Elles aussi : femmes et féminisme sous occupation israélienne

Elles aussi : femmes et féminisme sous occupation israélienne

Par Adèle Surprenant

L’année 2018 marque les 70 ans de la naissance de l’État d’Israël et, par le fait même, le début de la lutte pour la survivance du peuple palestinien. Une lutte qui n’en est pas à son dernier souffle devant le régime d’apartheid et sa manifestation (néo)coloniale, plus féroces que jamais. Entre le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, la Marche du retour de Gaza et l’adoption de la loi sur « L’État-nation juif », le conflit israélo-palestinien est une fois de plus ramené sous l’œil public. Alors que les images de Jérusalem côtoient celles de Harvey Weinstein à la une des journaux, nous désirons réfléchir à la rencontre entre deux mouvements d’émancipation, à l’angle mort d’un conflit : la résistance des femmes et la lutte contre l’occupation israélienne.

La nuit est déjà avancée lorsque les soldat·es de l’Armée de défense d’Israël, couramment appelée Tsahal, entrent chez les Tamimi. Ce n’est pas leur première visite dans cette maison, ni dans le village de Nabi Saleh, en Cisjordanie occupée. Quatre jours plus tôt, une manifestation contre le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem a été réprimée par les soldat·es israélien·nes. C’est là que furent capturées les images qui ont tôt fait d’Ahed Tamimi un symbole de la résistance palestinienne.

Elle était âgée de 16 ans lors de son arrestation dans la nuit du 18 au 19 décembre 2017. Son crime : avoir été l’objet d’une vidéo devenue virale, dans laquelle on la voit gifler un des deux militaires israéliens postés sur le terrain de sa maison. Le 21 mars 2018, Ahed plaide coupable à huit des douze chefs d’accusations retenus contre elle. Condamnée à huit mois de détention dans une prison israélienne, elle rejoint les rangs des quelques 300 mineur·es palestinien·nes y étant déjà incarcéré·es1.

Ahed Tamimi et son image

Libérée le 29 juillet 2018 après avoir purgé une peine pour « assaut aggravé » et « obstruction à [la] mission » des soldats israéliens2, la militante ne représente pas une menace pour l’intégrité d’Israël à cause de ses poings tendus ou de la colère de sa voix. Si son cas a provoqué autant de réactions, des politicien·nes comme du public, c’est parce qu’il échappe aux présomptions des un·es comme des autres : avec son teint pâle, sa chevelure blonde et ses yeux bleus, Ahed Tamimi n’a rien du « terroriste » palestinien, deux mots intimement liés dans l’imaginaire occidental et dans la rhétorique sioniste qui le nourrit. À ce propos, la psychiatre palestinienne Samah Jabr soutient que « si Ahed avait été brune et voilée, elle n’aurait pas reçu la même empathie de la part des médias internationaux. Un tel profil [brune et voilée] est plus facilement associé à l’islamisme et donc au terrorisme. Son attitude aurait alors été aussitôt liée à de la violence plus qu’à de l’héroïsme, comme c’est le cas aujourd’hui3 ».

Lors d’une entrevue accordée à l’agence de presse Anadolu, Nariman Tamimi souligne d’ailleurs la dimension raciste que sous-tend le soutien international accordé à sa fille après son arrestation, avançant notamment que « le monde a montré plus de solidarité parce qu’elle ressemble à leurs enfants, mais [que] tous les enfants palestiniens sont des Ahed Tamimi »4.

Le problème soulevé par l’emprisonnement d’Ahed Tamimi et sa médiatisation ne relève donc pas uniquement des questions de droit international ou de politique. Tendanciellement raciste et néocolonial, le voile médiatique entourant l’affaire Tamimi constitue aussi un enjeu féministe : en accordant autant d’attention à cette histoire, les médias acquis à la droite israélienne tout comme ceux qui soutiennent la lutte contre l’occupation israélienne contribuent à invisibiliser la résistance des femmes palestiniennes.

Mis à part son apparence physique, incompatible avec l’imaginaire orientaliste, la jeune Ahed n’est en rien une exception. Comme plus de 10 000 femmes palestiniennes arrêtées par l’État d’Israël depuis 19675, elle fait aujourd’hui les frais de la résistance. Partagée entre les résistant·es palestinien·nes et leurs détracteur·trices sionistes, la militante est érigée en symbole : « Ahed Tamimi ne s’appartient plus6 ».

Dès son plus jeune âge, la militante a fait l’objet de plusieurs vidéos et photos devenus viraux. L’enfant qui montrait le poing au soldat est désormais adulte – ou presque –, et il devient dès lors plus aisé pour la presse de reléguer son image, dépeinte comme le visage de la résistance palestinienne par les un·es, et comme un outil de propagande et de provocation contre le régime israélien par les autres. Les derniers mois ont vu sa photographie se tailler une place dans un nombre incalculable de publications, mêmes les plus avares d’actualité sur le « conflit » israélo-palestinien.

Lors d’une conférence présentée en 1997 à l’Université de Columbia, l’intellectuel palestinien Edward Saïd a fait un retour critique sur la théorie du professeur américain de science politique Samuel P. Huntington, selon laquelle les mondes occidental et oriental vivraient aujourd’hui un « choc des civilisations ». D’après Saïd, il s’agirait plutôt d’un « choc des définitions7 » généré par la mondialisation de l’information et l’accélération des échanges politico-économiques qui aurait provoqué une prise de conscience collective de la nature hétérogène des cultures. Une hétérogénéité à laquelle participe la jeune militante, en ceci qu’elle ne correspond pas au stéréotype de la femme arabo-musulmane.

L’arrestation du 19 décembre 2017 n’est pas uniquement celle d’une enfant, dont la colère se confond avec l’héroïsme, elle est aussi celle d’une femme. Et parce que « le sexe compte8 », il est nécessaire de replacer le symbole d’Ahed Tamimi (tout comme la personne) dans un contexte plus large, celui où « les Palestiniennes ne peuvent être libres en tant que femmes dans une société qui ne connait pas la liberté : même sans occupation, la Palestine demeure une société patriarcale où la liberté des femmes est limitée par leur genre [traduction libre]9 ».

Du front au foyer

Dans son blogue sur les féminismes arabes, la palestino-américaine Yasmeen Mjalli écrit sur la difficulté de lutter pour l’égalité des sexes en territoires palestiniens. D’une part, elle dit craindre le regard de sa communauté, prompte à accuser d’immoralité ces « Bad Arab Girls10 » et leurs revendications. D’autre part, elle souligne la difficulté de concilier féminisme et nationalisme palestinien (« non, ce n’est pas un oxymore » [traduction libre]11), à une époque où il serait facile pour les médias et politicien·nes occidentaux·ales d’y voir un encouragement à continuer de dépeindre le monde arabe comme une « société rétrograde12 ».

La tension entre la lutte contre l’occupation israélienne et pour l’égalité des sexes n’a cependant pas toujours été aussi forte. Dès la fin du XIXe siècle et l’arrivée des premiers colon·nes sionistes en Palestine, les femmes sont en première ligne de la résistance13. Jusqu’à la première Intifada14, la présence des femmes dans les organisations militantes est notoire, et incarne le désir d’auto-détermination qui anime à la fois féministes et nationalistes15.

En 1993, la signature des accords d’Oslo concrétise une tendance de fond déjà en marche : à la campagne de « nationalisation » du hijab16, menée avec succès par l’organisation al-Mujamma’ al-Islami dans la bande de Gaza (ou Hamas), s’ajoute le lourd bilan de la première Intifada (le tiers des victimes sont des femmes17), provoquant un recul du mouvement des femmes de Palestine. À tort ou à raison, la lutte contre le patriarcat est subordonnée à celle contre l’occupation.

Mais comme le relève Yasmeen Mjalli lors d’une entrevue réalisée dans le cadre de cet article, la question des femmes en Palestine est toujours renvoyée à leur implication dans les deux Intifadas, laissant peu de place pour parler des violences et discriminations que vivent les Palestiniennes, de la rue au foyer. S’il est vrai que « la réforme légale est entravée par l’occupation, il y a aussi de gros joueurs dans l’autorité palestinienne qui prennent avantage de l’occupation pour maintenir et même soutenir une dynamique de pouvoir biaisée d’après laquelle les hommes sont les décideurs [traduction libre]18 » , à l’échelle nationale comme familiale, souligne-t-elle.

Questionnée sur ce qui définit une femme palestinienne, Yasmeen Mjalli parle de « guerrière[s] menant un combat sur deux fronts [traduction libre]19 » : en repoussant les frontières qui les séparent de leur terre d’origine, elles font face à celles, moins tangibles, qui les privent de leur statut de citoyennes à part entière, et ce au sein de leur propre société.

Ainsi reléguées au rôle de « reproductrices biologiques de la nation20 » (par opposition à la reproduction citoyenne attendue de l’homme), les résistantes palestiniennes en viennent à être exclues du corps social pour lequel elles se battent.

Entre voile et hasbara21 

L’appareil sioniste, quant à lui, diffère peu de tout autre discours colonial ou néocolonial, se maintenant autant par la violence qu’à travers une série de théories et de concepts le légitimant, à commencer par celui de « mission civilisatrice ». À la manière du « Grand Moyen-Orient » imaginé par le président Bush fils et les néo-conservateurs américains en Irak et ailleurs, les défenseurs et défenseuses de l’État israélien réussissent à justifier un régime ségrégationniste et meurtrier en faisant appel à l’exception israélienne : « Seule démocratie au Moyen-Orient », l’État juif se conçoit en porte-étendard des valeurs occidentales, seul rempart libéral d’une région accusée de conservatisme social et de fondamentalisme religieux.

Dans un article sur l’antisionisme comme enjeu féministe publié dans The Electronic Intifada, l’autrice d’origine palestinienne Nada Elia dresse un parallèle entre la situation actuelle en territoires occupés et la France coloniale du XIXe siècle. Donnant l’exemple de la destruction de villages algériens, elle rappelle que la justification souvent mise de l’avant par les forces d’occupation était la libération des femmes. Dans le contexte algérien comme palestinien, l’instrumentalisation des femmes semble être un outil efficace de contrôle des populations sur des bases racistes et colonialistes (ou néocolonialistes)22.

Alors que les féministes sionistes reconnaissent, dans les politiques mises en place par l’État d’Israël, des « positions progressistes sur le droit des femmes et des LGBTQIA », l’occupation des territoires palestiniens, voire même le conflit dans toutes ses latitudes, génère pourtant une partie importante des mécanismes d’oppression qui touchent les femmes de Palestine23. Que ce soit au niveau de l’emploi, de l’éducation ou de l’accès aux soins de santé, les restrictions quotidiennes que l’État d’Israël et son armée imposent aux palestinien·nes répriment les conditions qui auraient autrement pu permettre aux revendications féministes d’espérer trouver écho.

