Trump VS Obamacare
Par Pauline Stive

Par Pauline Stive

Par Raphael Robitaille
Le climat de tension entre la Russie et les États-Unis a frôlé plusieurs fois l’explosion ces dernières années, et ce, plus de 20 ans après la fin de la guerre froide. Nombre d’enjeux attisent l’antagonisme entre Washington et Moscou tels que le conflit ukrainien et la crise syrienne, pour ne mentionner que les plus récents. Les points de discorde entre les deux puissances se multiplient et se cristallisent, rappelant à certain·e·s observateurs et observatrices les moments les plus chauds de la guerre froide. L’administration Trump a exprimé sa volonté de rapprochement entre les deux pays lors de la campagne électorale. Or, la situation semble encore bien loin d’un rétablissement durable des relations.
L’éphémère rapprochement entre George W. Bush et Vladimir Poutine qui a fait suite aux événements du 11 septembre 2001 n’aura été qu’un court moment ensoleillé dans les orageuses relations russo-américaines. La présence états-unienne en Asie centrale, pourtant consentie par le Kremlin, et l’intervention en Irak ont tôt fait de raviver plusieurs points de tension entre Washington et Moscou[i]. Il faut également dire que les vagues d’expansion de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) encore plus près des frontières russes[ii] et le projet de bouclier antimissile en Europe de l’Est préoccupent le Kremlin[iii], sans oublier les « révolutions de couleur » dans l’ancienne sphère soviétique[iv]. Du côté américain, on reproche à la Russie l’instrumentalisation politique des exportations d’énergie, sa dérive autoritaire et la vente d’armement à des régimes dictatoriaux. Cette conjoncture contribue à l’effritement des canaux de communication bilatéraux et la relation en devient plus tendue, chacun campant ses positions plus durement[v].
À l’occasion des Jeux olympiques de Pékin en 2008, l’impensable se produit. Entre une présence états-unienne de plus en plus forte dans l’espace postsoviétique et une Russie qui peine à conserver sa sphère d’influence au profit de l’Occident, la Géorgie de la « révolution des roses », qui a porté au pouvoir le pro-occidental Mikheil Saakashvili, se fait courtiser par les États-Unis en vue d’une éventuelle adhésion à l’OTAN. Moscou entend bien réagir à cet affront vis-à-vis ses intérêts. Le 7 août, à la suite d’une opération de la Géorgie visant à reprendre le contrôle des régions sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, toutes deux soutenues par Moscou, les Forces fédérales russes traversent la frontière géorgienne. La « guerre de cinq jours » prend fin le 12 août avec l’armée russe aux portes de Tbilissi, la capitale géorgienne. Résultat du climat géopolitique hautement tendu régnant dans l’espace postsoviétique, au Caucase en particulier, la guerre russo-géorgienne a profondément ébranlé les fondements de la sécurité européenne. La hausse vertigineuse des tensions qu’elle a provoquée a amené l’Occident très près d’une guerre avec la Russie[vi].
Après l’escalade de la guerre de cinq jours, les relations entre les deux puissances se stabilisent. L’arrivée au pouvoir de nouveaux présidents des deux côtés, Barack Obama aux États-Unis et Dimitri Medvedev en Russie, donne lieu à ce que l’on appelle couramment le reset. En effet, Américain·e·s et Russes entendent repartir sur de nouvelles bases de collaboration et tentent de balayer les antagonismes passés[vii]. Quelques avancées notables se produisent telles que les négociations sur les missiles balistiques (nouveau traité START), une coopération économique accrue et un climat entre les deux nations somme toute plus cordial, mais la politique du reset reste fragile[viii].
