« Yémen, la guerre oubliée » (1). « Yémen, la guerre occultée » (2). Voilà deux titres comme l’on en rencontre souvent aujourd’hui dans la presse, sans s’interroger pour autant sur le pourquoi de cette invisibilité médiatique. Plusieurs concepts permettent pourtant d’expliquer les disparités de la couverture de l’actualité internationale par les médias occidentaux.
La mort kilométrique en est un (3). Ce concept provenant de la loi de proximité, entré à l’école de journalisme il y a une quinzaine d’années, stipule que plus une actualité meurtrière se déroule près du public, plus son intérêt pour cette nouvelle augmente. Mais ce concept à lui seul ne suffit pas à expliquer pourquoi la couverture d’une seule région, le Moyen-Orient, est déséquilibrée. Pourquoi, par exemple, le Yémen reçoit moins que la Syrie? Pourquoi, à l’intérieur même de ces pays, certains enjeux sont mis en avant ou délaissés par nos médias? À force d’être une « guerre oubliée » à la une de nos journaux, la guerre au Yémen n’en est plus une. Néanmoins, que dire de la Libye, retombée dans l’anonymat après un pic d’attention de la communauté internationale début 2011? Pour expliquer ces disparités, nous nous intéresserons aux conditions de travail des journalistes dans ces territoires en guerre ou instables.
L’intérêt que le public québécois porte à la Syrie, au Yémen et à la Libye a grandement évolué ces six dernières années, comme l’illustre le nombre de recherches effectuées sur Google au sujet de ces trois États.
En Syrie, depuis l’ouverture du conflit courant datant de 2011, on dénombre 207 000 morts civiles (4), plus de six millions de déplacé·e·s internes (5), cinq millions de réfugié·e·s (6), et une fluctuation de l’attention publique. Aujourd’hui, la Syrie est le théâtre d’un conflit larvé, auquel prennent part des forces kurdes, des rebelles, des milices irakiennes, une armée syrienne, le Hezbollah, l’État islamique, le Hetech (ex-Front al-Nosra), et ce, sous les bombes françaises, américaines et russes. Au Québec, Google nous informe que c’est en août et septembre 2013, octobre et novembre 2015, et en avril 2017, que le public s’est le plus intéressé à la Syrie (7).
En Libye, les émeutes débutent en février 2011 et se propagent très rapidement à travers le pays. Benghazi, deuxième ville en importance au pays, tombe aux mains des insurgé·e·s le 21 février et devient le siège du Conseil national de transition (CNT), qui a pour rôle d’« exercer le pouvoir lâché par Kadhafi pour mettre en place la démocratie (8) ». Le 10 mars de la même année, la France reconnaît le CNT comme gouvernement officiel de la Libye et enclenche une intervention militaire aéronavale de l’ONU le 19 mars. Mouammar Kadhafi est capturé et tué par des rebelles à la fin octobre, et quelques jours après, le 23 octobre 2011, Moustapha Abdel Jalil, président du CNT, proclame la libération de la Libye et la fin de la guerre civile. Moustapha Abdel Jalil passe le relais après 10 mois, et succèdent au CNT un Congrès national général, une Chambre des représentants, et un parlement libyen. La Libye est un État failli, coupé en deux entre le gouvernement national de Fayez el-Sarraj basé à Tripoli et reconnu par l’ONU et le gouvernement de Tobrouk, soutenu par le général Haftar, contrôlant le sud et l’est du pays. Les tribus touaregs contrôlent une partie de l’ouest libyen, alors que des milices locales restent à la tête de poches de territoires. Une situation confuse et qui indiffère l’opinion publique. Après un premier pic d’attention en mars 2011, et un regain d’intérêt entre août et octobre de la même année, la Libye est oubliée des internautes québécois·es depuis maintenant 6 ans (9).
Au Yémen, l’actualité qui nous intéresse est plus récente. Le printemps arabe s’y manifeste début 2011 : une révolution déloge Ali Abdallah Saleh, alors président depuis 22 ans. Abd Rabbo Mansour Hadi est élu et lui succède ainsi, mais démissionne deux ans plus tard, alors que le mouvement chiite houthiste envahit le palais présidentiel. En mars 2015, l’Arabie saoudite constitue une coalition sunnite et entame le bombardement de positions tenues par les rebelles houthis et leurs allié·e·s pro-Saleh. Le Yémen est aujourd’hui divisé en trois, l’ouest étant aux mains des Houthis et des pro-Saleh, le reste sous contrôle des forces loyales pro-Hadi, mis à part un large corridor sous la mainmise d’Al-Qaïda dans le Centre-Est, allant de la frontière saoudienne au Golfe d’Aden (10). État failli, le Yémen? Il en prendrait le chemin (11). Google, toujours, nous fait savoir que les Québécois·es ont connu deux pics d’intérêt pour le Yémen : en février 2011, et entre janvier et mars 2015 (12).
Pour ce qui est de l’attention publique, nous nous exprimons en termes relatifs, car la Syrie monopolise l’attention depuis novembre 2011, faisant de manière continue l’objet de plus de recherches Google que la Libye ou le Yémen (13).
Un coup d’œil au nombre d’articles publiés au Québec sur ces sujets laisse paraître que les médias écrits semblent suivre ces tendances (14). Notre base de données (Factiva) n’incluant pas tous les titres québécois, les chiffres à suivre ne servent qu’à donner un ordre de grandeur. Entre le 1er janvier 2011 et le 1er septembre dernier, 1800 articles mentionnant la Syrie sont dénombrés, avec deux légers pics pour les périodes 2012-2013 et 2015-2016; 697 pour la Libye avec 356 articles en 2011 et moins de 100 par année depuis; 231 pour le Yémen avec deux pics, en 2011 et 2017. À attention publique inégale donc, couverture médiatique inégale. Et l’on pourrait toujours descendre d’échelle, à l’intérieur de chacun de ces pays, et trouver des situations faisant l’objet de traitements médiatiques inéquitables.
Avant de s’attaquer aux questions qui nous intéressent, évacuons celles que nous ne pourrons pas traiter ici. Quels facteurs amènent l’opinion publique ou la presse à s’intéresser à un sujet? Qui de l’opinion publique ou de la presse influence l’autre?
Une explication que nous ne pourrons pas développer est celle des intérêts étatiques, par exemple. Le Yémen recevrait ainsi moins d’attention médiatique car ce ne serait pas dans l’intérêt de la Grande-Bretagne, de la France ou de l’Allemagne. Ces États vendent à l’Arabie saoudite des armes pour mener son effort de guerre au Yémen. Ils préfèrent donc voir dans les journaux les défaites de l’État islamique en Irak plutôt que le désastre humanitaire yéménite (15).
Cette thèse géopolitique est intéressante, mais reste trop distante de la réalité du terrain, soit la réalité économique du journalisme. C’est sur cet aspect que nous allons nous focaliser. Observer les coulisses du métier de reporter et des pratiques des médias occidentaux dans ces zones instables du Moyen-Orient nous permet de mieux comprendre quel accès, direct ou indirect, ont nos médias à ces territoires. Ainsi, nous pouvons mettre en contexte l’état de la couverture internationale de la région dans nos médias, et nous interroger sur ses évolutions à venir.
Réalité du terrain, risques et dangers
La mort de deux reporters français et de leur « fixeur » (16) syrien en juillet dernier, à la suite d’un reportage en Irak, à Mossoul, rappelle à la profession journalistique les dangers de s’aventurer en zone de conflit. Le statut de journaliste ne protège pas. On y exerce son métier dans un état de vigilance constante, puisqu’on peut être pris·e pour cible comme le serait un·e combattant·e (17). Reporters sans frontières rappelle que 26 journalistes ont été tué·e·s en Irak depuis 2014, que « 80 journalistes sont tué[·e·]s chaque année dans l’exercice de leur fonction », que « certain[·e·]s sont sciemment visé[·e·]s (18) ». Agnès Gruda, dans une chronique pour La Presse, rappelle qu’avec les réseaux sociaux, les États et groupes non étatiques ont les moyens de passer outre les médias traditionnels pour se faire entendre, mais « peuvent utiliser les journalistes capturé[·e·]s sur le terrain pour semer la terreur » ou peuvent simplement « les faire taire » (19).
