par Alexandre Dubé-Belzile | Juin 21, 2017 | Analyses, Économie, International
Le Venezuela fait actuellement face à l’une des plus grandes crises de son histoire récente. Le gouvernement affirme qu’il se défend contre une guerre économique qui aurait été instiguée par l’opposition, notamment par la Table ronde de l’unité démocratique (Mesa de la Unidad Democrática ou MUD), avec la collaboration des grands conglomérats industriels du pays, Fédécamaras et Coindustrias. De leur côté, les opposants au gouvernement actuel accusent plutôt celui-ci de dissimuler la crise et de s’imposer peu à peu en dictature. Par-delà de nombreuses informations contradictoires, quelles sont les causes et les conséquences de cette crise et quelles sont les issues possibles ?
La révolution bolivarienne en péril
Le charismatique leader socialiste Hugo Chavez est arrivé au pouvoir par la voie des urnes en 1998[i]. Son coup d’État manqué de 1992 lui avait valu une réputation de Don Quichotte, noble cavalier d’une époque révolue partant à l’assaut des moulins à vent du néo-libéralisme. Il se réclamait de Bolivar (dit El Libertador, le libérateur) et du Christ[ii]. Il était aussi un fervent apôtre de la révolution cubaine et de Fidel Castro[iii]. Toutefois, derrière une rhétorique et un discours radical, le Chavisme s’est surtout appuyé sur des mouvements sociaux aux objectifs divergents. Par conséquent, il a dû depuis lors jouer à l’équilibriste pour tenir le coup et lutter contre, entre autres opposants, le secteur privé, et ce, au sein d’un système qui a toujours été au service des intérêts d’une classe privilégiée. Le politologue américain George Ciccarriello-Maher le qualifiera d’ailleurs de « géant aux pieds d’argile[iv] ». Pour lui, la quintessence de la révolution bolivarienne se trouve dans les communes, dans les expériences économiques autogérées, dans les coopératives qui ont « créé Chavéz » et qui ne sont pas nécessairement en bons termes avec le gouvernement actuel[v]. L’avis de Ciccarriello est partagé par Padraic O’Brien, titulaire d’une maîtrise en développement et en planification rurale et auteur de Insurgent Planning in Venezuela and Brazil : The case of the CRBZ and the MST[vi]. Nous avons pu nous entretenir avec ce dernier, qui a lui-même mené des recherches au Venezuela.
En 2017, alors que la révolution bolivarienne au Venezuela est menée tant bien que mal par Nicolas Maduro depuis la mort de Chavez en 2013, elle est rongée par une crise qui perdure depuis 2014[vii]. Le pays est touché par un taux d’inflation gargantuesque et souffre d’une grave pénurie de nourriture et de médicaments. Le système de santé s’effondre. Alors que le pays n’arrive pas à s’affranchir de sa dépendance aux revenus du pétrole, l’État est accusé d’intensifier son contrôle sur l’économie et la société vénézuélienne outre mesure, en plus de museler l’opposition. Le 20 octobre dernier, le président a interrompu une collecte de signatures qui visait à obtenir un référendum sur sa destitution. Le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), auquel appartient l’actuel président, est minoritaire au sein de l’Assemblée depuis les élections législatives de décembre 2015 (55 sur 167 par rapport à 112 pour le MUD, la principale coalition d’opposition)[viii]. De plus, la sécurité dans les villes du pays se détériore gravement. Selon certains rapports, la situation échapperait au contrôle des policiers et policières qui tireraient à vue sur les hors-la-loi sans aucune forme de procès. Près de 20 000 criminels meurent chaque année sous les balles des policiers et policières lors de raids dans les bidonvilles. Selon l’Observatoire vénézuélien de violence, le taux de morts violentes pour 2016 était de 91,8 par 100 000, par rapport à environ 5 par 100 000 pour les États-Unis[ix]. Récemment, le principal meneur de l’opposition, Henrique Capriles, a reçu l’interdiction de se présenter aux prochaines élections. Depuis lors, de violentes manifestations ont fait irruption au sein de la capitale et se poursuivent[x].
Le MUD, principale force d’opposition, est une coalition de 21 partis plutôt hétéroclites, d’une cohérence et d’une orientation plutôt approximative[xi]. Maduro appartient au PSUV. Il existe d’autres partis de gauche moins importants comme le Parti communiste du Venezuela (PCV) et le Gran Polo Patriotico (GPP), qui sont d’ailleurs alliés. Le Parti communiste s’inquiète que les pourparlers instigués par le pape entre les deux principaux belligérants donnent lieu à un « pacte entre les élites ». D’anciens membres du PSUV qui ont fondé la Marea Socialista (Marée socialiste) avancent même que le dialogue pourrait instaurer une division du pouvoir entre le MUD et le PSUV.[xii] Même si la constitution interdit la participation de l’armée dans les affaires politiques de l’État, le PSUV est une entité militaro-civile marquée par la division. L’armée y joue un rôle prépondérant et le Parti est cimenté par le compromis avec ses membres civils. Cependant, les membres dans son ensemble supporteraient tous Maduro pour empêcher le régime de s’effondrer en entier, ce qui risquerait d’arriver si des élections étaient déclenchées par le départ du successeur de Chavez[xiii]. Il existe également d’autres types d’opposition à la révolution bolivarienne. Rafael Uzcatégui, qui en est un exemple, dirige l’ONG PROVEA et le journal El Libertario, une publication d’orientation anarchiste. Il incarne en quelque sorte l’avocat du diable pour tout ce qui a trait à la révolution bolivarienne. Pour lui, le régime actuel n’est que la continuation des régimes antérieurs. Dans son livre La révolution comme spectacle : une critique anarchiste de la révolution bolivarienne, il avance que « le socialisme du XXIe siècle » et toute la rhétorique du discours de Chavez n’est que fumée sans feu. Même s’il concède que la qualité de vie des Vénézuéliennes et des Vénézuéliens s’est améliorée et que le régime bolivarien n’est pas une impitoyable dictature totalitaire, il avance que le nouveau gouvernement n’a changé que très peu de choses, fondamentalement[xiv]. Cependant, selon monsieur O’Brien, « Uzcatégui est déconnecté des masses. Il nie les changements profonds apportés par la révolution. »
L’ampleur de la répression et de la criminalité
De plus en plus de médias attaquent les méthodes du gouvernement vénézuélien dans la gestion de la crise. Un des aspects les plus alarmants de ces critiques est la répression de l’opposition. Selon l’International Crisis Group[xv], l’État vénézuélien aurait mis sur pied des groupes de motards paramilitaires. Une demi-douzaine de ces groupes se seraient établis autour du palais présidentiel. Ils auraient fréquemment attaqué des manifestant·e·s de l’opposition à Caracas et ailleurs[xvi]. Une autre force militaire, la milice nationale bolivarienne, créée en 2007, recevrait ses ordres directement du président et pourrait également servir à réprimer l’opposition. Des « opérations pour la libération et la protection du peuple » (OLP) ont également été menées à partir de 2015 en réponse à la présence de groupes criminels qui contrôlent certains quartiers et certaines régions rurales. Le gouvernement accuse ces groupes d’appartenir à l’opposition. Quoi qu’il en soit, ces opérations sont violentes, se font sans mandat et les familles, dont certains membres sont soupçonnés d’appartenir à ces groupes criminels, sont expulsées des logements publics. Des massacres ont également été attribués aux forces armées, qui opéraient dans l’impunité, et des charniers ont été déterrés[xvii]. Selon le procureur général, 95 % des meurtres restent impunis et 70 % des prisons, dans lesquelles beaucoup de ces meurtres seraient planifiés, sont contrôlées par les criminels eux-mêmes. Le gouvernement aurait été contraint de négocier des zones libres avec ces criminels, dans lesquelles il ne peut les poursuivre. Ces derniers auraient acquis, avec la complicité de certains des membres des forces armées, des armes de combats[xviii].
La guerre économique
Ainsi, selon les rapports de l’International Crisis Group, les droits de la personne les plus élémentaires sont bafoués par les autorités. Des pourparlers ont débuté à la fin octobre entre le PSUV et le MUD, à l’instigation du pape, mais les résultats tardent à venir[xix]. Les soulèvements et les émeutes qui ont lieu en raison des pénuries font craindre que ces événements puissent prendre l’ampleur du Caracazo, en 1989, lorsque les ajustements structurels imposés au pays avaient entraîné une hausse du prix des denrées alimentaires et un soulèvement populaire massif. L’armée avait tiré sur la foule, causant des centaines de morts. Cela aura été à cause d’un mécontentement grandissant et de la montée de Chavez au pouvoir[xx]. Nous avons demandé à monsieur O’Brien quelles étaient les causes de cette crise, s’il s’agissait véritablement d’une guerre économique du secteur privé ou seulement de l’incompétence du gouvernement. Sa réponse est nuancée. Selon lui, d’une part, les compagnies causent certaines pénuries. D’autre part, il est vrai que le gouvernement a cessé de collecter des données ou de publier certaines statistiques, quelque temps après que la crise ait éclaté. Aussi, deux systèmes parallèles existent : le système installé par la révolution, qui dépend des revenus du pétrole et le système traditionnel, affaibli par un certain abandon et qui peine à fournir. Il y a aussi un problème de corruption flagrante et de contrebande avec la Colombie (carburant et matériaux de construction prisés par les paramilitaires colombiens et l’ELN). Ce serait la corruption qui minerait le plus le système révolutionnaire. Nous nous permettons de préciser qu’il est d’ailleurs clair que le système de subventions installé par le gouvernement est très coûteux et inefficace. Qui plus est, il facilite la contrebande et les abus. Il est possible d’obtenir une denrée subventionnée et la revendre pour 100 fois le prix. Pour le pétrole vendu illégalement en Colombie, le prix est 600 fois plus élevé[xxi]. « Dans un Mercal (marché d’État), j’ai vu les employé-e-s qui se servaient. Le pays souffre d’une dépendance structurelle au pétrole. Le gouvernement socialiste est en lutte avec le secteur privé, qui profite de la crise pour tenter de faire tomber le gouvernement. Le secteur privé est encore tout puissant. Le Venezuela est encore fondamentalement capitaliste », affirme monsieur O’Brien, qui ajoute que Maduro a moins de discipline et de contrôle que son prédécesseur sur les opportunistes qui se sont joints une fois que la révolution a eu un certain succès. Il souligne que, selon Chavez, la solution n’est pas d’augmenter le pouvoir du gouvernement, mais d’élargir son appropriation par la base, par les communautés, et lutter contre le problème de la dépendance au pétrole. Enfin, selon lui, les communautés doivent reprendre le contrôle des ressources et au bout du compte, abolir le capitalisme.
Ces affirmations nous ont également été confirmées lors d’un entretien avec l’économiste Mathieu Perron-Dufour, professeur à l’Université du Québec en Outaouais. Ce dernier affirme : « Le gouvernement Chavez avait fait le pari de ne pas abolir l’opposition économique en créant effectivement des structures parallèles et d’autres projets d’investissement, financés par le pétrole. Évidemment, celles-ci sont mises à mal depuis que le prix du pétrole a baissé. » Il ajoute que même si Chavez a véritablement « poussé différents modèles coopératifs à bien des égards, il n’est pas parvenu à modifier fondamentalement la structure de l’économie ». Toutefois, il n’a pas su s’approprier tous les leviers de l’économie qui se trouvent aux mains de ceux qui ne « cessent de torpiller le gouvernement, que ce soit à coup de référendums électoraux ou de sabotages économiques. » Malheureusement, le Venezuela reste un « parfait exemple de pays périphérique dont le développement était bloqué par une élite comprador », cette classe affairiste nationale qui tire son influence de ses liens avec les puissances économiques du Nord, et ce, aux dépens du développement économique local. Monsieur Perron-Dufour nous fait également part que l’économiste de l’école de la dépendance Paul Baran avait déjà traité de ce genre de problème dans les années 1950. Dans son article On the Political Economy of Backwardness, Paul Baran décrivait comment, dans de nombreux pays incluant le Venezuela, une élite vécut en parasite en gaspillant une bonne partie des revenus du pays sur des commodités et des produits de luxe. C’est ce que Baran appelait une combinaison du capitalisme et du féodalisme. Qui plus est, ces pays sont dépendants de l’exportation de matières premières et dans le cas du Venezuela, du pétrole. Paul Baran ajoutait même que l’avènement d’une planification économique dans ce contexte ne pouvait qu’engendrer une forte corruption et une résistance de la part de la classe dominante. Le changement ne se fait donc jamais facilement, et souvent par la violence[xxii]. Même après la révolution bolivarienne, la rente pétrolière continue d’être capturée grâce à des dettes distordues par le taux de change, une sous-facturation des exportations, une surfacturation des importations et d’autres moyens qui sont frauduleusement déployés par le secteur privé. Cette élite, qui existe toujours au Venezuela, a été baptisée par certains la « bolibourgeoisie ». De son côté, elle continue de blâmer l’État. Il ne faut pas oublier que 70 % de l’économie vénézuélienne est encore privée[xxiii].
Le Venezuela a été, pendant une bonne partie de son histoire, sous la botte des militaires, et les coups d’État y ont été fréquents. Les deux dernières tentatives ont eu lieu en 1992, à l’initiative d’Hugo Chavez, et en 2002, contre Hugo Chavez. Ce dernier coup d’État fut orchestré par l’opposition avec la complicité de la CIA[xxiv]. Le gouvernement actuel est à la fois civil et militaire. En février 2015, Maduro a créé Canimpeg, une corporation militaire qui exploite le secteur minier, pétrolier et gazier. Le 9 juillet de la même année, Maduro a instauré la zone économique militaire et socialiste, incorporant 6 autres entreprises et contrôlant certains secteurs de la finance, de la construction, une banque, des chaînes de télévision et de radio, une compagnie de transport et une usine d’assemblage de véhicules. Le 11 juillet suivant, le commandant des forces armées, le général Padrino Lopez, a été nommé à la tête de la « Grande mission d’approvisionnement souverain » qui donnait à l’armée un strict contrôle de la nourriture dans le pays. L’armée pourrait donc agir pour défendre ses intérêts et intervenir pour ou contre Maduro[xxv].
