par Rédaction | Mai 13, 2021 | Canada, International, Societé
Par Marc Sandreschi
Face aux nuisances publiques causées par la consommation de drogues au pays, le Portugal a jadis pris le taureau par les cornes et a opéré un changement de culture. Aujourd’hui, l’homonyme prend tout son sens : les résultats sont stupéfiants. Quant au gouvernement Trudeau et son projet de loi C-22, le Premier ministre se montre plutôt mi-figue mi-raisin.
Comme l’avait déjà souligné Albert Einstein : « Le monde tel que nous l’avons créé est un processus de notre pensée. Il ne peut pas être changé sans changer notre raisonnement. » Au même titre que le taureau regarde frontalement le premier des forcados qui se trouve sur sa route, le Portugal a regardé le problème droit dans les yeux et, ce faisant, il a réalisé un virage de 180 degrés.
Cela en s’éloignant du modèle de pensée basée sur la punition et en accordant du poids à la prétention que la dépendance aux drogues doit être traitée comme un problème de santé plutôt qu’à titre de délit. Et ces changements, ils se sont opérés en marge de profonds bouleversements sociaux, puisque le Portugal montrait la porte à une dictature politique. Mais avant de parvenir à se relever des méfaits causés par les drogues, la route aura été longue et sinueuse.
L’émergence de la transe des droguesi
À partir de 1926, la dictature politique règne en roi et maître au pays du porto, des chants du fado et des sardines grillées. La vente et la consommation de l’opium tardent donc à s’installer et c’est à travers la colonie portugaise de Macao en chine que les commerçant∙es portugais∙es se livrent au commerce d’exportation de l’opium vers les Indes.
Alors que la communauté internationale se mobilise pour prohiber l’opium ainsi que d’autres substances psychotropes, le régime portugais s’inscrit en faux. Or, cette position n’est pas sans raison : 25 % de ses revenus d’Asie provenaient de l’opium. Toutefois, cette position battra plus tard de l’aile. Dès les années 70, le fléau frappera le Portugal et forcera le gouvernement à réagir.
Aux prises avec une augmentation de la consommation de diverses drogues, le Portugal et son ministre de la Justice [Almeida Costa] criminalisent le 9 décembre 1970ii plusieurs activités en lien avec celles‑ci. Dès lors, l’instrument politique lance une première campagne de prévention musclée avec l’horreur comme trame de fond : « Droga — Loucura — Morteiii » (drogue – folie – mort).
Face au régime d’António de Oliveira Salazar, un coup d’État met la table à la révolution du 25 avril 1974, quoique les effets de l’arrivée de la démocratie sont aussi porteurs de mauvaise fortune : les nouvelles libertés individuelles et sociales accentuent la consommation et la population expérimente, goûte et s’abreuve de tout ce qui était auparavant interdit.
À cet égard, Cândido da Agra, doyen de la faculté de droit de l’Université de Porto, ainsi que fondateur et directeur de l’École de criminologie explique : « Ce basculement dans la structure et l’usage des drogues […] est dû non seulement au brusque changement politique […], mais aussi au fait du retour d’un demi-million de Portugais[∙es∙] des colonies d’Afrique. […] Or, dans les colonies, l’usage de marijuana était courant, voire banalisé au quotidien. »
C’est ainsi que tout naturellement, au sein des profondes transformations de la transe politique, émerge la transe des drogues.
La répression frappe son Waterloo
Les années 80 sont marquées par une hausse de la consommation de l’héroïne et de la cocaïne ainsi que par l’application de mesures répressives. Entre 1982 et 1986, le nombre de personnes présumées trafiquantes qui sont détenues ou identifiées bondit de 148 à 597, alors que le volume des drogues saisies passe de 1,2 T à 5,7 Tiv. Les saisies d’héroïne, quant à elles, croissent de 0,75 kg à 18,8 kg pendant que celles de cocaïne explosent de plus de 3 800 %, passant de 4,3 kg à 164,6 kgv.
Les effets de l’héroïne sur la santé sont aussi en croissance : en six ans, les cas de sida/VIH associés à la consommation passent de 4 à 35 alors que le nombre de décès progresse de 3 à 18 en trois ansvi.
En 1987, un centre spécialisé dans le traitement des toxicodépendances voit le jour par voie de décret gouvernementalvii; c’est le début de la reconnaissance d’un problème qui dépasse la dimension pénale. Le 14 mars 1990, le service de prévention et de traitement de la toxicodépendance est à son tour créé sous le contrôle du ministère de la Santéviii.
Déjà inquiétants, les chiffres poursuivent malgré tout leur ascension. En 1995, environ 360 surdoses mortelles et 1 800 cas de diagnostics de sida/VIH sont enregistrés. En 1999, 3 239 cas d’infections résultent d’une consommation, soit 49 % de tous les cas de diagnostics. Sur le plan judiciaire, plus de 4 000 kilogrammes d’héroïne sont saisis en 1999 alors que 2 900 personnes sont condamnées en vertu de la loi sur les droguesix.
Les profits engendrés par le commerce de substances illégales sont de puissants vecteurs qui contribuent à maintenir le trafic et à garder le consommateur à genoux. Face à des mesures coercitives qui ne permettent manifestement pas de résoudre le problème, au lieu d’ignorer le triste bilan, le Portugal plonge dans l’œil de la tempête. Au même titre qu’un Airbus s’éloigne du sol au décollage, le Portugal s’éloigne de la criminalisation, et Almeida Costa admet l’échec de la vision répressivex.
Jadis vu comme des contrevenantes ou pire, comme des criminelles, les personnes qui consomment sont progressivement perçues différemment; aux yeux de la médecine, elles seront dorénavant considérées comme des individus vulnérables pouvant développer des dépendances des suites de la consommation de drogues.
Décriminalisation et traitements : l’effet raz-de-marée
Le 29 novembre 2000, le nouveau gouvernement socialiste au pouvoir donne finalement un grand coup d’épée et adopte la loi qui décriminalise la consommation, la possession et la possession pour fins de consommation personnelle de toutes les droguesxi. Mise en vigueur en avril 2001, elle a l’effet d’un raz-de-marée.
Tandis qu’on estimait que 100 000 des 10 millions de Portugais∙es consommaient de l’héroïne durant les années 80 et 90, on les chiffre actuellement à 40 000, toutes drogues confondues, indique le directeur général du réseau sur la prévention et le traitement des toxicomanes, João Goulãoxii. Ce n’est pas tout : environ 360 cas de surdoses mortelles sont dénombrées en 1995, alors que 40 seulement le sont en 2015; de 1 800 cas de sida/VIH chez les toxicomanes en 1995, on passe à 44 personnes infectées en 2015xiii; les 2 900 condamnations de 1999, passent à 1 886 en 2017; quant aux 3 239 personnes infectées du sida en 1999, dont 49 % provenaient des suites de consommations de drogues, la dégringolade est brutale : seuls 25 nouveaux cas reliés aux dépendances sont diagnostiqués en 2017xiv.
Parmi les données recueillies d’une enquête scientifique effectuée par le service national de la santé en 2018xv, 1 328 personnes ont eu recours à un traitement offert par le système ambulatoire pour combattre les dépendances, alors qu’environ 28 287 personnes auraient consommé des opioïdes au cours de l’année. Le constat est manifeste : le nombre de consommateurs continue de diminuer.
Selon ce qui est permis d’apprendre sur le site de la fédération brésilienne des communautés thérapeutiques (FEBRACT)xvi, les effets de la décriminalisation et des traitements se sont aussi fait sentir au niveau de la sécurité au Portugal : la police a pu cibler les personnes qui produisent et trafiquent; le nombre de crimes afin de se procurer de l’argent servant à acheter la drogue a lui aussi diminué.
Bien que son histoire soit différente, de l’autre côté de l’Atlantique, et tout aussi aux prises avec les méfaits causés par les drogues, le Canada se démarquera-t-il ou se contentera-t-il de calquer le modèle lusophone?
Canada : entre racisme et lobbying pharmaceutique[xvii]
Vers le milieu du 18e siècle, l’immigration chinoise et certaines habitudes de vie font leur entrée au pays. Bien que la consommation de l’opium soit initialement tolérée pour les Asiatiques, elle l’est beaucoup moins lorsqu’il est consommé par la communauté blanche, puisqu’il est mal vu d’adhérer aux valeurs qui peuvent mettre en péril le protestantisme.
En proie au commerce de l’opium chinois, des courants contestataires caucasiens font ainsi leur apparition. Plus particulièrement en 1880, la crise économique exacerbe un sentiment de compétition, résultat d’une immigration qui occupe plusieurs emplois dans les mines et sur les chantiers de chemins de fer.
Vers la fin du siècle, les premiers mouvements visant à interdire la vente de l’alcool voient le jour au Canada. Le lobbying pharmaceutique et médical milite en faveur de l’adoption d’une législation. Ces jeux d’influence visent à faire prohiber le commerce de certaines drogues tout en s’accordant le pouvoir de les distribuer sous forme de prescriptions. Face à plusieurs « bobos », l’industrie fait la promotion des opiacés comme une substance pouvant guérir de nombreux maux.