La ou le journaliste, journaliste étranger ou étrangère, correspondant·e ou envoyé·e spécial·e, a ici valeur en tant qu’otage. La journaliste étrangère ou le journaliste étranger, car un·e journaliste local·e n’aura peut-être pas un État susceptible de payer sa rançon et d’entreprendre de la ou le libérer. Cela peut dissuader des rédactions étrangères d’engager des journalistes locales ou locaux.
Finis les jours où « un signe « presse » blasonné sur un gilet pare-balles dissuadait les balles ciblées », quand « Talibans et Hezbollah n’aimaient peut-être pas les journalistes [occidentales et] occidentaux, mais leur donnaient tout de même des entrevues et organisaient des conférences de presse », écrit Alexis Sobel Fitts dans le Columbia Journalism Review (20). Pour ces groupes, « garder les journalistes en sécurité était crucial pour s’assurer qu’[elles et] ils continuent à venir ». Aujourd’hui, ils ne dépendent plus des médias pour leurs communications.
L’équation a donc changé, comme le confirme le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), qui a, en avril passé, publié un texte de Rukmini Callimachi au titre explicite : « Être une cible (21) ». ll y raconte son quotidien de journaliste en Afrique de l’Ouest et au Moyen-Orient, lequel est devenu de plus en plus difficile et dangereux, année après année.
Voilà une première barrière à l’information : la mort, le risque, la peur qui sauvera la vie des journalistes mais les dissuadera d’aller plus loin.
Contexte économique et précarité
La parution d’un texte écrit en juillet 2013 par Francesca Borri, une pigiste italienne travaillant en Syrie, provoque un tollé international. Elle y décrit un quotidien à tenter le sort pour des articles rémunérés 70 $ la pièce, dans un contexte de compétition entre journalistes indépendant·e·s, pour être la première ou le premier sur place, pour être la ou le plus proche du danger et des combats.
La mort du journaliste américain James Foley, en août 2014, relance les débats et résulte en un changement d’attitudes et de pratiques. Comme en fait état Marc Laurendeau dans son essai Le journalisme international en bouleversement (22), « quelques semaines avant son enlèvement en Syrie, James Foley expliquait en entrevue au magazine Newsweek les règles du journalisme très compétitif qu’il pratiquait : « Vas-y plus tôt, reste plus longtemps, va plus proche »(Go in sooner, stay longer, go closer) », qui aurait remplacé le « Sois rapide, sois le premier, fais le bien » (Get it fast, get it first, get it right) de Walter Cronkite, célèbre journaliste qui s’est fait connaître, notamment, en dévoilant les réalités de la guerre du Vietnam.
Lois du marché et précarité économique poussent le ou la pigiste à prendre des risques, à ne pas s’acheter d’assurance ou à emprunter les transports en commun. Ainsi, explique Marc Laurendeau, James Foley, « pour des raisons financières[,] en était venu à tourner les coins ronds (23) ». Enlevé en Syrie en novembre 2012, sa mort est confirmée le 19 août 2014 lorsque l’État islamique publie une vidéo montrant son corps décapité. GlobalPost, le site d’information internationale pour lequel travaillait James Foley, a depuis remplacé en partie ses pigistes par 13 postes de correspondant·e·s. D’autres journaux n’achètent que des articles écrits par des pigistes doté·e·s d’une assurance, ou n’achètent tout simplement plus d’articles provenant de Syrie.
Sans moyen d’avoir un·e correspondant·e sur place, ou d’assurer la sécurité d’un·e envoyé·e spécial·e ou journaliste indépendant·e, de grands journaux d’informations, comme La Presse, s’en remettent à la couverture du Moyen-Orient et de la Libye que font les agences de presse. Ainsi, la quasi-totalité des articles de la rubrique Moyen-Orient du quotidien sont rédigés par Agence France-Presse ou Associated Press (24).
Possible imbroglio moral
Quand il est difficile pour des médias occidentaux d’accéder à ces zones de conflits, il leur devient encore plus difficile de réaliser une couverture équitable de la situation. Entre zone gouvernementale ou d’opposition, l’équilibre est dur à maintenir, et pose de complexes problèmes moraux. La zone d’opposition syrienne, très dangereuse, on l’a vu, est notamment délaissée par les médias télévisuels français depuis 2013. Un média dépend alors du régime, celui de Bachar el-Assad ici, pour lui ouvrir ses portes. Des portes qui ne s’ouvrent qu’à certains, de manière apparemment aléatoire, mais dépendant souvent des positions du ou de la journaliste vis-à-vis du conflit syrien, et d’une actualité que le régime voudrait taire ou rendre publique. Comment alors ne pas servir d’outil de communication au régime? Comment faire lorsqu’on couvre un conflit sous la protection de forces armées prenant part au combat, qu’elles soient kurdes, russes ou syriennes?
Il faut toujours remettre l’image, l’information, dans son contexte. Pour que le public comprenne que la ou le journaliste évolue parfois dans un environnement contrôlé par une entité politique, sous la contrainte. Ainsi, chaque article, chaque reportage, doit être accompagné d’un contour, un paratexte, qui le contextualise et permet au public d’en faire un jugement indépendant. Ici, la transparence est de mise.
Un·e journaliste, de plus, ne pourra peut-être pas couvrir les différents partis engagés. À Damas, tout·e journaliste s’étant rendu·e en « territoire terroriste », tel que sont dénommés par le régime les territoires rebelles, est persona non grata en zone gouvernementale, explique Omar Ouahmane, correspondant de Radio France à Beyrouth (25). La ou le journaliste risque alors de se retrouver coincé·e entre deux camps menant une « guerre de propagande », comme l’affirme Georges Malbrunot, grand reporter au Figaro. Une affirmation qu’appuie Benoît Huet, dans sa tribune « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », parue en septembre 2015 dans Libération : « Cette guerre est aussi une guerre de l’information et son issue dépend de la lecture qu’en font les puissances régionales et les démocraties d’opinions occidentales (26). »
Une guerre à laquelle un média indépendant peut être accusé de prendre part. Georges Malbrunot a, en septembre 2013, pu s’entretenir avec Bachar el-Assad à Damas, pour une entrevue retranscrite dans les pages du Figaro (27). El-Assad y mettait en garde la France, évoquant des « répercussions, négatives bien entendu, sur les intérêts de la France » tant que celle-ci restera « hostile » au régime. François Hollande, président de la République, avait répondu en critiquant le Figaro pour avoir donné la parole à un autocrate (28).
Jean-Pierre Perrin, grand reporter à Libération, sur la liste noire à Damas, rappelle que la couverture d’une actualité, d’un groupe ou d’une cause, n’est pas égale à un soutien. Omar Ouahmane, lui, remarque que si l’on ne parlait qu’à des gens « fréquentables », il ne resterait plus grand monde. « Il faut aller voir et aller voir en face », affirme Claude Guibale, grande reporter à France Inter et auteure d’Islamistan, ouvrage-enquête sur les multiples « visages du radicalisme ». Il faut chercher à comprendre l’« incompréhensible », aller partout, interroger tous et toutes (29).
Des nouvelles formes de journalisme international
Marc Laurendeau nous explique que le New York Times et le Washington Post ont contourné les problématiques que sont les difficultés d’accéder au terrain et les risques de récupération politique. Ces journaux ont recours à un nouveau type de journalisme international : Un journalisme à distance, effectué depuis les États-Unis, et qui se nourrit de YouTube, des réseaux sociaux, d’Internet, pour rendre compte d’une actualité à l’autre bout du monde. C’était le cas du blogue Open Source hébergé par le New York Times et animé par le journaliste Robert Mackey. Aujourd’hui, France 24 s’essaye avec Les Observateurs à ce type de journalisme participatif, en couvrant « l’actualité internationale au travers des témoignages directs d’ »Observateurs » [et d’observatrices], c’est-à-dire de [celles et] ceux qui sont au cœur des événements ». Quatre versions des Observateurs existent par ailleurs en ligne, en français, anglais, persan, et arabe (30).
