par Rédaction | Avr 18, 2020 | Analyses, International
Par Elisanne Pellerin
Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes.
Si chaque pays d’Afrique a une histoire avant l’époque de la colonisation, la prise de possession des terres par divers États étrangers a certainement marqué un point tournant pour les Africain·e·s. En effet, les nouveaux arrivants ont modifié leur quotidien et ont imposé leur mode de vie et leurs valeurs. Tel est le cas des territoires anciennement possédés par la France. Aujourd’hui encore, la France exerce une influence sur le quotidien des Africain·e·s de ses anciennes colonies, bien longtemps après l’indépendance de la majorité des territoires colonisés sur le continent. On appelle souvent cette influence « néocolonialisme » et ce dernier imprègne le discours français. Sous une apparence de bienfaisance humanitaire, les interventions actuelles des Français·es en Afrique cachent une domination persistante, particulièrement sur le plan de la langue. L’éducation est aussi l’un des domaines où l’influence française se fait le plus sentir au quotidien. Et puisque l’éducation d’une population est étroitement liée à son identité, c’est l’identité de ces peuples qui est encore affectée par la colonisation.
La France en Afrique
Bien que chaque pays colonisé ait sa propre histoire, il est possible de dégager un schéma commun dans l’histoire de leur colonisation par la France. Cette ancienne grande puissance coloniale occupait un territoire représentant aujourd’hui une vingtaine de pays qui furent, dans les années 1930, les colonies les plus « lucratives » pour le colonialisme français1. L’éducation est donc, à l’époque, déjà sous le contrôle de l’administration coloniale de la France, qui s’affaire à concevoir les programmes d’éducation qui seront enseignés aux jeunes Africain·e·s en espérant leur faire adopter le mode de vie et les valeurs de la métropole. De plus, les cours sont donnés en français et par des professeur·e·s venu·e·s de la France2. L’éducation française en Afrique est cependant différente de celle dispensée en France même, car les besoins sont distincts. Les Africain·e·s sont majoritairement employé·e·s dans la colonie pour extraire les ressources qui seront monopolisées par les pays occidentaux. Ainsi, les Africain·e·s sont voué·e·s au travail physique. C’est pourquoi leur éducation est beaucoup plus élémentaire que celle offerte dans la métropole. Le but de l’école était la formation d’auxiliaires de l’administration et d’agent·e·s pour les maisons de commerce. Ces méthodes changeront, principalement après la conférence de Brazzaville en 1944. À ce moment, l’éducation française en Afrique est un échec, puisque les écoles dédiées à la formation au travail manuel n’attirent pas les Africain·e·s qui peuvent se former à ce type de travail sans l’aide des écoles françaises3. De plus, l’Organisation des Nations Unies et l’UNESCO, fondées en 1945, demandent aux pays membres, incluant la France, de faire de l’éducation universelle (ce qui inclut donc l’éducation des peuples colonisés) une priorité4. Plusieurs réformes sont alors mises en place pour augmenter le taux de scolarité dans les colonies. Notamment, l’école devient obligatoire tant que des places sont disponibles dans les classes. Aussi, l’éducation est centralisée et gérée par la métropole (et non par le ministère des Colonies), et les classes primaires mènent dorénavant aux mêmes diplômes pour les élèves des colonies et ceux de la métropole. Ce sera ainsi jusqu’à l’indépendance des territoires5.
Il y a déjà, dans les années 1940, des mouvements de résistance au colonialisme. Plusieurs intellectuel·le·s africain·e·s remettent fortement en question la domination française et sa façon de traiter les colonies. D’ailleurs, lors du Congrès international des peuples coloniaux à Paris en 1937, des Africain·e·s sont invité·e·s à s’exprimer sur les enjeux moraux de la colonisation qui faisaient déjà l’objet de débats tant chez les colonisateurs que chez les résistant·e·s africain·e·s6. On s’interrogeait, par exemple, sur le fait de maintenir la colonie dans la pauvreté pour enrichir la France et sur le fait de traiter les Africain·e·s différemment des Français·es, notamment sur le plan des diplômes qu’elles et ils peuvent obtenir. Pendant cette rencontre, certaines femmes sont également présentes pour parler des inégalités entre les hommes et les femmes dans l’éducation et, plus largement, dans la colonie7.
Développement et discours néocolonialiste
La France est impliquée dans les programmes de développement de ses anciennes colonies africaines et a une responsabilité envers les territoires qu’elle possédait. La période coloniale est en grande partie responsable de l’état de pauvreté actuel des pays d’Afrique. L’exploitation brutale des populations ainsi que l’appropriation des ressources du continent par les pays du Nord sont en cause. C’est ce qui justifie qu’aujourd’hui, la France et d’autres pays occidentaux mettent en place des actions, notamment en aidant au développement que la colonisation avait freiné. La réalité est cependant plus complexe, car les pratiques de développement de l’Occident en Afrique posent problème. Ce développement est d’abord critiqué parce qu’il est principalement fait de façon exogène, c’est-à-dire qu’il est géré de l’extérieur, par les pays d’Occident, la France en l’occurrence. Par conséquent, dans les faits, la France a beaucoup de pouvoir sur le développement de ses anciennes colonies, leur laissant peu d’autonomie sur leurs propres territoires. Certain·e·s pourraient croire que les Africain·e·s n’ont qu’à refuser ce type de développement et à prendre les rênes, puisque le droit international leur accorde une pleine souveraineté à l’intérieur de leurs frontières depuis leur indépendance. Cependant, il faut savoir que la relation de pouvoir entre les gouvernements des pays d’Afrique et celui de la France est très déséquilibrée. La France est dominante et elle détient des ressources (principalement le capital financier, mais aussi les travailleurs et travailleuses diplômé·e·s et des technologies, une plus grande influence à l’international et une meilleure crédibilité (supposée) en connaissances pour le développement) que les Africain·e·s n’ont pas. Ces derniers et ces dernières se voient donc dans l’obligation de céder leur autonomie pour espérer accéder, grâce à la France, au financement nécessaire à leur développement8.
Les discours de la France et des autres pays sur le développement de l’Afrique comportent un autre problème dans la façon de parler du développement. On montre généralement les Africain·e·s comme des victimes passives de la pauvreté, surtout dans le cas des femmes et des filles, alors que la France est présentée et perçue comme la sauveuse occidentale qui leur vient gracieusement en aide9. Non seulement cette façon de faire dissimule un certain racisme de l’Occident, mais plus encore, on incite ainsi les Africain·e·s à se penser inférieur·e·s et dépendant·e·s de l’Occident pour leur bien-être. Si le développement est actuellement présenté comme une solution aux problèmes des peuples africains, il est en fait une nouvelle façon pour la France et les autres pays d’affirmer leur domination sur l’Afrique. Cette domination se concrétise de manière plus ou moins violente et toujours dans une logique de capitalisme qui fait la promotion de l’accumulation des ressources au détriment de l’environnement et de la culture10.
L’aide n’est pas octroyée sans condition. Pour y avoir droit, les gouvernements africains doivent répondre aux exigences occidentales en se pliant à des valeurs dites universelles, comme l’économie libérale, l’ouverture des marchés et la démocratie telle que défendue par les pays occidentaux. Ainsi, le développement devient une arme pour imposer des valeurs et des pratiques occidentales à l’Afrique11. La chercheuse Rita Abrahamsen mentionne par ailleurs que les gouvernements occidentaux imposent leur conception de la démocratie comme un prérequis au développement et au financement de cette dernière en Afrique, alors qu’eux-mêmes ne se sont pas développés sous les régimes démocratiques12. Ceux-ci sont arrivés des années après l’époque du grand développement industriel. De plus, l’universalisation de la démocratie est souvent utilisée comme prétexte, par les Occidentaux et Occidentales, pour intervenir à l’étranger comme ce fut le cas en Irak13, mais aussi dans plusieurs pays d’Afrique, dont la Côte d’Ivoire, le Congo et le Mali. Aussi, non seulement la démocratie est très reliée au monothéisme par son insertion au travers du catholicisme dans l’histoire de l’Occident, mais elle a également ses limites. La démocratie demeure très manipulable et manipulée. La Russie nous en donne un bon exemple. La démocratie ne fonctionne pas en toutes circonstances, mais sert souvent les intérêts économiques et politiques des États occidentaux sous son prétexte universalisable14. Ajoutons que la démocratie telle que nous la voyons actuellement est apparue, en des formes très différentes, en Grèce et est réapparue plusieurs siècles plus tard, reprise par les idées universalistes des Lumières, personnages occidentaux : « la démocratie a fini par apparaître comme le régime « normal » du politique, jusqu’à ce que n’en soit plus perçu son caractère quasi exceptionnel à travers époques et sociétés, ni sa fragilité, l’une et l’autre en faisant pourtant une véritable utopie »15.
Blondiaux et Sintomer16 expliquent que la démocratie est basée sur l’idéalisation des citoyen·ne·s et de leur pouvoir. Il est utopique de penser, selon ces deux auteurs, que tou·te·s les citoyen·ne·s peuvent librement s’exprimer dans un système démocratique et que ce dernier est véritablement au service de chaque citoyen·ne représenté·e comme faisant partie d’un groupe où tou·te·s sont égales et égaux. Dans les faits, la démocratie représentative actuellement encouragée est un système hiérarchique où les pouvoirs politique et économique jouent un grand rôle et où tou·te·s les citoyen·ne·s ne peuvent pas participer à parts égales. En Afrique, les disparité sociales et économiques font de la démocratie l’outil des privilégié·e·s, alors que les populations de régions éloignées ou faiblement lettrées et scolarisées peinent à participer à l’exercice et sont pénalisées par ces conditions d’obtention de fonds pour le développement de leur pays.
Ajoutons qu’à travers l’aide internationale au développement, la France projette une belle image : celle d’un pays qui prend ses responsabilités envers ses anciennes colonies et qui a leur bien-être à cœur. C’est sans compter les ententes bilatérales qui prévoient des investissements économiques qui permettront à des Français·es de travailler et à la France de faire fructifier son économie. Le développement est davantage profitable à la France qu’aux populations qu’elle prétend aider17.
Les conséquences sur le quotidien des Africain·e·s
La première des conséquences de ce discours néocolonialiste sur les Africain·e·s est un racisme persistant. Les Africain·e·s en sont particulièrement victimes lorsqu’elles et ils immigrent dans les pays occidentaux. Cela concerne aussi l’ancienne métropole elle-même, cette immigration étant une conséquence directe de la colonisation. En effet, en France, la Commission nationale consultative des droits de l’homme a jugé le niveau de racisme contre les personnes non blanches inquiétant en 2018. Les discours qui insinuent que les Occidentaux et Occidentales (blanc·he·s) sont supérieur·e·s puisqu’elles et ils sont en mesure de sortir les Africain·e·s de la pauvreté, les amènent à se considérer comme des citoyen·ne·s de second ordre, dépendant·e·s des capacités et du savoir-faire de l’Occident. C’est le point de vue de Thomas Sankara, pour qui la colonisation, entre autres par ses discours, a laissé les Africain·e·s croire qu’elles et ils étaient incapables de développer leurs propres pays. Selon Sankara18, les Africain·e·s, par manque de confiance en leurs capacités, entretiennent cette relation ainsi qu’une mentalité de dépendance envers la France et les autres anciennes métropoles19.
Il semble que la colonisation ait effectivement été préjudiciable à la façon dont les peuples africains se perçoivent eux-mêmes. La colonisation a également fait disparaître une partie de la culture traditionnelle africaine au profit de la culture coloniale francophone. Tel était d’ailleurs l’un des principaux objectifs des forces coloniales françaises : assimiler les Africain·e·s20 et de les « civiliser » au moyen de la culture française21. Aujourd’hui encore, cela laisse des traces. Actuellement, la langue la plus couramment parlée dans les anciennes colonies est le français. Dans la plupart de ces pays, l’éducation est encore dispensée en français. Il s’agit aussi de la principale langue d’expression commune et de scolarisation en Afrique22.
Réformer le système d’éducation?
Au moment de déclarer leur indépendance, les gouvernements des pays africains se sont retrouvés avec de nouveaux droits d’autodétermination, mais disposaient toujours de peu de ressources pour les appliquer et pour réformer leurs institutions. Ainsi, la plupart d’entre eux ont choisi de ne pas modifier en profondeur le système d’éducation, principalement par manque de ressources. Les enseignant·e·s africain·e·s ont été formé·e·s par la métropole en français et la multiplicité des différentes langues traditionnelles qui coexistent dans un même pays (parfois plus de dix) complexifie le changement de la langue d’enseignement. Ainsi, réformer le système d’éducation demanderait des ressources économiques, humaines et matérielles que les pays n’ont pas. Ces changements seraient également très coûteux et nécessiteraient une longue transition. Les gouvernements locaux ont préféré maintenir l’enseignement français puisque ce choix était plus simple et moins dispendieux et que leurs situations économiques étaient encore précaire. Également, il faut dire que les gouvernements des pays anciennement colonisés ont compris l’importance de la langue dans les relations de pouvoir. Ils sont conscients qu’ils ont intérêt à rester idéologiquement et culturellement proches de la France pour pouvoir bénéficier de son influence et de ses ressources. Le fait de conserver la langue française leur donne donc de meilleures opportunités avec leur ancienne métropole et les autres pays23.
L’influence des intellectuel·le·s africain·e·s apporte un éclairage différent sur cette décision. Au lendemain de l’indépendance, les élites africaines sont les premières à être appelées à se prononcer sur les réformes des pays nouvellement indépendants. Bien que les avantages à garder un fonctionnement sociétal semblable à celui de la période française soient réels et pèsent dans la balance, il ne faut pas oublier que les intellectuel·le·s qui prennent les décisions ont été pour la plupart formé·e·s en France. Elles et ils ont donc intégré la culture française, ses valeurs et ses idées, et font aussi partie de l’élite. Ce sont donc des Africain·e·s pour qui le système français a été synonyme de succès et de grands bénéfices. Plusieurs sont convaincu·e·s des vertus de ce système, bien que nombre d’entre elles et eux aient résisté, comme Thomas Sankara ou encore Patrice Lumumba au Congo. Plusieurs plaideront en faveur bénéfices du maintien d’un système français. Il faut comprendre ici la dynamique des relations entre ces élites et les colonisateurs. D’abord, les dirigeants tentaient de s’attirer le soutient des intellectuel·le·s en feignant un respect des traditions africaines et en offrant à cette élite des avantages, dont l’éducation à rabais. L’élite ainsi amadouée servait à adoucir le contact entre les pays colonisateurs et les colonisé·e·s. L’élite s’est donc divisée entre celles et ceux qui ont défendu le système d’éducation français et celles et ceux qui l’ont rejeté24. L’acceptation du système français par une partie de l’élite montre également comment la colonisation particulièrement longue et violente a pu avoir des effets insidieux sur la mentalité des gens qui l’ont subie.