Loi de 1908 : volonté d’éradiquer « le démon »xviii
Une fois que le ministre du Travail, Mackenzie King, eut étudié la situation et pondu un rapport nettement défavorable quant à la présence asiatique au pays, la Loi sur l’opium de 1908 est rapidement adoptée par le Parlement. En somme, elle vise à contrecarrer la prolifération des manufactures d’opium et sa vente dans l’ouest du pays. Pour y arriver, elle qualifie d’infractions majeures toutes les activités non médicales, à l’exception de la possession et de la consommation pour fins personnelles. C’est d’ailleurs l’adoption de cette loi qui entraîne les premiers effets non désirés : la flambée des prix et la naissance d’un important marché noir.
L’entrée dans les années 20 est marquée par la crainte d’une éventuelle arrivée du cannabis et par le stigmate qu’on lui colle à la peau : sous l’influence du cannabis, de graves crimes peuvent être commis. En 1923, ce dernier est ajouté à la liste des substances interdites. Adhérant en partie à cette philosophie, une juge du nom d’Emily Murphyxix — la première magistrate de l’histoire au Canada — milite en faveur de mesures biparties : d’une part, appliquer des programmes de prévention auprès d’enfants, et d’autre part, accorder de plus grands pouvoirs aux policières et policiers, tout en durcissant la loi par l’imposition de peines minimales. Parmi d’autres mesures, elle se fait la disciple du projet de construction d’un centre de détention sur une île isolée où les toxicomanes seraient contraintes et contraints à y subir des traitements.
Les 10 années qui suivront feront l’objet d’amendements législatifs; au menu, la création de nouvelles infractions et l’application de sentences toujours plus sévères.
Répression vs traitement : une constante dualitéxx
L’arrivée des années 50 est accompagnée d’une nouvelle philosophie : la répression est remise en question. Afin de s’attaquer aux dépendances, il est alors suggéré de traiter les consommatrices et les consommateurs et de punir plus sévèrement les personnes qui se livrent au trafic. Dans cette foulée, le gouvernement de la Colombie-Britannique implante un programme afin de traiter les dépendances aux psychotropes en prison.
Quant à lui, le gouvernement fédéral emprunte une route en partie divergente et adopte la Loi sur les stupéfiants en 1961. Parmi les objectifs ciblés : le resserrement des diverses lois à travers le pays, mais aussi la mise en place de mesures de traitements en milieu carcéral.
La commission d’enquête de 1972xxi
Les méfaits causés par la drogue sont à la source même de cette enquête sur l’usage des drogues à des fins non médicales. En introduction, le rapport rappelle que la possession et le trafic du cannabis sont interdits et que malgré l’application de la loi par les services de police, les cas de possession et d’utilisation sont en croissance.
Le rapport est d’ailleurs assez avant-gardiste : « l’accent devrait être mis davantage sur le sage exercice du libre choix que sur la répression pure et simple. […] Ce changement d’accent n’est possible que dans la mesure où nous avons mis au point des solutions de rechange à la répression. Le but n’est pas une liberté de choix en tant que telle, mais un sage exercice de cette liberté qui évite tous méfaitsxxii. »
Même si on attribue au gouvernement fédéral l’injection de fonds supplémentaires pour la prévention, plusieurs lacunes sont encore observées, que ce soit dans les domaines de la recherche et de l’information, que sur les traitements et à l’égard des services d’appoint. Et, fort inquiétant, la polytoxicomanie et l’usage de drogues fortes sèment la crainte.
À ce moment-là, la commission craignait le recours au marché clandestin; elle imaginait une glissade vers des comportements délinquants ainsi que l’explosion des cas de sida/VIH. Le rapport établissait déjà à 15 000xxiii le nombre estimé de consommateurs et consommatrices d’opiacés au Canada et surtout, une tendance à des statistiques beaucoup plus élevées, puisque les données compilées provenaient principalement de la Colombie-Britannique.
Le rapport met aussi en lumière l’inefficacité de l’application de la loi afin de cibler les personnes qui consomment. À cet égard, le nombre de condamnations pour possession de cannabis, d’hallucinogènes et d’opiacés est chiffré à moins de 1 %xxiv, car peu de gens dénoncent les consommatrices et les consommateurs.
Pour toutes ces raisons, la commission recommande la décriminalisation de la possession du cannabis. Le gouvernement fera par contre la sourde oreille, et ce ne sera que plus de 45 ans plus tard qu’il se montrera enclin à adoucir sa position.
Cannabis : changements à pas de tortue
En 1996, le gouvernement fédéral abroge sa loi de 1961 sur les stupéfiants et met en vigueur la Loi réglementant certaines drogues et autres substances (LRCDAS). Plus structurée, cette dernière permettra un mode de poursuite plus expéditif (par voie sommaire) dans les cas de possession d’une quantité de moindre importance de cannabis. Entre 1995 et 2002, le nombre de délits de possession passe de 43 854 à 69 687, ce qui pourrait être en partie attribué au caractère plus succinct de la procédure judiciaire.
En 2002, un comité spécial du Sénatxxv sur les drogues illicites dresse une série de conclusions, et elles sont éloquentes, particulièrement sur le cannabis : les effets sur la santé sont bénis; il a peu de conséquences sur le plan de la sécurité publique et son illégalité favorise le crime organisé; les coûts associés à son administration judiciaire sont significatifs. Dans une perspective élargie, les dépenses reliées aux drogues illicites sont estimées à 8,2 milliards de dollars tandis que 28,2 % de ces coûts sont engloutis dans l’application de la loixxvi. Après la santé, la lutte à la drogue arrive deuxième dans les dépenses de l’État.
Le 17 octobre 2018, la Loi sur le cannabis entre en vigueur; cette drogue est retirée du régime de la LRCDAS, mais elle n’est pas nécessairement soustraite du régime criminel. Contrairement à certaines croyances populaires, la possession au-delà d’une certaine quantité est toujours considérée comme uneactivité criminelle et passible d’emprisonnement.
Il est certes un peu précipité de conclure sur l’impact de cette nouvelle loi. Néanmoins, des données de 2018 et 2019 provenant de Statistiques Canadaxxvii permettent d’en dresser une esquisse : 17 % des Canadien·ne·s de 15 ans et plus auraient consommé du cannabis après l’entrée en vigueur de la loi, ce qui représente une hausse de 2 % par rapport aux mois qui précédaient son entrée en vigueur.
Quant aux moyens utilisés pour s’en procurer, quoique timides, les chiffres sont porteurs d’espoir : depuis cette nouvelle législation, 40 % des consommatrices et consommateurs sondés ont déclaré s’être procuré du cannabis de sources illégales, contrairement à 52 % avant sa mise en vigueur. En revanche, la Société québécoise du cannabis (SQDC) se montre moins festive. Selon cette dernière, 82 % de l’industrie du cannabis était toujours sous le contrôle du marché noirxxviii.
Même si certains ont jadis cru que régler le problème du cannabis équivaudrait à régler la grande majorité des méfaits associés aux drogues, ce qui suit devrait remettre les pendules à l’heure.
Les opioïdes : la vertigineuse descente sans parachute
La crise des opioïdes a frappé avec la force d’un ouragan de classe cinq à l’échelle de Saffir-Simpson et pour cause. Les bilans de la Santé publique fédéralexxix ont de quoi faire peur : entre 2016 et 2020, 19 355 décès sont apparemment liés à une intoxication aux opioïdes et 3 351 d’entre eux sont survenus au cours d’une courte période de six mois en 2020.
Comment explique-t-on la catastrophe de 2020? Toujours selon la Santé publique, le stress et l’anxiété de se procurer de la drogue en pleine pandémie mondiale, l’approvisionnement de plus en plus toxique et la hausse du sentiment d’isolement sont à la source du drame. Or, lors d’une entrevue qu’elle nous a accordée, la travailleuse sociale et directrice générale du groupe de recherche et d’intervention psychosociale (GRIP), Magali Boudon, partage cette position.
Au final, modifier les paramètres juridiques des activités entourant le cannabis n’aura donc pas tout réglé. Et parmi de nombreuses questions, puisque le gouvernement canadien s’était fait reprocher une certaine inertie et mollesse dans sa gestion initiale de la COVID-19, fera-t-il à nouveau le choix d’une philosophie mi-figue mi-raisin?
Projet de loi C-22xxx : arrivée du super héros ou écran de fumée?
Le 18 février 2021, le gouvernement Trudeau voit son projet de loi C-22 passer le test de sa première lecture. Ce projet a notamment pour objet d’apporter certains amendements à la LRCDAS. D’une part, permettre aux policières et policiers d’appliquer des mesures de déjudiciarisation. D’autre part, permettre au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) de ne pas déposer d’accusations pour des dossiers de possession, toutes drogues confondues.
In concreto, s’il voit le jour tel que proposé, la police aura un pouvoir discrétionnaire et un éventail de choix : d’aucune mesure, au simple avertissement, jusqu’à une mesure de renvoi vers un organisme d’aide, si la personne y consent. En revanche, si la police décide de dénoncer la possession, le DPCP devra trancher : il refusera le dossier ou, si la commission de l’infraction a eu une incidence sur la sécurité publique, il pourra déposer des accusations.
Quant à ce projet de loi, Magali Boudon du GRIP y croit peu. Forte d’une expérience de plus de 10 ans en intervention psychosociale au Québec et de 5 ans à l’international, sa position est diamétralement opposée : « les méfaits sont les conséquences de la prohibition. Il faut cesser de voir les gens qui consomment comme des personnes qui ont des problèmes. », affirme-t-elle.