Ce sont ainsi de nouvelles méthodes qui voient le jour, le ou la journaliste occidental·e s’appuyant sur des sources primaires qu’il ou elle collecte par le biais d’internet.
Pour se défaire du dilemme d’un reportage accompagné par les forces armées, s’accommoder de la réalité de zones dangereuses et difficilement accessibles, et réaliser une couverture du Moyen-Orient plus équilibrée, la solution reste encore de se déposséder de l’actualité internationale. Il s’agit, pour les journalistes occidentaux et occidentales, d’entrer dans une vraie relation de collaboration avec des journalistes et des sources locales. Non pas une relation de dépendance, comme peut en être accusé l’AFP vis-à-vis de l’Observatoire syrien des droits de l’homme, basé à Londres, mais une relation constructive, qui va au-delà de la collecte d’information en ligne.
De larges réseaux Skype se sont par exemple développés, mettant en contact des personnes de la région avec des journalistes à l’étranger. En Syrie, Hwaida Saad, journaliste libanaise travaillant au bureau de Beyrouth du New York Times, est en contact quotidien avec des centaines de combattant·e·s, rebelles, activistes, fonctionnaires, et soldat·e·s syrien·ne·s (31). De son côté, Marine Pradel, journaliste indépendante basée à Beyrouth, explique que la BBC, elle, a recours à un « réseau de stringers (des caméramans [pigistes] syrien[·ne·]s) à qui elle achète de la vidéo (32) ». Ceci avec précaution néanmoins, car ces pigistes sont autant des « médias activistes », souvent engagé·e·s dans l’opposition, que des journalistes indépendant·e·s. C’est pourquoi l’Agence France-Presse « forme depuis début 2013 des journalistes syrien[·ne·]s aux standards d’objectivité et de déontologie », continue Marine Pradel. « Ces journalistes sont aujourd’hui pigistes de l’AFP et font remonter l’information depuis toutes les provinces syriennes, qu’elles soient contrôlées par le régime ou par l’opposition. »
Il faut rester sur ses gardes face à une vision des choses selon laquelle la ou le journaliste étranger·ère inculque aux journalistes locaux·ales les pratiques du journalisme professionnel. C’est vrai, comme l’écrit Benoît Huet, que « le défi est immense, car le journalisme est un métier, et il est essentiel que [celles et] ceux qui rapportent l’information depuis le terrain soient sensibilisé[·e·]s aux enjeux de la déontologie journalistique, à la protection des sources, et à la nécessité de présenter ce qui relève de l’opinion et du fait (33) ». Dans un pays sous dictature comme la Syrie, après des décennies de répression des libertés individuelles, il y a une nouvelle culture journalistique à bâtir. En 2010, la Syrie était classée 173e sur 178 pays au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (34).
Nouveaux journalismes citoyens
Toutefois, ces journalistes citoyen·ne·s rapportent autant, si ce n’est avant tout, l’information pour un public syrien qu’international. Personne ne peut leur imposer une vision du journalisme. Ni poser sur ces efforts de renouveau médiatique un regard trop occidentaliste. La relation entre média occidental et journalisme citoyen syrien doit être horizontale, non verticale. Une collaboration équitable peut rééquilibrer la couverture de la région par la presse internationale. En Syrie, par exemple, une bien trop grande importance est accordée à l’État islamique par rapport au Hetech (ex-Front al-Nostra). Par contre, elle n’évacue en rien le danger pour le ou la journaliste local·e, qu’elle ou qu’il soit professionnel·le ou citoyen·ne. Si la ou le journaliste local·e peut se passer de fixeur ou de fixeuse et passer plus inaperçu·e, être plus difficile à identifier que la ou le journaliste étranger·ère, elle ou il encourt sûrement encore plus de risques. Elle ou il est déjà chez soi et n’a nulle part où fuir, et son gouvernement ne l’aidera d’aucune manière.
L’État islamique, rapporte Marine Pradel, mettait en scène, en juin 2016, l’exécution de « cinq journalistes citoyen[·ne·]s basé[·e·]s à Deir ez-Zor (35) » dans l’est de la Syrie. Une vidéo, intitulée « Inspirations de Satan », montre deux de ces journalistes, Sami Joudat Rabah et Mustafa Hassa, se faire tuer par leurs instruments de travail, un ordinateur et une caméra, sur lesquels sont fixés deux bombes, qui explosent et les tuent. « Faire mourir les journalistes par et pour leur activité journalistique : le message est clair », écrit Marine Pradel.
Ces journalistes travaillent comme sources tant pour des médias syriens en exil, à la frontière turque, que pour des associations et des médias internationaux. Elles et ils, explique Benoît Huet, « font vivre le conflit de l’intérieur avec des textes mais aussi des photographies, des enregistrements sonores, et des vidéos, présentant une palette diversifiée de points de vue (36) ».
Toutefois, alors que le journalisme citoyen fait aujourd’hui parler, la remise en question du cybermilitantisme, une pratique très médiatisée durant le printemps arabe, nous appelle à la précaution. La « révolution 2.0 », ou l’important rôle attribué aux réseaux sociaux dans l’effort révolutionnaire, ne convainc pas tout le monde. Mathilde Rouxel, dans un article sur le site Les clés du Moyen-Orient, l’apparente « à un recodage de la mémoire, à une réécriture de l’histoire qui correspond à une vision et une perception très occidentale du monde arabe (38) ». L’idée qu’on se fait du rôle de la presse dans une démocratie occidentale n’est probablement pas la même au Moyen-Orient. Il est ainsi délicat de qualifier ces nouvelles formes de journalisme citoyen, précaire et en évolution.
Dans ce contexte instable, les nombreuses webradios citoyennes qui apparaissent en Syrie font couler beaucoup d’encre dans les cercles universitaires européens. Enrico De Angelis, chercheur au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales du Caire, étudie les médias et leur évolution dans le monde arabe. Il explique que ces webradios résultent de la professionnalisation d’un journalisme citoyen qui a brusquement vu le jour en 2011. À leur propos, il écrit : « Presque tous ces projets se positionnent dans le cadre d’une réflexion critique vis-à-vis de la révolution dans son ensemble et du rôle qu’y ont joué les médias (39). » Ils naissent d’une volonté de se réapproprier l’information, sans le biais que lui impriment les médias du régime et de l’opposition.
En adoptant une approche professionnelle, ces webradios refusent de prendre part à la « guerre de l’information et de la désinformation » que se livrent les médias officiels et d’opposition, selon Soazig Dollet, responsable du bureau Maghreb et Moyen-Orient de Reporters sans frontières (40). Ces initiatives tentent de fournir une source d’information neutre et crédible, pour un public local comme international, car on l’a vu, les médias occidentaux reposent de plus en plus souvent sur des sources locales et indépendantes.
Ainsi, De Angelis trouve à ces webradios « les mêmes convictions quant à la nécessité de réformer de façon radicale les méthodes et le travail du journalisme local (41) ». Ces nouveaux réseaux de journalisme citoyen diffèrent de ceux ayant vu le jour au début du printemps arabe. Ces derniers cherchaient à mobiliser la population et à alerter la communauté internationale. « La nouvelle génération s’identifie à une mission plus traditionnelle de la presse : fournir un espace de discussion où il est possible de confronter différentes opinions et de raconter les faits en s’efforçant d’être impartial[·e] (42) ». Ce retour à un journalisme de proximité s’explique, selon Enrico De Angelis, par une société désorganisée, sans point de repère, ne pouvant se fier totalement au journalisme citoyen ni aux médias traditionnels. Il s’agit de reconstruire un journalisme sérieux et de confiance, en ne s’autorisant que quelques compromis en fonction de conditions difficiles.
Ces propos font écho à ceux de Benoît Huet, qui affirme que « la naissance de médias syriens non partisans, et attachés à présenter une pluralité de points de vue, pourrait être le socle du débat politique, et de la société qui construira sur les ruines de la guerre (43) ». Une conclusion qui vaut tout autant pour la Libye et le Yémen. Cet article s’est attardé plus longuement sur le cas de la Syrie, dont les nouveaux médias citoyens retiennent aujourd’hui l’attention. Il n’aura donc pas échappé à cette tendance qu’il dénonce, celle qu’ont les journalistes étrangers·ères à se focaliser sur une actualité en particulier, en offrant de la situation une représentation déséquilibrée.
