Cet article est publié dans le numéro 82 de nos partenaires, la Revue À bâbord. Le lancement de ce numéro aura lieu le 17 décembre prochain dès 18h à la Station Ho.st (1494 rue Ontario, Montréal). Cliquez ici pour toutes les informations.
L’autrice est coordonnatrice du Centre international de solidarité ouvrière (CISO)
De retour d’une mission intersyndicale au Bangladesh, l’autrice partage ses constats et impressions sur un implacable système d’exploitation1.
L’écroulement du Rana Plaza
Un terrain vague comme les autres. Des plantes aquatiques qui poussent dans l’eau sale accumulée. Des déchets. Quelques briques sur le sol qui témoignent silencieusement de la tragédie qui s’est produite en 2013 : l’écroulement de l’édifice du Rana Plaza, qui abritait les ateliers de misère du textile, l’une des pires tragédies industrielles du 21e siècle. Au moins 1 135 morts et plus de 2 300 blessé·e·s, d’un seul coup, morts qui auraient facilement pu être évitées2. On nous dit qu’il y aurait encore une centaine de corps qui n’ont pu être récupérés sous les décombres, sous les herbes hirsutes que l’on regarde. Et pourtant, si peu de traces de recueillement. Seulement une petite statue à l’entrée qui dit que les victimes ne seront pas oubliées. Ce qui frappe pourtant, c’est l’odieux de l’indifférence pour les travailleuses du textile. Même dans la mort. L’oubli souhaité par les industriels qui poursuivent l’exploitation sans fin, presque comme si de rien n’était.
L’incendie du Tazreen Fashions
Un an plus tôt, en 2012, l’édifice du Tazreen Fashions avait été la proie des flammes, causant la mort de 112 travailleuses et travailleurs, enfermés dans l’édifice pour les assujettir à la tâche, pour ne pas qu’elles et ils quittent leur poste. De l’extérieur, les fenêtres souillées de suie, les bouches d’aérations déformées, laissent imaginer la souffrance et la puissance désespérée d’une dernière lutte pour la survie. Sans l’ingéniosité des organisations locales – comme le Bangladesh Center for Workers’ Solidarity (BCWS), dont les représentant·e·s se sont courageusement fait passer pour des journalistes, quelques heures après la tragédie, pour visiter le site –, le lien avec les grandes marques du vêtement que nous consommons ici aurait été occulté. On nous raconte des histoires d’horreur : « Deux femmes ont sauté par la fenêtre en se tenant par la main pour que leur corps soient retrouvés. L’une a survécu, l’autre s’est empalée dans les décombres. » « Un ouvrier a appelé sa mère pendant le feu pour lui expliquer qu’il n’arrivait pas à sortir de l’édifice et pour lui dire qu’il se cacherait dans la salle de bain en attendant les secours. C’est là qu’on l’a trouvé, quelques jours plus tard, mort, le téléphone à la main. » Dans les décombres, des étiquettes de plusieurs compagnies transnationales ont été retrouvées sur les vêtements, ainsi que les documents écrits précisant les noms des marques qui sous-traitaient dans l’usine. Dans l’absence de transparence des chaînes d’approvisionnement mondiales, il s’agissait de l’unique manière de les faire réagir3.
Un nouvel internationalisme syndical ?
Au Bangladesh, les organisations ne sont pas utopistes. L’une des demandes suite à l’écroulement du Rana Plaza souligne leur cruel réalisme : dans ce pays à majorité musulmane, où les obsèques sont très importantes, elles ont demandé qu’une banque des empreintes digitales des travailleuses et travailleurs soit constituée pour que les corps soient identifiables… la prochaine fois.
Depuis 2012, puis 2013, l’indignation et la solidarité internationale suscitée par les deux tragédies a permis plusieurs avancées, notamment quant à la sécurité des bâtiments et à certaines compensations financières aux victimes. Un accord volontaire tripartite et contraignant a été mis en place avec l’appui financier des Pays-Bas et des grandes marques qui y ont consenti : l’Accord sur la sureté et la sécurité des bâtiments. L’Accord liait les usines locales du textile, le gouvernement et de grandes organisations syndicales internationales comme IndustriALL et UNI Global Union. Il était aussi prévu que les transnationales du vêtement rendent publiques les endroits où elles se fournissaient au Bangladesh et qu’elles compensent les améliorations apportées par leurs sous-traitants bangladais. Les usines locales étaient appelées à s’engager à améliorer leurs pratiques sous peines de dénonciations publiques de la part de l’Accord, qui comprend notamment un organe d’inspection indépendant et la mise en place de comités de santé et sécurité composés de travailleuses et travailleurs dans toutes les usines visées. De ces usines, ce seraient 90 % des cas problématiques qui auraient rendu leurs édifices plus sûrs, les 10 % restants étant par ailleurs les édifices où les rénovations nécessaires seraient les plus importantes et coûteuses. Les travailleuses du textile ont témoigné sur place de leur appréciation de ce programme, qui leur permettait de dénoncer anonymement les abus à un intermédiaire indépendant. Or, ce programme initial de cinq ans, qui a été reconduit pour un an l’an dernier, dépendait beaucoup du financement international et de l’ouverture passagère des élites locales au dialogue, face aux dénonciations internationales. Après de fortes pressions du secteur manufacturier du textile, représenté par l’Association des manufacturiers et des exportateurs du textile du Bangladesh (BGMEA en anglais), dans quelques mois, ce programme, son personnel et les infrastructures bâties à grands frais lui seront cédées. Selon plusieurs syndicats et organisations rencontrés, cela équivaudra à rendre nulle son indépendance et signifiera concrètement la fin des recours indépendants possibles pour les travailleuses du textile lorsqu’il y a un danger pour leur sécurité ou que leurs droits sont bafoués. Malgré les avancées, que penser alors de la durabilité de telles expériences sociales, pilotées et financées de l’extérieur ?
Il est révélateur que les personnes représentantes officielles du ministère du Travail bangladais nous aient dit que « les compagnies sont aussi les politiciens. Elles sont le gouvernement ». En fait, au Bangladesh – le 3e joueur mondial de l’industrie textile – 4,5 millions de travailleuses4 (puisque 75% des salarié·e·s sont des femmes) y sont employées, et plus de 80 % des exportations dépendent de ce secteur. La majorité des député·e·s élu·e·s sont eux-mêmes des propriétaires de manufactures locales du textile. Dans ce contexte politique bloqué, il est difficile d’envisager un changement rapide des lois ou de leur application favorable aux travailleuses et travailleurs.