Elle prétend qu’il faut laisser aux gens qui consomment le droit de le faire, et ce, sans les juger et sans chercher à les traiter : « Cessons de les infantiliser et offrons-leur plutôt une drogue sécuritaire et contrôlée. Si vous leur donnez le choix, les consommatrices et consommateurs vont continuer de consommer. Ils désirent le faire, mais avec un produit de qualité et dans un milieu sécuritaire. »
Finalement, Magali Boudon mentionne que la clientèle va continuer de s’approvisionner auprès du crime organisé, qui lui, s’adapte à la concurrence : « À titre d’exemple, pendant que le prix moyen du gramme de marijuana oscille autour de 6 à 8 $ à la SQDC, il se vend moins cher sur la rue. Entre les deux, la personne se procurera ce qu’elle est en mesure de payer, même si elle finit par consommer un produit beaucoup moins sécuritaire. »
Alors, on fait quoi? La directrice générale du GRIP poursuit en affirmant qu’il faut que le produit soit contrôlé par des équipes multisectorielles. Dans cette vision, des chimistes s’assureraient de la composition chimique des drogues, tandis que des médecins répondraient aux besoins de santé des personnes qui consomment : « Dans cette vision, nous pourrions, et respecter la personne qui fait le choix de consommer, et réduire les méfaits. », poursuit-elle.
La réflexion est donc lancée. Néanmoins, il ne fait plus aucun doute, le gouvernement Trudeau aurait pu montrer plus de leadership et trancher une fois pour toutes, lui qui semble laisser l’odieux aux forces de l’ordre et au poursuivant de prendre le taureau par les cornes.
Le Portugal, lui, aura pris la responsabilité et aura su affronter la bête.
Révision de fond : Alexandre Dubé-Belzile, Any-Pier Dionne
Révision linguistique : France Fortin
Crédit photo : Manuel Ménal, Flickr, https://www.flickr.com/photos/mmenal/7613406646/in/photolist-cALGxQ-bXT56s-GuoayD-5kKPMc-DkkSGD-Dgox29-DrTN96-DHuDwR-74RQ3m-CCLDjF-DrU1oX-BEb8kn-WCeoVY-C46Ze5-2jc8bpq-DaLCPA-WCep6N-C6ptte-CCDJQA-DrTKLa-Cbo4ds-CTdW4U-DAa8p6-DxQVFf-CnXf8i-CL4BA4-Dgk6kL-DAaa6H-9uv9VA-TNpyYf-CnQ22o-DHrCBa-DAa3dK-D93eDL-Bgbrkd-D2EYWr-BgirMv-C6ptNH-BgbreG-DkkFfR-mGxQJV-C6ptx2-aQXeeg-VBb4qN-DF8hgu-WCep5f-CnQ6oj-Dzb89M-mGxQcH-UjLtSC
[i] Cândido da Agra, « Requiem pour la guerre à la drogue : L’expérimentation portugaise de la décriminalisation », Déviance et société, vol. 33, 2009 : 27-49. https://doi.org/10.3917/ds.331.0027.
[ii] « Traduction libre de Marc Sandreschi » Lúcia Nunes Dias, As drogas em Portugal : O Fenómeno e os Factos Jurídico–Políticos De 1970 a 2004, Microsoft Word – Livro_NET1 (p. 35). https://www.dependencias.pt/ficheiros/conteudos/files/As%20drogas%20em%20Portugal.pdf.
[iii] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.34.
[iv] Lúcia Nunes Dias, id., p.63.
[v] Lúcia Nunes Dias, id., p.63-64.
[vi] Cândido da Agra, loc. cit., p.27-49.
[vii] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.68.
[viii] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.72.
[ix] « Traduction libre de Marc Sandreschi » União Europeia, 2001 Relatório Anual sobre a Evolução do Fenómeno da Droga na União Europeia, Lisboa : União Europeia, Observatório Europeu da Droga e da Toxicodependência, 2001, https://www.emcdda.europa.eu/system/files/publications/200/ar01_pt_69633.pdf.
[x] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.36.
[xi] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.124.
[xii] « Portugal’s drug policy shows what commonsense approach looks like », Dependências, outubro 2018.
[xiii] SNS Serviço nacional de saúde, loc. cit.
[xiv] Id.
[xv] « Traduction libre de Marc Sandreschi ». SNS Serviço nacional de saúde, Estimativa do consumo de opiáceos – Relatório Científico Portugal Continental 2018 : Serviço de Intervenção nos Comportamentos aditivos e nas Dependências (p. 14-15-22), 2018. http://www.sicad.pt/BK/EstatisticaInvestigacao/EstudosConcluidos/Lists/SICAD_ESTUDOS/Attachments/211/EstimativaOpiaceos_Relatorio.pdf.
[xvi] « Traduction libre de Marc Sandreschi ». Federação Brasileira de Comunidades Terapêuticas, « Portugal, 14 anos após a descriminalização das drogas », 4 de outubro de 2017, https://febract.org.br/portal/portugal-depois-descriminalizacao-drogas/.
[xvii] Serge Brochu et Mylène Orsi, « Les substances psychoactives au Canada : historique de leur criminalisation et développements récents », Déviance et Société, vol. 32, 2008/3 : 363-376. https://www.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2008-3-page-363.htm.
[xviii] Ibid.
[xix] Jackel, Susan, « Emily Murphy ». L’Encyclopédie canadienne. Historica Canada. Article publié le 1er avril, 2008 ; dernière modification le 20 novembre, 2020. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/emily-murphy.
[xx] Serge Brochu et Mylène Orsi, loc. cit., p.363-376.
[xxi] Gérald Le Dain, Jan L. Campbell, Heinz Lehmann, Peter Stein, Marie-Andrée Bertrand, Canada : Rapport final de la commission d’enquête sur l’usage des drogues à des fins non médicales, Commission d’enquête sur l’usage des drogues à des fins non médicales, no. de catalogue H21-5370/2F.
http://publications.gc.ca/collections/collection_2014/sc-hc/H21-5370-2-1-fra.pdf.
[xxii] Id., p.20.
[xxiii] Id., p.38.
[xxiv] Id., p.51.
[xxv] Serge Brochu et Mylène Orsi, loc. cit., p.363-376.
[xxvi] Id., p.363-376.
[xxvii] Statistique Canada, La légalisation du cannabis : quels changements a-t-on observés, 2020, https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/11-627-m/11-627-m2020014-fra.htm.
[xxviii] Simon Coutu, « Le marché noir du cannabis toujours dominant au Canada » Radio-Canada, 16 octobre 2019. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1347262/marche-noir-cannabis-pot-crime-organise-vente-canada-legalisation.
[xxix] Gouvernement du Canada, Méfaits associés aux opioïdes et aux stimulants au Canada, Santé publique, mars 2021, https://sante-infobase.canada.ca/mefaits-associes-aux-substances/opioides-stimulants/.
[xxx] Parlement du Canada, Chambre des communes, Projet de loi C-22 : Loi modifiant le Code criminel et la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, deuxième session, quarante-troisième législature, 69-70 Elizabeth II, 2020-2021. https://parl.ca/DocumentViewer/fr/43-2/projet-loi/C-22/premiere-lecture.
par Rédaction | Avr 30, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Hermann Habib-Kibangou
Né le 15 juillet 1974 à Thiès, Ousmane Sonko est un homme politique sénégalais. Expert fiscal sorti de l’École nationale d’administration (ENA), il intègre la fonction publique en 2001, comme Inspecteur principal des Impôts et des Domaines. Après plusieurs années de travail, il se voit radié de l’administration publique par le décret N°2016-1239 de l’actuel président Macky Sall. Motif : « manquement au droit de réserve ». Il lui est en effet reproché de critiquer le gouvernement et d’accuser l’État sénégalais d’anomalies fiscales et budgétaires. Ces critiques sont mal perçues par le pouvoir en place. Grâce à un discours antisystème, Sonko arrive à séduire la jeunesse sénégalaise ce qui lui vaut la troisième place lors des élections présidentielles de février 2019. Considéré comme l’étoile montantei de la politique sénégalaise, il se présente comme un révolutionnaire. Deux ans après son exploit, l’homme politique, député depuis 2017, auteur de deux ouvrages, dont Solutions pour un Sénégal nouveau (2018) et Pétrole et gaz au Sénégal (2017), fait l’objet d’accusations de viols et de menaces de mort.
La date du 5 mars 2021 marquera sans doute d’une empreinte indélébile les annales de la politique sénégalaise pour ce qui est désormais connu comme « l’affaire Sonko ». Du nom du jeune parlementaire casamançais, leader du parti des Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF), arrêté quarante-huit heures plus tôt.
Tout commence en début février 2021, lorsque le principal opposant à l’actuel chef d’État sénégalais fait l’objet d’une plainte de la part d’une employée d’un salon de massage qui l’accuse de viols et de menaces de mort. L’homme politique se rendait dans ce salon de massage pour y soulager ses maux de dos. Aussitôt rendues publiques, ces accusations vont prendre une proportion assez étonnante, voire inquiétante pour l’accusé : le 26 février 2021, il voit son immunité parlementaire être levée par l’Assemblée nationale.