Percer les invisibilités médiatiques revient tant aux médias qu’aux lecteurs·trices. Dans le cas du Moyen-Orient, les médias doivent apprendre à travailler avec des médias locaux en évolution, aux pratiques qui différent des leurs. Les lecteurs·trices doivent s’attacher à se composer une représentation équilibrée de la région, se détachant d’une actualité trop volatile.
Syrian Network for Human Rights (SNHR), « 207,000 Civilians Have Been Killed Including 24,000 Children and 23,000 Females; 94% of the Victims were Killed by the Syrian-Iranian-Russian Alliance », SNHR, 18 mars 2017, http://sn4hr.org/blog/2017/03/18/35726/, consulté le 7 juillet 2017.
Factiva, base de données d’articles de presse, nombre d’articles publiés au Québec dans la catégorie « Informations politiques et générales » contenant les mots-clés « Syrie », « Libye » et « Yémen ». https://global.factiva.com/, consulté le 4 septembre 2017.
Un·e « fixeur·euse », souvent un·e journaliste local·e, sert d’intermédiaire au journaliste étranger ou à la journaliste étrangère sur place. Elle ou il peut faire office d’« interprète, guide, ou aide camp » (Wikipédia) et présente le ou la journaliste à de possibles sources.
Marc Laurendeau, « Le journalisme international en bouleversement », dans Les Journalistes pour la survie du Journalisme, éditions Québec Amérique, 2015, p.27.
Que ce soit en Europe ou en Amérique, la diversité et le pluralisme semblent poser des défis majeurs aux démocraties libérales actuelles. Mais la diversité est-elle un problème en soi, ou la rend-on problématique en raison du regard que nous posons sur elle? C’est à ces enjeux et ces tensions que s’attaque un nouvel ouvrage intitulé Les défis du pluralisme, publié aux Presses de l’Université de Montréal.
Saaz Taher, d’origine suisse, avait à peine mis les pieds au Québec que le gouvernement de Pauline Marois présentait son projet de Charte des valeurs québécoises, lequel visait la réaffirmation de la laïcité de l’État québécois, à travers notamment l’interdiction du port de certains signes religieux. Étonnée de constater que ces questions, à la mode en Europe, trouvaient également écho au Québec, l’étudiante au doctorat en science politique a entrepris d’organiser, avec sa collègue Daniela Heimpel, une série de conférences sur le traitement de la diversité par le monde politique actuel, et ce, à travers l’ensemble des démocraties libérales.
Cet espace de rencontre entre spécialistes de diverses disciplines académiques s’est avéré inspirant, puisque l’initiative a donné lieu, trois ans plus tard, à cet ouvrage collectif qui vient tout juste de paraître aux Presses de l’Université de Montréal.
« La problématique centrale de l’ouvrage est vraiment de savoir comment traduire le fait pluraliste en politique. En d’autres termes, comment et par quels moyens les démocraties peuvent répondre à la construction de la diversité comme un problème », résume Mme Taheri, dont la thèse porte sur le discours autour de l’interdiction de la burqa en Suisse et au Québec, tandis que sa collègue planche sur la question de l’éducation à la citoyenneté européenne et à ses politiques.
Mais le concept de diversité au cœur de l’ouvrage ne concerne pas que des enjeux liés aux réalités migratoires : le mot est pris au sens large, unissant sous un même thème les différentes formes de diversité, qu’elle soit sexuelle, ethnique, de genre, etc. « Nous voulions nous assurer de bien saisir de quelle façon nous comprenons le pluralisme et comment certains défis sont co-constitués. Les enjeux sont souvent indissociables. Il arrive parfois qu’une forme de diversité et sa défense soient instrumentalisées contre une autre forme de diversité », dit Mme Taher.
L’ouvrage, divisé en deux parties, aborde des thèmes tels que la diversité ethnoculturelle, la laïcité, le féminisme, la citoyenneté, les politiques de la représentation, et ce sur plusieurs continents. Dans la première partie, l’ouvrage décortique les mécanismes d’altérisation, soit la manière dont on érige une barrière entre soi et l’Autre, dans le but de comprendre les phénomènes à l’œuvre dans les sociétés où des tensions se créent entre individus et groupes différents. Dans la deuxième partie, les différents articles présentent des analyses et des pistes de solutions, pour comprendre les effets qu’ont les discours dominants et les politiques du pluralisme sur les luttes actuelles des communautés marginales à différents endroits dans le monde.
« On ne s’intéresse pas seulement à comment l’altérisation et l’exclusion se font, mais également à comment les différentes formes de pluralité sont vues comme mettant en danger la culture majoritaire. Dans un deuxième temps, [nous observons] de quelle manière les démocraties devraient accommoder le pluralisme dans des politiques », affirme la co-directrice de la publication.
Bien que les auteurs et autrices des articles soient issu·e·s de disciplines et de lieux géographiques divers, tous et toutes en arrivent au même constat : les discours dominants actuels présentent la pluralité comme un problème, et la solution proposée par le monde politique réside dans une meilleure « intégration » des personnes « différentes ». Mais dans cette approche réside un danger, affirme Mme Taher, soit d’oublier le pouvoir exercé par la communauté dominante.
« On conçoit l’intégration comme quelque chose qui est à sens unique : la personne immigrante arrive et doit s’adapter. Mais peut-être que là, déjà, il y a un problème : comment voir l’intégration comme un processus à double sens? La personne immigrante fait l’effort de s’intégrer mais la société d’accueil lui donne non seulement les moyens mais également lui permet de participer à définir elle aussi les normes, les valeurs de la culture majoritaire », explique-t-elle en guise d’exemple.
L’initiative a donné lieu à un autre constat de la part de Mme Taher : celui de la nécessité, pour les sociétés libérales, de reconnaître les termes que sont le racisme, l’islamophobie, le sexisme, l’homophobie, etc. « Il va falloir mettre de l’avant ces termes, les présenter pour qu’on parte du même constat. Il va falloir reconnaître le racisme et reconnaître que notre système produit des inégalités, des oppressions multiples à plusieurs niveaux, et donc que [la diversité comme problème] est un construit des personnes privilégiées. Il faut que le constat académique et politique soit celui-là, parce que si on ne part pas de ce constat, ça va donner un discours de sourds, et on ne pourra pas s’entendre, ni se comprendre », martèle la candidate au doctorat, faisant un clin d’œil à la Commission sur la discrimination systémique et le racisme qui a finalement été abandonnée par le gouvernement Couillard, après plusieurs mois de débats en 2017.
Saaz Taher et Daniela Heimpel, qui ont travaillé bénévolement à la coordination de cet ouvrage en parallèle à leur travail de chercheuses, font remarquer l’importance d’ouvrir des espaces de dialogue comme celui-ci, alors que des partis d’extrême-droite, pour qui la pluralité est une menace à la soi-disant uniformité de la société dominante, semblent gagner en popularité à différents endroits en Europe et en Amérique.
Notice bibliographique de l’ouvrage en question :
Saaz Taher et Daniela Heimpel (dir.) (2018). Les défis du pluralisme, Collection « Pluralismes », Les Presses de l’Université de Montréal, 304 p.
i Entrevue téléphonique réalisée par Catherine Paquette le 6 novembre 2018.
Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord
Les prisons américaines, de la Californie à New York, en passant par le Texas et la Floride, viennent de vivre la plus grosse grève de détenu·e·s de leur histoire. Du 21 août au 9 septembre 2018, les prisonniers ont déclenché, de façon concertée et pacifique, des arrêts de travail, des sit-in, des grèves de la faim et d’autres moyens de pression dans le but de bloquer le bon fonctionnement du système carcéral américain.
S’il est impossible de calculer le nombre exact de prisonniers qui ont fait grève en raison de la répression et de la culture du secret qui règnent dans ce milieu, les médias ont rapporté que 34 prisons dans 17 États avaient été affectées par la grève, qui s’est étendue jusqu’en Nouvelle-Écosse. Le mouvement a reçu plusieurs appuis sur la scène internationale et des actions de solidarité de la part de prisonniers se sont tenues en Allemagne, en Grèce et en Palestine.
