans qu’elle n’en ait eu l’intention au départ, que les jeunes filles tombent sous l’influence d’un recruteur. C’est ce dont ont témoigné nos deux intervenants-es. Un processus très insidieux se met alors en place. Maria Mourani nomme trois possibilités ou moyens qu’ont les recruteurs de manipuler leurs victimes. Tandis que certains souteneurs « vont jusqu’à fréquenter la famille de leur victime », d’autres mettent enceinte «  leur victime pour qu’elle développe un lien de fidélité avec le groupe ». Ces dernières peuvent alors être tentées de percevoir leur souteneur « comme un conjoint, et non un pimp » (8), ce qui rend d’autant plus fort le sentiment d’appartenance au gang. Ce dernier devient en quelque sorte une deuxième famille.

Michel Dorais parle de deux cas de figure chez les jeunes filles qui rentrent dans des gangs et contraintes par la suite de se prostituer. Il y a celles qui sont piégées par un « prétendu amoureux », membre d’un gang de rue; il y a aussi celles qui approchent d’elles-mêmes un gang sans tomber immédiatement sous la coupe d’un pimp (9). À cela s’ajoute l’influence de la culture, qui n’est pas sans préparer certains-es jeunes à intégrer les gangs de rue. Le processus d’entrée dans un gang peut donc se faire de multiples façons, comme en font foi les témoignages donnés par les deux intervenants-es. Cela rend d’autant plus difficile l’étude de ce phénomène déjà fort complexe.

(1) http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2016/02/04/002-disparition-…

(2) http://ici.radio-canada.ca/regions/quebec/2016/02/04/013-fugues-adolesce…

(3) http ://ici.radio-canada.ca/tele/tout-le-monde-en-parle/2015-2016/segments/entrevue/5162/pascale-philibert-maria-mourani-sandra-nolet

(4) http ://blogue.cury.qc.ca/blogue/article/davantage-de-fugues-en-monteregie. L’article parle de deux fois plus de fugues recensés dans la region de Montérégie comparativement à la ville de Laval. Voir aussi http ://www.brossardeclair.ca/actualites/societe/2016/2/12/centre-jeunesse-de-la-monteregie–les-cas-de-fugues-grimpent-de-.html.

(5) Hamel, Sylvie, Rejoindre les mineurs en fugue dans la rue. Une responsabilité commune en protection de l’enfance. RAPPORT FINAL, Dans la rue, Trois-Rivières, 2013, p .31.

(6) Ibid., p.238.

(7) On se rappellera qu’en 2005, Paul Arcand avait produit un documentaire intitulé Les voleurs d’enfance. Ce documentaire avait fait couler beaucoup d’encre. Il reprochait notamment les mesures d’isolement menées par les intervenant-es ainsi que certaines méthodes de détention à l’intérieur des centres. Voir à ce sujet http://www.ledevoir.com/non-classe/91943/les-voleurs-d-enfance-une-charg…

(8) Mourani, Maria, Gang de rue inc. Leurs réseaux au Canada et dans les Amériques, Montréal, Les Éditions de l’homme, 2009, p.241.

(9) Dorais, Michel, « Des jeunes filles sous influence : quelques enseignements tirés d’une recherche », Ed. L’interligne, 2009, p.216.

Bibliographie

  • Mourani, Maria, Gang de rue inc. Leurs réseaux au Canada et dans les Amériques, Montréal, Les Éditions de l’homme, 2009, 401 p.
  • Dorais, Michel, « Des jeunes filles sous influence : quelques enseignements tirés d’une recherche », Ed. L’interligne, 2009, p.281.
Montréal, une ville en chantier

Montréal, une ville en chantier

Les nombreux travaux de construction sur l’île de Montréal povoquent actuellement l’exaspération des citoyen-nes, piéton-nes et des conducteurs-trices confondu-e-s. Un manque de signalisation claire oblige parfois les un-e-s et les autres à emprunter des chemins improvisés. Cela augmente les risques d’accident impliquant des piéton-nes et des cyclistes. Ces dernier-ières sont trop souvent renversé-e-s au détour d’un virage ou en empruntant un chemin de fortune qui empiète sur l’espace réservé aux véhicules. Une étude récente du gouvernement fait état de 2589 piétons blessés et 52 tué-e-s seulement pour l’année 2014 (1), ce qui n’est pas sans susciter l’inquiétude des personnes empruntant des rues ayant parfois l’air de courses à obstacles.