Les causes « floues » d’une arrestation
Le 3 mars 2021, l’homme de quarante-six ans est mis en garde à vue. Si au départ, il ne voulait pas se rendre au commissariat pour répondre aux faits qui lui sont reprochés, il va par la suite changer d’avis. En route pour le Tribunal – accompagné de ses partisans – pour répondre aux deux premières accusations portées contre lui, Ousmane Sonko est mis aux arrêts pour deux nouvelles accusations : « trouble à l’ordre public » et « participation à une manifestation non autorisée ». Du point de vue de l’opposant incriminé, ces accusations semblent injustifiées, d’autant plus qu’aucun incident n’avait été signalé ce 3 mars 2021. De l’avis des forces de l’ordre, la présence des manifestants qui accompagnaient leur leader perturbait la circulation. L’affaire, qui était au départ privée, va devenir une affaire publique. Mais si un homme politique, où qu’il soit, quel qu’il soit, a droit à une vie privée, où peut-on situer la frontière entre sa vie privée et sa vie d’acteur politique? Telle est la question que l’on peut se poser au regard des causes de l’arrestation d’Ousmane Sonko.
La prolongation de la garde à vue
Après deux jours passés au commissariat, Sonko voit sa mise en garde à vue prolongée. Nous sommes le 5 mars 2021. Cette arrestation prolongée est à l’origine des manifestations et des affrontements entre les jeunes et les forces de l’ordre; avec malheureusement des pertes en vies humaines. Il reçoit le soutien du front de l’opposition qui comprend des partis politiques et des mouvements de la société civileii. Pour l’accusé, sorti troisième lors de la présidentielle de 2019, il n’y a pas l’ombre d’un doute que c’est le président sénégalais qui est derrière cette affaire et qui veut l’écarter de la présidentielle de 2024, comme cela a été le cas, avant lui, avec les opposants Karim Wadeiii (fils de l’ancien président Abdoulaye Wade) et Khalifa Salliv (ancien maire de Dakar). Il sied de signaler que des manifestations d’une telle ampleur remontent à juin 2011, lorsque le président Wade ambitionnait de réviser la Constitution dans le but de promouvoir son fils Karim au poste de Président de la République. Résultat : face à la pression populaire, il renonça à son projet et évita au pays de sombrer dans la violence et le chaos. Quant à Ousmane Sonko, il sera libéré après cinq jours de détention. Sa libération était la condition avancée par les manifestants pour mettre un terme aux violences. À sa sortie de détention, bien que resté sous contrôle judiciaire, il demande à ses partisans de poursuivre la « mobilisation pacifiquement ». De son côté, le chef de l’État, Macky Sall, sort de son mutisme après trois jours de manifestations, appelant ses concitoyen·ne·s au calme et à la sérénité. « Taisons nos rancœurs et évitons la logique de l’affrontement qui mène au pire »v, renchérit-il, dans son adresse à la nation. Aussi n’a-t-il pas hésité d’alléger le couvre-feu de minuit à cinq heures du matin, de promettre l’aide de l’État aux familles endeuillées et de faciliter l’accès aux soins des personnes blessées. Si les raisons des émeutes de 2011 sont connues, à savoir le projet de modification de la Constitution et le népotisme, celles de 2021 soulèvent toutefois des interrogations et cachent quelques zones d’ombre.
Des questions persistantes et des zones d’ombre
L’analyse de la situation sociopolitique au Sénégal donne lieu à certaines questions : comment l’accusation de viols présumés d’un leader politique peut-elle justifier ce que le monde entier a vu, à savoir : les manifestations violentes, les pillages de structures commerciales d’enseignes françaises ou d’organes de presse proches du pouvoir, la suspension de chaînes de télévision (proches de l’opposition?) ayant fait circuler des images desdites manifestations, la perturbation des réseaux sociaux, l’interdiction de la circulation des deux-roues motorisés, et le décès d’une dizaine de personnes, dans un pays démocratique, alors qu’on se serait attendu à voir ici et là des mouvements de condamnation de viols présumés? En outre, qu’est-ce qui justifie l’arrestation d’Ousmane Sonko, alors qu’il se rendait, quoique accompagné par ses partisans, à la convocation d’un juge d’instruction pour les faits qui lui sont reprochés? De même, pourquoi accuser ensuite de « trouble à l’ordre public » et de « participation à une manifestation non autorisée » un opposant qui se rend au tribunal? Dans la même perspective, pourquoi le nom de la supposée victime est-il resté secret pendant plusieurs semaines?
Ces interrogations sont l’expression d’une situation complexe aux allures d’un film de police « Made in Senegal », tant les zones d’ombre sont nombreuses et persistantes. Nous en retenons principalement trois. Primo, le nom de la supposée victime, à l’origine de la plainte, a été dévoilé au grand public seulement après des pertes humaines et matérielles. Y aurait-il une raison sur le plan juridique qui empêcherait de révéler au grand public l’identité d’une plaignante, fût-elle une adulte? Secundo, l’affaire Sonko laisse planer un doute, quant à la forme, sur les éventuels mobiles cachés. Ces mobiles sont visibles et lisibles dans les manifestations et les affrontements entre les partisans de Sonko (y compris des jeunes militants appartenant à d’autres formations politiques) et les forces de maintien de l’ordre du Sénégal. Tertio, une autre zone d’ombre non moins importante est celle qui concerne les circonstances ayant conduit à la rapide levée de l’immunité du parlementaire, de surcroit opposant principal au régime. On pourrait ajouter que les associations féministes ou le collectif des droits des femmes sénégalaises ne se sont pas assez fait entendre, même si elles ont mis en garde la classe politique sénégalaise contre « une inégalité de traitement ».
Cette situation, toutes proportions gardées, rappelle l’affaire du Sofitel de New York où l’on voit un homme politique accusé de viol par une femme de chambre. Elle a opposé l’ancien directeur du Fonds Monétaire International (FMI) Dominique Strauss-Khan à l’ex-femme de chambre Nafissatou Diallo, en mai 2011. Sur le fond comme sur la forme, les deux situations se ressemblent, mais à l’envers, pourrait-on dire. Pour le Sofitel de New York, l’accusatrice parle à visage découvert, alors que pour l’affaire du salon de massage de Dakar, l’accusatrice est restée anonyme du début à la fin des émeutes. Sur le fond, il s’agit dans les deux cas d’une accusation de viol portée par deux femmes (presque inconnues du grand public) contre deux hommes politiques qui cherchent à briguer la magistrature suprême dans leurs pays respectifs. Si dans l’affaire opposant Dominique Strauss-Khan à Nafissatou Diallo, il y a eu accord entre les deux parties (accord dont les termes restent confidentiels même si l’accusé nie les accusations de viol), dans celle opposant Sonko à la femme dont le nom était jusque-là inconnu, Adji Sarr, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, il n’y a pas eu de confrontation, à notre connaissance, entre l’accusatrice et l’accusé.
Les réponses et les non-réponses à ces questions portent à croire que la gestion dont « l’affaire Sonko » a été l’objet relève davantage de la sphère politique que de la vie privée. La preuve : les réactions violentes de la part des jeunes qui ont secoué le pays, et qui ont cessé avec la libération de l’opposant inculpé, montrent d’une part l’image d’un pays en crise. D’autre part, suite à l’affaire Sonko, la Tribune,vi rédigée par le collectif d’intellectuels, entrepreneurs ou responsables associatifs sénégalais, est la preuve que le pays de la Teranga (l’hospitalité) qu’est le Sénégal vit une crise aux multiples facettes. « L’affaire Sonko » a été sans doute la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
Ce que cache la violence des jeunes
Comme il a été dit plus haut, on se serait attendu à des manifestations de dénonciation de viols de femmes ou encore de rassemblements pour l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes. Curieusement, la capitale Dakar et d’autres villes du pays ont vu des jeunes se livrer à des actes dignes d’une guérilla urbaine, après cinq jours de garde à vue de l’opposant Ousmane Sonko. Conséquences : cinq à onze personnes tuées, des organes de presse détruits, la vie quotidienne tournée au ralenti, menaçant ainsi la stabilité nationale.
Mais que cache une telle violence? Selon un documentaire de Sarah Sakho et Elimane Ndaovii, les jeunes du Sénégal souffrent de plusieurs problèmes parmi lesquels la précarité, le manque d’emploi, l’inadéquation entre la formation et les besoins du marché du travail, l’injustice sociale et économique, etc. Ces maux déjà présents ont été aggravés par la pandémie de COVID-19, conduisant à leur paroxysme le malaise déjà présent chez les jeunes. À ces maux s’ajoutent ceux d’ordre continental, comme la sortie du franc CFA (considérée comme une monnaie coloniale) et son corollaire, qui est l’indépendance économique des pays qui partagent le franc CFA, etc.
En somme, c’est le refus d’un système politique qui est remis en cause. Ousmane Sonko, par son discours antisystème, arrive à séduire cette jeunesse sénégalaise. C’est sans doute dans ce contexte que ces paroles de l’économiste togolais prennent toute leur signification :
« Aujourd’hui, écrit-il, ce sont les jeunes qui se sont emparés du sujet, dans des manifestations, des échanges sur les réseaux sociaux, etc. Le Printemps africain se lève et ce sont les peuples qui aujourd’hui, harassés par des gouvernements autoritaires et corrompus, par des conditions de vie indécentes, aspirent à ce sursaut démocratique. Et dans les démocraties – même si les démagogues sont légion – c’est le peuple qui est souverain. L’actuel président français a affirmé il y a peu que la démocratie, ce n’est pas la rue; mais, dans les pays où la parole est trop souvent confisquée, celle-ci est un baromètre d’opinion que l’on ne peut négliger », dixit Kako Nubukpoviii.