La répression syndicale
Au début de 2019, une vaste mobilisation spontanée des travailleuses et travailleurs a mené à une répression sans précédent au pays. Le gouvernement n’avait accordé que la moitié de la hausse du salaire minimum demandée par les syndicats, et uniquement aux travailleurs·euses les moins qualifié·e·s. Le salaire minimum n’atteint aujourd’hui que 8 000 taka, soit 124 $CAN par mois, souvent pour 10 à 14 heures de travail par jour, sans congés maladie, sans temps pour la famille. Le rythme de production sous pression, qui suit les demandes de production à la demande des grandes marques, est intenable et cause de nombreux accidents5. Les patrons prennent prétexte de la hausse du salaire minimum pour demander une hausse de la productivité et limiter le nombre de travailleuses. Le harcèlement et les violences contre les femmes sont courants sur leur lieu de travail, contre une promotion, par exemple. Suite à la mobilisation, les propriétaires d’usines ont procédé à plus de 10 000 mises à pied en ciblant les personnes qui faisaient partie d’un syndicat ou celles qui demandaient la création d’un syndicat. Au Bangladesh, le droit de grève n’est reconnu que dans les syndicats enregistrés auprès du gouvernement. Il est extrêmement difficile d’obtenir cette accréditation comme syndicat indépendant, notamment parce qu’il ne peut y avoir qu’un syndicat par usine et que le patron en profite souvent pour mettre en place un syndicat corrompu à sa solde.
Selon l’équipe du BCWS, la répression antisyndicale est quasi systématique. Les personnes qui militent, pour la plupart peu scolarisées, sont de plus souvent mises sur une liste noire qui leur bloquera l’accès à toute manufacture du textile par la suite. Les travailleuses mobilisées sont fières et connaissent désormais leurs droits, mais sont condamnées à la survie, du moins pour un certain temps. Présentement, le BCWS et les syndicats bangladais tentent notamment d’aider juridiquement les personnes qu’on a accusées de méfaits et d’obtenir qu’on leur permette de nouveau de travailler.
Les organisateurs syndicaux, souvent des travailleuses qui ont elles-mêmes été mises à pied, sont régulièrement attaquées et menacées par des milices patronales et se sentent en grand danger. Mim, une travailleuse du textile, nous a dit : « Je vais mourir un jour, ce sera peut-être aujourd’hui, mais je ne vais pas arrêter de faire ce que je fais. » Il y a quelques années, l’un d’entre eux a été kidnappé, torturé et menacé de mort par la police. Leur collègue, Aminul Islam, a été assassiné en 2012. Malgré tout, l’équipe met énormément d’efforts dans l’organisation des travailleuses et travailleurs qui n’ont pas beaucoup de temps, sont peu éduqués et ont peur de perdre leur emploi. Ils témoignent : « Chaque fois qu’un syndicaliste est mis à pied, il faut recommencer à zéro, alors que de convaincre un leader par usine prend déjà plusieurs années. » Ces personnes mises à pied en veulent parfois aux gens qui ont tenté de les organiser, ce qui affaiblit les organisations syndicales et devient lourd à porter. Stratégiquement, les organisateurs·trices en viennent à s’interroger : « Si les travailleuses qui défendent le syndicat se font mettre à pied et peinent à survivre ensuite, devrait-on toujours nous battre pour créer des syndicats ? » Mais ces personnes poursuivent la lutte car plusieurs d’entre eux ont vécu les conditions de travail dans les manufactures et ne les souhaitent à personne, parce qu’il faut que ça change. Plusieurs sont soumis à une surveillance constante de la part des autorités patronales ou policières. Des plans de crise sont prévus par le BCWS en cas de menaces ou de disparition d’un·e organisateur·trice.« When you fight, you either win or you learn »Sumaiya, organisatrice syndicale
Selon Rubana Huq, présidente du BGMEA défendant les intérêts patronaux, l’enjeu en est aussi un de redistribution des profits dans la chaîne de production. Lorsque les grandes compagnies répondent aux pressions internationales et font en retour pression sur leurs fournisseurs pour une amélioration des conditions de travail, ils ne paient pas nécessairement plus pour les produits, ce sont donc les compagnies bangladaises qui font beaucoup moins de profits. Même si on admettait cyniquement que le principal avantage comparatif du Bangladesh demeure le faible coût de sa main d’œuvre, la menace des délocalisations est toujours possible et il serait très difficile pour les travailleuses de se trouver un autre emploi pour survivre dans ce cas.
Le Bangladesh est en fait un exemple parfait des dépendances causées par l’imposition d’une économie néolibérale et néocoloniale destinée à l’exportation. Ainsi, un représentant du Haut-commissariat du Canada au Bangladesh nous disait qu’avec la densité de population du Bangladesh, « il n’y avait pas d’alternative » à l’industrialisation de l’économie, à l’afflux d’investissements directs étrangers, pour favoriser la croissance.
Pour la prochaine génération
Durant notre mission, nous avons visité la petite maison de tôles d’une travailleuse, Helen. Il y a 25 ans, elle a quitté la campagne pour obtenir un meilleur emploi. Elle gagne 9000 taka par mois et vit dans une seule pièce où n’entrent que son lit et un petit comptoir où elle peut aligner ses quelques possessions, vaisselle, couvertures. L’immeuble abrite 48 familles et il n’y a que 13 brûleurs disponibles pour cuisiner, et 5 toilettes.
Helen tente difficilement de payer pour les études de son fils de 16 ans. Elle aimerait qu’il puisse avoir un meilleur emploi que le sien. Son mari a eu un accident et a dû aller vivre à la campagne où elle peut rarement le visiter, car elle n’a que peu de congés. Comme plusieurs travailleuses, sa principale demande est la hausse des salaires. Selon Oxfam Australie, les salaires actuels ne permettent pas à 9 travailleuses sur 10 produisant pour les compagnies australiennes de se nourrir et de nourrir leur famille convenablement6.