Sur un plan plus pratique, mentionnons que, lorsque l’indépendance a été prononcée, l’UNESCO et la France participaient déjà au développement des anciennes colonies et finançaient la construction de plusieurs écoles. Entre autres, l’UNESCO a financé trois écoles supérieures dans les anciens territoires français nommées « écoles normales supérieures ». Situées à Brazzaville au Congo, à Abidjan en Côte d’Ivoire et à Yaoundé au Cameroun, elles ont ouvert leurs portes en 1961. Dans ces circonstances, il s’est avéré difficile pour les pays africains d’imposer les langues traditionnelles comme langues d’enseignement, d’autant plus qu’à l’ouverture de ces écoles, la formation des professeur·e·s était toujours dispensée en France, et ce, malgré les efforts déployés pour que les programmes soient légèrement adaptés aux réalités des étudiant·e·s africain·e·s25. Ces interventions de développement de l’UNESCO et de la France en matière d’accessibilité à l’éducation sont légitimées par l’importance qu’accorde l’ONU, dans les années 1960 et 1970, à l’éducation universelle. Ce terme est utilisé pour demander que tous les peuples aient accès à une éducation de qualité, ce qui encourage les gouvernements occidentaux et africains, par le fait même, à mettre en place des programmes d’éducation universels, c’est-à-dire occidentalisés partout dans le monde. Cette occidentalisation du développement en Afrique a ses conséquences sur l’identité des Africain·e·s et sur l’efficacité du développement, ce qui affecte également la qualité de vie.
La langue d’un pays est très étroitement liée à son identité. Pour la France, le fait de choisir la langue de sa colonie n’est pas neutre et constitue une entrave à la liberté de choix et à la liberté d’expression. Maintenir la langue des pays colonisateurs contribue à exercer une domination et à imposer une hiérarchie26. En poussant les Africain·e·s à utiliser la langue française, on sous-entend que cette dernière a plus de valeur et est plus appropriée que les langues traditionnelles. En faisant le choix, à la place des Africain·e·s, d’éduquer en français, les autorités francophones dénigrent les langues traditionnelles et formulent un jugement de valeur implicite à leur sujet, puisque le français est davantage relié à la France et à ses valeurs occidentales. La langue française est alors vue comme plus distinguée et plus riche, parce que les Français·es ne comprennent pas les langues traditionnelles et dénigrent l’héritage culturel qu’elles portent. Elles et ils souhaitent assimiler les Africain·e·s vers une culture vue comme supérieure, la culture française.
L’imposition du français s’est faite avec des mesures répressives et est synonyme de violence. La langue française est devenue un outil pour détruire la pluralité culturelle et linguistique en Afrique. Elle est également vue comme la seule langue compatible avec le développement économique. La destruction les cultures langagières et l’imposition de la langue des dominant·e·s sont des mesures dont ne pouvaient se passer les pays colonisateurs. Le colonialisme était d’abord une idée d’assimilation qui, elle-même, s’apparente à la violence contre l’identité d’un peuple27. Charles Nodier réplique en ces termes à celles et ceux qui ne voient en l’imposition du français en Afrique qu’une décision utilitaire:
C’est au nom de la civilisation qu’on insiste aujourd’hui sur l’entière destruction des patois. Détruire le bas-breton, dites-vous? Et de quels moyens se servirait-on pour y parvenir? Sait-on seulement ce qu’est une langue et quelles profondes racines elle a dans le génie d’un peuple et quelles touchantes harmonies elle a dans ses sentiments?28
De plus, cela sous-entend également que la culture africaine n’a pas à être mise en valeur et à être conservée. La langue est justement un moyen fort efficace de se définir par rapport aux autres. Ici, le français imposé définit d’emblée la relation entre le Blanc français ou la Blanche française et l’Africain·e et cette relation est teintée par la domination. La langue façonne les habitudes, les pensées, les jugements, les relations et les normes au sein d’une société29. Plus encore, la langue produit une culture. En acceptant ou en se faisant imposer la langue française, pendant la période coloniale comme après l’indépendance, les Africain·e·s se plient implicitement au partage d’une culture commune avec la France incarnée par la langue française30. Les conséquences sont particulièrement importantes pour les enfants qui apprennent le français dès leur plus jeune âge, entre autres, à l’école primaire. Puisqu’elles et ils sont en pleine construction identitaire, l’impact est d’autant plus grand sur leur perception identitaire à long terme, puisque le langage est le véhicule de la construction31 et la première institution sociale selon John Searle32.
Exclure les Africain·e·s du développement pour mieux contrôler
Le fait d’exclure les personnes locales du développement les met dans une position d’attente envers l’international. Elles et ils deviennent des acteurs passifs dans les réalisations des enjeux de leurs propres territoires. Vladimir Filippov explique le contrôle des ressources par un petit groupe d’élite français et la corruption des politicien·ne·s africain·e·s par différentes méthodes passant par les assassinats politiques, le chantage ou les agressions militaires. C’est ce qui permet à la France de garder la mainmise sur les ressources naturelles dont elle a besoin et de conserver les gouvernements africains en état de dépendance envers elle33. Cela crée d’abord un sentiment d’impuissance et d’infériorité et des frustrations à l’interne contre la gestion des gouvernements.
L’Afrique a toujours été un instrument pour d’autres enjeux. Des enjeux intérieurs : champ de manœuvre pour l’armée, financement de la vie politique française, approvisionnement en uranium et en pétrole. Des enjeux de politique internationale : réservoir de votes dans les institutions internationales, zone de transit pour le soutien au régime d’apartheid et à son programme nucléaire.34
Également, cela empêche les Africain·e·s d’avoir un sentiment de fierté pour leurs réalisations en tant que peuple. Pour Fanon35, la ou le colonisé·e doit prendre conscience de son pouvoir de se libérer et du fait que le colonisateur ou la colonisatrice ne lui est pas supérieur·e. Sans cette prise de conscience, l’oppression des colonisateurs et colonisatrices est trop lourde et empêche les Africain·e·s d’être véritablement indépendant·e·s. Plusieurs Africain·e·s ont cependant résisté, comme Thomas Sankara et le peuple burkinabé, Patrice Lumumba au Congo ou Joseph Ki-Zerbo au Burkina Faso, pour développer localement leur pays. Plusieurs initiatives de jeunes intellectuel·le·s et entrepreneur·e·s sont mises de l’avant au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Ghana et partout en Afrique pour développer plus localement le territoire. Ces projets et cette vision du développement sont appuyés par plusieurs intellectuel·le·s de partout dans le monde qui prônent un développement plus local, regroupant notamment le paradigme post-développementiste.
Sur un plan plus pratique, il est clair que le fait de ne pas impliquer les Africain·e·s dans le développement prévient la création d’emplois pour elles et eux, alors que les Occidentaux et Occidentales sont souvent appelé·e·s à travailler dans les pays du Sud moyennant de gros salaires qui, pour finir, ne viennent pas enrichir l’économie locale, puisqu’ils sont donnés à des Français·es qui retourneront majoritairement consommer en France, investissant dans l’économie française. Il en va de même pour les Chinois·es, les Américain·e·s, les Canadien·ne·s ou les Anglais·es, par exemple, qui sont payé·e·s pour travailler en Afrique dans plusieurs domaines comme dans l’extraction minière, l’aide humanitaire et le développement (comme entrepreneur·es, gestionnaires, médecins, infirmiers ou infirmières) ou alors pour les métiers de la construction quand vient le temps de reconstruire le pays après une catastrophe naturelle ou humaine ou de développer les infrastructures. La sécurité est souvent assurée également par des corps policiers ou militaires d’autres pays, majoritairement sous la direction de l’ONU. Des travailleurs et travailleuses étranger·ère·s sont souvent engagé·e·s pour faire ce type de développement et réinvestissent majoritairement l’argent de leur salaire dans l’économie de leur propre pays et non en Afrique. Les possibilités d’emplois pour les Africain·e·s sont donc réduites et cela nuit au développement économique des pays de ce continent. Le fait d’opter pour un développement plus endogène permettrait de miser sur les potentiels et les capitaux locaux, en plus de permettre aux Africain·e·s de reprendre leur pouvoir de décision et d’autodétermination36. Il s’agirait alors d’un système pensé et réalisé localement par les Africain·e·s, qui pourraient ainsi créer et réfléchir le développement selon leurs désirs et besoins l’utiliser comme moteur pour faire fonctionner l’économie et créer des emplois. Cette option redonne également du pouvoir aux gouvernements locaux qui, par le fait même, doivent prendre leurs responsabilités et répondre aux attentes et besoins de la population. Ceux-ci deviennent alors imputables de leurs décisions sur les questions de développement face à leur peuple (cela est particulièrement vrai en démocratie). Un développement endogène permettrait aussi d’impliquer tous les acteurs locaux, notamment les femmes, qui pourraient devenir des actrices de plus grande importance dans l’économie locale. Cela contribuerait à résoudre les problèmes d’égalité entre les hommes et les femmes puisque ces dernières pourraient être plus autonomes financièrement ainsi que plus épanouies et indépendantes dans leur quotidien37. À long terme, un développement plus endogène permet une meilleure appropriation des ressources, une plus grande indépendance et un développement plus efficace. Sur ce dernier point, soulignons qu’un tel développement en Afrique apporterait une meilleure qualité de vie pour les Africain·e·s qui pourraient être plus riches et avoir accès à des services sociaux et sanitaires de qualité qui amélioreraient leur vie en répondant à leurs besoins réels, et non à ceux des pays occidentaux. Joseph Ki Zerbo38 définit le concept de développement endogène en expliquant que le développement est en fait l’auto-développement, dans l’optique où il répond aux besoins, aux réalités et aux intérêts des pays d’Afrique. Le développement doit passer par des choix économiques et culturels faits par et pour les Africain·e·s.
Actuellement, les défis sont nombreux. Bien que les choses changent progressivement, le développement est encore contrôlé et mis en action par les pays occidentaux, ce qui ne répond pas aux besoins des Africain·e·s. De plus, l’Occident se montre opportuniste en utilisant sa relation de pouvoir à son avantage dans ses négociations commerciales et économiques avec les États africains qui sont, quant à eux, pris avec des dettes qu’ils peinent à rembourser en raison des taux d’intérêt très élevés et de leur manque de pouvoir commercial à l’international.
Conclusion
Les discours néocolonialistes sont chose courante pour la France depuis l’indépendance. Ils sont particulièrement visibles dans les discours sur le développement où l’on montre les Africain·e·s comme étant dépendant·e·s de l’expertise de l’ancienne métropole pour se développer. À travers ces discours, on insinue également que les valeurs occidentales sont universelles, qu’elles doivent être appliquées en Afrique puisqu’elles sont les seules qui soient acceptables, qu’elles apportent du positif, nonobstant la culture ou l’histoire de l’endroit où on souhaite les voir partagées. L’adhésion à ces valeurs constitue un prérequis pour obtenir de l’aide de la part de la communauté internationale. Plus encore, on observe que les discours néocolonialistes et la colonisation ont eu un impact néfaste sur la construction identitaire et la culture des Africain·e·s, entre autres par l’imposition de la langue française. Ils ont également eu un impact sur les relations entre les Occidentaux et Occidentales et les Africain·e·s qui sont teintées d’une domination du premier groupe sur le second, ce qui crée du racisme, parfois systémique, en plus de pousser les Africain·e·s à s’autodéfinir comme étant inférieur·e·s aux peuples occidentaux.
Le néocolonialisme nuit à la diversité. Par l’imposition de valeurs occidentales présentées comme universelles, le néocolonialisme aplanit la diversité. De plus, par le racisme qui se dégage des discours coloniaux, la diversité est freinée. Le néocolonialisme répond à la diversité par la violence et la domination. Il réprime au profit d’une homogénéité ethnique et culturelle répondant aux critères établis par ce courant imposant une fausse hiérarchie entre les différentes ethnies et cultures qui brime les droits des individus, le vivre ensemble et la paix sociale.
L’une des solutions pour mettre fin au néocolonialisme en Afrique passe par le développement endogène. En effet, impliquer davantage les gouvernements locaux et la population locale dans le développement de leurs pays aiderait les Africain·e·s à reprendre du pouvoir dans leurs relations avec la communauté internationale et à éliminer la domination qui les caractérise. De plus, le fait d’impliquer les gens locaux permettrait de développer un sentiment de fierté et une identité nationale qui leur est propre, ce qui serait positif pour leur perception d’eux et d’elles-mêmes, en plus de créer des emplois et une meilleure participation à l’économie locale. Il semble donc que de miser sur les acteurs locaux et actrices locales soit une bonne solution pour contrer le néocolonialisme en Afrique. Le développement endogène est de plus en plus discuté dans les instances internationales. Il y a donc espoir que les pratiques en ce domaine évoluent vers quelque chose de plus adapté aux contextes africains.
1 Just-Jean Etiene Roy, Histoire des Colonies françaises, et des établissements français, en Amérique, en Afrique, en Asie et en Océanie, Tours : A MAME et Cte, 1856.
2 Lorraine Decléty, « Le ministère des colonies », Livraisons d’histoire de l’architecture, n° 8, 2004 : 23-39. doi.org/10.3406/lha.2004.978.
3 Jean Capelle, L’éducation en Afrique noire à la veille des indépendances (1946-1958), Paris : Karthala, 1990.
4 Maurice Houis et Remi Role Richard, Intégration des langues africaines dans une politique d’enseignement, Paris : Agence de coopération culturelle et technique, UNESCO, 1977. unesdoc.unesco.org/images/0004/000467/046751FB.pdf.
5 Harry Gamble, « La crise de l’enseignement en Afrique Occidentale française (1944-1950) », Histoire de l’éducation, vol. 128, 2010 : 129-162. doi.org/10.4000/histoire-education.2278.
6 Paule Brasseur, « À propos du Congrès de l’évolution culturelle des peuples coloniaux », Journal des africanistes, vol. 49, n° 2, 1979 : 143-150. doi.org/10.3406/jafr.1979.2218.
7 Fanny Colonna, Instituteurs algériens, 1883-1939, Paris : Presses de la FNSP, 1975, p.10.
8 Arturo Escobar, Encountering development: The making and unmaking of the third world, Princeton : Princeton University Press, 1994.
9 Christine Verschuur, Isabelle Guérin et Hélène Guétat-Bernard (éds.), Sous le développement, le genre, Marseille : IRD Éditions, 2015.
10 Serge Latouche, Vers une société d’abondance frugale : Contresens et controverses sur la décroissance, Paris : Mille et une nuits, 2011.
11 Rita Abrahamsen, Disciplining Democracy: Development Discourse and Good Governance in Africa, Londres : Zed Books, 2000.
12 Ibid.
13 Jack Goody, « Démocratie, valeurs et modes de représentation », Diogène, vol. 206, n° 2, 2004 : 6-22. doi.org/10.3917/dio.206.0006.
14 Ibid.
15 Jacqueline Barus-Michel, « La démocratie dans tous ses états », Le Journal des psychologues, vol. 247, n° 4, 2007 : 18-22. doi.org/10.3917/jdp.247.0018.
16 Loïc Blondiaux et Yves Sintomer, « L’impératif délibératif », Rue Descartes, vol. 63, n° 1, 2009 : 28-38. doi.org/10.3917/rdes.063.0028.
17 Gérard Azoulay, « Les nouvelles formes de l’aide publique au développement et l’éventuel « retour de l’État » dans les pays d’Afrique subsaharienne », Mondes en développement, vol. 153, n° 1, 2011 : 57-70. doi.org/10.3917/med.153.0057.