Des paroles qui trouvent un écho plus vaste dans la tribune des intellectuel·le·s sénégalais·es qui, ayant mal à leur pays, ont dans une analyse fort intéressante donné suite aux émeutes du 5 mars 2021.
Le diagnostic des citoyen·ne·s responsables
Dans leur tribuneix publiée par Jeune Afrique le 15 mars 2021, ces journalistes, entrepreneur·e·s ou responsables associatifs « mettent des mots à la place des maux » pour reprendre l’expression de Françoise Dolto, en donnant un visage à la crise que traverse leur pays. « La crise actuelle, écrivent-ils, est le résultat d’un échec collectif à bâtir, depuis des décennies, une démocratie qui transcende les échéances électorales et les institutions nationales […] ». Pour sortir de cette crise nationale dont l’affaire Sonkox n’est qu’un des corollaires, ils proposent cinq mesures qu’ils qualifient d’audacieuses. La première mesure porte sur la nomination, à la tête des ministères de la Justice et de l’Intérieur, de personnalités issues de la société civile pour l’élaboration de réformes ambitieuses. La deuxième propose de mettre un terme aux institutions budgétivores comme le Conseil économique et environnemental (CESE) et le Haut Conseil des collectivités territoriales (HCCT) qui devraient être remplacés par un Conseil d’orientation de la jeunesse pour écouter les jeunes, dialoguer pour la mise en place de recommandations stratégiques. La troisième mesure vise la mise en place d’un référendum d’initiative partagée pour permettre aux député·e·s minoritaires d’avoir le soutien d’une partie de la population afin de permettre aux premiers de « soumettre des propositions, en matière d’organisation des pouvoirs publics et de réformes de la politique économique, sociale et environnementale ». La quatrième mesure porte sur la révision du mode de gestion du budget de l’État alors que la dernière vise l’établissement d’un cadre national de soutien au développement inclusif des villes intermédiaires et zones rurales.
Ces mesures, à n’en pas douter, peuvent sortir le Sénégal de la crise qui la menace, à la seule condition qu’elles soient prises en considération par les dirigeant·e·s actuel·le·s et à venir. Il en va de l’avenir du pays et surtout de l’amélioration des conditions de vie de la population.
Que conclure?
Les mesures louables avancées par ce collectif sont un signe fort qui montre où se situe le mal sénégalais, si mal il y a. En effet, l’ampleur prise par l’affaire Sonko, tout comme les conséquences que cela a provoqué, a montré l’image d’un Sénégal en profonde crise. L’affaire serait sans doute passée inaperçue si le régime en place s’était montré plus discret. Malheureusement, en voulant profiter de s’attaquer à celui qui est désormais considéré par les jeunes comme un modèle, le régime sénégalais a montré ses propres failles et ses propres limites, se mettant ainsi à dos son propre peuple, avec malheureusement la perte de cinq à onze vies humaines. Si ce régime avait réussi, pour une raison ou une autre, à mettre à l’écart des opposants comme Karim Wade ou Khalifa Sall, il n’a pas pu le faire (du moins pour l’instant), avec Ousmane Sonko. Si pour les deux premiers opposants, les accusations étaient basées sur leur gestion de la chose publique, pour le dernier, il est davantage question d’un cas de vie privée. Et si aujourd’hui, l’accusatrice affirme être enceinte de l’homme politique, ses propos donnent tout de même à penser. « Si Ousmane Sonko n’a jamais couché avec moi, dit-elle, qu’il le jure sur le Coran. »xi Finalement, y a-t-il anguille sous roche ou pas? S’agit-il d’une affaire de viol ou d’un consentement, voire d’une histoire de cœur qui aurait mal tourné? Du point de vue de la sphère privée, une chose est sûre : seuls les protagonistes savent du fond de leur cœur ce qui s’est réellement passé. Du point de vue de la sphère publique, on se demande s’il y a eu manipulation ou pas, tout en déplorant la dizaine de morts et les pertes matérielles. Avoir un point de vue tranché sur cette affaire demandera certainement aux un·e·s et aux autres de préciser leur point de départ ou d’arrivée (sphère privée ou sphère publique?). D’autres auront un avis qui regroupe, peut-être, les deux sphères. Toujours est-il que l’enjeu est de taille. Au final, il s’agit avant tout de l’avenir de ce pays de l’Afrique de l’Ouest ; 16 294 270 habitants selon les statistiques de 2018xii, en majorité des jeunes. Ceux-ci n’ont que faire des jeux politiques et veulent des dirigeant·e·s qui se soucient de leurs conditions de vie. À trois ans des élections présidentielles, « l’affaire Sonko » servira sans doute de baromètre aux dirigeant·e·s de la mouvance présidentielle comme à celles et ceux de l’opposition qui seraient tenté·e·s de briguer la magistrature suprême. Un faux pas, dans un camp comme dans l’autre, pourrait être lourd de conséquences. Ces dirigeant·e·s savent désormais que les actes posés dans la sphère privée comme dans la sphère publique peuvent, selon les circonstances, se retourner contre elles et eux ou pas. Sans être forcément des « prophètes », elles et ils doivent savoir lire les signes des temps, dans un monde où la COVID-19 rend plus que jamais difficile le rythme de la vie quotidienne, et surtout dans un pays où le marché de l’emploi est largement dominé par le secteur informel.
D’ici 2024 (année des prochaines échéances électorales), les femmes et hommes politiques sénégalais, de la majorité comme de l’opposition, y compris celles et ceux du centre, savent désormais que les revendications des jeunes inhérentes à « l’affaire Sonko » peuvent encore se reproduire au cas où un autre incident surviendrait. Si dans son discours à la nation, Macky Sall a appelé à l’unité en affirmant : « Nous sommes une seule famille, unie par une histoire qui nous assigne un destin commun », les différents protagonistes ne doivent pas oublier ce proverbe africain (yombe) : « Les calebasses placées sur le palmier pour la récolte du vin de palme s’entrechoquent nécessairement, mais elles ne se cassent pas ». Signification : « En famille, on se dispute souvent comme des calebasses. Mais la famille ne se casse pas pour autant ». À bon entendeur, salut!
Crédit photo : MONUSCO Photos, Flickr, https://www.flickr.com/photos/monusco/8102324506
i Seydina Aba Gueye, “Portrait de candidat: Ousmane Sonko, l’étoile montante”. Voaafrique.com, 8 février 2019.
https://www.voaafrique.com/amp/portrait-de-candidat-ousmane-sonko-l-%C3%A9toile-montante/4778759.html
ii Ndèye Khady LO, “Ousmane Sonko: pourquoi y a-t-il des manifestations au Sénégal?” bbc.com, 5 mars 2021.
https://www.bbc.com/afrique/region-54373601.amp
iii Malick Rokhy Ba, Sénégal : la Cour suprême confirme la condamnation de Karim Wade pour enrichissement illicite » La Presse, 20 août 2015.
https://www.lapresse.ca/international/afrique/201508/20/01-4894049-senegal-la-cour-supreme-confirme-la-condamnation-de-karim-wade-pour-enrichissement-illicite.php
iv Ibrahima Bayo Jr., « Procès Khalifa Sall au Sénégal : le dernier « Appel » du 5 juin » La Tribune Afrique, 05/06/2018
https://afrique.latribune.fr/politique/2018-06-05/proces-khalifa-sall-au-senegal-le-dernier-appel-du-5-juin-780656.html
v Raphaël Kahane, « Sénégal : avis de tempête ?» France 24, 10 mars 2021. https://youtu.be/qj43URwHeWU
vi Collectif d’intellectuels, entrepreneurs ou responsables associatifs sénégalais. [Tribune] Cinq mesures pour sortir de la crise au Sénégal » Jeune Afrique, 15 mars 2021. https://www.jeuneafrique.com/1136248/politique/tribune-cinq-mesures-pour-sortir-de-la-crise-au-senega/
vii Sarah Sakho et Elimane Ndao, « Contestation au Sénégal : une jeunesse désœuvrée et en colère » France 24, 10 mars 2021. https://youtu.be/QPhVy7jnwpw
viii Kako Nubukpo, “Du franc Cfa à l’Euro en Afrique de l’Ouest”. Études-mars 2021 – n°4280 : 19-32.
ix Collectif d’intellectuels, entrepreneurs ou responsables associatifs sénégalais. [Tribune] Cinq mesures pour sortir de la crise au Sénégal », op. cit.
x L’affaire Sonko n’est pas définitivement résolue puisqu’il reste sous contrôle judiciaire. En outre, une commission d’enquête a été lancée par le gouvernement sénégalais. Lire Baidy, « Affaire Sonko-Adji/Emeutes : L’Etat va mettre en place une « commission indépendante pour …» Ndiaffatactu.com, 8 avril 2021. https://www.ndiaffatactu.com/index.php/2021/04/08/affaire-sonko-adji-sarr-emeutes-letat-va-mettre-en-place-une-commission-independante-pour/
xi Zale Ndiaye, « Adji Sarr dit être enceinte de Ousmane Sonko » Dakar-Écho, 18 mars 2021. https://www.dakar-echo.com/adji-sarr-dit-etre-enceinte-de-ousmane-sonko-et-demande-justice/
xii Beck Baptiste, Richard Marcoux, Laurent Richard et Alexandre Wolff (2018). Estimation des populations francophones dans le monde en 2018. Sources et démarches méthodologiques, Québec, Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone, Université Laval, Note de recherche de l’ODSEF, p. 35.
par Rédaction | Avr 11, 2021 | Nouvelles Siggi, Québec, Societé
Par Élise Dumont Lagacé
Ce texte est extrait du deuxième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Fin novembre, je parcours mon fil de nouvelles en buvant un café. Un billet intitulé « Mesdames, à vos outils! » attire mon attention. Je sais bien que les articles sur les travailleuses de l’industrie sont, à l’image des femmes sur les chantiers, plutôt rares.
