Québec, sans frontières : un modèle de solidarité internationale?

Québec, sans frontières : un modèle de solidarité internationale?

 « La crise de Covid-19 a illustré et exacerbé les inégalités et les injustices à travers le monde » martèle Nancy Burrows, membre de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).[i] À titre d’exemple, dit-elle, l’accès aux vaccins qui se déploient à deux vitesses entre les pays riches et ceux en voie de développement.[ii] Alors que le Québec se déconfine, il y aurait largement de quoi faire pour répondre aux besoins criants des populations du Sud. Burrows souhaite voir une volonté renouvelée, de la part de la société québécoise, de redresser les inégalités mondiales que la crise sanitaire a mises en relief.

Son association regroupe une soixantaine d’organismes de coopération internationale (OCI) dont Oxfam Québec, Terre sans frontières et le Carrefour de solidarité internationale. Que ce soit en Amérique latine, en Afrique, à Sherbrooke ou à Trois-Rivières, ces organismes dirigent un éventail de projets sous le signe de la solidarité internationale : l’aide humanitaire, les microprojets d’entrepreneuriat, la démocratisation et la sensibilisation.

Encourager l’engagement citoyen est un dossier que Burrows a particulièrement à cœur. En tant que chargée de l’Éducation à la citoyenneté mondiale pour l’AQOCI[iii], elle aide les organismes qui cherchent à conscientiser les Québécois face aux enjeux comme le dérèglement climatique et la justice migratoire. Ils le font à travers des visites scolaires et les Journées québécoises de la solidarité internationale[iv], portant une attention particulière aux problèmes politiques et socioéconomiques des pays en développement.

« On souhaite pouvoir continuer à sensibiliser des gens à l’importance de construire ensemble un monde équitable, juste, solidaire et pacifique, » poursuit Burrows. Seulement, au-delà de belles paroles, l’argent est indispensable. La solidarité passe par le portefeuille. À cet égard, le gouvernement québécois n’est pas un partenaire négligeable. Sur le plan de la solidarité internationale, les organismes membres de l’AQOCI sont les principaux acteurs, avec l’appui financier et institutionnel du ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF). Pour le gouvernement québécois, la société civile se trouve ainsi au cœur de son action à l’international. S’ils œuvrent pour venir en aide aux pays vulnérables, ils servent également, d’après la ministre Nadine Girault, à « faire rayonner l’expertise québécoise à l’étranger. »[v] 

Un tel partenariat entre un gouvernement provincial et la société civile n’existe nulle part ailleurs au Canada. Le contexte de la pandémie semble avoir renforcé cette collaboration étroite. Quel rôle ce modèle singulièrement québécois peut-il jouer dans l’avenir?

Programmes de solidarité internationale

Jusqu’au mois dernier, trois mécanismes constituaient les principaux dispositifs de solidarité internationale du gouvernement québécois : Québec sans frontières (QSF), le Programme québécois de développement international et le Programme d’éducation à la citoyenneté mondiale. Ils ont permis la réalisation d’une grande diversité d’actions adaptées aux compétences des organismes qui les mettent en œuvre au Québec et dans les pays du Sud. Le QSF, par exemple, avait pour but d’encourager le bénévolat dans les pays en développement. Les deux autres, quant à eux, finançaient des projets de développement, d’éducation populaire et d’aide humanitaire.

Sur le site web du MRIF sont listés des milliers de projets qui ont reçu son appui financier par l’intermédiaire de ces programmes depuis 1995.[vi] Une vingtaine de projets sont en cours dans 16 pays de l’Afrique francophone, en Amérique latine et en Haïti, selon Sylvie Leclerc, chargée de communications du MRIF. Ils œuvrent dans de nombreux domaines tels que la santé, la sécurité alimentaire et les droits de la personne.

Bien que le financement vienne du gouvernement québécois, celui-ci mise sur les organismes de la société civile pour agir sur le terrain. Au Burkina Faso, Oxfam-Québec compte sur les subventions des programmes de solidarité internationale depuis plusieurs années. L’un de ses projets vise à inculquer les valeurs démocratiques et la transparence politique à la jeunesse. « On accompagne les jeunes burkinabés et facilite le dialogue avec les parlementaires pour qu’ils tiennent compte de leurs revendications et besoins, » dit Catherine Bui, directrice principale des programmes d’Oxfam. « L’idée est vraiment de favoriser la participation citoyenne. » 

La mise en œuvre de tels projets se conforme aux cadres normatifs des trois programmes,[vii] chacun duquel s’inscrit dans une vision de bonne gouvernance, de droits humains ou de l’égalité entre les sexes : les valeurs de la société québécoise telles que formulées par le gouvernement québécois et les OCI. La plupart des projets ayant reçu les subventions du Québec se concentrent également sur certaines régions qui sont prioritaires pour la province, dont les pays francophones de l’Afrique de l’Ouest et du Moyen-Orient.

Pour L’Humanité et Inclusion-Canada, le Québec est un partenaire de longue date, selon Gabriel Perriau. Son organisme intervient dans plusieurs pays afin d’améliorer les services de soins aux personnes en situation de handicap et pour faciliter leur insertion professionnelle. Au Liban, le ministère avait soutenu une réponse d’urgence pour les besoins psychosociaux des personnes déplacées par le conflit syrien. « Suivant les explosions ayant eu lieu à Beyrouth », poursuit Perriau, il « apporte un soutien actuellement afin qu’on accompagne des partenaires locaux dans l’adoption de pratiques inclusives dans les secteurs de l’éducation et de la protection des enfants. »

Québec sans frontières 2.0

À la suite des consultations menées avec les OCI depuis 2019, le gouvernement québécois a lancé, en mai, une refonte des trois anciens programmes en un. Le nouveau programme vise à faciliter l’accès des OCI au soutien financier et à simplifier les démarches pour y accéder. Reprenant le nom de l’ancien QSF, il augmente les subventions accordées aux organismes de la société civile.

Par rapport au budget fédéral de l’aide internationale, les sommes sont modestes, mais assez remarquables pour une province canadienne. Dans son ensemble, le nouveau QSF sera doté d’un financement de plus 6 millions dollars, soit une hausse de 33 % de l’aide maximale allouée aux projets des organismes par rapport aux années passées[viii]

Depuis l’été dernier, ce nouveau dispositif a permis d’élargir l’appui financier aux OCI agissant dans le cadre d’un plan de soutien lancé dans le contexte de la pandémie[ix]. Selon le ministère, cela a donné un coup de pouce à un secteur qui génère des centaines d’emplois dans la province. Le gouvernement québécois avait également « assoupli certaines exigences pour permettre la poursuite des projets en cours et les adapter au contexte de la pandémie, » dit Leclerc. Oxfam-Québec a pu ainsi recevoir de l’aide pour sa réponse humanitaire en Inde où la pandémie poursuit ses ravages.

C’est la crise sanitaire, justement, qui aurait incité les réformes des programmes de solidarité internationale. Jusque-là, les OCI se bornaient aux projets déjà approuvés avec des mandats très précis en fonction des exigences des anciens programmes. Certains avaient alors les mains liées, faute de souplesse nécessaire pour pouvoir répondre rapidement à l’urgence de la situation émergente.

Le nouveau programme rectifie ces problèmes soulevés depuis longtemps par les OCI, soutient la Direction de la Francophonie et de la solidarité internationale du ministère. Entre autres, à travers « une plus grande prévisibilité en matière de planification et de financement. »   

L’AQOCI, qui agit comme porte-parole et intermédiaire entre ses membres et le ministère, a vivement salué l’annonce.[x] « Les organismes ont constaté une certaine lourdeur administrative, » qui pesait sur leurs épaules, poursuit Burrows. Les réformes, explique-t-elle, réduisent considérablement la paperasse. Les OCI étaient censés soumettre plusieurs demandes de financement aux trois programmes. Désormais ils ne seront obligés de se présenter qu’à un seul guichet. Plus important, les subventions seront axées davantage sur « la mission globale » des OCI. Étalées sur trois ans, elles couvriront un plus large champ de dépenses dont les frais salariaux et coûts de loyer, l’encadrement des bénévoles et l’aide humanitaire, en plus des projets ponctuels.

Aux yeux de Perriau, le nouveau programme « apparaît englobant et adapté aux différentes réalités des organisations de coopération internationale du Québec. » Il leur permettra plus de flexibilité pour planifier les projets à mettre en œuvre chaque année, d’autant plus qu’ils peuvent toujours s’appuyer sur le gouvernement canadien et les programmes d’Affaires mondiales Canada. En effet, la concurrence, sinon la complémentarité d’efforts entre le fédéral et le provincial en matière d’aide internationale s’avèrent favorables aux OCI. Les organismes québécois et leurs partenaires dans le Sud, par extension, profitent ainsi de l’appui financier des deux paliers du gouvernement, ce qui leur garantit une certaine durabilité. C’est un dispositif que Bui d’Oxfam Québec juge avantageux pour des organismes comme le sien. Oxfam maintient une présence autonome au Québec par rapport au reste du Canada. « C’est l’une des particularités du contexte québécois, » dit-elle.

Une relation particulière

Depuis sa fondation, l’AQOCI et ses membres ont travaillé en étroite liaison avec le ministère, notamment avec la Direction de la Francophonie et de la Solidarité Internationale. Dans la gestion des programmes de solidarité internationale, les deux partis ont entretenu de bons rapports. La restructuration du programme QSF, rappelle Burrows, était le produit d’au moins deux ans de dialogue entre le gouvernement québécois, l’AQOCI et ses membres pour trouver un consensus qui répondrait au mieux à leurs besoins. 

Par le passé, ils ont pu contribuer à l’élaboration des normes et politiques encadrant les programmes de solidarité internationale. Ils ont travaillé en lien direct avec la Direction de la solidarité internationale. Burrows croit que cette cogestion est unique dans le contexte québécois, surtout par rapport à d’autres ministères dont les liens avec les organismes communautaires ne sont pas toujours aussi chaleureux. Sur le terrain, en plus, les OCI profitent d’une vaste marge de manœuvre même s’il y a « des normes à suivre et des comptes à rendre » dit Bui d’Oxfam Québec. Pour sa part, Gabriel Perriau d’Humanité et Inclusion espère que « la collaboration de confiance et de longue date avec le MRIF se poursuivra dans l’avenir. »

Toutefois, les rapports étroits entre le gouvernement québécois et la société civile soulèvent la question de leur indépendance. Par ailleurs, le soutien accordé aux OCI peut changer en fonction des caprices du parti politique au pouvoir, en l’occurrence la Coalition Avenir Québec.

L’aide internationale aux pays vulnérables se voit souvent reléguée au dernier rang des priorités politiques, quand elle n’est pas en première ligne pour les coupes budgétaires. Au niveau fédéral, les libéraux au pouvoir ont récemment fait l’objet de critiques dans ce sens[xi]. Pendant les années Harper, les rapports entre la société civile et le gouvernement fédéral étaient, pour le moins, difficiles[xii].

Les caquistes, fortement critiqués en raison de leurs positions sur l’immigration, le racisme et les droits des minorités, ont néanmoins suivi l’exemple des gouvernements québécois successifs dans leur appui de la solidarité internationale. Cette continuité peut sembler paradoxale. D’autant plus qu’à l’égard du rôle que le Québec devrait jouer dans le monde, la CAQ, un parti de droite, et la base du milieu associatif québécois ne s’accordent sûrement pas sur tous les points.

Bien que l’AQOCI regroupe des gens avec, sans doute, une grande diversité d’orientations idéologiques, la notion même de solidarité internationale s’apparente à une vision foncièrement de gauche. Pour sa part, l’Association n’a pas hésité à déployer le terme contesté « racisme systémique »[xiii], dont l’existence dans la société québécoise est niée par M. Legault[xiv]. Sous le prisme de la justice migratoire, certains organismes ont critiqué les deux paliers du gouvernement en matière d’accueil des réfugiés[xv]. Ils s’en sont pris d’ailleurs à la mondialisation néolibérale[xvi] qui a exacerbé les inégalités mondiales contre lesquelles l’aide internationale pourrait servir de pansement. Un tel menu gauchiste ne se trouve-t-il pas aux antipodes de la CAQ ?

Certes, les réformes apportées aux programmes de solidarité internationale incarnent une certaine vision caquiste : un soutien accru des OCI en région, un langage d’« optimisation » et d’efficacité inspiré du monde des affaires, et en outre, un virage vers la « diplomatie économique »[xvii] animé par une logique néolibérale à la recherche de nouveaux marchés dans les pays en développement. 

Il n’empêche qu’au fond, la société civile québécoise constate une stabilité dans ses rapports avec l’équipe du MRIF et ce, peu importe la couleur des locataires de l’Assemblée nationale. « Évidemment la vision du gouvernement peut changer, mais ce soutien aux OCI demeure constant, » souligne Burrows. « Ce sont de bons alliés qui soutiennent le travail des groupes de coopération internationale sur le terrain. »

Cet article est suivi par une deuxième partie.


[i] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « À propos ». Consulté le 25 juin 2021. https://aqoci.qc.ca/a-propos-aqoci/.

[ii] Thibodeau, Marc. « Vaccination | Un monde à deux vitesses ». La Presse, 23 mai 2021. https://www.lapresse.ca/covid-19/2021-05-23/vaccination/un-monde-a-deux-vitesses.php.

[iii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Éducation à la citoyenneté mondiale ». Consulté le 17 juin 2021. https://aqoci.qc.ca/education-a-la-citoyennete-mondiale/.

[iv] « Ressources ». Consulté le 17 juin 2021. https://jqsi.qc.ca/?ressources.

[v] Cabinet de la ministre des Relations internationales et de la Francophonie. « Lancement du Nouveau Québec sans frontières – Le gouvernement du Québec dévoile un nouveau programme en solidarité internationale et lance son premier appel à propositions ». Consulté le 11 mai 2021. https://www.newswire.ca/fr/news-releases/lancement-du-nouveau-quebec-sans-frontieres-le-gouvernement-du-quebec-devoile-un-nouveau-programme-en-solidarite-internationale-et-lance-son-premier-appel-a-propositions-894568547.html.

[vi] MRIF – Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Recherche de projets de solidarité ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.mrif.gouv.qc.ca/fr/solidarite-internationale/projets/recherche?periodeId=&programmeId=&organismeId=&territoireId=&secteurId=.

[vii] Ex. MRIF, Cadre normatif, Programme d’éducation à la citoyenneté mondiale (URL)

[viii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Lancement du Nouveau Québec sans frontières », 6 mai 2021. https://aqoci.qc.ca/lancement-du-nouveau-quebec-sans-frontieres/.

[ix] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Plan de soutien aux organismes de coopération internationale ». Consulté le 21 mai 2021. https://www.mrif.gouv.qc.ca/fr/appels-a-projets/plan-de-relance/actions-solidarite-internationale.

[x] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI se réjouit du lancement du nouveau programme en solidarité internationale », 6 mai 2021. https://aqoci.qc.ca/laqoci-se-rejouit-du-lancement-du-nouveau-programme-en-solidarite-internationale/.

[xi] Brown, Stephen. « Budget fédéral 2021 : aide au développement ». Open Canada, 29 avril 2021. https://opencanada.org/fr/budget-federal-2021-aide-au-developpement/.

[xii] « Harper Lite? The Trudeau Government on Foreign Aid – Centre for International Policy Studies ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.cips-cepi.ca/2017/04/02/harper-lite-the-trudeau-government-on-foreign-aid/.

[xiii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI tient à exprimer toute sa solidarité avec les groupes et les personnes qui subissent et dénoncent le racisme systémique », 14 juillet 2020. https://aqoci.qc.ca/l-aqoci-tient-a-exprimer-toute-sa-solidarite-avec-les-groupes-et-les-personnes/.