18 Thomas Sankara (1949-1987) était le chef d’État de la Haute-Volta rebaptisée Burkina Faso pendant son mandat de 1983 à 1987. Il est le père de la première révolution burkinabée et fut très important pour l’émancipation nationaliste du Burkina Faso et, plus largement, de l’Afrique, croyant que le continent devait acquérir plus d’autonomie et mettre fin à la domination des anciennes métropoles sur l’Afrique.
19 Thomas Sankara, « Le Burkina et l’école nouvelle, discours de Thomas Sankara (février 1986) », thomassankara.net, 2019. www.thomassankara.net/burkina-lecole-nouvelle-discours-de-thomas-sankara….
20 Georges Hardy, Une conquête morale. L’enseignement en AOF, Paris : L’Harmattan, 2005.
21 Gary Wilder, The French Imperial Nation-State. Negritude and Colonial Humanism between the Two World Wars, Londres; Chicago : The University of Chicago Press, 2005.
22 Voir à ce propos : Baptiste Beck, Richard Marcoux, Laurent Richard et Alexandre Wolff, Estimation des populations francophones dans le monde en 2018. Sources et démarches méthodologiques, Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF), Québec : Université Laval, 2018. www.odsef.fss.ulaval.ca/la-langue-francaise-2018.
23 Pascal Bianchini, École et politique en Afrique noire : sociologie des crises et des réformes du système d’enseignement au Sénégal et au Burkina Faso, 1960-2000, Paris : Karthala, 2004.
24 Kader Fall, 1953, « Problème de l’élite en Afrique Noire », Présence Africaine, vol. 14 n° 1, 1953 : 33-39. doi.org/10.3917/presa.014.0033.
25 Laurent Manière, « La politique française pour l’adaptation de l’enseignement en Afrique après les indépendances (1958-1964) », Histoire de l’éducation, vol. 128, 2010 : 181-183, histoire-education.revues.org/2281.
26 Martine Abdallah-Pretceille, « Langue et identité culturelle », Enfance, vol. 45, n° 4, 1991 : 305-309. doi.org/10.3406/enfan.1991.1986.
27 Jérémie Kouadio N’Guessan, 2007, « Le français : langue coloniale ou langue ivoirienne? », Hérodote, vol. 126, n° 3, 2007 : 69-85. doi.org/10.3917/her.126.0069.
28 Charles Nodier cité dans ibid., p. 70.
29 Patrick Charaudeau, « Langue, discours et identité culturelle », Ela. Études de linguistique appliquée, vol. 3-4, n° 123-124, 2001 : 341-348. www.cairn.info/revue-ela-2001-3-page-341.htm.
30 Maurice Houis et Remi Role Richard, 1977, op.cit.
31 Charlotte Epstein, « Constructivism or the Eternal Return of Universals in International Relations. Why Returning to Language is Vital to Prolonging the Owl’s Flight », European Journal of International Relations, vol. 19, n° 3, 2013, p.502. doi.org/10.1177/1354066113494669
32 John R. Searle, The Construction of Social Reality, New York : The Free Press, 1995 : 59-60.
33 Vladimir Folippov, « Françafrique and Ethics in International Relations », International Relations, vol. 17, n° 2, 2017 : 402-415. doi.org/10.22363/2313-0660-2017-17-2-402-415.
34 Hervé Sciardet, « De la Françafrique à la mafiafrique », Mouvements, vol. 3, n° 21-22, 2002 : 9-14. doi.org/10.3917/mouv.021.0009
35 Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris : La Découverte, 2002.
36 Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance Occidentale, Paris : Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 2001[1996].
37 Sylvia Chant, « Women, girls and world poverty: empowerment, equality or essentialism? », International Development Planning Review, vol. 38, n° 1, 2016. doi.org/10.3828/idpr.2016.1
38 Joseph Ki-Zerbo, « La natte des autres : pour un développement endogène en Afrique », Actes du colloque du Centre de recherche pour le développement endogène, Bamako, Paris : Karthala CODESRIA, 1992.
par Rédaction | Fév 28, 2020 | Analyses, International
Par Eftihia Mihelakis
Cet article est publié dans le numéro 83 de nos partenaires, la Revue À bâbord. Le lancement de ce numéro aura lieu le 10 mars prochain dès 18h au Bâtiment 7 (1900 rue Le Ber, Montréal). Cliquez ici pour toutes les informations.
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L’autrice est professeure au Département de langues classiques et modernes à l’Université de Brandon.
Depuis l’arrivée au pouvoir du parti conservateur Néa Dimokratía en 2019, une virulente offensive se déchaîne pour expulser les anarchistes, les réfugié·e·s et les migrant·e·s des centres urbains. Emblème par excellence des mouvements anarchistes depuis l’Indépendance de la Grèce, le quartier athénien d’Exarcheia subit des transformations de premier ordre.
Le jeudi 8 août 2019, le Parlement grec a voté une « loi omnibus » qui comprend plusieurs mesures économiques, sociales, pénales et répressives. Le Parlement a accepté d’augmenter le nombre de passeports grecs, surnommés « visas d’or1 », lesquels sont exclusivement accordés aux acheteurs étrangers de biens immobiliers d’une valeur de 250 000 euros et aux résidents de pays tiers qui investissent dans des actifs incorporels d’une valeur de 400 000 euros. À cela s’ajoute le redéploiement de DRASI, un corps de police de 1 500 membres DELTA (police militarisée) en soutien à la police antiémeute (MAT), muni de drones, de motos, d’hélicoptères, de canons à eau, de gaz lacrymogène et de grenades assourdissantes, qui patrouille constamment dans les zones autour du centre d’Athènes – et surtout à Exarcheia, entourée depuis l’été dernier de postes de contrôle. De plus, l’État a forcé l’expulsion des dizaines de squats occupés par les anarchistes, les réfugiés et les migrants, a procédé à l’affermissement des peines d’emprisonnement afin d’escamoter toute incitation à l’émeute et, enfin, a levé la loi de l’asile universitaire.
L’université, entre liberté et tyrannie
Depuis la fin de l’été, la police peut intervenir dans l’enceinte des universités sans l’autorisation du recteur ou de la rectrice. Cela remet en cause l’un des principaux acquis issus de la révolte contre la dictature des colonels (1967-1974) qui avait notamment fait face à l’occupation de la Faculté de droit de l’Université polytechnique nationale par des étudiants en 1973 à Exarcheia. C’est dans ces lieux hautement symboliques qu’il y a 47 ans, des étudiants s’enferment et se barricadent pour mettre en place une radio clandestine qui génère un soulèvement généralisé. Des milliers de travailleuses et travailleurs, ouvrières et ouvriers, agricultrices et agriculteurs ainsi que des étudiant·e·s convergent vers le centre d’Athènes en dépit des charges violentes de la police. La manifestation du 16 novembre 1973 rassemble plus de 150 000 personnes, mais le lendemain, la dictature mobilise l’armée qui défonce l’entrée principale de la Polytechnique à l’aide d’un blindé. Deux étudiant·e·s sont écrasé·e·s et 24 personnes sont tuées. Ce soulèvement marque non seulement le début de la fin de la dictature, qui chute le 23 juillet 1974 ; ce dernier cristallise l’entrée de la Grèce dans une modernité supposément définie par la liberté, l’indépendance et la démocratie.
Le soulèvement de 1973, analogue à plusieurs égards à mai 68 en France ou à la grève étudiante québécoise de 1968-69, a ceci de particulier qu’il survient dans le lieu originel des premières manifestations estudiantines en Europe (la première datant de 1859). Dans un pays comme la Grèce, les étudiants aujourd’hui sont autant les héritiers que les acteurs d’un engagement politique dont la résistance est animée par le spectre du retour de l’histoire totalitaire. Depuis l’époque de cette première manifestation, leurs revendications et manifestations ont donc systématiquement joué le rôle de porte-drapeau du combat de résistance au capitalisme, au totalitarisme et au fascisme.
Tout porte à croire que cette résistance ne s’est pas encore essoufflée. Le 10 novembre 2019, la police grecque a envahi l’Université des sciences économiques et de commerce d’Athènes (l’ASOEE) et a expulsé un local occupé par des anarchistes. Mais des dizaines d’étudiant·e·s sont montés immédiatement aux barricades pour s’opposer à l’ordre du Conseil de l’université. Ce dernier, ayant suivi l’appel de la police et du maire d’Athènes, Kostas Bakoyannis (neveu du premier ministre), a imposé la fermeture de l’université pendant une semaine sous prétexte d’empêcher tout déferlement de l’ordre pendant la commémoration de l’anniversaire de la révolte du 17 novembre 1973. En colère, les étudiant·e·s décident de briser le blocus (le cadenas) pour pénétrer sur les lieux de l’université. La manifestation qui s’ensuit rassemble plusieurs milliers de personnes qui demandent, entre autres, l’abrogation de la loi abolissant l’asile universitaire. Les étudiant·e·s sont attaqué·e·s par la police antiémeute à coups de matraque et de gaz lacrymogène.
Politiques et résistances des squats
Le gouvernement de Néa Dimokratía intensifie ses efforts de tous les côtés pour réprimer les mouvements anarchistes et pour écraser les espaces alternatifs organisés par ces derniers. Les espaces comptent trois centres à Exarcheia : K*VOX, le centre social anarchiste ; Nosotros, le centre public antiautoritaire ; et le Centre des immigrés, lesquels proposent tous des tactiques de résistance (manifestations systématiques, assemblées publiques, réseaux clandestins de communication), des spectacles et autres activités culturelles qui génèrent du revenu pour offrir des services sociaux (cours de langue grecque, soins de santé, etc.) autogérés et à l’extérieur du système étatique.
L’État systématise son offensive d’expulsion en visant les squats dans lesquels logent de nombreux migrant·e·s sans-papiers et réfugié·e·s pour qui ces lieux sont des alternatives plus humaines aux camps de détention gérés par l’État. Coup sur coup, presque tous les jours du mois de novembre sont marqués par des descentes et des raids. Le 2 novembre, le squat Vancouver, qui se trouve dans un bâtiment appartenant à l’ASOEE, est expulsé. Le même matin, certains membres de la MAT tentent de défoncer la porte de Notara, l’un des plus grands et derniers squats à Athènes. Les jours qui précèdent cet évènement, l’on pouvait entendre des membres de la MAT proférer des menaces en utilisant le mot « Raus », en référence à « Juden Raus » (« Les Juifs dehors »), une expression utilisée par les nazis. Une manifestation de 1 000 personnes est alors appelée par l’assemblée ouverte des squats, des migrant·e·s et des solidaires, en réponse à ces actes. Banderoles, tracts, pochoirs, chansons en plusieurs langues envahissent Exarcheia, mais le 5 novembre 2019, le squat Palmares, à Larissa, est expulsé et 16 personnes auraient été arrêtées. Trois jours plus tard, le squat Libertatia à Thessalonique est réduit en cendres après avoir été incendié par des fascistes en 2018. Au moins 4 personnes auraient été arrêtées. Le 12 novembre, la police a expulsé le squat Bouboulinas à Exarcheia.
Quelques jours plus tard, le ministère de la Protection des citoyens donne un préavis de 15 jours exigeant que tous les squats du pays se vident au risque qu’ils soient tous expulsés de force. Les médias publient une carte des lieux menacés même si, d’une part, la majorité de ces derniers sont logés dans des bâtiments appartenant à l’État et, d’autre part, les propriétaires de bâtiments non étatiques ne sont pas nécessairement en faveur de la mesure d’expulsion forcée. Les propriétaires solidaires à la cause anarchiste reçoivent néanmoins de la pression sous forme d’accusation de trafic de drogue ou de fabrication d’armes.
Exarcheia est redevenu aujourd’hui le bouc émissaire d’un régime autoritaire qui regroupe les lieux universitaires, l’urbanisme capitaliste, les investissements étrangers, le système carcéral et la force policière. En notre ère où le sens des quartiers et le sentiment d’appartenance de celles et de ceux qui les habitent sont largement pris à partie par l’arrivée massive des investissements étrangers, l’exode des populations vulnérables, puis la glorification du capitalisme sous forme de gentrification, l’on doit se demander jusqu’à quand et comment Exarcheia peut demeurer, pour des milliers de personnes, l’épicentre d’une guerre qui n’en finit plus de recommencer.
Photo : Titre du documentaire, sorti en 2015, Je lutte donc je suis de Yannis Youlountas, dans la rue Solomou, Exarcheia, Athène. Pheréole (Creative Commons).
1 Eve Tsirigotaki, « “Visas d’or”: plus de passeports grecs pour les investisseurs étrangers », ERT International, 1er avril 2019. int.ert.gr/visas-dor-plus-de-passeports-grecs-pour-les-investisseurs-etrangers.
par Rédaction | Fév 1, 2020 | Analyses, International, Societé
Par Léandre St-Laurent
L’« Acte » eut une signification bien particulière pour le mouvement français des Gilets jaunes. Tel le chapitre d’une révolte populaire, brutale par sa rupture narrative, ce que les protagonistes de la mobilisation nommaient « Acte » devait constituer chaque étape successive vers le renversement du pouvoir gouvernemental, voire à une reconfiguration des règles institutionnelles du pays. Durant des mois, chaque samedi représentait un nouvel « Acte », dans une dynamique d’accentuation du rapport de force social. À force de perte de puissance du mouvement, l’« Acte » devint rapidement un rituel grégaire à travers lequel l’on tentait de raviver une flamme qui vacillait.
« Acte 45 » Le 21 septembre 2019, les manifestant·e·s gilets jaunes jouaient la énième répétition d’une insurrection qui pointe le nez sans tout embraser. Dès les débuts de la matinée, plus de 7500 policiers et policières étaient mobilisés dans tout Paris1. Ce qui devait être une marche paisible en faveur de la lutte aux changements climatiques se transforma en une microguérilla urbaine entre des gilets jaunes et black blocks d’un côté, et forces de l’ordre de l’autre. Les échauffourées allaient durer plusieurs heures. Bilan : 137 interpellations, 224 verbalisations et 1249 contrôles2. La préfecture de police et le ministère de l’Intérieur s’y étaient préparés. Pas question de laisser se déployer la « Nuit des barricades » qui se profilait dans les actions à venir des plus radicaux des contestataires3. Pour le premier anniversaire du mouvement, à l’ « Acte 53 », les forces de l’ordre ont tenté d’empêcher la manifestation déclarée de se mettre en branle, et ont violemment dispersé la foule, qui a répliqué par des projectiles et des barricades en flammes4.
Ce grand mouvement social bégaie. Il semble devenir l’ombre de lui-même. Du camp de la contestation à celui de la répression, les mouvements de rue qui perdurent prennent de plus en plus l’apparence d’une théâtralisation d’un soulèvement populaire qui, durant l’hiver 2018-2019, avait failli faire vaciller la Ve République. Les gilets jaunes encore mobilisés vivent dans le fantasme d’un grand soir qui a un jour semblé tout renverser. Face à la présidence Macron devenue, à l’époque, impuissante, les gilets jaunes se rassemblaient chaque samedi à Paris, au cœur du pouvoir de l’État français. Chaque « Acte » devait ainsi porter un coup au gouvernement de La République en marche (LREM), jusqu’à ce qu’il s’effondre. Depuis le samedi 9 mars, c’est l’« Acte décisif » qui a été lancé en vain par le mouvement5. Cette volonté du désespoir quant à une rupture qui n’advient pas coïncida avec une diminution graduelle de la mobilisation6.