L’Esprit libre a voulu, dans un premier temps, approfondir la question des impacts des chantiers de construction sur la vie des citoyen-e-s et sur la mobilité routière. C’est pour ce faire que nous avons rencontré Véronique Fournier, ancienne conseillère de ville et actuellement directrice générale du Centre d’écologie urbaine de Montréal. Nous avons ensuite cherché à voir quelle est l’importance des travaux actuels en regard de l’histoire passée de la ville. Malgré ce qu’on serait porté à croire, Montréal a connu dans le passé des périodes de congestion liées à la réalisation de grands travaux qui remontent à la Révolution tranquille. C’est ce que nous explique le professeur Pierre J. Hamel, chercheur au Groupe de recherche sur l’innovation municipale (GRIM), pour qui la situation actuelle n’est pas si exceptionnelle. Elle doit surtout être saisie à la lumière des décisions politiques passées et de la culture de developpement urbain qui prévalait jusqu’au milieu des années 1990. C’est par la suite seulement que les choses commencent à changer et que l’entretien des infrastructures de la ville commence à devenir une priorité.

Le centre d’écologie urbaine de Montréal est un organisme à but non lucratif qui milite pour l’appropriation de la ville par le ou la citoyen-ne et pour le développement d’un environnement urbain démocratique(2).

Le groupe de recherche sur l’innovation sociale est un collectif composé de chercheur-e-s qui s’intéressent aux stratégies de financement des services publics municipaux et aux structures municipales qui participent au développement urbain de la métropole(3).

Les impacts des chantiers de construction sur la vie des citoyen-ne-s et sur la mobilité routière

Q. Véronique Fournier, quels sont les impacts de ces nombreux chantiers routiers sur la vie des Montréalais-es et sur le climat urbain de manière générale? 

R. Bien, je pense qu’on peut dire que les citoyen-e-s et l’ensemble des parties de la ville éprouvent un certain découragement. On ne se le cachera pas. Par contre, je pense qu’il y a quand même des chantiers pour la plupart bien nécessaires, mais si on l’aborde vraiment sous l’angle du Centre d’écologie urbaine, on a des préoccupations qui sont : comment on profite en quelque part de ces opportunités-là pour repenser la ville.

Parfois, je pense qu’on peut voir un certain cynisme des citoyen-ne-s : par exemple, on refait les rues, mais on les refait de la même manière qu’avant ; pourquoi ne pas plutôt se diriger vers des options où il y aurait plus de verdissement, où il y aurait un appaisement de la circulation, où on prendrait en compte aussi l’espace public et que les rues deviendraient des lieux de rencontres citoyennes. Finalement, des lieux où la ville s’exprime. À mon sens, on devrait peut-être envisager davantage les grands chantiers, et les nécessaires travaux qu’on a à faire pour les infrastructures, comme des opportunités pour repenser la ville, plutôt que de le faire « business as usual » si on peut dire. Et je pense que l’une des choses importantes, aussi, et récemment on l’a vu, on est parmi les citoyen-ne-s engagé-e-s qui ont mis sur pied « Piétons Québec » : l’un des défis, c’est de voir comment comme piéton et comme citoyen on réussi à circuler aussi à travers ces grands chantiers urbains-là. Et ça c’est un enjeu majeur également et c’est l’un des objectifs aussi que « Piéton Québec » s’est donné : c’est d’être un peu le « chien de garde ». Comment on s’assure, quand on refait des chantier routiers, qu’il y a toujours une place sécuritaire pour le ou la piéton-ne et qu’on pense les aménagements aussi en fonction du ou de la piéton-ne?

Q. Est-ce que vous sentez, actuellement, avec la nouvelle administration, que la ville est réceptive aux propositions ou aux recommandations que vous leurs faites? 