Le gouvernement affirme être l’objet de sabotage du secteur privé. Selon l’agence gouvernementale Mision Verdad, l’entreprise Polar ferait artificiellement diminuer l’offre de ses denrées sur le marché, et ce, en dépit des démentis de son directeur, le milliardaire Lorenzo Mendoza. Ce dernier nie utiliser son entreprise comme arme politique et économique. Mendoza se serait défendu en affirmant : « Nous ne faisons pas la guerre économique. C’est une invention du gouvernement. Néanmoins, nous appelons à la paralysie du secteur ouvrier, économique, financier et commercial au Venezuela pour accentuer la crise au pays, exacerber les forces de déstabilisation et le climat politique actuel. »[xxvi] Il appellerait cette stratégie la « grève nationale », se présentant ainsi, lui et le MUD, comme des défenseurs des travailleurs. De grands conglomérats comme Fedecámaras et Conindustria (qui détient 60 % des moyens de production du pays) n’excluent pas que leurs entreprises se joignent à ladite « grève ». Selon Mision Verdad, depuis 2012, 40 % des entreprises affiliées à Coindustria auraient diminué leur production alors qu’elles ont reçu un apport en devises de 16 % de plus[xxvii]. En avril 2002, lorsque Chavez avait temporairement été démis de ses fonctions par un coup d’État raté, Fedecámaras avait joué un rôle important. Son directeur de l’époque, Pedro Carmona, avait alors été nommé président, avec l’aide de certains généraux d’extrême droite. Selon le groupe International Crisis, dont certaines affirmations portent toutefois à douter[xxviii], Fedecámaras se serait depuis « éloignée de la politique[xxix] ». Selon un rapport publié par l’organisation Food First, les pénuries touchent surtout certains produits, et ce, souvent lors de moments de tensions politiques. L’entreprise Polar, mentionnée ci-haut, contrôlerait huit des denrées essentielles selon le ministère de l’Agriculture, et produirait 62 % de la farine de maïs précuite utilisée pour la confection d’arepas, le pain qui constitue la base de l’alimentation des Vénézuéliennes et des Vénézuéliens. Qui plus est, ce ne sont pas tous les aliments qui manquent, mais bien certains produits en particulier, comme le lait et le café. En dépit de cela, il reste que selon la FAO, les Vénézuélien·ne·s mangeaient, en 2015, 3 092 calories par jour, une quantité supérieure à l’apport recommandé de 2 720 calories[xxx].
Le contrôle exercé par le PSUV sur les taux de change est un instrument politique qui lui permet de se maintenir au pouvoir. En effet, depuis 2003, le gouvernement utilise une politique de contrôle des devises plutôt musclée, son arme de choix dans la guerre économique. Cette politique a d’abord été introduite pour remédier à la fuite des capitaux qui avait entraîné un déficit de devises étrangères. Le besoin s’était présenté lorsque l’opposition avait bloqué l’industrie pétrolière, principale exportation dont dépend le Venezuela pour l’acquisition de ces devises. Cela est sans parler de la dette étrangère que nous n’aborderons pas dans cet article[xxxi]. Il y a deux taux de change, un taux fixe pour la nourriture et les biens essentiels (10 bolivars pour 1 $ US) et un taux variable pour tout le reste (665 bolivars pour 1 $ à la mi-décembre 2016). Les entreprises privées vénézuéliennes doivent avoir recours à des intermédiaires pour acquérir les devises étrangères nécessaires à l’importation. Les intermédiaires demandent le taux parallèle du marché, qui diffère de celui offert par l’État et qui est encore plus défavorable aux entrepreneurs locaux. Mark Weisbrot explique également comment l’existence de deux taux de change a accéléré l’inflation. En effet, comme il existe une pénurie de dollars, le prix de ces dollars sur le marché noir augmente et fait augmenter le prix des importations dans un pays où les denrées alimentaires sont en grande majorité importées. Alors que l’inflation augmente, la population désire acheter plus de dollars, car elle y voit une plus grande sécurité par rapport au bolivar, dont la valeur dégringole. Le prix du dollar sur le marché noir augmente alors encore, de même que l’inflation[xxxii].
La valeur du bolivar est en chute libre et le gouvernement ne publie plus de statistiques à cet effet depuis décembre 2015. La production intérieure diminuant de plus en plus, c’est en important que le Venezuela doit satisfaire à la demande. Le Venezuela est cependant dépendant à 96 % des revenus du pétrole pour obtenir les devises étrangères nécessaires aux importations, dont le prix est aujourd’hui environ 60 % plus bas que ce qu’il était en 2012. Le ministre de l’Économie, Miguel Pérez Abad, avait affirmé que, en 2016, 15 milliards seraient disponibles pour l’importation, alors que 50 milliards étaient disponibles en 2012[xxxiii]. Depuis l’arrivée de Chavez en 1999, le nombre d’entreprises privées a diminué de façon importante. Selon Conindustria, les deux tiers des 8 000 firmes qui existaient à l’époque ont fermé leurs portes. Le gouvernement s’est accaparé de près de 4 000 000 d’hectares de terres agricoles. On a ainsi nationalisé 500 entreprises agricoles, qui ne produisent plus qu’une fraction de ce qu’elles produisaient. En raison du contrôle des prix des denrées de base, les entreprises étaient contraintes de vendre en deçà des coûts de production. De plus, en raison d’une hausse du taux de change du marché parallèle, il est devenu rapidement impossible de compenser les pertes encourues par les ventes du commerce extérieur. Avec l’inefficacité de la production nationalisée et la paralysie de secteur privé, les problèmes de la pénurie et de l’inflation ne sont pas près d’être réglés[xxxiv]. Dans une entrevue avec l’économiste Michael Albert[xxxv], l’ex-ministre de l’Intérieur et de la Justice Miguel Rodriguez Torres, qui se trouvait aussi à la tête des services de renseignements, affirme que la question du taux de change devrait être réglée au plus vite par le gouvernement. Pour lui, ce serait mentir de dire que seule la guerre économique est responsable de la crise actuelle. La baisse du prix du pétrole y est pour beaucoup, mais le gouvernement n’a que très peu de contrôle sur le cours des hydrocarbures. Il tenterait de diminuer la production de pétrole, mais cela ne changera rien à la situation. Enfin, le taux de change, lui, repose entre ses mains et lui a attiré l’hostilité des entrepreneurs. Qui plus est, il facilite le « torpillage » du gouvernement. Il faut donc revoir cet instrument du PSUV[xxxvi]. L’économiste Mark Weisbrot appuie également cette thèse.
L’effondrement du système de santé et de l’industrie agroalimentaire
Grâce à la rente du pétrole, dès les débuts de sa présidence, le gouvernement de Chavéz avait mené une campagne contre la pauvreté avec les « missions », en fournissant des services de santé et de littératie dans les régions les plus pauvres. Ces missions distribuent de l’argent, des bourses scolaires. L’État distribuait aussi, à travers une série de magasins d’État Mercal, des aliments subventionnés. Le prix du pétrole était à la hausse pendant les années 2000, surtout entre 2004 et 2007 et ce sont les revenus ainsi engendrés qui permettaient cette générosité. Cependant, avec la chute du prix du pétrole vers la fin des années 2000, le système s’est effondré pour devenir totalement inefficace. Très vite, la demande de denrées subventionnées a dépassé l’offre et de longues files d’attente se sont constituées devant ces magasins. Les denrées ont peu à peu fait l’objet d’un contrôle plus strict et éventuellement d’un rationnement, allant même jusqu’à contrôler l’identité des clients avec leurs empreintes digitales. Le gouvernement, de son côté, nie l’ampleur du problème et affirme que le pays fait l’objet d’une campagne de désinformation[xxxvii].
Dans tous les cas, il ne fait aucun doute que le système de santé est dans un état pitoyable. Dans les hôpitaux, de nombreux médecins auraient quitté leur emploi en raison des conditions précaires. Depuis 2013, le gouvernement aurait tenté de remédier à la situation en déployant des docteurs communautaires[xxxviii] (médicos integrales comunitarios) sans formation universitaire. Un accord bilatéral avec Cuba avait permis à des milliers de médecins cubains de donner des soins dans le cadre du programme Barrio Adentro[xxxix], et ce, en échange de pétrole. Selon les chiffres officiels, près de 44 000 médecins auraient été dépêchés au Venezuela. Cependant, selon la Fédération pharmaceutique du Venezuela, 60 % des médicaments ne seraient pas disponibles à Caracas, et 70 % à l’extérieur de Caracas[xl]. Il ne fait également aucun doute sur le fait que le secteur agroalimentaire est plutôt dysfonctionnel. En 2010, le gouvernement Chavez a exproprié 47 fermes dans l’État de Zulia, dans lequel 4 000 hectares et 8 000 têtes de bétail ont été cédés à la Empresa Agroecológica La Maricela, une entreprise d’État. La production de lait est passée de 5 000 à 75 litres par jour en quatre ans. En 2014, ces terres ont été données à la municipalité de Colon. Il ne restait plus que 3 600 bêtes, beaucoup ayant été tués ou volés. Les employé·e·s n’avaient pas été payé·e·s pendant 4 mois. Les fermes, privées ou étatiques, ont de la difficulté à obtenir des pièces de rechange pour leur machinerie. Dans cette région frontalière avec la Colombie, la viande et le lait sont vendus illégalement de l’autre côté de la frontière, car les trafiquants colombiens payent un meilleur prix. Aussi, les fermes ont peine à trouver de la main-d’œuvre, car on y gagne presque autant en une journée en vendant sur le marché qu’en travaillant un moins entier au salaire minimum[xli]. L’ancien ministre Miguel Rodriguez Torres admet que la gestion de nombreuses fermes nationalisées a été désastreuse, que la manière dont ont été réalisées ces expropriations était inadéquate et mal gérée. Il donne deux exemples : le premier, concerne une ferme laitière qui s’est établie dans une région où il n’y avait aucune tradition de production de lait en raison des conditions inadéquates du site. Malheureusement, ce mauvais choix d’emplacement a été fait par pure ignorance. L’autre exemple est celui de l’entreprise Agroislena, qui était très bien gérée et très efficace. Elle exploitait malheureusement certains ouvriers. Monsieur Torres affirme qu’elle aurait pu être contrainte, et que les travailleurs et travailleuses auraient pu être défendus par l’État. Néanmoins, le gouvernement a nationalisé l’entreprise, qui est devenue Agro Patria. L’entreprise rencontre aujourd’hui de graves problèmes, entre autres, liés à l’importation de semences et à l’obtention de fertilisants. L’entreprise a depuis déménagé à Cuba et les fermiers et fermières s’en tirent très mal. Monsieur Torres ajoute que le Venezuela importe encore 70 % de ses biens de consommation. Le plus grave problème qui touche le pays n’est pas la distribution, mais la production. Le pays a la capacité de produire pour atteindre l’autarcie, mais dépend plutôt des revenus pétroliers pour sa sécurité alimentaire[xlii]. Il s’agit malheureusement d’un exemple typique de pays « dépendant », dont le mode de fonctionnement a été expliqué par Paul Baran.
En juillet 2016, le gouvernement a décidé que les produits de base disponibles à des prix contrôlés dans les supermarchés seraient détournés vers les Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP). Ces derniers sont gérés par des organisations militaro-civiles issues du PSUV et distribuent des denrées de base à des prix contrôlés aux plus démunis. Même s’ils sont plus ou moins efficaces et rongés par la corruption, ils ont réduit les files d’attente devant les détaillants. Le 4 octobre, Maduro a annoncé que la moitié de la production de nourriture serait redirigée vers les CLAP. Pour beaucoup de Vénézuéliennes et de Vénézuéliens, le marché noir est la meilleure manière de mettre du pain sur la table : plus d’un tiers de la population aurait vendu des possessions personnelles afin de joindre les deux bouts[xliii].
Les coups d’état en Amérique latine, une menace encore bel et bien réelle
Il est important de replacer la crise au Venezuela dans le contexte actuel latino-américain. Il est aussi important de rappeler que des coups d’état y sont encore menés régulièrement au nom du libre marché, avec l’implication des États-Unis. Les tactiques ne sont peut-être plus les mêmes que celles employées au Guatemala en 1954[xliv] ou au Chili en 1973[xlv]. Néanmoins, elles ont tout de même mené à un changement de gouvernement en Haïti, en 2004, avec l’enlèvement de Jean-Bertrand Aristide ; au Honduras, en 2009, avec l’exil forcé de Manuel Zelaya au Costa Rica ; et enfin, au Paraguay, en 2012, avec le jugement « express » de Fernando Lugo. Il est possible d’ajouter à cela la destitution de madame Rousseff en 2016 au Brésil, pour laquelle on a blâmé le scandale de la Petrobras. Cela est sans compter les tentatives de coup d’état au Venezuela en 2002, celle en Bolivie en 2008 et en Équateur en 2010. Les craintes alléguées par Nicolas Maduro ne peuvent donc être seulement des fabulations comme semble parfois l’entendre l’opposition. Ont été impliquées à différents degrés dans les interventions antérieures la National Endowment for Democracy (NED)[xlvi], la United States Agency for International Development (USAID)[xlvii], la National Security Agency (NSA)[xlviii], la Defense Intelligence Agency (DIA)[xlix]. Il y a aussi la Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHINSEC)[l], auparavant connue comme l’École des Amériques, qui forme le personnel militaire de nombre de pays d’Amérique latine. Ces interventions ont généralement lieu lorsque les intérêts de l’élite, alliée au secteur privé et aux entreprises étrangères, sont menacés par une quelconque mouvance progressiste qui désire changer les choses pour le bien-être de la majorité[li]. Il ne serait donc pas étonnant qu’une menace de coup d’état pèse effectivement sur le Venezuela. Le même secteur privé qui, allié à l’opposition et aidé par la CIA, avait tenté un coup d’État en 2002 pourrait encore tenter la même manœuvre en 2017 ou 2018. D’ailleurs, selon Marc Weisbrot, Washington essaie de renverser le gouvernement vénézuélien depuis une quinzaine d’années[lii].
Conclusion : les solutions à entrevoir ?