Au long terme, cet acharnement à provoquer l’inespéré moment révolutionnaire pourrait très bien faire passer le mouvement de la tragédie à la farce7. Tragédie, s’il en est, de voir surgir concrètement dans l’espace public une notion normalement confinée à la théorie politique, le « peuple », pour finalement apercevoir ce dernier, meurtri, quitter subitement la scène de l’histoire et encore plus profondément s’emmurer dans son usuel silence. Farce d’observer des bandes agitées surjouer le « peuple », désormais bien absent de la scène; en face, un pouvoir politique traumatisé prêt à écraser ce pâle figurant. Côté cour, côté jardin, le peuple français a bien compris que son rôle était derrière les rideaux.
*
* *
C’était le 1er décembre 2018.
La scène débordait. Les rideaux étaient en flammes. Le quatrième mur était brisé.
Sur les Champs-Élysées, les forces de l’ordre sont complètement dépassées. Reclus aux abords de l’Arc de Triomphe, les membres de l’anti-émeute essuient une pluie de pavés, de barres de fer et de barrières métalliques censées empêcher les contestataires d’avancer. Au cœur d’une tempête de gaz lacrymogène, des gilets jaunes se recueillent près de la Flamme du Soldat inconnu qui, l’entourant de leur nombre, la protègent des violences environnantes; que cette France éternelle ne s’éteigne jamais8. Au même moment, d’autres insurgé·es pénètrent dans l’Arc de Triomphe. À l’intérieur, ils et elles redonnent ses lettres de roture à la statue de la Marianne, en lui fracassant le portrait9. La voici, chère Marianne, qui renoue avec la révolution.
Le samedi suivant, la présidence est aux abois. L’Élysée se transforme en bunker. Un hélicoptère attend Macron, au cas10. C’est cet « Acte » là qui plane sur l’esprit des gilets jaunes, celui d’un peuple victorieux qui achève un pouvoir crevassé par des forces sociales qui le dépassent.
Une révolution citoyenne?
À peine les pouvoirs publics se remettent-ils de débordements qui laissent les rues de Paris couvertes de barricades et de carcasses de voitures carbonisées que le dirigeant du parti La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, incite à l’insurrection. À l’Assemblée nationale, sous les regards tétanisés des députés de LREM et sous le rictus méprisant du premier ministre Édouard Philippe, le tribun s’élance : « Heureux les jours que nous vivons, puisqu’enfin la France est entrée en état d’insoumission générale contre un ordre injuste qui durait depuis trop longtemps »11. Mélenchon voit dans le mouvement des gilets jaunes l’affirmation d’une « révolution citoyenne », la consécration du combat politique de sa vie. « C’est l’histoire de France qui se joue », lance-t-il.
Dès 2014, il énonçait l’avènement de « l’ère du peuple » dans son ouvrage éponyme12. Mélenchon y décrivait les conditions socio-économiques dans lesquelles les masses sont poussées, dans un XXIe siècle où le nombre toujours croissant d’êtres humains fait s’accélérer l’histoire. Face à l’imposition d’une mondialisation de l’économie capitaliste, à l’effondrement des réseaux traditionnels de solidarité, à l’explosion des inégalités économiques, à l’urbanisation en constante croissante des sociétés humaines, à une dynamique effrénée du temps disponible qui chamboule le quotidien, à la crise climatique qui disloque les milieux écologiques dans lesquels s’organisent les groupements humains, il se structure une phase historique dans laquelle des multitudes sociales sont de plus en plus laissées à elles-mêmes face à des élites économico-politiques de plus en plus gloutonnes. Multitude. Le mot est juste. En ce début de siècle, l’individu fait face à une société morcelée. Isolé, de moins en moins intégré à des institutions collectives ou communautaires qui pourraient offrir une « conscience commune » donnant sens à ses actions, l’individu peut de prime abord sembler impuissant dans cet univers social contradictoirement individualiste.
Pour Mélenchon, cet éclatement des sociétés modernes en atomes pose pourtant les conditions d’un surgissement social. Si les rapports de classes classiques et l’intrication des rapports humains aux institutions traditionnelles tendent à se rompre, l’humanité a, d’un autre côté, accès à des réseaux, notamment par sa connexion à une « toile » numérique, qui offrent des potentialités repoussant sans cesse les limites de l’action collective. Les sociétés contemporaines sont amenées à refaire peuple, par la révolte d’un « nous » à reconstruire. Et de ce « nous », encore méconnu, un nouveau corps politique émerge, plus démocratique, qui permet de reconstruire les bases d’un vivre-ensemble. Ainsi, comme « l’histoire nous l’apprend : à toute condition sociale finit par correspondre une conscience collective. Que cette conscience soit claire ou confuse n’empêche rien. Ça se fait tout seul.13 » Cette conscience collective, elle jaillit par la « révolution citoyenne ». Comme première phase, les masses surgissent dans l’espace public en s’affirmant comme peuple. Le mouvement des gilets jaunes en est l’exemple type. Durant les mois qui ont suivi, des soulèvements populaires, aux causes diverses, ce sont multipliés partout à travers le monde, de l’Algérie au Liban, en passant par le Chili ou Hong Kong. Malgré les configurations particulières de ces révoltes, doit-on y voir l’affirmation d’un processus global de dislocation sociale? L’Histoire tranchera14.
De ce type de soulèvement, la phase positive devrait normalement s’ensuivre. C’est là que le peuple s’organise de façon à fonder les bases d’un nouvel ordre politique constituant. Avec la création en 2017 du mouvement LFI, Mélenchon vise, en remplacement des institutions actuelles, la création d’une VIe République, instituant une gamme d’outils de contrôle démocratique et une plus vaste redistribution des richesses15. Ce projet est en phase avec l’émergence d’un « populisme » de gauche, qui inscrit la conflictualité politique en une opposition frontale entre « peuples » et élites16. Dès les débuts du mouvement social des gilets jaunes, Mélenchon tentait d’inscrire son action dans le sillage de ce dernier de façon à ce qu’une réponse politique surgisse de cette crise. Lors des élections européennes du printemps 2019, LFI joignait une alliance avec les partis de gauche Podemos d’Espagne et Bloco du Portugal pour qu’une révolution citoyenne embrase l’Europe17.
Pourtant, à la sortie de ces élections, la liste des candidat·e·s de LFI ne fera que 6 %18. L’époque où Mélenchon haranguait les foules et faisait 19 % au premier tour de la présidentielle de 2017 paraît bien loin. Les résultats électoraux de Podemos et du Bloco ne seront pas plus favorables19. Loin d’aboutir au renversement escompté, la sortie de crise par les voies politiques profite pour l’instant au Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen, avec en deuxième place LREM de Macron. Les gilets jaunes seront restés électoralement invisibles. Il n’y a pas eu de liste « gilets jaunes ». Le nouveau corps politique demeure un fantasme.
Si donc le but est d’analyser le surgissement des gilets jaunes, alors pourquoi traiter de Mélenchon et de son mouvement? Pourquoi même évoquer le concept de « révolution citoyenne »? Plusieurs raisons s’imposent, mais ne retenons que l’essentiel. Dans un premier temps, le fait que des obstacles se dressent entre une volonté populaire et sa transposition politique ne signifie en aucun cas qu’une tentative de révolution politique n’a pas eu lieu. Dans un deuxième temps, une révolution citoyenne est, par définition, un phénomène social de très grande ampleur qui traverse l’ensemble de la société ou de ce qu’on appelle le « peuple ». Peu importe la pertinence des intuitions théoriques qu’un individu peut avoir pour tenter de le comprendre, les ramifications générales et particulières de ce phénomène dépasseront toujours les paramètres restreints d’une analyse. La chose est d’autant plus vraie dans le champ politique. Ce type de mouvement tend à balayer toute forme d’organisation politique qui contraint ou encadre son irrésistible déploiement. Il correspond à l’aboutissement paroxystique du « dégagisme », terme popularisé en France, notamment par Mélenchon, pour désigner la volonté populaire de faire disparaître de l’espace public tous les anciens appareils de partis politiques20. À cette dynamique, révolutionnaire dans le cas des gilets jaunes, nuls n’y échappent, pas même ceux et celles qui souhaitent et embrassent la « révolution citoyenne ».
Le peuple et son contrat social
Dans les milieux bourgeois, académiques et médiatiques, il est aujourd’hui de bon ton de se méfier de l’idée de peuple, voire même de la craindre. Selon cette posture, « peuple » est une notion superflue qui a le potentiel de mettre en danger les régimes démocratiques tels que nous les connaissons. La référence au « peuple » poserait le danger d’une essentialisation de la société civile. Par l’appel au peuple, des mouvements et partis politiques tireraient ainsi avantage de cette représentation de la société en s’en faisant les dignes représentants contre des « élites » dites oppressives. Ainsi s’affirmerait le péril « populiste » qui, selon quelques analystes, impose une conception « antipluraliste » de la société, par la représentation d’un peuple homogène, incompatible avec le système représentatif de nos démocraties modernes. Cette théorisation de ce qui constitue le « populisme », perçu comme une dérive dangereuse des institutions représentatives, fut notamment popularisée par le politologue Jan-Werner Müller21.
À l’aube de la modernité, l’idée de peuple était pourtant au fondement même de la pensée démocratique. À ce titre, prenons pour exemple Machiavel, qui est l’une des influences ayant le plus contribué à définir le peuple comme moteur de l’esprit démocratique qui finira par emporter le monde occidental dans les siècles récents22. En parfait moderne, il était le pourfendeur de toute conception métaphysique du bien qui poserait une essence intangible de ce qui le constitue. Pour Machiavel, les normes dominantes du « bien » sont au contraire une construction sociale qui dépend d’un rapport de forces constant, le plus souvent à l’avantage des « grands ». Il existe toutefois une bonté fondamentale qui n’est pas une essence, mais bien une négation de celle-ci. Elle se trouve dans le « peuple », que Machiavel définit comme une masse de gens qui, subissant le pouvoir, ne veulent pas être opprimés par les « grands »23. En ce sens, le peuple apparaît comme un phénomène social de grande ampleur qui dépasse le cadre des idéologies particulières. Que des « populistes » d’extrême droite lui assignent une âme ethnico-raciale ou que la gauche radicale lui insuffle une essence ouvriériste ou cosmopolite ne change rien à l’affaire. « Peuple » n’est pas qu’une expression aux prises avec l’idéologie. Il désigne un fait social que l’on peut définir, en termes sociologiques, comme une multitude ou pluralité qui a pour socle commun le fait de ne pas avoir accès aux positions de contrôle des institutions économico-politiques, institutions qui s’imposent à cette multitude. C’est selon cette optique que le cri de détresse des gilets jaunes, et leurs actions qui en découlent peuvent être compris. Aucune « essence » ici.
Mais cette « bonté » n’est que négative. Un problème se pose lorsqu’est venu le moment de transposer cette résistance au pouvoir en un contenu explicite et intelligible. Qu’une gauche qui, comme LFI, se revendique d’une « révolution citoyenne », qui soit tant en phase théorique – théorique, le mot est important – avec un mouvement social d’une ampleur inédite, que cette gauche émerge en France n’est pas le fruit du hasard. L’une des influences de la Révolution de 1789 par ses écrits, Jean-Jacques Rousseau, a développé une analyse des conditions modernes d’association citoyenne autour d’un corps politique commun. Comme les conditions sociologiques qui font qu’une population respecte la loi et les règles du jeu politique de leur pays n’ont pas essentiellement changé depuis l’avènement de l’État moderne, ce regard reste actuel. L’analyse rousseauiste permet surtout de rendre intelligible ce phénomène qui mène un peuple à se rendre visible et à faire l’Histoire.
Pour Rousseau, si l’inégalité entre êtres humains est inhérente à la société, elle n’est en aucun cas naturelle. Il arrive un moment dans l’histoire de l’humanité où ses membres, collaborant au sein de groupements humains de plus en plus vastes, font face à des problèmes collectifs qui demandent des réponses collectives. Régler ces problèmes demande la mobilisation et l’association de certains talents et de certaines capacités souvent détenues par un cadre restreint d’individus. Un ordre social inégal en découle du moment où ces aptitudes sont reconnues par l’ensemble social comme justifiant une différenciation entre personnes. Il se structure un regard collectif sur autrui qui lui confère un statut social. C’est ainsi l’« opinion » qui contribue à l’inégalité24.
Se référer à l’opinion comme fait déterminant dans la formation des inégalités sociales présuppose un consentement collectif à un tel ordre des choses, ou du moins que le non-consentement n’est pas suffisamment enraciné pour susciter une révolte contre l’ordre établi. La société inégalitaire n’est acceptée que dans la mesure où elle permet la préservation de tou·te·s et chacun·e·s. En d’autres mots, un ordre social n’est stable que lorsqu’il correspond à « une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéissent pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant »25. Pour maintenir un arrangement institutionnel donné, les membres d’un peuple obéissent, à titre de sujets, aux institutions. Ils et elles ne le font toutefois qu’à la condition d’une acceptation d’un cadre politique qui les préserve vitalement, ce qui fait d’eux des souverains. C’est ainsi que s’affirme la citoyenneté, dans un jeu d’équilibrage entre sujétion à la loi et à la souveraineté populaire. Les deux pôles s’autoalimentent. Sans souveraineté du peuple, aucune légitimité à la loi, sans l’obéissance à la loi, aucune possibilité de jouir des droits posés par la citoyenneté. Ce processus est à la base du contrat social.
C’est dans le cadre d’un bris fondamental de ce type de contrat social qu’une quelconque « révolution citoyenne » peut être comprise. Pour analyser l’irruption du mouvement des gilets jaunes, mais également les insurrections sans précédent que l’on voit éclater partout à travers le monde depuis 2018, il est primordial de cerner la nature du contrat social brisé pour chaque société en cause. Ce n’est pas de dire que chaque société concernée suit le même schéma global selon les mêmes configurations de mobilisation. À chaque révolte sont associées des causes très variées ayant des racines enfouies dans chacune des histoires et cultures nationales concernées. Nous pouvons tout de même affirmer que nous assistons à une phase historique exceptionnelle où les conditions d’association qui font qu’une société fonctionne semblent éclater dans une multitude de pays.
Il ne s’agit pas non plus d’affirmer que Jean-Jacques Rousseau ou d’autres ayant écrit sur le contrat social ont cerné dans leur exactitude historique les raisons et causes qui font émerger nos institutions communes et, par moments, les font s’effondrer. Il serait absurde de penser une telle chose. Il s’agit plutôt de dire que le fait de cadrer l’analyse du vivre-ensemble comme le respect collectif pour un contrat social permet d’identifier un état d’esprit général qui, dans nos sociétés modernes, et surtout en régime de démocratie représentative, fait en sorte qu’une masse de gens accepte les règles du jeu politique de leur société.