[xiv] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Combattre le racisme systémique? Oui … mais comment? », 5 février 2021. https://aqoci.qc.ca/combattre-le-racisme-systemique-oui-mais-comment/.

[xv] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Femmes, filles et justice migratoire », 8 mars 2021. https://aqoci.qc.ca/femmes-filles-et-justice-migratoire/.

[xvi] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Déclaration du Québec – Responsables aussi du monde », 18 juillet 2011. https://aqoci.qc.ca/declaration-du-quebec/.

[xvii] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Vision internationale du Québec ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.quebec.ca/gouv/politiques-orientations/vision-internationale-quebec.

Minorisation médiatique et stratégies communicationnelles des groupes stigmatisés Analyse comparée des « printemps » chilien (2011) et québécois (2012)

Minorisation médiatique et stratégies communicationnelles des groupes stigmatisés Analyse comparée des « printemps » chilien (2011) et québécois (2012)

Par Ricardo Penafiel

Le statut de « minorité » ne correspond pas nécessairement à la faible proportion d’un groupe par rapport à un ensemble social plus vaste. En Afrique du Sud, par exemple, sous l’apartheid, bien que les « Noirs » représentaient 80% de la population et les « Blancs » seulement 10%, ce sont les Noirs qui étaient minorisés par une minorité dominante. On pourrait dire la même chose par rapport aux femmes qui représentent 50% de la population mais se voient marginalisées de l’espace public par divers mécanismes de minorisation patriarcale. De même, pour les pauvres ou tout autre groupe subalterne, leur sous-représentation dans l’espace public et dans les médias ne dépend pas tant de leur importance numérique que de processus de mal-représentation qui tendent à les minoriser dans les deux sens du terme : à les amoindrir en quantité autant qu’en qualité.

Un processus analogue se produit avec les forces sociales et politiques. Certains groupes ou mouvements d’idées, autant que d’action, auront tendance à être marginalisés de l’espace public et médiatique ou encore à être stigmatisés, à n’exister publiquement qu’en tant que fétiche ou lieu commun, reproduisant un préjugé et une position « inférieure ». À l’inverse, les groupes politiques dominants – possédant davantage de capital financier autant que culturel, social et politique – auront tendance à être surreprésentés et à hégémoniser l’ensemble de la scène politique jusqu’à ce qu’il n’existe pratiquement plus que leur version narrative dans l’espace public.

Les gouvernements représentatifs 1] tendent à réduire la diversité de positions politiques à quelques tendances générales représentées par des partis. Cependant, la scène politique, elle, ne se réduit pas aux partis. Elle inclut des syndicats, des organisations patronales, des mouvements sociaux, des associations civiles, etc[2]. Pourtant, la valeur ou même l’existence de chacune de ces forces n’est pas gravée dans le marbre. Bien que des lois, des conventions et des règlements encadrent le comportement de ces acteurs – comme le Code du travail, la Loi sur l’accréditation et le financement des associations étudiantes ou les droits d’association, d’expression et de manifestation – le statut de force politique ne lui sera pas nécessairement reconnu par le pouvoir ou par l’ensemble des autres acteurs de la scène.

Au Québec, le déni de reconnaissance[3], subi par les associations étudiantes lors du « Printemps érable », illustre bien la précarité et le caractère relationnel du statut d’acteur politique. D’ailleurs, la capacité du mouvement de grève à maintenir la mobilisation malgré la répression et le mépris[4], de même que sa massification subséquente, engendrant l’un des plus importants mouvements de contestation de l’histoire du Québec, montrent également que les acteurs sociaux ne font pas que subir les positions « subalternes » que l’ordre symbolique[5] tend à leur attribuer.

Les sans-part[6] peuvent parler[7], même si le pouvoir leur dénie cette capacité. Elles et ils parlent mais la police n’entend que des cris ou du bruit. C’est même au moment où les laissés-es-pour-compte surgissent par effraction dans l’espace public d’où ils et elles étaient exclus-es, en exigeant de s’y faire compter (et conter), que surgit le politique, que le social cesse de se reproduire sur ses propres bases naturalisées et que l’on peut entreprendre collectivement un débat réflexif et démocratique sur les fondements de l’être ensemble. C’est aussi à ce moment, et pour cette même raison, que le pouvoir a tendance à criminaliser l’exercice de droits fondamentaux (comme ceux d’association, d’expression et de réunion) et à nier le statut d’interlocuteur légitime à ceux et celles qui prétendent participer démocratiquement à la décision politique monopolisée par les « représentants-es ». Et le moyen le plus simple et habituel pour discréditer les tentatives de participation citoyenne c’est de la décrier comme violente.

La criminalisation communicationnelle de l’action collective

D’emblée, lorsqu’on parle de criminalisation des mouvements sociaux[8], on aurait tendance à penser à un phénomène policier, juridique ou législatif. Pourtant, il s’agit d’abord et avant tout d’un phénomène discursif ou communicationnel. Pour rester dans l’exemple du Printemps érable, on pourrait croire que la criminalisation du mouvement de protestation relève du Projet de loi 78 (devenu la loi 12) ou du règlement municipal montréalais P-6. Pourtant, pendant le « Printemps de la matraque[9] », aucune arrestation n’a été réalisée en vertu de ces lois et règlements liberticides[10], les forces de l’ordre préférant utiliser des figures pénales antérieures concernant l’attroupement illégal ou l’entrave à la circulation[11].

Ce qui permet de traiter un droit fondamental comme s’il s’agissait d’un crime, ce n’est pas tant des changements législatifs que l’interprétation de lois existant antérieurement. Qu’elle soit le fait de juges acquiesçant systématiquement aux demandes d’injonction d’individus questionnant le droit d’association[12] au nom d’un supposé droit de non-association[13], qu’elle relève du jugement d’un chef de police décidant de procéder à des arrestations de masse[14] ou de décideurs et décideuses politiques refusant de négocier avec des associations étudiantes qui « encouragent la violence[15] », dans tous les cas, il s’agit moins d’une question juridique que d’une question d’interprétation du droit relevant de conditions de possibilité[16] se jouant, en grande partie, dans l’espace médiatique.

Si loin, si proches
Une analyse comparée des Printemps chilien et québécois

Si l’espace public se construit en interaction avec l’espace médiatique, les relations entre la scène politique concrète et la scène politique représentée dans les médias ne sont pas directes ou inéquivoques. Comme on vient de le voir, bien que certains groupes et intérêts sont surreprésentés et d’autres sous-représentés ou mal-représentés, il est toujours possible pour un groupe politique « minorisé » médiatiquement de développer des stratégies alternatives pour apparaître dans l’espace public et même devenir le centre de l’échiquier politique, ne serait-ce qu’un certain temps.

C’est ce qui s’est produit, avec un étonnant parallélisme, au Chili entre juin et décembre 2011 et au Québec entre février et juillet 2012. Devant l’intransigeance de gouvernements ne reconnaissant pas la représentativité des associations étudiantes ni la légitimité de la grève ou de la rue comme mode de participation citoyenne, deux conflits étudiants ont débordé de leur cadre strictement éducationnel pour se transformer en d’immenses mouvements contestataires transgressifs[17] questionnant « radicalement » (à la racine) l’organisation sociale et politique.

Malgré leur commune capacité à mobiliser et à mettre en échec les tentatives de minorisation, ces deux mouvements n’ont pas connu exactement les mêmes succès. Par exemple, alors qu’au Québec l’appui au mouvement étudiant n’a jamais dépassé les 50% dans les sondages, au Chili cet appui est passé de 37% avant le conflit à plus de 80% à la fin. Étant donné leurs nombreuses similitudes et leurs différences spécifiques, l’analyse comparée des conflits étudiants au Chili en 2011 et au Québec en 2012 permet, entre autres, d’évaluer l’efficacité relative des différentes stratégies communicationnelles déployées par ces mouvements afin de subvertir cette minorisation symbolique.

Démocratie, participation citoyenne et violence politique

Bien que légalement reconnues et historiquement confirmées par tous les gouvernements qui ont négocié avec elles la fin de grèves qu’elles ont menées, les associations étudiantes du Chili et du Québec connaissent depuis quelques années des processus de criminalisation[18] se traduisant, entre autres, par un déni du statut d’interlocuteur politique, de la répression et des arrestations de masse, au nom de la supposée violence et de l’illégalité des grèves ou des manifestations.

Les valeurs de violence, de délinquance ou d’illégalité attribuées à certaines actions ou associations ne dépendent pourtant pas de « faits » univoques ou de lois clairement établies. Par exemple, alors qu’au début du 21e siècle toute manifestation était considérée comme une atteinte à l’ordre public et réprimée en conséquence de manière extrêmement violente, et souvent sanglante, autour des années 1960[19] se développe une tolérance aux manifestations permettant une croissante participation citoyenne aux débats publics[20]. Le même geste ou action, donc, change de valeur selon son cadre d’interprétation.

Pourtant, dans ces mêmes années 1960, comme conséquence des espaces de participation démocratique arrachés par les mouvements sociaux aux élites gouvernantes, surgit un révisionnisme théorique identifiant l’implication du peuple en politique comme la source de « la crise de la démocratie[21] ». Ce courant théorique de la « Stable Democracy » s’inspire de la « méthode démocratique » schumpeterienne[22] qui, en établissant une distinction entre la démocratie moderne et celle des « anciens », affirme que la démocratie ne peut viser la participation de quiconque à la décision publique, mais doit se limiter à une compétition entre élites politiques pour le vote populaire. La participation populaire dans cette dite démocratie « doit » se limiter au vote périodique car les masses seraient myopes et incompétentes.

Ce travestissement du gouvernement représentatif[23] en démocratie n’est malheureusement pas que le fait de quelques théoriciens du politique. Cette interprétation, produite par les intellectuels organiques des élites, s’est propagée à l’ensemble du corps social, à travers des « appareils idéologiques d’État »[24], comme les médias, faisant en sorte qu’on ne puisse pratiquement plus dissocier la démocratie de l’élection d’une élite gouvernante et qu’à l’inverse, on considère comme violente et comme un danger pour la démocratie la participation de « quiconque » au débat public.

« Ils n’ont même pas de votes dans les urnes, seulement des cris dans la rue »

L’idéologie de la Stable Democracy rend possibles des déclarations comme celle servant d’intertitre à cette partie. Cette affirmation provient de l’ancien ministre de l’Éducation du Chili, Joaquín Lavín, alors qu’il décriait le mouvement de grèves étudiantes et les immenses manifestations d’appui[25]. Cependant, cet énoncé anti-participationniste aurait très bien pu être prononcé par l’ex-ministre de l’Éducation du Québec, Lyne Beauchamp, qui affirmait devant l’Assemblée nationale, le 26 avril 2012 :

On s’est donné un système démocratique, on s’est donné une Assemblée nationale du Québec, on s’est donné des élus du peuple parce que la démocratie est une façon de régler nos différends sans violence dans notre société. C’est le principe même d’un système démocratique. Et, je le répète, il ne serait pas digne d’une Assemblée nationale et d’élus du peuple de céder à des gestes de violence, céder à de l’intimidation, céder à de la désobéissance civile qui implique de la violence.

Réduisant la démocratie à la délégation de la souveraineté populaire à un petit groupe (oligarchie) de « représentants-es », cette conception « délégative[26] » de la démocratie considère comme violent et illégal l’exercice des droits démocratiques fondamentaux[27].

Pourtant, il ne s’agit là que de positions partielles. Indépendamment de la légitimité électorale clamée par les gouvernements, cela n’implique pas d’emblée que l’opinion publique ou les institutions démocratiques vont nécessairement suivre ce révisionnisme. L’efficacité concrète de la stratégie rhétorique du gouvernement dépend aussi des réactions des autres acteurs et actrices de la scène politique, y compris des associations étudiantes qui peuvent construire des « images de soi » (éthos) mettant en échec les stigmates de violence et d’illégalité que les gouvernements cherchent à leur apposer.

Violence et images de soi
Stratégies communicationnelles alternatives de groupes minorisés

« Si lutter pour tes droits c’est de la délinquance, nous sommes tous délinquants »
« Ni terroristes ni délinquants / [Seulement des] Étudiants-es Conscients-es »

Devant la stigmatisation des grèves, occupations et manifestations étudiantes comme des actes de terrorisme ou de délinquance, on voit surgir des positions « dialogiques » tâchant de « rectifier les faits » : « Ni terroristes ni délinquants / [Seulement des] Étudiants-es Conscients-es ». Souvent faites sur le ton de l’ironie, on retourne le stigmate pour s’en revendiquer : « Si lutter pour tes droits c’est de la délinquance, nous sommes tous délinquants. » De la même manière, au Québec, l’initiative « Arrêtez-moi quelqu’un! » est parvenue à cumuler plus de 5 300 déclarations en image dénonçant le projet de loi 78 en exprimant :

« Charest désobéit à la démocratie, je désobéis à la loi 78 » ; « ceux qui ont voté la loi 78 sont des criminels » ; « Si la loi est contre le peuple, alors le peuple sera hors-la-loi » ; « Je suis libre, donc je désobéis » ; « à mépris total, refus global »[28]

Dans ces énoncés ironiques ou paradoxaux, on peut apprécier le renversement des valeurs opéré autour d’une opposition entre la loi (élus-es, parlementaires, mépris, etc.) et la légitimité (peuple, démocratie, liberté, conscience, etc.). Par contre, pour que ces ellipses argumentatives[29] fonctionnent, il est nécessaire de partager les codes de valeur plaçant la démocratie et le peuple au-dessus des lois et des élus-es. Autrement dit, ces messages permettent de consolider la croyance des convertis-es mais pas nécessairement de convaincre des personnes qui n’étaient pas déjà convaincues.

Or, la construction et la gestion de l’image de soi n’est pas un acte unilatéral mais le fruit d’une constante négociation (ou confrontation) où l’on doit s’adapter aux éthos préalables, institués ou « imposés » de manière interactive[30] par son interlocuteur ou interlocutrice. Ces principes développés en fonction d’interactions énonciatives « face à face », s’appliquent également dans le cas de l’éthos discursif ou collectif, impliquant des interactions « médiatisées » et différées. Aussi, pour pouvoir mettre en échec la stratégie rhétorique du pouvoir consistant à montrer l’action collective contestataire comme un crime, il ne suffit pas de dire « je ne suis pas délinquant mais conscient » ou de dire ironiquement « nous sommes tous des délinquants ». Il faut « montrer » que l’image de soi projetée par ses adversaires et reproduite sans grande distance critique par les médias est fausse, sans avoir à le dire.

Ironie et renversement de la stigmatisation

Cela ne signifie pas que l’ironie ne puisse pas être utilisée comme l’arme rhétorique redoutable qu’elle est. Au contraire, devant une situation kafkaïenne où tout acte posé pour se défendre pourra être utilisé comme preuve de culpabilité, l’ironie est souvent le meilleur moyen d’enrayer le mécanisme du piège.

C’est ce qu’ont fait les étudiants-es chiliens-nes en développant, spontanément[31], une série de « flashmobs[32] » (manifestations ou foules éclair) qui, sans rien compromettre de leur caractère « ludique », n’ont été que plus efficaces politiquement pour désamorcer les accusations de violence les excluant de l’espace public et médiatique.

La première convocation a été un « Thriller pour l’éducation » qui, après une convocation Facebook, rassembla près de 7 000 personnes devant La Moneda (Palais présidentiel) pour une chorégraphie du fameux clip de Michael Jackson, sans autre message que d’apparaître dans l’espace public sans se faire réprimer et accuser de violence.

Pour reprendre les termes de Felipe Villaseca, l’un des instigateurs de l’événement :

Nous cherchions une forme de mobilisation qui ne puisse pas être criminalisée. Pour la manifestation antérieure nous étions plus de 100 000 personnes et tout le monde et les médias d’information n’ont montré que les quelques échauffourées avec la police, sans mentionner l’ampleur de la manifestation pacifique. Alors, tout le monde voulait trouver une manière de manifester qui ne donne aucune chance aux médias de montrer quoi que ce soit de négatif.