Tout se gâte réellement autour de la crise ukrainienne qui éclate en novembre 2013. Le refus du président Viktor Ianoukovitch de signer un accord économique avec l’Union européenne au profit d’un accord avec la Russie déclenche la « révolution de Maïdan » qui renverse le gouvernement ukrainien dans ce que Moscou qualifie de « coup d’État » contre un gouvernement élu démocratiquement[ix]. S’en suit une rébellion armée dans la région du Donbass – à majorité russophone – face au nouveau gouvernement pro-occidental à Kiev qui jouit du soutien américain dans la répression des rebelles. L’Occident, qui appuie le nouveau président issu des élections de l’après-Maïdan Petro Poroshenko, accuse la Russie d’être à l’origine des milices rebelles du Donbass, et d’avoir violé l’intégrité territoriale de l’Ukraine en annexant la Crimée. La légitimité du référendum menant au rattachement de la péninsule à la Russie a d’ailleurs été âprement débattue et contestée dans les chancelleries occidentales. Depuis ces événements, les manœuvres militaires de part et d’autre des frontières russes nuisent à un règlement de la situation, chaque camp s’accusant mutuellement de provocations. L’OTAN a dépêché plusieurs milliers de soldats additionnels, dans les pays baltes notamment, en guise de dissuasion à une agression russe. La Russie s’adonne elle aussi à des exercices de plus en plus près de ses frontières occidentales. Les États-Unis et leurs alliés ont imposé une série de sanctions contre Moscou après l’annexion de la Crimée. Les pourparlers sur la crise ukrainienne ont ainsi subi plusieurs revers jusqu’à l’accord dit de Minsk II signé en février 2015 et qui n’a pas encore été implanté complètement. Entre autres, l’accord de Minsk prévoit le retrait des armes lourdes du front, la cessation des combats, l’échange des prisonniers et l’amnistie pour les séparatistes, autant de mesures non appliquées des deux côtés. Le gouvernement ukrainien doit également procéder à des réformes constitutionnelles sur le statut des républiques séparatistes, chose qui n’a toujours pas été faite malgré les pressions américaines[x]. La question ukrainienne reste à ce jour en suspens et on assiste à une récente recrudescence des combats au Donbass[xi].
Le conflit syrien est probablement l’événement ayant le plus entaché les relations russo-américaines depuis l’implication de la Russie. La coalition occidentale souhaite le départ de Bachar Al-Assad tout en bombardant Daesh et en soutenant différentes factions rebelles. La Russie est quant à elle intervenue afin de « sauver » le gouvernement Assad de la déconfiture et combattre les groupes terroristes (ou les opposant·e·s au régime?), dont Daesh. Moscou a une fois de plus pris par surprise l’administration Obama en intervenant en Syrie, marquant bien son retour en tant qu’acteur international de premier plan[xii]. Sans entrer en détail dans la complexité de la situation, il suffit de souligner que les objectifs des visées de la Russie et des États-Unis sont presque aux antipodes. Cette « guerre par procuration » a ainsi causé plusieurs accrochages diplomatiques, dont le paroxysme a été la suspension des relations bilatérales menaçant de déclencher une troisième guerre mondiale, comme l’a indiqué le premier ministre turc Numan Kurtumulus il y a quelques mois[xiii].
C’est donc dans ce contexte que l’administration Trump entre en scène. Beaucoup de points de friction se dressent face au rétablissement normal des relations malgré une volonté affichée du nouveau président américain de dénouer les tensions. L’Esprit libre a rencontré le co-coordonnateur de l’Observatoire de l’Eurasie du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation et spécialiste des questions sur l’espace postsoviétique Yann Breault, afin d’y voir plus clair et de déceler quelques pistes de compréhension pour l’avenir.
D’abord, pratiquement personne ne sait réellement à quoi s’attendre avec Trump en ce qui a trait aux relations avec la Russie. Comme l’affirme Yann Breault : « Mon collègue Irvin Studin disait, un peu à la blague, que Trump pourrait être récipiendaire d’un prix Nobel de la paix et la même journée déclencher une troisième guerre mondiale. » C’est dire le brouillard dans lequel se trouvent les analystes en ce moment. En Russie, grâce aux déclarations en faveur d’un rapprochement lors de la campagne électorale, « certaines personnes bien sûr ont applaudi l’élection de Trump, mais beaucoup font preuve de scepticisme quant à la durabilité de ce renouveau plutôt amical. […] C’est surtout l’imprévisibilité qui est le principal problème », ajoute le spécialiste. On peut dire, pour l’instant, que la porte est ouverte à une collaboration sur plusieurs dossiers qui sont principalement dictés par une convergence d’intérêts. La classe politique en Russie reste tout de même sceptique quant à un rapprochement durable avec les États-Unis.