Dans son dernier rapport sur la crise qui sévit au Venezuela, l’International Crisis Group a fait quelques recommandations. Au gouvernement, il recommande de tenter de s’entendre avec l’opposition pour établir un calendrier électoral clair et, idéalement, de devancer les élections prévues pour décembre 2018. Il propose toute une série de recommandations qui consistent à démuseler l’Assemblée nationale et réformer le pouvoir législatif, qui se trouve à toute fin pratique aligné avec le PSUV. Il demande aussi la libération des quelques 2 000 prisonniers et prisonnières politiques, des militant·e·s de l’opposition qui auraient été arrêté·e·s pour avoir participé à des manifestations contre le gouvernement et de remettre en question sa réponse militaire à la crise, qui a mené à des abus et à des exécutions sommaires. Selon le groupe, le Venezuela aurait également intérêt à négocier avec des expert·e·s nationaux en économie pour faire diminuer l’inflation et restaurer le pouvoir d’achat, bien que cela irait tout à fait contre l’hostilité manifeste du gouvernement actuel envers le secteur privé et son refus de lui faire confiance[liii]. En effet, cette option rappelle les ajustements structurels imposés par le FMI qui avaient été la cause de la montée du prix, ce qui entraîna le Caracazo. Selon d’autres analystes, l’économie vénézuélienne devrait être complètement nationalisée, y compris les banques, ce qui semble peu réaliste vu les divisions actuelles au sein du gouvernement[liv]. La situation actuelle au Venezuela n’est pas celle de Cuba au moment de la révolution.
Cependant, l’ingénieur canadien Joe Emersberger, collaborateur de Telesur, fait mention d’une solution proposée par UNASUR qui semble plus intéressante. L’UNASUR propose, entre autres, le retour à un taux de change unique, une levée graduelle du contrôle des prix et de la subvention du pétrole, qui devraient être remplacés par des subventions directement au citoyen par l’entremise de cartes électroniques par exemple, une indexation des salaires, l’introduction d’un impôt sur le revenu, et des taxes sur les transactions financières. Bien que le taux de change unique et l’abolition des subventions ressemblent aux mesures jadis appliquées par le FMI, l’idée de subventions directes en diffère totalement[lv]. Pour M. Torres, les priorités devraient être de réparer l’économie et de restaurer la sécurité. Pour lui, il faut cesser de voir l’opposition comme un ennemi avec qui il faut surtout éviter de dialoguer, au risque de devenir un traître. C’est plutôt le contraire. Pour ce qui est des médias, ces derniers sont très puissants et très impliqués en politique. Toutefois, museler l’opposition et les médias n’est pas la solution. Selon lui, il faut mieux informer, mieux éduquer la population, et de nouveaux médias pourraient être utilisés à cette fin. Le socialisme du XXIe siècle n’est pas, selon lui, celui de l’Union soviétique et de Cuba, qui a connu des échecs catastrophiques[lvi]. Enfin, certainement, la faiblesse d’un système répressif est dans les libertés qu’il accorde (que ce système soit politique, économique, ou autre), mais la liberté accordée ne cesse d’être une menace pour un système que lorsque ce système cesse d’être répressif. La restriction des libertés au Venezuela semble ainsi rendre les manifestations de mécontentement, qu’elles soient de l’opposition ou « populaires », encore plus violentes. Nous avons demandé à monsieur O’Brien ce à quoi, selon lui, nous pouvons nous attendre. Il a répondu que la corruption et les tensions internes ne laissent présager rien de bon et que, « selon Chavéz, ce sont les mouvements sociaux qui doivent remplacer le gouvernement ».
i Bulmer-Thomas, V. (6 mars 2013). Analysis: How Hugo Chavez changed Venezuela. Récupéré sur BBC News: http://www.bbc.com/news/world-latin-america-15240081
ii Frías, H. C. (14 mars 2010). Las Líneas de Chávez: Con Marx, con Cristo, con Bolívar. Récupéré sur Cuba Debate: Contra el terrorismo mediatico: http://www.cubadebate.cu/especiales/2010/03/14/las-lineas-de-chavez-con-…
iii Associated Press. (11 mars 2013). Mort de Chavez: Cuba a perdu son « meilleur ami », selon Castro. Récupéré sur Radio-Canada: http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/603968/mort-chavez-fidel-castro-cuba…
iv Ciccariello-Maher, G. (2013). We created Chavez: A People’sHistory of the Venezuelian Revolution. Duke University Press.
v George CiccarielloMaher. (22 mars 2016). Venezuela : ¡ Comuna o Nada! Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/11897
vi O’Brien, P. (2014). Insurgent Planning in Venezuela and Brazil: The case of the CRBZ and the MST. LAP Lambert Academic publishing.
vii Duddy, P. (30 mars 2015). Political Crisis in Venezuela. Récupéré sur Council on Foreign Relations: https://www.cfr.org/report/political-crisis-venezuela
viii Sanchez, M. I. (6 janvier 2016). Venezuela: l’opposition majoritaire nomme trois députés. Récupéré sur La Presse: http://www.lapresse.ca/international/amerique-latine/201601/06/01-493719…
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ix Observatorio venezolano de violencia. (décembre 2016). 2016: OVV estima 28.479 muertes violentas en Venezuela. Récupéré sur http://observatoriodeviolencia.org.ve/2016-ovv-estima-28-479-muertes-vio…
Venezuela Investigative Unit. (8 janvier 2017). Venezuela Set for Murderous 2017. Récupéré sur Insight Crime: http://www.insightcrime.org/news-briefs/venezuela-set-for-murderous-2017
x International Crisis Group. (2016). Venezuela: Edge of the Precipice, Crisis Group Latin America Briefing No 35. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…
xi Ibid no 10
xii Eva María, & César Romer. (15 avril 2016). Chavismo From Below. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/11933
xii lbid no 10
xiv Uzcatégui, R. (2010). Venezuela: la révolucion como espectaculo, Una critiqua anarquista al gobierno bolivariano. Caracas, Madrid, Tenerife, Buenos Aires: El Libertario / Editorial La Cucaracha Ilustrada /LaMalatesta Editorial / Tierra de Fuego / Libros de Anarres.
xv https://www.crisisgroup.org
xvi Ibid no 10
xvii International Crisis Group. (2016). Venezuela: Tough Talking, Latin America Report No 59. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…
xviii Ibid no 10
xix Ibid no 10
xx Ibid no 10
xxi Joe Emersberger. (20 juillet 2016). Chavismo Must Stop the Economic Bleeding. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12091
Miguel Rodriguez Torres, & Michael Albert. (10 août 2016). Critiquing Chavismo’s Shortcomings: An Interview with Miguel Rodriguez Torres. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12124
Ellner, S. (15 juin 2016). Beyond the Boliburguesía Thesis. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12030
xxii Baran, P. (1952). On the Political Economy of Backwardness. The Manchester School of Economy and Social Studies, 66–84.
xxiii Victor Alvarez. (4 août 2016). What Happens if Venezuela Doesn’t Pay its Foreign Debt? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12118
xxiv Golinger, E. (11 avril 2010). Venezuela: Coup and Countercoup, Revolution. Récupéré sur Global Research: http://www.globalresearch.ca/venezuela-coup-and-countercoup-revolution/1…
xxv Milton D’León. (16 juin 2016). What’s Going on in the Barracks? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12037
xxvi C’est nous qui traduisons.
xxvii Misión Verdad. (28 octobre 2016). « Paro Nacional »: la MUD reconoce que depende de la guerra económica. Récupéré sur Misión Verdad: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/paro-nacional-la-mud-acep…
xxviii Il semblerait que l’International Crisis Group favorise l’opposition. Il convient de rappeler que l’ONG est surtout financée par les pays occidentaux et que, fort probablement, elle présente un point de vue qui reflète un tant soit peu leurs intérêts. Les rapports dressent un portrait catastrophique du pays et certains éléments d’information, difficilement vérifiables, nous portent au doute, comme l’omission de la mention d’autres circonstances. Toutefois, nous résumons ici les éléments importants de la crise, sur lesquels ils subsistent le moins de doutes. Au besoin, nous avons amené des informations en provenance de sources gouvernementales ou autre.
xxix Ibid no 17
xxx Christina Schiavoni, & William Camacaro. (14 juillet 2016). Special Report: Hunger in Venezuela? A Look Beyond the Spin. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12084
xxxi Ibid no 23
xxxii Weisbrot, M. (27 octobre 2016). Venezuela’s Economic Crisis: Does It Mean That the Left Has Failed? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12750
xxxiii Ibid no 17
xxxiv Ibid no 17
xxxv Miguel Rodriguez Torres, & Michael Albert. (10 août 2016). Critiquing Chavismo’s Shortcomings: An Interview with Miguel Rodriguez Torres. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12124
xxxvi Ibid no. 17
Weisbrot, M. (25 mars2016). In Venezuela, Dismantling a Weapon of Mass Destruction. Récupéré sur Mark Weisbrot: https://venezuelanalysis.com/analysis/11904
Mark Weisbrot. (11 mai 2016). Economic Policy Could Determine the Political Results in Venezuela. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/11966
xxxvii Ibid no 10
International Crisis Group. (2015). Venezuela:Unnatural Disaster, Crisis Group Latin America Briefing No 33. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…
xxxviii International Crisis Group. (2015). Venezuela:Unnatural Disaster, Crisis Group Latin America Briefing No 33. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…
xxxix Ibid no 37
xl Ibid no 37
xli Ibid no 37
xlii Ibid no 17
xlii Ibid no 10
xliv Faujour, M. (2014, juin). Un coup d’Etat emblématique de l’interventionnisme américain : Le Guatemala a-t-il oublié Jacobo Arbenz ? Le monde diplomatique, p. 8. Récupéré sur https://www.monde-diplomatique.fr/2014/06/FAUJOUR/50526
xlv Un dictateur mis en place par les États-Unis. (2006, décembre 11). Le Devoir. Récupéré sur http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/124605/…
xlvi http://www.ned.org/
xlvii https://www.usaid.gov/
xlviii https://www.nsa.gov/
xlix http://www.dia.mil/
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li Ruiz, P. (5 septembre 2016). Cronología: Golpe de Estado en América Latina. Récupéré sur Telesur: http://www.telesurtv.net/opinion/Cronologia-Golpe-de-Estado-en-America-L…
lii Ibid no 35
liii Ibid no 10
liv Juan Manaure, & Carlos E. Jaurena. (27 février 2017). Venezuela: A Balance Sheet of 2016 and Perspectives for 2017. Récupéré sur Venezuela Analysis : https://venezuelanalysis.com/analysis/12948
lv Gabriel Hetland. (23 juin 2016). How Severe Is Venezuela’s Crisis? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12046
Ibid no 17
lvi Ibid no 35
par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 17, 2017 | Analyses, International
Au cœur du conflit syro-iraquien, alors que se déploie avec violence le fruit de décennies d’intervention occidentale, une minorité enclavée tente de mettre en application les idées du penseur anarchiste Murray Bookchin. Le présent article fait suite à un premier texte sur le Rojava en décrivant les fondements théoriques et le fonctionnement de cette expérience de démocratie directe, qui est également, avec toutes ses fioritures théoriques, un vaste projet de développement communautaire antihiérarchique et anticapitaliste. Nous décrivons également les hauts et les bas de ce projet libertaire en le comparant au gouvernement kurde autonome établi en Irak.
Le fonctionnement du Rojava
À l’aube du XXIe siècle, de sa cellule de prison turque, Abdullah Öcalan – un des membres fondateurs du Parti des travailleurs du Kurdistan – , sous l’influence de Bookchin et des zapatistes, a proposé un nouveau modèle de société que les militant×e×s du Rojava ont tenté de mettre en place. Selon Öcalan, le modèle d’un État-nation, amené par l’administration française, est impraticable en Syrie et au Moyen-Orient. Pour mettre fin à l’instabilité politique, il serait essentiel de le délaisser[1]. Le Rojava est devenu le foyer d’une « résistance capable de faire échec à la planification centralisée », mais également le laboratoire de « capacités innovatrices ». Les idées d’Öcalan, inspirées du municipalisme libertarien de Bookchin, ont servi d’« utopie mobilisatrice » pour les militant×e×s de plusieurs horizons qui se rassemblent sous la bannière du Kurdistan. Contrairement au marxisme orthodoxe, sans oublier le panarabisme pseudo-socialiste du parti Baath, l’approche auto-organisée du Rojava tient compte de la pluralité des horizons sociaux et culturels pour ne pas s’embourber dans la pensée politique unique d’un État centralisateur[2].
Cependant, pour qu’une expérience d’autonomisation fonctionne, il faut que le leadership puisse « favoriser la construction de compromis sans pour autant esquiver les débats[3]». Cela est essentiel pour permettre la coopération de militant×e×s issu×e×s de tous les horizons. Pour comprendre le degré de réussite du leadership au Kurdistan syrien, il faut se pencher sur le fonctionnement de ses institutions politiques et la manière dont les décisions y sont prises. Selon Laurence Bherer, professeure au département de science politique de l’Université de Montréal, « la participation publique étant liée à un contexte local, des formes diversifiées de participation seraient nécessaires pour répondre aux spécificités de la configuration[4] ». Le Rojava, bien qu’il ne dispose que d’une seule charte ou contrat social, est divisé en trois cantons, qui ont chacun leur constitution, leur gouvernement, leur parlement et qui répondent d’une charte commune. Au sein des cantons, des communes ont été fondées dans les quartiers des villes et villages. La commune est la plus petite unité du système politique du Rojava. Ce sont les assemblées au sein desquelles les problèmes du quotidien sont discutés. Chaque commune comporte six comités : le comité social, le comité des femmes, le comité de la paix, le comité d’autodéfense et le comité économique. Chaque commune est gérée par deux co-leaders (un homme et une femme) élu×e×s au suffrage universel par ses membres. Ce sont les conseils municipaux qui font le relais entre les communes et le conseil public du Canton.
Les problèmes de plus petite envergure sont réglés au sein des communes. Lorsqu’ils sont plus importants, plusieurs communes peuvent se réunir pour traiter de la question. Par exemple, puisque l’approvisionnement en électricité reste un problème au Rojava, les communes ont rassemblé des fonds auprès de leurs membres pour acheter des générateurs. Les cantons, de leur côté, ont aidé à la réparation des câbles électriques. Le comité de paix est l’un des plus actifs au sein des communes et règle des problèmes qui pourraient traîner des mois, et même des années, dans les tribunaux du parti Baath, qui existent encore dans certaines villes du Rojava. Les problèmes relatifs aux disputes familiales, tribales, aux questions de location de logement, de transaction commerciale et autres questions sociales sont discutés au sein de ce comité d’un point de vue éthique et non juridique. Cela s’explique par le fait que les lois seraient considérées comme appartenant à un ordre hiérarchique, étatique, sur lequel les militant×e×s du Rojava tentent de tourner la page.