Dans ce contexte complexe et noué, marqué par l’inégalité des rapports de force entre acteurs multiples, et où les responsables ultimes des violations des droits demeurent les grandes marques de vêtements en quête d’un profit destructeur des gens, des communautés et des écosystèmes, seule une voix forte solidaire et populaire pourra dénouer l’impasse dans laquelle se trouvent les syndicats et groupes de défense des droits bangladais. Un premier pas important : demander ici aux transnationales du textile un salaire viable tout au long de leur chaîne d’approvisionnement, qui permette à ces travailleuses de sortir du cycle de la pauvreté duquel elles sont prisonnières. En outre, il est urgent que le gouvernement du Canada adopte des lois qui permettent de sanctionner les compagnies transnationales canadiennes pour leurs violations des droits de la personne à l’étranger.
Photo : Dacca, Bangladesh – Amélie Nguyen
1 L’autrice remercie le Syndicat des Métallos de lui avoir permis de participer à cette délégation solidaire au Bangladesh en juin 2019.
2 Les travailleuses avaient vu les fissures dans les murs s’élargir au cours des jours précédant l’accident et ne souhaitaient pas entrer dans l’édifice le matin-même, mais y ont été forcées par le propriétaire de l’usine.
3 Compagnies : Walmart, El Corte Ingles (Espagne), KIK (Allemagne), C&A, Sean John’s Enyce, Edinburgh Woollen Mill (Royaume-Uni), Karl Rieker (Allemagne), Piazza Italia (Italie), Teddy Smith (France) et Disney, Sears, Dickies, Delta Apparel (toutes les quatre des États-Unis).
« Il faut accepter que le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas qu’une succession de cris le samedi après-midi. C’est avant tout un propos, une réflexion et un positionnement face à un monde qui n’est plus vivable, ou qui ne le sera bientôt plus. »[i]
Après 49 samedis de manifestations, autant de blocages, d’assemblées et de discussions sur les ronds-points et carrefours du pays, les gilets jaunes sont devenus une réalité du paysage français. On croise désormais ce vêtement réfléchissant à l’arrière des coffres de voiture, parfois aux fenêtres des maisons, et surtout sur les milliers de manifestant·es qui ont battu et battent encore le pavé chaque samedi. Il est devenu le symbole de cette mobilisation contre les taxes et plus largement, contre la précarité à laquelle font face les personnes à revenus modestes en France.
Le mouvement découle d’une pétition Pour une baisse du prix du carburant à la pompe ! lancée sur les réseaux sociaux en octobre 2018. Elle a été signée et diffusée massivement puis suivie, le 17 novembre, d’une journée d’action organisée par le biais des réseaux sociaux. Plus de 280 000 personnes ont répondu à l’appel par des manifestations dans les villes, ainsi que par des blocages de routes, de ronds-points et de péages. Le mouvement des gilets jaunes s’est par la suite poursuivi quotidiennement sur les zones de blocages et de rassemblements et tous les samedis suivants ont été marqués par de nombreuses manifestations. Après plus d’un an de mobilisation, il perdure encore aujourd’hui.
Derrière l’appel à l’origine de la mobilisation se trouvent des femmes. L’une d’elles, Jacline Mouraud, poste le 18 octobre une vidéo sur internet exprimant son mécontentement face aux difficultés des personnes en situation précaire qui empruntent la voiture tous les jours ; une autre, Priscillia Ludovsky, est à l’origine de la pétition réclamant la baisse du prix du carburant ; enfin, Ingrid Levavasseur répond à l’invitation de nombreux médias et crée une liste politique pour les élections européennes de mai 2019.Elle renonce cependant à se présenter aux élections.
Le mouvement des gilets jaune est composé à plus de 45 % de femmes[ii] qui cumulent des emplois précaires à temps partiel, subissent des inégalités de salaire, et assument bien souvent seules les charges domestiques et familiales. Elles sont nombreuses à travailler en tant que cols roses[iii], qu’elles soient aides-soignantes, ambulancières, infirmières ou assistantes maternelles. .
Les contraintes économiques, matérielles et de temps que connaissent ces femmes laisseraient supposer un faible investissement de leur part dans les mouvements sociaux, pourtant cela n’est pas le cas. La précarité se vit principalement au féminin, et c’est justement ce qui explique la forte présence des femmes dans le mouvement. Elles dénoncent l’impact de la précarité vécue à la fois dans la sphère privée et la sphère publique. À ce propos, Flora, membre du collectif Femmes Gilets Jaunes à Paris, mentionne : « La précarité, ce n’est pas la même. Le problème c’est que pour les femmes, c’est plus dur. Il y a tous les problèmes médicaux que les hommes n’ont pas : IVG, accouchements, etc. En province, ils ont fermé beaucoup de maternités, les allocations pour les mères célibataires ; tout ça, c’est plus spécifique même si ça affecte toute la famille ! ». Cherifa, cofondatrice du collectif Femmes Gilets Jaunes, abonde en ce sens : « Lorsque le mouvement [des gilets jaunes] est né, il nous est apparu logique de nous y joindre. Néanmoins, il était important de créer un groupe et une page[iv]Femmes gilets jaunes axés sur les revendications féministes pour libérer la parole des femmes, car la lutte féministe d’aujourd’hui est une lutte des classes ».
Les statistiques ne démontrent pas tant une inégalité de genre dans la pauvreté : en 2015, il y a 4,7 millions de femmes pauvres en France contre 4,2 millions d’hommes pauvres[v]. Le calcul se porte à l’échelle du ménage domestique. Or, les femmes sont plus nombreuses à occuper des emplois temporaires, à faible rémunération et à temps partiel. 62 % des personnes gagnant le revenu minimum en France sont des femmes[vi] et elles occupent 78 % des emplois à temps partiel[vii]. De plus, le travail domestique, non rémunéré, et la charge familiale qui leur incombe impliquent des ajustements professionnels, des ruptures de carrière. Si ces facteurs pèsent sur les trajectoires professionnelles, ils influencent également la dépendance financière des femmes à l’égard des hommes, faute que soit reconnu leur travail. Ainsi, les mères monoparentales, mais aussi les retraitées veuves, sont d’autant plus fragilisées sur le marché. Les femmes sont donc plus à risque que les hommes de vivre en situation de pauvreté, et c’est contre cette inégalité que se battent aussi les Femmes gilets jaunes en associant lutte féministe et lutte des classes.