Et c’est précisément ce qui s’est produit. Le lendemain, les médias de communication n’ont parlé pratiquement que de cette manifestation, insistant sur son caractère ludique et bon enfant. Même les émissions de variété ont abordé le sujet du conflit étudiant, alors que ce type d’information n’avait pratiquement pas été couvert jusqu’alors par ce type d’émissions. Par la suite ce fut un déferlement d’initiatives comme une course à relais de 1800 heures autour de La Moneda (siège du gouvernement), d’autres flashmobs portant sur des thèmes aussi loufoques que Lady Gaga, les Super héros, le Grand « iiiiii », Dragon Ball Z, besatón (marathon de baisers), die-in, à la plage, « à poil pour/par l’éducation », etc.

Ce même type d’actions a été utilisé au Québec, par exemple dans les maNufestations (manifestations nues), les die-in, les marches nocturnes, les casseroles, l’Anarchopanda ou la Bananarchie. Par contre, bien que ces nouveaux répertoires d’action collective[33] soient parvenus dans les deux cas à interagir avec les médias de masse et à récupérer une certaine part de contrôle sur l’image médiatique de soi, l’aspect ironique de la mise en scène a été beaucoup moins assumé au Québec qu’au Chili. Les flashmobs québécoises collaient davantage au conflit que les Michael Jackson, Lady Gaga ou Dragon Ball Z chiliens. Pathétiquement, les mobilisations purement ludiques sont davantage parvenues à neutraliser l’anti-éthos de la violence et à capter l’attention des médias que les mobilisations subordonnant des éléments de ludiques à un message politique. La grandeur carnavalesque des chorégraphies — comme, par exemple, celle d’une immense boule (Z ball) de près de huit mètres de diamètre qui a parcouru le centre-ville de Santiago pour « sauver l’éducation avec l’aide de toute la population » — a réussi à capter l’intérêt des médias de telle sorte que ceux-ci dédiaient davantage de temps à rendre compte de « la nouvelle action de protestation massive créative et festive que les étudiants nous offrent aujourd’hui » qu’au discours gouvernemental sur la violence[34].

La part du ludique et du négatif en politique

Cela en dit long sur le traitement de l’information ou les effets de cadrage des médias. Mais cela nous renseigne également sur les manières par lesquelles on publicise une cause et sur la part de « négativité » qu’implique la construction d’un référent politique. En effet, pour devenir le symbole ou le signifiant vide[35] d’une subjectivation politique contre-hégémonique, les étudiants-es (ou tout autre référent politique), doivent se vider de leurs sens « propres » (intérêts spécifiques) pour signifier les griefs et aspiration d’un ensemble social beaucoup plus large. Pour le dire de manière synthétique : Less is more.

Évidemment, les distinctions entre le Chili et le Québec ne se limitent aucunement au degré d’ironie de leurs flashmobs. Il faut tenir en considération d’importants éléments de contexte, comme l’importance d’un discours et de pratiques critiques antérieures et externes au mouvement étudiant, la plus ou moins grande ouverture de l’espace médiatique aux débats politiques ou la quantité et la qualité des appuis d’acteurs sociaux et politiques comme les recteurs et rectrices, les professeurs-es, les syndicats, etc.

Cependant l’analyse comparée de ces nouveaux répertoires d’action collective apporte d’étonnants apprentissages quant à l’efficacité du ludique et du carnavalesque en tant que mise en scène permettant d’apparaître dans un espace public et médiatique duquel on est exclu.

[1]                Manin, Bernard.2012. Principes du gouvernement représentatif. Paris : Flammarion.

[2]                Il est à noter que ces forces politiques instituées n’épuisent pas le spectre de positions existantes. Beaucoup d’autres positions existent sans être reconnues.

[3]                Honneth, Axel. 2000. La Lutte pour la reconnaissance. Paris : Cerf.

[4]                Honneth, Axel. 2006. La société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique. Paris : La Découverte.

[5]                Laclau, Ernesto et Chantal Mouffe. 1985. Hegemony and Socialist Strategy, Towards a Radical Democratic Politics. Londres : Verso.

[6]                Rancière, Jacques. 1995. La Mésentente. Politique et Philosophie. Paris : Galilée.

[7]                Cette formule fait référence à l’ouvrage de Gayatri Chakravorty Spivak. 2006. Les subalternes peuvent-elles parler ?. Paris : Éditions Amsterdam.

[8]                Voir, par exemple, Svampa Maristella. 2009. « Mouvements sociaux, matrices sociopolitiques et nouveaux contextes en Amérique latine ». Problèmes d’Amérique latine 74 : 113-136. Voir également, Seoane, José (dir.). 2003. Movimientos sociales y conflicto en América Latina. Buenos Aires : Consejo Latinoamericano de Ciencias Sociales (CLACSO).

[9]                Dupuis-Déri, Francis. 2013. « Printemps érable, ou, Printemps de la matraque? : Profilage politique et répression sélective pendant la grève étudiante de 2012 ». À qui la rue? : répression policière et mouvements sociaux. Montréal : Écosociété, 198-241.

[10]              Dénoncés par les organismes de défense des droits et invalidés par les tribunaux sur de nombreux points et à de nombreuses reprises.

[11]              Pour une analyse plus détaillée, voir Peñafiel, Ricardo. 2015. « La criminalisation de la participation citoyenne par des conceptions consensualistes de la démocratie participative », Revue québécoise de droit international, Hors-série, mars 2015, L’État de droit en Amérique latine et au Canada :247-271.

[12]              Et la formule Rand (sur l’unité de la représentation syndicale) reproduite dans la Loi sur l’accréditation et le financement des associations d’élèves ou d’étudiants.

[13]              Desjardins, Christiane. 2012. « Grève étudiante : le juge en chef s’en mêle ». La Presse, 2 mai 2012, http://www.lapresse.ca/actualites/dossiers/conflit-etudiant/201205/02/01-4521224-greve-etudiante-le-juge-en-chef-sen-mele.php

[14]              À ce sujet, voir notamment, le Rapport de la Commission spéciale d’examen des événements du printemps 2012, http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/fileadmin/Documents/police/publications/rapport_CSEEP2012/rapport_CSEP2012.pdf

[15]              Gervais, Lisa-Marie. 2012. « Droits de scolarité: Québec refuse l’offre de discussion des étudiants ». Le Devoir, 26 avril 2012 http://www.ledevoir.com/politique/quebec/348516/exclusion-de-la-classe-charest-affirme-qu-il-a-pris-ses-responsabilites

[16]              Michel Foucault. 1969. L’archéologie du savoir. Paris : Gallimard.

[17]              McAdam, Doug, Sidney Tarrow et Charles Tilly. 2001. Dynamics of contention. Cambridge : Cambridge University Press.

[18]              Comme la plupart des mouvements sociaux d’envergure un peu partout sur le globe.

[19]              Suite notamment aux escalades de violence suivant la répression démesurée, rendant celle-ci contre-productive 

[20]              Fillieule, Olivier et Danielle Tartakowsky. 2014. La manifestation. Paris : Presses de Sciences Po.

[21]              Crozier, Michel, Samuel Huntington et Joji Watanuki. 1975. The Crisis of Democracy : Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission. New York : New York University Press.

[22]              Joseph A. Schumpeter. 1990 [1942]. Capitalisme, socialisme et démocratie. Paris : Payot, 1990.

[23]              Qui, comme le montre Bernard Manin (op. cit.), n’est qu’une aristocratie élective.

[24]              Althusser, Louis. 1976. « Idéologie et appareils idéologiques d’État ». Positions (1964-1975). Paris : Les Éditions sociales, 67-125.

[25]              Symptomatiquement, le ministre Lavín a perdu son poste du fait de son incapacité à gérer le conflit étudiant…

[26]              O’Donnell, Guillermo. 1994. « Delegative Democracy ». Journal of Democracy 5 (1) : 55-69.

[27]              Pour reprendre les termes de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) : « Les grèves, les barrages routiers, l’occupation d’espaces publics, et même les tumultes qui peuvent advenir au cours de protestations sociales, peuvent occasionner des inconvénients et même des dommages qu’il est nécessaire de prévenir et de réparer. Néanmoins, les limitations disproportionnées à la protestation, en particulier lors qu’il s’agit de groupes qui n’ont d’autres moyens pour s’exprimer publiquement, compromettent sérieusement le droit à la liberté d’expression » (CIDH, 2009 : 209 ; notre traduction).

[28]              Les images ne sont plus accessibles sur le web mais on peut s’adresser aux organisateurs de la campagne : http://molotov.ca/realisations/arretez-moi-quelquun . Pour une analyse plus détaillée, voir Peñafiel, Ricardo. 2015. « Le sens des casseroles. Charivaris, cacerolazos et création d’espaces publics transgressifs dans et par le bruit ». Cahiers des imaginaires 11 : 9-28. Voir également, Peñafiel. « La criminalisation de la participation citoyenne…, op. cit.

[29]              Au sujet de la valeur argumentative des ellipses, de l’ironie ou des « lieux communs » (topoï), voir Anscombre, Jean-Claude et Oswald Ducrot. 1983. L’Argumentation dans la langue. Liège-Bruxelles : Mardaga. Voir également, Anscombre, J.-C. (éd.). 1995. Théorie des topoï. Paris : Kimé ; ainsi que 1995. « La théorie des topoï : Sémantique ou rhétorique ? ». Hermès 15 : 185-198.

[30]              Pour une articulation théorique entre la perspective rhétorique de l’éthos, la perspective goffmanienne de l’interactionnisme et la perspective discursive de la construction sociale du sens et des institutions, voir Amossy, Ruth. 2010. La présentation de soi : Ethos et identité verbale. Paris : Presses Universitaires de France.

[31]              Fuster Farfán, Xenia. 2011. « ¡A la calle estudiantes! Flashmob thriller frente al Palacio La Moneda, Santiago de Chile ». Cultura_Urbana, 9 août 2011, http://cultura-urbana.cl/%C2%A1a-la-calle-estudiantes-flashmob-thriller-frente-al-palacio-la-moneda-santiago-de-chile/

[32]              Nicholson, Judith. 2005. « Flash! mobs in the age of mobile connectivity ». Fibreculture Journal 6 (Mobility, New Social Intensities and the Coordinates of Digital Networks), http://citeseerx.ist.psu.edu/viewdoc/download?doi=10.1.1.566.6906&rep=re…

[33]              Articulant des Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) à des formes « ludiques » d’expression publique ainsi qu’à d’autres formes d’action relativement instituées (grève, manifestations, etc.) 

[34]              Voir, par exemple, cette couverture de la flashmob Dragon Z ball : https://www.youtube.com/watch?v=pJEoZUk3NWs

[35]              Laclau, Ernesto. 2000. « De l’importance des signifiants vides en politique ». La guerre des identités, grammaire de l’émancipation. Paris : La Découverte/MAUSS, 93-107.

crédit photo : flickr/Diego Correa

Organismes communautaires : portrait d’un secteur aux abois

Organismes communautaires : portrait d’un secteur aux abois

Depuis un an et demi, l’État québécois, qui, dans le paradigme néo-libéral actuel, a tendance à s’effacer, a fait un retour fracassant dans le quotidien des citoyen·ne·s de la province. Il a notamment usé de son pouvoir exécutif de façon répétée et exceptionnelle pour endiguer la progression de l’épidémie et éviter l’effondrement d’un système de santé qui, comme dans beaucoup d’autres pays, n’était pas préparé à essuyer une telle tempête, estiment certain·e·s. Les mesures sanitaires imposées par le gouvernement du Québec durant cette période ont forcé les travailleur·euse·s de la santé et des services sociaux à s’adapter à des conditions inédites et parfois très contraignantes. Le reportage qui suit se penche sur la situation des organismes communautaires qui, parallèlement à l’État, fournissent des services essentiels, mais dans des conditions moindres que celui-ci. Nous voulions, en interrogeant les personnes qui œuvrent dans ce milieu d’ailleurs déjà boiteux avant la pandémie, faire le point sur la situation de ces organismes, alors que le Québec semble se déconfiner pour de bon.

« Pour moi, c’est un monde nouveau depuis dix mois : je reprends contact avec de la famille avec qui je n’ai pas parlé depuis 30 ans, avec mes enfants, mes six petits-enfants. Ils me motivent beaucoup », confie Stéphane, un ancien toxicomane en réinsertion sociale depuis mars 2021. Après plus de trente ans passés sous l’emprise des drogues dures, l’homme évoque son retour au travail entre confiance et réserve, avec un pragmatisme qui laisse entrevoir l’ampleur de sa détermination à sortir définitivement de l’enfer qu’il a vécu pendant la majeure partie de sa vie.

Aux prises avec le PCP, un psychotrope hallucinogène, et le crack depuis sa jeunesse, Stéphane s’est « réveillé » le 11 août 2020, après une véritable descente aux enfers de plusieurs mois qui lui a fait tout perdre. Pour lui, c’est le contexte de pandémie qui a précipité sa chute : « C’était vraiment pas évident quand la COVID est arrivée. Je consommais seul chez moi, portes barrées, stores fermés : c’est comme si on te donnait la chance de consommer en paix. Tu savais que personne n’allait venir chez toi. Ça a été le déclencheur qui m’a fait atteindre les bas-fonds, qui m’a fait comprendre, et rendu tellement tanné que je devais me relever. »

Entre les murs du pavillon André Dumont de la Maison l’Exode, un centre de réinsertion sociale où Stéphane réside depuis le mois de mars, l’homme de 52 ans, conscient du chemin qu’il a parcouru et déterminé dans sa démarche, semble reprendre sa vie en main et voguer vers de meilleurs horizons. Un optimisme qui contraste avec le dépit de Martin Lafortune, qui dirige l’organisme communautaire. Celui-ci travaille depuis plus de trente ans dans le milieu de la dépendance et offre à des personnes sortant d’une thérapie de désintoxication un cadre sécuritaire et propice à leur réadaptation. Une cause que M. Lafortune estime vaguement délaissée, même à l’échelle du mouvement communautaire, car trop peu populaire auprès de la population et des gouvernements : « la dépendance, c’est le parent pauvre du communautaire », lâche-t-il, inquiet pour le futur.

L’uppercut pandémique

Pour la Maison l’Exode, cette période de crise sanitaire a été synonyme de nouveaux défis logistiques qui ont accablé l’organisme, déjà fragile financièrement. « C’était nouveau pour tout le monde, d’une semaine à l’autre c’était des ajustements : dans la cuisine, on a dû acheter tout en portions individuelles, au début, le matériel de protection, comme les boîtes de masques à 75 $, n’était pas remboursé… Il y a eu des coûts derrière tout ça », explique M. Lafortune. En même temps, la réduction de la capacité des différents pavillons par souci de respect des consignes sanitaires a affecté les revenus de la Maison l’Exode, qui est en partie financée par les loyers que paient les résident·e·s, eux-mêmes et elles-mêmes souvent soutenu·e·s par le bien-être social.

Martin Lafortune et son organisme ont dû traverser cette période critique désarmés, faute de personnel. Un manque qui n’a pas été sans conséquence : « Il y a eu des coupures de services, car on n’avait plus d’intervenant·e. […] Les années passées, pour les vacances, on faisait des remplacements, mais là on ne peut pas, donc on ferme le centre pendant deux semaines », raconte Martin Lafortune, qui constate un exode croissant de ses employé·e·s vers d’autres centres offrant des emplois mieux rémunérés. « On n’a pas les moyens d’offrir des salaires au-dessus de 18,50 $, ça n’a pas de bon sens, je suis gêné de vous dire ça. La majorité [des employé·e·s] quitte vers le CIUSS (Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux), vers ceux qui nous paient! Moi je leur dis [au CIUSS] que je ne suis pas leur club-école! », déplore-t-il, dans la salle de réunion, alors que presque tous·tes les résident·e·s sont sorti·e·s pour la matinée.