Parmi les enjeux où une collaboration plus poussée serait envisageable, il y a le conflit syrien, ou plus précisément la lutte contre Daesh. Par contre, plusieurs raisons permettent de douter de la longévité d’un rétablissement des relations sur cette base, « notamment le dossier iranien, où il y a une divergence de point de vue assez importante entre l’administration Trump et les Russes », souligne Yann Breault. Il reste que les divergences d’intérêts et d’objectifs ainsi que le nombre d’acteurs et d’actrices présent·e·s sur le terrain constituent des obstacles de taille. Or, il semble que Trump et Poutine aient une vision relativement semblable, du moins réconciliable, sur la question syrienne. Malgré cela, les récents développements et la montée de ton à l’encontre de la Russie par l’administration Trump au sujet de la Syrie risquent d’empoisonner la possibilité de coopération sur ce point.
L’exploitation pétrolière représente, d’après Yann Breault, un autre enjeu sur lequel une reprise de la collaboration est envisageable. « Si l’on se fie à la nomination de Rex Tillerson au poste de secrétaire d’État, on pourrait être tenté de penser qu’il y a une volonté de renouer avec la collaboration dans le secteur pétrolier […]. Lui-même vient d’une grosse compagnie pétrolière [ExxonMobil] », lance-t-il. Des compagnies américaines, jusqu’à l’imposition de sanctions économiques contre la Russie, étaient impliquées dans des projets d’exploration et d’exploitation pétrolière en Arctique. C’est le cas notamment d’ExxonMobil qui avait essuyé plusieurs revers par le passé. « ExxonMobil avait essayé d’acheter les actions de la compagnie Yukos, une des raisons pour lesquelles l’oligarque Mikhail Khodorkovski a été emprisonné », affirme le spécialiste. La tentative de Khodorkovski de vendre une part importante des actions de Yukos à ExxonMobil sans l’approbation du Kremlin « avait été un des irritants qui avait précipité sa chute politique ». Ainsi, avec la nouvelle administration en place, il n’est pas impossible de voir à l’avenir des projets conjoints entre la Russie et les États-Unis concernant le secteur pétrolier, mais pour Yann Breault, la relation n’en est pas là pour le moment. L’option la plus plausible reste la collaboration contre l’État islamique.
Le désamorçage des tensions est loin d’être une tâche simple, car « les tensions qui opposent les États-Unis et la Russie ne sont pas seulement russo-américaines, elles impliquent aussi l’Union européenne ». Comme l’indique M. Breault, « il y a des divergences à l’intérieur des membres de l’Union européenne, donc la perspective d’un réchauffement des relations russo-américaines est bien accueillie dans certaines chancelleries, [mais] elle suscite des inquiétudes très grandes auprès d’autres, en Europe de l’Est évidemment, en Pologne principalement ». L’appréhension de certains membres de l’OTAN devant une déstabilisation de la région initiée par la Russie en vue d’affaiblir l’Alliance la pousse à renforcer ses positions en Europe. L’arrivée d’une nouvelle administration américaine a peu de chance de renverser cette tendance selon le spécialiste.
Finalement, sur le plan des sanctions économiques, il ne semble pas y avoir de probabilité d’ouverture à court terme, tout simplement parce qu’elles ne représentent pas un enjeu prioritaire ni pour le gouvernement américain, ni pour le gouvernement russe. « Les Russes ont fait preuve de résilience et ont digéré l’effet des sanctions, par contre, la capacité des entreprises russes d’aller chercher du financement pour des projets de développement est limitée », explique Yann Breault. De plus, le contexte actuel rend les gens d’affaires plutôt récalcitrants à investir en Russie. Les États-Unis, qui font l’objet des contre-sanctions russes, ne voient pas d’urgence non plus pour lever les sanctions, le commerce extérieur avec la Russie étant infime. Le spécialiste de la Russie ajoute : « Il y a une renégociation des rapports de force en cours depuis plusieurs années. Les sanctions et contre-sanctions sont des éléments qui vont être sur la table, mais il faudra voir ce que Poutine a à offrir aux Américain·e·s en contrepartie d’une levée des sanctions. Ce qui est certain, poursuit-il, c’est qu’ils [les Russes] ne lâcheront certainement pas le morceau. » L’enjeu majeur faisant obstacle à la levée des sanctions est la question de la Crimée. À ce sujet, Trump a annoncé, le 14 février dernier, qu’il s’attendait à ce que Moscou retourne la péninsule à l’Ukraine, ce que le Kremlin a immédiatement refusé[xiv]. « Il n’y a aucune ouverture possible et imaginable en Russie pour qu’on revienne sur l’annexion », indique Yann Breault. Ainsi, si l’on se fie à la situation au Donbass, « on peut même douter de la volonté des Russes d’abandonner les rebelles à leur sort et de laisser l’Ukraine rétablir par la force le contrôle sur les régions contrôlées par les rebelles ».