Les dates retenues pour le débrayage ne sont pas anodines. La grève a débuté le jour anniversaire de l’assassinat, en 1971, de l’activiste bien connu George Jackson dans la cour de la prison de San Quentin en Californie. Et elle a pris fin le jour anniversaire de la fin de l’émeute que sa mort avait déclenchée à la prison d’Attica, dans l’État de New York.
Une figure importante
Membre des Black Panthers, Jackson, prisonnier autodidacte, s’est battu pour mettre fin aux barrières raciales et sociales derrière les murs et pour unifier leurs populations disparates. Lors de l’émeute d’Attica provoquée par sa mort, 29 détenus et 9 gardiens de prison ont été tués. Le soulèvement a été l’occasion pour les prisonniers de révéler à l’Amérique leurs conditions de détention inhumaines et de réclamer des droits civils et politiques.
George Jackson est devenu l’icône du Jailhouse Lawyers Speak (JLS), le groupe derrière le récent appel à la grève générale. Dans la lignée du travail de Jackson, JLS a réuni autour de revendications communes diverses factions des populations carcérales des prisons fédérales et locales, de même que celles des centres d’immigration. Le groupe s’est d’abord constitué à partir d’un réseau de prisonniers devenus de véritables experts légaux du système carcéral, partageant leurs savoirs avec leurs codétenu·e·s, les formant sur leurs droits constitutionnels et leur donnant accès à différentes ressources juridiques. Au cours des dernières années, le travail de JLS a gagné en visibilité et le groupe s’est efforcé de coordonner ses efforts avec des appuis obtenus à l’extérieur de la prison.
« Nous avons appris au cours des ans que la solution ne peut pas venir seulement des luttes devant les tribunaux », explique Tony, un membre de JLS qui a été incarcéré pendant 15 ans. « Des formes d’action directe impliquant le monde extérieur et réclamant des changements dans le système de justice criminelle sont essentielles. C’est pourquoi nous nous sommes organisés à l’échelle nationale à travers Jailhouse Lawyers Speak. »
C’est ainsi que 10 revendications concernant les enjeux les plus urgents ont été élaborées par les prisonniers de tous les États. Celles-ci touchent tour à tour le travail forcé et l’esclavage, l’accès aux libérations conditionnelles et aux programmes de réhabilitation, la discrimination raciale dans les pratiques de détermination de la peine et le droit de vote.
De l’esclavage en prison ?
La revendication majeure de la grève de 2018 est la demande de mettre fin à l’esclavage carcéral (prison slavery). « L’esclavage des prisonniers est légal selon le 13e amendement de la Constitution américaine, qui abolit l’esclavage et la servitude, sauf à l’égard des criminels », rappelle Tony. Selon l’ancien détenu, le 13e amendement rend possibles des conditions de détention qui s’apparentent à l’esclavage partout aux États-Unis.
Les prisonnières et prisonniers travaillent dans différents secteurs (textile, biens mobiliers, électronique, recyclage), souvent en sous-traitance pour des entreprises comme McDonald’s, Sprint, Starbucks, Victoria’s Secret, Chevron et plusieurs autres, en étant payé·e·s moins de 2 $ par jour. Il n’existe aucun salaire minimum pour le travail effectué en prison ; certains États ne versent carrément aucune rémunération. Les détenu·e·s sont forcé·e·s de travailler de longues heures, durant lesquelles les normes de sécurité sont pratiquement inexistantes. Il n’y a généralement aucune indemnisation prévue dans le cas d’un accident de travail.
« De manière générale, les détenu·e·s sont de simples marchandises dans cette économie de l’esclavage carcéral. Ils ont seulement besoin de votre corps. C’est ce corps, cette force de travail qui compte plus que tout autre chose », dit Tony.
JLS exige également la fin des pratiques judiciaires racistes et classistes. La surjudiciarisation est un réel problème dans le système de justice américain qui fait en sorte que des individus sont condamnés pour des crimes plus graves que ceux qu’ils ont commis. Les hommes noirs américains, qui sont souvent issus de milieux pauvres, sont les plus représentés dans les prisons américaines. Il y a plus de 2,3 millions d’hommes noirs
derrière les barreaux, sur une population totale de 6,8 millions de détenu·e·s ; ils représentent ainsi 34 % des prisonniers, alors qu’ils ne forment que 12 % de la population totale des États-Unis. Ces chiffres, selon Tony, illustrent la perpétuation de l’esclavagisme à travers le système carcéral moderne.
Poursuivre la lutte
« La grève a placé le sujet dans le débat public. Elle a fait en sorte qu’une réforme de la justice criminelle est devenue un sujet de première importance dans le discours de plusieurs politicien·ne·s. Elle a changé la façon dont le grand public conçoit les prisonniers et prisonnières – d’animaux qu’il faudrait contrôler à des personnes qui sont en demande de ressources pour se réhabiliter. Elle a également accru le sentiment de solidarité parmi les détenu·e·s », explique Amani Sawari, porte-parole du mouvement de grève.
À la suite de la grève, JLS a rendu possible l’union de plus de 400 groupes pour former la coalition Millions for Prisonners’ Human Rights (« Des millions pour les droits humains des détenu·e·s »), menée par des prisonnières et prisonniers dont l’objectif, à terme, est de faire aboutir toutes les revendications des personnes incarcérées.
« Nous avons été violemment réprimé·e·s tout au long de la grève, dit Tony. Nous avons entendu des histoires de prisonnières et prisonniers battus, placés en isolement, transférés dans une autre prison. Les autorités ont utilisé tout un tas d’actions répressives. Pourtant, il faut continuer de croire à un système qui est différent de celui que nous avons aujourd’hui, un système carcéral qui ne fait pas des prisons des entrepôts pour êtres humains. »
* L’article a été traduit de l’anglais par Lucie Lemonde et Marc-Olivier Vallée.
Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent Se Lève.
L’ambiance politique en France semble souffrir d’un malaise que rien ne réussit à soigner. L’élection d’Emmanuel Macron avait pourtant permis d’envisager un soulagement des antagonismes du pays, par le biais d’un renouvellement du personnel politique réuni autour d’un projet libéral abolissant le clivage toujours plus réduit entre le PS et Les Républicains. Mais après un été qui a signé la fin de son état de grâce, le Président de la République lui-même avouait lors d’une interview qu’il « n’avait pas réussi à réconcilier le peuple Français avec ses dirigeants ». Trois jours plus tard, ce diagnostic lui était confirmé par l’irruption sur la scène politique des gilets jaunes.
Si les gilets jaunes ont été originellement mis en mouvement par l’annonce de la hausse des taxes sur les produits pétroliers, leurs témoignages convergent sur un point : cette hausse de taxe n’est pas tant l’objet de leur contestation qu’une goutte d’eau ayant fait déborder le vase. Le caractère diffus du mouvement fait que les gilets jaunes n’ont pas de mot d’ordre explicitement défini, néanmoins certains discours font nettement consensus. Il s’exprime d’un ras-le-bol d’ordre global à l’encontre d’un système politique qui s’attaque au portefeuille des classes moyennes et populaires sous couvert d’écologie, tout en privilégiant les grandes fortunes et intérêts industriels. Partout, la démission d’Emmanuel Macron est réclamée. Malgré ces revendications incontestablement politiques, les gilets jaunes se définissent comme apolitiques. C’est que le mot « apolitique » est utilisé pour désigner une autre réalité : celle d’un très fort rejet de la représentation politique.
« C’est que le mot « apolitique » est utilisé pour désigner une autre réalité : celle d’un très fort rejet de la représentation politique. »
Il s’agit d’une colère larvée qui, n’ayant pas été résolue précédemment par la démocratie représentative, se met à rejeter la démocratie représentative. On pourrait cyniquement dire qu’il ne s’agit pas tant d’une crise que d’un retour à la normale. La normale d’une Vème République essoufflée, caractérisée non-seulement par un pouvoir exécutif hypertrophié, mais aussi par une incapacité à résoudre les crises qui l’habitent par des voies institutionnelles. Après le désaveu subi par François Hollande, suivi par le « dégagisme » qui a structuré l’élection présidentielle de 2017, la pulsion destituante qui anime une part importante de la société française s’est réveillée avec fracas. Pour comprendre l’origine de l’impasse politique dans laquelle semble s’être enfoncée la France, il est nécessaire de retracer l’évolution de la Vème République jusqu’à nos jours.