Il s’agit ici d’un billet signé par une association de patron∙ne∙s : « Fini la discrimination dans la construction, laissons place à la diversité, à l’inclusion et aux talents des gens, peu importe leur sexe. Il y a une place pour vous, mesdames! » Une affirmation curieuse au vu de la composition fortement homogène et quasi inchangée de l’industrie depuis 50 ans. Un paysage fixe sans horizon qui révèle le destin collectif des travailleuses de métiers. Ce destin peut être saisi en deux simples statistiques : un taux de représentation presque inébranlable à environ 2 % et un taux de départ persistant à près de 60 %.
Découvrir la fin de la discrimination dans un journal quotidien pourrait réjouir celles et ceux en attente de prophéties. Or, c’est davantage au contexte économique actuel qu’à l’aboutissement des luttes pour l’accès à l’égalité entre les hommes et les femmes dans cette industrie que l’on doit l’apparition et le fleurissement de ces petits articles commandités.
Ces billets enthousiastes ont une fonction précise en contexte de pénurie de main-d’œuvre : ils déroulent le tapis rouge aux femmes devant l’édifice de la construction redécoré pour l’occasion, leur faisant miroiter un avenir radieux. L’édifice est imposant :
12 % du PIB
50 milliards $ d’investissement annuel
26 000 employeur∙se∙s
175 893 travailleur∙se∙s
97,6 % d’hommes
177 200 000 heures travaillées
7 600 000 000 $ en masse salariale
Sur sa façade fraîchement repeinte sont affichées de grandes bannières aux couleurs attrayantes où on peut lire des messages tels que : « Aujourd’hui, une chose est certaine, terminés les clichés. »
Une agence cherchait récemment « des travailleuses âgées de 25 à 45 ans qui sont charismatiques, aiment leur travail et ont un style de vie actif » pour mousser une campagne de recrutement de nouveaux et jeunes talents. Une autre association, dans un écrit destiné au grand public, présentait l’industrie de la construction au Québec comme « un bel exemple de l’intégration des femmes », ajoutant même que « les chiffres de 2018 étaient positifs dans la mesure où 2,13 % de la main-d’œuvre active était composée de femmes! » Dans son dernier bilan, la Commission de la construction du Québec (CCQ) qualifiait, à son tour, le taux de représentation des femmes de 2,45 % de « hausse considérable de la présence des femmes ».
Innovation, diversité et messages positifs sont les pièces maîtresses du projet de rénovation actuel qui, par un étrange procédé, opère un effacement du passé et sa réécriture au goût du jour. Une vitre-miroir est apposée sur la façade : elle empêche de voir les fondations vétustes et renvoie à elles-mêmes les femmes qui n’auraient pas réussi à y « faire leur place » alors que les portes leur seraient grandes ouvertes.
***
Quiconque se penche sur la condition des travailleuses de métiers et sur l’évolution de leur situation constatera d’abord qu’elles visitent l’édifice de la construction depuis longtemps. Un survol des écrits des 40 dernières années produit une forte impression de déjà-vu. L’éventail des résistances et obstacles qui caractérisent et entravent les parcours des femmes est, à quelques détails près, inchangé. Et les analyses produites le sont elles aussi : on pourrait y voir un manque d’originalité. J’ai retrouvé cette même impression chez Susan Eisenberg, une électricienne qui a fait ses débuts dans l’industrie de la construction aux États-Unis en 1978 et qui a publié, en 1998, un ouvrage intitulé We’ll Call You if We Need You.
Dans la préface de son livre réédité en 2018, Eisenberg constatait avec effroi qu’on trouve encore « aujourd’hui des journaux qui parlent des femmes apprenties comme des “pionnières”1 ». Le mot qualifie toujours l’expérience intrinsèque des travailleuses et à travers lui se trouvent aussi les attentes persistantes à leur égard, comme me l’expliquait Victoria, une travailleuse :
Tu redeviens pionnière de nouveau sur chaque chantier. C’est ça qui est embêtant. Les femmes, ce n’est pas nouveau dans la construction. Mais c’est comme si les femmes devaient toujours se réinventer et devenir des pionnières, des championnes qui n’ont pas le droit à l’erreur.
Ce recours à l’image des pionnières produit deux effets (qui ne sont pas dépourvus d’intérêt pour l’industrie) : il permet de faire oublier celles qui y étaient et qui y ont laissé sueur et larmes, et il procure une impression de nouveauté au fur et à mesure que de nouvelles travailleuses sont intégrées.
Au Québec, le taux de représentation des femmes est frappé par une remarquable inertie — malgré quelques soubresauts en période prospère — et aucune des cibles fixées ces 25 dernières années, aussi modestes fussent-elles, n’a été atteinte.
« 2000 femmes pour l’an 2000 »
« 3 % de femmes en 2018 »
Comme le souligne Eisenberg, « les travailleuses ne trouvent aucune raison inhérente au travail lui-même qui justifierait l’extraordinairement bas pourcentage de femmes2 ». Il semble plus aisé pour l’industrie d’en faire une question de caractère individuel, alors que toutes les analyses sérieuses ont depuis longtemps identifié les obstacles systémiques qui entravent les parcours des travailleuses (et ont proposé des solutions).
Ces barrières, qui n’existent que parce qu’elles sont des femmes, prennent une intensité particulière en raison du fonctionnement unique de l’industrie et de sa banalisation obstinée des obstacles spécifiques rencontrés . Ces violences et leurs effets sont bien documentés :
refus d’embauche
déni de compétences
congédiement pour grossesse
harcèlement sexuel
déni d’autorité
mise à l’épreuve
mise à l’écart
extorsion
représailles
isolement
remises en question
détresse
atteintes à l’intégrité
pauvreté
atteintes aux droits fondamentaux
Au Québec, les récents efforts de l’industrie se sont limités à accroître l’accueil de nouvelles travailleuses. En effet, admettant que les départs de travailleuses venaient contrecarrer la croissance des entrées, la Commission de la construction a ouvert les valves pour intégrer davantage de nouvelles recrues. Peut-être qu’en augmentant le débit, les fuites seront oubliées à défaut d’être colmatées…
***
Fin novembre 2020, le ministre du Travail du Québec fait l’allocution d’ouverture d’un « forum stratégique » organisé dans la foulée d’un projet de relance soutenu par des investissements publics majeurs. La conjoncture est parfaite pour annoncer de grands travaux de refonte de l’édifice. Hélas, le ministre se contente, à son tour, de dérouler une bannière défraîchie : l’égalité entre hommes et femmes est une valeur importante qui, espère-t-il, « percolera » dans les milieux. Il termine son laïus en rappelant aux femmes « qu’elles ont une place ».
Les mesures structurelles devront attendre, tout comme les travailleuses d’hier et d’aujourd’hui. Elles sont prises dans une porte-tournante qui les expulse de l’industrie au fur et à mesure qu’elles en franchissent le seuil.
Elles doivent attendre que « les mentalités changent », « que les vieux partent », « que la nouvelle génération arrive ». Elles doivent « attendre leur tour », « attendre d’être appelées », « rester positives » et, surtout, « ne pas forcer les choses ». Tout cela se comprend facilement, comme me le mentionnait un représentant patronal : « Les employeurs [et employeuses] n’aiment pas les mesures contraignantes. »
Eisenberg — et bien d’autres — l’affirme depuis longtemps : l’industrie a besoin de changements structurels et non cosmétiques. Le verdict est sans appel : l’édifice est pourri, la charpente est atteinte et toutes les couches de peinture — si minutieusement appliquées soient-elles — n’arriveront pas seules à le restaurer.
1 Susan Eisenberg, We’ll Call You if We Need You, Ithaca : Cornell University Press, 2018 [1998], p. ix. L’autrice traduit.
2 Susan Eisenberg, op. cit., p. 204. L’autrice traduit
Photo: Pixabay: Joko Narimo
par Rédaction | Avr 2, 2021 | Idées, International, Societé
Par Julien Moisan
Cet article est d’abord paru dans le numéro 87 de nos partenaires, la Revue À bâbord!.
Comment en est-on venu à appeler à l’union sacrée à l’école et
« en même temps » à envoyer des élèves en garde à vue ?
Le 2 novembre 2020 : c’est la rentrée scolaire en France. Deux semaines auparavant, lors du dernier jour d’école avant les vacances de la Toussaint, Samuel Paty, professeur d’histoire-géo, est tué à la sortie de son collège pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet durant son cours sur la liberté d’expression. Les vacances qui suivront seront marquées par un déferlement médiatique rejouant le « choc des civilisations », entre discours sur les valeurs de la République et chasse aux sorcières.
Ces deux semaines seront aussi marquées par le procès des attentats de Charlie Hebdo, par une sortie de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, sur les ravages de l’islamogauchisme ; par un nouvel attentat meurtrier à Nice ; par l’annonce d’un nouveau confinement ; ou encore par l’autodissolution, face aux menaces du ministre de l’Intérieur, du principal collectif de lutte contre l’islamophobie en France1. Un contexte particulièrement propice, donc, pour faire de cette rentrée un temps apaisé pour les élèves et les profs.