Toutefois, comme le soulignent certain×e×s intervenant×e×s, il est parfois difficile de faire comprendre aux gens la véritable utilité des communes, qui sont parfois perçues comme des organisations de charité. En effet, tandis que les populations les plus démunies s’y sentent interpellées, les plus favorisées ne sentent pas le besoin de s’y impliquer. Aussi, même s’il n’y a pas de comité politique au sein des communes, d’anciennes rivalités entre partis et groupes politiques semblent subsister. Certaines figures d’autorité de l’ancien système peuvent avoir du mal à se retrouver soudainement sur un même pied d’égalité avec les autres. Selon les militant×e×s du Rojava, l’individualisme néolibéral[5] qui résulte d’une société capitaliste est la cause principale des maladies spirituelles et psychologiques qui ruinent la société. Les communes se veulent un remède à cet individualisme[6].
Révolution et pouvoir d’agir des femmes (autonomisation[7])
Pour Asieh Abdullah, un des co-leaders du Parti de l’union démocratique (PYD en arabe), l’émancipation des femmes doit s’intégrer au processus révolutionnaire dès le début et ne devrait pas attendre le règlement de la question kurde. Il s’agit plutôt d’un prérequis à l’abolition des rapports de pouvoir[8]. Abdullah Öcalan en parle en ces mots : « Libérer la vie reste une impossibilité sans une révolution féminine radicale qui transformerait la vie des hommes et leur mentalité. […] Ce sont cinq mille ans d’histoire appartenant à une ancienne civilisation caractérisée par [la lutte] des classes qui ont laissé la femme dans une situation pire que celle de l’homme. Par conséquent, une révolution de genre serait par la même occasion une libération de l’homme[9]. » Dans les cantons du Rojava, les femmes doivent constituer 40 % dans les institutions et elles disposent de leur propre branche des forces armées[10],[11]. La manière dont la révolution du Rojava traite de l’identité est intéressante. Elle rejoint l’idée d’Alain Badiou selon laquelle le « progrès scientifique implique de transcender toutes les identités[12] ». « Il s’agit de trouver, aussi paradoxal que cela puisse paraître, une identité générique, une identité de l’anonymat, une identité qui est au-delà de toute identité[13]. » En effet, même si l’expérience politique qui se déroule au Rojava émane d’un mouvement identitaire kurde, la lutte qui y est menée l’est au nom de tou×te×s les opprimé×e×s , tou×te×s les exclu×e×s.
Pour comprendre ce qu’est « transcender toutes les identités », il est particulièrement révélateur de comparer le Rojava avec les autres entités politiques qui jouent un rôle au sein du conflit syro-iraquien. Selon Anahita Hosseini, du King’s College London, Daech[14] engendre des « homo sacers », c’est-à-dire des exclu×e×s de la société, en raison de leur appartenance religieuse, sexuelle, politique ou autre, alors que le Rojava s’affaire à les inclure[15]. Dans les mots d’Agirî Yilmaz, combattant des Unités de protection du peuple (YPG) : « Si on en croit la mentalité des combattant×e×s de Daech, les femmes sont faibles. Elles ne peuvent combattre. […] De notre côté, nous croyons que les femmes peuvent s’organiser elles-mêmes et s’autogérer[16]. » Les paroles d’Öcalan sur la révolution de genre font écho au concept d’autonomisation, qui traite des femmes « en tant que sujets actifs de leur propre histoire[17] », et ce, après cinq millénaires de phallocratie. Ces luttes pour « reconquérir la citoyenneté[18] » s’inscrivent également dans « la pédagogie des opprimé[×e×]s » de Paolo Freire[19]. Nous constatons que, d’une part, même si les mouvements sociaux du Rojava « inventent et construisent des alternatives participatives à l’intérieur du système[20] », leurs efforts mènent également à la « décontextualisation » et la « déterritorialisation[21] » de leur lutte qui échappe aux griffes du parti Baath pour bâtir une utopie, à l’abri d’un État providence devenu cannibale. En ce sens, le Rojava constitue un regroupement d’« espaces et d’arènes » où divers mouvement et acteurs et actrices « marginalisé[×e×]s, abandonné[×e×]s par un discours et des pratiques hégémoniques » prennent en main leur destin et trouvent des solutions nouvelles et innovatrices, puisant dans les écrits anarchistes de Bookchin, d’Öcalan et même dans ceux de Wallenstein et de Foucault[22].
La chercheuse Srilatha Batliwala[23] définit l’autonomisation comme « un processus de transformation des relations de pouvoir entre individus et groupes sociaux ». Selon elle, ces rapports de pouvoir peuvent être affectés « en remettant en cause l’idéologie qui justifie les inégalités […], en changeant les modalités d’accès et de contrôle des ressources économiques, naturelles et intellectuelles et en transformant les institutions et les structures qui renforcent et maintiennent les rapports de pouvoir existants[24] ». Dans le même ordre d’idée, les féministes distinguent généralement l’autonomisation du rapport de pouvoir d’un individu ou d’un groupe sur un autre. L’autonomisation est plutôt « un pouvoir créateur qui rend apte à accomplir des choses […], un pouvoir collectif et politique mobilisé notamment au sein des organisations de base […] et un pouvoir intérieur […] qui renvoie à la confiance en soi et à la capacité de se défaire des effets de l’oppression intériorisée[25] ».
La lutte des femmes du Kurdistan est un danger pour la mentalité de Daech et de tou×te×s celles et ceux qui voudraient utiliser le nom d’Allah pour satisfaire leurs propres intérêts. Elle est également un danger pour la bourgeoise libérale et capitaliste qui pointe du doigt le fondamentalisme religieux, mais qui, par un autre discours soi-disant féministe, asservit tout autant les femmes. En effet, la manière des sociétés capitalistes de conférer du pouvoir d’agir est de nommer des femmes à des postes haut placés, les intégrant ainsi à l’appareil répressif, que ce soit comme femme d’affaires, ministre, professeure, docteure, avocate, policière ou comme gardienne de sécurité. Selon les militant×e×s du Rojava, cette pratique n’est que de la poudre aux yeux et n’a rien à voir avec l’autonomisation telle que définie plus haut. L’égalité n’a rien à voir avec quelques possibilités de mobilité sociale qui ne sont qu’une manière de mettre fin aux revendications féministes. La véritable autonomisation se fait par la consolidation des mouvements sociaux de femmes et des mécanismes participatifs, ce qui fait d’ailleurs l’objet des luttes au Rojava[26].
L’économie sociale au Rojava
Pour ce qui est des activités économiques du Rojava, c’est le système coopératif qui a été adopté. Selon Öcalan et les militants du Rojava, le système libéral présente les salarié×e×s comme libres alors qu’elles et ils ne sont rien de moins que des esclaves. Celui ou celle qui succombe au travail salarié devient donc comme « un chien tenu en laisse[27] ». Les initiatives d’économie sociale « émergent généralement en grappes sous la poussée d’une dynamique socio-économique, dans une situation de grande crise économique[28]». Au Rojava, l’économie n’est pas vue comme une science qui vise à enrichir au maximum un certain groupe, ce qui revient à un « mécanisme sophistiqué de pillage financier, intellectuel et culturel ». Au contraire, elle est un moyen de subvenir aux besoins de la communauté[29]. Selon Öcalan, l’économie sociale est le contraire du libéralisme économique, sans toutefois être planifiée par un gouvernement central. Elle ne tire pas non plus sa légitimité de lois, mais de la nature de la société et de l’éthique. Cette économie embrasse toutes les activités écologiques dans tous les secteurs : agricole, industriel et commercial. « Avant qu’elle ne soit considérée comme séparée de la société, l’économie désignait les règles d’aménagement d’un milieu de vie respectant ses particularités et ses limites naturelles[30]. »
Les principes du système économique du Rojava protègent la propriété privée. Toutefois, l’écologie et la sécurité sociale sont assurées par la mise en commun des ressources. Au Rojava, il existe un marché, sans monopole, réglementé par des politiques de redistribution du revenu. Dans ce contexte, l’économie n’a plus comme objectif le profit. « L’économie sociale perd son sens si elle n’est pas vue comme la démocratie elle-même[31]. » La majeure partie de la production se réalise au sein des coopératives et des communes. Tous les ouvriers et toutes les ouvrières doivent y travailler. Et la valeur d’utilisation des biens produits prévaut sur la valeur d’échange, ce qui fait que le commerce se fait généralement à l’intérieur des communes. Il n’y a pas de culture ou de production d’exportation[32].
Pour conclure : le Kurdistan irakien au bord du désastre
Même si la révolution au Rojava suscite l’enthousiasme aux quatre coins du globe et fait couler beaucoup d’encre, il reste énormément à faire. Le Nord de la Syrie n’est pas complètement épargné des perturbations qui ravagent le reste de la Syrie. Le mouvement doit lutter pour la survie des institutions qu’il a mises en place. S’il est encore trop tôt pour parler de pérennité de ces actions, la comparaison avec le Kurdistan irakien nous laisse confiant×e×s en l’avenir du système du Rojava. Nous aimerions d’ailleurs conclure sur les résultats de la gouvernance de l’oligarchie du Gouvernement régional kurde en Irak. Cette région homologue a adopté une approche développementale alignée avec l’Occident, l’illusion décrite par Rist et Latouche. Derrière l’érection de gratte-ciels et d’hôtels et une horde de femmes et d’hommes d’affaires qui ont les yeux plus gros que le ventre, la prospérité de la région n’est que l’écho d’un « capitalisme aux stéroïdes » qui cache mal les milliards de dollars injectés dans la région après l’invasion de l’Irak en 2003. La classe dirigeante s’enrichit et gagne le soutien des masses en distribuant des miettes. Des villages entiers ont ainsi été abandonnés et l’agriculture, qui assurait une certaine sécurité alimentaire, a été négligée. Ayant perdu son autosuffisance alimentaire, le Kurdistan dépend de l’aide extérieure distribuée par le gouvernement régional du Kurdistan. Les besoins de la population ont ainsi été ignorés. L’argent de l’aide au développement acheminée au Kurdistan irakien est utilisé par les élites afin d’« acheter des votes et renforcer leurs milices privées ». La corruption y est un fléau disproportionné pour une si petite administration et la région manque encore d’écoles et d’hôpitaux[33].
[1]Kurdistan National Congress (KNK). (2014). Canton Based Democratic Autonomy of Rojava (Western Kurdistan – Northern Syria) : A transformation Process, from Dictatorship to Democracy. Bruxelles : KNK.
[2]Jalbert, L. (1990). De l’espace pour le local. Revue internationale d’action communautaire, 445-493.
[3]Schepper-Valiquette, B. (2014). Le concept de décroissance chez Serge Latouche : une résistance au capitalisme, mémoire de maitrise. Université du Québec à Montréal; Latouche, S. (novembre 2003). Pour une société de décroissance. Le Monde Diplomatique, 18-19. Récupéré sur https://www.monde-diplomatique.fr/2003/11/LATOUCHE/10651.
[4]Bherer, L. (2011). Les relations ambiguës entre participation et politiques publiques. Participations, 105-133.
[5]Charbonneau, J. (1998). Lien social et communauté locale : quelques questions préalables. Lien social et Politiques, 115-126.
[6]Omrani, Z. (4 octobre 2015). Introduction To The Political And Social Structures Of Democratic Autonomy In Rojava. Kurdish Question. Récupéré sur http://www.kurdishquestion.com/oldarticle.php?aid=introduction-to-the-po…
[7] « Empowerment » ou pouvoir d’agir.
[8]Omrani, Z. (2 novembre 2014). Zanyar Omrani interview with Asieh Abdullah, YPG leader : We chose a third way. Récupéré sur Akhbar Rooz: http://www.akhbar-rooz.com/article.jsp?essayId=63374
[9]Öcalan, A. (2013). Liberating Life : Woman’s revolution. Cologne: International Initiative Edition. Récupéré sur http://www.freeÖcalan .org/wp-content/uploads/2014/06/liberating-Lifefinal.pdf. C’est nous qui traduisons.
[10]Kurdistan National Congress (KNK). (2014). Canton Based Democratic Autonomy of Rojava (Western Kurdistan – Northern Syria) : A transformation Process, from Dictatorship to Democracy. Bruxelles : KNK.
[11]Matin, K. (7 novembre 2014). On Kobanê, Rojava and the Iraq-Syria wars. Récupéré sur International Viewpoint: http://www.internationalviewpoint.org/spip.php?article3703
[12]Hosseini, A. (2016). The Spirit of the Spiritless Situation: The Significance of Rojava as an Alternative Model of Political Development in the Context of the Middle East. Critique, 253-265.
[13]Farhadpour, M., Najafi, S., Beigi, A. A., & Saba, F. (2009). Alain Badiou, Philosophy, Politics, Art and Love. Tehran: Frahang Saba. C’est nous qui traduisons.
[14] Daech, acronyme arabe pour l’État islamique en Irak et au Levant, connu aussi comme l’État islamique (EI) ou ISIS en anglais.
[15]Hosseini, A. (2016). The Spirit of the Spiritless Situation: The Significance of Rojava as an Alternative Model of Political Development in the Context of the Middle East. Critique, 253-265.
[16]Anarchist Popular Unity (UNIPA). (mars 2015). Communiqué 44. Brésil : Uniao Anarquista. Récupéré sur https://uniaoanarquista.wordpress.com/2015/06/24/war- and-revolution-in-the-trenches-of-rojava-position-of-the-revolutionary-anarchists/. C’est nous qui traduisons.
[17]Friedman, J. (1992). Empowerment: The Politics of Alternative Development. Cambridge, Massachusetts: Blackwell.
[18]Panneton, A. (2014). Avec le dos de la cuillère : cuisines collectives, autonomisation et citoyenneté, mémoire de maîtrise. Montréal: Université du Québec à Montréal.
[19]Freire, P. (1974). Pédagogie des opprimés. Paris: Éditions Maspero.
[20]Mendell, M. (2006). L’Empowerment au Canada et au Québec : enjeux et opportunités. Géographie, économie, société, 63-85.
[21]Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris : Éditions de minuit.
[22]Ibid no 18
[23]Batliwala, S. (1994). Women’s Empowerment in South Asia : Concepts and Practices. Mumbai, India: Asian-South Pacific Bureau of Adult Education.
[24]Calvès, A.-E. (2009). « Empowerment » : généalogie d’un concept clé du discours contemporain sur le développement. Revue Tiers Monde, 735-749.