Cherifa et Flora évoquent leurs luttes féministes et sociales lors d’un rassemblement des Femmes gilets jaunes devant le Palais de la femme, résidence sociale accueillant des femmes en difficulté dans le 11e arrondissement de Paris. Le collectif des Femmes résidentes du Palais de la Femme combat l’insalubrité des logements proposés, l’insécurité vécue par les femmes et l’accueil d’hommes au sein d’un établissement où résident de nombreuses femmes fragilisées ayant subi par le passé agressions ou viols. Comme l’affirme Cherifa : « nous sommes les féministes, nous : femmes précaires, femmes en guerre ». Ce slogan est repris et scandé par les femmes présentes au rassemblement et est inscrit également sur les vestes jaunes de celles qui en portent. Les Femmes gilets jaunes contribuent à visibiliser cette précarité spécifiquement féminine et se réapproprient le féminisme des luttes historiquement délaissées par les organisations féministes traditionnelles. Les voix des Femmes gilets jaunes s’érigent depuis le Palais de la femme pour dénoncer les formes de domination intersectionnelles dont elles sont victimes, en tant que femmes précaires, pour beaucoup racisées, ou pour leur orientation sexuelle. Ces voix ont longtemps été tues, le mouvement féministe étant issu historiquement des expériences vécues par la femme blanche, occidentale, bourgeoise et hétérosexuelle, car ce sont ses représentantes qui avaient le temps et les moyens de théoriser leur vécu et d’être reconnues et entendues dans l’espace public[viii]
Le regroupement devant le Palais de la femme est l’occasion d’informer les passant·es de la situation et de leur faire signer des pétitions, mais aussi d’échanger entre résidentes de l’établissement, gilets jaunes, syndiquées et militantes de mouvements féministes. On y discute tout autant des conditions d’existence des femmes logées au Palais que du féminisme, ainsi que de l’articulation du collectif avec le mouvement gilets jaunes national. « Dans ce collectif, j’ai rencontré des féministes » mentionne une femme résidente au Palais. « C’était quelque chose que je ne connaissais pas, dont j’avais entendu parler simplement. Mais aujourd’hui, grâce à ces rencontres, j’essaie de chercher qu’est-ce que c’est, j’essaie d’apprendre et de savoir qu’est-ce que ça veut dire le féminisme, je suis en phase d’apprentissage ». À ses côtés, Josie, militante au Mouvement des femmes, affirme être descendue tous les samedis dans la rue à Paris avec ses camarades militantes pour rejoindre les Femmes gilets jaunes et les appuyer dans la création d’un groupe spécifique.
Le mouvement des gilets jaunes est marqué par son hétérogénéité. S’il est difficile de le situer sur un spectre politique, il est tout aussi difficile de définir un profil type des femmes qui le rejoignent. Pauline, chercheuse au sein du groupe Jaune vif mis en oeuvre par le centre Émile Durkheim du CNRS[ix] sur le mouvement des gilets jaunes, propose la typologie suivante : « il y a quatre profils de positionnement par rapport au féminisme : [les militant·es antérieur·es] qui étaient déjà féministes ; on a aussi des femmes qui refusent le féministe, avec l’idée que le féminisme défendrait la supériorité de la femme sur l’homme ; on a également des femmes qui par leurs actions et leurs discours ont une position féministe sans forcément avoir été sensibilisées à la cause et enfin une autre portion militante de gauche qui place l’humain et les classes populaires avant la différence homme/femme. »
Pauline nuance la place qu’occupe le féminisme au sein du mouvement des gilets jaunes, du fait de l’hétérogénéité des manifestant·es : « les gens ne mettent pas forcément en avant la spécificité des femmes dans la précarité. Même les militantes féministes n’ont pas parlé spécifiquement de la question des femmes, elles ne sont pas là pour ça, mais pour les gilets jaunes avant tout ». Face aux critiques médiatiques et politiques d’un mouvement difficile à cerner, échappant aux formes traditionnelles de mobilisation sociale, il existe « une lutte interne pour l’unité dans le mouvement qui passe surtout par l’élaboration de revendications communes assez fluides, assez larges pour pouvoir mettre tout le monde derrière ces revendications-là » conclut Loic, chercheur au sein du groupe Jaune vif du CNRS.
À cet égard, les femmes gilets jaunes parisiennes présentes devant le Palais de la femme se différencient de l’ensemble du mouvement par leurs revendications féministes. Cependant, l’absence de structure hiérarchique traditionnelle permet un renouvellement des structures de mobilisation qui empruntent des formes multiples : il existe des villes au sein desquelles deux ronds-points sont occupés, l’un par les hommes gilets jaunes et l’autre par les femmes, mais on peut mentionner également l’existence de créneaux horaires dédiés à un groupe de parole de femmes sur les ronds-points, des cortèges de femmes dans les manifestations du samedi, la mise en place de manifestations par et pour les femmes, etc.
Quelles que soient les formes données au mouvement, la visibilité des femmes au sein du mouvement gilets jaunes est forte, plus d’un an après l’éclosion du mouvement #MeToo et son répondant français #BalanceTonPorc, apparus à la suite de l’affaire Weinstein en octobre 2017. Or, la mobilisation des femmes dans les mouvements sociaux suscite régulièrement la surprise dans les médias alors que leur présence est récurrente à travers l’histoire. Arlette Farge écrit à propos des « évidentes émeutières » du XVIIIe siècle en France : « Dans la révolte, les femmes fonctionnent différemment des hommes, ces derniers le savent, y consentent et pourtant les jugent. D’emblée, ce sont elles qui prennent le devant de la scène, exhortent les hommes à les suivre, en occupant les premiers rangs de l’émeute »[x]. Ces propos illustrent avec efficacité l’investissement des femmes dans des mobilisations rendant visibles les difficultés vécues dans la sphère privée du fait de la précarité. La position controversée des femmes mobilisées à travers l’histoire éclaire tout autant celle des femmes en têtes d’affiche du mouvement des gilets jaunes, victimes de critiques liées à leur exposition médiatique notamment. Lorsque le mouvement se structure et se dote de porte-paroles, elles ne sont désormais plus que deux à en faire partie, parmi huit les personnes désignées.
Malgré les critiques auxquelles font face les femmes médiatisées au sein du mouvement, elles sont nombreuses à constituer la base du mouvement. Militer en tant que femme gilet jaune permet de se donner une voix et de mettre en commun des expériences. Les ronds-points et manifestations instaurent donc des espaces de politisation. S’ils ne permettent généralement pas de développer des connaissances sur le féminisme en lui-même, pour les femmes gilets jaunes ils contribuent à se donner une voix et une place. Pauline abonde en ce sens : sur le rond-point, « il n’y a pas à prouver sa légitimité en tant que femme parce qu’on a sa légitimité en tant que précaire, chômeuse ».