R. Bien je crois que (…) je crois que c’est une sensibilité que la ville a. On l’a vu par exemple avec la terrasse rouge cet été sur Saint-Denis qui peut à la fois par exemple amener des designers à travailler des concepts de l’espace public. Mais au final dans un contexte comme celui-là aussi ça permet aux gens de s’approprier l’espace public et je pense que c’est un bon geste en ce sens-là. Par contre, c’est sûr qu’on souhaiterait plus de vigilance : s’assurer que lorsqu’on fait des travaux, il y ait une prise en compte des détours sécurisés d’aménagement qui font en sorte que le ou la piéton-ne ne se retrouve pas à devoir contourner des cônes, aller en dessous des banderoles de sécurité. Parfois on va voir des trottoirs barrés, mais c’est quoi les autres options possibles. C’est pas toujours clair et ça c’est un travail que la ville aurait à faire : par exemple, sensibiliser les contractant-e-s avec lesquels elle travaille et se doter de balises claires. Avec les chantiers, on fait des détours pour les automobiles, mais on doit également le faire pour les piéton-ne-s, et d’une manière sécurisée.

Q. Est-ce que vous rentrez en dialogue avec les conducteurs-trices qui sont aussi parmi les cotiyen-ne-s qui se plaignent de la situation actuelle? 

R. Bien, dans le contexte (…) directement dans l’action du Centre d’écologie peut-être moins. Par contre, lorsqu’on parle de « Piétons Québec », dans le fond le message autour de ça c’est : « on est tous piéton-ne-s ». Lorsqu’on conduit une voiture, on est obligé de s’y rendre à pied à notre voiture aussi bien que pour se rendre à destination, donc en ce sens-là, pensons la ville finalement pour l’usager le plus vulnérable. Et on est tous marcheurs ou marcheuses quotidiennement dans nos vies, donc nous ce qu’on dit : « est-ce qu’on peut inverser la pyramide et partager l’espace public? Encore plus quand il y a des chantiers parce qu’il y a des défis de sécurité et d’aménagement ».

Q. Quelles sont les principales plaintes formulées par les citoyen(nes) en ce qui a trait aux chantiers routiers, plaintes qui seraient venues à votre attention en tant que directrice du Centre d’écologie urbaine?

R. À travers « Piétons Québec » (…) notamment il y a une page facebook « Piétons engagés » où les gens soulèvent des situations problématiques. Et puis on pourrait probablement, avec d’autres organisations, arriver au même constat : par exemple, les chantiers où on retrouve des camions ; la machinerie installée dans la piste cyclable ou par exemple on indique qu’il y a un trottoir barré, mais il n’y a pas d’autres options possibles. À d’autres moments, on va avoir des cônes ou des banderoles qui délimitent l’espace du chantier, mais quand on veut peut-être contourner, on se retrouve comme piéton-ne à marcher au coeur de l’intersection ou même des voies réservées aux autobus. Donc les gens n’ont pas le sentiment qu’il y a des passages qui sont bien sécurisés, bien indiqués, de sorte que non seulement la personne piétonne pourrait y retrouver son chemin, mais que les autres usagers de la route puissent aussi se retrouver. Ça doit pas être drôle non plus : mettons-nous dans la peau d’un camionneur ou d’un chauffeur d’autobus. Ils vont où? Il y a un ou une piéton-ne qui est en plein milieu de l’intersection. Comment je l’évite, etc.? Et la présence de la signalisation, bien ça pourrait être mieux fait, puis penser aussi pour que tous et toutes puissent traverser ces chantiers-là.

Q. Et malgré certains points négatifs, pensez vous que le projet de rénovation par la ville est un mal nécessaire étant donné l’état de certaines rues de la métropole?

R. Oui effectivement et puis moi je vous disais tout à l’heure, faut voir ça comme une opportunité et le défi c’est : « est-ce qu’on est capables de transformer les manières de faire? ». Et quand on refait les trottoirs, et bien faisons des trottoirs qui ont des avancées, qui ont des espaces de verdissement, pensons (…) tsé, on ne devrait plus avoir à faire des rues où il faut penser à comment il faut faire le partage de la route avec les piétons, donc à mon sens c’est un incontouranble une bonne infrastructure. Par contre, comment on est capable de voir ça comme une opportunité, je pense que là il y a de l’espace pour faire avancer de nouvelles pratiques. Et puis en même temps, suite à l’élection fédérale qui est toute récente, je pense qu’il y aura là aussi (…) à voir quel sera le rôle du gouvernement fédéral pour appuyer les municipalités : par exemple au niveau du transport en commun. Parce que la question des infrastructures routières, elle pose à mon sens de manière incontournable la question du transport en commun. Les automobilistes, dans le fond, si on veut améliorer la fluidité, si on veut améliorer la mobilité en ville et la mobilité durable, et bien il faut miser sur les transports collectifs, donc dans ce sens-là nous souhaitons que la ville ait une bonne écoute et que les villes aient une bonne écoute de la part du gouvernement en place.