[25]Calvès, A.-E. (2009). « Empowerment » : généalogie d’un concept clé du discours contemporain sur le dévelopement. Revue Tiers Monde, 735-749.
[26]Ibid no 14
[27]Ibid no 6
[28]Bouchard, M., Bourque, G. L., Lévesque, B., & Desjardins, É. (2001). L’évaluation de l’économie sociale dans la perspective des nouvelles formes de régulation. Cahiers de recherche sociologique, 31-53.
[29]Yousef, A. (11 octobre 2016). The Social Economy in Rojava. Récupéré sur Fair Coop : The Earth cooperative for a fair economy : https://fair.coop/the-social-economy-in-rojava/
[30]L’Italien, F. (2016). Défendre l’appartenance au territoire. Relations, 25-26.
[31]Ibid no 27
[32]Ibid no 27
[33]Karem, H., & Chomani, K. (8 mars 2015). The KRG Economy: Booming or Dooming? Kurdistan Tribune. Récupéré sur http://kurdistantribune.com/krgeconomyboomingordooming/
par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 8, 2017 | Analyses, International
Les Kurdes sont éparpillé×e×s dans près d’une dizaine de pays au Moyen-Orient, sans compter la diaspora dispersée ailleurs dans le monde. L’initiative entreprise par les révolutionnaires syrien×ne×s du Kurdistan a pour but de combler le vide engendré par l’affaissement du gouvernement central de la Syrie, alors que le pays est plongé dans la guerre civile. Pour pallier l’échec du projet étatique, les militant×e×s kurdes ont donc dû mettre sur pied leurs propres initiatives. Dans ce premier article sur la révolution au Rojava, nous présenterons les conditions socio-historiques et les circonstances ponctuelles qui ont préparé l’émergence du gouvernement autonome créé par le PYD, un vaste projet anti-autoritaire.
Les États-Unis ont soutenu le régime de Saddam Hussein et ont indirectement aidé le tyran de Bagdad à perpétrer le génocide de Halabja contre les Kurdes[1]. L’Union soviétique a, quant à elle, offert son soutien au régime des Assad, qui a également mené des politiques qui défavorisaient les Kurdes en son territoire. En effet, l’État avait mis en place, entre autres, des politiques d’arabisation et de colonisation interne afin de consolider l’« identité arabe »[2]. Dans les deux cas, ces pétrocraties ont adopté un modèle développementaliste aux hydrocarbures soutenu par une dictature militaire qui assurait le contrôle sur la population par une économie centralisée et une police secrète brutale[3].En Syrie, à l’occasion du printemps arabe, des milliers de syrien×ne×s se sont soulevé×e×s contre la dictature de Bachar Al-Assad. Le président avait alors envoyé les soldats pour mener une intervention musclée. Une partie de l’armée a alors déserté, après avoir refusé d’obéir aux ordres de tirer sur la foule. En dépit d’un certain nombre de déserteurs et déserteuses, des milliers de manifestant×e×s ont perdu la vie. Ces déserteurs et déserteuses ont formé l’Armée syrienne libre[4]. D’autres groupes qui se réclamaient d’une idéologie islamique ont profité de la situation pour prendre possession de lambeaux du territoire syrien déchiré. Dans un de ses textes, le sociologue syrien Yasser Munif, professeur au collège Emerson de Boston, a expliqué ce qu’il appelle « l’économie politique du pain [5] ». Il explique comment le régime d’Hafez Al-Assad avait assujetti la population syrienne au moyen d’une économie agroalimentaire centralisée et comment les militant×e×s révolutionnaires ont tenté de s’en affranchir. Pour les Kurdes, les circonstances qui ont entouré le printemps arabe se sont avérées propices à la mise en pratique d’un autre modèle de développement.
La révolution au Rojava
La révolution au Rojava, région désormais autonome au nord de la Syrie, s’inscrit dans une approche de développement communautaire parce qu’elle émane du bas vers le haut, en réponse à la situation du Kurdistan syrien post-printemps arabe, mais aussi devant l’échec désopilant du projet étatique syrien[6]. Uni×e×s non seulement par un sentiment d’appartenance à l’ethnie kurde, mais à toutes les minorités exclues et opprimées, les militant×e×s de cette région ont mis en application un mode de gestion participatif et horizontal[7]. Des initiatives solidaires innovantes ont ainsi pullulé au Kurdistan, lui permettant d’acquérir son autonomie politique. Le professeur Yasser Munif a d’ailleurs décrit comment l’État syrien, même après la révolution et la libération du territoire kurde, avait continué de payer les employé×e×s de ses moulins à grains afin de maintenir le contrôle sur la population. Voyant que cela ne fonctionnait guère, l’armée syrienne s’est mise à bombarder les files d’attente devant les boulangeries d’État pour couper les vivres aux rebelles. Plus tard, les communautés insurgées ont pris le contrôle des moulins pour « décontextualiser » et « déterritorialiser »[8] leur lutte contre l’économie politique du pain imposée par l’État syrien et auto-organiser leur propre initiative de développement. Yasser Munif a également décrit comment, par la suite, des groupes armés « islamistes » ont tenté de prendre possession de ces moulins pour se munir d’une certaine influence sur la population locale. Depuis lors, le territoire a été disputé entre les forces kurdes et les milices des différents mouvements d’inspiration religieuse. À l’instar de ces moulins, la révolution en Syrie et ailleurs dans le monde arabe a subi des tentatives de prise en otage par des mouvements « théofascistes »[9].
CRÉDIT PHOTO: Alberto Hugo Rojas
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[2]Sharnoff, M. (2009). The Syria-Soviet Alliance. Récupéré sur Jewish Policy Center : https://www.jewishpolicycenter.org/2009/02/28/the-syria-soviet-alliance/
[3]Cemgil, C., & Hoffmann, C. (2016). The ‘Rojava Revolution’ in Syrian Kurdistan: A Model of Development for the Middle East? Institute of Development Studies Bulletin. Doi : 10.19088/1968-2016.144
[4]Harress, C. (1er octobre 2015). What Is The Free Syrian Army? Russia Targets CIA-Trained Rebels Opposed To Assad Regime. Récupéré sur International Business Times : http://www.ibtimes.com/what-free-syrian-army-russia-targets-cia-trained-…
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[5]Munif, Y. (2015). The Geography of Bread and an Invisible Revolution. Emerson College, Boston : Manuscrit non publié.
[6]Charbonneau, J. (1998). Lien social et communauté locale : quelques questions préalables. Lien social et Politiques, 115-126.
[7]Dionne, H., Klein, J.-L., & Tremblay, P.-A. (1997). L’action collective et l’idéal communautaire : bases territoriales d’un nouveau type de mouvement social? Dans Collectif, Au-delà du néolibéralisme. (pp. 44-46). Sainte-Foy, Québec: Presses de l’Université du Québec.
[8]Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris: Éditions de minuit.
Paquette, J., & Lacassagne, A. (2013). Subterranean subalterns: Territorialisation, deterritorialisation, and the aesthetics of mining. Culture and Organization, 242-260.
[9]Bey, H. (2004). Jihad Revisited. Récupéré sur The Anarchist Library : https://theanarchistlibrary.org/library/hakim-bey-jihad-revisited
par Alexandre Dubé-Belzile | Avr 1, 2017 | Culture, Idées, International, Québec, Societé
La traduction joue un rôle de première importance dans la résistance contre le système néolibéral mondialisé et la vision du monde véhiculée par une certaine élite politique et économique et ce, plus particulièrement en ce qui concerne les enjeux mis de l’avant dans le cadre du Forum social mondial. Cet article traitera de la traduction non seulement comme une profession qui prend en charge le transfert d’un contenu sémantique d’une langue à une autre, mais également au sens beaucoup plus large que lui donne le sociologue brésilien Boaventura de Sousa Santos. Ce dernier explique comment la traduction est un instrument de conscientisation et d’abolition des rapports de pouvoir qui minent les relations entre diverses visions du monde, au Québec, au Canada et ailleurs. L’auteur de cet article a lui-même été interprète lors du Forum social mondial de 2016, qui a eu lieu au mois d’août dernier, à Montréal.
Le Forum social mondial
Le Forum social mondial a vu le jour en 2001 à Porto Alegre, au Brésil, dix ans après la chute de l’Union soviétique, mettant ainsi fin à une dure décennie de désillusionnement face au socialisme orthodoxe. C’est donc peu avant les attentats du 11 septembre 2001 et les débuts d’une nouvelle rage répressive émanant de l’impérialisme étatsunien et de ses alliés que le Forum social a été créé par ceux qui croyaient encore en un monde meilleur et qui le croyaient possible autrement que par la voie des armes. Selon sa charte, le Forum « est un lieu de rencontre et de convergence des mouvements sociaux […] afin de mettre au premier plan nos préoccupations concernant la justice sociale, le développement durable, la solidarité internationale et la démocratie participative[i]. »
Lors du Forum social de 2016, qui a eu lieu en août dernier à Montréal, des interprètes bénévoles se sont déplacé·e·s de nombreuses villes du Québec et du Canada pour faciliter les discussions dans les assemblées de convergence et sur les diverses plateformes d’interactions. Il s’agissait d’un Forum du Nord, sans aucun doute, et les rapports de domination qui émanaient du pays d’accueil se faisaient sentir. C’était la première fois que le Forum avait lieu dans un pays nord-américain. Le dernier s’était déroulé en Tunisie et, à d’autres occasions auparavant, à Mumbai, à Karachi, à Bamako ainsi que dans plusieurs autres villes du « tiers monde ». Quoi qu’il en soit, parce que le Canada est un État avantagé par le système mondial actuel, la responsabilité des hôtes du Forum était d’autant plus grande, car au sein de notre société sévit encore un colonialisme interne et au Québec, une lutte entre deux colonialismes internes, que nous expliquerons ultérieurement. Quoi qu’il en soit, pour les privilégié·e·s qui ont pu être sur les lieux, les interactions entre collectifs, mouvements et organisations ne se sont pas toujours faites sans rapport de force. Le Forum a eu lieu, même si des milliers de participant·e·s n’ont pas eu de visa pour, selon le gouvernement canadien, « certains voyages antérieurs, une situation financière inadéquate ou un doute sur les intentions des militant[·e·]s de retourner dans leur pays après le Forum [ii]». En d’autres mots, on pourrait parler, si on lisait entre les lignes, d’« enjeux de sécurité ».
La traduction : panacée à l’eurocentrisme
Dans cette ère de la « sécurité » qui sert de prétexte à des assassinats, à la torture et aux interventions militaires à outrance, au Forum, un grand nombre de militant·e·s du monde musulman semblaient avoir adopté une vision des plus eurocentristes de la justice sociale, c’est-à-dire qu’elles et ils rejetaient, non sans un certain mépris semble-t-il, leur culture arabe et musulmane. Le rejet de la religion est un choix tout à fait personnel et compréhensible dans une société comme, par exemple, la Tunisie, déchirée entre une « modernité » occidentale de façade qui avait imposé le régime de Ben Ali et une jeunesse en quête d’identité qui a constitué, malheureusement, une importante force volontaire de l’organisation État islamique, autre extrême non moins aliénant. Cependant, embrasser la culture occidentale ne peut être que tomber dans un autre panneau, puisque cela revient à se soumettre à une illusion comme une autre[iii]. Gilbert Rist mentionne : « C’est un effet de l’arrogance occidentale que de considérer la société moderne comme différente des autres, sous prétexte qu’elle serait sécularisée et rationnelle. Parce qu’il n’existe aucune société qui ne soit pas fondée sur des traditions et des croyances, rien n’indique que la société occidentale en soit dépourvue, même si celles-ci sont différentes de celles des autres sociétés[iv]. » La traduction est un travail qui empêche l’aliénation, qui permet à des militant⸱e⸱s de tous horizons culturels d’être sur la même longueur d’onde. Selon le sociologue brésilien Buoventura de Sousa Santos, la traduction vise « à clarifier ce qui unit et ce qui sépare les différents mouvements et leurs pratiques afin d’établir les possibilités et les limites d’articulation et d’agrégation entre eux. » Ce travail est également « crucial pour définir, dans chaque contexte concret et pour chaque moment historique, quelle constellation de pratiques subalternes va générer le plus fort potentiel contre-hégémonique[v]. »
L’hégémonie de la laïcité
Malheureusement, l’hégémonie culturelle de notre propre pays tend parfois à s’imposer comme un modèle. Encore une fois, une responsabilité d’autant plus grande pèse donc sur nos épaules. Enfin, la laïcité comme neutralité de l’État, de la société et de ses institutions par rapport aux croyances religieuses est une prise de position qui mérite d’être défendue. Cependant, quand la société avec ses rapports de pouvoir fait de cette laïcité le sceau de sa supériorité, mariant possiblement condescendance et xénophobie, cela donne des résultats comme ceux dont nous avons été témoins lors des débats entourant la charte des valeurs québécoises. Pauline Marois, chef du Parti québécois à l’époque, avait fait de la religion un épouvantail qui servait à des fins de propagande pour gagner des élections et s’accrocher au pouvoir. D’une révolte contre l’église lors de la Révolution tranquille, elle a tenté de construire un nouvel instrument d’oppression. En fait, l’Islam et la laïcité ont tous deux constitué, dans différents contextes, deux idéologies motivant la répression. Nous avons mentionné la Tunisie plus haut, mais nous pourrions parler de la Turquie d’Atatürk (oppression au nom de la laïcité) et du gouvernement actuel en Arabie saoudite (oppression au nom de l’Islam). Dans le cas du Québec de Pauline Marois, la mobilisation du peuple sur des bases islamophobes a heureusement échoué.