Bref, le chemin vers la levée des sanctions et le retour à une relation cordiale entre la Russie et les États-Unis est parsemé d’embûches, de points de discorde et chargé d’un passé lourd de conséquences. L’arrivée de la nouvelle administration aux États-Unis, bien qu’elle soit en faveur d’un rapprochement, fait face à un défi de taille qui nécessitera plusieurs compromis de part et d’autre. Il est permis de douter de la possibilité d’une reprise durable des relations russo-américaines, mais l’ouverture à la collaboration est tout de même bienvenue compte tenu du niveau de tensions actuel.
[i] Djahili, M-R. & Kellner, T. (2006). « L’Asie centrale, terrain de rivalités », Le Courrier des pays de l’Est, Vol. 5, No. 1057, p. 4.
[ii] Plusieurs vagues d’élargissement de l’OTAN ont en effet admis des États qui faisaient auparavant partie du Bloc communiste. En particulier, celle de 1999 a intégré la République tchèque, la Pologne et la Hongrie, et celle de 2004 la Lettonie, l’Estonie et la Lituanie, les deux premiers ayant une frontière commune avec la Russie. Marchand, P. (2015). « Atlas géopolitique de la Russie. Le grand retour sur la scène internationale », Paris, Autrement, p. 54-55.
[iii] Tardieu, J-P. (2010). « Le bouclier antimissile américain en Europe : Les ambiguïtés de la main tendue », Politique étrangère, No. 2, p. 443.
[iv] Le terme « révolutions de couleur » fait référence à la prise de pouvoir en Serbie, en Ukraine, en Géorgie et au Kirghizistan de gouvernements pro-occidentaux et hostiles à la Russie suite à des pressions populaires contre les dictateurs issus de la vieille garde communiste. Les mouvements sociaux à la base de ces révolutions ont en partie vu le jour grâce à la coordination d’ONG locales avec des ONG occidentales, le tout grassement financé par le Département d’État américain et la CIA. Moscou s’est sentie vulnérable et a vu les événements comme délibérément posés à l’encontre des intérêts de la Russie dans ce qu’elle percevait comme sa sphère d’influence. Pour plus de détails, voir Loizeau, M. (2005). « Comment la CIA prépare les révolutions colorées », Les Grands documentaires, 51 min, https://www.youtube.com/watch?v=1zUg9NrkcAQ, consulté le 10 février 2017.
[v] Graham, T. (2008). « Les relations États-Unis/Russie : une approche pragmatique », Politique étrangère, No. 4, p. 748.
[vi] Asmus, R. D. (2010). « A little war that shook the world: Georgia, Russia, and the future of the West », New-York, Palgrave Macmillan, p. 4.
[vii] Nation, R.C. (2012). « Reset or rerun? Sources of discord in Russian-American relations », Communist and Post-Communist Studies, Vol. 45, No. 3-4, p. 379.
[viii] Blank, S. 2010. « Beyond the reset policy : Current dilemmas of U.S.-Russia relations », Comparative Strategy, Vol. 29, No. 4, pp. 333-336.
[ix] Mandel, M-D. (2015). « Conflit en Ukraine : agression russe ou guerre civile? », Relations, No. 781, p. 32.
[x] Goncharenko, R. (2016). « Ukraine under pressure to implement terms of Minsk peace agreement », Deutsche Welle, en ligne, paru le 5 octobre 2016, http://www.dw.com/en/ukraine-under-pressure-to-implement-terms-of-minsk-…, consulté le 13 mars 2017.
[xi] Dubien, A. (2017). « La reprise des combats au Donbass, à Avdiivka, en 3 minutes », Observatoire France-Russie, en ligne, paru le 2 février 2017, http://obsfr.ru/fr/blogs-et-videos/evenement/article/vozobnovlenie-boev-…, consulté le 13 février 2017.