Q. Est-ce que vous êtes optimiste pour la suite des choses? Autrement dit, est-ce que vous avez l’impression que les choses sont en train de changer progressivement à la lumière de cette situation actuelle où il y a de nombreux chantiers de construction sur l’île de Montréal?

R. Moi je pense qu’il y a un mal nécessaire aux chantiers. Par contre, ça ne va pas assez vite au niveau du changement de paradigme : on refait des chantiers en fonction des déplacements automobiles ou des déplacements véhiculaires ; là où on devrait avoir des chantiers majeurs à Montréal c’est dans le transport en commun. Et ça on en voit peu ou pas. Tsé par exemple la ligne bleue du métro, on attend qu’elle soit prolongée depuis vingt ans de mémoire grosso modo. C’est toujours remis sur la table, donc la solution aux embouteillages, aux maux des chantiers, c’est de changer de paradigme au niveau de la mobilité, et à ce niveau-là moi j’aimerais ça avoir beaucoup plus de transports collectifs.

Q. Comment expliqueriez-vous certaines réticences façe à ce changement de paradigme?

R. Eh bien, c’est un changement de culture qu’on doit opérer au Québec. Je veux dire, il n’y a pas que le transport automobile. Et c’est d’ailleurs lui qui augmente (…) qui a la plus grande part des émissions de gaz à effet de serre. Donc si on veut agir sur les changements climatiques, si on veut s’inscrire dans une démarche de développement durable, et bien les villes ont un rôle important à jouer, mais ça doit être appuyé par les autres gouvernements et en ce sens-là il faudra qu’il y ait des avancées importantes en termes d’investissements dans le transport collectif. Et est-ce qu’au niveau provincial ou fédéral avec les nouveaux gouvernements (…) comment ça va se décider au fédéral?  Ils ont quand même une orientation favorable à la lutte aux changements climatiques. Par contre, comment ça va se transposer, est-ce qu’il va vraiment y avoir des investissements majeurs et est-ce qu’ils vont prendre le pari politique de le faire? Mais je pense qu’il y a quand même (…) avec les réorientations en lien avec les changements climatiques, la conséquence de ça, ça devrait être l’investissement dans le transport collectif si on veut être cohérents.

Q. Les personnes qui viennent de l’extérieur de Montréal se plaignent parfois de la difficulté de trouver du stationnement. Qu’est-ce que vous proposeriez à ces gens-là qui se plaignent du manque de stationnement?

R. Peut-être d’envisager différents modes de transports. Il va (…) il y a la politique de la diminution de stationnement de la ville de Montréal. Il y a une étude qui a été faite dans la ville de Montréal. Il y a le conseil général de l’environnement qui d’ailleurs hier sortait d’autres études sur le stationnement puis dans le fond la question à se poser, c’est comment on gère cet espace-là et est-ce qu’on va vers du stationnement dynamique, différents types de tarification, différents modèles qui existent dans les villes. Mais c’est sûr que l’espace public qui est occupé par le stationnement, c’est un peu de l’espace perdu. Comment on est capables de le maximiser, selon des récentes études, je veux pas me tromper, mais le premier constat c’est qu’il n’y a pas nécessairement un problème de place. Il y a plus un problème de gestion et d’allocation de ces espaces-là par rapport à l’offre et à la demande.

L’impact des politiques passées sur la situation actuelle de la ville

Q. Selon vous monsieur Hamel, qu’est-ce qui explique qu’il y ait actuellement autant de travaux de réfection des rues? Est-ce le résultat de mauvaises prises de décisions passées dont nous subissons actuellement les contrecoups?