Le mouvement des gilets jaunes favorise alors le renouvellement des structures traditionnelles du militantisme du fait de sa structure d’organisation fluide. Cette souplesse libère l’organisation des freins à la prise de parole des femmes, freins existants dans les structures classiques des partis et syndicats. « Le fait que le mouvement ne soit pas instauré par les structures syndicales de partis politiques, ça aide à ce qu’il y ait autant de femmes qui se mobilisent et ça explique en partie pourquoi il y a un petit peu plus de femmes dans ce mouvement que dans les mouvements organisés et structurés par les acteurs intermédiaires tels que partis et syndicats » explique Pauline. « L’engagement [des femmes] peut être expliqué par le fait que ce soit très fluide et que les premières barrières ne soient pas présentes », complète Loic.
L’impact de cette libération de la parole pour les femmes est fort : « dès que vous commencez à vous regrouper, à parler, à discuter avec les gens, à les emmener dans des réunions, dans des colloques et tout ça, il y a une politisation qui se fait au contact. C’est pour ça que même quand la lutte ne réussit pas, la personne est changée, elle est riche de l’expérience acquise, du lien de solidarité qu’elle a avec les autres, de l’espoir qui en naît et même dans ces cas-là, c’est payant de se bagarrer ». Si les femmes gilets jaunes se bagarrent, elles investissent également des lieux, des actions et des espaces de débat auparavant identifiés et revendiqués par les hommes dans les mouvements sociaux. On ne peut que saluer ce renouvellement des formes de mobilisation vers plus de parité.
CRÉDIT PHOTO: Flora Ci Marrone
[i] Revendications Gilets-Jaunes34, « Les revendications des Gilets Jaunes existent », Le Club de Mediapart, 15 juin 2019.
Suite à l’annonce de nouvelles taxations par le gouvernement jeudi dernier, la population libanaise se mobilise partout au pays. Après six jours de manifestations, la démission de quatre ministres et l’abandon de certaines taxes controversées, le mouvement ne semble toujours pas s’essouffler.
Assis au volant de son service, un taxi collectif palliant à l’absence de transport publics, Ahmed se prépare à retrouver les manifestant·e·s rassemblé·e·s depuis la veille au centre-ville de Beyrouth : « Ma voiture ne me rapporte même pas assez d’argent pour survivre. Khalas[1], ce soir je vais la brûler avec le reste », laisse-t’il échapper entre deux coups de klaxons.
Alors que le Liban fait face à une crise économique et financière majeure, le gouvernement libanais annonçait, le 17 octobre, l’instauration de nouvelles taxes sur le tabac, l’essence ainsi que sur l’application de messagerie WhatsApp. De nouvelles mesures retirées dès le lendemain des premières manifestation, suivi de près par une annonce du Premier-ministre Saad Hariri, accordant un délai de 72 heures aux élu-e-s pour approuver une série de réformes.
L’annonce anticipée du budget pour l’année 2020 inclut une réduction de 50% de la rémunération des députés, ministres et présidents actuels et passé. Aucune nouvelle taxe n’y est prévue, alors que l’effort pour réduire le déficit budgétaire repose sur une restriction des dépenses publiques. La Banque du Liban devra aussi participer à la hauteur de 5 100 milliards de livres libanaises au courant de la prochaine année fiscale. Le délai arrivé à échéance et les nouvelles réformes consenties, la foule est toujours au rendez-vous, reprenant les slogans des Révolutions arabes de 2011 (« Le peuple veut la chute du régime »). Entre deux appels à la révolution, une militante confie ne pas être prête à quitter la rue : « Nous resterons là jusqu’à ce qu’ils partent, tous jusqu’au dernier. »
Un ras-le-bol généralisé
Eux, ce sont les élites politiques et économiques du pays, dont certains sont d’anciens seigneurs de guerre au pouvoir depuis la fin de la Guerre civile, en 1990. Accusés de corruption et de clientélisme, les élus sont maintenus au pouvoir par un système de confessionnalisme politique[i] basé sur le dernier recensement démographique datant de 1932, et assurant une représentation proportionnelle au parlement des 18 communautés religieuses officiellement reconnus.
Un système aujourd’hui rejeté par les manifestant·e·s et la société civile, réclamant notamment l’établissement d’un gouvernement constitué de députés indépendants, la fin de l’impunité pour les politiciens corrompus et la mise en place d’un nouveau système électoral.
C’est ce que revendique Mohammad Serhan, 29 ans, chargé de projet pour le Bloc national libanais, un parti politique prônant, auprès d’autres membres de la société civile, l’établissement d’un cabinet ministériel technocrate, désignés par élections anticipées.
Interrogé sur la possibilité d’une réforme constitutionnelle, discutée parmi certain·e·s manifestant·e·s, le militant est catégorique : « Comment pouvons-nous faire confiance aux politiciens pour mettre en place une nouvelle constitution, alors qu’ils nous mentent depuis presque trente ans? »
De tels propos résonnent chez Layla, 52 ans, accompagnée ce samedi par ses deux filles de 16 et 25 ans : « Je n’attends plus rien des politiciens. Mon aînée est sans travail depuis plus d’un an, et moi je suis sans espoir », confie-t’elle avec, à la main, une pancarte où l’on peut lire : « Unis pour le futur. »
Une réponse insuffisante
Le mouvement de contestation, où sont représentées pour une rare fois toutes les franges de la population, a donné lieu à des scènes inédites : des salons de barbiers improvisés au DJ techno dans la ville sunnite de Tripoli, la plus pauvre du bassin méditerranéen, sans compter les corvées de ménage spontanées prises en charge par des manifestant·e·s ou encore les distributions gratuites de bouteille d’eau.
« Nous avons déjà gagnés », s’exclame cet étudiant de 26 ans, « nous avons gagnés parce que pour une fois nous sommes uni·es! »
Une victoire énorme pour les libanais·e·s, divisé·e·s sur le plan politique et religieux par quinze ans de conflits, mais aussi par les enjeux liés à la présence de centaine de milliers de réfugié·e·s palestinien·ne·s et syrien·ne·s.