[xii] Stent, A. (2016). « Putin’s power play in Syria », Foreign Affairs, Vol. 95, No. 1, p. 106.
[xiii] Sims, A. (2016). « US and Russia could ‘start third world war over Syria conflict’, says Turkey », The Independent, en ligne, paru le 17 octobre 2016, http://www.independent.co.uk/news/world/europe/us-russia-third-world-war…, consulté le 17 février 2017.
[xiv] Russia Today. « Trump expects Russia to ‘return Crimea’ – White House », en ligne, paru le 14 février 2017, https://www.rt.com/usa/377346-spicer-russia-return-crimea/, consulté le 17 février 2017.
Malgré le plein déploiement d’un cirque médiatique qui arrive à sa fin, le phénomène Trump reste fâcheux pour tout individu qui cherche à faire sens des courants politiques. Sur le plan idéologique, il est très difficile de définir ce qui constitue l’essence du phénomène. Depuis le début des primaires et de la campagne présidentielle, les journalistes des divers médias dominants se démènent à essayer de saisir le projet de société que Trump défend, d’en saisir la cohérence. À certains égards, cette entreprise est vaine. Trump ne défend pas explicitement de projet sociétal ou de vision perfectionniste et globale du monde social. Avec Trump, nous n’avons accès qu’au déploiement disparate de thèmes. Conséquence alarmante, l’un des deux candidats à la présidence, en plus d’être un outsider anti-establishment, n’a aucun projet explicite et cohérent à offrir quant à ce qu’il voudrait faire de l’appareil politico-militaire de la plus forte puissance au monde. Péril en la demeure. C’est principalement en portant l’attention sur l’inconsistance incendiaire de Trump que les médias prédisent l’implosion de la campagne du candidat, implosion qui n’est jamais arrivée.
Bien sûr, les aspirations du candidat tendent à s’expliciter, depuis la rédaction de la plate-forme du Parti républicain, suite à la Convention de juillet 2016 (1). Les crédos habituels du logos néoconservateur sont affirmés avec force : baisse massive des taux d’imposition et de taxation, désyndicalisation de ce qu’il reste de fonction publique aux États-Unis, engagement d’une lutte juridique quant au statut du mariage homosexuel, possible prohibition de l’avortement. La cohérence du cadrage idéologique n’est toutefois pas évidente. Certains points majeurs des visées de Trump contreviennent drastiquement à ce que l’« exceptionnel conservatisme américain », pour reprendre le terme d’Irving Kristol, grand intellectuel néoconservateur, considère comme mode d’organisation fondamental et traditionnel du pays : la libre circulation des capitaux, ce qui suppose le libéralisme économique. Trump vilipende les accords de libre-échange en ce qu’ils désavantagent certains acteurs économiques du marché américain ainsi que les travailleurs et travailleuses qui y sont soumi-e-s. D’un autre côté, Trump ne défend pas non plus une vision conservatrice anti-libérale de type corporatiste qui revendiquerait un État social organique, imposant une société rigide et segmentée, où tout secteur de la société a un rôle bien précis à jouer – position qui concorderait avec son protectionnisme chauvin. Est ainsi exclue non seulement toute analyse qui ferait de Trump une simple radicalisation du néoconservatisme, mais aussi celle qui interpréterait son projet comme l’affirmation fascisante d’un conservatisme dur que l’on pourrait, par exemple, associer à l’alternative right, mouvance américaine d’extrême droite peu structurée, aux tendances conspirationnistes, prônant un nationalisme blanc et masculiniste, mouvance dite « alternative » face à ce que la droite étatsunienne propose traditionnellement (2). Les aspirations de Trump n’en ont ni la cohérence, ni l’allégeance (3).
Cette difficulté de coller une famille idéologique à Trump ne signifie pas non plus que l’on doive simplement réduire ce qu’il défend à de l’opportunisme politicien et à de la démagogie, sans quoi bien de ses comportements, suicidaires sur le plan stratégique, seraient incompréhensibles. Pour comprendre politiquement ce milliardaire excentrique, il faut le saisir comme l’idéologisation de la figure de l’individu rationnel. La rationalité, ou choix rationnel, doit ici être comprise comme la capacité d’un individu de penser sa propre action en vue de ses propres objectifs (4). Le discours de Trump s’affirme ainsi comme l’acte même de faire un choix rationnel, dans le cas d’une campagne présidentielle, dans le fait même de poser un acte politique victorieux. C’est le choix rationnel lui-même qui est explicitement revendiqué, comme moyen, mais aussi comme fin. Ce que sera l’État américain sous Trump sera ce que Trump jugera rationnel. L’idéologie de Trump, c’est Trump.