Le « pinkwashing » israélien, entendu ici comme « l’usage cynique des droits des homosexuel·les pour distraire et normaliser l’occupation israélienne, les colonies et l’apartheid [traduction libre]24 et dont la définition peut être élargie à l’instrumentalisation du droit des femmes, agit aussi avec efficacité auprès du public, principalement occidental ». Notamment alimenté par un discours médiatique de plus en plus expansif sur le monde arabo-musulman, la réponse politique au conflit israélo-palestinien est acquise à la rhétorique de Tel -Aviv, que contredisent pourtant chaque jour les actions de Tsahal et les rapports d’organisations non-gouvernementales (ONG). Les femmes sont au centre de cette manipulation discursive, en ceci que les commentateurs et commentatrices de la situation au Proche-Orient (politicien·nes, intellectuel·les ou autres expert·es en tout genre) utilisent leur situation pour nourrir l’impression d’antagonisme entre modernité démocratique à l’occidentale et société patriarcale conservatrice arabe.

À ce propos, la sociologue et professeure à l’université de Duke, Frances Hasso, parle d’une « intransigeance occidentale25 », soit du fait que la légitimité de la lutte pour l’auto-détermination du peuple palestinien soit plus souvent qu’autrement considérée comme étant conditionnelle à la possession d’un « capital culturel ». Cette notion même de capital culturel, relative à une valeur civilisationnelle déterminée à partir de critères reflétant l’hégémonie culturelle nord-américaine et européenne, démontre « l’ignorance d’un ordre international inégalitaire et renforce l’idée que l’oppression des femmes reflète l’arriération culturelle au sein d’autres sociétés26 ».

Des frontières

Ainsi rejetées par le projet national et affaiblies par le régime d’apartheid israélien, les femmes n’ont de place que dans la reconduction (biologique et éducative) de la nation. La lutte pour l’auto-détermination du peuple palestinien et la construction de l’État sont alors quasi-exclusivement réservées aux hommes, à ceux dont les intérêts servent et sont servis par l’espace public. De tels réflexes encouragent l’institutionnalisation du rapport de genre masculin à l’État, ainsi qu’à l’espace public duquel il participe, reproduisant ainsi les rapports sociaux sexistes qui font de l’agir un verbe au masculin.

Ahed Tamimi, comme des milliers de Palestiniennes avant elle, est la preuve vivante que le verbe ment. Mais le symbole est devenu plus fort que la femme, rattrapée par l’espace médiatique que se disputent la droite prosioniste et la gauche propalestinienne. Pour le dire comme l’intellectuelle et féministe israélienne Simona Sharoni, « dans une situation où chaque homme est un soldat, chaque femme devient un territoire occupé27 ».

L’occupation peut cesser, les frontières peuvent s’élargir. La maison, elle, a encore quatre murs.

CRÉDIT PHOTO : Alberto Hugo Rojas

1 En date du 30 novembre 2017, 313 mineur·es entre 12 et 17 ans étaient emprisonné·es en Israël. Piotr Smolar, 13 février 2018, « Le procès de l’adolescente palestinienne Ahed Tamimi s’ouvre à Jérusalem », Le Monde, Paris. abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/02/13/le-proces-de-l-adolescente-palestinienne-ahed-tamimi-s-ouvre-a-jerusalem_5256185_3218.html

2 Guillaume Gendron, 21 mars 2018, « En plaidant coupable, la Palestinienne Ahed Tamimi écope de huit mois de prison », Libération, Paris. www.liberation.fr/planete/2018/03/21/en-plaidant-coupable-la-palestinienne-ahed-tamimi-ecope-de-huit-mois-de-prison_16379011

3 Claire Bastier, 1er janvier 2018, « Ahed Tamimi, figure familière de la résistance palestinienne », Le Monde, Paris. www.lemonde.fr/international/article/2018/01/01/ahed-tamimi-jeune-et-fiere-figure-familiere-de-la-resistance-palestinienne_5236464_3210.html

4 AFP, 5 août 2018, « La solidarité internationale avec Ahed Tamimi repose sur du racisme, selon sa mère », RT France, Paris. francais.rt.com/international/53194-solidarite-internationale-envers-ahed-tamimi-repose-sur-racisme-selon-mere

5 Piotr Smolar, 28 janvier 2018, « Les palestiniennes sur tous les fronts », Le Monde, Paris. www.lemonde.fr/international/article/2018/01/26/les-palestiniennes-sur-tous-les-fronts_5247270_3210.html

6 Piotr Smolar, op. cit., note 1.

7 Edward Saïd, 1997, « Le mythe du Choc des Civilisations », Le Club Médiapart. Traduction, extrait et adaptation de la conférence prononcée par Edward W. Saïd à l’Université de Columbia en 1997. blogs.mediapart.fr/segesta3756/blog/180215/le-mythe-du-choc-des-civilisations-par-edward-w-said

8 Nada Elia, 20 février 2018, « Ahed Tamimi et les femmes dans la résistance palestinienne » Middle East Eye, Angleterre. www.middleeasteye.net/fr/opinions/ahed-tamimi-et-les-femmes-dans-la-r-sistance-palestinienne-1383372033

9 « We can’t be free as women unless we’re in a free country. And even if we are free of the occupation, we can’t know freedom as long as we are subjugated in our own society ». 
Hammani Rema, 1990, « Women, the Hijab and the Intifada », Middle East Report, vol.20, Tacoma. www.merip.org/mer/mer164/women-hijab-intifada

10 Yasmeen Mjalli, entretien réalisé pour cet article.

11 « No, that isn’t an oxymoron ». Yasmeen Mjalli, nd, «Reconciling My Feminism with My Arab Identity », Baby Fist, Ramallah. baby-fist.com/get-inspired/reconciling-my-feminism-with-my-arab-identity

12 Fredz Zamit, 2011, « Le monde arabe au prisme du journal Le Monde », L’autre, vol.12, no.1. doi.org/10.3917/lautr.034.0030

13 Amanda Tami Jacoby, 1996, « Gendered Nationalism and Palestinian Citizenship: Reconceptualizing the Role of Women in State Building ». YCISS Working Paper, no.18. hdl.handle.net/10315/1360

14 « Intifada » est le terme communément employé pour désigner deux révoltes contre l’occupation israélienne ayant eu lieu en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. La première Intifada, surnommée « la guerre des pierres », débute en 1987 et prend fin en 1993, avec la signature des Accords d’Oslo. Edward Saïd, 1997, « Le mythe du Choc des Civilisations », Le Club Médiapart. Traduction, extrait et adaptation de la conférence prononcée par Edward W. Saïd à l’Université de Columbia en 1997. blogs.mediapart.fr/segesta3756/blog/180215/le-mythe-du-choc-des-civilisations-par-edward-w-said

15 Frances S. Hasso, 1998, « The « Women’s Front »: Nationalism, Feminism, and Modernity in Palestine », Gender and Society, vol.12, no.4, pp.441-465. www.jstor.org/stable/190177

16 Hammani Rema, op. cit.

17 Ilan Pappé, 2004, Une terre pour deux peuples : Histoire de la Palestine moderne, Fayard, Paris.

18 « So, while legal reform is hindered by the occupation, there are also major players in the PA taking advantage of the occupation to maintaiun and even bolster a skewed power dynamic in which men are the change-makers. » – Yasmeen Mjalli, op. cit.

19 « Warrior fighting a war on two fronts. » – Ibid.

20 Amanda Tami Jacoby, op. cit.

21 Hébreu pour propagande. Nada Elia, 2017, « Justice is indivisible: Palestine as a feminist issue » Decolonization: Indigeneity, Education & Society, vol.6, no.1, pp.45-63. jps.library.utoronto.ca/index.php/des/article/view/28902/21549

22 Nada Elia, 24 juillet 2014, « Ending Zionism as a Feminist Issue », The Electronic Intifadaelectronicintifada.net/content/ending-zionism-feminist-issue/13631

23 Nada Elia, op. cit., note 21,

24 « The cynical use of gay rights to distract from and normalize israeli occupation, settler colonialism and apartheid. » Pinkwatching Israel, consulté le 5 septembre 2018. www.pinkwatchingisrael.com

25 Frances S. Hasso, op. cit.

26 Ibid.

27 Simona Sharoni, 1994, « Sexe, occupation militaire et violence contre les femmes en Israël ou le foyer comme terrain de bataille », L’Homme et la société, no. 114, pp.51-61. doi.org/10.3406/homso.1994.276

De guérillera à sénatrice

De guérillera à sénatrice

Par Priscyll Anctil Avoine

Entrevue avec Sandra Ramírez

Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord.

Notre rendez-vous était fixé au quartier général de la FARC (Force alternative révolutionnaire commune), le nouveau parti politique créé par un accord de paix historique signé en 2016 entre le gouvernement colombien et la plus ancienne guérilla d’Amérique latine, les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple (FARC EP).

Guérillera durant 34 ans et, pendant 24 ans, compagne de vie et de lutte de Manuel Marulanda Vélez, commandant en chef des FARC et l’un de ses fondateurs, Sandra Ramírez est actuellement sénatrice de la Colombie pour le nouveau parti politique des FARC jusqu’en 2022. Au cœur de son combat se trouve la place des femmes dans ce parti, mais aussi la lutte pour la distribution de la terre et pour la mise en œuvre de l’accord de paix signé à La Havane, à Cuba, il y a trois ans. Dans un va-et-vient entre la nostalgie de la montagne et les difficultés politiques qui surviennent quand on troque les armes pour le dialogue, Sandra Ramírez revient sur le chemin sinueux de l’engagement des guérilleras dans la politique de gauche en Colombie.

Condition féminine en temps de guerre

Issue d’une famille de 18 enfants dans le département de Santander, dans le nord-est de la Colombie1, Sandra Ramírez – Griselda Lobo Silva de son nom d’enfance – est entrée dans la guérilla des FARC-EP en 1982. Cette guérilla marxiste-léniniste s’est formée dans le sillon de plusieurs autres groupes insurgés de gauche en Amérique latine et s’est consolidée à Marquetalia, dans le département de Tolima, en 1964. Fondées par 46 hommes et deux femmes, les FARC-EP sont officiellement devenues une « armée du peuple » en 19822, favorisant l’entrée de plus en plus de femmes dans leurs rangs.

Ramírez joint alors les rangs, profitant de l’ouverture du groupe armé envers les femmes tandis que le pays traverse une crise politique importante. Selon elle, c’est à cette époque que les femmes ont pu assumer des responsabilités de plus en plus importantes au sein de l’organisation, notamment reliées à certaines spécialités essentielles à la tenue d’une armée, en tant qu’infirmières, docteures, instructrices, distributrices des vivres ou responsables des explosifs.