Pour Mohammad Serhan, la division est aussi économique. Alors que le quart de la population du Liban vit sous le seuil de la pauvreté, d’autres défilent en BMW dans les quartiers chics de la capitale. Annoncés par le Premier ministre Saad Hariri avec l’ambition de régler la crise, le budget de 2020 a été adopté ce lundi, incluant certaines mesures de redressement économique visant notamment à ramener le déficit budgétaire à 0,6%.
Des promesses insuffisantes, d’après le militant. Selon lui, la contestation réclame des changements structurels de plus grande ampleur, qui vont d’une réforme de la loi électorale à l’abolition du confessionnalisme politique, en réponse à une population qui « en a marre de l’économie, même si ce n’est pas tout le monde qui comprends l’économie. »
Entre deux regards sur son téléphone, qui n’arrête pas de sonner depuis le début de la révolte, il insiste sur le fait que « les gens sont fatigués des politiciens, mais ils ne connaissent pas tous bien la politique. Les gens sont sortis parce qu’ils [et elles] sont blessé·es, parce qu’ils [et elles] sont fatigué·es, parce qu’ils [et elles] sont pauvres, parce qu’ils [et elles] n’ont aucuns droits. »
[i] Le confessionnalisme politique est un système basé sur la représentation proportionnelle des 18 communautés religieuses officiellement reconnu au gouvernement. Au Liban, ce système a été adopté en 1943 lorsque le pays à acquis l’indépendance face à la puissance mandataire français.
Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord.
Au moment où Julian Assange, Chelsea Manning et Edward Snowden sont emprisonné·e·s ou contraint·e·s à l’exil, on pourrait penser que le journalisme s’appuyant sur des fuites de données massives est trop risqué pour perdurer. Or le journalisme hacker frappe encore. Au Brésil et à Porto Rico, la publication de communications privée de dirigeants politiques a provoqué des séismes politiques majeurs.
Glenn Greenwald, journaliste états-unien basé au Brésil depuis 2002, est justement celui qu’avait contacté Edward Snowden en 2013 pour lui faire parvenir les documents sur la surveillance de la National Security Agency. Ces scoops explosifs ont mené à la création du journal numérique The Intercept, qui a par la suite ouvert une branche au Brésil, pays reconnu pour son écosystème médiatique fortement inféodé à l’élite économique du pays.
L’OPÉRATION LAVA JATO SOUS LES PROJECTEURS
En 2019, au Brésil, Greenwald et l’équipe de jeunes journalistes de The Intercept Brasil ont reçu des masses de documents qui entachent fortement le ministre de la Justice Sérgio Moro, bras droit du président d’extrême droite Jair Bolsonaro.
Le juge Sérgio Moro est un membre vedette et très puissant du cabinet ministériel. En 2014, il avait conduit l’opération Lava Jato (lave-auto), une vaste enquête sur le blanchiment d’argent et la corruption au sein d’appareils gouvernementaux et de l’entreprise étatique Petrobras. Plusieurs politicien·ne·s et gens d’affaires ont été emprisonné·e·s à partir de cette opération, incluant le très connu Luiz Inácio Lula da Silva, incarcéré six mois à peine avant l’élection de 2018, qui a porté Bolsonaro au pouvoir. Or, Lula avait l’intention de se porter candidat pour le Parti des travailleurs à cette élection et menait largement la course selon les principaux sondages.
Les documents coulés (messages textes, enregistrements audio et vidéo, etc.) mettent radicalement en doute l’impartialité de Moro et de l’équipe de l’opération Lava Jato, qui avaient été considérés comme de véritables héros. Des textos trahissent l’intention du procureur en chef Deltan Dallagnol d’empêcher le Parti des travailleurs de reprendre le pouvoir. D’autres documents montrent que Moro collaborait de manière intensive avec les procureurs lors d’enquêtes, ce qui va directement à l’encontre de sa fonction de juge. On apprend aussi que l’équipe de procureurs savait pertinemment que les accusations à l’encontre de Lula da Silva manquaient de crédibilité[i].
La publication des articles a commencé en juin 2019. Greenwald et son équipe ont eu recours à la même méthode rigoureuse que pour les révélations de Snowden#: les documents sont passés au peigne fin et rendus publics de manière stratégique pour obtenir le maximum d’impact. Aussi, des partenariats ont été établis avec d’autres grands médias, qui ont eu accès à certains des documents pour produire leurs propres articles, de manière à donner un plus grand écho aux révélations et une plus grande crédibilité aux documents obtenus. Enfin, The Intercept a habilement coordonné ses révélations de manière à contredire Moro et Dallagnol dans leurs réactions aux publications[ii].
Ces articles ont eu l’effet d’une bombe. Plusieurs ont appelé à la démission de Moro, alors que les réactions de Bolsonaro et de ses supporteurs ont été très vives et menaçantes. Une rumeur a d’abord circulé indiquant que Greenwald pourrait être déporté. Mentionnons aussi que Greenwald est gai et marié à un député brésilien racisé, ce qui l’expose à davantage d’attaques dans un pays dirigé par un gouvernement aussi ouvertement homophobe. Le couple et leurs enfants sont maintenant accompagnés de gardes dans tous leurs déplacements. Néanmoins, au début d’août, la Cour suprême a interdit au gouvernement Bolsonaro d’investiguer The Intercept, dans une décision qui vient soutenir la liberté de presse du pays. D’autres révélations sont à prévoir dans les semaines et mois à venir.
PORTO RICO ET LES « RICKY LEAKS »
Située dans les Caraïbes, l’île de Porto Rico est un territoire états-unien où vivent environ 3 millions de personnes. Depuis quelques années, Porto Rico est doublement accablée par des politiques d’austérité ainsi que par les ravages de l’ouragan Maria en septembre 2017. Les premières ont mené à la création d’un Bureau de contrôle fiscal qui limite drastiquement les prérogatives législatives de l’île; les seconds ont causé entre 3000 et 5000 morts, alors que l’administration Trump a négligé ses responsabilités et que le gouverneur de l’île, Ricardo Rosselló, s’est appuyé sur les chiffres officiels selon lesquels les victimes n’étaient que quelques dizaines.
En juillet dernier, le Centre de journalisme d’enquête de Porto Rico a annoncé avoir en sa possession 900 pages de messages textes relatant des échanges entre le gouverneur, son administration et des entrepreneurs privés – ce qui soulève des questions quant à l’accès privilégié de ces derniers au pouvoir. Mais ce qui a mis le feu aux poudres, c’est la teneur sexiste, homophobe et violente de nombreux messages. Dans un échange, le gouverneur dit à la blague vouloir abattre la mairesse de San Juan et dans un autre, on rigole autour des victimes de l’ouragan Maria.