Si Trump apparaît pour certain-e-s comme une avenue raisonnable, c’est parce que nous vivons dans un monde où le fait même d’arriver à nos propres fins est devenu le modus operandi de la vie sociale. C’est ainsi le champ dans lequel une figure comme celle de Trump peut être accueillie qu’il faut analyser, et, par conséquent, la société qui produit ce champ. En 1964, Herbert Marcuse, éminent philosophe allemand, faisait le constat d’un monde industriel affirmant une société « unidimensionnelle », une société qui s’affiche comme dimension unique (5). Cette dimension unique s’explique comme suit : dans cette société, l’industrie pose a priori (indépendamment de toute expérience – dans le cas de l’industrie, indépendamment de toute expérience sociale particulière) une vision scientifique du monde. En d’autres mots, cela signifie que l’industrie contemporaine organise un monde dans lequel la société s’oriente autour de l’édification de pôles où l’exercice d’une science dite « neutre » est possible, et tend à exclure ce qui ne participe pas à cette édification. Pour affirmer et construire ce monde, la pensée valable se doit d’être opérationnelle, c’est-à-dire que ce qu’elle produit se doit d’être conforme à ce qui est effectif dans ce monde scientifique, ce qui inclut également ce qui est effectif sur le plan social. Conséquence majeure : nous assistons à la désintégration de ce que Marcuse nomme la pensée conceptuelle – une pensée qui va au-delà de ce qui, immédiatement, est effectif dans le monde humain, et qui est en mesure de saisir ce qui n’existe que comme potentiel. Restreinte à sa fonction opérationnelle, la pensée se trouve donc soumise à une dimension unique : à ce qui existe dans le moment. C’est au sein de cette matrice conceptuelle qu’œuvre tout individu de notre ère, du moins, en Occident.
Depuis les années 1960, le champ de ce qui est « opérationnel » socialement s’est amplement restreint. Marcuse vivait à une époque d’économie occidentale mixte, où s’équilibraient inégalement socialisme et capitalisme. Depuis la révolution néolibérale entamée à partir de la fin des années 1970 et pleinement affirmée dans les années 1980 (6), ce qui, socialement, ne correspond pas aux lois de l’échange de produits au sein d’un marché capitaliste s’affirme difficilement sur le plan intellectuel, contenu jugé non opérationnel. Le paradigme néolibéral pose une posture épistémologique sceptique face à la théorie sociale. Pour Hayek, probablement le plus grand intellectuel néolibéral, le monde social, qu’il nomme « ordre pratique », est d’une complexité insaisissable pour l’esprit humain individuel. Il y aura toujours un écart majeur entre ce qu’il est possible de rendre concret par la théorie, et ce que cet ordre est dans la réalité. Hayek considère que plus de cerveaux entrent en connexion entre eux, plus l’écart entre théorie et pratique s’amoindrit. À ce titre, Hayek affirme que le moins imparfait des systèmes d’échange de données que l’humanité ait produit est le marché, à travers lequel, par l’entremise du système de prix, les acteurs économiques, par leur pluralité, mettent en commun leurs informations imparfaites.
Conséquemment, la société, en tant qu’économie de marché, ne se pose plus comme un monde d’institutions, de faits sociaux et d’interrelations entre individus, mais comme un champ d’informations et de règles à travers lequel des agents, à titre individuel, font des choix rationnels en vue de leurs objectifs, selon des paramètres de coûts/bénéfices. La politique n’est dès lors plus affaire de projets de société, mais d’édification de règles convenables. Le ou la citoyen-ne n’est plus citoyen-ne, mais contribuable qui fait des choix rationnels. L’individu n’est plus individu, mais « entrepreneur de soi ». Le délitement social que provoque cette vision du monde finit par réaliser ce qu’elle conçoit : une société fragmentée en « agents rationnels ». Le politique ne fait que suivre cette tendance. Dans le contexte du rêve américain et de la compétition féroce qui vient avec, ce rapport à soi n’est que plus vrai.