Dans le cas français, nous voyons que la rupture d’un tel contrat social est conjointe de l’émergence d’une minorité sociale qui brise les conditions d’association qui prévalaient jusque-là, groupe que l’on nomme dans le langage commun, de façon souvent ambiguë et polysémique, les « élites ». En réaction, et lorsque la « fracture sociale »26 finit par faire trop mal, par faire en sorte que la majorité de la société n’arrive plus à vivre une vie qu’elle juge digne, la masse des gens qui ont cessé de trouver légitime la façon dont sont régies les institutions dominantes s’organise pour former un peuple qui ne veut plus se faire écraser. Ce peuple prend alors une identité en devenant un acteur politique de masse. Il se met en scène. En France, il devient un peuple en jaune.
La destruction de l’État-providence et de la classe moyenne
Quelle est donc, en France, la nature du contrat social en phase de rupture? Pour la comprendre, il faut cerner le problème français comme l’expression radicale d’un problème qui traverse l’ensemble de l’Occident. À la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, les élites occidentales ont appris des bouleversements majeurs engendrés par un capitalisme qui, à l’époque, était devenu fou. Ce capitalisme, sous la forme d’un marché global « autorégulateur », avait détruit les économies nationales, fait exploser les inégalités économiques et le chômage de masse, mené à la crise financière de 1929 et généré le bolchevisme et le fascisme27. Avec l’effondrement de l’Axe, l’Union soviétique imposait désormais sa puissance à une économie de marché occidentale qui ne pouvait plus continuer d’être ce qu’elle avait été.
L’après-guerre prit ainsi la forme d’un apaisement généralisé. Il devenait de plus en plus évident qu’un contrat social stabilisateur ne pouvait se résumer qu’à un arrangement institutionnel libéral. Pour que les peuples occidentaux adhèrent aux institutions dominantes de leurs sociétés, ces dernières devaient assurer les conditions de préservation d’un certain niveau de vie, chose que le capitalisme laissé à lui-même n’arrivait plus à faire respecter. Si la stabilisation de la démocratie représentative faisait sens, ce n’était qu’en vertu du développement conjoint d’un État social fort. Le contrat social d’Occident était dorénavant inséparable de la prédominance du modèle social de l’État-providence.
Concrètement, cette forme d’État stimule la demande par l’instauration de services publics, l’application de politiques publiques généreuses et des investissements ciblés dans le marché. Ce modèle est associé à une distribution salariale relativement équitable dans l’entreprise dans le cadre d’un système dit « fordiste », selon un partage dans l’entreprise des gains de productivité. L’activité économique des entreprises privées s’inscrit également dans le sillage d’une régulation publique des institutions financières priorisant l’investissement à faibles taux d’intérêt vers le capital productif28. Cette nouvelle conjoncture a eu pour conséquences un haut niveau de croissance, des niveaux modestes d’inégalité économique et le quasi-plein-emploi. C’est ce qui caractérise cet « âge d’or » du capitalisme29. En France, l’affirmation de l’État-providence prit la forme d’un capitalisme d’État hérité du gaullisme d’après-guerre, dont les effets bénéfiques se firent sentir durant les « Trente Glorieuses » (1946-1975). Ce phénomène peut être mis en parallèle, par exemple, avec la continuation des politiques économiques héritées du New Deal aux États-Unis ou avec la Révolution tranquille ici au Québec.
À partir du moment où ce type de modèle d’investissement entre en crise structurelle dans la deuxième moitié des années 1970, les États-nations de la sphère non soviétique s’en remettent de plus en plus au marché capitaliste pour trouver les outils nécessaires au redécollage de la croissance économique. C’est ainsi que, dès les années 1980, des vagues de gouvernements de droite économique, comme celui de Ronald Reagan aux États-Unis ou de Margareth Thatcher au Royaume-Uni, imposent ce qu’il est aujourd’hui commun de nommer « néolibéralisme ». Le libéralisme économique revient effectivement en force et détricote tranquillement l’appareil institutionnel et administratif des États-providence. Le marché autorégulateur s’impose à nouveau. En termes de politiques publiques, cette conjoncture est rendue possible par la privatisation de certains secteurs publics, par la libéralisation des marchés du travail nationaux ainsi que de la dérégulation de l’activité économique (surtout financière)30. Avec la chute de l’URSS, l’économie capitaliste devient globale. Nous assistons à l’un des transferts de richesses les plus massifs de l’histoire, vers les plus riches31. À l’échelle mondiale, les inégalités économiques ont atteint un sommet jamais observé depuis le XIXe siècle. La crise financière de 2007 vient accélérer cette dynamique de dislocation sociale. Les institutions financières sont renflouées. Les peuples, eux, se voient imposer l’austérité budgétaire par leurs gouvernements respectifs.
Au printemps 2019, le géographe français Christophe Guilluy faisait un constat dramatique de la situation des sociétés occidentales32. Pour lui, il devient en fait de plus en plus difficile de parler de « société » à proprement dire. « There is no society! » était autrefois le mot d’ordre de la première ministre anglaise Margaret Thatcher, pour qui l’ensemble de la vie sociale se résumait à l’interaction d’individus au sein d’un marché, où les lois de l’offre et de la demande mènent le bal. À force de s’imposer, le marché capitaliste tend à autoréaliser la prophétie thatchérienne.
C’est justement sur ce point qu’apparaît la rupture du contrat social au fondement même des institutions politiques occidentales. Le développement de l’État-providence est indissociable de l’affirmation d’une classe moyenne forte qui vient soutenir les institutions qui lui assurent son niveau de vie. Cette classe moyenne, si elle veut exister, inscrit historiquement son activité économique au sein d’une base industrielle nationale qui est pérenne. Les gens de la classe moyenne ont également accès à la petite propriété, à un capital économique restreint, à des services publics de qualité et à un capital social qui fait qu’ils et elles s’identifient comme appartenant à une société commune. Or, en ce début de XXIe siècle, la mondialisation de l’économie capitaliste a démantelé les conditions de possibilité de la stabilité d’une telle classe. Conjointement à un accaparement accru des richesses par les bourgeoisies de chaque pays, la suprématie des flux internationaux de capitaux sur les économies nationales a fait circuler l’activité économique là où elle est rentable, et ce, indépendamment des besoins des sociétés qui font naître cette activité. Les inégalités de salaires, de capitaux et de propriétés explosent, selon une concentration vers le haut de la richesse. Les pays occidentaux se désindustrialisent et tendent à se « tertiariser ». Économie de services pour l’Occident, prolétariat industriel pour le reste du monde. Les maux économiques engendrés par cette situation varient et s’entremêlent différemment d’un pays à l’autre. Ils suivent toutefois une tendance générale qui est celle d’une paupérisation lente des classes populaires occidentales.
La France constitue l’exemple type où la désindustrialisation fait se conjuguer chômage de masse et croissance de la pauvreté. Depuis l’après-guerre, 6 millions d’emplois agricoles ont été perdus et 3,5 millions d’emplois industriels depuis les années 1980. Le tout s’accélère. Seulement durant la dernière décennie, ce sont 601 sites industriels qui, de façon nette, se sont volatilisés de l’économie française33. La France est un cas exemplaire de la généralisation du tertiaire, l’économie de services occupant 76 % du marché du travail34. Il n’y a pas vraiment eu de mutation d’emploi de qualité pour cette main-d’œuvre qualifiée qui, autrefois, faisait la grandeur de l’industrie française. Le chômage est devenu si massif qu’il touche désormais une personne sur cinq. De l’autre côté, une masse ouvrière active arrive désormais difficilement à boucler les fins de mois. De 2008 à 2017, le pouvoir d’achat moyen s’est réduit de 6000 euros35. Ajoutons à tout ceci un appareil fiscal qui fait de plus en plus pression sur ce qui reste de classe moyenne, avec pour contrepartie des services publics dont la qualité est de moins en moins assurée, et tous les ingrédients sont réunis pour qu’éclate ce qui faisait le contrat social de la France contemporaine.
Progressisme élitaire contre déclassement populaire
L’économie de services occidentale, qui, par l’entremise de la domination de la finance, étale sa suprématie, impose un capitalisme actionnarial où ce sont, comme son nom l’indique, les actionnaires des firmes privées qui orientent la direction et la croissance de la production et de l’échange36. À cette classe dominante actionnariale s’agrège un nombre assez important d’emplois libéraux et du tertiaire. Cette strate de la population est celle qui domine l’économie contemporaine, avec son contingent de cadres qui fait rouler la machine. C’est surtout cette strate qui profite de l’état actuel des choses.
Selon l’historien Pierre Vermeren, « les cadres [de France] constituent 20 % des actifs, soit près de 10 millions de personnes37 avec leur famille, non comptée la frange aisée des retraités. Ils forment un bloc cohérent et compact qui peut vivre presque entièrement replié sur lui-même. »38 Nous assistons là à un accroissement d’un phénomène que l’historien et sociologue américain Christopher Lasch observait déjà dans les années 1990 : la « révolte des élites »39. Depuis que le marché capitaliste a recommencé à se globaliser dès les années 1970-1980, un nombre critique, mais tout de même minoritaire, de citoyen·ne·s des sociétés occidentales développe un attrait pour les flux de capitaux internationaux, sans que leur activité économique individuelle n’ait nécessairement d’attache envers l’activité économique de leur pays d’origine. Ces gens profitent de la croissance économique globalisée et de l’augmentation des inégalités, sans trop souffrir du déclin de l’industrie occidentale et de l’État-providence. L’on parle ainsi de « révolte » ou de « sécession » du fait que ces élites tendent de plus en plus à se détacher de leur société. Le capital international plutôt que le peuple.
Il se structure ainsi une opposition frontale entre ce que le géographe Christophe Guilluy nomme les « vainqueurs » et les « perdants » de la mondialisation. Selon un processus de métropolisation et de tertiarisation des économies occidentales, la croissance de l’emploi tend à se concentrer là où l’activité industrielle est moindre, à l’avantage du bloc élitaire qui profite de la situation. Dans plusieurs pays, le phénomène oppose le monde des métropoles à celui de la périphérie. Concrètement, selon Guilluy, « en France, depuis le début des années 2000, la croissance de l’emploi, qui se diffusait sur l’ensemble du territoire, se concentre désormais dans une douzaine de métropoles, dont Paris, Bordeaux, Nantes, Rennes, Toulouse, Montpellier, Lille, Lyon, Grenoble et Marseilles »40. Ce déplacement de l’activité économique accapare 46 % du niveau d’emploi et correspond à environ 75 % de la croissance économique de la décennie qui nous précède (2000-2010).
Face à cette sécession élitaire, une masse désœuvrée se trouve en situation de déliquescence sociale. Une masse de gens fait face soit à la précarité, soit au déclassement social. Dans bien des cas, ce sont les deux situations qui se conjuguent. L’insécurité économique gagne les cœurs, ainsi qu’une insécurité culturelle face à la perte d’un capital social. Cette conjoncture concerne une grande pluralité de personnes : le monde ouvrier, les travailleur·se·s précaires et/ou au SMIC (salaire minimum), les pauvres des banlieues et des métropoles, les chômeur·se·s, les rescapé·es de l’ancienne classe moyenne, ceux et celles qui sont en voie d’en être éjecté·e·s ainsi que certain·e·s petit·e·s propriétaires et entrepreneur·se·s ayant une assise nationale et qui ne profitent pas particulièrement des flux du grand capital international. Contrairement à la structuration sociale claire entre classes qui dominait les rapports de production du XXe siècle, nous ne sommes plus face à un prolétariat ouvrier organisé qui affronte une classe bourgeoise nationale. Nous observons plutôt une multitude sociale très variée qui a en commun de ne pas avoir accès au pouvoir qui s’exerce sur elle. Nous sommes là très proches de la définition machiavélienne du peuple. Les sondages d’opinion, lorsqu’agrégés, vont dans le sens de cette émergence du peuple. Pendant les premiers mois de la révolte des gilets jaunes, c’est près de 75 % de la population française qui soutenait la mobilisation. Encore aujourd’hui, et malgré les violences et le pourrissement de la situation, c’est près d’un·e français·e sur deux qui est en faveur du mouvement41. Dans ces conditions, la rupture du contrat social propulse la révolution citoyenne.
À cet effritement des conditions de vie de cette masse populaire, le bloc élitaire y oppose un mépris de classe et culturel à la hauteur du choc produit. Pour bien des citoyen·ne·s profitant des fruits de la mondialisation, les réseaux du village planétaire représentent l’alpha omega du progrès. Progrès économique, progrès culturel, progrès civilisationnel. Les individus qui résistent à cette déferlante ou qui sont à la remorque sont perçus comme des êtres lamentables empreints d’archaïsmes sociaux et culturels. Comme le rappelait Guilluy, ce sont là les fameux deplorables dénoncés par la démocrate Hillary Clinton durant les élections présidentielles américaines de 201642. Ces personnes empêchent le monde d’advenir dans ce qu’il a de plus beau. Dans cette volonté réactionnaire de maintenir un univers social voué à la disparition, les perdant·e·s sont vu·e·s comme la base sociale de l’intolérance, la lie qui permet la perpétuation de la xénophobie, du racisme, du sexisme, de l’homophobie, etc. C’est de cette engeance qu’éclot la montée de l’extrême droite. Les anathèmes « beaufs »43, « ringard·e·s » « climatosceptiques », « homophobes », « antisémites », « fascistes » auront ponctué le dénigrement continuel de la caste à l’endroit du mouvement des gilets jaunes44.
La scène « progressiste » prend feu
Le président Emmanuel Macron s’affirme lui-même comme le représentant en chef du progressisme contre le péril « populiste ». Avec toute l’arrogance du monde, Macron présentait en 2017 son livre de campagne sous le titre Révolution. Par révolution, il entend le plein déploiement du progrès du marché capitaliste financier qui bouscule le monde, et « cette grande transformation nous oblige tous [et toutes] »45. Elle nous oblige à suivre sa cadence. Elle nous oblige à suivre le pas de ceux et celles qui épousent le dynamisme du capital et du foisonnement culturel de la sphère mondialisée. Le bloc élitaire fait l’Histoire. Pour Macron, les plus riches sont les alpinistes expérimenté·e·s de la montagne du progrès. Pour reprendre ses mots, ils constituent « les premier[·ère·]s de cordée » qui tirent la société vers le haut46. Et pour y arriver, les élites ont souvent la tâche ingrate d’entrer en contact avec ce monde du bas, pour le relever. Parlant d’une gare de trains, point de contact entre le haut et le bas, Macron, fasciné, avait cette formule maintenant passée à la postérité, pour désigner ce qu’il observait : « un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien »47.
C’est dans l’objectif de dégager la voie aux premier·ère·s de cordée que Macron fonde son « mouvement » la République en marche (LREM). L’obstacle majeur à cette marche vers le progrès est la forme particulière que prend l’État-providence français. Macron aggravera ainsi la crise en amplifiant le délitement de l’État social. Il s’attaque en fait à l’un des piliers de ce qui constitue le modèle français. L’État français correspond au modèle d’État-providence de type corporatiste48. Par corporatisme, il est entendu que la protection sociale dépend de statuts particuliers conférés à certains groupes sociaux et légaux, des « corporations ». Par exemple, le droit du travail français dépend d’une division du marché du travail en corps de métier, en « branches ». Des accords de branches protègent les travailleur-se-s de l’ensemble de chaque corps constitué. Ce type de protection constitue un obstacle majeur au libre déploiement du capital. Il s’agira pour Macron d’uniformiser le modèle français. Il faut le prendre au mot : « Les protections corporatistes doivent laisser place aux sécurités individuelles »49. Ou devrait-ton plutôt dire à la sécurité du portefeuille du bloc élitaire.