Le Québec possède depuis 2001 une politique gouvernementale de reconnaissance et de soutien de l’action communautaire, très avantageuse pour les organismes et unique en Amérique du Nord, comme l’explique Maxim Fortin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) et co-auteur d’une étude sur les effets de la crise sanitaire sur le milieu communautaire. Des programmes de subventions tels que le Programme de subvention aux organismes communautaires (PSOC) permettent d’assurer une entrée d’argent relativement conséquente, régulière et stable à cette galaxie de groupes. Cela les rend plus résilients et plus performants qu’ailleurs sur le continent, où la dépendance à la philanthropie et à l’autofinancement est beaucoup plus grande. Cependant, ce système n’est pas sans failles, et s’il garantit généralement le maintien des services, il n’a jamais apporté pleine satisfaction auprès des organismes qui réclament sans cesse un plus grand financement et la fin de la précarité dans laquelle ils doivent évoluer. Un enjeu qui n’est pas nouveau, comme le souligne Maxim Fortin : « Le problème, c’est que cette reconnaissance n’est jamais venue avec un financement adéquat. Depuis 2001, le communautaire québécois est sous-financé, et avec la pandémie, les organismes ont encore plus souffert de ce sous-financement. »

Un secteur de plus en plus déserté

Après avoir consulté des centaines de groupes communautaires en marge de la première vague, Maxim Fortin et sa collègue Eve-Lyne Couturier ont contribué, à l’aide d’un sondage de grande envergure, à dresser un portrait de la situation générale du secteur, qu’il et elle jugent satisfaisante sur le plan financier, mais inquiétante au chapitre des ressources humaines. En effet, comme en témoignent de nombreux·euses acteur·trice·s du milieu, la pandémie n’a fait qu’aggraver une pénurie de personnel préexistante et due notamment au caractère pénible de ces emplois très précaires, qui exposent parfois les intervenant·e·s à des situations d’une violence inouïe, courantes lorsque l’on travaille en itinérance ou en dépendances. Un constat encore plus évident depuis le début de la pandémie.

« Effectivement, dans une période de crise, un salaire de 16 $ ou 17 $ de l’heure, c’est pas cher payé pour mettre à risque sa santé mentale », lance Mélanie Baril, organisatrice communautaire au Comité logement de la Petite-Patrie et membre de la Coalition contre la pauvreté de la Petite-Patrie. « Quand un·e employé·e quitte un organisme communautaire avec une clientèle en détresse parce qu’il ou elle ne se sent pas bien, il ou elle ne va pas rappliquer dans un autre organisme avec une clientèle similaire. Forcément, ça crée une pénurie », affirme-t-elle.

Ce sont une grande majorité des groupes qui ont perdu des plumes durant la tempête qu’a constituée la crise sanitaire : « J’ai rarement vu autant de circulation de personnel : des gens qui partent en congé maladie, qui sont remplacés, qui reviennent. Ça a rendu les équipes plus fragiles », déplore Mme Baril, assurant que les derniers mois ont été intenses, notamment pour les femmes, surreprésentées dans les organismes communautaires, et qui ont hérité, comme souvent dans nos sociétés, d’une plus grande charge mentale et de plus grandes responsabilités dans toutes les sphères de leur vie. Maxim Fortin observe le même phénomène : « Ce sont majoritairement des femmes qui travaillent dans le secteur communautaire. Donc on se retrouvait avec des situations où des employées qui étaient parfois mères de famille devaient faire plus à la maison et plus au travail. Il y a eu une surcharge de travail pour beaucoup de gens au sein de ces organismes. »

Claire travaille depuis un an à la Maison l’Exode. Citoyenne française, elle a accompli trois années d’études en criminologie au Québec et effectue actuellement des démarches pour accéder à la résidence permanente. Arrivée sur le marché du travail en pleine pandémie, elle témoigne du gouffre salarial entre ce qui lui a été proposé dans le communautaire et les salaires offerts dans les services publics, notamment à la DPJ, où elle a effectué son stage de fin d’études : « À l’époque, il y avait beaucoup d’offres d’emploi [dans le communautaire], mais à des salaires encore plus bas qu’à l’habitude; du 14 $ ou 15 $ de l’heure, alors qu’on nous demandait des diplômes, de l’expérience, etc. », relate-t-elle. « À la DPJ, j’aurais pu rentrer à 25,50 $ de l’heure, et ça va jusqu’à 40 $ ou 45 $ de l’heure avec des assurances, etc. ».

La mobilisation reprendra

Les travailleur·euse·s qui œuvrent dans le milieu communautaire appartiennent à un mouvement dont la genèse remonte aux années 1960. Née de la volonté d’une véritable transformation sociale, à l’époque où l’Église catholique était encore toute-puissante, l’approche communautaire vise à aider les couches populaires à obtenir une émancipation financière en s’affranchissant de la misère, tout en assumant un rôle garanti par l’État dans la sphère du politique. Durant ces derniers mois, ce volet a été pratiquement inexistant : « ça nous a pris un petit moment avant de pouvoir ressortir la tête de l’eau et voir comment on pouvait se concerter », explique Mélanie Baril, qui a participé à la relance du journal communautaire La Grogne, dont le dernier numéro, paru le 9 juin 2021, a été distribué dans près de 30 000 foyers de l’arrondissement Petite-Patrie, après des années de pause. « On s’est dit que le journal La Grogne était peut-être la façon la plus intelligente de répondre à chacune de nos missions, de faire de l’éducation populaire, de la sensibilisation sur les enjeux de pauvreté et d’exclusion sociale […] et de rejoindre les gens dans leur foyer, en dépassant la fracture numérique. »

Serions-nous à l’aube d’une mobilisation des acteur·trice·s du communautaire comme celle de la fin des années 2010, où ses acteur·trice·s s’étaient mobilisé·e·s à plusieurs reprises pour obtenir des investissements massifs de la part de l’État? Une chose est sûre, le chemin vers le changement est long, car le système actuel profite à l’État, qui, selon plusieurs, se sert du communautaire pour faire des économies. « L’État québécois rêve un peu que le communautaire fasse à faible coût ce que lui ne veut pas faire. […] Il y a une grande marge lorsqu’on compare ces salaires à ceux du secteur public. C’est pour ça qu’on soupçonne l’État québécois de ne pas vouloir reprendre certains secteurs », explique Maxim Fortin.

Ces travailleur·euse·s essentiel·le·s réintègreront certainement l’espace public dans les prochains mois pour revendiquer de meilleures conditions, mais aussi au nom de leurs bénéficiaires qui devront être pris·e·s en charge d’une façon ou d’une autre, comme le souligne Mélanie Baril : « J’adore mon métier, mais je serais plus qu’heureuse de ne plus avoir raison d’être. Le Comité logement Petite-Patrie pourrait arrêter d’exister si le tribunal administratif du logement répondait enfin à sa mission d’éducation populaire […] et s’il y avait un meilleur contrôle des loyers, etc. »

Reprendre en charge certains secteurs, réinvestir dans le communautaire, ou tout simplement couper dans certains services : de véritables choix de société se présenteront à nos responsables politiques lorsque les militant·e·s reprendront la rue, une fois qu’ils et elles auront pris le temps de lécher les plaies causées par la crise sanitaire.


Crédit photo : flickr/luca sartoni

Les végétaux anthropomorphiques dans les comics et l’émergence d’une conscience écologique aux États-Unis

Les végétaux anthropomorphiques dans les comics et l’émergence d’une conscience écologique aux États-Unis

Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé L’effondrement du réel : imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine, disponible dans notre boutique en ligne.

Depuis les années 1960, les comics comptent dans leurs rangs d’étranges personnages végétaux à forme humaine. Si leurs aventures nous divertissent, ils sont aussi le symbole de l’émergence d’une conscience écologique et même d’un écocentrisme nous permettant de penser la nature autrement.

L’ancienneté de la question environnementale ne fait pas de doute1, et c’est surtout dans la seconde moitié du XXe siècle que l’écologie est devenue un problème de société, émergeant dans les consciences à la faveur des combats progressistes d’après-guerre. Liés à ce courant de pensée, au moins deux personnages marquants sont créés dans les comics. Chez Marvel, Groot apparaît pour la première fois dans Tales to Astonish n°13 en novembre 1960, protagoniste d’une histoire intitulée « I Challenged Groot ! The Monster from Planet X » sous les coups de crayons du scénariste Stan Lee, du dessinateur Jack Kirby et de l’encreur Dick Ayers. L’histoire, qui s’inscrit dans la tradition du récit de science-fiction dont l’antagoniste est un monstre géant, fait de Groot le monarque des flora colossi, espèce d’extra-terrestre issue d’un monde dominé par la vie végétale. Cette création disparaît presque totalement après cette histoire jusqu’à sa réinvention par le scénariste Keith Giffen en 2006, qui en fait le personnage aujourd’hui bien connu du grand public par la série de films Gardiens de la Galaxie réalisés par James Gunn pour Marvel Studios. Groot devient rapidement un pilier de l’équipe cosmique de super-héros et super-héroïnes et une mascotte de l’univers cinématographique Marvel, notamment sous la forme de « baby Groot ». La civilisation des flora colossi est présentée comme très avancée, notamment par sa méthode de transmission de connaissances. Si son langage est inaccessible à la plupart des êtres vivants, les contacts télépathiques de certains personnages avec Groot révèlent son intelligence, répondant, en quelque sorte, à la phrase de Henry David Thoreau « ce que nous appelons sauvagerie est une civilisation autre que la nôtre »2.

Le second personnage qui nous intéresse, également influencé par le transcendantalisme de Thoreau, particulièrement par son mode de connaissance intuitif, voire mystique, de la nature, est Swamp Thing. La création de Len Wein et de Bernie Wrightson est apparue pour la première fois dans un récit horrifique de House of Secrets n°92, en juillet 1971. Cette histoire indépendante, qui se déroule au début du XXe siècle, laisse ensuite place à une série régulière publiée par DC Comics mettant en scène le biologiste Alec Holland, métamorphosé par sa formule de régénération végétale, capable de « transformer les déserts en forêts »3. Avec l’arrivée du Britannique Alan Moore dans le scénario de la série, ce que Swamp Thing pensait être son origine se révèle être un mensonge. Alors que ce personnage croyait initialement être un homme qui avait été transformé en organisme végétal, l’auteur en fait, dans Saga of the Swamp Thing n°21, un être entièrement végétal qui a simplement été « infecté » par la conscience du Dr. Holland de manière accidentelle lors de l’explosion de son laboratoire. Swamp Thing devient le représentant de la Sève (« the Green » en V.O.), l’ensemble du règne végétal, une idée perpétuée par les scénaristes Scott Snyder et Jeff Lemire lors de leur reprise du personnage dans la nouvelle continuité de l’univers DC établie en 2012. Lemire explore, durant son passage sur la série, la notion d’équilibre de l’écosystème, tout en développant l’angle mystique mis en place par Moore. Ces deux végétaux anthropomorphiques des comics mainstream nous semblent significatifs de la place occupée par les problématiques environnementales dans le champ sociopolitique étatsunien par leur personnification du règne végétal, incarnation permise par la science-fiction.

L’influence de Henry David Thoreau

Henry David Thoreau (1817-1862) est un auteur prolifique qui influence profondément la société étatsunienne, en particulier sur son rapport à l’environnement. Il est notamment lié à Margaret Fuller, Ralph Waldo Emerson et au courant transcendantaliste américain, un mouvement littéraire et spirituel fondé sur la bonté inhérente de la nature dans son ensemble, l’autonomie des individus et qui trouve ses racines dans la doctrine transcendantale du philosophe Emmanuel Kant. Thoreau développe un courant de pensée écologique exaltant l’idée de wilderness, comme le fait James Fenimore Cooper dans Le Dernier des Mohicans en 1826. Selon Alain Suberchicot,

« Avant de se concrétiser en action politique […] [l’écologie] est d’abord une culture, faisant en quelque sorte précéder son entrée dans l’histoire d’une existence dans l’ordre des idées et de la création littéraire. Or la vie intellectuelle américaine […] a été le terreau qui a permis à cet ensemble d’idées de se constituer en culture »4.

La pensée de la nature élaborée par Thoreau est à situer dans le premier temps du développement des idées de l’environnementalisme américain, celui de la constitution par une élite intellectuelle. Si Emerson ou Thoreau font des conférences destinées à diffuser leurs réflexions issues de l’empirisme, conformément à leur idée de ce que doit être un intellectuel américain, leur pensée peut parfois sembler difficile d’accès. Le Journal de Thoreau, très riche, parfois obscur, est constitué d’environ 7000 pages manuscrites. Toutefois, Emerson comme Thoreau évitent d’aboutir dans leurs réflexions à une loi générale du territoire. Cette volonté d’évitement de la théorie est d’ailleurs revendiquée, pour mieux se présenter en intellectuels ancrés dans leur territoire et qui se font capables de lire la nature. Ils contribuent tous deux à l’émergence d’une pensée nationale par le détachement de l’image du philosophe européen. Ralph Waldo Emerson prétend à l’originalité en liant sa pensée de manière intime à la nature américaine, agissant plus volontiers en poète dont les modèles sont les romantiques britanniques. Dans l’idée de penser la nature sans en formuler une théorie, les comics centrés sur Groot ou Swamp Thing se placent en continuité avec la tradition transcendantaliste.

Il y a, chez Thoreau, la constatation d’une forme de peur inhérente à l’être humain lorsqu’il se retrouve face à la nature. Alors qu’il va presque jusqu’à faire parler celle-ci dans Walden ou dans son Journal, le pas est évidemment franchi par les auteurs mettant en scène Groot ou Swamp Thing. Le scénariste Alan Moore en particulier traite la série Saga of the Swamp Thing comme une série horrifique, selon la volonté de ses regrettés créateurs Len Wein, qui en restait l’éditeur, et Bernie Wrightson. L’expérience d’une nature sauvage souvent hostile confine parfois à la folie chez Thoreau, ou au moins à la perte de soi. Il s’oppose, en cela, à la symbiose harmonieuse et peut-être idéalisée présentée par Emerson. Sur le plan politique, ces deux visions s’opposent également : dans une certaine mesure, lorsque l’on se reconnaît dans la nature, cela s’accompagne de la volonté de s’en rendre maître et fonde la légitimité d’un impérialisme. A contrario, pointer l’opacité de la nature, c’est faire une expérience d’humilité et se dénier tout droit potentiel sur celle-ci.