Ce politique dépolitisé ne saurait non plus se concevoir sans l’hégémonie d’une société de consommation, condition et conséquence du marché, société qui transforme tout acte public en spectacle, le spectacle devant être ici compris comme l’écrivain et cinéaste Guy Debord l’entend : un espace qui se présente comme « détaché », espace qui est l’expression « (…) d’un rapport entre des personnes, médiatisé par des images » (7). Au sein de cet espace médiatisé, les idées et les visions du monde circulent selon les paramètres des structures permettant cette médiatisation, en l’occurrence les structures du marché. Ces représentations circulent donc en tant que marchandises, c’est-à-dire en tant que produits pouvant être échangés entre producteurs et productrices de ces contenus et offerts à un public. La figure de l’individu rationnel est à la fois une image-marchandise qui circule facilement, et à la fois une condition de circulation des idées pour tout individu qui voudrait se frayer un chemin à travers cet univers d’images. Trump est ainsi la conséquence radicale du mode de fonctionnement de la joute politique ainsi que de la manière dont la société du spectacle médiatise l’espace public.
Le sociologue Mannheim définit comme caractéristique fondamentale de l’idéologie l’attachement à une particularité sociale réelle posée comme fondement global, voir total de la société. Dans le cas de Trump, c’est le choix rationnel qui est posé comme totalité, le choix rationnel étant lui-même revendiqué comme moteur de politiques publiques. Évidemment, la grande majorité des acteurs du monde politique se revendiquent explicitement eux aussi de leur capacité à faire des choix rationnels, mais c’est toujours en vue d’une certaine vision du monde ou du bien public. Ce choix rationnel est habituellement instrumental. Chez Trump, le but est inclus dans le moyen, et vice-versa.
Savoir si ce cadre idéologique constituera un tournant historique dépend de la victoire ou non du candidat. Indépendamment de l’issue de cette élection, Trump pourrait malgré tout poser comme précédent la normalisation de ce type de figure. À cet égard, le candidat semble déjà avoir radicalisé cette tendance qu’a la société du spectacle à poser le conflit politique comme un match de boxe, où les candidat-e-s assènent et encaissent des coups et dans lequel ces derniers et ces dernières sont évalué-e-s par le public non pas en fonction de ce qu’elles et ils défendent, mais selon leurs capacités à mener le combat. Cette dynamique spectaculaire de l’affrontement n’est certes pas nouvelle quant à l’interaction entre partis politiques, mais Trump constitue un cas particulièrement extrême de la chose, d’où la radicalisation de l’affrontement-spectacle. Ainsi en est-il des derniers mois de cette campagne. Les critiques mainstream anti-Trump ne visent non plus la toxicité du projet politique du candidat, mais plutôt son statut d’agent rationnel. Sont attaqués les prouesses commerciales du personnage, son respect des règles du jeu économique (8), sa connaissance des faits, son caractère présidentiable, la pleine démesure de ses pulsions sexuelles, etc.
Dans cette perspective de domination, tant économique que politique, Trump se présente, lui, comme l’agent par excellence qui sait utiliser sa volonté. Multimilliardaire qui a su s’imposer dans cette jungle économique qu’est l’Amérique. Superstar outrancière du monde du spectacle. Homme à femmes. Taureau fonçant tête baissée dans l’arène politique. Trump se présente comme l’homme d’affaires sans attaches qui sait faire les bons choix. C’est cette capacité, en elle-même, qui constitue son projet politique. Si Trump peut sauver l’Amérique, ce n’est pas dû à un projet quelconque, mais parce qu’il connaît le monde des affaires, qu’il sait faire de l’argent et qu’il est doté d’une faculté unique à s’entendre avec d’autres agent-e-s rationnel-le-s comme lui. Dans cette visée, Trump s’attaque à l’ensemble des représentations traditionnellement érigées par l’establishment politique bloquant cette capacité de domination. Cet assaut ne s’affirme que pour mieux renforcer, par la loi et l’ordre, la coercition institutionnelle, en vidant ce qui reste de vernis démocratique à un régime présidentiel formaté par les aléas de la finance et de la militaro-industrie. L’apparence de liberté démocratique est, pour Trump, ce qu’elle est : une apparence. «The system is rigged. The system is broken [le système est corrompu, brisé] », si brisé que Trump scande à qui veut que les élections sont truquées. Trump est « réaliste ». Mieux vaut cerner l’appareil politique pour ce qu’il est – un univers de mensonge et de violence –, et l’utiliser conséquemment, mais, cette fois-ci, en vue d’objectifs davantage rationnels en ce qui a trait aux intérêts des États-Unis.