Les Porto Ricain·e·s étaient déjà mobilisé·e·s en raison des politiques d’austérité, de l’absence de secours à la suite de l’ouragan et des mesures annoncées de privatisation (qui ont d’ailleurs inspiré à Naomi Klein un livre, The Battle for Paradise). Les publications journalistiques ont cependant décuplé la contestation. Les manifestations quotidiennes, parfois au bruit de casseroles devant la résidence officielle du gouverneur, se sont succédé. Le 17 juillet, septième journée consécutive de manifestations,100 000 personnes ont pris les rues pour demander la démission du gouverneur. Le 22 juillet, ils et elles étaient 500 000, soit environ 15 % de la population. Le surlendemain, le gouverneur lâchait enfin prise.
Victoire éclatante donc, soutenue par un travail journalistique indépendant de qualité. Cependant, la bataille est loin d’être terminée. Étant donné que plusieurs membres du cabinet du gouverneur ont démissionné (soit à la suite des «Ricky Leaks», soit en raison de scandales de corruption), le territoire frôle la crise constitutionnelle puisqu’il est difficile de trouver une personne pouvant succéder à Rosselló. Il est même possible, si le mouvement populaire venait à s’essouffler, que l’austéritaire Bureau de contrôle fiscal augmente son emprise sur le processus politique de la région. Rien n’est donc acquis, mais la population peut se féliciter d’avoir gagné une manche importante par des mobilisations d’une très grande unité[iii].
S’INSPIRER DES BONS COUPS
Les difficultés actuelles des médias d’information font régulièrement les manchettes; malheureusement, les bons coups de certain·e·s journalistes ne sont pas toujours aussi médiatisés. Au Québec par exemple, les organisations syndicales et professionnelles qui défendent les journalistes, et même les journalistes eux-mêmes dans leurs médias respectifs, nous tiennent peu informé·e·s de ces réussites qui marquent l’Histoire – non seulement de la profession, mais aussi des sociétés à qui cette information s’adresse. C’est bien dommage, car ces démarches courageuses et très subversives sont à mon avis riches d’enseignement pour une profession qui est non seulement en quête de ressources financières et de reconnaissance politique, mais aussi en crise d’identité.
Bien sûr, il faut réfléchir aux avenues de financement à l’ère du numérique, à des interventions législatives auprès des géants du numérique et aux manières de combattre la désinformation[iv]. Par ailleurs, ces questionnements ne doivent pas faire l’économie de réflexions sur la nécessité de redévelopper un journalisme combatif, ancré dans une défense vigoureuse de la démocratie et une mise en lumière intransigeante des manoeuvres discrètes des élites politiques et économiques. C’est ainsi qu’il sera possible de retisser des liens de confiance avec une population aux prises avec un capitalisme entré en phase autoritaire.
Sur la photo: Glenn Greenwald. Crédit photo: Flikcr – Gage Skidmore
[i] Pour lire la version anglaise des reportages, voir theintercept.com/series/secretbrazil-archive. Pour un résumé vidéo de la situation politique à la suite des révélations : « Glenn Greenwald on the Leaked Brazil Archive Exposing Operation Car Wash », Youtube.com,15 juin 2019.
[ii] 2. Sur les stratégies employées par Greenwald et The Intercept, voir Diogo A. Rodriguez, « The Intercept Brasil’ innovative strategy for covering the powerful », Medium.com, 23 juin 2019.
[iii] 3. Voir « “Ricky Renuncia”: Half a Million Puerto Ricans Flood San Juan Demanding Resignation of Gov. Rosselló » et « How “Ricky Leaks” Exposed Puerto Rico’s Governor and Sparked a Movement to Oust Him », Democracy Now, 23 juillet 2019.
[iv] 4. L’an dernier, À bâbord ! consacrait d’ailleurs un dossier à ses pistes de solution. Voir « Journalisme. Sorties de crise », no 77, décembre 2018-janvier 2019.
Diète cétogène, « shakes » protéinés, jeûne, régime hypocalorique ou encore chronorégime : ce n’est pas l’offre de diètes qui manque. En regardant ces différentes promotions en ligne, il y en a une qui retient mon attention : un programme d’amaigrissement qui se présente comme une méthode pour atteindre le bien-être et non pas perdre du poids. Ma curiosité piquée, je suis allée enquêter sur ce centre d’amaigrissement qui n’en est pas un.[1]
Mercredi, 18h30. En entrant dans une des salles de rencontres du centre d’amaigrissement « Santé Mieux-Être », j’aperçois de nombreuses chaises de couleur orange formant un demi-cercle. Elles laissent un petit espace au centre de la pièce où Manon, l’animatrice de la rencontre, déploie ses savoirs et, surtout, ceux de la compagnie sur le « bon » amaigrissement. Le seul homme présent dans la salle regarde les présentoirs des produits de l’entreprise : brownies, barres tendres et croustilles y sont mis en vente. Leur emballage aux couleurs vives rappellent la « bonne vie », celle du bonheur, du bien-être et de la fierté incommensurable d’avoir choisi de perdre du poids. « Les produits sont santé, sans colorant ou ajouts artificiels » précise Manon, comme pour nous rassurer. Les murs sont décorés de courtes citations visant à inspirer les participantes : « Le progrès plutôt que la perfection », « Soyez bien dans votre corps et votre esprit », « Les plus petits pas vous font le plus avancer ». Ce sont là, en quelque sorte, les articles de foi de la compagnie auxquelles les participantes doivent adhérer afin d’assister aux séances de discussion. Les participantes peuvent s’y ressourcer et se motiver pour maintenir leur fidélité au programme Santé Mieux-Être. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles vont à la rencontre : recevoir un « boost », comme me disent deux participantes du programme. Une autre participante a besoin d’un double « boost », ce pour quoi elle assiste à deux réunions par semaine, et surtout à la pesée, me dit-elle.