Elle explique que les femmes ont gagné de plus en plus de place dans la guérilla, à force de briser les stéréotypes qui les présentaient comme plus faibles physiquement. Elle reconnaît devoir beaucoup aux femmes camarades l’ayant précédée : c’est grâce à leur lutte qu’elles ont pu commencer à prendre les armes, ce qui fut selon elle un tournant significatif dans la guérilla.

Mais la sénatrice tempère : si la guérilla était un espace différent de la zone rurale de son enfance, il n’était pas exempt de machisme pour autant. De fait, si les femmes ont su prendre le pouvoir dans plusieurs domaines, en plus de participer activement au combat et atteindre une certaine forme d’égalité fonctionnelle, très peu d’entre elles ont eu accès au commandement : « Nous n’avons pas réussi à atteindre la haute direction. Plusieurs d’entre nous étions dans les cadres moyens, mais pas à l’échelon supérieur ; la seule qui a réussi à gravir cette étape, c’est Erika. » Erika Montero est effectivement la seule femme qui a fait partie de l’état-major central des FARC-EP, la plus haute instance de décision du groupe armé.

Prendre part à la guérilla signifie aussi faire l’expérience de plusieurs transformations personnelles et émotionnelles : l’entraînement physique, les premières expériences sexuelles et affectives dans le groupe, la conscientisation politique, les changements de valeurs individuelles vers des conceptions collectives du corps, de la lutte et de l’amitié. Ainsi, selon la sénatrice, une série de décisions prises en groupe, lors de débats, a finalement abouti à une résolution invoquant le caractère obligatoire de la contraception dans le groupe armé : « Nous n’avions pas le temps pour la lutte pour nos droits, parce que nous étions plongées dans une guerre. Mais on se préoccupait de notre condition, on voulait être prise en compte, c’était constant. Par exemple, quand je suis entrée, il n’y avait pas de serviettes hygiéniques, parce que la guerre et la guérilla, c’était une affaire d’hommes. […] Vous êtes une femme, vous êtes une guérillera ou vous êtes maman : on ne pouvait pas être les deux. Alors nous avons commencé à demander la contraception. »

Dans cette perspective, la maternité se dessinait comme une rupture de la militance puisque les combattant·e·s arrêtaient de mettre le collectif, l’objectif commun, au centre de leur priorité. Selon Ramírez, « les enfants attachent, amarrent. C’était un sacrifice trop grand de voir arriver nos compagnes tristes au campement parce qu’elles venaient de laisser leurs enfants. Ce fut une des raisons qui nous a poussé·e·s vers la planification des naissances. » Elle explique que la guérilla, c’est « armer notre tête, c’est se conscientiser, comprendre que l’arme est la défense de ma vie, mais aussi ce par quoi je me suis conscientisée, pour ce collectif autour de moi ».

Dans son récit, elle parle d’elle en tant que femme. Elle relate avec nostalgie des moments passés aux côtés du camarade Marulanda : lorsque je lui demande quel est le plus beau moment de sa vie, elle détourne le regard pour la seule fois de l’entretien, comme pour mieux se remémorer. « Le plus beau moment, ce fut quand j’ai connu le camarade Marulanda, c’est un moment que je n’oublierai jamais, ce moment, et tout ce que j’ai partagé avec lui. » Durant ses années de combat, Ramírez a vécu le décès de Marulanda ; elle affirme cependant, dans un autre entretien à la revue Semana, qu’après cet événement, « sa vie a continué comme une combattante de plus, accomplissant les tâches. Dans la guérilla, on ne porte pas le deuil, on ne s’habille pas en noir3. »

La sénatrice reconnaît qu’elle a vécu des épreuves très difficiles, qu’elle a confronté la mort. Cependant, ce qu’elle retient et réaffirme très fort durant l’entretien, ce sont ses apprentissages, ou plutôt ce désir profond de ne pas laisser les politiques du gouvernement actuel annihiler l’identité que les guérilleros et guérilleras ont construite au fil de leur expérience militante. Pour Ramírez, l’histoire de la guérilla n’est pas seulement un récit de guerre, mais aussi « d’amour collectif ».

Après l’accord de paix, le ressac

Le fait que Ramírez ait pu faire son entrée en politique comme sénatrice est le résultat de plusieurs années de négociations entre le gouvernement colombien et les FARC-EP, de 2011 à 2016. Bien que divers groupes armés insurgés et paramilitaires demeurent actifs en Colombie, ces négociations historiques, soutenues par la communauté internationale, ont mis fin à un conflit armé de plus de 60 ans entre les deux parties. Aujourd’hui pourtant, l’accord de paix vacille et tarde à garantir la mise en place des commissions de vérité et de justice restauratrice garanties par l’accord.

L’élection du gouvernement de droite d’Iván Duque en août 2018 a eu de fortes conséquences sur la mise en œuvre de l’accord de paix. Concrètement, les processus reliés à la Juridiction spéciale pour la paix – la justice restauratrice censée être mise en place suivant l’accord signé en 2016 pour juger tous les acteurs et actrices du conflit – ont été ralentis ou complètement bloqués. De plus, le processus de réinsertion des femmes et des hommes qui ont combattu au sein des FARC-EP laisse entrevoir un bilan mitigé, voire boiteux : pour la sénatrice, « la réinsertion individuelle que veut nous imposer le gouvernement, c’est pour nous désarticuler, pour nous enlever cette identité [guerrillera] ».

Ramírez rappelle qu’un accord de paix ne doit pas dépendre du gouvernement en place. Or, le gouvernement de Duque a complètement délaissé les engagements pris par son prédécesseur, Juan Manuel Santos. Selon elle, plusieurs éléments expliquent le ressac que vit actuellement la Colombie. Premièrement, un des problèmes principaux est le manque de terres pour les ex-guérilleros et ex-guérilleras : l’un des points de négociation les plus importants était la nécessité d’une réforme agraire, qui n’est pourtant toujours pas mise en œuvre. Deuxièmement, et en dépit du soutien international et de l’ONU, le gouvernement ne protège pas les zones de réinsertion4 où les farianas et farianos5 préparent leur retour à la vie civile. En effet, le gouvernement menace constamment de faire disparaître ces espaces malgré l’investissement considérable en temps et en argent qu’ils ont nécessité. « Il faut trouver un moyen d’assurer la persistance des zones de réinsertion, chercher l’appui et la solidarité des Nations unies », affirme la sénatrice. Troisièmement, l’aspect économique est aussi criant, avec plusieurs personnes qui ont dû sortir des territoires réservés aux ex-combattant·e·s pour des questions de survie. Finalement, la sénatrice souligne que la santé, incluant la santé sexuelle et reproductive, est très précaire pour les populations d’ex-combattant·e·s, ainsi que dans tout le pays. Elle affirme même que la situation actuelle est contraire à ce que les combattant·e·s étaient habitué·e·s de vivre lorsqu’ils et elles étaient mobilisé·e·s : « Dans les campements, la santé était prioritaire […] ça été l’un des chocs que nous avons eus avec cette société », confie-t-elle.

En définitive, les femmes et les hommes qui ont déposé les armes vivent de multiples formes d’insécurité : insécurité alimentaire, juridique, physique, politique. Mais surtout, ces insécurités se vivent dans un contexte où être défenseur·e des droits humains en Colombie est de plus en plus dangereux. Plusieurs centaines de personnes ont été assassinées depuis 2016 pour leurs prises de position politiques face à un État qui ne fait que trop peu pour démanteler les groupes paramilitaires.

Le « féminisme insurgé »

Même si l’accord de paix est chancelant, il n’en demeure pas moins qu’il a été un terreau fertile de dialogue et d’échange pour les combattantes des FARC, les farianas comme elles se désignent elles-mêmes. De fait, selon la sociologue Camille Boutron, l’accord de paix représente un précédent historique pour l’inclusion de la perspective de genre en matière de résolution de conflit armé, fournissant un espace « stratégique pour les ex-guerrières des FARC dans le cadre de leur reconversion politique6 ».

Selon Ramírez, la politique de genre n’a pas été une priorité dans la guérilla. De fait, la catégorie d’organisation du social s’est plutôt centrée sur la classe, soit les inégalités économiques, qui sont un des facteurs ayant poussé le soulèvement armé des FARC-EP. Or, la volonté constante d’égalité avec les hommes a poussé les femmes des FARC-EP à revendiquer de plus en plus d’espace. Le tournant s’est opéré lors des dialogues de La Havane, où les farianas ont rencontré des groupes de femmes et des collectifs féministes. C’est aussi durant ces négociations qu’a été constituée la sous-commission sur le genre pour interroger la place de cette catégorie dans la réconciliation post-conflit.

Petit à petit, notamment grâce à l’activisme de certaines farianas comme Victoria Sandino – également sénatrice – le féminisme fariano ou féminisme insurgé (feminismo insurgente) s’est présenté comme une politique en évolution, basée sur les expériences des ex-combattantes et leur travail avec les masses. Selon Ramírez, l’élaboration du féminisme insurgé est en cours à l’intérieur du parti, ce qui permettra de créer des protocoles pour accompagner les femmes des FARC, notamment dans leur réinsertion à la vie civile, mais aussi pour « porter leur politique de genre à la société ». Dans la Thèse de la femme et de genre du parti politique, le féminisme insurgé a un « caractère émancipatoire », basé sur la nécessité de la « redistribution de la richesse » et de la « lutte des classes ». Il s’agit d’un féminisme qui cherche à contribuer aux luttes féministes à partir des expériences vécues durant les 53 années de la lutte dans la guérilla. L’idée est d’articuler les différentes initiatives des farianas, notamment à travers ce qui est encore un projet, l’Asofarianas, une association nationale d’ex-combattantes. Cependant, selon la sénatrice, il ne faut pas oublier que les défis demeurent énormes : « Je ne culpabilise pas les femmes ni même les hommes. Nous venons d’une culture qui ne nous a pas permis davantage. Notre développement culturel nous a vraiment fait croire que notre tâche, c’était la cuisine, le foyer, et nous pensions que nous seules pouvions le faire […] le défi est donc de se proposer un nord, mais pas le nord des hommes, non, non, non. Notre nord comme femmes, comme êtres humains, en défense de notre territoire ».

Pour autant, se donner un horizon n’est pas une tâche facile. Pour Ramírez, le « retour à la vie civile » est une épreuve. La transition vers le politique sans les armes est complexe dans un contexte où le gouvernement pose de sérieux obstacles pour la réinsertion des combattant·e·s. Les problèmes à ce sujet ont aussi créé des obstacles pour les femmes dans les territoires où elles sont confrontées à de nouvelles réalités socioéconomiques qu’elles ne connaissaient pas : « Elles sont en train de se couper de cette belle expérience que nous avions vécue, d’être maîtresses de leurs pensées, de leur nord, de leur territoire, de leur corps, de leurs décisions. Nous sommes un peu revenues en arrière. »

Le féminisme insurgé cherche à contribuer aux luttes féministes à partir des expériences vécues durant les 53 ans de la guérilla.