On retrouve une opposition similaire dans la première histoire écrite par Alan Moore pour Swamp Thing, où il oppose la créature à un personnage miroir, le Dr. Jason Woodrue. Également biologiste, Woodrue cherche à devenir un végétal complet, tant dans le corps que dans l’esprit, comme c’est le cas pour Swamp Thing. Une différence majeure est bien dans cette volonté, opposée à l’accident qui donne naissance à la créature du marais. Il est celui qui procède à l’autopsie de l’avatar suite à sa mort face aux soldats survenue dans Saga of the Swamp Thing n°20. Il découvre, durant l’opération, que Swamp Thing n’a plus rien de biologiquement humain et que seul l’esprit d’Alec Holland habite la créature, ce que Woodrue désigne comme une « infection »5. À travers son développement, on constate son rejet de l’être humain, qu’il considère comme une simple « créature faite de viande »6 ou un « steak pleurnichard »7. Jason Woodrue, qui est déjà en grande partie végétal et connu sous le nom de Floronic Man, veut aller plus loin et se débarrasser de son anthropocentrisme d’une manière nouvelle. La transformation du corps ne lui suffit pas ; elle n’est qu’un point de départ ; il veut également changer son esprit. Il qualifie ce processus de « voyage », une « odyssée verte », permise par l’incarnation de la wilderness (le terme est employé par Alan Moore) qu’est Swamp Thing. La référence à Thoreau et à son œuvre est directe dans l’idée du voyage dans la nature sauvage comme manière d’accomplir le transcendantalisme : c’est le cas pour la créature du marais évidemment, qui n’a de cesse d’y retourner, mais aussi pour sa compagne Abigail Arcane. Il en est de même pour Jason Woodrue, dont l’expérience brute de la nature ne peut d’ailleurs se représenter que par des planches aux influences psychédéliques, aux aspects mystiques, où il n’est qu’une figure déstructurée qui ramène au récit horrifique, à ce qui dépasse l’entendement humain. Le processus est une réussite pour Woodrue, qui pense s’être débarrassé de son anthropocentrisme, sa part humaine étant complètement détruite au contact de la nature, mais cette fin n’est possible que par un contact prolongé au-delà de la souffrance et de la raison humaine.

Les auteur∙e∙s de comics sont des agent∙e∙s du discours social dont la création est une action, et si « la responsabilité écologique s’est diluée dans le corps social »8, alors les histoires que nous analysons ici ont un sens fort. Le retour à la pensée sensible de Thoreau est une façon de se passer d’une science qui peut parfois apparaître comme discréditée éthiquement par les actes du XXe siècle, en particulier dans le domaine écologique. Alors que la présence humaine se fait de plus en plus pesante sur l’environnement, revenir à un penseur qui tend à effacer, dans son écriture, le sujet humain qui perçoit, prend tout son sens. Selon Alain Suberchicot, « cet amenuisement du sujet devant le monde naturel est le moyen d’un renforcement de l’idée écologiste »9. Dès lors, l’arbre anthropomorphique devient un moyen fictionnel de pousser ce processus d’amenuisement à sa limite, et l’élimination complète de l’origine humaine de Swamp Thing par Alan Moore dès son arrivée sur la série en témoigne. L’arbre anthropomorphique, en ce qu’il n’est pas un sujet humain mais végétal, permet d’aller au-delà de toute expérience humaine de la nature.

Incarner la nature

L’écologie moderne américaine, en tant que pensée politique, est profondément contextuelle, à la différence ce qui a pu être une philosophie de la nature : « Dans l’histoire et hors de l’histoire, les idées de l’écologie américaine s’arrachent au temps, et aussi lui répondent, en évoluant avec lui10 ». Son devenir sociopolitique après la Seconde Guerre mondiale, dépassant la tradition littéraire pour devenir un véritable programme, est lié à plusieurs événements. Le premier, antérieur d’une quinzaine d’années aux autres, est l’essai nucléaire du 16 juillet 1945 sous l’égide du physicien Robert Oppenheimer, qui ouvre la voie à un grand nombre d’expérimentations de l’arme atomique par les grandes puissances militaires. Ce premier essai, aux conséquences inconnues sur l’atmosphère lorsqu’il est mis en œuvre, déclenche une prise de conscience du rapport de la science à l’environnement, ainsi que des dangers de la domination de la première sur la seconde. Oppenheimer lui-même a exprimé plusieurs fois ses doutes sur ce sujet11. Il y a, dans l’apparition de Groot, en 1960, dans Tales to Astonish n°13, un renversement de cette dynamique particulièrement originale pour son époque. En effet, alors que c’est habituellement l’espèce humaine qui expérimente et contrôle la nature, à l’exemple d’un Hank Pym inventant un casque pour donner des ordres aux fourmis dans Tales to Astonish n°27, c’est ici l’arbre géant qu’est Groot qui vient sur Terre pour prendre une cité humaine et la ramener aux scientifiques de sa planète. La thématique des dégâts engendrés par les expériences nucléaires de l’espèce humaine est également abordée dans Swamp Thing avec le « Journal d’une tête nucléaire » dans les numéros 35 et 36 d’Alan Moore, Stephen Bissette, John Totleben et Tatjana Wood. C’est ici l’enfouissement des déchets toxiques qui est remis en cause en raison des dégâts importants qu’ils peuvent causer à l’environnement. La tête nucléaire en question, appelée Nukeface en V.O., est en réalité un ancien employé de centrale irradié qui s’alimente en déchets radioactifs et dont la simple présence provoque la mort pour toute forme de vie.

Les années 1960 sont marquées par des événements faisant de l’écologie une pensée sociopolitique influente. Dans le domaine militaire, suite au précédent de la lutte britannique contre l’insurrection communiste malaise des années 1950, les États-Unis considèrent l’usage des herbicides défoliants comme une tactique en accord avec les lois internationales12. Le Secrétaire d’État Dean Rusk et le Président John Fitzgerald Kennedy font donc de l’utilisation des herbicides arc-en-ciel, en particulier l’agent orange, un élément central de la progression de l’armée américaine dans la guerre du Viêt Nam. À partir de 1961, dans le cadre de l’opération Ranch Hand, plus de 68 000 m3 de défoliants sont déversés sur les mangroves pour priver le Viet Cong du couvert végétal et sur les rizières pour affamer l’ennemi. Cette guerre écologique d’un genre nouveau est médiatisée à la fois durant et après le conflit pour ses conséquences sur l’environnement et sur les combattants. Elle est plusieurs fois représentée de manière symbolique dans la série Swamp Thing. Alan Moore et Steve Bissette montrent le combat de soldats armés de lance-flammes contre Swamp Thing. Charles Soule, scénariste qui succède à Jeff Lemire en 2013, et le dessinateur Kano représentent l’Épouvantail attaquant l’avatar de la Sève avec un dérivé de l’Agent Orange. Les deux affrontements se soldent d’ailleurs par une mort temporaire de l’avatar, et donc une mort symbolique de la nature dans cette guerre. Cette symbolique est encore plus grande lorsque l’on compare les formes de Groot et Swamp Thing. Si le premier a réellement la forme de la partie boisée d’un arbre, avec son tronc et ses branches, le second, qui apparaît en 1971, met beaucoup plus en valeur les parties vertes de la végétation, associées dans l’imaginaire à la vitalité de la plante. Swamp Thing a partiellement les traits de l’arbre, mais il peut aussi sembler, dans certaines cases, être un amas de plantes et de mousse, qui serait passé de la vie à la conscience. Le monde végétal est d’ailleurs réuni sous le terme de « Green », et c’est bien en concevant une formule chimique destinée à revégétaliser n’importe quel environnement – l’exact opposé d’un défoliant, donc – que le biologiste Alec Holland est transformé en Swamp Thing, comme si, pour réparer les erreurs humaines, un pas supplémentaire était fait, dépassant la simple action scientifique pour devenir le héraut/héros du monde végétal. Dépassant sa situation accidentelle de monstre pathétique inspirant au lecteur la pitié, il devient au fur et à mesure de son histoire un représentant pleinement assumé de la vie végétale.

Aux événements scientifiques s’ajoutent les catastrophes de nature anthropique, qui tendent également à se multiplier dans les années 1960. La marée noire provoquée par le naufrage du Torrey Canyon au large des côtes britanniques en mars 1967 est particulièrement relayée médiatiquement, le navire étant à l’époque le plus important à se n’être jamais abîmé en mer. Cette médiatisation nouvelle des problématiques écologiques conduit à de nombreux engagements dans les années 1960 et 1970, parallèlement aux succès des mouvements progressistes pour les droits civiques, qui mènent à la conférence des Nations Unies sur l’environnement à Stockholm en 1972. L’influence des années 1960 est, par ailleurs, toujours mise en valeur aujourd’hui, au moins sur le plan graphique, comme le montre l’aspect psychédélique de certaines planches des épisodes de Jeff Lemire et de Yannick Paquette.

Le transcendantalisme américain de Ralph Waldo Emerson ou d’Henry David Thoreau exalte la nature sauvage et la recherche de son contact. L’être humain doit vivre en harmonie avec elle, la connaître intuitivement, une pensée en adéquation avec la construction nationale des États-Unis en pleine réalisation de leur conquête territoriale. Pour Thoreau, la frontière est partout où se fait le contact avec la wilderness, terme qu’il dégage de son sens biblique premier pour le redéfinir et le repenser continuellement tout au long de ses écrits13. Cet affrontement à la frontière, et donc à la nature sauvage, devient un élément important de la culture nord-américaine. On retrouve cette idée avec un des Swamp Thing qui précédent Alec Holland dans ce rôle. Né au début du XXe siècle, Calbraith A. H. Rodgers est un aviateur mort dans un crash et transformé par la Sève. Il est intéressant de voir que celui-ci plaide pour une modération de la Sève, pour que celle-ci se montre moins agressive et plus en adéquation avec l’espèce humaine. Le personnage est une réinterprétation de l’aviateur Calbraith Perry Rodgers, premier à avoir réalisé un vol transcontinental en Amérique du Nord en 1911. Également mort dans un crash, son exploit participe de l’affrontement à la frontière et de la domestication du territoire.

Dans la première moitié du XXe siècle, le botaniste Henry Alan Gleason s’attache particulièrement à la notion d’association végétale, que l’on doit à Alexander von Humboldt et qui désigne un groupement végétal relativement constant dont les espèces sont liées entre elles. On retrouve cette notion plus particulièrement dans la série Swamp Thing relancée par les scénaristes Scott Snyder et Jeff Lemire à partir de 2012, avec l’idée que les plantes ont le même type de comportement que ceux des membres d’une société humaine. Ainsi, dans Swamp Thing Annual n°2 en décembre 2013, l’avatar incarné par Alec Holland rencontre ses prédécesseurs pour apprendre à utiliser ses pouvoirs. Parmi eux, celui qui est surnommé le « Loup », est présenté comme un aristocrate naturaliste du XVIIIe siècle dont les travaux ont servi de fondements à l’écologie. Le naturaliste agit alors comme un professeur pour le biologiste qu’est Alec Holland, dans un fonctionnement qui semble bien plus humain que végétal. Le Loup explique par ailleurs que le Parlement de la Sève a un fonctionnement politique très similaire à la démocratie occidentale, avec différentes lignes politiques qui reçoivent plus ou moins de soutien de la part des anciens Swamp Thing. La notion d’association végétale n’est toutefois pas la seule influence du fonctionnement de la société humaine sur la société végétale. La notion d’équilibre, ici entre le règne animal incarné par le Sang et le règne végétal incarné par la Sève, est centrale dans l’histoire développée. Elle donne lieu à un crossover important entre les séries Swamp Thing et Animal Man, donnant le point de vue des deux super-héros sur les événements et la lutte contre le troisième élément de cet équilibre, la Nécrose. L’état d’équilibre, notion aujourd’hui dépassée, est notamment théorisé par Carl von Linné dans son économie de la nature au XVIIIe siècle, avec l’idée que l’évolution de l’écosystème sert à atteindre un état stable selon un plan divin pour n’être qu’au service de l’être humain, en référence à la Genèse biblique selon laquelle « l’homme […] domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre ». Si le contenu théologique est progressivement abandonné par les chercheurs et chercheuses, la thèse d’un équilibre de l’écosystème continue à évoluer et amène biologistes et zoologistes à travailler ensemble, en particulier dans la sphère d’étude nord-américaine des années 1960 et 1970. L’équilibre tripartite présenté dans l’univers DC Comics ne se fait pas au service de l’espèce humaine, qui n’est qu’une partie d’un tout qui la dépasse, mais une puissance mystique de la nature est toutefois bien présente. La possibilité pour la Sève de prendre un avatar, le Swamp Thing, semble remonter à des temps primordiaux, sans qu’une explication sur l’origine de cette force ne soit donnée.

Si le dépassement de l’anthropocentrisme ne semble donc pas complètement réalisé, il apparaît en filigrane comme une raison d’être de ces personnages dans les comics. L’équilibre proposé par le scénariste Jeff Lemire, dans lequel l’être humain n’est guère plus qu’un moyen pour les forces de la Sève, du Sang et de la Nécrose de s’affronter, est un moyen de dépasser la question irrésolue d’Emerson sur la valeur intrinsèque qu’il faudrait déterminer à la nature. L’arbre anthropomorphique dépasse l’anthropocentrisme, replaçant l’être humain dans un ensemble qui le dépasse. Il est complètement dépossédé de toute prétention à attribuer une valeur à la nature, qui existe par elle-même dans sa propre forme de conscience. Selon le niveau de lecture, dépasser l’anthropocentrisme dans une œuvre, qui est par nature humaine, peut évidemment apparaître comme illusoire. Pourtant, le personnage de comics se présente comme une chance unique d’approcher cet objectif, au moins comme une expérience de pensée par l’imaginaire. La nature graphique de cette médiaculture et l’existence d’univers qui ne sont pas soumis à un réalisme scientifique ainsi que la relative liberté laissée aux artistes de refaçonner les personnages, à l’exemple de ce que fait Alan Moore avec Swamp Thing, est un moyen de leur faire véhiculer des idées, par ailleurs, complexes. Cette liberté peut aussi amener à plus d’anthropomorphisme, on le voit avec le succès de Groot dans la version qu’en donne le réalisateur James Gunn pour ses films Gardiens de la Galaxie. Si le fameux bébé Groot, né à la fin du premier opus, remporte un franc succès, c’est peut-être parce qu’il semble très humain lorsqu’il danse sur le générique de fin.

Comme le montre Patrick Matagne, même au début du XXIe siècle, « l’écologie […] se cherche encore »14. Selon lui, « en se globalisant, l’écologie embrasse des domaines du savoir qui débordent largement le champ strictement scientifique »15. C’est peut-être cette difficulté fondamentale d’un champ si vaste, au point où il ne peut jamais être assimilé par l’esprit humain, qui explique la réinterprétation des pensées environnementalistes dans les comics par le moyen des végétaux anthropomorphiques. Le lecteur ou la lectrice trouve refuge dans une forme plus compréhensible d’équilibre écologique qui ne relève plus de l’unique responsabilité de l’espèce humaine mais d’êtres et de puissances qui n’ont que peu à voir avec celle-ci. C’est en ce sens qu’il y a à la fois un dépassement de l’anthropocentrisme et l’idée d’une pensée sans concepts dans laquelle les comics mainstream deviennent un outil de réinterprétation du monde à destination des masses de lecteurs.


SOURCES MENTIONNÉES

Stan Lee, Jack Kirby et Dick Ayers, « I Challenged Groot ! The Monster from Planet X » dans Tales to Astonish, 1(13), Novembre 1960.

Jeff Loveness, Brian Kessinger et al., Groot, 1(1-6), Août 2015 à Janvier 2016.

Alan Moore, Steve Bissette, Rick Veitch, John Totleben, Tatjana Wood, (Saga of the) Swamp Thing, 2(20-64), Janvier 1984 à Septembre 1987.

Scott Snyder, Jeff Lemire, Charles Soule, Yanick Paquette, Jesus Saiz et al., Swamp Thing, 5(1-40), Annual n°1 et 2, Novembre 2011 à Mai 2015.

Len Wein, Bernie Wrightson et al., « Swamp Thing » dans House of Secrets, 1(92), Juillet 1971.

Len Wein, Bernie Wrightson, Tatjana Wood, Swamp Thing, 1(1), Novembre 1972.

RÉFÉRENCES

Crédit photo : S. Hermann et F. Richter, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/prince-grenouille-grenouille-2398891/

1 François Duban, « L’écologisme américain : Des mythes fondateurs de la nation aux aspirations planétaires », Hérodote, 100, 2001, p. 55 doi.org/10.3917/her.100.0055

2 Henry David Thoreau, Journal, 1859, cité dans Duban, ibid., p. 66.

3 Len Wein, Bernie Wrightson, Tatjana Wood, Swamp Thing, 1(1), novembre 1972.

4 Alain Suberchicot, Littérature américaine et écologie, Paris : L’Harmattan, 2002, p. 9.

5 Alan Moore, Steve Bissette, Alan Totleben, Tatjana Wood et al., (Saga of the) Swamp Thing, 2(22), mars 1984.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 Alain Suberchicot, op. cit., p.15.