Il faut se rendre à l’évidence qu’adopter une position fermement antireligieuse brime nombre de personnes dans leur identité au même titre que l’homophobie et le racisme. Un athéisme agressif a d’ailleurs été la cause des échecs des premiers mouvements communistes iraquiens au début du XXe siècle [vi]. Le même phénomène s’est également produit quelques décennies plus tard en Afghanistan[vii]. Il ne faut pas confondre le discours pseudo-religieux d’une élite qui cherche à légitimer sa domination et l’Islam, une vision du monde partagée par près d’un milliard et demi de personnes. Malheureusement, nombre de celles et ceux qui sont nés dans l’Islam sont elles-mêmes et eux-mêmes en proie à cette confusion. C’est le cas du militant kurde Zaher Baher, qui manifeste pourtant son soutien au gouvernement progressiste du Kurdistan syrien qui reconnaît, dans sa charte, toutes les croyances. En effet, Baher parle de lutter contre l’Islam qui serait, selon lui, la source de tous les problèmes, tenant un discours proche de celui des néofascistes, comme le Front national en France et son homologue québécois[viii], ou encore comme La meute, groupe d’extrême-droite lancé sur Facebook par un vétéran de l’armée canadienne[ix]. Il est très inquiétant d’entendre ce discours chez un anarchiste[x]. Le philosophe anarchiste Murray Bookchin, qui a inspiré les militants kurdes, avait pourtant bien expliqué que ce sont les rapports de pouvoir qui posent problème[xi]. Enfin, tout cela est dû à un affreux manque de communication causé par une perméabilité de différentes visions du monde qui s’affrontent. La solution à ce problème antédiluvien se trouve en partie dans le Forum social mondial et dans « le travail de traduction »[xii], comme le mentionne Boaventura de Sousa Santos. Enfin, les évènements récents à Québec qui ont mené aux décès de six personnes aux mains d’Alexandre Bissonnette en janvier dernier sont d’ailleurs tout autant le symptôme de ce manque de communication et d’un trouble identitaire criant.
La traduction, souvent vue par les gens qui s’en servent comme un simple travail de transfert d’une langue à l’autre, un labeur de pure méthodologie, est en fait au cœur de la résistance au néolibéralisme et de l’impérialisme culturel. La traduction est bien plus qu’un simple service marchandable. En dépit de cela, les traducteurs et les traductrices se trouvent le plus souvent bien au bas de la hiérarchie dans la bureaucratie de l’État et au sein des entreprises privées. Les traducteurs et les traductrices sont des intellectuel·le·s qui doivent avoir conscience de leur responsabilité pour ne pas tomber dans la servitude ou dans la fatuité. Dans le cadre de la convergence nécessaire qui est tentée au Forum social mondial, la traduction est essentielle, non seulement sur le plan linguistique mais également d’un point de vue culturel, pour éviter que le forum soit, comme plusieurs en ont fait part, un forum du Nord, qui révélerait, derrière une façade de coopération internationale, l’impérialisme culturel, l’eurocentrisme et le paternalisme des pays plus favorisés. Maria Timoczko, professeure de littérature comparée à l’Université du Massachussetts à Amherst, a souligné l’importance d’étendre la traduction de tous les horizons culturels vers tous les horizons. Dans le même ordre d’idées, les personnes qui s’adonnent à la traduction ne peuvent rester passives, mais doivent être des acteurs et actrices à part entière de la résistance et ce, même si elles et ils sont moins souvent au-devant des barricades[xiii]. D’ailleurs, le professeur Santos affirme : « La traduction n’est pas une simple technique. Même ses composants purement techniques et la façon dont ils sont utilisés au cours du processus de traduction doivent être l’objet de délibération démocratique. La traduction est un travail dialogique et politique. Elle comporte aussi une dimension émotionnelle, parce qu’elle présuppose à la fois une attitude non conformiste à l’égard des limites de son propre savoir et de ses pratiques et un désir d’apprendre et d’être surpris par les savoirs et les pratiques des autres. »[xiv] Il s’agit donc non seulement de se solidariser et de se concerter sur ce qui mérite d’être traduit plutôt que de se soumettre aux diktats du marché de la traduction, mais également, dans la traduction, de mettre en œuvre un processus de conscientisation, d’adopter une approche sourcière pour toujours élargir les horizons du lecteur. Antoine Berman, linguiste, traducteur, philosophe et écrivain français, qualifie d’ « approche sourcière » ou « exotisation » l’opposé de l’approche ethnocentriste, qui cherche à conformer un texte étranger à la culture de la langue d’arrivée[xv]. Dans les ouvrages collectifs dirigés par Tymoczko, notamment Translation and Power, Translation, Resistence, Activism et Enlarging Translation, Empowering Translators, les contributeurs et contributrices abordent une variété de sujets en lien avec la traduction et son aspect politique, que ce soit en Amérique latine dans le cadre des luttes indigènes, à Hawaii pour la survie d’une culture colonisée par les États-Unis, dans l’ancienne Union soviétique chez l’intelligentsia, en Afrique francophone dans les luttes postcoloniales et même en Europe.
Double colonialisme : la traduction au Québec et au Canada
Enfin, ne pas parler du rôle de la traduction au sein de l’appareil politique canadien constituerait une omission significative. D’une part, même si le Bureau de la traduction a vu le jour en 1934, le bilinguisme n’est réellement devenu effectif qu’en réaction aux crises politiques qui se sont manifestées au Québec dans les années 1960 et 1970, avec la Loi sur les langues officielles de 1969; d’autre part, ce bilinguisme fait désormais partie intégrante de l’idéologie canadienne, qui assure une certaine cohésion de l’identité nationale. Grâce à la traduction, l’État parle au sujet canadien-français dans sa propre langue. Il institutionnalise les contradictions qui avaient été la cause de ces crises et légitime ainsi son hégémonie, qui se manifeste sous la forme d’un colonialisme interne. Cela fait écho à toute l’analyse de la traduction au Québec faite par Annie Brisset, professeure de traductologie à l’Université d’Ottawa[xvi]. Cette dernière a analysé la traduction théâtrale au Québec, qui fut d’abord faite en France puis rapatriée dans la Belle province dans les années 1970 pour que le théâtre « parle enfin québécois ». Cette traduction s’est toutefois avérée ethnocentrique et isolationniste. Malheureusement, même si une partie de la mouvance souverainiste appartenait à la gauche, il semble que le nationalisme québécois ait plutôt engendré une nouvelle élite locale qui a remplacé l’ancienne. Bien que les membres du FLQ et Pierre Vallières, auteur de Nègres blancs d’Amérique, revendiquaient l’indépendance du Québec, ils le faisaient par anticolonialisme et par anti-impérialisme, s’inspirant des Black Panthers et du Front de libération nationale algérien pour donner forme à une sorte de Cuba du Nord. Par contre, les souverainistes qui se sont emparés du pouvoir étaient plutôt de droite, et leur nationalisme comportait d’emblée certains éléments xénophobes. Ce sont des gens appartenant à cette deuxième catégorie, et à d’autres, qui ont pris les rênes tant sur le plan politique qu’économique et qui ont remplacé l’ancienne élite plus strictement anglo-saxonne, devenant ainsi une deuxième puissance coloniale interne. Néanmoins, un peu plus de 40 ans après l’instauration du bilinguisme et l’émergence d’une élite francophone, faits historiques importants pour la traduction au Canada, le gouvernement fédéral, sous les pressions de la mondialisation et de la montée du néolibéralisme, privatise la traduction jadis effectuée par ses propres institutions. Le Bureau de la traduction traduit de moins en moins de documents gouvernementaux. En une seule décennie, le Bureau, qui employait déjà près de 2 000 traducteurs et traductrices, a vu ses effectifs diminués presque de moitié. Le Canada fait traduire de plus en plus de documents par des traducteurs et traductrices externes qui travaillent pour des entreprises privées, des « usines à traduction » au prix les plus bas, aux dépens de la qualité. Par la même occasion, le Canada voit sa souveraineté érodée. L’identité, l’idéologie canadienne et la citoyenneté qui en découle se voient compromises[xvii]. C’est d’ailleurs pourquoi un groupe de professeur·e·s de l’Université d’Ottawa, de l’Université du Québec en Outaouais et de l’Université de Montréal, entre autres, cherchent à abolir le Bureau pour en faire un Secrétariat général de la traduction qui serait chapeauté par Patrimoine Canada plutôt que par le ministère des Services publics et de l’approvisionnement[xviii], ceci afin de souligner l’importance politique et identitaire de la traduction, qui ne devrait pas être traitée de la même manière que le papier de toilette, les assiettes en carton, les chaises et autres fournitures de bureau. Enfin, serait-il possible qu’il appartienne maintenant aux mouvements sociaux de prendre en main la traduction et leur identité, et par le même fait, leur propre citoyenneté ? Nous entendons par cela une traduction qui s’insérerait dans une économie sociale plutôt que dans une dynamique institutionnelle. Nous avons présenté la question à madame Chantal Gagnon, professeure de traduction à l’Université de Montréal. Selon elle, bien qu’il pourrait y avoir une place pour ce type de traduction, elle ne pourrait remplacer les traductions institutionnelles canadiennes, qui sous-tendent une idéologie que madame Gagnon définit comme « un ensemble de valeurs
associées à un individu, à un groupe d’individus ou à une institution ». Aussi, au Québec, la traduction institutionnelle est « une reconnaissance du poids politique de la communauté linguistique minoritaire ». Enfin, pour notre part, il semble que remettre en question la traduction institutionnelle, qu’elle soit canadienne ou québécoise, s’avère être une forme de résistance. Enfin, madame Gagnon a affirmé lors de notre entretien que la traduction engagée peut empêcher l’aliénation comme elle peut l’engendrer. Comme traducteurs et traductrices, il faudrait donc prendre les devants.
L’expérience de traduction au Forum
Ainsi, les interprètes au Forum se trouvaient exclu·e·s des cercles militants, dans des cabines insonorisées équipées de microphones et de casques d’écoute à l’arrière des locaux, comme cela est d’usage dans les conférences internationales et à l’ONU. Même si cela a été fait avec les meilleures intentions, c’est-à-dire pour faciliter le travail des interprètes, il reste que l’interprète n’était que prestataire d’un service. Cela ne tenait pas compte de la traduction « engagée » et de la définition que lui prête Santos, car on n’incite pas l’interprète, en raison de son isolement, à adopter cette « attitude non conformiste à l’égard des limites de son propre savoir et de ses pratiques et un désir d’apprendre et d’être surpris par les savoirs et les pratiques des autres » que prône Santos. C’est en ce sens que la traduction se faisait sous un plan hiérarchique. De plus, peu de langues étaient au rendez-vous : le français, l’anglais et l’espagnol. Étant donné les visées altermondialistes du Forum, limiter les langues de traduction à celles des principales puissances coloniales minait la portée des dialogues. Le fait que tous les échanges réalisés en territoire mohawk non cédé, c’est-à-dire sur l’île de Montréal, l’aient été dans les trois langues de trois des empires qui ont pillé l’Amérique ne rendait pas justice à la grandeur des aspirations du public. L’autogestion aurait permis de faire de la traduction engagée, militante et conscientisante, ce qui aura été plus difficile à réaliser dans une cabine. Cette même autogestion aurait donné lieu à des traductions horizontales (alors que le modèle en place était plutôt vertical), qui auraient pu se faire plus spontanément, par les participant·e·s, dans toutes les langues. Sur le plan purement technique, le système de microphones, de casques d’écoute et de cabines rendait difficile la spontanéité et limitait le nombre de langues. Il est déplorable que les limites d’une technologie donnée constituent des limites aux dialogues. La traduction ne devrait pas être tenue en otage par ces réalités techniques. L’interprétation et la traduction existent depuis des millénaires et si la technologie handicape le dialogue interculturel, elle devient inutile. Plusieurs militant⸱e⸱s et intellectuel⸱le⸱s, comme Latouche, Rist et l’anarchiste Bookchin, avancent de nos jours l’idée de la décroissance comme véritable solution aux problèmes de la société actuelle. La décroissance implique de se désengager d’un mode de vie axé strictement sur la surproduction et la surconsommation et de retourner à une manière de vivre plus simple, puisque nombre de technologies ont fait plus de mal que de bien et que beaucoup de gens n’ont même pas l’essentiel pour vivre.[xix] Par conséquent, toute la technologie fournie aux interprètes a peut-être contribué à déshumaniser la traduction.
Selon Santos, le Forum social mondial « comme phénomène politique » est une « nouveauté [qui] coexiste [avec] les traditions de la pensée contre-hégémonique, dans leurs versions occidentales ou non occidentales »[xx]. Cette idée que la résistance ou la « pensée contre-hégémonique » existe sous une infinité de formes, qui peuvent être aussi variées, différenciées et vastes que peut l’être la créativité humaine lorsque non entravée par l’hégémonie, est le catalyseur de tout un processus d’autocritique pour les traductrices et les traducteurs. Le Forum social doit être une plateforme qui permet l’épanouissement de cette inépuisable variété d’horizons de la résistance. Dans les mots de Santos lui-même : « La diversité qu’il accueille est libérée de la peur d’être cannibalisée par de faux universalismes ou de fausses stratégies uniques proposées par quelque théorie générale. » La traduction permet le dialogue au sein de la diversité tout en repoussant l’hégémonie de prétendues universalités occidentales, en l’occurrence celle du pays d’accueil, avec son idéologie dont nous avons fait état précédemment. Santos définit donc la traduction en ces mots : « La traduction est une procédure qui facilite l’intelligibilité mutuelle entre des expériences du monde […] sans compromettre leur identité et leur autonomie, ou pour le dire autrement, sans les réduire à des entités homogènes. »[xxi]
Pour une traduction de la convergence
La traduction est en fait un prérequis à la convergence qui rassemble toutes les visions du monde sous un même toit. Il ne s’agit pas d’estomper les différences, mais plutôt de s’assurer que l’éventail des visions du monde soient traduites les unes aux autres. La traductrice ou le traducteur adapte donc le propos autant sur le plan de la langue que celui des références culturelles, physiques, métaphysiques et même ontologiques. C’est sans aucun doute ce dont Santos parle quand il mentionne l’importance de délaisser la « différence geôlière » pour la « différence hospitalière » et ainsi célébrer la diversité comme « condition du partage et de la solidarité »[xxii].
Pour illustrer son propos, il donne l’exemple du concept très européen (et très phallocratique) des droits de l’Homme (d’ailleurs appelé par certains « droits de la personne » pour cette raison), qui n’est pas compris, reçu et accepté par toutes les cultures. Il les compare au concept de umma en Islam, « la communauté » et de dharma chez les hindouistes, qui signifie « l’harmonie entre les êtres humains et tout ce qui existe ». Ce sont là trois visions de la dignité humaine fort différentes. Santos critique tour à tour ces différents concepts. Pour lui, les droits « à l’occidentale » sont bien trop simplistes et se limitent à la dichotomie des droits et devoirs, négligeant ainsi totalement de prendre en considération la nature. Pour ce qui est du dharma, il lui prête un côté bien trop fataliste et une soumission à une harmonie supérieure qui néglige les libertés individuelles et les valeurs démocratiques. En ce qui a trait au concept de umma, il avance que ce dernier exagère l’importance des devoirs par rapport aux droits. Santos juge également que l’Islam pousse à fermer les yeux sur de nombreuses inégalités.