Ainsi, le « féminisme insurgé » est une proposition pour dépasser cette réassignation à des rôles traditionnels. Pour ce faire, Ramírez affirme que le parti FARC a deux tâches spécifiques envers les femmes. Comme la société que réintègrent les farianas est toujours « la même », patriarcale, il est important de revenir au concept de préparation permanente, et donc d’éducation populaire autant pour les femmes que pour les hommes. De plus, l’une des plus grandes stratégies du parti à cet égard doit se construire autour de l’importance d’articuler les différentes actions des farianas : « Comment s’assurer qu’elles n’oublient pas comment s’organiser, comment diriger, être leader. Il ne faut pas oublier l’expérience vécue dans la guérilla, sinon la potentialiser. »

En somme, pour Sandra Ramírez, la lutte pour la réinsertion des farianas à la société civile doit passer par la concrétisation de l’accord de paix, c’est-à-dire par un processus de réinsertion collectif qui ne ramènera pas les femmes dans une sphère privée où elles occuperaient le même rôle qu’elles avaient avant d’entrer dans la guérilla. En dépit du fait que la politique est toujours plus une affaire d’hommes que de femmes en Colombie, les farianas, dans tout le territoire colombien, s’impliquent dans les conseils de village et dans le parti politique. « Pour moi, de penser que les muchachas que je connais sont aux premières lignes de la lutte politique, c’est très significatif. Quand je pense à cela, je me revitalise, je me remplis d’énergie. »

Le féminisme fariano est le produit des négociations de La Havane, mais surtout de la rencontre entre plusieurs groupes féministes de défense des droits des femmes et de femmes des milieux universitaires. Confronté aux aléas de la mise en œuvre du processus de paix, il est une proposition politique en pleine construction qui tente de s’engager sur les fronts de l’anticapitalisme, de l’antipatriarcat ainsi que de l’antiracisme. C’est un féminisme qui met sur la table des enjeux politiques à la fois des féminismes et de la gauche ; une forme d’engagement à partir de l’expérience des femmes ex-combattantes qui ont décidé d’utiliser la parole comme arme de lutte collective.

CRÉDIT PHOTO : Service de presse de la sénatrice Sandra Ramírez

1. Fernando Millán Cruz, Con ojos de mujer : relatos en medio de la guerra , Bogotá, Penguin Random House, 2019, p. 21.

Au-delà du « Russiagate » : Comprendre le contexte politique des États-Unis

Au-delà du « Russiagate » : Comprendre le contexte politique des États-Unis

Par Elizabeth Leier

Il va sans dire que le climat politique actuel des États-Unis alimente les cotes d’écoute. En effet, la chaine MSNBC, une des plus critiques envers le président, a vu son auditoire surpasser celui de Fox News pour la première fois en 18 ansi. De façon générale, les chaines de nouvelles en continu signalent d’importantes augmentations de leur auditoire depuis 2016ii. Même au Québec, la saga Trump est omniprésente. Ce n’est pas surprenant, avec ses politiques véritablement xénophobes notamment l’interdiction pour certain·e·s musulman·e·s d’entrer aux États-Unis ou la séparation forcée des familles à la frontière mexicaine et ses propos incohérents, une certaine attention médiatique portée au président est justifiable.

La présence de Donald Trump à la Maison-Blanche est en effet un phénomène notable. Néanmoins, je crains que ce ridicule personnage, avec son entourage méprisant composé d’allié·e·s aux propos racistes, sexistes et homophobes, comme Mike Pence et Steve Banon, se dresse devant nous comme l’arbre qui cache la forêt. En fait, la réalité apparait encore plus insidieuse, puisque semblerait-il qu’il y ait eu un effort concerté pour maintenir la forêt hors de vue.

Une réponse au phénomène Trump?

Tout a commencé à la suite de l’élection de M. Trump. Abasourdi·e·s, les centaines de commentateurs et commentatrices politiques, qui avaient pourtant prédit une victoire certaine pour Hillary Clinton, cherchent à comprendre et à expliquer sa défaite. Rapidement, le discours devient unanime : une ingérence de la part d’un gouvernement étranger serait survenue. La Russie, que l’on pointe du doigt, semblerait avoir comploté avec l’équipe de Donald Trump pour voler l’élection aux démocrates. Selon les rumeurs, la Russie aurait mobilisé son agence secrète pour disséminer des fausses nouvelles, notamment sur les réseaux sociaux, pour influencer l’électorat. De plus, il y aurait eu un vol concerté, impliquant les services secrets étrangers et la campagne Trump, de documents stratégiques démocratesiii. En effet, les documents publiés par Wikileaks après la primaire démocrate auraient été obtenus, voire sollicités par les proches de Trump pour miner la crédibilité de Mme Clinton. Cette histoire, vous la connaissez. Depuis deux ans, les médias sont obnubilés par le complot russe : certain·e·s, comme la commentatrice américaine de MSNBC Rachel Maddow, ont même lancé des accusations invraisemblables comme « La Russie pourrait vouloir diminuer le chauffage dans vos maisons »iv. D’autres, comme le réputé quotidien d’information britannique The Guardian, pourtant réputé pour sa rigueur, et Paul Manafort, l’ex-directeur de la campagne républicaine de 2016, ont inventé des scénarios sans preuves impliquant le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, qui était pourtant sous haute surveillance en tant que réfugié à l’ambassade de l’Équateur à Londresv. Selon leurs publications, les deux hommes se seraient rencontrés à plusieurs reprises pour collaborer. Des journalistes, comme Glen Greenwald, ont pour leur part étudié le dossier et ont rapidement conclu que ces allégations étaient fortement improbables.

Force est de constater que la théorie du complot russe a été adoptée et encouragée par les journalistes qui avaient pourtant le devoir d’exposer les faits tels qu’ils étaient alors connus. Or, le dépôt récent du fameux rapport Mueller, document rédigé à la suite de l’investigation du FBI, nous oblige à réexaminer cette version des faits. Si, à ce stade, on m’accuse d’être partisane de Trump, je réitère que ce personnage me répugne et que je trouve ses politiques aberrantes. Si M. Trump n’est pas inculpé par le rapport Mueller, cela ne signifie pas qu’il est sans reproches, mais peut-être n’est-il pas une marionnette russe.

Le complot qui cache le contexte

Le problème avec le « Russiagatevi » et les médias, c’est que ces derniers ont cherché à invalider le contexte qui a mené Trump au pouvoir. En affirmant que la victoire de Trump est le résultat d’une manipulation artificielle, on perd de vue les phénomènes sociaux plus larges qui ont poussé les gens à voter pour lui. En effet, n’est-il pas remarquable que de nombreuses personnes qui avaient voté pour Obama en 2008 aient décidé de voter pour Trump en 2016? Celles-ci avaient alors été séduites par la volonté de changement que représentait la présidence de Barack Obama. Or, force est de constater que ce changement n’était que superficiel : l’écart entre les riches et les pauvres aux États-Unis n’a fait qu’augmentervii et une grande partie de la population voit la mondialisation néolibérale comme une réelle menace, avec la délocalisation d’emplois et la fermeture d’usines. Ainsi, lorsqu’un candidat « anti-establishment » propose des politiques protectionnistes et nationalistes, plusieurs y voient une solution à leurs problèmes économiques. Évidemment, chez Trump, ces politiques se marient aux tendances xénophobes, incarnées notamment par sa résistance à l’immigration.

Ce phénomène n’est malheureusement pas unique aux États-Unis. On observe une cohérence alarmante avec la montée incontestée des mouvements identitaires et d’extrême droite en Europe et ailleurs. Les partis d’extrême droite en Italie, en Slovénie, en Autriche et en Pologne ont tous fait d’importants gains lors des dernières élections. Ici, au Québec, le discours identitaire se fait de plus en plus explicite, particulièrement avec le débat sur le projet de loi 21 du gouvernement de François Legault.

Plus encore, les attentats à la mosquée de Québec et ceux de Christchurch, les marches néonazies à Charlottesville et à Washington D. C., tout cela illustre un contexte social beaucoup plus complexe et menaçant qu’un faux complot orchestré par Donald Trump Jr et Vladimir Putin. La question se pose donc : comment expliquer la montée de l’intolérance et le marasme politique qui ont poussé les Américain·e·s à élire l’ex-présentateur de The Celebrity Apprentice comme dirigeant d’une superpuissance? Je n’ai que quelques éléments de réponses possibles à cette difficile question. Il reste que c’est cette réflexion qui devrait demeurer au centre des enquêtes et des débats médiatiques et non les affaires sordides de Stormy Daniels, l’actrice de films pornographiques avec qui Trump aurait eu une relation extraconjugale, ou encore moins les théories de conspiration électorale sans fondement qui ont transformé les journalistes en animateurs et animatrices de télé-réalité.

La faute est donc d’autant plus insidieuse qu’elle participe à maintenir et consolider le statut quo. Présenter Trump comme le résultat d’un complot russe ou encore insister sur ses tweets et ses commentaires provocateurs permet de détourner l’attention des réelles catastrophes politiques, économiques et écologiques dans lesquelles nous nous trouvons actuellement.

Ces journalistes savaient-ils et savent-elles que le « Russiagate » était une fabrication ou au mieux une rumeur sans preuves? Je l’ignore. Ce qui est certain, c’est que les médias ont récolté les fruits de l’augmentation des cotes d’écoute et du lectorat. Que ce soit par erreur ou par négligence, trop de gens viennent de passer deux ans à se faire répéter que l’ascendance de Trump est une aberration, c’est-à-dire un « bug » ponctuel dans un système sociopolitique et économique qui fonctionne habituellement plutôt bien. La vérité nous fait constater que la réalité est tout autre. La précarité économique des sociétés postindustrielles et l’absence perçue d’agentivité politique, c’est-à-dire du pouvoir individuel et collectif de la majorité quant aux décisions politiques, ont des conséquences désastreuses. Celles-ci vont de l’élection de M. Trump aux folies meurtrières de xénophobes en passant par les commentaires racistes entendus sur les ondes des radios-poubelles québécoises.

La crise actuelle du capitalisme, caractérisée par la perte d’emploi, la précarité, la désolidarisation du milieu de travail, etc. pousse les gens à chercher des solutions radicales. Désintéressée par le système qui ne fait que reproduire les mêmes problématiques, la population est séduite par les discours populistes et nationalistes particulièrement en l’absence d’un discours de gauche alternatif.