Au fond de la pièce, on retrouve deux petits comptoirs avec des balances. Une fois par semaine, les participantes sont tenues d’aller voir Madeleine, la surveillante du poids. Avant la discussion, elles se placent sur la balance, le dos tourné au reste des participantes qui attendent fébrilement leur tour. La pesée est une sorte d’épreuve personnelle : c’est le moment de voir si les participantes ont bien appliqué les principes du programme. « C’est une confrontation avec moi-même », affirme une participante. Je lui demande si elle est stressée. « Oh, mon dieu, oui ! À chaque fois ! », me dit-elle sans la moindre hésitation. Plusieurs participantes partagent cet avis. Elles sont courageuses de se soumettre à un tel exercice à la vue de toutes, d’autant plus que, lors de la pesée, les participantes ne sont pas seulement confrontées à leurs efforts par le chiffre qui apparait sur la balance, mais aussi à Madeleine.
Si Madeleine félicite les participantes lorsqu’elles perdent du poids ou lorsqu’elles maintiennent le poids de la semaine précédente, sa présence est surtout requise pour les encourager à persévérer lorsqu’elles prennent du poids. Dans ces cas, elle leur demande aimablement : « Qu’est-ce qui s’est passé cette semaine ? » Aiment-elles trop le sucre ou les aliments gras ? Ne respectent-elles pas le nombre de calories allouées à une journée ? Peut-être sont-elles, comme une des participantes du programme, des adeptes des céréales avant le coucher ? Peu importe la raison, Madeleine les aide à trouver une solution. Elle le fait par le suivi, la principale marque du programme Santé Mieux-être. Madeleine encourage les participantes à écrire tout ce qu’elles mangent dans une journée afin de « repérer le problème à sa source ». Il s’agit, pour les participantes, de « prendre conscience » de ce qu’elles mangent en se confrontant à ce qu’elles écrivent dans leur carnet de suivi. Selon Manon et Madeleine, cette pratique permet d’enrayer ce qui fait grossir ou ce qui empêche de perdre du poids.
Au sein de l’entreprise Santé Mieux-Être, ce ne sont pas seulement les participantes qui se font peser. C’est aussi le cas de Manon et Madeleine. Elles doivent maintenir leur poids santé (avec un jeu de deux livres) lors de leur pesée mensuelle. Étonnée, je demande : « Vraiment ? Et si vous ne respectez pas cette condition ? On vous renvoie ? ». « Non, pas tout de suite », me rassure Manon. Un plan d’action est d’abord mis de l’avant pour les aider à retrouver leur poids santé. Si la situation ne se résorbe pas après quelques mois, c’est le licenciement qui risque de les attendre. Me voyant quelque peu choquée, Madeleine ajoute avec une confiance qui semble à toute épreuve : « « You can’t preach what you’re not doing yourself ! » » Les animatrices et les surveillantes du poids ont une certaine éthique à respecter. Leurs enseignements n’auraient pas la même valeur si elles n’étaient pas elles-mêmes capables de se soumettre aux principes dont elles exigent le respect.
***
Manon et Madeleine ne seraient sûrement pas d’accord avec ma description de leur programme. « Santé Mieux-être, ce n’est pas que de la perte de poids. C’est un style de vie qui vous aidera à trouver de la joie, des liens et la force des saines habitudes », peut-on lire sur le guide de bienvenue. Comme me l’explique Manon : « On est devenues un peu comme des « coachs » de vie ». Selon le plus récent article de foi du programme, ce n’est plus le poids qui est central dans le programme, mais bien l’atteinte du bien-être. Madeleine m’a mise en garde dès la première rencontre : « On ne peut pas considérer le programme comme une diète, c’est un programme de bien-être et de santé ! »
« Est-ce qu’on se prive avec le programme Santé Mieux-être ? », demande Manon durant la rencontre. Le seul homme participant à la discussion lève sa main :
« Ben oui ! Moi, je me prive », répond-il naïvement.
– Ah oui ?, doute Manon.
– Ben, ce soir, j’avais envie d’une pizza graisseuse, mais je vais garder ça pour samedi et manger des aliments non caloriques pendant cette journée-là, ajoute-t-il, confiant de la légitimité de sa réflexion.
– Dans ce cas, vous reportez à la fin de semaine. Vous ne vous privez pas vraiment ! », rétorque habilement Manon en reprenant les rênes de la discussion.
L’homme ne parle plus. Peut-être est-il trop gêné de son erreur pour s’opposer de nouveau à l’animatrice. Afin de rectifier le tir, une autre participante intervient dans la discussion : « On peut vraiment manger ce qu’on veut ! Mais avec modération… » Certains « oui, oui ! » se font entendre dans la salle. Toutes les participantes hochent la tête en signe d’approbation. Manon se réjouit : si on fait abstraction du monsieur, le discours est visiblement intériorisé.
Pourquoi cet homme n’a-t-il pas eu le droit de dire qu’il se prive ? Pour prétendre que le programme de perte de poids mène au bien-être, Manon s’appuie sur deux rhétoriques : le programme n’encourage pas la restriction alimentaire et il permet de faire ce que les participantes veulent. Tout écart de discours face à ces principes est repris par Manon. À chaque discussion, toute occasion est bonne pour Manon de rappeler aux participantes la liberté offerte par le programme : « au lieu de penser aux trois poutines par semaine que vous ne pourrez plus manger, il faut penser à tous les aliments qui s’offrent maintenant à vous ». Si, par mégarde, les participantes oubliaient cela durant la semaine, les multiples brochures de la compagnie sont là pour leur rappeler. On y voit des membres du programme : un homme épanoui durant son jogging, des gens joyeux partageant un repas ou des femmes au sourire étincelant profitant d’une piscine privée.
Si les participantes du programme trouvent leur motivation aux rencontres de discussion, on peut croire qu’elles entretiennent aussi une certaine distance quant aux discours sur le bien-être. Une participante me confie : « Le poids, c’est central. Ils [l’entreprise] ne veulent pas que ce soit le cas, mais, « veux, veux pas », les gens s’inscrivent pour perdre du poids ». Pourtant, lorsque Manon lui demande : « Est-ce qu’on peut manger du fromage brie ? », elle répond, telle une étudiante modèle : « Oui! Le programme nous offre vraiment la chance de manger ce qu’on veut sans se priver ». « Contrairement à toi, elle a bien compris le programme, elle », penseraient sûrement Manon et Madeleine en lisant ce petit texte. Peut-être aurais-je besoin de quelques séances supplémentaires ?
[1] Tous les prénoms, le nom de l’entreprise ainsi que les citations tirées des documents de celle-ci ont été anonymisé afin d’empêcher la reconnaissance de l’entreprise.