9 Ibid., p. 24.

10 Ibid., p. 12.

11 Curtis W. Hart, « J. Robert Oppenheimer : a faith development portrait », Journal of Religion and Health, 47, 2008, 118, doi.org/10.1007/s10943-007-9136-z

12 Peter Hough, The Global Politics of Pesticides: Forging Consensus from Conflicting Interests, Londres : Earthscan, 1998, p. 61.

13 Richard W. Judd, « The Trouble with Thoreau’s Wilderness », Forest History Today, 2017, 48-55.

14 Patrick Matagne, Comprendre l’écologie et son histoire, Lonay : Delachaux & Niestle, 2002, p. 187.

15 Ibid., p. 188.

Les voix qui sont tues : révolte et répression en Irak

Les voix qui sont tues : révolte et répression en Irak

Par Adèle Suprenant

Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé Les voix qui s’élèvent, disponible dans notre boutique en ligne.

Le 6 juillet 2020, la mort par balles du chercheur Hisham al-Hashemi devant sa maison de Baghdad[1] alertait la presse internationale sur un phénomène beaucoup plus large : depuis le début du plus récent mouvement social en Irak, les assassinats d’activistes ne cessent de se multiplier, s’ajoutant au bilan déjà lourd des manifestant∙e∙s tué∙e∙s par le régime et les groupes paramilitaires. Retour sur un an de luttes et de répressions.

« L’Irak n’est pas un champ de bataille », peut-on lire sur une pancarte brandie par un groupe d’étudiant∙e∙s descendu∙e∙s manifester sur la place Tahrir, lieu de rassemblement par excellence du mouvement social qui s’est déclenché le 1er octobre 2019 dans la capitale irakienne. « Tahrir », « libération » en arabe. C’est le mot d’ordre pour Shams Talaat[2], 22 ans, dont le visage d’ange est dissimulé sous d’épais verres fumés. « Quand j’ai entendu parler pour la première fois des manifestations, je me suis dit que ce serait comme la dernière fois, quand les femmes ne pouvaient être présentes, dit-elle lors d’un échange avec L’Esprit libre. Mais cette fois-ci, c’est différent », se réjouit celle qui a pris le risque de rejoindre les milliers de personnes unies pour dénoncer la corruption du gouvernement, le chômage et la précarité économique. Un risque considérable, alors que les mois qui suivront donneront aux rues à la grandeur du pays l’allure d’un champ de bataille.

En date du 19 décembre 2019, plus de 600 personnes avaient perdu la vie à Baghdad et dans les provinces du sud, où s’est concentrée la majorité des manifestations[3]. À cela s’ajoutent environ 17 000 blessé∙e∙s, plusieurs dizaines de disparu∙e∙s, des chiffres qui continuent de gonfler à ce jour, malgré le ralentissement du mouvement, notamment à la suite de l’éclosion de la pandémie de COVID-19.

Quand le silence a une fin

Le début des manifestations a correspondu sensiblement au moment de l’anniversaire du soulèvement de Bassora. En 2018, la deuxième ville d’Irak a connu plus de trois mois de révoltes réprimées dans le sang. Décrié par les protestataires, le taux de chômage – qui concernait alors 40 % des jeunes, d’après le Fonds monétaire international (FMI)[4] – ainsi que les nombreuses coupures d’eau et d’électricité se sont retrouvés à l’agenda du mouvement de 2019, qui est survenu après le limogeage, à la fin septembre, du lieutenant-général Abdel-Wahab al-Saadi[5]. Considéré comme un héros national par une partie de la population irakienne et très populaire auprès de la jeunesse chiite, une branche de l’Islam majoritaire en Irak[6], al-Saadi était à la tête de la « division dorée », connue pour avoir affronté l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) lors des batailles de Baji, Tikrit, Falloudja et Mossoul[7]. L’annonce de sa mise à pied par le gouvernement du premier ministre Adel Abdel Mehdi, élu en mai 2018, a été suivie d’un appel à manifester le 1er octobre 2019 diffusé sur les réseaux sociaux. Un appel qui a été écouté par quelques dizaines d’Irakien∙ne∙s, dont l’indignation était déjà palpable à la suite de la répression d’une manifestation étudiante pacifique quelques jours auparavant[8]. L’utilisation de gaz lacrymogènes et de balles réelles par les autorités, en dépit de la foule au nombre peu considérable, a entraîné le soir même des rassemblements dans la ville sainte de Najaf et à Nassiriyah, à quelque 300 kilomètres au sud de Baghdad[9].

Dès le lendemain, le gouvernement a imposé des restrictions sur internet et sur les réseaux sociaux en particulier, « rendant difficile pour les observateurs [et observatrices] locaux[∙les] et internationaux[∙les] d’observer et d’évaluer la véritable échelle des incidents ayant trait aux droits de la personne[10] ».

Pour la première fois, une population à majorité chiite a tenu tête au pouvoir, lui aussi aux mains des chiites depuis la confessionnalisation et l’ethnicisation politique mises en place après la chute de Saddam Hussein en 2003[11]. L’opposition traditionnelle est mise au ban, et même le puissant leader religieux et politique chiite Moqtada al-Sadr n’a pas réussi à mobiliser sa base, qui a pris la rue sans attendre l’aval du leader[12]. Et, même si les rassemblements débutés en 2019 ont principalement eu lieu dans la banlieue chiite de Baghdad, Sadr City, et dans les provinces du sud, le profil des manifestant∙e∙s n’est pas homogène : « La révolution d’octobre nous a rendu∙e∙s uni∙e∙s », témoigne Shams, en insistant sur le fait que « personne ne se souciait de savoir qui était sunnite ou chiite ».

Dans un pays classé au 162e rang sur une échelle où le 180e pays est le plus corrompu d’après l’organisme Transparency International[13] et dont 89 % de la population affirme ne pas avoir confiance en l’élite dirigeante[14], les manifestant∙e∙s ont d’autres soucis que l’appartenance confessionnelle de leurs partenaires de lutte. À peine sorti d’une guerre civile de quatre ans et devant encore se remettre des ravages causés par l’EIIL, l’Irak cumule une dette estimée par le FMI à 138 milliards de dollars américains en 2020 alors que les revenus pétroliers sont en baisse et qu’ils constituent la quasi-totalité des fonds étatiques[15]. Le montant d’argent public avalé par la corruption depuis 2003 s’élève à 1 000 milliards de dollars américains, « ce qui explique l’extrême richesse des partis et de leurs appareils économiques ainsi que leur force face à la pauvreté dont souffre le peuple irakien », d’après le journaliste et sociologue irakien Safaa Khalaf[16]. Un constat que semble partager Karrar, un acteur et metteur en scène de 24 ans d’abord réticent à rejoindre les manifestations « à cause des partis, des milices et de toutes les armes qui circulent sans le contrôle de l’État[17] ». Celui qui a, depuis, délaissé la scène pour la rue, ne croyait plus à la possibilité d’un changement politique et diagnostiquait à son pays « une paralysie sociale aiguë », en entrevue téléphonique avec L’Esprit libre. Au contraire, il raconte avec enthousiasme « la détermination du peuple à changer les choses », et ce, malgré ce qu’il décrit comme une répression « brutale et barbare » des manifestations.

Répressions

« À six heures du matin, nous nous sommes dirigé∙e∙s vers le pont de la République, qui nous séparait de la zone verte – qui est la zone gouvernementale qui accueille le palais présidentiel, le Parlement et le Conseil des ministres. Le but était de rejoindre la zone verte », se souvient Karrar.

« Au cours des premières heures, le nombre de manifestant∙e∙s rassemblé∙e∙s ne cessait d’augmenter et il y avait de la coopération avec l’armée et la police. Mais, après quelque temps, ils ont commencé à tirer et à nous lancer des grenades assourdissantes, qui tombaient sur nos têtes. Et le nombre de victimes continuait à augmenter », poursuit Karrar, qui a finalement rejoint, ce jour-là, des attroupements dans d’autres quartiers de Baghdad. « Mais la répression et la violence dirigées contre nous ne se sont pas arrêtées, s’indigne-t-il. Le nombre de décès a grimpé aux milliers, les blessé∙e∙s, aux dizaines de milliers et les disparu∙e∙s, aux centaines », rappelle le jeune homme, qui s’est lui-même retrouvé sous les poings d’agent∙e∙s des forces de l’ordre à plusieurs reprises et qui a été arrêté et emmené au poste quelques heures avant d’être relâché, sans mots. Un silence contrastant avec le bruit de la capitale et des villes du sud insurgées, où les tirs à balles réelles succèdent souvent, depuis le 1er octobre 2020, au bruit assourdissant des grenades lacrymogènes de type militaire, conçues pour le combat[18]. Les grenades M91, M651 ou encore M713 sont d’ailleurs utilisées pour tuer avant même de disperser les foules, comme le révèle une enquête d’Amnistie internationale et du centre SITU Research, mettant en évidence les nombreuses pratiques létales opérées à répétition par les forces de sécurité irakiennes[19]. Ces dernières ne sont pourtant pas les seules à s’en prendre à l’intégrité physique des manifestant∙e∙s : des « tireurs non identifiés[20] » sont fréquemment aperçus s’attaquant aux rassemblements, ne portant pas d’uniformes et ne revendiquant aucune de leurs interventions, pourtant nombreuses. Ils sont aussi responsables de plusieurs assassinats et de tentatives d’assassinats ciblés, dont la plus récente vague a fait deux mort∙e∙s et deux blessé∙e∙s en moins d’une semaine, à Bassora[21]

Qui a tiré vingt balles dans le corps de Tahseen Osama al-Shahmani ou sur la voiture qui transportait Lodia Raymond et Abbas Sobhi? Qui a tué la médecin, activiste et personne d’influence Riham Yacoub, 28 ans[22]?

Manifestant∙e∙s comme expert∙e∙s semblent pointer du doigt les mêmes coupables : les meurtriers anonymes appartiendraient aux quelques 146 000 hommes des Hachd al-Chaabi ou « Unités de mobilisation populaire »[23], une coalition paramilitaire formée d’une soixantaine de milices d’obédience chiites pro-iraniennes, constituée en 2014 durant la guerre avec l’EIIL mais trouvant ses racines jusqu’au lendemain de la chute de Saddam Hussein[24]. Chaque communauté religieuse a désormais sa ou ses milices, à la fois construites et constitutives du système politique clientéliste et confessionnel post-2003. Les milices sont une forme d’organisation armée contrevenant au monopole de la violence revenant, en droit, à l’État irakien, qui a pourtant accordé une reconnaissance légale aux Hachd al-Chaabi en 2016, bénéficiant aujourd’hui d’un budget annuel de 2 milliards de dollars directement issus des fonds publics[25]

Au sujet des violences visant le mouvement populaire, l’ex-codirectrice du programme sur les relations entre civils et militaires au Carnegie Middle East Center Loulouwa al-Rachid a dit au magazine La Croix que le régime affirme ne pas connaître les agents de la répression, alors qu’en réalité, ils font partie intégrante du régime, qui se défausse sur eux de certaines tâches[26]. Pour le sociologue Adel Bakawan, chercheur à l’Institut français des relations internationales (IFRI), l’existence d’un système milicien aussi fort en Irak s’explique par une construction à la fois historique et politique profonde : « Faysal, dit-il en entrevue à France Culture, le premier roi du royaume arabe d’Irak, en 1921, avait cette expression : « l’armée est la colonne vertébrale de la nation ». Tout était dit : le système politique, l’État irakien se sont fondés dès le début dans une optique de répression de la société dans ses différentes composantes [ethniques et religieuses]. Et à partir de 2003, on a le même phénomène[27] », rappelle-t-il en référence aux différents conflits sociaux et politico-militaires qui ont traversé l’Irak dans les quinze dernières années.

Malgré les profondes divisions qu’ont entre autres laissées ces conflits à répétition, « quelque chose unit néanmoins sunnites, chiites et Kurdes, continue M. Bakawan : c’est la haine de la classe politique, qui est accusée d’incompétence, de corruption, de favoriser les milices hors champ légal et d’avoir mené la société irakienne dans un état de délabrement avancé[28] ».

L’espoir, et après

Place Tahrir, un an après le début des manifestations. Le gouvernement d’al-Mahdi a démissionné et, après maintes tergiversations, le président Barham Saleh a nommé à la tête du gouvernement Moustafa al-Kadhimi en avril 2020. Dans sa première intervention télévisée à titre de premier ministre, il a annoncé la libération des manifestant∙e∙s détenu∙e∙s à l’exception de celles et ceux ayant été impliqué∙e∙s dans des assassinats[29].

Son gouvernement est néanmoins responsable de nouvelles répressions policières lors des rassemblements, déjà limités par la pandémie. Malgré le confinement, Ali, un activiste de Nasiriyah, confie à al-Monitor « ne pas pouvoir dormir chez lui » par peur d’être enlevé ou pire, froidement assassiné[30]. Au centre de Baghdad, des manifestant∙e∙s continuent à investir le campement improvisé, qui a cependant maigri de nombreuses tentes, défiant le couvre-feu et les autres mesures sanitaires imposées par le gouvernement[31].

Pour Shams, pourtant, rien n’a changé : « Ce n’est pas surprenant, dit-elle, puisque ce sont les élites corrompues qui ont fait [Khadimi] premier ministre. » Pour la jeune femme, qui a commencé à s’intéresser à la politique avec les manifestations et qui suit aujourd’hui avidement l’actualité, « rien ne va changer tant que le système entier ne sera pas tombé ». Celui de la politique confessionnelle, de la miliciarisation de la société, mais également le système d’influence qui partage l’Irak entre les États-Unis et l’Iran. De la capitale au sud résolument chiite, on entend encore résonner « Iran barra barra, Irak horra horra » : « l’Iran dehors, l’Irak libre ».

Karrar croit qu’un renversement important s’est opéré depuis les premières manifestations d’octobre 2019 : « Le peuple irakien n’a plus peur de son gouvernement », soutient-il, se réjouissant de voir les places de Baghdad se remplir ponctuellement de manifestant∙e∙s réclamant du travail ou le respect de leurs droits. Il raconte son désir de voir son pays libéré de « divisions racistes, confessionnelles et politiques » : « Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour nous débarrasser de la classe dirigeante. » L’absence de ces divisions est la base pour que se réalisent ses souhaits les plus profonds : « Que tou∙te∙s les Irakien∙ne∙s s’unissent sous le même drapeau, pas celui d’un pays voisin », dit-il en référence à l’influence iranienne en Irak. « J’espère que les armes seront uniquement sous contrôle des autorités, que je pourrai un jour sortir de chez moi le matin sans avoir à me demander si je rentrerai le soir ou non. »

Finalement, que l’Irak ne soit plus un champ de bataille.

Crédit photo : David Peterson, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/irak-la-paix-main-nation-2131242/

[1] Al-Jazeera News Agency. 6 juillet 2020. « Iraq armed group expert Hisham al-Hachemi shot dead in Baghdad » dans Al-Jazeera. [En ligne]. https://www.aljazeera.com/news/2020/07/iraq-armed-groups-expert-hisham-a… (page consultée le 16 septembre 2020)

[2] Entretien traduit de l’anglais.