À quoi pourrait ressembler ce discours? L’économiste et ancien ministre grec de la finance Yanis Varoufakisviii soutient qu’il nous faut impérativement instaurer des mécanismes de redistribution des richesses et limiter l’expansion sans fin d’un système qui nous menace, d’un côté par la crise climatique et de l’autre, par la montée du « nationalisme toxique ». Il en demeure que, plus on ignore ces enjeux au profit de rumeurs, de complots et d’anecdotes sensationnalistes, plus on perpétue les violences d’un système qui menace l’avenir de l’humanité.

CRÉDIT PHOTO: Jørgen Håland, Unsplash

i Eli Okun, 27 décembre 2018, « MSNBC ratings top Fox News for first time in 18 years », Politico.

https://www.politico.com/story/2018/12/27/msnbc-fox-cable-ratings-number-one-1075872

ii Brad Adgate, 18 avril 2018, « The Ratings Bump Of Donald Trump », Forbes. https://www.forbes.com/sites/bradadgate/2018/04/18/the-ratings-bump-of-donald-trump/#20ba67597ec1

iii Martin Matishak, 18 Juillet 2018, « What we know about Russia’s election hacking », Politico. https://www.politico.com/story/2018/07/18/russia-election-hacking-trump-putin-698087

iv RT, 1er février 2019, « Russia could ‘flip the off switch’ on US electricity at any time, warns Maddow in new conspiracy », https://www.rt.com/usa/450268-maddow-russia-weather-power/.

v Glen Greenwald, 2 janvier 2019, « Five Weeks After The Guardian’s Viral Blockbuster Assange-Manafort Scoop, No Evidence Has Emerged — Just Stonewalling », The Intercept. https://theintercept.com/2019/01/02/five-weeks-after-the-guardians-viral-blockbuster-assangemanafort-scoop-no-evidence-has-emerged-just-stonewalling/

vi Le terme « Russiagate » est employé pour désigner la théorie d’ingérence russe lors des élections américaines.

vii Carmen Reinicke, 19 juillet 2018, « US income inequality continues to grow », CNBC. https://www.cnbc.com/2018/07/19/income-inequality-continues-to-grow-in-the-united-states.html

viii Tom Embrury-Dennis, 18 octobre 2017, « Capitalism is ending because it has made itself obsolete, former Greek finance minister Yannis Varoufakis says », The Independent. https://www.independent.co.uk/news/world/europe/yannis-varoufakis-capita…

Yatnahaw gaa : Le cri d’un peuple qui refuse de se faire voler sa révolution encore une fois

Yatnahaw gaa : Le cri d’un peuple qui refuse de se faire voler sa révolution encore une fois

Par Raouf Bousbia

Dans une annonce de l’agence de presse officielle algérienne du 22 avril 2019, on apprend l’arrestation du milliardaire Issad Rebrab, propriétaire de Cevital, premier groupe industriel privé de l’Algérie. Contrairement à d’autres personnalités arrêtées la même journée, il s’est souvent opposé au clan de l’ancien président déchu Abdelaziz Bouteflika.

Plusieurs militant·e·s du mouvement de contestation en Algérie soupçonnent une mise en scène du régime algérien et une énième manœuvre pour affaiblir la mobilisation populaire pour un changement en profondeur du système politique en place depuis près de 60 ans.

Avec une constitution taillée sur mesure, le pouvoir en place se donne un semblant de respect constitutionnel qui jusque-là n’a jamais été pris en considération.

Le peuple algérien n’est pas dupe, et chaque vendredi des millions de personnes sortent dans les rues pour dire non à la supercherie.

Une révolution populaire et pacifiste est en cours. Elle réussira peut-être à mettre au pas l’un des régimes les plus opaques du monde moderne.

L’Algérie. Ce pays dont on entend peu parler et qu’on connait beaucoup moins que ses voisins marocain et tunisien, qu’on pense si loin et dont nos médias traditionnels font abstraction.

Et Pourtant, l’Algérie est le plus grand pays du continent africain et du bassin méditerranéen, quatrième pourvoyeur d’immigrant·e·s vers le Canada en 2016, premier fournisseur du Québec en pétrole brut avec 40,8 % en 2012 selon le site du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec et principal partenaire économique du Canada en Afrique avec 1,5 milliard de dollars américains d’échanges bilatéraux entre les deux pays en 2017.

Un pays avec une histoire aussi riche et ancienne que l’apparition de l’humanité sur Terre. Un territoire où plusieurs grandes civilisations se succédèrent, se mêlèrent et s’opposèrent aux civilisations berbères autochtones : phénicienne, romaine, vandale, byzantine, arabe, andalouse, ottomane, française, etc. Autant d’influences qui ont façonné l’identité algérienne moderne.

Des pères fondateurs trahis

Après une longue lutte armée sanglante contre la puissance coloniale française, l’Algérie accède à son indépendance le 5 juillet 1962 et choisit d’adopter un système économique basé sur l’égalité, la modernité et les libertés universelles. Mais très vite, les architectes de la toute jeune république algérienne sont écarté·e·s, poussé·e·s à l’exil ou assassiné·e·s. Ce fut le cas d’Ahmed Ben Bella; un des chefs historiques du Front de libération nationale pendant la guerre d’indépendance et président de la république en 1963, renversé par un coup d’État et emprisonné le 19 juin 1965.

Krim Belkacem, un des six pères fondateurs de la révolution d’indépendance, a quant à lui été poussé à l’exil en 1967 et assassiné en Allemagne le 18 octobre 1970.

Ferhat Abbas, président du gouvernement provisoire de la république algérienne, emprisonné dans un camp au Sahara en 1963.

Hocine Aït Ahmed, un des chefs historiques du front de libération nationale. Il est arrêté en 1964, s’évade de prison en 1966, s’exile en Suisse et ne reviendra en Algérie qu’après les événements de 1988.

Mohamed Boudiaf, un des pères fondateurs de la révolution d’indépendance. Il est emprisonné en 1963 puis s’exile au Maroc en 1964 et sera assassiné 28 ans plus tard.

Beaucoup d’autres figures emblématiques de la guerre d’indépendance connaitront des sorts similaires, à l’instigation du clan d’Oujda dont faisait partie Abdelaziz Bouteflika.

Le clan s’est formé pendant la guerre d’indépendance autour des hauts dirigeants de ce qu’on appelait l’armée des frontières basée au Maroc et en Tunisie par opposition à l’armée de l’intérieur qui, elle, combattait les forces coloniales françaises dans les maquis et les villes algériennes. Depuis la ville d’Oujda au Maroc, le clan prit de l’assurance avec l’affaiblissement de ses frères d’armes restés en territoire algérien.

Après l’indépendance, le clan disposait de la plus importante puissance de feu des différentes factions de l’armée de libération nationale et s’est permis un coup de force pour s’attribuer le mérite de la libération du pays et de ce fait la légitimité pour gouverner sans partage.

« De la confiscation de la révolution d’indépendance par une bande clanique, le régime algérien est né »

Ce régime mettra en place un système politique et de gestion du pays digne des grandes dictatures est-européennes sur le modèle stalinien (parti unique au pouvoir : le Front de libération nationale, interdiction de toute opposition ou revendications politiques, presse indépendante interdite, propagande médiatique, culte de la personnalité, centralisation de l’administration et des pouvoirs législatif et exécutif, etc.).

Influencé par l’Union soviétique et le nassérisme, dont l’idéologie est basée essentiellement sur le panarabisme et le socialisme arabe dans le but ultime d’une unification de tous les pays arabes en une seule et grande nation, le pouvoir algérien se lance dans une vaste opération de nationalisation de ses richesses, dont les plus importantes sont celles des mines en 1966 et des hydrocarbures en 1971. Un contrôle qui lui permettra de lancer de grands projets dits d’intérêt national. Des pôles industriels à la soviétique voient le jour, comme les complexes pétrochimiques et gaziers (Arzew et Skikda), sidérurgiques (Annaba), ou encore les constructions mécaniques (Constantine et Rouiba), par exemple.

Ce dynamisme économique entraînera l’augmentation de la population, l’alphabétisation, l’éducation et la réduction du niveau de pauvreté des classes défavorisées. Mais aussi, il assurera une stabilité politique en créant et entretenant une caste qui gravitera autour du pouvoir décisionnel et y participera, dont le peuple sera complètement exclu, réduit à l’état de simple spectateur. On essaiera par tous les moyens de l’homogénéiser en rejetant et en déconstruisant les différentes identités culturelles qui composent la population algérienne.

Le fer de lance de la politique identitaire algérienne est l’arabisation systématique de toutes les institutions nationales et de toutes les régions, sans aucune considération pour les patrimoines culturels et linguistiques des différentes régions et communautés. Les voix qui se lèvent contre ce système sont muselées et d’innombrables patriotes sont persécuté·e·s ou carrément emprisonné·e·s, ce qui les pousse à œuvrer dans la clandestinité ou depuis l’étranger. Ce fut le cas par exemple pour Saïd Saadi, membre fondateur de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, qui a été emprisonné pour son militantisme en 1985, ainsi que pour les activistes du courant des frères musulmans tel qu’Abassi Madani, emprisonné en 1982.

Après le deuxième choc pétrolier, l’économie algérienne révèle ses dysfonctionnements et le mythe du miracle algérien s’effondre. On voit les failles d’une économie basée presque exclusivement sur la rente pétrolière, en plus de la corruption et de la bureaucratie qui gangrènent l’administration algérienne. La chute du prix du baril de pétrole est catastrophique, et le gouvernement ne peut plus assurer les dépenses publiques et les programmes de subvention des denrées de première nécessité, primordiales pour acheter la paix sociale. Très vite, la contestation populaire s’installe et de violentes émeutes éclatent le 5 octobre 1988. Le président de l’époque, Chadli Benjedid, fait appel à l’armée pour rétablir l’ordre. Bilan : plus de 500 morts et des milliers d’arrestations.

La torture est une pratique courante des forces de sécurité et beaucoup de jeunes interpellé·e·s sortent traumatisé·e·s. Le monde vient d’assister au premier printemps arabe, bien avant que ne soit inventé le terme 23 ans plus tard.

Pas une, mais plusieurs révolutions confisquées

Le régime algérien ne sort pas indemne de cette crise, et il sera obligé d’opérer des réformes : autorisation du multipartisme, de la presse écrite indépendante (l’audio-visuel continuera à être sous le monopole de l’État), libération et retour des opposant·e·s politiques sont quelques exemples de concessions. Les tenants du pouvoir jubilent et se font passer pour des réformateurs.

Avec l’autorisation de nouveaux partis politiques, un parti se distingue particulièrement avec son discours haineux envers les partis progressistes : le Front islamique du salut (FIS), créé par Abassi Madani, participe au jeu démocratique tout en rejetant la démocratie. Avec une philosophie inspirée d’une lecture rétrograde du Coran, ses membres veulent purifier la nation algérienne des impies qui la corrompent, selon son virulent et turbulent prédicateur Ali Belhadj.