R. Oui, en bonne partie, il y a du rattrapage ; mais ce qu’il ne faut pas non plus perdre de vue, c’est que la ville de Montréal a fait des efforts réels qu’il ne faut pas minimiser depuis plusieurs années. Même du temps de l’administration Tremblay, le rythme des investissements s’était accéléré et ce à quoi on n’est pas habitué, c’est qu’il va falloir se faire à l’idée que toutes les années ou chaque année jusqu’à la fin des temps, il va falloir consacrer une somme importante pour maintenir en état les infrastructures existantes. Le rythme s’est accéléré ; on atteint pratiquement le rythme de croisière, mais ces années-ci, ce qu’on voit peut-être un peu plus, c’est le rattrapage qu’il faut faire, parce qu’on n’avait pas pratiqué ce rythme de croisière dans les années précédentes.

Q. Qu’est-ce qui explique que l’on n’ait pas adopté ce rythme de croisière dans les années passées?

R. Par manque de discipline, parce que ça demande beaucoup d’abnégation ; ça demande beaucoup de sacrifice politique, d’investir beaucoup d’argent dans des choses qui ne paraissent pas. Quand on investit pour maintenir les infrastructures d’une ville, c’est qu’on dit aux gens : « on va dépenser beaucoup d’argent pour que rien ne paraisse ». Ce n’est pas très vendeur et ce n’est pas très winner pour gagner les élections, dépenser beaucoup d’argent pour que les gens ne s’en rendent pas compte. Et c’est ça l’idée : c’est qu’il faut investir des dizaines de millions de dollars pour s’assurer de la pression d’eau qui doit être maintenue correctement, que la qualité de l’eau va être correcte, que l’état des trottoirs et des rues vont être acceptables. Il faut investir pour que rien ne change.

Q. Donc qui, à ce moment-là, est à blâmer pour l’état actuel des routes?

R. Un peu tout le monde. C’est (…) un des grands coupable ça a été le maire Drapeau, et en même temps si le maire Drapeau n’avait pas été là, la ville de Montréal aurait peut-être connue un scénario catastrophe à la Détroit. Le maire Drapeau a décidé tout seul, avec un petit comité, de faire le métro de Montréal. Ils n’ont pas demandé la permission ni à Ottawa ni à Québec ; ils ont décidé tout seuls et ils ont financé le projet tout seuls. C’est fantastique et c’est formidable, mais après ça ils ont obtenu l’expo de 1967 et ils ont modifié un peu les affaires. Ensuite, ils ont agi de la même façon en 1976 pour les Olympiques. Ce faisant, l’équipe Drapeau prenait ou s’octroyait des congés de cotisations pour les fonds de pension. Une bonne partie des problèmes financiers de la ville de Montréal date de ce moment-là. La ville de Montréal avait cessé de faire ses cotisations et ça ne paraît pas ça, les cotisations pour un jour payer des pensions. Et puis ça allait bien parce que l’économie était florissante et ainsi de suite. Et surtout c’est qu’on ne mettait pas de gouttes de peinture sur l’existant ; on construisait des trucs nouveaux. C’était excitant avec le métro etc., mais on investissait surtout rien de rien sur la réhabilitation de l’existant. On construisait une nouvelle usine de dépollution de l’eau potable, on construisait une nouvelle usine d’épuration des eaux usées, ce sont des trucs qu’il fallait faire, mais en même temps on ne se préoccupait pas de l’existant.

Q. Selon vous, si je comprends bien, c’est donc davantage une culture politique qui est responsable de l’état actuel des infrastructures?

R. Une culture politique, mais une culture politique du développement : c’est-à-dire de courir après le developpement et de courir après son équilibre. C’est de courir après du nouveau développement, de nouvelles rues, de nouveaux projets et de ne pas du tout avoir le souci de revenir pour réparer, entretenir et inspecter ce qui a été fait. Ça s’explique (…) cette attitude s’explique par ce qui se passe après la guerre. C’est une culture d’époque aussi : ce sont les Trente glorieuses, c’est entre 1945-1975 et la fin du premier choc pétrolier. Tout explosait ; on était en croissance phénoménale partout tout le temps, et il n’y avait pas à se préoccuper de grand chose parce que tout finissait par se réaliser et ça allait bien. Et les infrastructures ont la vie longue : on calcule que les infrastructures sous-terraines, c’est-à-dire les acqueducs et les égouts, la vie utile c’est 100 ans. Les premières conduites sous-terraines, c’est au milieu du 19e siècle, donc jusqu’au milieu du 20e siecle, il y a vraiment pas de souci ; c’est après que ça se met à péter. Et au moment où il aurait fallu commencer à intervenir (…) en fait, il faut commencer au lendemain de la construction pour inspecter. C’est certain que sur le lot, vous allez trouver des places où c’est mal fait ; c’est pour ça qu’il faut constamment inspecter. Tout ça pour dire que si on n’avait rien fait avant 1945, ce n’était pas trop grave ; c’est après 1945 qu’il fallait commencer à intervenir sérieusement, et on ne l’a surtout pas fait. Mais c’était partout pareil dans le monde.   