Afin d’amener la réflexion un peu plus loin, nous pourrions aussi comparer les différentes définitions de la liberté. Très grossièrement, en Occident, la liberté implique souvent de poursuivre ses désirs et, en Orient, de s’en libérer. Bien que pointer les fautes de chaque système et parler de leur incomplétude peut sembler quelque peu prétentieux, il reste que le propos illustre très bien l’importance de la traduction et la lumière que celle-ci peut jeter sur ces visions du monde en contexte de convergence. Nous n’irons pas jusqu’à dire que les cultures sont incomplètes et que cela est la raison d’être du dialogue interculturel. Cependant, nous ne voulons pas non plus sombrer dans un relativisme absolu et enfin, un solipsisme qui rendrait toute communication impossible. Le dialogue interculturel est essentiel, mais de parler de « complétude culturelle impossible » et d’« incomplétude » des cultures pourrait être encore bien trop près de l’universalisme chimérique de l’Occident. La traduction permet un dialogue entre ces visions du monde et ce, par-delà le transfert linguistique entre le français, l’anglais, l’arabe, l’hindi, l’espagnol, etc. Il est également important de rappeler que cette analyse est impossible à moins de se débarrasser du sentiment de supériorité de l’Occident dû, avec bien d’autres facteurs, au caractère soi-disant sécularisé de sa société.
Conclusion
Nous croyons que Deleuze et Guattari ont vu juste dans leur ouvrage Capitalisme et schizophrénie[xxiii], faisant écho à Antonin Artaud, dans Van Gogh, le suicidé de la société[xxiv]. Ces auteurs parlaient de notre société en disant qu’elle ne sort pas de sa maladie parce qu’elle n’a pas intérêt à le faire. Cette maladie serait en quelque sorte l’idéal libéral de notre société où chacune et chacun serait une « machine dévorante » sans cesse à la poursuite de ses désirs et qui ne se rendrait pas compte que, dans ce délire de surconsommation, elle court à sa perte. Même si les pensées religieuses sont souvent blâmées comme étant des perversions qui poussent les gens à agir aveuglément contre eux-mêmes, il reste que ce n’est certainement pas le phénomène religieux qui encourage cet « individualisme néolibéral »[xxv]. Il est donc nécessaire de transcender les visions du monde et les croyances occidentales et orientales du monde et, sans imposer de « faux universalismes », définir les enjeux communs et les traduire vers tous les horizons pour ne pas se pointer du doigt les uns les autres dans l’obscurité et ainsi attiser la flamme du discours néoconservateur et néolibéral.
Enfin, les propos synthétisés plus haut s’appliquent non seulement à l’aspect plutôt théorique du Forum social mais également à son organisation pratique. Ce travail de réflexion n’aurait toutefois pas été possible sans un article théorique, comme celui de Santos, qui effectue un élargissement nécessaire du concept de traduction. Comme la professeure Maria Tymoczko en fait état dans ses ouvrages, il y a une corrélation entre cet élargissement de la définition de la traduction et l’émancipation des traducteurs et des traductrices. On pourrait aller plus loin et parler de démocratisation de la traduction, qui n’appartiendrait plus à une classe professionnelle (en risque d’être prolétarisée) servile aux entreprises privées, au capital et aux institutions de l’État. La traductrice ou le traducteur deviendrait alors une actrice ou un acteur de changement politique. Par le fait même, un plus grand nombre de personnes de tous les horizons pourraient participer au processus de traduction. On pourrait alors parler d’un passage d’une économie politique de la traduction vers une économie sociale de traduction autogérée et autonome, politiquement et économiquement.
CRÉDIT PHOTO : Revenu de base
[i] Assemblée ouverte du Forum social mondial. (2015). Charte constitutive du Forum Social Mondial à Montréal en 2016. Montréal. Récupéré sur https://fsm2016.org/wp-content/uploads/2015/11/Charte-du-FSM-2016.pdf
[ii] France-Presse, A. (2016, août 5). Le Canada refuse des visas à plus de 200 participants au Forum social mondial. Récupéré sur LaPresse : http://www.lapresse.ca/actualites/201608/05/01-5007752-le-canada-refuse-…
[iii]Gruda, A. (2013, mai 7). Le bras de fer tunisien : entre laïcité et intégrisme. Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/international/dossiers/la-montee-des-salafistes/2…
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[iv] Rist, G. (2007). Le développement : Histoire d’une croyance occidentale. Paris : Presses de sciences Po (P.F.N.S.P.).
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[vii] Linschoten, A. S. (2014). An enemy we created: The Myth of The Taliban-Al-Qaeda Merger in Afghanistan. Oxford University Press.
Cooley, J. (2002). Unholy Wars: Afghanistan, America and International Terrorism. Pluto Press: New York.
[viii] Croteau, M. (2016, octobre 28). Le Front national du Québec prend forme. Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201610/…
[ix] Rémillard, D. (2015, décembre 28). La Meute, un groupe contre « l’invasion de l’islam ». Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/societe/201512/28/01-4935114…
[x] Baher, Z. (2015). The Experiment of West Kurdistan: Feminism, Anti-Sectarianism, and Collectivism in the Syrian Revolution. Chico, California: AK Press.
[xi] Bookchin, M. (1971). Post-Scarcity Anarchism. Montreal and Buffalo: Black Rose Books .
Bookchin, M. (1982). The Ecology of Freedom: The Emergence and Dissolution of Hierarch. Palo Alto : Cheshire Books .
Bookchin, M. (1987). The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship. San Francisco: Sierra Club.
Bookchin, M. (1995). From Urbanization to Cities : Towards a New Politics of Citizenship. London: Cassall.
Bookchin, M. (1995). Social Anarchism or Lifestyle Anarchism: An Unbridgeable Chasm. Edinburgh and San Francisco: AK Press .
[xii] Ibid no 6
[xiii] Tymoczko, M. (2007). Enlarging Translation, Empowering Translators. Manchester, UK : St. Jerome Publishing.
Tymoczko, M. (2010). Translation, Resistence, Activism. Amherst and Boston: University of Massachusets Press.
Tymoczko, M., & Gentzler, E. (2002). Translation and power. Amherst and Boston: University of Massachusetts Press.
[xiv] Ibid no 6
[xv] Berman, A. (1984). L’épreuve de l’étranger. Paris : Gallimard.
[xvi] Brisset, A. (1990). Sociocritique de la traduction : Théâtre et altérité au Québec (1968-1988). Longueil : Le Préambule.
[xvii] Doiron, J.-M. (2016, janvier 25). Bureau de la traduction : la SANB sonne l’alarme. Récupéré sur Acadie Nouvelle: http://www.acadienouvelle.com/actualites/2016/01/25/bureau-de-la-traduct…
Gaboury, P. (2016, janvier 19). Heures sombres pour le Bureau de la traduction. Récupéré sur La Presse: http://www.lapresse.ca/le-droit/politique/fonction-publique/201601/19/01…
Lanthier, C. (2016, juin 16). Le Bureau de la traduction doit récupérer son expertise, dit un comité parlementaire. Récupéré sur Radio Canada: http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/787749/bureau-traduction-rapport-com…
Lantier, C. (2016, octobre 27). Un sondage mené par le gouvernement fédéral préoccupe les traducteurs. Récupéré sur http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/811236/bureau-traduction-contrats-ex…
Vachet, B. (2016, octobre 17). Bureau de la traduction: la réponse du gouvernement jugée décevante. Récupéré sur #ONFR TFO: http://www5.tfo.org/onfr/bureau-de-la-traduction-la-reponse-du-gouvernem…
[xviii] Gaboury, P. (2016, mai 10). Remplacer l’actuel Bureau de la traduction. Récupéré sur http://www.lapresse.ca/le-droit/politique/fonction-publique/201605/10/01…
[xix] Rist, G. (2007). Le développement : Histoire d’une croyance occidentale. Paris : Presses de sciences Po (P.F.N.S.P.).
Latouche, S. (novembre 2003). Pour une société de décroissance. Le Monde Diplomatique, 18-19. Récupéré sur https://www.monde-diplomatique.fr/2003/11/LATOUCHE/10651
[xx] Ibid no 6
[xxi] Ibid no 6
[xxii] Ibid no 6
[xxiii] Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris : Éditions de minuit.
[xxiv] Artaud, A. (1990). Van Gogh, le suicidé de la société. Paris : Gallimard.
[xxv] Charbonneau, J. (1998). Lien social et communauté locale : quelques questions préalables. Lien social et Politiques, 115-126.
par Alexandre Dubé-Belzile | Jan 12, 2017 | International, Opinions
En juin dernier, la Colombie a été le théâtre d’un important soulèvement de camionneurs et camionneuses qui, étouffés-es par des structures économiques au service des intérêts étrangers, voulaient à tout prix être entendus-es. Nous ne sommes pas sans avoir notre part de responsabilité : le Canada a signé un traité de libre-échange avec la Colombie en 2008. Jusqu’en octobre dernier, les FARC négociaient avec le président colombien Juan Manuel Santos un premier accord de paix. Cet accord, qui a donné lieu à un référendum, a été rejeté par un peu plus de 50 % des répondants-es le 2 octobre 2016. Peu étonnant, si l’on considère que les mouvements sociaux et le peuple colombien n’avaient pas participé aux négociations à La Havane. Un nouveau texte vient d’être rédigé dans les mêmes circonstances et attend l’approbation du peuple colombien, qui se trouve dans une période de grande confusion par rapport à son avenir. Pendant ce temps, les assassinats commis par la police, l’armée et la police nationale se poursuivent. Pendant ce temps, Le président Santos, pour sa part, a cette année reçu le prix Nobel de la paix, dont les lauréats-es sont déterminés par le Comité Nobel norvégien.
Afin de comprendre l’importance de la grève des camionneurs et camionneuses, il faut la replacer dans le contexte des inégalités qui rongent la société colombienne. Ce pays est depuis des décennies une enclave du néolibéralisme et de l’influence nord-américaine, au sein de ce que l’intellectuel pakistanais Tariq Ali a appelé « l’axe de l’espoir »[i]. Ces camionneurs-euses n’en pouvaient plus, étouffés-es par une économie soumise aux diktats du secteur privé international. Les politiques néolibérales de l’État colombien ont engendré ces inégalités qui auront été le ferment des mouvements sociaux. Ceux-ci militent encore à ce jour et ont réussi à ouvrir un espace de contestation au sein de la société et ce, après des décennies de répression brutale financée par les États-Unis au nom de l’anticommunisme, de la lutte contre le narcotrafic et de la guerre contre le narcoterrorisme, après nombre d’assassinats et de violations des droits de la personne de la part des insurgés-es comme de l’État[ii] et après le génocide politique de l’Union patriotique dans les années 1980[iii]. L’Union patriotique, parti affilié aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui a voulu entrer sur la scène politique colombienne par la voix des urnes, avait vu ses membres assassinés-es les uns-es après les autres. Ces meurtres avaient poussé l’idéologue des FARC de l’époque, Jacobo Arenas, à dire que la voie des armes était la seule solution, affirmation avec laquelle les mouvements sociaux qui ont émergé plus récemment sont en désaccord[iv]. Dans tous les cas, ces camionneurs et camionneuses insurgés-es ne se prétendaient ni de gauche, ni de droite et ne se réclamaient d’aucune tendance politique. Ils et elles ne portaient que le drapeau du ras-le-bol. Au mois de juin dernier, pas moins de 260 000 camionneurs et camionneuses ont fait la grève. Le gouvernement Santos, occupé à négocier avec les FARC, affirmait que cette grève n’était qu’un caprice de leur part, alors que ce groupe, au bout du rouleau, cherchait à faire valoir ses revendications concernant le prix du fret, du péage et du pétrole. Cette crise n’est en fait que l’épicentre du véritable problème colombien. Les railleries du nouveau récipiendaire du Nobel de la paix montrent bien à quel point les négociations n’avaient nullement pour but de régler les problèmes sociaux de la Colombie. Plutôt, l’accord avait été rédigé en fonction des intérêts des mêmes entreprises qui contraignent les camionneurs et camionneuses à travailler pour un salaire de misère. Les négociations ont mené à la rédaction d’un premier accord, qui a été rejeté, et d’un deuxième, qui attend encore l’approbation des Colombiens-nes.
La Colombie est le pays dont les postes de péage sont les plus onéreux d’Amérique latine. Qui plus est, la loi en permet un tous les quarante kilomètres. Pour ce qui est du prix du fret, c’est-à-dire du prix que l’expéditeur de marchandises doit payer au transporteur, une loi est censée le réguler, mais elle n’est pas mise en application. Ce sont donc les expéditeurs, en occurrence les entreprises, qui imposent les prix les plus bas avec l’accord tacite du gouvernement. Aussi, malgré la baisse du prix du carburant sur le marché international, le prix à la pompe change peu et les camionneurs et camionneuses sont pris-es à la gorge. Il n’est donc pas étonnant que ce gouvernement, qui semble peu responsable, n’accepte de négocier qu’avec les FARC, excluant les citoyens-nes, et qu’il négocie un accord qui ne peut heurter les intérêts du secteur privé et qui exclut les mouvements sociaux[v]. Cela est vrai pour la première comme pour la deuxième version de l’accord, dans laquelle les FARC semblent faire encore plus de concessions que dans le premier texte.