Le vide social laissé par le régime au sein de la population profite au FIS, qui occupe l’espace public et associatif. Le ras-le-bol des Algérien·ne·s vis-à-vis de la politique laisse le champ libre au parti islamiste pour rafler la mise aux élections législatives de 1991.

Voyant que le contrôle de la situation lui échappe, le régime algérien fait intervenir l’armée encore une fois et interrompt le processus électoral, fait emprisonner les chefs du parti islamiste et pousse le président Benjedid à démissionner.

Les militant·e·s du FIS sont des milliers à prendre les armes et rejoignent les maquis tout en appelant la population à se soulever contre le régime. La population ne suit pas, et c’est alors qu’une guerre sans nom s’engage entre Algérien·ne·s. Les un·e·s la nommeront « guerre civile », d’autres « la décennie noire ».

Des exactions sont perpétrées contre les civils, des attentats à la bombe ont lieu dans les villes, on assiste à des embuscades contre les forces de l’ordre ou encore des assassinats de journalistes et d’intellectuel·le·s. L’Algérie est au bord du gouffre, le régime se cherche une légitimité et convainc Mohamed Boudiaf de mettre fin à son exil et de revenir en Algérie pour la sauver. Boudiaf accepte, il revient, et après quelques mois d’exercice, il est assassiné en direct devant les caméras de télévisions lors d’un discours à Annaba le 29 juin 1992.

Les Algérien·ne·s perdent leur dernier espoir et le pays s’enfonce encore plus dans la violence. Des massacres de masse sont perpétrés, des villages et des quartiers entiers sont la proie de hordes d’assassins disant se battre au nom de Dieu. Les massacres de Bentalha, Raïs et Baraki resteront des traumatismes collectifs pour tout·e·s les Algérien·ne·s. Les groupes terroristes n’épargnent rien ni personne. En plus des massacres de civils, ils incendient les écoles, les bus, les infrastructures industrielles, assassinent les étrangers et étrangères qui continuent à vivre et travailler en Algérie. L’armée algérienne est débordée et mal préparée pour faire face à ce nouveau type de conflit, que le reste du monde découvrira un certain 11 septembre 2001.

Malgré tout, le peuple reste uni et fait face à la situation. Des groupes d’autodéfense se constituent dans les différents villages, et la population citadine développe des réflexes pour contrer les attentats et aider les forces de l’ordre à intervenir rapidement et efficacement. L’armée reprend l’initiative et à la fin des années 1990, les groupes islamistes sont à bout de souffle.

Sous l’égide du président Liamine Zeroual, des négociations sont engagées avec certains groupes islamistes armés, comme l’armée islamique du salut, qui se trouve plus à l’est du pays. La lutte continue contre le Groupe islamique armé (GIA) ou le tristement célèbre Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).

Sur fond de conflits internes au sein du régime algérien, le président Liamine Zeroual jette l’éponge et décide de démissionner et d’organiser des élections présidentielles anticipées en 1999. Les raisons de sa démission sont jusqu’à présent inconnues.

Bouteflika, l’usurpateur

Dans son livre Bouteflika, une imposture algérienne paru en 2004, l’écrivain et journaliste Mohamed Benchicou explique en détails comment Bouteflika a exigé aux tenants du pouvoir le score qu’il voulait avoir aux élections présidentielles de 1999 pour remplacer Liamine Zeroual.

Le journaliste rapporte dans son livre que Bouteflika demandait un score plus haut que ce qu’avait obtenu Zeroual lors de son élection en 1995. Il aura gain de cause et obtiendra un score de 73,8 % contre 61,3 % pour Zeroual lors de l’élection de celui-ci. À cause de ce livre, Benchicou verra son journal Le Matin fermé et interdit de publication, et lui-même passera deux années en prison.

Comme premières actions de son règne, Bouteflika mettra en place les projets de loi sur la concorde civile en septembre 1999, et la charte pour la réconciliation nationale en 2005. Avec cela, il accordait par voie légale l’amnistie à des milliers de terroristes qui étaient dans les rangs des groupes armés islamistes, et empêchait également toute éventuelle action judiciaire contre les membres des forces de l’ordre et les militaires qui ont perpétré des exactions. Les familles des victimes du terrorisme et des disparu·e·s sont écartées du débat. Bouteflika se permet même de donner des leçons de morale à des mères de disparu·e·s en pleine assemblée populaire avec l’arrogance qu’on lui connait. Preuve de son mépris pour le peuple, cette phrase qu’il dira lors d’un entretien avec la chaîne de télévision France 2 en 1999 avant son élection : « Si je n’ai pas un soutien franc et massif du peuple algérien, je considère qu’il doit être heureux dans sa médiocrité. »

À partir de ce moment, le régime va entretenir le culte de la personnalité de Bouteflika et l’ériger en sauveur du peuple algérien. On le présente comme celui qui a ramené paix et prospérité, reléguant aux oubliettes tous les sacrifices de la population algérienne pendant la décennie noire, la perte de ses intellectuel·le·s, de ses journalistes, de ses jeunes appelé·e·s mort·e·s au champ d’honneur et même du sacrifice de Mohamed Boudiaf, qui n’aura droit à aucune commémoration officielle sous l’ère bouteflikienne.

Les années 2000 sont marquées par l’augmentation du prix des hydrocarbures, une aubaine pour Bouteflika qui se lancera dans des projets ambitieux : autoroutes, logements sociaux, universités, nouveaux complexes gaziers, métros, tramways, téléphériques, etc. Le problème, c’est qu’aucun équipement constituant ces ouvrages n’est fabriqué dans le pays; l’Algérie importe tout et sans compter. On se permet même d’importer de la main-d’œuvre asiatique malgré un chômage galopant dans le pays. En 20 ans de règne, Bouteflika aura dépensé près de 1000 milliards de dollars américains dans des projets qui auraient dû couter la moitié ou le quart des montants initiaux. Et pour cause, la corruption est généralisée à tous les niveaux de la société, aucun projet ou transaction conclue n’est épargné par les scandales politico-financiers. Des enquêtes sont menées par des pays étrangers qui soupçonnent leurs propres compagnies de participer à la corruption, comme ce fut le cas pour la justice italienne qui avait lancé une enquête visant le géant pétrolier ENI et sa filiale Saipem. Même ici, au Québec, l’Algérie figurait dans certains rapports de la commission Charbonneau qui fut diligentée pour faire la lumière sur les affaires de corruption et de collusion dans le milieu de la construction au Québec.

En outre, Bouteflika fera réviser la constitution sans même convoquer le corps électoral, en 2002 et 2008, pour s’octroyer plus de pouvoirs et principalement pour se permettre de briguer un nombre indéterminé de mandats présidentiels, qui étaient limités jusque-là à deux mandats consécutifs. Malgré ses problèmes de santé, qui réduisent ses apparitions en public depuis 2013, il brigue un quatrième mandat en 2014 et procède à une autre révision de la constitution en 2016, où l’accumulation des mandats présidentiels est remise à un maximum de deux mandats consécutifs, ce qui lui confère quand même le droit de briguer un dernier mandat. S’il est élu de nouveau, Bouteflika cumulerait cinq mandats consécutifs.

Ce qui marquera aussi le règne de Bouteflika, c’est l’isolement et le pourrissement de la situation sociale et politique en Kabylie.

La Kabylie, berceau de la contestation démocratique et identitaire de l’Algérie

Grande région du Nord-Centre de l’Algérie, la Kabylie a toujours été une zone indisciplinée pour le régime algérien. Contrairement aux mouvements de contestations que le reste du pays connaissait sporadiquement pour des revendications liées à l’augmentation des prix des denrées alimentaires ou à l’attribution de logements sociaux, les mouvements contestataires en Kabylie revendiquaient toujours le droit à la démocratie, la pluralité et surtout le respect de l’identité et de la culture berbères. Le pouvoir algérien s’est toujours arrangé pour discréditer les leaders des mouvements démocratiques et culturels de cette région. Il a mené des campagnes de dénigrement et de manipulation et usé d’une répression souvent sanglante, comme en attestent les événements connus sous le nom de « printemps berbère » en 1980, ou le « printemps noir » sous le régime de Bouteflika en 2001, qui présente un lourd bilan de 126 mort·e·s et 5000 blessé·e·s, selon la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme. Le régime de Bouteflika continuera à marginaliser cette région au point qu’une partie des activistes kabyles se radicalisent en soutenant l’option de la sécession pure et simple du reste du pays.

Pour contrer ces nouvelles revendications, en 2016 Bouteflika officialise l’amazigh (langue berbère) sur le plan national et décrète en 2017 Yennayer fête culturelle nationale et jour férié (jour de l’an berbère coïncidant avec le 12 janvier du calendrier grégorien), en s’arrogeant les mérites et les honneurs de l’aboutissement du combat du peuple kabyle.

Malgré cela, la contestation de l’illégitimité du pouvoir algérien ne faiblit pas et encourage les mouvements démocratiques contestataires dans le reste du pays. On peut penser au mouvement Barakat (« ça suffit », en arabe), apparu lors de la candidature de Bouteflika pour un quatrième mandat en 2014. Ce mouvement issu de la société civile bravait l’interdiction de manifester dans la capitale, Alger. Celles et ceux qui y ont participé ont subi à maintes reprises arrestations et intimidation. Sa figure de proue, Amira Bouraoui, nous a accordé une entrevue lors de son passage à Montréal en septembre 2018 dans laquelle elle a déclaré :

« En Algérie, s’opposer à l’absurde et au non-sens est systématiquement catégorisé par le pouvoir en place comme un complot contre la nation, manipulé par une main étrangère. On cherche à infantiliser le peuple algérien. C’est tout un système qui pose problème aujourd’hui. Un nombre de personnes aux visages inconnus décide ce que doit être le scénario politique en Algérie. Nous avons le devoir de dénoncer cela. »

Le mouvement Barakat n’existe plus, mais un autre mouvement citoyen a vu le jour avec la participation d’Amira Bouraoui : le mouvement Mouwatana (« citoyenneté » en arabe), regroupant des personnes de toutes orientations politiques, des personnalités de l’ampleur d’Ahmed Benbitour et de partis politiques tels que Jil Jadid (« nouvelle génération ») ou l’Union pour le changement et le progrès de Zoubida Assoul. Ce mouvement, très encadré, organise depuis 2018 des rassemblements citoyens dans différentes villes d’Algérie. Chaque fois, les autorités répriment ces rassemblements et procèdent à l’interpellation des membres du mouvement.

Le régime algérien et ses décideurs ont toujours su mater leurs dénonciateurs et dénonciatrices organisé·e·s et structuré·e·s. Toutefois, la maîtrise des mouvements spontanés lui échappe complètement et ce genre de mouvement dénonciateur s’est trouvé une tribune, une tribune que même les islamistes n’ont pas osé interdire pendant la décennie noire : les stades de soccer.