Q. Est-ce qu’actuellement vous remarquez un changement d’orientation politique de la part de la ville et de la part de l’administration?

R. Oui, mais ce n’est pas nouveau. Ça fait dix ou quinze ans et ça a commencé beaucoup sur l’eau. C’est beaucoup des gens qui étaient impliqués dans la communauté urbaine de Montréal durant l’époque d’avant les fusions : des gens qui étaient au niveau des eaux usées, et qui ont commencé à réfléchir sérieusement pour savoir où est ce qu’on s’en va et qu’est ce qu’on fait. Des gens qui ont commencé à se poser des questions sur le type d’urbanisation à privilégier.

En ce moment les deux gros chantiers, c’est Turcot et Champlain. Les deux, si vous faites le calcul de combien de temps, c’est un vieillissement prématuré, c’est-à-dire des trucs qui ont été construits en même temps dans les années 60, et qui arrivent de façon prématurée en fin de vie utile maintenant. C’est des trucs qui sont relativement (..) c’était relativement imprévisible, en ce sens qu’à l’époque mon père me rappelait qu’il avait à se déplacer dans le Plateau et dans les quartier centraux de Montréal en voiture le jour et qu’il ne s’est jamais posé la question de savoir : « est-ce que je vais me trouver une place pour stationner? ». Tsé, dans les années 50-60-70, stationner dans le Plateau, c’était pas un problème nulle part.

Q. Comment vous expliquez que ce soit rendu le contraire actuellement?

R. Bien c’est l’augmentation et la motorisation de la population. Je veux dire, il n’y a pas encore la majorité de la population des quartiers centraux qui a une voiture, mais ça augmente chaque année. Chaque année il y a un petit pourcentage de plus des gens qui possèdent une voiture. Puis c’est pareil pour tout le reste, comme le transport en camion. Tsé, vous savez qu’il suffit qu’un camion surchargé passe sur une route en temps de dégel pour que votre route soit détruite. C’est pas des farces, ça en prend juste un! Donc là, à la quantité de camions qu’on a maintenant, c’est pas (…) c’était pas nécessairement plus facile à l’époque. Il y a eu une explosion du transport sur route en bonne partie à cause de la diminution des transports ferroviaires et des transports par bateaux. Il y a de plus en plus de transport sur route aujourd’hui : quand ton truc est sur un camion et que tu arrives de Winnipeg, et bien tu le mets pas sur un bateau entre Montréal et Québec ; tu continues jusqu’à Québec.

Q. Selon vous, est-ce que l’exaspération des citoyen-ne-s était aussi importante à l’époque?

R. Et bien, quand il a fallu faire le métro, ce n’était pas comique comme situation. C’était le (…) c’était pas les entrées à la grandeur, mais il y avait beaucoup d’endroits où il y avait des chantiers très très importants. Il y a eu justement dans les années 60 des chantiers très importants, mais c’était dans une époque où les gens se disaient : « c’est pour le progrès ». Et c’est la même époque où il y a des quartiers qui étaient rasés pour l’autoroute Ville-Marie, pour la maison de Radio-Canada, pour un paquet d’affaires. C’était (…) il y en avait de la démolition et du monde qui se faisait tasser. Beaucoup plus que maintenant.

(1) http://www.saaq.gouv.qc.ca/securite_routiere/comportements/pietons/

(2) http://www.ecologieurbaine.net/fr/

(3) http://www.ucs.inrs.ca/ucs/recherche/chaires-groupes-reseaux/equipes-internes