[3] Jean-Pierre Perrin, « Irak : Le cri d’une jeunesse abandonnée », Médiapart, 6 octobre 2019. https://www.mediapart.fr/journal/international/061019/irak-le-cri-d-une-jeunesse-abandonnee?onglet=full

[4] Arif Yusuf, « FMI : Le taux de chômage touche 40 % des jeunes en Irak », Anadolu Agency, 24 mai 2018. https://www.aa.com.tr/fr/%C3%A9conomie/fmi-le-ch%C3%B4mage-touche-40-des…

[5] Safaa Khalaf, « Le brasier irakien menace le pouvoir, l’autorité religieuse et l’Iran » Orient XXI, 4 novembre 2019.  https://orientxxi.info/magazine/le-brasier-irakien-menace-le-pouvoir-l-autorite-religieuse-et-l-iran,3401

[6] Central Intelligence Agency (CIA), « Iraq », The World Factbook.https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/iz.html

[7] Perrin, op.cit.

[8] Khalaf, op.cit.

[9] Ibid.

[10] Netblocks, Iraq shuts down internet again as protests intensifies, 4 novembre2019. -Q8oOWz8n

[11] En Irak depuis 2003, le premier ministre doit être chiite, le président du Parlement, sunnite, et le président de la République doit être d’ethnie kurde. Ahmed Aboulenein et Ahmed Rasheed, « Iraq passed electoral reforms but deadlock remains » Reuters, 24 décembre 2019. https://www.reuters.com/article/us-iraq-protests-idUSKBN1YS157

[12] Perrin, op.cit.

[13] Khalaf, op.cit.

[14] Adel Bakawan, en entrevue pour France Culture, « L’Irak, symbole de l’échec du Nation Building », Le temps du débat, 8 janvier 2020. https://www.franceculture.fr/emissions/le-temps-du-debat/lirak-symbole-de-lechec-du-nation-building

[15] AFP, « Virus, pétrole, bourbier politique : l’Irak au bord du gouffre économique », Le Point, 19 mars 2020. https://www.lepoint.fr/monde/virus-petrole-bourbier-politique-l-irak-au-bord-du-gouffre-economique-19-03-2020-2367902_24.php

[16] Khalaf, op.cit.

[17] Entretien traduit de l’arabe.

[18] Amnistie internationale, Iraq : 3D reconstruction shows security forces deliberately killing protesters, 17 mars 2020.https://www.amnesty.org/en/latest/news/2020/03/iraq-3d-reconstruction-sh…

[19] Amnistie internationale et SITU Research, Somescreen – Iraq’s use of military grade tear gas grenades to kill protestershttps://teargas.amnesty.org/iraq/

[20] Anne-Bénédicte Hoffner, « Le jeu trouble des milices dans le soulèvement irakien », La Croix, 13 décembre 2019.https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Le-jeu-trouble-milices-soule…

[21] Suadad Al-Sahly, « Power and Protest: Who ordered the Killing of Basra’s Activitst? », Middle East Eye, 10 septembre 2020. https://www.middleeasteye.net/news/iraq-basra-assassinations-who-ordered-shootings-activists-shahmani-yacoub

[22] Ibid.

[23] France Culture, op.cit.

[24] Hoffner, op.cit.

[25] Ibid.

[26] Ibid.

[27] Puisque cette citation est extraite d’un entretien oral, certains mots en ont été retirés afin de faciliter la transposition à l’écrit. Bakawan, op.cit.

[28] Ibid.

[29] Ismaeel Naar, « Iraq’s al-Kadhimi : We Will Release Protest Detainees, Except Those Linked to Killings », Al-Arabiya English, 9 mai 2020.  https://english.alarabiya.net/en/News/middle-east/2020/05/09/Iraq-PM-al-Kadhimi-We-will-release-protest-detainees-except-those-involved-killings

[30] Shelley Kittleson, « Coronavirus curfew fails to clean Iraqi protest squares », al-Monitor, 6 avril 2020.https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/04/iraq-coronavirus-covi…

[31] Ibid.

Se réapproprier la ville pour changer le monde : manuel pratique pour réinventer la politique municipale

Se réapproprier la ville pour changer le monde : manuel pratique pour réinventer la politique municipale

Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé À petite échelle : repenser le pouvoir cityoyen, disponible dans notre boutique en ligne.

Lorsque vient le temps de trouver des solutions pratiques pour rendre nos villes plus démocratiques, inclusives et résilientes, nous sommes bien souvent confrontés à une panne d’imagination. Les municipalités sont généralement considérées comme de simples administrations, dont l’unique fonction consiste à bien gérer leurs responsabilités de base (voirie, gestion des matières résiduelles, déneigement, eau potable…) en gardant les taxes foncières les plus basses possibles pour soulager les contribuables. Le conseiller municipal de Gatineau, Mike Duggan, n’a d’ailleurs pas hésité à se qualifier d’« asphaltiste » : « Ma campagne sera claire. Les services de base sont la première priorité de la municipalité. C’est ça que je vais promouvoir », déclarait-il en mai 2017.[i]

À l’inverse, le mouvement municipaliste soutient que les municipalités, de grande comme de petite taille, en région urbaine, péri-urbaine ou rurale, doivent s’occuper d’une pluralité d’enjeux : inégalités sociales, changements climatiques, lutte contre les discriminations, gentrification, etc. Cette vision « maximaliste » de la politique municipale préconise de nombreuses alternatives sur le plan politique, économique et écologique, afin de catalyser le changement social à l’échelle locale. Dans ce texte, les grands principes du mouvement municipaliste abordés dans mon livre À nous la ville! (Écosociété, 2017), seront complétés par des pistes d’action et des solutions concrètes qui peuvent être mises en oeuvre par les municipalités québécoises et les acteurs de changement dans le contexte actuel.

Cela ne signifie pas de se contenter de réformes mineures. Rappelons que le municipalisme ne souhaite pas seulement assurer une « bonne gouvernance » de l’administration municipale, promouvoir un urbanisme durable ou une gestion progressiste des affaires locales. Il s’agit plutôt d’opérer une transformation graduelle mais radicale des institutions municipales afin de favoriser la participation citoyenne, la transition sociale et écologique et la démocratisation de l’économie locale. Enfin, quelques stratégies innovantes en matière d’action politique électorale seront présentées via l’exemple des plateformes citoyennes et des listes participatives. Ainsi, l’objectif est d’ouvrir de nouveaux horizons en matière de politiques publiques transformatrices à l’échelle municipale.

Principes du municipalisme

En résumé, le municipalisme désigne un mouvement politique qui vise une transformation démocratique de la vie sociale, politique et économique par la réappropriation collective des institutions locales et municipales. Il existe une multitude de variantes du mouvement municipaliste dans différentes régions du monde. De la mairesse de Barcelone Ada Colau au maire de Grenoble Éric Piolle, en passant par les forces de libération kurde au Rojava aux initiatives de Cooperation Jackson qui articule lutte de libération noire et stratégie écosocialiste dans la ville de Jackson au Mississippi, le municipalisme prend des orientations plus ou moins réformistes ou révolutionnaires selon le contexte local. Mais l’ensemble des acteurs qui adhèrent à ce projet politique ̶ qu’il s’agisse de comités citoyens, de groupes militants, d’élu·e·s, de fonctionnaires ou de membres d’organisations sociales  ̶  partagent un ensemble de principes : la démocratie, la décentralisation, la solidarité, la justice, la transition et l’entraide.

Démocratie : Il s’agit de démocratiser les institutions actuelles en favorisant la participation citoyenne, des lieux de délibération et l’implication des habitant·e·s dans la prise de décision sur les enjeux qui les concernent. Loin de se limiter à une simple politique de consultation publique, il est nécessaire de réfléchir au partage du pouvoir entre les élu·e·s et les citoyen·ne·s, pour favoriser une « démocratie réelle » selon l’expression célèbre d’Abraham Lincoln : le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple.

Décentralisation : Le municipalisme préconise la décentralisation des pouvoirs, responsabilités, et ressources financières de l’État central vers les régions et les municipalités. Le fait de viser l’auto-gouvernement local ou l’autogestion des communautés est essentiel pour que les municipalités ne soient pas que des administrations secondaires, sans pouvoir et sans moyens d’action. De plus, une décentralisation à l’intérieur même de la ville, par des conseils de quartier ou des assemblées citoyennes locales, représente une autre condition de la démocratisation.

Solidarité : Le municipalisme n’est pas synonyme de localisme ou de repli sur soi; il exige plutôt la construction de solidarités régionales (entre diverses municipalités), nationales (entre diverses régions d’un pays) et transnationales (entre diverses villes du monde). Le municipalisme implique l’internationalisme ou le « translocalisme ». Il ne peut y avoir de changement social et institutionnel profond dans une seule ville, celle-ci reste encore subordonnée à la souveraineté de son État national et aux puissances privées de l’économie capitaliste mondialisée.

Justice : S’il est vrai qu’un retour au local et à la démocratie directe n’est pas forcément synonyme de justice sociale (pensons aux référendums locaux organisés pour interdire des lieux de culte), le municipalisme adhère à un idéal de justice sociale, que ce soit sur le plan économique, culturel ou environnemental. L’égalité et la défense des droits sociaux est au coeur de ses pratiques, de nombreuses mesures progressistes pouvant être implantées à l’échelle municipale.

Transition : Le municipalisme entend résoudre les problèmes sociaux, économiques et environnementaux actuels en construisant un nouveau système au-delà du capitalisme. La transition sociale et écologique n’est pas pensée exclusivement à travers la lunette de l’économie verte et des technologies propres, mais par le soutien aux initiatives de transition qui contribuent à faire des municipalités des communautés plus résilientes.

Entraide : Loin de se limiter à l’action institutionnelle (à l’intérieur de l’appareil municipal), le municipalisme repose avant tout sur les pratiques d’entraide et d’auto-organisation des gens dans leur communauté. Les groupes de soutien mutuel, organismes communautaires, systèmes d’entraide informels, comités logement, assemblées citoyennes, coopératives et autres entreprises d’économie sociale sont les principaux acteurs de ce mouvement, lesquels peuvent être appuyés et soutenus, ou au contraire freinés par les élu·e·s et les fonctionnaires de l’administration municipale.

Les voies de la démocratisation

De façon générale, les municipalités disposent d’une série de compétences leur permettant d’agir à différents niveaux et de prendre des décisions qui ont un impact direct sur la qualité de vie des résident·e·s. Par exemple, la planification urbaine et le zonage jouent un rôle important dans le développement résidentiel et commercial des territoires. Les enjeux de mobilité (circulation locale, réfection de la voirie et transports publics) et les responsabilités liées à l’environnement (eau, collecte des déchets, compostage, parcs et espaces verts) jouent un rôle clé dans la lutte contre les changements climatiques. La municipalité dispose aussi de certains leviers en termes de développement économique local, de développement culturel et social (sports, loisirs, bibliothèques, gestion de certains musées et centres artistiques), permettant de nourrir la vie associative, démocratique et culturelle locale.

Sur le plan de la démocratie participative, les principales actions à entreprendre pour élargir le pouvoir citoyen se présentent comme suit : budgets participatifs, conseils de quartier, droit d’initiative, démocratie numérique et chantiers ouverts. Les budgets participatifs consistent à attribuer un certain montant du budget municipal (allant de quelques milliers à plusieurs millions de dollars) à des projets proposés et votés directement par les citoyen·ne·s d’une ville. Une vingtaine de budgets participatifs ont été lancés au Québec dans les dernières années, que ce soit dans les villes de Chicoutimi, Chibougamau, Shawinigan, Verchères, Nicolet, Boisbriand ou le Plateau-Mont-Royal[ii].

De façon complémentaire, les conseils de quartier représentent des instances de démocratie de proximité intéressantes, qui mériteraient de gagner en autonomie, ressources financières et pouvoir décisionnel afin de ne pas être de simples organes consultatifs mineurs mais devenir de réels lieux de pouvoir citoyen permettant une réelle influence des habitant·e·s sur leur milieu de vie[iii]. Le droit d’initiative[iv], lequel consiste à permettre aux citoyen·ne·s de convoquer une consultation publique sur un enjeu quelconque (agriculture urbaine, racisme systémique, etc.) représente un autre exemple de démocratie bottom-up.

Outre ces espaces traditionnels de participation, il est aussi intéressant d’expérimenter des initiatives qui permettent une collaboration étroite entre l’administration publique locale et les habitant·e·s. Par exemple, les Chantiers Ouverts au Public mis en place par la ville de Grenoble en 2018 permettent à des fonctionnaires de mettre à disposition des outils et matériaux recyclés aux résident·e·s afin que ceux-ci puissent aménager des espaces publics, construire du mobilier urbain en bois (bancs, tables, installations) selon leurs désirs. « Leur objectif est d’encourager la capacité de chacune et de chacun à agir concrètement et directement sur son cadre de vie, d’aménager des espaces temporaires ou pérennes, conformes aux usages et aux envies des habitantes et habitants. »[v]

Sur le plan de la démocratie en ligne, très utile en période de pandémie, il existe aussi des plateformes numériques très pratiques comme Decidim qui a été produit par la ville de Barcelone. Ce logiciel libre utilisé par des dizaines de villes dans le monde est une interface numérique modulable qui offre une pluralité de fonctionnalités pour faciliter l’organisation de budgets participatifs, de forums de discussion, de votes en ligne, de propositions d’amélioration des politiques publiques, etc.[vi] Alors que les données plateformes numériques sont souvent utilisées dans le cadre technocratique et néolibéral des villes intelligentes (smart cities), les technologies numériques peuvent aussi être mobilisées comme des leviers de démocratisation lorsqu’elles sont développées dans une perspective de « souveraineté technologique »[vii].

Les communs et les (re)municipalisations

Outre l’approfondissement de la démocratie politique (au sein du conseil municipal), le municipalisme vise aussi à favoriser la démocratie économique. À ce titre, le paradigme des « communs » représente la voie privilégiée pour favoriser la gestion collective de bâtiments, lieux, biens, services et ressources partagées[viii]. Les communs sont en quelque sorte une façon de faire primer le droit d’usage, la durabilité et l’intérêt collectif en offrant un modèle de gouvernance alternatif à celui de la propriété privée et la gestion centralisée étatique. Les jardins collectifs, les logiciels libres, Wikipédia, les fiducies d’utilité sociale et certaines entreprises autogérées sont quelques exemples de communs sociaux, numériques ou fonciers.

Pour donner quelques exemples de communs urbains à Montréal, il y a le fameux Bâtiment 7 situé dans le quartier Pointe-Saint-Charles, un bâtiment industriel réapproprié par la communauté qui regroupe actuellement des dizaines de projets (épicerie collaborative, microbrasserie coopérative, ateliers de réparation, etc.). Un autre exemple est celui de la Communauté Milton-Parc qui regroupe le plus grand parc de logements coopératifs en Amérique du Nord au sein d’une fiducie foncière communautaire, c’est-à-dire des terrains collectivisés et préservés à perpétuité contre la spéculation immobilière. L’organisme Solon développe aussi divers projets dans l’esprit des communs, comme le système de partage de véhicule Locomotion, des espaces publics aménagés, ou encore Celsius, une coopérative de solidarité qui gère un réseau de chaleur géothermique dans les ruelles.[ix]

Du côté de Barcelone, la ville a décidé de mettre de l’avant les communs et la promotion de l’économie sociale et solidaire au coeur de sa stratégie de développement économique. Elle a développé tout un écosystème favorisant un modèle de « gestion civique » de lieux et bâtiments publics, en faisant notamment la promotion de partenariats publics-communautaire-et coopératifs. Si les communs sont pour la plupart du temps issus d’initiatives autonomes de la communauté, ceux-ci peuvent être soutenus par la municipalité qui peut veiller à leur protection et développement.