Un premier texte tombe à l’eau, un deuxième doit le remplacer
Il serait surprenant qu’émerge une gauche dans la politique parlementaire colombienne alors que les gauches de l’« axe de l’espoir » battent de l’aile. Il y a deux univers politiques en Colombie : celui dans lequel les FARC et le président Santos se sont livrés à des négociations pendant des années et celui du peuple colombien, dont la réalité, bien que récemment agitée de quelques espoirs, reste essentiellement inchangée. Certains-es affirment que ce sont les FARC, organisation croulante, qui quémandent la légitimité qu’ils brûlent d’avoir, quitte à délaisser toute motivation idéologique et tout désir de vraiment changer la société colombienne. D’autres affirment que c’est le gouvernement qui se sent contraint de négocier avec la plus importante guérilla pour protéger sa légitimité face aux pressions d’organisations actives mondialement comme Amnistie internationale[vi]. Il est curieux que les paramilitaires, responsables d’innombrables atrocités, n’aient pas eu à prendre part à des négociations, puisqu’ils sont le bras droit du gouvernement qui les a légalisés il y a plus de 20 ans, en 1994. Ils ont en quelque sorte exécuté les sales besognes que l’armée ne pouvait faire elle-même. Le recours à de telles milices n’est pas nouveau en Colombie et existait déjà dans les années 50, lors de la Violencia. Ce sombre épisode de l’histoire colombienne avait été déclenché par l’assassinat du leader populiste Jorge Eliécer Gaitán et par le Bogotazo, soulèvement violent qui avait eu lieu en réaction à l’assassinat et qui a pratiquement laissé la capitale en ruine[vii]. Cette période, qui s’est étendue sur une décennie, a été marquée par de sanglants affrontements entre différentes guérillas et milices appartenant aux camps conservateur et libéral. Il est estimé que plus de 200 000 Colombiens-nes y ont perdu la vie. Des groupes armés de droite ont de nouveau émergé, sous le nom de milices d’autodéfense, afin de soi-disant protéger les paysans-nes des guérillas. En réalité, ces milices imposaient un régime de terreur et étaient grandement impliquées dans le trafic de drogues[viii].
Pour beaucoup, cet accord signifie que les FARC abandonnent la lutte pour s’incliner devant le gouvernement qui a fait couler tant de sang, légitimant ainsi l’impérialisme étatsunien et européen qui tire les ficelles du processus de paix. D’ailleurs, l’Armée de libération nationale (Ejercito de liberación nacional ou ELN), deuxième guérilla en importance du pays, exclue des négociations, a adressé de virulentes critiques au processus de paix. L’ELN voudrait que les responsables de la guerre sale et du terrorisme d’État soient traduits en justice, chose que les FARC ne cherchent pas à obtenir. Il aurait été surprenant que les FARC puissent se faire offrir cette concession de toute façon, surtout si nous adoptons la thèse selon laquelle le gouvernement a accepté de négocier pour consolider sa légitimité avant tout.
Les résultats du référendum n’ont pas été surprenants étant donné que beaucoup de Colombiennes et de Colombiens s’identifiant à la droite comme à la gauche ont refusé le premier accord négocié entre les FARC et le gouvernement de Santos. Les uns-es ont voté « Non » parce que le gouvernement aurait cédé devant les FARC, aurait accepté de les amnistier et les aurait laissés prendre part au vieux jeu politique comme si 50 ans de guerre n’avaient jamais eu lieu. Les autres considéraient que c’étaient les FARC qui négociaient leur propre salut et leur propre légitimité, sans se soucier des principes qu’ils ont autrefois défendus. Dans les deux cas, le peuple colombien était exclu du jeu. Toutefois, il semble que bon nombre d’ONG, dont le rôle n’a jamais été totalement impartial, prennent le parti de l’accord pour une paix qui avantage les entreprises et l’extrême droite. Il s’agit en quelque sorte d’une garantie d’impunité pour les militaires, les paramilitaires et les entreprises.
Selon l’ELN, des pressions auraient dû être exercées dès le début pour donner lieu à une assemblée constituante qui permettrait une réelle participation de tous les secteurs de la société. Malheureusement, il n’y a pas eu de telle demande, ni du peuple ni des ONG, ce qui ne donne pas de véritable alternative à l’accord qui est tombé à l’eau. D’ailleurs, ce dernier semble avoir été rédigé pour ne pas ébranler le pouvoir en place et le deuxième texte ne semble se distinguer du précédent que par des concessions supplémentaires de la part des FARC, et aucunes du gouvernement colombien[ix].
Les négociations de paix
Il y a environ deux ans, le sociologue James Petras avait mis de l’avant quatre hypothèses sur la stratégie mise en œuvre par le gouvernement Santos dans les négociations.
Selon la première hypothèse, le gouvernement Santos est divisé et compte des gens qui sont pour la paix et d’autres contre. Toutefois, toujours selon Petras, cette hypothèse manque de fondement, car le gouvernement ne manifeste aucun symptôme de division interne et les militaires qui font un usage excessif de la violence dans certaines zones de conflit ne sont pas réprimandés-es par les autorités centrales.
Selon la deuxième hypothèse, le gouvernement faisait sciemment usage de la violence contre les mouvements sociaux pendant que se déroulaient les négociations afin de se donner plus de poids contre les FARC et faire le moins de concessions possible. Comme il y a deux mondes, celui des négociations à La Havane et celui dans lequel les Colombiens et les Colombiennes continuent de subir de l’injustice, l’État poursuit la guerre même en négociant. Les résultats du référendum semblent aller dans le sens de cette hypothèse également, car il est très possible que le gouvernement n’ait jamais vraiment voulu laisser les FARC s’intégrer dans l’appareil politique officiel. Le deuxième texte de l’accord limite davantage les libertés des anciens guérilleros ainsi que la possibilité de leur intégration dans le système politique colombien. Aussi, contrairement au premier texte, qui devait être entièrement ajouté à la Constitution et assurer une certaine immunité aux FARC, le deuxième texte prévoit que seules les dispositions relatives aux droits de la personne seront intégrées à la Constitution, sans doute pour satisfaire la communauté internationale et non pour stopper les assassinats[x].
Selon la troisième hypothèse, le gouvernement Santos aurait donné son accord tacite aux escouades de la mort. L’armée maintiendrait ses relations avec les paramilitaires, les propriétaires et les trafiquants. Santos souhaiterait ainsi obtenir un accord purement théorique pour avoir accès aux ressources naturelles des territoires contrôlés par les FARC et poursuivre la répression pour ne faire aucune concession au peuple colombien. Cela signifierait que la victoire du « Non » au référendum constituerait un échec auquel la présentation d’un deuxième texte voudrait pallier.
Selon la quatrième hypothèse, la montée en force des mouvements sociaux qui mettent de l’avant bon nombre de revendications concernant le développement rural, la repossession des terres par les populations déplacées, les questions des droits de la personne et, parallèlement, la hausse du nombre de ces violations démontrent bien qu’un accord avec les FARC ne réglerait rien et ne pourrait engendrer la paix. Pour cela, il faudrait régler les problèmes sociaux qui sont à la source du conflit. Toutefois, il serait probable que l’État en appelle à ses méthodes de répression habituelles et tente par tous les moyens d’affaiblir les mouvements sociaux et de miner leur influence.
Selon Petras, cette dernière hypothèse est la plus plausible. Le gouvernement veut bel et bien signer un accord de paix et effectuer des changements superficiels. Cependant, il veut à tout prix éviter l’émergence de mouvements de paysans qui réclameraient leurs terres contre les grandes entreprises minières. Il n’est probablement pas prêt non plus à démobiliser les paramilitaires qui protègent les intérêts de ces entreprises et les propriétaires des terres.
Pendant ce temps, les assassinats continuent et Santos n’a jamais réglé les problèmes discutés lors des négociations : l’impunité des militaires, les actions des escadrons de la mort, les menaces de mort contre les défenseurs et défenderesses des droits de la personne, l’augmentation du nombre de prisonniers et prisonnières politiques et les milliers de meurtres encore inexpliqués[xi].
Rafael Pardo, politicien qui avait œuvré pour la légalisation des paramilitaires, avait annoncé que la fin du conflit ouvrirait de nouvelles régions qui pourraient être exploitées par les entreprises. Ces compagnies minières, pétrolières et agricoles ont déjà la mainmise sur une bonne partie du territoire colombien et les FARC constituent le dernier obstacle à l’accès à certaines zones, qui ne sont donc pas encore jugées « sécuritaires » pour les investissements et l’exploitation. La loi Zidres, votée pendant le déroulement des négociations, témoigne de cette tendance du gouvernement colombien à céder l’accaparement des terres à des entreprises au détriment des droits des paysans-nes et des autochtones. Cette loi se veut un incitatif à un partenariat d’affaires au sein duquel les paysans-nes peuvent céder leurs terres aux entreprises pour une durée déterminée. Ils et elles y deviennent des employés-es soumis-es aux diktats de l’entreprise qui fournit semences et machines[xii]. Selon le sénateur Alberto Castilla, de nombreux membres du congrès ont vu leurs campagnes financées par les entreprises qui bénéficieront de la loi Zidres. Ainsi, elles ont pu s’assurer que les politiques du gouvernement colombien favorisent leurs intérêts dans l’exploitation des ressources naturelles.[xiii]
Le traité de libre-échange entre le Canada et la Colombie
Les endroits où ont lieu les massacres et les activités paramilitaires ne sont jamais très éloignés des lieux d’activité des entreprises minières. Selon le rapport de Canadian Peace Brigades « Mining in Colombia – At what cost », 80 % des violations des droits de la personne s’étant produites dans les dix dernières années ont eu lieu dans des régions de production minière ou énergétique. Le Canada a beaucoup investi en Colombie depuis les années 90, plus particulièrement dans le domaine des télécommunications, des mines et du carburant fossile. Il est donc évident que des entreprises canadiennes ont pu bénéficier de cette violence.
Selon un rapport du United Steelworker, plus grand syndicat industriel en Amérique du Nord, ces graves problèmes constitueraient les répercussions des activités d’entreprises canadiennes. De plus, comme l’accord de libre-échange protège surtout les intérêts économiques des entreprises, les paysans-nes ont peu de recours légaux. Enfin, ce traité ne facilite pas le processus de paix en Colombie mais aggrave plutôt les inégalités qui sont la cause du conflit. Toutefois, il faut garder à l’esprit que le gouvernement du Canada n’a pas les mains liées dans cette affaire, bien au contraire, et que cet accord, voté sous le gouvernement Harper, avait soulevé beaucoup d’opposition[xiv], [xv].
Conclusion
Pour beaucoup de militants-es, la participation des mouvements sociaux dans le processus de paix est cruciale pour que celui-ci arrive à des résultats concrets bénéficiant au peuple colombien. En fait, l’accord refusé par la population constituait un règlement entre élites favorisant leurs propres intérêts et ceux des entreprises étrangères. Malheureusement, le deuxième semble être de la même facture. Toutefois, comme le Canada a signé un traité de libre-échange, il serait inexact de dire que les problèmes qui touchent la Colombie ne nous concernent pas. Le Colombia Working Group est une plateforme de syndicats canadiens, d’ONG et de mouvements sociaux qui s’occupe de la question des droits de la personne en Colombie et tente de mettre fin à l’impunité[xvi]. D’autres initiatives ont vu le jour au Canada pour permettre une participation populaire aux efforts de lutte contre l’injustice. Le Projet Accompagnement Solidarité Colombie, qui travaille en collaboration avec des organisations en Colombie comme le Congreso de los Pueblos, Redher et le Comité de solidarité avec les prisonniers et les prisonnières politiques, œuvre également dans ce sens[xvii]. Enfin, non seulement nous n’avons pas à n’être que spectateurs et spectatrices des événements qui constitueront l’histoire colombienne, mais il nous est aussi possible de nous solidariser avec tous les peuples, si ce n’est qu’en prenant conscience des rouages des injustices dans lesquelles nous avons une part de responsabilité.
[i] Ali, T. (2006). Pirates of the Caribbean: Axis of Hope. Verso.
[ii] Centro Nacional de Memoria Historica. (2013). ¡basta ya! Colombia: Memorias de guerra y dignidad. Bogotá: Imprimerie nationale.
[iii] Gomez-Suarez, A. (2015). Genocide, Geopolitics and Transnational Networks: Con-textualising the destruction of the Union Patriotica in Colombia. New York: Routledge.
[iv] Pearce, J. (1990). Inside the Labyrinth. London: Latin American Bureau.
[v] Editor bogota. (26 juin 2016). El ABC del paro camionero. Récupéré sur Colombia Informe : http://www.colombiainforma.info/el-abc-del-paro-camionero/
[vi] Amnistie internationale. (26 septembre 2016). Colombie. L’accord de paix historique doit garantir la justice et la fin des atteintes aux droits humains. Récupéré sur Amnesty international : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2016/09/colombia-historic-peace-d…
[vii] Bushnell, D. (1993). The Making of Modern Colombia : A Nation in Spite of Itself. Berkeley: University of California.
[viii] Simons, G. (2004). Colombia : A brutal history. London: Saqi.
[ix] Loingsigh, G. Ó. (30 août 2016). Las Farc, la Paz y sus Aliados. Récupéré sur Pueblos caminando: https://puebloscaminando.wordpress.com/2016/08/30/las-farc-la-paz-y-sus-…
[x] S.A. (12 novembre 2016). Los 10 cambios fundamentales que trae el nuevo acuerdo. Récupéré sur La Semana: http://www.semana.com/nacion/articulo/cambios-fundamentales-del-acuerdo-…
[xi] Petras, J. (6 novembre 2014). Peace Talks in Havana and Murder in Colombia: The Santos Regime’s Dual Strategy. Récupéré sur Global Research : http://www.globalresearch.ca/peace-talks-in-havana-and-murder-in-colombi…
[xii] Trujillo, D. (2016, juillet 2). Le modèle néoliberal en colombie: spoliation et accaparement des terres . Récupéré sur Investigaction: http://www.investigaction.net/le-modele-neoliberal-en-colombie-spoliatio…
[xiii] Colombia Informe. (15 décembre 2015). Senador Alberto Castilla: “El debate por la ley Zidres va en contravía del proceso de paz”. Récupéré sur Colombia Informe : http://www.colombiainforma.info/senador-alberto-castilla-el-debate-por-l…
[xiv] Bériault, J. (1 décembre 2008). POLEMIQUE AUTOUR DE L’ACCORD DE LIBRE-ECHANGE CANADA-COLOMBIE. Récupéré sur Radio-Canada international : http://www.rcinet.ca/francais/archives/chronique/tam-tam–le-bloc-notes-…
[xv] United Steelworkers. (2016). Five Years of Human Rights impacts : The Canada-Colombia Free Trade Agreement and the Future of Peace and Prosperity in Colombia. Toronto: USW. Récupéré sur http://www.usw.ca/news/publications/policy-research-and-submissions/stor…
[xvi] Colombia Working Group. (2015). Joint Colombia Working Group. Récupéré sur Canadian Coalition to End Global Poverty: http://www.ccic.ca/working_groups/apg_colombia_e.php
[xvii] Programme Accompagnement Solidarité Colombie. (30 mars 2009). Stoppons l’accord de libre-échange entre le Canada et la Colombie. Récupéré sur Programme Accompagnement Solidarité Colombie : http://www.pasc.ca/es/node/2767