Une Ve république en évolution
Car l’agencement des institutions a significativement évolué depuis le référendum du 28 septembre 1958 qui a approuvé la Constitution écrite par Michel Debré. Dans l’esprit initial du texte, le Président devait jouer le rôle de « clé de voûte de notre régime parlementaire », selon son auteur. Il s’agissait donc bien initialement d’un régime mené par ses parlements, ayant le Premier Ministre comme chef du gouvernement, celui-ci et ses ministres tirant leur légitimité de l’Assemblée nationale. Le Président, élu par un collège électoral restreint, était conçu comme un arbitre de la vie politique et le représentant de l’État pour les questions diplomatiques. N’ayant pas vocation à s’immiscer dans les affaires courantes, les pouvoirs que lui conférait la Constitution lui permettaient de solliciter d’autres pouvoirs : dissoudre l’Assemblée Nationale, décider d’un référendum, nommer le Premier ministre. Dans le contexte de l’époque, après une IVème République marquée par l’instabilité politique, l’ajout du rôle de Président dans l’organigramme institutionnel avait pour objectif de rationaliser et stabiliser le fonctionnement d’un régime axé autour du parlement.
« L’élection au suffrage universel fit passer le Président du statut de simple arbitre à celui de personnage incontournable de la vie politique. »
Or, la Vème République est aujourd’hui unanimement qualifiée de régime présidentiel, voire présidentialiste. Si le parlementarisme n’est plus d’actualité, c’est que le régime et l’équilibre de ses pouvoirs ont vite évolué. Charles De Gaulle lui-même, de par sa popularité importante, empiétait sur les prérogatives de ses premiers ministres. Si l’Histoire et son rôle dans la Seconde Guerre Mondiale lui donnaient la légitimité nécessaire pour concentrer autant de pouvoirs, il avait néanmoins conscience du caractère exceptionnel de sa situation. Cela le poussera à proposer en 1962, par un référendum, que le Président de la République soit élu au suffrage universel, afin que ses successeurs puissent jouir d’une légitimité équivalente. Cette modification constitutionnelle fit passer le Président du statut de simple arbitre à celui de personnage incontournable de la vie politique : le suffrage universel sur une circonscription nationale fait de lui le récipiendaire de la souveraineté du peuple, jusqu’ici détenue par l’Assemblée nationale.
La Constitution de la Vème République prévoit naturellement qu’au pouvoir exécutif s’oppose un contre-pouvoir. Le gouvernement est responsable devant l’Assemblée nationale et peut être renversé par cette dernière. Néanmoins, un phénomène a été observé tout au long de la Vème République, que l’on appelle le fait majoritaire. Toujours, les élections législatives ont fait émerger une majorité nette au sein de l’Assemblée nationale. Cet état des choses était consciemment voulu par les rédacteurs de la Constitution, qui cherchaient à rendre le pouvoir législatif plus stable, et ont pour ce faire décidé que les députés ne seraient pas élus à la proportionnelle mais via un système à deux tours qui incite à la formation d’alliances politiques. La stabilité qui en a découlé avait un prix : dans le cadre du fait majoritaire, il est invraisemblable que l’Assemblée nationale exerce son pouvoir de renversement du gouvernement du fait des liens d’allégeance politique qui lient le gouvernement et la majorité.
Le Président n’est pas pour autant tout puissant. Le pouvoir de l’exécutif sous la Vème République est important, mais l’asynchronicité des élections présidentielles et législatives donna lieu à des cohabitations forçant le couple Président/Premier ministre à trouver des compromis. La première advint en 1986, quand Jacques Chirac devint Premier ministre de François Mitterrand. Plus tard, ce sera Jacques Chirac qui devra cohabiter avec Lionel Jospin. En 2000, Jacques Chirac fit adopter par référendum le passage du septennat au quinquennat. Dés lors, c’est le scénario d’une cohabitation qui tombe dans le domaine de l’invraisemblable : les élections présidentielles et législatives n’étant à chaque fois séparées que de quelques mois, les dynamiques politiques permettent toujours au Président élu d’être soutenu par une majorité à l’Assemblée.
« La Vème République devient problématique du fait de son incapacité à digérer les crises politiques et à faire émerger des solutions positives par le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs. »
Depuis 1958, les mécanismes d’équilibre des pouvoirs de la Vème République ont donc significativement évolué vers un renforcement du rôle de l’exécutif, et un alignement de l’Assemblée nationale sur celui-ci. Emmanuel Macron a l’intention de contribuer à cette dynamique, à l’aide de son projet de révision constitutionnelle qui prévoit une réduction du nombre de parlementaires et de leurs marges de manœuvre, dont l’examen a été reporté à janvier 2019.
L’impasse
L’évolution de la Vème République n’est pas un facteur de crise en lui-même. Les crises politiques rencontrées par la France trouvent leurs germes dans la désindustrialisation, le chômage de masse et le développement des inégalités, ainsi que dans l’incapacité des pouvoirs étatiques de s’en protéger du fait des traités internationaux, traités européens en tête, qui fixent comme un cadre indépassable le libre-échange, la libre circulation des capitaux, et la rigueur budgétaire.
La Vème République devient problématique du fait de son incapacité à digérer les crises politiques et à faire émerger des solutions positives par le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs. La victoire du « non » au référendum pour une Constitution européenne en 2005 peut, à ce titre, représenter le début de la spirale infernale. Après le coup de semonce qu’a constitué l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2002, un véritable divorce entre les dirigeants et une partie de la population qui rejette le projet d’intégration européenne et les conséquences de la mondialisation s’est amorcé.
Ce désaveu appelait une réponse institutionnelle. Face à l’inadéquation avérée entre le peuple et ses représentants, des institutions fonctionnelles auraient du être en mesure de soulager le malaise par des voies démocratiques. Le Président de la République est supposé jouer le rôle d’arbitre, et a les moyens de purger les crises, notamment par la dissolution de l’Assemblée nationale. C’est ce que de Gaulle fit en 1968 après que les manifestations étudiantes et la signature des accords de Grenelle eurent ébranlé son pouvoir.
Cependant, à la différence de 1968, le Président de la République est devenu un acteur à part entière de la vie politique plutôt qu’un simple arbitre. Dissoudre l’Assemblée nationale ne serait plus tant l’exercice d’un contre-pouvoir qu’une balle que le Président se tirerait lui-même dans le pied. Or, l’enseignement de Montesquieu, lorsqu’il théorisa la séparation des pouvoirs, est qu’un pouvoir laissé à lui même est destiné à agir égoïstement, qu’il est vain d’attendre de lui qu’il s’auto-régule, et que pour éviter la tyrannie, il est nécessaire qu’à chaque pouvoir s’oppose un contre-pouvoir en mesure de le neutraliser.
« Entre deux élections présidentielles, aucun processus institutionnel ne peut se mettre en travers de l’action d’un Président qui irait à l’encontre de la volonté du peuple. »
Quels contre-pouvoirs rencontre aujourd’hui l’exécutif Français ? Si l’Assemblée a formellement le pouvoir de renverser le gouvernement, le fait majoritaire implique qu’il est invraisemblable que cela se produise. Le Président, quant à lui, ne peut être menacé que par l’Article 68 de la Constitution, qui nécessite une majorité absolue de la part des deux parlements, tout aussi invraisemblable. Entre deux élections présidentielles, aucun processus institutionnel ne peut se mettre en travers de l’action d’un Président qui irait à l’encontre de la volonté du peuple.