Pour ce faire, le gouvernement Macron a consacré la loi de réforme du Code du travail déjà entamée sous le précédent gouvernement Hollande. Ainsi donc, les accords de branche ne prévalent plus de la même façon sur les accords d’entreprise, laissant place à des dérogations. Ce gouvernement vise également à défaire un à un les statuts corporatistes du monde du travail. Il a déjà commencé en éliminant le statut légal des cheminots français, le tout accompagné d’une libéralisation des lignes de transport de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF)50. La réforme des retraites qui, depuis plus d’un mois, suscite l’un des plus grands mouvements de grève de l’histoire de France, tend vers cette trajectoire. Elle vise l’élimination de la retraite par répartition, où les travailleur·se·s actif·ve·s financent directement le salaire des retraité·e·s, pour instaurer un régime à points dit universel, plus compatible avec une capitalisation boursière des fonds de retraite. Le tout s’accompagne d’une volonté d’élimination des nombreux régimes de retraite dits « spéciaux ».
En parallèle, les politiques macroniennes favorisent encore davantage le transfert des richesses vers les plus fortuné·e·s. L’Impôt solidarité sur la fortune (ISF), qui imposait le grand capital, a été aboli, accélérant encore davantage l’investissement dans la finance plutôt que dans l’État social ou l’industrie nationale. Le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) a quant à lui été amplifié par rapport aux avantages fiscaux qu’il offrait pour l’investissement en entreprise. Ce ne sont ici que des exemples auxquels ont peut ajouter une gamme de cadeaux fiscaux profitant aux 10 % les plus riches de la société qui, selon le journaliste Romaric Godin, « capteraient 46 % des gains fiscaux promis aux ménages »51.
Au même moment, LREM impose l’austérité au peuple52. Les sommes allouées aux contrats d’entreprises aidées par l’État ont été amputées d’un milliard d’euros, ce qui équivaut à la perte de 120 000 emplois pour l’année 2018. Des coupes budgétaires s’imposent également dans l’aide personnalisée au logement (APL) et, de façon indirecte, dans les pensions de plusieurs retraité·e·s par la réduction d’un prélèvement social qui les financent, la Contribution sociale généralisée (CSG).
La goutte d’huile de trop a été, comme nous le savons, l’augmentation des taxes sur l’essence visant à financer la transition écologique. Il s’agit là d’un point de rupture qui empêche la France, surtout périphérique, de fonctionner au quotidien sans que les gens assument d’insupportables privations individuelles. Dès novembre 2018, la future porte-parole des gilets jaunes, Priscillia Ludovsky, lance une pétition en ligne visant à faire annuler la taxe, pétition qui récoltera plus d’un million de signatures53. En colère, le technicien spécialisé Ghislain Coutard incite, sur les médias sociaux, les opposant·e·s à la taxe à arborer leur gilet de sécurité dit de visibilité (jaune) – obligatoire pour tout véhicule français – en signe de contestation54. Un soulèvement insoupçonné éclatera. Partant de la périphérie, les gilets jaunes vont rapidement occuper de grands axes routiers et une multitude de ronds-points, paralysant l’ensemble du territoire. De semaine en semaine, les gilets jaunes vont assiéger massivement les métropoles, jusqu’à Paris.
Durant des semaines, le député LFI et documentariste François Ruffin parcourait les ronds-points et autres lieux de rassemblement des gilets jaunes avec qui il fraternisait. Dans son documentaire en leur honneur55, il dresse le portrait de gens brisés par le travail et par les affres du quotidien. Du même coup, il observe une citoyenneté résiliente, fière, qui se tient debout, et qui n’aspire qu’à une chose : arracher à ce monde ce qui ne se quémande pas, lui arracher leur dignité. Et lorsque l’on agit, c’est l’espoir qui vient irradier les esprits. Lors d’un entretien avec une militante, la discussion s’est portée sur une métaphore, celle d’une porte qui s’entrouvre et qui laisse filtrer la lumière. Cette envie de l’enfoncer, cette porte, on peut la résumer à une demande toute simple, mais à la fois immense : « J’veux du soleil ».
Ainsi, le peuple monte sur scène dans cette pièce qu’est la révolution citoyenne. Avec son gilet jaune, il revendique le rôle principal. Pour rendre la scène flamboyante, il y met le feu. C’est son soleil.
Maintenant que nous avons dressé un portrait du contexte qui mène au déploiement du mouvement des gilets jaunes, il importe d’exposer leur projet politique constituant. Ce sera l’objet de l’article qui fait suite au présent texte : voir, dans l’Esprit libre, « Un peuple en jaune- Partie 2 : la souveraine impuissance ».
1 Sylvain Mouillard, « À Paris, l’acte 45 des gilets jaunes anesthésié par la force », Libération, 21 septembre 2019.
2 Ceinna Coll, « GJ acte XLV/45 Paris 21/09/2019 », Mediapart, 22 septembre 2019. blogs.mediapart.fr/ceinna-coll/blog/220919/gj-acte-xlv45-paris-21092019.
3 Christophe Cornevin et Angélique Négroni, « « Gilets jaunes » : face à un acte 45 incandescent, 7500 policiers et gendarmes mobilisés à Paris », Le Figaro, 20 septembre 2019. www.lefigaro.fr/actualite-france/gilets-jaunes-face-a-un-acte-45-incande….
4 Le Média, « Acte 53 : Un anniversaire qui bascule dans la violence », diffusé sur Youtube, 17 novembre 2019. www.youtube.com/watch?v=ERYdQ0i8Yvc.
5 Le Figaro, « « Gilets jaunes acte XVII » : cette nouvelle mobilisation sera-t-elle décisive? », Le Figaro, 8 mars 2019. www.lefigaro.fr/actualite-france/2019/03/08/01016-20190308ARTFIG00041-gi….
6 Le Monde avec AFP, « « Gilets jaunes » : 28 600 manifestants pour l’acte XVII, plus faible mobilisation depuis le début du mouvement », Le Monde, 9 mars 2019. www.lemonde.fr/societe/article/2019/03/09/a-l-approche-de-la-fin-du-gran….
7 Cette formulation, surtout esthétique, n’est pas étrangère à la formule chère à Karl Marx, bien qu’ici en partie dévoyée de son sens : « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».
8 LDC News Agency, « Gilets jaunes : Un combat urbain sur la tombe du soldat inconnu. Paris/France- 1er décembre 2018 », diffusé sur Youtube, 2 décembre 2018. www.youtube.com/watch?v=jx8CjZv8-HA.
9 En fait, il s’agit plutôt d’une allégorie de la Marseillaise, mais, dans l’espace public français, cette statue défigurée fut perçue comme la Marianne au moment des faits ; Aymeric Parthonnaud, « « Gilets jaunes » : la statue saccagée de l’Arc de triomphe n’est pas une Marianne », RTL, 3 décembre 2018. www.rtl.fr/culture/arts-spectacles/gilets-jaunes-la-statue-saccagee-de-l….
10 valeursactuelles.com, « Policiers, drones, hélicoptère… Quand Macron se terrait à l’Élysée transformé en bunker face aux “gilets jaunes ‘», Valeurs actuelles, 12 décembre 2018. www.valeursactuelles.com/politique/policiers-drones-helicoptere-quand-ma….
11 Jean-Luc Mélenchon, « Gilets jaunes : C’est l’histoire de France qui se joue », diffusé sur Youtube, 5 décembre 2018. www.youtube.com/watch?v=WXc5-NX-fF8.
12 Jean-Luc Mélenchon, L’ère du peuple, Paris : Fayard, 2014.
13 Ibid., p.105.
14 Jean-Luc Mélenchon, « L’ère des révolutions citoyennes », Le blog de Jean-Luc Mélenchon : L’Ère du peuple, 21 octobre 2019. melenchon.fr/2019/10/21/lere-des-revolutions-citoyennes/.
15 Voir le programme du mouvement La France insoumise, L’avenir en commun : Le programme de la France insoumise et son candidat Jean-Luc Mélenchon, Paris : Seuil, 2017.
16 L’exemple type de ce genre d’auteur-rice est Chantal Mouffe. Voir Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche, Paris : Albin Michel, 2018.
17 Sandrine Morel et Abel Mestre, « Élections européennes : La France insoumise s’allie avec Podemos et le Bloco », Le Monde, 12 avril 2019. www.lemonde.fr/la-france-insoumise/article/2018/04/12/elections-europeen….
18 Loris Boichot et Marylou Magal, « Européennes 2019 : les résultats détaillés par parti », Le Figaro, 26 mai 2019. www.lefigaro.fr/elections/europeennes/europeennes-2019-les-resultats-det….
19 Nelly Didelot, « Au parlement européen, la gauche radicale en déclin », Libération, 28 mai 2019. www.liberation.fr/planete/2019/05/28/au-parlement-europeen-la-gauche-rad….
20 Jean-Luc Mélenchon, Qu’ils s’en aillent tous! – Vite, la Révolution citoyenne, Paris : Flmmarion, 2011.
21 Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme?, France : Folio, 2017.
22 Pierre Manent, « Machiavel et la fécondité du mal », dans Histoire intellectuelle du libéralisme, Paris : Pluriel, 2012.
23 Nicolas Machiavel, « Chapitre IX : De la principauté civile », dans Le prince et autres textes, Paris : Folio, 2007.
24 Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Paris : Folio, 2016[1755].
25 Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Paris : Flammarion, 2012[1762], p. 52.
26 Terme proposé par le philosophe français Marcel Gauchet.
27 Karl Polanyi, La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris : Gallimard, 2009.
28 Dominique Plihon, Le nouveau capitalisme, Paris : Éditions La Découverte, 2016.
29 Eric J. Hobshawn, « L’Âge d’or », dans L’Âge des extrêmes : Histoire du court XXe siècle, France : Éditions Complexe, 1999.
30 Pour une analyse nuancée du trio privatisation/libéralisation/dérégulation, voir Kathleen Thelen, Varieties of Liberalization and the New Politics of Social Solidarity, Cambridge : Cambridge University Press, 2014.
31 David Harvey, Une brève histoire du néolibéralisme, Paris : Les prairies ordinaires, 2014.
32 Christophe Guilluy, No Society: La fin de la classe moyenne occidentale, Paris : Flammarion, 2018.
33 Pierre Vermeren, La France qui déclasse : Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle, Paris : Tallandier, 2019, pp. 34-35.
34 Ibid., p. 53.
35 Ibid., p. 115.
36 Dominique Plihon, « Le capitalisme actionnarial », dans op. cit., pp. 39-66.
37 Sur presque 68 millions de citoyen·ne·s.
38 Pierre Vermeren, op. cit., p. 96.
39 Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Paris : Flammarion, 2007.
40 Christophe Guilluy, op. cit., pp. 127-128.
41 Bruno Cautrès, « L’étonnante persistance du soutien des Français aux Gilets jaunes », Atlantico, 14 septembre 2019. www.atlantico.fr/decryptage/3579081/l-etonnante-persistance-du-soutien-d…
42 Lors de la dernière élection présidentielle américaine, Hillary Clinton nommait de la sorte la base électorale de Donald Trump.
43 L’équivalent français de « mononc ».
44 Alexandre Devecchio, « Jean-Pierre Le Goff : « Les gilets jaunes, la revanche de ceux que l’on a traités de ‘beaufs’ et de ‘ringards’ » », Le Figaro, 22 novembre 2018. www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/11/22/31003-20181122ARTFIG00281-jean-pi….
45 Emmanuel Macron, Révolution : C’est notre combat pour la France, Paris : XO Éditions, 2016, p. 64.
46 C dans l’air, « Macron et les premiers de cordée », diffusé sur Youtube, 16 octobre 2017. www.youtube.com/watch?v=JlduKA_lVjs.
47 Le Scan Politique, « Emmanuel Macron évoque les ‘gens qui ne sont rien ‘et suscite les critiques », Le Figaro, 2 juillet 2017. www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2017/07/02/25001-20170702ARTFIG00098-e….
48 Pour les types d’État-providence, voir Gosta Esping-Andersen, The Three Worlds of Welfare Capitalism, Princeton : Princeton University Press, 1990.
49 Emmanuel Macron, op. cit., p. 72.
50 Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, « Prendre aux pauvres pour donner aux riches », dans Le président des ultra-riches : Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron, Paris : Éditions La Découverte, 2019.
51 Romaric Godin, cité dans ibid., p. 32.
52 Ibid., pp.119-135.
53 Priscillia Ludovsky, « Pour une Baisse des Prix du Carburant à la Pompe! », Change.org, 2018. www.change.org/p/pour-une-baisse-des-prix-à-la-pompe-essence-diesel?use_react=false.
54 Juliette Pelerin, « Le premier gilet jaune s’appelle Ghislain Coutard », Paris Match, 14 décembre 2018. www.parismatch.com/Actu/Societe/Le-premier-gilet-jaune-s-appelle-Ghislai….
55 J’veux du soleil, réalisé par François Ruffin et Gilles Perret, Les 400 clous, 2019.
Crédit photo : Ella 87 sur Pixabay
par Rédaction | Jan 12, 2020 | Analyses, International
Par Gabriel Beauchemin
Cet article a été publié dans le recueil Angles morts internationaux de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.
La table est mise. Santé Canada dévoilait en 2019 son nouveau Guide alimentaire canadien. L’édition précédente, une révision de 2007 qui reprend les grandes lignes du guide alimentaire de 1992, vieillissait dangereusement et au sein même des cuisines de Santé Canada, on sentait qu’il ne prenait plus du tout le pli des nouvelles découvertes scientifiques. Les nutritionnistes et diététistes sont maintenant sur le qui-vive, aux aguets face à cette nouvelle bible alimentaire. Les ronds sont bien chauds, l’huile à vif et quelques mois seulement séparent la population canadienne de leur place assise autour de ce grand banquet de nouvelles recommandations. Hasan Hutchinson, directeur général du Bureau de la politique et de la promotion de la nutrition de Santé Canada, également responsable du nouveau guide alimentaire, insistait en novembre 2017, à travers une entrevue accordée au journal La Presse, sur l’importance d’éviter les contacts entre Santé Canada et l’industrie agroalimentaire : « Tant que nous n’aurons pas terminé les politiques du Guide alimentaire, nous ne devons pas avoir de contacts avec l’industrie. […] Nous devons contrôler ce qui est surtout une apparence de conflits d’intérêts. Il y aurait conflits d’intérêts si l’industrie était impliquée dans l’élaboration des recommandations. Des recherches le démontrent clairement, donc il faut l’éviter1 ». L’avertissement de M. Hutchinson se révèle ici éloquent à plusieurs égards. Il éclaire non seulement le fait que ces relations troubles ont existé à maintes reprises, mais également que l’industrie y a déjà eu une influence déterminante. Le défi que rencontrent dès lors les architectes de Santé Canada consiste simplement à préserver leurs dessins de ces influences plusieurs fois répertoriées.