Le soccer est le seul loisir accessible à la jeunesse algérienne. Omniprésent dans le quotidien des Algérien·ne·s, le soccer fait presque partie de la composante identitaire nationale. Effectivement, pendant la guerre d’indépendance, ce sport a servi d’arme politique contre le pouvoir colonial. Se retrouver dans les gradins des stades pour encourager son équipe est devenu avec les réseaux sociaux un moyen d’expression, le seul lieu où la jeunesse algérienne peut se retrouver pour chanter et crier son mal-être.

Les partisan·e·s des clubs de soccer de tout le pays innovent et font preuve d’une imagination littéraire et artistique des plus impressionnantes. Ils et elles ont même provoqué un incident diplomatique entre l’Algérie et l’Arabie saoudite et poussé Ahmed Ouyahia, premier ministre algérien pendant les faits, à présenter des excuses officielles aux autorités de la monarchie wahhabite, offusquée par une banderole déployée dans le stade de la ville d’Ain-Mlila lors d’une rencontre entre deux clubs de deuxième division du championnat national le 15 décembre 2017.

L’éveil de tout un peuple

Depuis le 8 mai 2012 à Sétif, où il déclare qu’il est temps de passer le flambeau à la jeunesse lors de son dernier discours public, Bouteflika ne s’adresse à son peuple que par l’intermédiaire de lettres et de messages verbaux transmis par des figures diverses du régime algérien. Et c’est de cette manière qu’il annonce le 10 février 2019 sa candidature pour un cinquième mandat présidentiel aux élections qui devaient se tenir le 18 avril 2019. En réponse à cette annonce, plusieurs voix se sont élevées dans le pays et les premières manifestations contre cette candidature apparaissent à Chleff, Bordj-Bou-Arreridj, Bejaïa, Annaba ainsi qu’à Kherrata, ville marquant le passé révolutionnaire de l’Algérie, où elles prendront plus d’ampleur.

Dans les rues algériennes, c’est l’indignation. Comment a-t-il pu oser?

Des appels à manifester sont lancés sur les réseaux sociaux, le rendez-vous est donné pour le vendredi 22 février 2019 (vendredi étant jour de congé de fin de semaine dans le pays). Le jour J, des centaines de milliers de manifestant·e·s sortent dans les rues de la majorité des villes du pays. Ces manifestations pacifiques surprennent tout le monde, les autorités et l’appareil de l’État sont en total décalage. Aux nouvelles de la télévision d’État, on n’en fait aucune mention, pareil pour les autres chaînes de télévision, toutes proches du cercle présidentiel. Les médias étrangers n’en font qu’un fait divers sans grande importance, alors que des portraits de Abdelaziz Bouteflika sont arrachés des façades des immeubles et piétinés par la foule lors de ces manifestations. Stupéfaites, les forces de l’ordre restent en retrait et n’interviennent pas. Les manifestations se terminent en fin de journée sans heurts, quelques échauffourées autour du quartier du palais présidentiel mises à part.

Le lendemain, on annonce que le président de la république annule sa sortie pour l’inauguration de la grande mosquée d’Alger et le nouveau terminal de l’aéroport Houari-Boumediene, pour raison de déplacement médical vers la Suisse. Les hommes de main du régime se chargent alors de fustiger les manifestant·e·s comme le fit le général et chef d’État-Major Ahmed Gaïd Salah en les traitant lors d’une intervention télévisée « d’ingrats, ignorant les réalisations du président Bouteflika ». Les manifestations continuent pendant toute la semaine, assurées par les étudiant·e·s jusqu’au vendredi 1er mars 2019, où des centaines de milliers de personnes sortent une seconde fois dans une ambiance bon enfant, avec un seul slogan : « Non au 5e mandat de Bouteflika ». Pour les manifestant·e·s, le message est clair et ils et elles pensent que le clan présidentiel a compris. Mais voilà que les figures du régime s’entêtent et vont même brandir le spectre du scénario syrien. Ahmed Ouyahia, premier ministre au moment des premières manifestations et figure emblématique du régime algérien, dira : « Je vous avertis, la révolution en Syrie a commencé avec des roses»

Le 3 mars, Bouteflika officialise sa candidature en déposant par procuration son dossier au conseil constitutionnel, accompagné d’une lettre adressée au peuple algérien dans laquelle Bouteflika s’engage, s’il est élu, à organiser une conférence nationale pour une nouvelle constitution qui établirait la démocratie et enfin, il promet de se retirer avant le terme de son mandat. Le vendredi qui suit cette annonce est la journée mondiale pour les droits des femmes et pour cette occasion, les femmes algériennes sortent massivement dans les rues et viennent grossir encore plus les foules. 24 heures plus tard, Bouteflika rentre de son séjour médical en Suisse et son loyal chef d’État-Major Ahmed Gaïd Salah change de ton à l’égard des manifestant·e·s et annonce qu’il est du côté du peuple et qu’il le soutiendra. Le lendemain, Bouteflika renonce à un cinquième mandat en adressant une nouvelle lettre qui reporte les élections présidentielles à une date indéterminée. Ce délai a pour but, dit-il, d’organiser sa fameuse conférence nationale pour une nouvelle constitution qui ouvrira la voie à la démocratie et aux réformes demandées par le peuple. En d’autres termes, il prolongerait son quatrième mandat.

Le peuple se sent floué et décide de continuer la mobilisation pacifiquement dans toutes les villes d’Algérie, ainsi que dans certaines grandes villes du monde où on compte de fortes communautés algériennes, comme Paris, Londres ou Montréal. En effet, chaque dimanche depuis le 24 février 2019, la communauté algérienne du Québec se donne rendez-vous devant le consulat général d’Algérie à Montréal pour manifester son soutien à ses compatriotes resté·e·s au pays et aussi pour attirer l’attention des autorités canadiennes et de la communauté internationale sur ce qui se passe. Une telle mobilisation à l’international est nécessaire afin d’éviter que les autorités algériennes répriment dans le sang leur population comme ce fut le cas en 1988.

Constatant la ténacité des manifestant·e·s et leur détermination, le chef d’État-Major Gaïd Salah qui se révéla être la clef de voûte du pouvoir algérien empressa le président Bouteflika de démissionner afin d’appliquer l’article 102 de la constitution algérienne pour garder une légitimé constitutionnelle. Il prive ainsi le peuple d’une vraie rupture, car avec l’application de cet article, le régime se donne un délai de trois mois afin d’organiser des élections présidentielles, qu’il contrôlera et dirigera selon sa philosophie habituelle.

Après la démission de Bouteflika, c’est Abdelkader Bensalah qui assure l’intérim au poste de chef d’État, avec un gouvernement nommé au préalable par le désormais ex-président de la république.

Le peuple a d’ores et déjà rejeté les dispositions que génère l’article 102 en sortant massivement dans les rues malgré les appels du gouvernement qui assure se porter garant de la transparence et de la légitimité des élections prévues en juillet.

Les Algérien·ne·s savent que leur révolution pacifique pourrait être encore une fois confisquée par un régime vicieux et manipulateur incarné dans la personnalité de Gaïd Salah, qui a pris l’habitude après chaque vendredi de contestation de prendre la parole et de s’adresser à la nation pour empresser les services judiciaires du pays à traduire en justice certaines personnalités qui auraient trempé dans des affaires de corruption et de malversations. Nous assistons en ce moment à des arrestations spectaculaires très médiatisées d’hommes d’affaires et d’anciens proches du clan de Bouteflika. Une manœuvre pour faire croire au peuple à une opération propre, alors que tout cela a pluôt l’air d’un règlement de comptes entre clans et bandes rivales.

Conscient·e·s de la manipulation, les manifestant·e·s continuent leur lutte, et ce, malgré la répression que le régime accentue présentement pour affaiblir le mouvement, en bloquant chaque vendredi matin les autoroutes desservant Alger pour réduire le nombre des manifestant·e·s dans les lieux symboliques de la capitale comme la place Maurice Audin ou l’esplanade de la grande poste.

Le mouvement populaire semble complètement intouchable malgré ces mesures et n’est nullement essoufflé.

Interrogé par L’Esprit libre sur la situation actuelle en Algérie, l’activiste et ancien militant du mouvement culturel berbère Moussa Nait Amara déclare :

« Les manœuvres du pouvoir visent à essouffler la contestation, mais la mobilisation a démontré que le peuple est déterminé à mener à terme sa révolution, dont la revendication est clairement exprimée dans le slogan Yetnahaw gaa  (« ils vont tous partir » en arabe) dont la signification politique est la rupture avec les visages qui symbolisent le système. […] Le peuple, de son coté, doit continuer sa mobilisation pacifique et cela jusqu’à la démission du gouvernement, la dissolution du parlement, et l’arrêt immédiat de l’intervention du chef d’État-Major dans les questions politiques. »

Il ajoute que « la transition doit être entamée par la création d’une instance présidentielle et d’un gouvernement de technocrates composé de personnalités nationales non partisanes ». On comprend que le régime a pratiquement joué toutes ses cartes, et la seule option qui lui reste est la répression et l’usage de la violence.

Pour la porte-parole du mouvement Mouwatana à Montréal, Amel Benaya, le peuple doit « rester uni et pacifique, comme lors de la première sortie; personne ne pourra rien contre lui ». Les manifestant·e·s répondent aux provocations des forces de l’ordre avec pacifisme et souvent même avec humour. Un humour qui accompagne chaque vendredi leurs pancartes de revendications. Cette révolution n’est pas seulement celle du sourire, mais aussi celle de l’amour et celle de l’art. Les artistes Algérien·ne·s accompagnent la lutte pour remonter le moral des nouveaux combattants et nouvelles combattantes de la liberté. Le sentiment patriotique grandit jour après jour et la jeunesse algérienne se rend enfin compte du pouvoir et de la force qu’elle détient avec son pacifisme qui inspire les peuples libres et provoque le désarroi du totalitarisme.

CRÉDIT PHOTO : Fethi Hamlati, WikiCommons,  https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Manifestation_contre_le_5e_manda…(Blida).jpg?uselang=fr

Jean-Paul Fritz, 30 novembre 2018, « L’algérie, nouveau berceau de l’humanité? », L’Obshttps://www.nouvelobs.com/sciences/20181130.OBS6361/l-algerie-nouveau-berceau-de-l-humanite.html

DN, 2 avril 2019, « Algérie : Bouteflika présente sa démission a Tayeb Belaiz ». https://www.youtube.com/watch?v=IhDGG0hhJ8c

Yassin Ciyow, 12 mars 2019, « Chronologie : le réveil algérien en dates », Le monde.