Cette absence de contre-pouvoir a ouvert la voie à la disparition d’un rapport agonistique entre les classes populaires et les classes dirigeantes. N’étant plus institutionnellement contraints pendant la durée de leurs mandats, les membres de l’exécutif sont formellement libres de mettre en place la politique de leur choix sans avoir à prendre en compte les revendications d’une certaine partie de la population qui n’a pas accès aux ficelles du pouvoir autrement que par leur bulletin de vote, et que les techniques modernes de communication et de création du consentement permettent de maîtriser. À ces phénomènes institutionnels s’ajoutent des déterminations sociales : depuis 1988, la part de députés issus des classes populaires n’a jamais dépassé 5%. La victoire du « Non » au référendum de 2005 n’a donc pas donné lieu à une remise en cause introspective des élites politiques sur la façon dont elles représentent le peuple, mais à une simple dénégation de la responsabilité politique des dirigeants envers ceux qu’ils représentent.
« Leur présence sur les ronds points n’est pas une interpellation du pouvoir comparable à celles qu’effectuent les syndicats lors de leurs manifestations. Il s’agit pour les gilets jaunes d’un procédé de dernier recours. »
En tenant compte du fait que les responsables politiques successifs se sont illustrés par leur compromission à des intérêts tiers (grandes entreprises, monarchies pétrolières) et l’application de politiques pour lesquelles ils n’ont pas été élus (Loi Travail, libéralisation de la SNCF, etc.), les classes populaires ne doivent pas seulement être vues comme les « perdants de la mondialisation », mais aussi comme des laissés pour compte de la démocratie. Les implications sont majeures. Car les processus démocratiques institutionnels ont un objectif social : être les vecteurs des antagonismes qui parcourent la société, de sorte que la violence des rapports sociaux s’exprime verbalement, symboliquement en leur sein plutôt que physiquement entre individus.
C’est sous ce prisme qu’il faut analyser le mouvement des gilets jaunes. Ayant perdu confiance en tous les procédés de représentation au sein des instances politiques institutionnelles, qu’il s’agisse des partis ou des syndicats, la colère politique se donne à voir au grand jour. Une colère qui ne trouve plus sa canalisation symbolique, et qui n’a d’autre choix que de se manifester physiquement. Les témoignages de gilets jaunes font état de l’impasse, non seulement financière mais aussi politique, dans laquelle ils se trouvent. Nombreux sont les citoyens pour qui ce mouvement est la première manifestation politique à laquelle ils participent, ce qui indique que leur présence sur les ronds points n’est pas une interpellation du pouvoir comparable à celles qu’effectuent les syndicats lors de leurs manifestations. Il s’agit pour les gilets jaunes d’un procédé de dernier recours, d’un refus de la politique conventionnelle qui les a trop trahis, les poussant à prendre les choses en main eux-mêmes et à s’organiser hors des institutions existantes.
Quel avenir politique pour les gilets jaunes?
À certains égards, les analyses de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, théoriciens du populisme de gauche, se voient confirmées : une dynamique destituante domine, par les appels à la démission d’Emmanuel Macron et la confiance brisée en tous les mécanismes de représentation politique. Une dynamique constituante, encore ténue, peut être aperçue. D’une part, les gilets jaunes utilisent des signifiants nationaux tels que le drapeau, la Marseillaise ou la Révolution de 1789, ce qui illustre que leurs revendications n’ont pas tant à voir avec des thématiques sectorielles comme le prix du carburant, qu’avec une conception de l’État-nation comme étant responsable devant ses citoyens. D’autre part, sur leurs groupes Facebook et lors des rassemblements, les gilets jaunes amorcent des réflexions autour de propositions pour sortir par le haut de la crise politique. Des référendums sont réclamés de manière un peu intransitives, sans qu’on observe un accord tranché sur les termes de la question qui serait posée. On va jusqu’à observer des propositions de nouvelle Constitution pour la France, là encore sous des termes flous. Car ce qui unit les gilets jaunes n’est sans doute pas tant un ensemble de revendications précises, mais un profond sentiment d’abandon et un virulent désir d’exercer une souveraineté politique. Il s’agit pour eux de réaffirmer la place du peuple comme acteur à part entière du processus politique institutionnel quotidien.
« Ce qui unit les gilets jaunes n’est sans doute pas tant un ensemble de revendications précises, mais un profond sentiment d’abandon et un virulent désir d’exercer une souveraineté politique. »
Le mouvement des gilets jaunes n’est pas fini, mais on peut déjà dire que le paysage politique français en sera transformé. De quelle manière ? Si les gilets jaunes ont démontré que leur colère pouvait les pousser à la violence, un scénario insurrectionnel où le gouvernement serait physiquement contraint d’abandonner le pouvoir demeure invraisemblable. Comme le faisait remarquer le démographe Emmanuel Todd, les révolutions ont lieu dans des pays jeunes, c’est-à-dire où l’âge médian de la population se situe aux alentours de 25 ans. Aujourd’hui, la moitié des Français a plus de 40 ans. De plus, la faible expérience des mouvements sociaux du gilet jaune moyen ne permet pas d’affirmer que le mouvement tiendrait bon face à des forces de l’ordre ouvertement hostiles.
Sans insurrection, il est probable que le mouvement trouve, à moyen terme, son prolongement dans les processus électoraux habituels. Dans la mesure où les gilets jaunes confirment le diagnostic du populisme de gauche, doit-on s’attendre à ce que la France Insoumise et ses représentants raflent la mise ? Rien n’est moins sûr tant l’hostilité aux représentants politiques déjà établis semble forte. L’image de la France Insoumise a souffert de la vague de perquisitions d’octobre dernier. Quoi que l’on pense du bien fondé de celles-ci, la séquence politique qui leur a correspondu a fait entrer dans l’opinion l’idée que la France Insoumise était un parti « comme les autres », comme en atteste la chute de popularité de Jean-Luc Mélenchon qui a suivi.
Si les premiers signes de structuration autour d’une demande politique autorisent à espérer que le mouvement débouche sur des revendications progressistes, les tentatives de récupération par les différents mouvements de droite et d’extrême-droite se multiplient et trouvent leur relai dans les chaînes d’information en continu, de telle sorte que rien n’est garanti. Tout peut arriver avec les gilets jaunes, tant ce mouvement est encore en devenir, extrêmement volatil. Le scénario de l’échec de toute récupération politique n’est pas à exclure car le discours destituant est une composante essentielle de ce mouvement. Doit-on s’attendre à voir émerger, dans le sillage de ces évènements, une formation politique nouvelle caractérisée par une relative absence de structuration idéologique, analogue à certains égards au M5S italien ?
En l’absence d’un mécanisme institutionnel de contre-pouvoir à même de purger la crise, seule une abdication d’Emmanuel Macron pourrait soulager le pays. La volonté répétée de ce dernier de persévérer, ainsi que l’ampleur des intérêts économiques qui le soutiennent, laissent penser qu’une reddition n’arrivera pas. Seulement 18 mois après les dernières élections présidentielles, les divisions du pays se sont réveillées et s’expriment hors de tout cadre institutionnel propre à les canaliser. Les prochains mois et années se profilent sous un jour noir, tant la confiance entre citoyens et personnel politique s’effrite. Les prochaines élections européennes seront l’occasion de mesurer l’étendue de la reconfiguration politique provoquée par le mouvement des gilets jaunes, que celle-ci se traduise par la montée en popularité d’un parti ou un autre, ou par une abstention toujours plus abyssale. Elles ne seront toutefois que l’occasion de prendre la température. Car dans une Vème République où l’élection présidentielle est le seul mécanisme institutionnel qui peut agir sur un pouvoir exécutif surpuissant, il est difficile d’imaginer un scénario de sortie de crise avant 2022.
Avec une couverture médiatique qui relève davantage de la fascination malavisée que de l’analyse de fond, les quelques 10 000 squatteurs et squatteuses du Manila North Cemetery sont, malgré elles et eux, écarté·e·s du débat sur la gentrification à Métro Manille et aux Philippines.
Comme Le Caire avec sa cité des morts, Métro Manille comporte plusieurs cimetières où l’on retrouve des bidonvilles ou squats. Le plus célèbre est le Manila North Cemetery (MNC) : le plus vieux cimetière national du pays situé en plein cœur de la ville et près des centres d’achats, des stations de trains et des nombreuses routes qui longent la mégapole.