Tel que mentionné sur le site web de l’institution fédérale, Santé Canada a pour fonction de conseiller la population canadienne sur ce dont elle devrait se nourrir pour maintenir et améliorer sa santé. Le terme Guide renvoie d’ailleurs à cette immense responsabilité. À travers les nombreuses publications, études et rapports publiés par le monde de la nutrition, un guide alimentairea comme devoir de fixer une mesure, de distinguer les avancés scientifiques importantes du bruit ambiant et d’en faire des recommandations au meilleur de ses capacités. La nutrition étant une science qui évolue rapidement, il est fort probable que dans une vingtaine d’années, le Guide alimentaire canadien de 2019 comportera des lacunes et des imprécisions importantes. Il sera toujours temps d’ailleurs de le réviser. Depuis 1942, le Guide a connu huit refontes ou révisions d’envergure. Ainsi, la responsabilité de Santé Canada ne doit non pas s’orienter vers la justesse absolue des recommandations formulées, mais bien en fonction de la démarche mise en œuvre, de sorte que le résultat obtenu soit le plus conforme aux vérités et constats d’aujourd’hui.
Si M. Hutchinson se faisait aussi ferme dans sa volonté d’exclure toutes traces de l’industrie agroalimentaire au sein des discussions entourant le nouveau Guide, ce n’est pas simplement par excès de prudence. Cette ingérence de la part de l’industrie au sein des politiques alimentaires nationales a eu un impact significatif à de nombreuses reprises et ce, tout autant à l’extérieur des frontières canadiennes qu’à travers ses guides passés. Les cas de la France et des États-Unis en constituent des preuves flagrantes. Il ne suffit que d’un regard pointu et attentif pour constater l’influence déterminante que ces grands lobbys alimentaires représentent encore aujourd’hui à travers le monde. Un regard qui, par contrecoup, éclaire d’une lumière franche les risques qui guettent toujours le prochain guide alimentaire canadien.
Le lobby américain
La dernière édition du guide alimentaire américain, 2015 – 2020 Dietary Guidelines for Americans, remonte à décembre 2015. Aux États-Unis, les politiques alimentaires se renouvellent tous les cinq ans, ce qui permet du même coup une intégration plus rapide des différentes découvertes scientifiques en matière de nutrition. Si certain·e·s nutritionnistes l’accueillirent chaleureusement, tout autant du côté canadien que du côté américain, plusieurs acteurs et actrices du milieu demeurèrent bien critiques du silence retentissant dont ce nouveau guide fait preuve à l’égard de la viande rouge et des boissons sucrées.
Quelques mois avant sa parution, un comité indépendant d’expert·e·s, le Dietary Guidelines Advisory Committee (DGAC), chargé de conseiller le Département américain d’agriculture (United States Department of Agriculture (USDA)), formulait plusieurs recommandations à l’aube de la parution du nouveau guide alimentaire américain. Par contre, certaines d’entre elles, et parmi les plus éloignées des intérêts des grandes industries alimentaires, ont tout simplement été écartées du document final. La recommandation visant à promouvoir davantage la consommation d’aliments d’origine végétale faisait notamment partie du lot. Walter Willett, professeur à l’École de santé publique de l’Université Harvard, critique sévèrement ce choix de la part de l’USDA, en totale contradiction avec les dernières découvertes scientifiques : « En fait, les directives nutritionnelles recommandent la consommation de viande rouge lorsqu’elle est maigre, ce qui ne concorde pas du tout avec les dernières découvertes scientifiques. Des preuves solides établissent que la consommation de viande rouge (en particulier la viande transformée) peut accroître le risque de diabète, de crise cardiaque, d’accident vasculaire cérébral et de certains cancers, sans qu’il soit démontré que ce risque soit simplement attribuable à la teneur en matières grasses [traduction libre]2. » Jumelé au même mutisme à l’égard des boissons gazeuses, c’est un immense pan de l’industrie agroalimentaire qui peut crier victoire pour les cinq années à venir : « Il s’agit d’une défaite pour la population américaine et d’une victoire pour l’industrie du bœuf et des boissons gazeuses. Le problème n’est pas simplement que le public se retrouve induit en erreur ou qu’il ait accès à des informations censurées, mais bien que ces recommandations en viennent à se retrouver au centre de plusieurs programmes nutritionnels, comme les repas offerts dans les cantines scolaires, les régimes alimentaires pour les femmes enceintes et les programmes pour les Américain·e·s à faible revenu [traduction libre]3. »
Par ailleurs, si l’industrie agroalimentaire n’a pas beaucoup de mal à faire triompher ses intérêts au sein des politiques alimentaires nationales, ses capacités d’influence sur l’opinion publique et ses ressources financières quasi illimitées peuvent également se transformer en armes bien efficaces. C’est notamment le constat que dresse avec précision l’auteure et professeure au Département de nutrition de l’Université de New York Marion Nestle à travers son livre Food Politics : How the food industry influences nutrition and health. Pour ne nommer qu’un seul exemple, la ville de New York, avec en tête son maire de l’époque Michael Bloomberg, a voulu en mai 2012 limiter les formats de boissons gazeuses et autres boissons sucrées à un maximum de 473 ml (seize onces) dans tous les restaurants et cinémas. Plusieurs études démontraient depuis longtemps l’impact négatif que ce genre de boissons pouvait avoir sur la santé, notamment dans une ville où plus de la moitié de la population avait un problème d’obésité. L’initiative faisait donc partie d’un ensemble de mesures visant à améliorer la santé publique sur le plan municipal. Par contre, si un format de 473 ml peut apparaître tout à fait raisonnable, représentant deux portions standard pour un total de 50 grammes de sucre, une grogne sans précédent de la part de l’industrie agroalimentaire s’ensuivit, que ce soit à travers les différents journaux de la ville ou par la mise en place d’une campagne en bonne et due forme visant à décrédibiliser l’initiative du maire. Une publicité de Coca-Cola à l’intérieur du New York Times en représente un exemple éloquent par la manière avec laquelle la multinationale réussit à détourner la question du sucre et de l’apport en calories vers la prise en charge de sa situation personnelle. Tout est ainsi ramené à une question de choix individuels : « Tout dans la modération. Sauf le plaisir, essayez d’en avoir le plus possible. Notre pays fait face à un problème d’obésité et nous tentons de faire partie de la solution. Par la promotion d’un régime alimentaire équilibré et d’un mode de vie actif, nous pouvons faire une réelle différence [traduction libre]4. »
À travers l’ensemble de la ville, c’est toute une campagne visant à empêcher la mise en place de ce plafond sur les boissons gazeuses qui fut lancée. Comme l’explique avec justesse Marion Nestle, la campagne fut menée de main de maître et généreusement financée : « Elle invoquait constamment l’idée d’un État paternaliste, d’une intrusion au sein de nos choix individuels et d’un manque de patriotisme. En tant que citoyenne new-yorkaise, j’ai personnellement vu à mon marché local des groupes de gens qui ramassaient des signatures pour une pétition visant à défaire l’initiative du maire [traduction libre]5. » Au terme de cette lutte, la question prit le chemin des tribunaux et la Cour d’appel de l’État de New York soutint dans un jugement rendu le 26 juin 2014 que la ville de New York, en voulant statuer sur un format maximal entourant la vente des boissons gazeuses, avait dépassé les limites de son autorité, consacrant du même coup la victoire de la grande industrie.
Le lobby français
De façon parallèle à la conception d’un guide alimentaire, un enjeu bien particulier permit de rendre visible le poids de l’industrie agroalimentaire en territoire français. Depuis quelques années, la communauté scientifique, soutenue par une large fraction de la société civile, tente de mettre en place un étiquetage, également appelé le Nutri-Score, sur les produits en supermarchés de sorte à pouvoir déterminer facilement, par le biais d’un jeu de couleurs, la qualité d’un produit. Ainsi, ce nouveau code aurait comme objectif de diriger les consommateurs et consommatrices vers des choix alimentaires plus sains. Si ce nouvel étiquetage, depuis avril 2017, est maintenant visible dans certaines épiceries françaises et qu’en ce sens cette nouvelle mesure peut représenter un gain important vis-à-vis des multinationales qui n’en voulaient pas, cette victoire doit être relativisée.
D’abord, comme le soulignait le journal Franceinfo en mars 2017, l’industrie agroalimentaire n’aura en aucun cas l’obligation d’accoler cette étiquette sur ses produits. L’exercice deviendra ainsi facultatif, brisant alors l’uniformité qui aurait permis de classer l’ensemble des produits les uns par rapport aux autres. Ensuite, plusieurs entreprises réfléchissent déjà à un nouveau genre de code, faisant en sorte que l’uniformité recherchée du départ se retrouvera largement fragmentée. Six multinationales (Coca-Cola, Mars, Mondelez, Nestlé, Pepsi et Unilever) ont annoncé qu’elles allaient lancer leur propre étiquette: « Dans leur communiqué6, les industriel[·le·]s assurent travailler sur des indicateurs beaucoup plus vastes. Ils ne seront pas basés sur des milligrammes ou des millilitres de produit, mais sur des portions7. » Enfin, cette mesure, annoncée en grande pompe par la ministre de la santé, se révélerait, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire et alimentaire, nettement insuffisante pour faire face aux enjeux de santé publique que « constituent surpoids et obésité, désordres métaboliques, maladies cardio-vasculaires et certains cancers8».
Le lobby canadien
Alors que le nouveau Guide alimentaire canadien était en cours de production, Santé Canada a ouvertement indiqué qu’il éviterait toute ingérence de la part du lobby agroalimentaire. Néanmoins, un léger survol des critiques qui ont été adressées par le passé au Guide précédent permet d’éclairer quelque peu la lourde histoire dans laquelle il s’inscrit. D’abord, Yoni Freedhoff, directeur médical du Bariatric Medical Institute de l’Université d’Ottawa, le décrivait en avril 2015, dans un article du Globe and Mail, comme étant bien simplement « brisé », influencé de façon trop importante par l’industrie sans que la science ne soit venue y jouer son rôle de mesure9. La manière même avec laquelle le Guide s’est conçu témoigne des liens étroits qu’il a entretenus avec cette industrie : « Prenez, par exemple, les douze membres du Food Guide Advisory Committee qui ont joué un rôle central dans la mise en forme du guide que les Canadien·ne·s utilisent encore [en avril 2018]. 25 pour cent d’entre eux étaient employé·e·s au même moment par des entreprises dont les intérêts premiers seraient directement affectés par les recommandations du Guide [traduction libre]10. » Cette ingérence devient ainsi visible au sein même des recommandations formulées, l’industrie ayant alors un levier important pour encourager davantage la consommation de ses produits : « Si l’objectif du Guide est de protéger la santé et de refléter notre meilleure compréhension de l’impact que peut avoir un régime alimentaire sur des maladies chroniques, alors le Guide échoue lamentablement. Notre Guide demeure malheureusement phobique des gras saturés; presque entièrement ignorant du sucre; étrangement en amour avec les produits laitiers; insuffisamment prudent au niveau de la viande transformée, des produits ultra-transformés et des repas déjà préparés; et soutient bizarrement la notion qu’un jus et un fruit sont équivalents11. » Le constat dressé par Yoni Freedhoff devient alors aussi sévère qu’aiguisé, le Guide alimentaire canadien ne devenant qu’un outil au service des grandes industries canadiennes : « Ces positions, tout en étant profondément sympathiques à l’agriculture canadienne, aux produits manufacturés ainsi qu’à l’industrie de la restauration canadienne, ne servent pas nos intérêts principaux en matière de santé, mais contribuent plutôt à maintenir le fardeau de notre pays en matière de régime alimentaire et de maladies reliées au poids12. »
Sur le plan plus particulier de l’industrie laitière, l’influence est encore plus évidente. L’auteure Élise Desaulniers, dans son livre Vache à lait : Dix mythes de l’industrie laitière, indique avec justesse le poids qu’a eu cette industrie dans l’élaboration du guide alimentaire précédent ainsi que l’influence qu’elle réussit à conserver jusqu’à tout récemment. Alors qu’un comité consultatif d’expert·e·s a été mis en place en 2010 par le gouvernement fédéral dans le but d’orienter les différentes révisions à venir, celui qui fut placé à sa tête de 2011 à 2013 est Paul Paquin, professeur titulaire au Département des sciences des aliments et de nutrition de l’Université Laval, mais également président de la Fédération internationale du lait pour le Canada, membre du Expert Scientific Advisory Committee for the Nutrition Section des Dairy Farmers of Canada et membre du conseil d’administration de l’Institut canadien des politiques agroalimentaires. Les travaux de recherche sur lesquels se concentrait à l’époque le Dr Paul Paquin témoignent de façon patente des intérêts dans lesquels il était imbriqué. Le thème central en était alors le suivant : « [l’]identification des croyances saillantes chez les adultes pour cibler les messages visant la promotion de la consommation de lait et de produits laitiers13 ». Des recherches pour lesquelles il a reçu, comme le souligne Élise Desaulniers, une subvention de 150 000 $ des Producteurs laitiers du Canada, consacrant du même coup la courroie de transmission qu’il devenait entre l’industrie laitière et les révisions du Guide : « Sans surestimer l’influence de chercheurs [et chercheuses] comme le Dr Paquin dans l’élaboration du Guide alimentaire, on peut quand même constater que les intérêts de l’industrie laitière sont très bien défendus, tandis que ceux d’autres groupes comme les maraîchers ou les producteurs de légumineuses ne sont pas entendus. La diversité des points de vue ne semble pas être objectivement représentée14. »
Le nouveau Guide alimentaire canadien
Le Dr Paquin n’est plus directeur du comité consultatif d’expert·e·s et le changement de gouvernement a sans doute contribué à un renouvellement de perspective quant à la manière avec laquelle le Guide alimentaire canadien devait être révisé, voire transformé. Après avoir dévoilé, en juin 2017, une version préliminaire des trois principes directeurs qui seraient à la base du prochain Guide, Santé Canada a entamé du 10 juin au 14 août 2017 une période de consultations publiques afin d’amasser le plus de commentaires possible en réaction à ces premières recommandations. Jean-Claude Moubarac, chercheur en nutrition publique au Département de nutrition de l’Université de Montréal, voit d’ailleurs dans cette première ébauche présentée par l’institution fédérale plusieurs points positifs : « Il y a un changement de cap intéressant. Dans les versions antérieures, on était très axé sur la prescription. On recommandait aux gens de consommer des portions spécifiques de tel groupe alimentaire. Dans ce guide-ci, on essaie plutôt de donner des orientations en dirigeant les gens vers des aliments de meilleure qualité et en essayant de les détourner des aliments de moins bonne qualité, sans leur dire combien de portions de tel ou tel groupe alimentaire elles et ils auraient besoin. […] On a compris que les portions c’est très spécifique, ça dépend de chaque personne. […] On doit donc avoir des recommandations plus larges pour orienter le consommateur. C’est plus intéressant parce que ça permet de donner aux gens plus d’autonomie15. » Également, tel que mentionné par le chercheur, les nouveaux principes présentés au début de l’été 2017 recommandent de privilégier des aliments de sources végétales plutôt qu’animales, pour ainsi tenter de réduire l’empreinte écologique. Une première considération environnementale dans le Guide alimentaire canadien qui témoigne manifestement d’un changement de perspective important.