Ainsi, « le rayonnement des communs urbains dépend également du rôle stratégique du gouvernement municipal et de l’ouverture de l’administration publique locale. Le fait que la coalition politique au pouvoir Barcelone en commun (BeC) reconnaisse les communs comme un des piliers de la transformation du modèle de société capitaliste dominant, et adopte des politiques publiques en ce sens, permet de donner une légitimité à cette approche novatrice et de développer des outils de régulation favorable à leur pérennité »[x].

Outre la promotion systémique des communs urbains, une autre stratégie de démocratisation de l’économie consiste à renforcer le rôle de la municipalité dans la gestion directe de différentes ressources, entreprises ou services publics. La municipalisation ne consiste pas d’abord à décentraliser les pouvoirs de l’État national vers les municipalités, mais plutôt la relation entre l’État local (municipalité) et les biens et services qui sont actuellement gérés par le secteur privé. La stratégie de (re)municipalisation consiste à inverser la dynamique de privatisation en misant plutôt sur le contrôle public de secteurs clés du développement social et économique. Alors que la remunicipalisation désigne le retour à une gestion publique de services qui étaient offerts par le secteur privé (par l’annulation ou le non-renouvellement de contrats, l’acquisition de biens par la municipalité ou l’internalisation de certains services), la municipalisation désigne la création de nouveaux services (par la création d’entreprises municipales ou de programmes de services locaux). Entre 2000 et 2019, 1408 cas de (re)municipalisations ont été recensés dans plus de 2400 villes et 58 pays des cinq continents[xi].

Ces initiatives de (re)municipalisation s’opèrent dans une multitude de secteurs : eau, énergie, transports, télécommunications, gestion des déchets, éducation, santé et services sociaux, logement, loisirs, activités sportives et culturelles, alimentation, services funéraires, construction, stationnements, sécurité et services d’urgence, etc. De plus, elles peuvent prendre des formes institutionnelles variées : les municipalités peuvent reprendre le contrôle direct de certains services (via la création d’une entreprise municipale), ou encore miser sur diverses formes de partenariats public-public (régies intermunicipales), public-communautaires (avec des OBNL locaux), ou public-communs (cogestion et coproduction de services de proximité)[xii]. Par exemple, la coopérative de télécommunications Antoine-Labelle assure la distribution d’Internet haute-vitesse, de téléphonie et de télévision en collaboration avec la MRC d’Antoine-Labelle dans la région des Laurentides qui est propriétaire des infrastructures de fibre optique[xiii].

Les formes de cogestion des services publics basées sur la logique des communs favorisent la démocratisation et le contrôle citoyen des leviers de la transition sociale et écologique, afin que ceux-ci ne soient plus l’unique prérogative des États, des experts et des entreprises privées. En 2012, la municipalité de Wolfhagen en Allemagne a développé une forme de « participation coopérative » en s’engageant conjointement avec une coopérative pour créer une entreprise d’énergie renouvelable. En plus de la propriété partagée de cette entreprise municipale, le processus décisionnel est collectivisé; les citoyen·ne·s ne sont plus seulement les client·e·s, bénéficiaires ou co-propriétaires de l’entreprise, mais co-décideurs et co-décideuses dans la gestion des actifs et des surplus. Ainsi, les partenariats public-communs représentent une perspective intéressante pour assurer le caractère démocratique des (re)municipalisations.

L’art des synergies locales

La stratégie qui consiste à combiner (re)municipalisations et communs peut même devenir le cœur de plans locaux de transition, à l’instar du Plan de transition vers les communs de la ville de Gand en Belgique[xiv]. Les municipalités peuvent également contribuer à construire une forme de richesse collective (community wealth building) et soutenir l’économie locale par la création de synergies avec des communs, commerces indépendants et entreprises d’économie sociale et solidaire[xv]. Les modèles de développement innovants de la ville de Cleveland en Ohio (États-Unis) et de Prescott au Royaume-Uni sont d’ailleurs basés sur l’idée que les institutions locales ancrées dans le territoire, comme les municipalités, hôpitaux, écoles et caisses solidaires, peuvent représenter un levier majeur pour la relocalisation démocratique de l’économie et la revitalisation accélérée de villes défavorisées.

Figure 1 : Modèle de Cleveland[xvi]

Des politiques d’approvisionnement, clauses sociales, prêts à faibles taux d’intérêt, investissements publics et autres incitatifs mis en place par la municipalité et autres institutions locales facilitent la création d’un écosystème économique autocentré et résilient[xvii]. L’exemple du réseau des coopératives Evergreen à Cleveland – des entreprises collectives de réinsertion qui œuvrent dans l’installation de panneaux solaires, la production alimentaire locale et des services de buanderie – montre qu’une démocratisation de l’économie découle d’une fédération des initiatives locales et d’une stratégie concertée de la part des institutions locales.[xviii]

De façon plus générale, la stratégie du municipalisme consiste à favoriser les synergies entre les forces citoyennes, les pouvoirs publics municipaux et les initiatives de l’économie sociale et solidaire (incluant les communs) afin d’accélérer la démocratisation de la vie sociale, économique et politique. Les municipalités peuvent utiliser leurs pouvoirs (limités) afin de réguler davantage l’économie privée centralisée (composée des grandes corporations) et décentralisée (constituée par les compagnies de l’économie collaborative capitaliste comme Uber et Airbnb), en développant des alternatives publiques et coopératives au niveau local. Xavier Barandiaran illustre cette stratégie par le schéma suivant :


Figure 2 : Stratégie des synergies municipal-communs[xix]

Bien sûr, il s’agit là d’une simple illustration visuelle d’une stratégie complexe; chaque municipalité doit développer son propre plan d’action pour favoriser des synergies efficaces pour amorcer la transition vers un monde plus juste et résilient, lesquelles doivent être adaptées aux circonstances locales. Cela implique de reconnaître les multiples contraintes institutionnelles, juridiques et réglementaires qui limitent le champ d’action des municipalités, de même que les forces économiques de l’économie capitaliste mondialisée. De plus, il ne faut pas négliger le degré variable d’engagement citoyen et de politisation de la population locale, laquelle est généralement peu impliquée dans les affaires touchant la politique municipale.

Changer le monde n’a jamais été chose facile, surtout lorsque l’inertie d’une partie de la population se combine à la résistance active de certaines organisations et élites dominantes qui n’hésiteront pas à intervenir lorsque leurs privilèges seront menacés par diverses mesures visant à transformer l’ordre existant. Cela dit, des marges de manoeuvre pour opérer des changements significatifs à l’intérieur du système actuel existent, et c’est pourquoi il convient de réfléchir à des stratégies d’action collective pour construire un rapport de force, des mobilisations citoyennes et des campagnes électorales susceptibles de raviver le goût du changement à l’échelle municipale.

La stratégie de confluence par les plateformes citoyennes et les listes participatives

Pour s’organiser en vue d’un changement social au niveau local, il est important de redoubler d’imagination afin de réinventer l’action politique qui est souvent sclérosée dans le monde municipal. Généralement, les élections municipales sont peu politisées; il n’y a pas de réel débat gauche/droite, parfois il n’y a aucune opposition ou compétition entre des options différentes, et les partis politiques municipaux, lorsqu’ils existent, sont plus souvent des listes de candidatures appuyant un chef jouissant d’une certaine notoriété. Comment faire pour agir collectivement dans sa municipalité, sans passer par une simple candidature indépendante sans programme, ou sans passer par la méthode traditionnelle des partis politiques centralisés?

Les mouvements municipalistes sont généralement issus d’une convergence ou « confluence » de forces progressistes qui essaient de combiner des éléments de la société civile (militant·e·s de mouvements sociaux ou organismes communautaires), des membres des partis de gauche ou écologistes et d’autres groupes citoyens ayant envie d’un changement sans forcément passer par les véhicules politiques établis. Pour avoir un aperçu des stratégies disponibles pour promouvoir une « plateforme citoyenne », développer un programme participatif, rédiger un code éthique pour les candidat·e·s aux élections ou développer des stratégies innovantes de financement de campagnes politiques, le Guide du municipalisme pour une ville citoyenne, apaisée et ouverte codirigé par la mairesse de Barcelone Ada Colau et Debbie Bookchin demeure une référence centrale[xx].

Plus récemment, un excellent exemple du municipalisme en action est celui des « listes participatives » qui ont émergé en France dans le cadre des dernières élections municipales. Si c’est surtout la « vague verte » qui a retenu l’attention des médias avec la victoire électorale des listes écologistes, il y a également 408 listes participatives inspirées du municipalisme qui ont été répertoriées. Parmi celles-ci, 66 ont gagné les élections, avec 1324 conseiller·e·s municipaux majoritaires et 638 conseiller·e·s municipaux dans l’opposition[xxi].

L’expression « listes participatives » désigne des listes électorales qui se démarquent par leur mode original de sélection des candidatures. Par exemple, la coalition Archipel Citoyen à Toulouse a combiné différentes méthodes comme les élections traditionnelles (via des assemblées d’investiture), le tirage au sort, ainsi que la méthode de « l’élection sans candidats » inspirée de la sociocratie. Cette méthode originale consiste à définir collectivement des critères permettant de spécifier le profil de la candidature idéale, pour ensuite permettre à chaque personne de désigner une personne (autre qu’elle-même) qui correspond à ce profil souhaité. Suite à la délibération des membres du groupe, une personne est choisie par consensus pour ses qualités personnelles (expérience, compétences, qualités relationnelles), ce qui permet d’éviter que les personnes recherchant l’attention et le pouvoir à tout prix prennent le dessus dans ce genre de processus électif. La combinaison de ces méthodes démocratiques permet de trouver un certain équilibre dans la composition des listes électorales, en naviguant parmi d’autres tensions entre représentation et démocratie directe, inclusion et efficacité, radicalité et pragmatisme, etc.

Dans son rapport À contre-courant. Un bilan de listes participatives aux élections municipales françaises en 2020, Elisabeth Dau identifie certaines caractéristiques parmi une variété d’initiatives locales qui ont tenté de renouveler les pratiques politiques et électorales. Celles-ci incluent une fabrique collective du programme politique; des méthodes de sélection des candidat·e·s hybrides et sophistiquées; un engagement en faveur de la démocratie directe; la confiance envers l’intelligence collective; des tentatives visant à limiter l’hyper-personnalisation du pouvoir; des pratiques favorisant la « féminisation » de la politique par des dynamiques plus collaboratives; une repolitisation de la question municipale par des propositions visant à répondre aux urgences sociales, écologiques et démocratiques à l’échelle locale.[xxii]

En conclusion, que ce soit au niveau des politiques publiques à adopter au niveau municipal ou des stratégies collectives à réinventer pour prendre le pouvoir et transformer les institutions locales, il n’y aura pas de chemin linéaire, évident et prédéterminé pour amener le changement social souhaité. Bien que les solutions concrètes et pistes d’action présentées ici visent à stimuler l’expérimentation et l’ouverture des possibles en matière de politique municipale innovante, le chemin de la transition sociale et écologique sera parsemé d’embûches, de tensions et de tâtonnements qui devront être vécus dans le vif de l’action. Comme le souligne la chercheuse Élisabeth Dau :

« Au-delà des victoires électorales, la bataille culturelle, celle des imaginaires, des représentations est engagée et sera de longue haleine. Elle passe par l’ouverture de brèches de démocratie directe, de politiques de transition ambitieuses, de prise en compte du temps long ou d’un autre rapport au vivant au sein des espaces institutionnels. Elle nécessite aussi de remettre de la « bientraitance », du « care », pour assurer la cohérence entre les processus et les résultats, pour apprendre à se ménager, pour que « faire mouvement » laisse la place à tou·te·s. et soit possible dans la durée. »[xxiii]


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[i] Mathieu Bélanger et Mike Duggan, « l’asphaltiste» , Le Droit, 28 mai 2017.

[ii] Pour plus d’information, consulter le site : « Le budget participatif. De l’argent réel, un pouvoir réel »,   https://www.budgetparticipatifquebec.ca

[iii] Jonathan Durand Folco, Transformer la ville par la démocratie participative: l’exemple des conseils de quartier décisionnels. Thèse de doctorat, Université Laval, 2017. https://corpus.ulaval.ca/jspui/handle/20.500.11794/27710

[iv] Voir à ce titre le droit d’initiative en consultation publique de Montréal qui a déjà permis de réaliser des consultations larges à partir d’initiatives citoyennes. Consulter: « Droit d’initiative en consultation publique », Ville de Montréal. https://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=6578,56915583&_dad=port…

[v] Pour en savoir plus, voir le site officiel des Chantiers Ouverts au Public de la ville de Grenoble en France. « Chantier ouvert au public », Grenoble.fr. https://www.grenoble.fr/1222-chantiers.htm

[vi] Voir à ce titre : « Free open-source participatory democracy for cities and organizations », Decidim. https://decidim.org/

[vii] Evgeny Morozov, Francesca Bria, Rethinking Smart City. Democratizing Urban Technology, New York : Rosa Luxemburg Foundation, 2018.

[viii] Voir à ce titre le premier chapitre du livre Jonathan Durand Folco, À nous la ville! Traité de municipalisme, Montréal : Écosociété, 2018.

[ix] Pour en savoir, visitez le site web : Solon. https://solon-collectif.org

[x] Jonathan Durand Folco et al., Les communs urbains. Regards croisés sur Montréal et Barcelone, synthèse de connaissances produit par le Centre international de transfert d’innovations et de connaissances en économie sociale et solidaire (CITIES), 2019. http://cities-ess.org/dossiers/communs-reinventer-ensemble-le-rapport-a-…

[xi] Satoko Kishimoto, Lavinia Steinfort, Olivier Petitjean (dir.), The Future is Public. Towards Democratic Ownership of Public Services, Amsterdam : Transnational Institute, 2019.

https://www.tni.org/files/publication-downloads/futureispublic_online_de…

[xii] Jonathan Durand Folco. « Les leviers municipaux de la transition écologique : entre (re)municipalisation partenariats public-communs », dans Jérôme Dupras, Jean-François Bissonnette, Alejandra Zaga-Mendez (dir.), Une économie écologique pour le Québec : comment opérationnaliser une nécessaire transition, Québec : Presses de l’Université du Québec, 2021 (à venir).

[xiii] René Saint-Louis, « Une coop pour offrir Internet à haute vitesse dans les Hautes-Laurentides », Radio-Canada, 17 mai 2018. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1101747/cooperative-internet-haute-…

[xiv] Michel Bauwens, « Plan de transition vers les communs de la ville de Gand », P2P Foundation, 8 septembre 2017. http://blogfr.p2pfoundation.net/2017/09/08/plan-de-transition-vers-commu…

[xv] Marjorie Kelly, Sarah McKinley, « Cities Building Community Wealth », Democracy Collaborative, 2015. https://democracycollaborative.org/learn/publication/cities-building-com…

[xvi] Benzamin Yi, « The Cleveland Model », The Democracy Collaborative, 2014. https://community-wealth.org/content/infographic-cleveland-model

[xvii] Matthew Brown, Ted Howard, Matthew Jackson, Neil McInroy. « A New Urban Economic System: The UK and the US », dans John McDonnell (dir.), Economics for the Many, New York : Verso, 2018.

[xviii] Lily Song, « Evergreen Cooperative Initiative : Anchor-based strategy for inner city regeneration », Urban Solutions, vol. 4 : 2014, 50-56.

[xix] Xavier Barandiaran, What is Decidim?, 24 avril 2018. https://xabier.barandiaran.net/2018/04/24/what-is-decidim/

[xx] Ada Colau et Debbie Bookchin, Guide du municipalisme pour une ville citoyenne, apaisée et ouverte, Roubaix : Éditions Léopold Mayer, 2019.

[xxi] Elisabeth Dau, À contre-courant. Un bilan de listes participatives aux élections municipales françaises en 2020, Mouvement Utopia et Commonspolis : 2020, 4.

[xxii] Ibid. : 3

[xxiii] Ibid. : 31.