Les reportages au sujet du MNC se multiplient tant la réalité de la vie quotidienne dans un cimetière est frappante. On ne peut que s’étonner en voyant les résident·e·s utiliser les tombes pour y effectuer leurs tâches quotidiennes : une tombe sous le soleil pour y faire cuire des œufs, une autre à l’ombre comme table basse de téléviseur ou une clôture pour y sécher du linge.
Crédit photo: François Robert-Durand
Crédit photo: François Robert-Durand
Cependant, au-delà de la fascination créée par ce contraste, cette réalité est le reflet d’un phénomène de plus grande ampleur aux Philippines : un développement urbain inégal où la logique commerciale a favorisé les classes moyennes et riches, et ce, au détriment des plus pauvres.
Promesse d’une vie meilleure à Manille
Comme plusieurs de ses homologues asiatiques, la capitale des Philippines a vu sa population grimper de façon fulgurante pour des raisons naturelles (typhons, inondations, etc.), mais aussi politiques (insurrection armée). En effet, l’ex-dictateur Ferdinand Marcos, qui a gouverné de 1968 à 1986, a tenté d’étouffer plusieurs rébellions dans les campagnes, mû par son objectif de « civiliser » le pays. Sans oublier les difficultés de nombreuses·eux agriculteurs et agricultrices qui vivent de leurs récoltes, aggravées par la mécanisation de l’agriculture et la mainmise des propriétaires terrien·ne·s sur le territoire.
C’est pourquoi des millions de Philippin·ne·s ont émigré vers l’agglomération de Manille en partageant l’idée que la promesse d’une vie décente ne passe plus par la campagne, mais par la ville[i].
Le résultat : alors qu’elle a été planifiée pour accueillir à peine 800 000 personnes, la mégapole loge aujourd’hui 35 millions d’habitant·e·s, dont le tiers vit dans des bidonvilles[ii] et ce, dans une superficie qui fait à peine le double de l’île de Montréal, ce qui fait aujourd’hui du Métro Manille la ville la plus densément peuplée au monde avec 42 857 personnes au kilomètre carré[iii].
Crédit photo: Alexandre Marcou
Un développement urbain horizontal
C’est une chose que la ville soit densément peuplée, mais ce qui aggrave encore davantage le manque d’espace, c’est que Manille s’est développée de manière horizontale plutôt que verticale. En effet, contrairement à plusieurs de ses homologues du sud-est asiatique, Métro Manille a privilégié l’étalement urbain plutôt que de construire en hauteur. Ainsi, le manque d’espace déjà causé par une forte densité de population a été accentué par cet étalement.
Un héritage colonial?
Les Philippines ont été sous le joug espagnol durant près de 400 ans ainsi que sous le joug américain durant près de 60 ans, et ce, jusqu’à leur indépendance en 1946. Est-ce à dire que ces deux hégémons ont laissé leurs marques jusque dans l’aménagement urbain? C’est le cas, selon Patrick Joson, fondateur et président de l’organisme Fondo Manila, qui œuvre à conscientiser les citadin·e·s à des habitudes de vie moins dommageables pour l’environnement.
« Notre mentalité a été fortement calquée sur celle des Américain·e·s, c’est-à-dire la maison, la voiture, etc. Le problème est que les Philippines sont un archipel, nous sommes constitués d’îles. Nous avons donc un espace limité. Donc, si nous continuons dans cette voie, ce ne sera pas durable ». (notre traduction).
Ce développement à grande échelle de maisons unifamiliales ou, récemment, de tours à condos, s’effectue souvent en rasant les bidonvilles déjà présents sur les terrains pressentis pour la construction. Seulement en 2014, l’ONG Global Initiative rapporte que plus de 73 000 familles ont été évincées pour la construction de condos et de maisons.
Crédit photo: Jeremy Agsawa
Un plan de relocalisation inadéquat
« Il y a une loi qui s’appelle Urban Development and Housing Act. Elle oblige les promoteurs immobiliers à construire 20 % de logements abordables », affirme Karima Palafox, militante pour un aménagement urbain plus inclusif et codirectrice de l’institut Palafox Associates.
« Supposons que vous êtes un promoteur immobilier important et que vous construisez 2000 unités de condos, 20 % devraient être des logements abordables. Le problème est que ce 20 % peut être au milieu de nulle part. (…) Et c’est souvent ce qui se produit. »
June Palafox, président et fondateur de la même organisation, renchérit : « Les plus démuni·e·s ont deux options : [elles et] ils vivent très loin, passent la majorité de leur temps et dépensent une grande part de leur salaire dans le trafic, ou bien [elles et] ils squattent. »
Les squatteurs et squatteuses, ces urbanistes en puissance? Financièrement parlant, squatter semble bien plus logique que d’accepter les relocalisations offertes. À simple titre d’exemple, le salaire minimum était de 512 pesos philippins (PHP) par jour en 2017[iv], soit environ 12 dollars canadiens. Un simple aller-retour du nord au sud de la ville coûte dans les 100 PHP, sans oublier les heures de transport que cela nécessite dans une mégapole où la congestion est telle que les véhicules ont une vitesse de croisière d’à peine 17 km/h[v] (Kawabata, 2008, page 9).
Ainsi, en acceptant de s’installer dans les relocalisations fournies par celles et ceux qui les évincent, c’est au moins 20 % du salaire quotidien d’un ouvrier ou d’une ouvrière qui est amputé… pour aller au travail.
« En fait, les squatteurs [et squatteuses] s’y connaissent davantage en urbanisme, car [elles et] ils veulent vivre près de leur lieu de travail, près des écoles que fréquentent leurs enfants, près de l’église, des hôpitaux et des centres d’achats. Ainsi, peut-être que les urbanistes, nos gouvernements et nos décideurs [et décideuses] peuvent apprendre des squatteurs et squatteuses, pour qui tout devrait se faire à pied, en vélo », ajoute June Palafox.
Et le Manila North Cemetery?
Bien que le décor de cet habitat soit pour le moins surprenant, un bidonville au sein du MNC est le reflet d’une réalité sociale omniprésente, à savoir un développement urbain qui se fait au détriment des populations les plus vulnérables. Ces dernières sont donc contraintes de trouver des solutions de rechange, quitte à vivre dans une grande précarité. Pourtant, ce cimetière semble souvent perçu par les médias et par une nouvelle vague de touristes comme un lieu à part, un lieu unique. Comme si ce bidonville, avec ses tombes, cachait que c’est, en fait, un bidonville comme les autres. Or, à Métro Manille, il existe des millions de squatteurs et squatteuses et autant d’histoires à raconter, à montrer. Et le décor devrait exposer la réalité de ces habitant·e·s plutôt que de l’occulter.
*Métro Manille (ou Metro Manila) désigne la ville de Manille et ses agglomérations. Elle est aussi appelée NCR (National Capital Region).
[i] Juan Antonio Perez. 2014. « Philipinos on the move: Current Patterns and Factors of Internal Migration in the Philippines ». Présentation dans le cadre du Internal Migration Summit du 16 juin 2014.
[ii] Boquet, Yves. 2014. « Les défis de la gouvernance urbaine à Manille ». Bulletin de l’association des géographes français.
[v] Kawabata, Yasuhiro et Yuriko Sakairi. 2008. « Republic of the Philippines, Metro Manila Interchange Connection ». Rapport commandé par le Philippines National Economic and Development Authority.
Bibliographie
1- Boquet, Yves. 2014. « Les défis de la gouvernance urbaine à Manille ». Bulletin de l’association des géographes français.
4- Entrevue réalisée avec June Palafox, de Palafox Associates, ville de Manille, juin 2016.
5- Entrevue réalisée avec Karima Palafox, de Palafox Associates, ville de Manille, juin 2016.
6- Entrevue réalisée avec Patrick Joson, de Fondo Manila, ville de Tagaytay, juillet 2016.
7- Kawabata, Yasuhiro et Yuriko Sakairi. 2008. « Republic of the Philippines, Metro Manila Interchange Connection ». Rapport commandé par le Philippines National Economic and Development Authority.
9- Juan Antonio Perez. 2014. « Philipinos on the move: Current Patterns and Factors of Internal Migration in the Philippines ». Présentation dans le cadre du Internal Migration Summit du 16 juin 2014.