Est-ce alors le signe que l’industrie s’est définitivement inclinée devant ces nouvelles considérations éthiques? Comme le souligne Jean-Claude Moubarac, l’industrie agroalimentaire semble avoir été écartée jusqu’à maintenant, mais rien n’empêcherait un nouveau sursaut : « C’est sûr que les pressions vont continuer de la part de l’industrie, peut-être que ça va se transformer en campagne dans les médias, […] il va y avoir peut-être de la pression auprès du ministre, c’est sûr qu’il va y avoir de la pression. D’un autre côté, l’équipe qui est en charge du guide alimentaire a l’air d’être une équipe assez engagée, assez rigoureuse. Et il y a un intérêt de démontrer à la population canadienne que cette fois-ci, l’industrie n’aura pas d’influence. Il y a un gain politique à faire par rapport à ça. Ce sera peut-être suffisant pour conserver l’orientation actuelle16. »
Ce bref survol des liens que peuvent entretenir les puissances publiques avec la grande industrie agroalimentaire permet de demeurer critique par rapport à la bonne foi et l’intégrité affichée de certains gouvernements nationaux. Ces relations parfois troubles, souvent ignorées, éclairent sous une lumière crue l’influence et la force de certains lobbys du monde de l’alimentation. Si le processus actuellement en branle au pays semble pour le moment se dérouler sans que l’intégrité de Santé Canada ne soit remise en jeu, Jean-Claude Moubarac souligne que rien n’indique que les pressions de l’industrie ne sauront pas faire vaciller quelque peu cette institution fédérale. La table est mise, tout semble indiquer un repas réussi, mais il est de ces épices finales qui peuvent, même avec modération, ruiner l’ensemble du repas. Il s’agit alors simplement de rester aux aguets, en appétit.
Photo : Pixabay
1 Stéphanie Bérubé, 26 novembre 2016, « Refonte du Guide alimentaire : Santé Canada prend ses distances de l’industrie », La Presse, Montréal. www.lapresse.ca/actualites/201611/25/01-5045417-refonte-du-guide-aliment….
2 « In fact, the dietary guidelines promote consumption of red meat as long as it is lean, which is not what the science supports. There is strong evidence that red meat consumption increases risk of diabetes, heart attacks, stroke, and some cancers (especially processed meat), and there is not good evidence that this is simply due to the fat content ». Harvard TH Chan – School of Public Health, 2016, « New Dietary Guidelines suggest limits on sugar, saturated fat, sodium, but experts criticize omissions », Harvard TH Chan – School of Public Health, Cambridge. www.hsph.harvard.edu/news/hsph-in-the-news/new-dietary-guidelines-sugges….
3 « This is a loss for the American public and a win for big beef and big soda. The problem isn’t just that the public gets misleading, censored information, but that these guidelines get translated into national food programs, such as the menus for our kids in schools, diets for pregnant women, and programs for low-income Americans. This then gets directly translated into unnecessary premature deaths, diabetes, and suffering…of course this goes on to mean greater health care costs for all. It is all connected ». Ibid.
4 « Everything in moderation. Except fun, try to have lots of that. Our nation is facing an obesity problem and we’re taking steps to be part of the solution. By promoting balanced diets and active lifestyles, we can make a positive difference ». Marion Nestle, 2013, Food Politics : How the food industry influences nutrition and health, University of California Press, Berkeley , p. 409.
5 « It consitently invoked nanny states, intrusions on personal choice, and lack of patriotism. As a New-York City resident, I personally witnessed groups of people collecting signatures on a petition against the cap at my local farmer’s market ». Ibid., p. 410.
6 Voir sur le site web de Evolved Nutrition Label Initiative, evolvednutritionlabel.eu/
7 franceinfo, 15 mars 2017, « Pourquoi le nouvel étiquetage nutritionnel risque de ne pas faire recette dans vos supermarchés », France Télévisions, Paris. www.francetvinfo.fr/sante/alimentation/pourquoi-le-nouvel-etiquetage-nut….
8 Ibid.
9 Yoni Freedhoff, 27 avril 2015, mis à jour le 25 mars 2017, « Canada’s Food Guide is broken – and no one wants to fix it », Globe and Mail, Toronto. www.theglobeandmail.com/life/health-and-fitness/health-advisor/canadas-f….
10 « Take, for instance, the 12-member Food Guide Advisory Committee who played an important role in shaping the Guide Canadians are still using today. Fully 25 per cent of the people on that integral committee were employed at the time by corporations whose primary interests would be affected by the Guide’s very recommendations ». Ibid.
11 « If the aim of the Guide is to protect health and to reflect our best understanding of the impact of diet on chronic disease, then the Guide is failing miserably. Our Guide remains woefully phobic of saturated fats; almost wholly ignorant of sugar; strangely in love with dairy; insufficiently cautionary on processed meats, ultra-processed foods and eating out; and bizarrely supportive of the notion that juice and fruit are one in the same ». Ibid.
12 « These positions, while hugely friendly to Canadian agriculture, product manufacturing and the Canadian restaurant industry, don’t serve our health’s best interests, and instead serve to further our country’s burden of diet and weight-related disease ». Ibid.
13 Élise Desaulniers, 2013, Vache à lait : Dix mythes de l’industrie laitière, Les Éditions internationales Alain Stanké, Montréal, p. 72.
14 Ibid., p. 73.
15 Commentaires tirés d’une entrevue menée par l’auteur le 11 septembre 2017
16 Ibid.
par Rédaction | Déc 18, 2019 | Analyses, International
Par Adèle Surprenant
Le dimanche 3 novembre dernier, plusieurs centaines de personnes s’étaient donné rendez‑vous devant le Musée national du Liban, à Beyrouth. Une manifestation féministe, en marge du mouvement de contestation populaire toujours en cours, après plus de quarante jours de mobilisation.
Mégaphone au poing, une jeune femme à la voix abîmée par la fatigue s’adresse à la foule. Sur les marches du Musée national, des femmes de partout au pays se sont rassemblées à l’appel d’organisations féministes, cherchant à rappeler leur rôle dans la révolution. Reprenant la mélodie d’un des slogans populaires des manifestations, elles entonnent : « cette révolution est la nôtre / ces rues sont les nôtres / ce moment est le nôtre! »
Une dynamique favorable semble effectivement s’être déployée pour la cause féministe, portée depuis des décennies par la militante et membre fondatrice du « Collective for Research and training on Development Action » (CFTDA), Lina Abou Habib. « C’est énorme le rôle que les femmes sont en train de jouer », s’emballe-t-elle, donnant aussi l’exemple du rôle des femmes dans la récente révolte au Soudan ou encore en Algérie.
La révolution sera féministe où elle ne sera pas
Un rôle d’abord symbolique : au premier jour de la révolution, une vidéo devenue virale montrait une jeune femme repoussant un garde du corps, armé d’un fusil AK-47, d’un coup de pied dans les parties intimes. Ce qui se voulait un geste de légitime défense est vite devenu le symbole de la résistance du peuple au système, la scène ayant notamment été reprise par le graphiste Rami Kanso (voir illustration ci-dessus).
Responsable de ce coup de force, Malak Alaywe Herz est restée, jour après jour, auprès des milliers de femmes qui ont pris la rue. Celles‑ci se sont entre autres illustrées en s’interposant à plusieurs reprises entre les manifestant·e·s et les forces de l’ordre ou des fidèles, que ce soit du Hezbollah ou de Harakat Amal. Une scène que commente Baymara, manifestante de 33 ans originaire du Sud‑Liban, avec ironie : « Nous sommes toujours sur la ligne de front, en train de protéger les hommes et les jeunes, même si on nous a dit toute notre vie que c’était nous qui avions besoin d’être protégées. »
Travailleuse humanitaire engagée dans le mouvement de contestation depuis le premier jour, Baymara se dit féministe, une identité qu’il n’est pas toujours facile d’assumer au Liban. « Jusqu’à maintenant la plupart des gens ne croyaient pas que les hommes et les femmes sont égaux », commente‑t‑elle, en passant de l’arabe à l’anglais à certains moments, faute d’avoir l’habitude de parler de féminisme dans sa langue, « mais cette révolution a montré à tout le monde que ce n’est pas c’est le cas. »
Baymara appelle cependant à prendre garde à « l’éphémère », trop souvent l’apanage du petit pays moyen-oriental maintes fois détruit et reconstruit[1], rappelant que la bataille pour l’égalité est loin d’être terminée. La parole prise par les femmes dans l’espace public au cours des dernières semaines est de l’ordre du jamais vu, même dans un pays qui se targue d’être le plus libéral du monde arabe.
Quand la démographie l’emporte
Prix du jury au Festival de Cannes, le film Capharnaüm de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki attirait l’an dernier les yeux du monde sur la problématique de l’apatridie au Liban. Avec environ 50 000 apatrides sur son territoire, le petit pays de 6 millions d’habitant·e·s[2] ne permet toujours pas aux femmes de transmettre la nationalité à leurs enfants. Alors que la plupart des pays de la Méditerranée du Sud et de l’Est modifiaient leurs lois sur la transmission de la nationalité dès le début des années 2000, les autorités libanaises sont toujours réfractaires à toute modification législative allant dans ce sens. Selon Lina Abou Habib, cela s’explique par des raisons « hypocrites, politiques, et surtout démographiques » : le Liban est régulé par un système de politique confessionnelle, en fonction duquel les postes exécutifs et législatifs sont répartis proportionnellement entre les 18 communautés religieuses reconnues légalement, division basée sur le dernier recensement officiel datant de 1932. À l’époque, la population chrétienne, toutes confessions confondues, était majoritaire, avec 54 % de la population, une tendance qui s’est inversée : les plus récents chiffres du « World Factbook » élevaient à près de 60 % la part de musulman·e·s au Liban. Un jeu de pouvoir démographique qui est encore complexifié par quinze ans de guerre civile, où différentes factions chrétiennes et musulmanes se sont affrontées entre 1975 et 1990.
À l’héritage de la guerre civile – incluant un tissu social profondément fragmenté et un climat de tensions permanentes – s’ajoute la présence importante de réfugié·e·s de Palestine et de Syrie sur le territoire, faisant du Liban le pays accueillant le plus de réfugié·e·s per capita dans le monde, d’après l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Accorder le droit de transmettre la nationalité aux femmes aurait le potentiel d’accentuer la croissance démographique musulmane puisque la majorité des apatrides de Palestine et de Syrie résidant sur le territoire libanais sont de confession sunnite.
Sur un ton ironique, Mᵐᵉ Habib reprend un discours partagé par la classe politique et une partie de la population. « Tous les problèmes sont la faute des réfugié[·e·]s, donc si les femmes ont le droit de transmettre la nationalité, elles vont se marier à tous les Palestiniens et tous les Syriens et leur donner la nationalité », expose celle qui s’oppose fermement à une telle rhétorique. « Du coup, il y a aura beaucoup plus de musulman[·e·]s que de chrétien[·ne·]s, et voilà, l’identité exceptionnellement fantastique du Liban va disparaître! », conclut‑elle sur un ton doux‑amer.
Le privé est politique
La loi sur la nationalité n’est pas la seule à être jugée discriminante par la militante féministe Lina Abou Habib. À titre d’exemple, elle cite, entre autres, les lois codifiant la Caisse nationale de sécurité sociale, basées sur le principe considérant que l’homme est le chef de la famille. Seul acteur économique jugé valable, « son travail reconnu comme essentiel alors que celui de la femme est exceptionnel », ce qui se traduit par plus de droits financiers, d’après Mme Habib.
À la base de la normalisation de ce précepte patriarcal, les Codes du statut personnel régulent au Liban tout ce qui est de l’ordre du droit civil (le mariage, le divorce, etc.) : les Codes structurant le droit civique libanais sont basés sur l’affirmation de l’autorité de l’homme au sein de la famille, reléguant de ce fait la femme à une citoyenneté de seconde zone. « C’est ça, le système confessionnel, » rappelle Mme Habib, « les instances religieuses ont la mainmise sur l’espace privé et l’espace public. »
Une emprise vacillante dont la force semble désormais être contrebalancée par celle de la volonté populaire. Pour cette universitaire, rencontrée lors de la marche du dimanche, le mouvement en cours ne peut mener qu’à la fin du confessionnalisme politique, et donc à la fin d’une forme légale d’oppression patriarcale. Les épaules recouvertes d’un drapeau libanais, elle affirme que « la reconstruction du pays devra se faire avec les femmes, pour les femmes, car on ne peut construire une nation sans prendre en compte la moitié de sa population ».
L’enjeu de la reconstruction d’une identité nationale, s’invitant sur toutes les lèvres, ne semble pas pouvoir se faire au sein du système pourtant bien rodé de la politique confessionnelle. Un constat auquel Mme Habib ajoute que « ce qui est magnifique dans cette révolution, c’est qu’il y a eu une prise de conscience générale que les pouvoirs religieux ne nous protègent pas, mais qu’ils se protègent eux-mêmes ».
Femmes sans être libanaises
Un des enjeux portés par les organisations féministes et la société civile en générale, bien avant le mouvement de contestation, est celui des travailleuses domestiques : le quart des foyers libanais font appel aux services d’une travailleuse migrante pour accomplir les tâches ménagères, ou parfois même pour s’occuper de leurs parents âgés ou de leurs enfants en bas âge.
Ce sont environ 400 000 femmes venues d’Éthiopie, des Philippines, de Madagascar ou encore d’Afrique de l’Ouest pour accomplir le rêve d’une vie et un salaire plus décent. L’illusion est bien souvent décevante, la résidence et le travail de ces femmes étant soumis à un système dit de kefala, soit une sorte de parrainage contractuel entre une population ouvrière issue de l’immigration et des employeurs locaux.
Exclues du code du travail comme de toute forme d’existence civile et citoyenne, les travailleuses domestiques accumulent les expériences de violences physiques, sexuelles et verbales dans le silence, une dénonciation pouvant mener à un bris de contrat et donc, à terme, à leur expulsion du pays.
Même sur la place des Martyrs de Beyrouth, où sont rassemblés des milliers de personnes pour réclamer un système juste et égalitaire, on peut voir des manifestant·e·s en famille, accompagné·e·s de leur employée de maison. Celle‑ci est là uniquement pour faire son travail : une fonction qui, seule, la définit au sein d’une société libanaise raciste et sexiste, pour qui femme et étrangère sont synonymes de double‑invisibilisation.
Pour Rashda, une des rares travailleuses domestiques migrantes rencontrées en manifestation, tout changement en profondeur au Liban ne peut qu’améliorer de manière significative ses conditions de vie et celles de ses collègues. « Pour une fois, j’ai de l’espoir, car je vois bien que le discours des gens commence à changer », confie-t-elle.
La jeune Malgache de 23 ans, en poste depuis quatre ans chez une famille de la municipalité de Batroun, est optimiste : « J’ai entendu ma patronne parler de féminisme pour la première fois la semaine dernière. Peut-être que la semaine prochaine, elle parlera de racisme aussi, non ? »
Une perspective qui prend forme au fil des semaines et des manifestations, où les femmes sont toujours en première ligne, en dépit des récentes altercations avec les fidèles du Hezbollah et du mouvement Amal.
[1] Notamment lors de la Guerre civile libanaise, de 1975 à 1990, et de la Guerre des 33 jours avec Israël, en 2006.
[2] Estimation de la Banque Mondiale, puisque le dernier recensement officiel remonte à 1932.