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/03/12/le-reveil-algerien-en-dates_5434937_3212.html

Ambassade du Canada en Algérie, 21 novembre 2018, « Relations Canada-Algérie », Gouvernement du Canada. https://www.canadainternational.gc.ca/algeria-algerie/bilateral_relations_bilaterales/index.aspx?lang=fra

Ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec, « Importations et exportations de pétrole et de produits pétroliers ». https://mern.gouv.qc.ca/energie/statistiques/statistiques-import-export-petrole.jsp

Nadia Lamlili, 21 décembre 2017, « Banderole anti-saoudienne en Algérie : Ahmed Ouyahia n’a pas présenté d’excuses officielles à Riyad », Jeune Afriquehttps://www.jeuneafrique.com/504403/politique/banderole-anti-saoudienne-en-algerie-ahmed-ouyahia-na-pas-presente-dexcuses-officielles-a-riyad/

Agence France-Presse, 20 décembre 2017, « Algérie : ouverture d’une enquête après une banderole anti-saoudienne dans un stade », Jeune Afriquehttps://www.jeuneafrique.com/depeches/504077/politique/algerie-ouverture-dune-enquete-apres-une-banderole-anti-saoudienne-dans-un-stade/

Un climat insurrectionnel

Un climat insurrectionnel

Par Marc-Arthur Fils-Aimé

Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord. 

L’auteur est directeur général de l’Institut Culturel Karl-Lévêque (ICKL)

Depuis le début du mois de juillet 2018, Haïti vit une situation de révolte, similaire à une préinsurrection populaire. Une large partie de la population a gagné les rues, bloqué les principales artères de la capitale, des villes de province ainsi que les routes nationales pour demander des comptes à l’État et exiger une amélioration de ses conditions de vie.

Sur l’injonction du Fonds monétaire international, le gouvernement haïtien devait augmenter le prix de l’essence à la pompe. Il s’est servi du match de football opposant le Brésil et la Belgique durant la dernière Coupe du monde pour exécuter sa mission. Le peuple ne s’est pas laissé prendre au piège. Les 6, 7 et 8 juillet, il a presque mis en déroute l’exécutif et les forces répressives en barricadant le pays. Il réclamait non seulement le retrait du communiqué relatif à cette augmentation brutale, mais aussi la baisse du coût de la vie.

Au fur et à mesure que les protestations gonflaient à travers le pays, les revendications se sont radicalisées à un point tel qu’elles ont pris l’allure d’une lutte de classe. Des foules attaquaient des banques et de grands commerces et demandaient le départ du président et de son premier ministre d’alors, Guy Lafontant, qui sont les principaux soutiens d’une bourgeoisie qualifiée d’antinationale et de toutes sortes d’épithètes malodorantes par les Haïtien·ne·s. Malgré le remplacement du premier ministre, le peuple n’a pas décoléré. Au contraire, le dossier Petrocaribe a provoqué un sursaut de colère et a tenu le pays en haleine le 15 octobre et le 18 novembre 2018. Ces deux dates correspondent à l’assassinat de Dessalines, l’un des fondateurs de la nation haïtienne, et à la dernière bataille qui a bouté hors du pays l’armée de Napoléon. Après un calme apparent, le pays s’est réveillé le 7 février, date symbolique du départ du dictateur Jean-Claude Duvalier en 1986 et du deuxième anniversaire de l’investiture du président Jovenel, avec des manifestations évaluées entre deux et trois millions de personnes, au milieu de barricades. Les « Petro challengers », comme se nomment les manifestant·e·s, et l’opposition au pouvoir sont convaincus qu’aucun jugement n’est possible sous Moïse, dont le nom est cité dans l’audit partiel de la Cour supérieure des comptes publié à la fin du mois de janvier.

Le Petrocaribe, c’est quoi?

Le président René Préval a signé en 2006 l’accord Petrocaribe avec son homologue vénézuélien Hugo Chávez. Haïti paie une partie du pétrole au comptant et une autre partie à un taux préférentiel de 1 % dans un délai de 17 à 21 années avec deux années de grâce. Cette somme équivaut aujourd’hui à une dette de plus de quatre milliards de dollars américains. Elle devait être investie dans des projets de développement durable qui n’ont pas laissé beaucoup de traces. La dilapidation de cette fortune a eu lieu en grande partie sous le gouvernement de Michel Martelly, le mentor du président Jovenel.

Les racines de la colère

Ces luttes conjoncturelles se sont superposées à des luttes structurelles. Il est presque impossible de bien cerner le contour des actuelles perturbations si on les sépare de la charpente socio- économique et culturelle du pays. C’est pourquoi, même s’il ne nous revient pas de retracer l’histoire du pays, il s’avère nécessaire de faire ce rappel très panoramique.

Haïti est née avec deux projets issus de deux visions de classe différentes. La majorité des anciens esclaves – devenus aujourd’hui des paysans moyens, parcellaires ou même des champarts – voulaient développer une culture vivrière pour sauvegarder leur indépendance durement acquise. C’était la promotion avant la lettre de « la souveraineté alimentaire ». La nouvelle oligarchie, elle, encourageait la culture de denrées pour l’exportation. Elle était encore empêtrée de l’esprit et fascinée du schéma de développement des colons esclavagistes français qu’elle avait physiquement combattus. Les masses rurales, dès l’aube de la déclaration officielle de notre indépendance, n’ont jamais accepté leur état de sujétion. Elles guettaient la moindre occasion pour se soulever en vue de conquérir un droit qu’elles n’avaient en réalité jamais eu. Dans un premier moment, c’était les Français et les Allemands qui, avec le concours des dirigeants haïtiens, dominaient l’économie et la finance haïtiennes. Aujourd’hui, en raison de la première occupation américaine qui a duré 19 ans (de 1915 à 1934), les Américains ont une influence prépondérante sur la politique nationale, même sur la présidente ou le président qui doit sortir des urnes1.
 

Plus de deux siècles après le choix initial d’une économie d’exportation, la formation haïtienne n’a pas connu de grand changement dans sa nature. L’écart social s’est creusé davantage entre les masses populaires et les classes dominantes du fait de tous les obstacles tendus par les classes politiciennes traditionnelles pour maintenir le statu quo.

La classe paysanne, impuissante face à la détérioration de la qualité de l’humus, de la parcellisation grandissante de sa terre due à la problématique de l’héritage tirée du Code de Napoléon, des complots du système judiciaire et d’une vague de fausses promesses de nouveaux acquéreurs – Bill Clinton est aujourd’hui l’un des grands propriétaires fonciers dans le pays – se rétrécit de jour en jour, malgré une résistance farouche des organisations paysannes formées de ses couches les plus conscientisées. Le discours dominant veut faire croire que les pauvres ne peuvent pas faire de l’agriculture moderne. La paysannerie abandonne sa petite propriété dans l’espoir d’un mieux-être dans les principales villes. Il en résulte une « bidonvillisation » envahissante puisque l’État haïtien, embourbé dans la corruption et à cause de son mépris des masses, ne s’efforce nullement d’améliorer son sort. Le chômage domine la vie nationale. Il varie selon les données à environ 70 %. La classe ouvrière, coincée en grande partie dans l’assemblage, est surexploitée. Le désespoir fait rage au milieu même de la petite-bourgeoisie qui s’embarque, elle, vers la première frontière qui lui est ouverte.

Le suffrage direct, reconnu seulement en 1950, n’a pas permis à ces masses de trouver le chemin de leur amélioration. À chaque grande phase électorale, les thuriféraires du système plus que biséculaire dressent de nouvelles difficultés pour empêcher les cadres populaires de briguer des postes électifs et réduire la population à un rôle passif de simples votants. Il résulte de cette exclusion que les trois grands pouvoirs sont truffés de bandits, de trafiquants de drogue, de contrebandiers et de délinquants de tout acabit.

C’est dans cette même optique que nous devons appréhender le fléau de la corruption qui a toujours rongé la société haïtienne. Elle a épousé des formes différentes sans n’avoir jamais perdu de sa vigueur et de sa constance. Par exemple, Leslie Péan a écrit cinq tomes intitulés Haïti, économie politique de la corruption, dont le premier est sous-titré De Saint-Domingue à Haïti (1791-1870). La corruption a atteint ces temps-ci un niveau d’immoralité que le néolibéralisme a aggravé avec l’argent placé au-dessus de toutes les valeurs, y compris celle de l’être humain et des biens inaliénables de la nature. Certaines consciences nationales ont inscrit leur bataille dans l’esprit de savoir où sont passés les milliards de Petrocaribe et l’argent détourné par la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), un organisme créé pour aider Haïti à mieux se sortir des désastres du tremblement de terre du 12 janvier 2010 et présidé par Bill Clinton.

Une scène politique complexe

Au sommet du pouvoir, le président Jovenel n’a jamais joui d’une grande légitimité. Il a été élu avec quelque 500 000 voix sur une population de plusieurs millions de personnes en âge de voter. Sa popularité est au bas-fond, car peu de ses promesses électorales se sont concrétisées. La misère des masses a empiré et a même affecté une fraction importante de la petite-bourgeoisie. Face à l’opposition plurielle qui tient à la démission du chef de l’État a émergé un différend ouvert entre lui et son premier ministre, le notaire Jean Henry Céant, imposé par des forces puissantes. Il a dû l’accepter à contrecœur. La controverse n’est pas le fruit d’un projet alternatif. Chacun d’eux représente une fraction différente des classes dominantes qui cherche soit à maintenir son hégémonie soit à l’arracher.

Sur le terrain des luttes quotidiennes, le consensus ne dépasse pas le départ du président, qui reste accroché au pouvoir malgré la détérioration accélérée de toutes les branches vivantes du pays. L’opposition sème la confusion totale avec des propositions contradictoires quant à la nature de la transition devant aboutir aux prochaines élections. La droite et l’extrême droite tentent de récupérer le mot d’ordre des masses populaires en voulant réduire leur désir de changement de système à un remplacement de personne au sein du même régime. Le courant de gauche, du fait de son inorganisation ne constitue pas une force capable d’aider les masses à dissoudre le système éculé et à bâtir la transformation sociale espérée.

En définitive, cette absence d’avant-garde a freiné l’élan préinsurrectionnel en une véritable insurrection populaire. Le combat des classes dominées se joue sur le front conjoncturel et structurel. C’est pourquoi nous ne devons pas laisser le terrain à l’oligarchie et à ses intellectuels organiques et sommes obligés de le poursuivre avec tact et intelligence.

CRÉDIT PHOTO: Medyalokal, wikimedia.org

1. Voir Dantes Bellegarde, La résistance haïtienne. L’occupation américaine d’Haïti, collection du bicentenaire Haïti, 1804-2004, p. 127-128 ; Suzy Castor, L’occupation américaine d’Haïti, Imprimerie Henri Deschamps, p. 64 ; et Ginette Chérubin, Le ventre pourri de la bête, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, p. 259.