Comment est-ce que celles et ceux qui font l’école ont vécu cette rentrée ? Plus largement, qu’est-ce que ce moment dit de la perception qu’elles et ils ont de leur métier, de leur institution, du rapport qu’elles et ils ont avec leur hiérarchie, leur ministre ? Vu que l’on compte quelque 870 000 enseignant·e·s et plus de 12 millions d’élèves, il est d’emblée important de rappeler que toute plongée dans cette « communauté éducative » ne peut être que partielle et non exhaustive2. Malgré ces limites évidentes à l’exercice, quelques enseignements valent le coup d’être relevés.
Un hommage en service minimum
Plusieurs profs ont fait remarquer que pour comprendre cette rentrée, il fallait dézoomer quelque peu et rappeler que pendant les jours qui l’ont précédée, des négociations entre le ministre Blanquer et certains syndicats avaient permis d’obtenir un temps banalisé (sans cours) pour préparer l’hommage à Samuel Paty, échanger entre profs, pouvoir exprimer ce qu’elles et ils ont ressenti suite à l’assassinat de leur collègue, bref ne pas reprendre les cours comme si rien ne s’était passé. Après moult revirements, le ministre de l’Éducation nationale annonce finalement que les cours devront reprendre « normalement » et qu’en guise d’hommage, une simple minute de silence et la lecture de la « Lettre aux instituteurs » de Jean Jaurès étaient au menu de la rentrée. Ce qui a été perçu comme une énième marque de mépris de la part du ministre (s’ajoutant à l’impression d’être envoyé au front, au vu d’un protocole sanitaire réduit à son minimum) est mal passée, et certain·e·s ont dû menacer leur direction de faire grève pour maintenir le temps d’échanges prévu.
Mais que vient faire Jaurès dans cette galère?
La lettre de Jaurès, seul support pédagogique imposé pour cette séquence, a elle aussi été quasiment unanimement critiquée. Il faut dire que le ministère a choisi un texte qui était une version tronquée et falsifiée (pas mal, pour illustrer la liberté d’expression !) qui ne s’adressait pas aux élèves (mais aux instituteurs), gommait la critique de Jaurès envers l’évaluation permanente et l’omniprésence des notes, n’abordait pas les thèmes du jour, le tout sans élément de contexte. Les élèves rencontré·e·s n’ont souvent rien compris à cette lettre, au mieux elles et ils n’ont pas saisi le lien avec la mort de Samuel Paty…
Quant aux principales annonces du ministre de l’Éducation nationale, on a eu droit à une augmentation des heures d’enseignement moral et civique suivie d’une réforme du brevet des collèges insistant sur l’évaluation de l’engagement civique des élèves. On a hâte de voir le contenu ou la grille d’évaluation de cet engagement… surtout si on se souvient d’un sujet d’évaluation qui, en 2017, demandait aux enfants âgé·e·s de 14 ou 15 ans de rédiger un discours pour démontrer que les interventions militaires françaises incarnaient les valeurs de la République3. Aujourd’hui, le ministre Blanquer poursuit en annonçant que « le principe sera de valoriser l’engagement civique des élèves. Par exemple, quand ils s’engageront dans les Cadets de la République avec les policiers ou avec les gendarmes4 ».
Un hommage et des gardes à vue
Le ton était donné pour cette rentrée, le trio ministériel de Jean Castex, Gérald Darmanin et Jean-Michel Blanquer5 jouant une partition attendue et reçue avec délectation par les éditocrates pyromanes ; l’appel à être une communauté « unie et fière de ses valeurs » côtoyant la menace de sanctions pour chaque élève qui sortirait du rang pendant la minute de silence.
On aurait pu réduire l’appel à la délation à un exercice de com’ de la part d’un gouvernement en guerre (contre le virus, les terroristes, les islamogauchistes – liste non exhaustive), sauf qu’il a provoqué des effets réels avec près de 800 signalements comptabilisés, dont 121 considérés comme relevant de l’apologie du terrorisme.
Des enfants se sont donc retrouvé·e·s en garde à vue et leur domicile a été perquisitionné. On se rappelle notamment le cas de quatre enfants de CM2, âgés de 10 ans, à Albertville, qui ont passé 10 h en garde à vue après avoir vu débouler au petit matin des policiers cagoulés et armés de mitraillettes6.
Pour certains profs, cet appel à la délation n’a fait que rentrer par une oreille et sortir par l’autre. Collectivement, certaines équipes pédagogiques (professeurs et directions) se sont assurés que ce qui était dit dans la classe n’en sortirait pas. Le but de cet échange avec les élèves était de libérer une parole et on ne pouvait pas inviter les enfants à parler pour ensuite en glisser quelques mots à la direction, au procureur ou à la gendarmerie du coin, ou encore à une équipe « Valeur de la République7 ».
Ce dispositif de délation, perçu comme un piège tendu aux élèves, a également provoqué une peur, partagée chez les profs ou les élèves, que ce qui allait être dit puisse provoquer des suites policières. Les un·e·s et les autres se sont autocensuré·e·s, sont resté·e·s muet·te·s, voyant dans ce moment l’inverse d’un temps d’expression et de verbalisation. Plusieurs profs se sont inquiété·e·s de voir à quel point leurs élèves percevaient l’école non pas comme un espace de discussion et d’expression, mais comme un endroit risqué où il valait mieux la boucler même quand elles et ils étaient invité·e·s à s’« exprimer ».
Le bilan de cette séquence, avec 175 élèves exclu·e·s8, un sentiment de déconnexion totale entre le ministre de l’Éducation et sa « communauté éducative », cet hommage bâclé et ces perspectives morales et civiques réjouissantes, se fait dans un contexte où la laïcité a été fêtée le 9 décembre (en anniversaire à la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État) dans toutes les écoles. Jour où le gouvernement a choisi de démarrer l’adoption de son projet de loi contre le séparatisme, dans lequel l’islam politique est explicitement présenté comme le seul ennemi de la laïcité et des valeurs de la République. Pour y faire face, Macron veut « refaire aimer la République9 », notamment en luttant contre l’endoctrinement que subiraient pour lui les quelque 50 000 enfants qui suivent un enseignement à domicile. Il est aujourd’hui obligatoire à partir de 6 ans, mais les enfants bénéficieraient dès 3 ans de cet espace de libre expression qu’est l’école, pour être mieux unis et fières de leurs valeurs ?
Crédit photo : Collage. Photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0).
1. Collectif contre l’islamophobie en France, « Communiqué final ». En ligne : www.islamophobie.net/les-nombreuses-contre-verites-sur-le-ccif/
2. Le reportage audio « Hommage collatéral » tente quand même le coup avec une quinzaine d’entrevues. En ligne : audioblog.arteradio.com/blog/155545/hommage-collateral
3. Voir à ce sujet un colloque organisé par Survie et la LDH à l’EHESS. En ligne : survie.org/themes/militaire/article/video-colloque-l-armee-francaise-et-les-valeurs-de-la-republique-un-etat-des
4. AFP, « Blanquer annonce un renforcement de l’enseignement moral et civique à l’école ». En ligne : www.lepoint.fr/societe/blanquer-annonce-un-renforcement-de-l-enseignemen…
5. Respectivement Premier ministre, ministre de l’Intérieur et ministre de l’Éducation nationale.
6. Voir à ce sujet « Cas de force majeure – L’histoire d’Emira ». En ligne : blogs.mediapart.fr/158568/blog/111120/cas-de-force-majeure-lhistoire-demira
7. En voici la présentation officielle « Dans chaque académie, une équipe Valeurs de la République apporte aux équipes pédagogiques et éducatives une réponse concrète en cas d’atteinte au principe de laïcité. Elle les forme et aide les établissements à réagir de manière appropriée ». En ligne : www.education.gouv.fr/seminaire-national-des-coordonnateurs-des-equipes-…
8. Ministère de l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports, « Bilan des incidents survenus lors de l’hommage rendu à Samuel Paty ». En ligne : www.education.gouv.fr/bilan-des-incidents-survenus-lors-de-l-hommage-ren…
9. Ouest-France, « Imams formés en France, école dès 3 ans… Les points forts du discours de Macron sur le séparatisme ». En ligne : www.ouest-france.fr/politique/emmanuel-macron/formation-des-imams-ecole-…
par Rédaction | Mar 14, 2021 | International
Par Amal Benotman
Pour empêcher l’accès à son territoire aux migrant·e·s vénézuélien·ne·s à la suite d’une violente seconde vague de Covid-19, le Pérou a fermé puis militarisé sa frontière avec l’Équateur en janvier. Des dizaines de réfugié·e·s se retrouvent ainsi piégé·e·s dans l’attente d’une issue à leur situation.
À Huaquillas, ville effervescente située au sud de l’Équateur, à sa frontière avec le Pérou, le confinement a des allures qui le distinguent de ce qui le caractérise ailleurs dans le monde. Ne bénéficiant pas du privilège de pouvoir se confiner à la maison, des dizaines de migrant·e·s du Venezuela se retrouvent « enfermé·e·s dehors » dans les rues et les espaces publics de la cité commerçante.
Huaquillas a depuis des années l’habitude des flux démographiques et économiques qui transitent librement d’un côté à l’autre de la frontière. Mais ce mouvement de transit s’est considérablement réduit depuis le début de la pandémie de Covid-19 et une première fermeture de la frontière; puis s’est arrêté lorsque le Pérou, en proie à une forte deuxième vague, a décidé une seconde fermeture suivie d’une militarisation le 26 janvier de la partie ouest. Situé près de l’océan pacifique, ce côté de la frontière est en effet le principal point de passage pour les migrant·e·s et réfugié·e·s du Venezuela en route pour le Pérou, où elles et ils espèrent trouver du travail. Depuis une dizaine d’années, ce pays affiche en effet une croissance relativement soutenue et est devenu, à l’échelle de la région, une importante destination économique. Les migrant·e·s qui s’y établissent travaillent principalement dans le domaine informel qui représente plus de 70% du marché du travail.
Poussée par le besoin d’améliorer son sort et celui de ses enfants, María-Angel a elle aussi fait le choix du Pérou et a quitté sa ville de Barquisimeto au Venezuela le 23 janvier, pour entreprendre ce périple à pied avec sa fille de quatre ans et quatre compagnons.
« Jamais je n’aurais imaginé tant marcher un jour »i, confie la jeune femme de 24 ans à L’Esprit libre. « On avait les pieds enflés et on avait tout le temps faim. Parfois on nous offrait du pain et de l’eau, la nuit on dormait où on pouvait, en bordure de route ou dans la forêt. Jamais je n’oublierai cette expérience », relate-t-elle avec un sourire exténué.
Comme María-Angel, des centaines de milliers de citoyen·ne·s du Venezuela se voient contraint·e·s de chercher un avenir meilleur hors de leur pays, où une crise féroce fait rage. Reposant largement sur la rente pétrolière, l’économie du pays se trouve en effet minée depuis les chutes du cours du pétrole; d’abord celle de 2008-2009 puis celle de 2014. Par la suite, la monnaie nationale a subi une forte dévaluation et le quotidien des Vénézuélien·ne·s s’est vu dévasté par l’hyperinflation et une crise de l’accès aux services de base comme l’eau, l’électricité, internet et le transport public. La situation est en outre lourdement aggravée par le blocus économique et financier imposé depuis 2015 par les États-Unis et leurs alliés, qui a contribué encore davantage à l’asphyxie de la population.
Après avoir parcouru environ 3000 km à pied, María-Angel et ses compagnons ont dû interrompre leur exode à Huaquillas où ils sont arrivé·e·s le 18 février. « On a mis un peu moins d’un mois avant d’arriver ici. On n’a pas eu de problèmes pour passer les autres frontières. On savait que cette frontière-ci était fermée, mais on avait l’espoir de réussir à la passer par les trochas [petits sentiers], mais là aussi, il y a des militaires ». La jeune mère de famille survivait en vendant des avocats à Medellin, en Colombie, avant de devoir retourner au Venezuela lorsque la pandémie a privé les travailleurs et travailleuses journalières de leurs ressources. Elle précise que si la frontière n’est pas bientôt démilitarisée, elle restera peut-être en Équateur, même si elle dit ne pas être sûre de savoir quoi y faire. En attendant, c’est dans un campement improvisé sur l’une des places de la ville que la jeune femme s’est installée avec sa fille, ses camarades de voyage ainsi que des dizaines d’autres compagnons d’infortune, dans des conditions d’une grande précarité, subsistant grâce à la solidarité de la population et à l’aide alimentaire fournie par l’OIM (Organisation internationale pour les migrations).
Le Pérou, seconde destination des migrant·e·s vénézuélien·ne·s
Avec environ un million de personnes vénézuéliennes réfugiées sur son sol, le Pérou est leur deuxième pays d’accueil, après la Colombie. Les migrant·e·s y ont été initialement bien reçu·e·s, mais se sont de plus en plus retrouvé·e·s confronté·e·s aux problèmes économiques et à la xénophobie. À l’instar des autorités équatoriennes et de plusieurs autres pays de la région, les autorités péruviennes leur ont imposé la possession d’un passeport avec visa pour contenir les arrivées, une politique en vigueur depuis juin 2019. C’est dans ce contexte que dans la partie ouest de la frontière, de nombreux points de passages clandestins sont apparus.
Rosa, 43 ans, attend patiemment de pouvoir franchir la frontière. Elle dit avoir quitté le Venezuela parce qu’elle « voudrait pouvoir vivre décemment », ce qui n’est actuellement pas possible dans son pays. Rosa est partie du Venezuela le 9 février, et contrairement à María-Angel, elle a pu faire le voyage en bus et éviter ainsi « les dangers de l’entreprendre à pied », confie-t-elle à L’Esprit libre. La jeune femme raconte avoir commencé la traversée en marchant avec un groupe de plusieurs personnes, mais que face aux risques et à la difficulté, elle a finalement préféré piocher dans ses économies et voyager en bus. Elle se rappelle, émue, que dans le groupe avec lequel elle était partie à pied, une petite fille avait été écrasée par une voiture en Colombie.
Rosa avait déjà entrepris ce voyage une première fois. Enseignante au primaire de formation, elle vivait à Lima où elle avait réussi à trouver une situation stable et des documents en règle, avant de devoir retourner au Venezuela pour apporter de l’aide à sa mère malade et repartir de nouveau. Depuis son arrivée à Huaquillas, elle tente de survivre en vendant des caramelitos [bonbons] dans la rue, après avoir perdu toutes ses économies en tentant de passer par une trocha [petit sentier], et s’être fait escroquer par le passeur. Elle travaille aussi pour pouvoir s’offrir une chambre d’hôtel qui lui coûte un peu moins de 1,50 $ US la nuit, car là encore, elle ne souhaite pas dormir dehors. Rosa dit vouloir attendre un peu avant de retenter sa chance et de repasser au Pérou. « Pour l’instant, le passage est encore dangereux », déclare-t-elle, ajoutant que des groupes de migrant·e·s ont été exposé·e·s à des tirs de la part des militaires alors qu’elles et ils tentaient de passer la frontière.
À la suite de ces incidents, la directrice Amériques d’Amnesty International avait d’ailleurs dénoncé via un communiqué « l’usage des forces armées dans le domaine de la gestion des migrations » et rappelé que de telles opérations mettent en danger les droits humains de personnes vulnérables qui sont à la recherche légitime d’une protection internationale.
La militarisation : une réponse traditionnelle et historique
L’envoi des armées aux frontières a traditionnellement été une réponse des États de la région pour gérer ce qu’ils considèrent comme étant un problème, nous rappelle François Bignon, docteur en histoire à l’Université Rennes, dont les recherches portent sur les conflits frontaliers entre le Pérou et l’Équateur. « C’est une réponse profondément enracinée dans l’histoire de ces pays, et dans la construction même des États et nations latino-américaines. Du côté de l’armée péruvienne, il y a une prétention à se déclarer légitime comme le bras armé de l’État, et comme l’institution la plus apte à gérer toute situation qui implique la sécurité du pays », ajoute le spécialiste pour qui il s’agit d’une bataille avant tout médiatique et qui s’adresse surtout aux opinions nationales dans un contexte de xénophobie rampante au Pérou à l’égard des Vénézuélien·ne·s. En attestent d’ailleurs les commentairesii qui ont accompagné la publication de l’opération sur le réseau social Twitter de l’État-Major péruvien.
Dans ce contexte de crise sanitaire, économique et sociale, la région pourrait assister, selon M. Bignon, à une mainmise de plus en plus affirmée des armées qui en profitent pour réaffirmer un rôle qui leur était historiquement dévolu et qu’elles considèrent comme étant de leur ressort. Cela peut être interprété comme une dépendance au sentieriii; comme une manière traditionnelle de réagir. L’historien, qui entrevoit dans cette opération « beaucoup de parallèles avec des situations antérieures » sur la même frontière, affirme que face « à une nouvelle menace », ce sont les leviers qui ont fait leurs preuves dans le passé qui sont généralement réactivés.
À la suite de la militarisation de la frontière, plusieurs réfugié·e·s ont décidé de rester en Équateur pour y tenter leur chance, selon les représentant·e·s locaux de l’OIM rencontré·e·s par L’Esprit libre. D’autres ont choisi de remonter vers la Colombie où le gouvernement a annoncé le 8 février son intention de régulariser des milliers de réfugié·e·s; tandis que des dizaines d’autres, comme Rosa, ont toujours l’espoir de pouvoir traverser la frontière, et attendent dans des conditions de grande vulnérabilité et pour un temps encore indéterminé la première occasion de pouvoir le faire.
Révision : Any-Pier Dionne
i Traduction libre de l’espagnol au français.
ii Traduction du Tweet des forces armées péruviennes :Entérate más de las acciones que realiza las Fuerzas Armadas para impedir el ingreso de extranjeros al país ► Pour en savoir plus sur les mesures prises par les forces armées pour empêcher les étrangers d’entrer dans le pays.
Traduction de certains commentaires accomagnant le tweet : Excelente, las lacras venecas que no entren más delincuentes ► Excellent, que la racaille vénézuelienne et les délinquants restent [hors du Pérou].
Es justo y necesario. No debe ingresar ni un solo extranjero ilegal y delincuencial. Confiamos en las FFAA y en el orden que impondrá en la frontera► C’est juste et nécessaire. Pas un seul étranger illégal et criminel ne doit pouvoir entrer. Nous avons confiance dans nos forces armées et dans l’ordre qu’elles vont imposer à la frontière.
iii https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9pendance_au_sentier