Aux vues de la victoire, tous les moyens sont bons. En campagne, l’agir rationnel le plus adéquat est d’écraser l’adversaire, par l’insulte, la diffamation, l’incitation à l’espionnage informatique (9), l’intimidation, voir même la menace. À ce titre, il s’suffit de penser au rapport ambigu que Trump entretient, à la blague, quant à une réaction civile 8 armée de ses supporters contre l’establishement démocrate (10), ou bien de sa menace, en plein débat, de mettre Clinton derrière les barreaux s’il est élu. Dans ses récents retranchements contre Clinton, Trump va jusqu’à délégitimer la mécanique électorale (11).
Pour ce qui est de la gouverne étatique à venir, l’organisation sociale que cette gouverne oriente se doit d’être en diapason avec l’acte de volonté d’un président (Trump) qui fait de l’Amérique un lieu où il fait bon vivre. Ce projet politique radical implique une union organique entre la figure rationnelle posée comme leader charismatique et tou-te-s les autres agent-e-s rationnel-le-s qui, comme Trump, savent ce qui est juste et bon pour ce grand pays que furent un jour les États-Unis et qui peuvent le redevenir. Cette unité n’est possible que par une coercition judicieuse menée avec force, par la loi et l’ordre incarnés en Trump, au mépris, si nécessaire, de la Constitution : sécurisation policière majeure des secteurs pauvres et racisés du pays, torture et crimes de guerre contre les « combattant-e-s ennemi-e-s » (terroristes), censure du contenu perturbant la sécurité nationale (sur internet, entre autres), fichage national des musulman-e-s, interdiction des migrant-e-s arabo-musulman-e-s, édification d’un mur à la frontière mexicaine pour bloquer les migrant-e-s illégales et illégaux.
Évidemment, les États-Unis sont un État de droit, constitué des fameux checks and balances empêchant que s’affirme le pouvoir démesuré du président ou de la présidente. Il y a toutefois un élément majeur du phénomène Trump qui nous empêche de penser le politique selon un découpage traditionnel. Trump n’est pas qu’un candidat. Il incarne un mouvement de masse, et une frange des masses que Trump mobilise a cette particularité d’être excédée, démunie, cynique, fanatisée par le glissement du Parti républicain vers l’extrême droite et, fait important, d’être armée, scénario fort inquiétant. Cette unité forcée implique aussi l’exclusion de celles et ceux qui ne rendent pas l’Amérique grande, bref, celles et ceux dont la rationalité individuelle ne colle pas avec celle édictée par Trump. Il va falloir faire le ménage. Ce ménage, c’est Trump qui peut le faire, en tant qu’il est Trump. It’s time to make America great again.
(1) Voir la plate-forme officielle : https://prod-static-ngoppbl.s3.amazonaws.com/media/documents/DRAFT_12_FINAL[1]-ben_1468872234.pdf. Consulté le 11 octobre 2016.
(2) Pour des précisions quant à ce qui constitue l’alternative right, voir « Trolls for Trump : Meet Mike Cernovich, the meme mastermind of the alt-right ». The New Yorker. 31 octobre 2016
(3) Si certains liens peuvent être établis entre cette extrême droite américaine et le discours de Trump, ce n’est que par la concordance de certains thèmes, et non du fait d’un lien organique entre les deux. À cet effet, voir « Pepe and The Stormtroopers ». The Economist. 17-23 septembre 2016.
(4) Il importe ici de préciser que le choix rationnel n’est pas nécessairement posé comme idéologie. Cette capacité d’ordonner instrumentalement nos propres comportements en vue de préférences individuelles peut aussi se concevoir scientifiquement comme outil d’analyse permettant de faire l’étude comportementale d’un individu œuvrant dans un champ, que ce champ soit politique, économique ou plus largement social, et ce, indépendamment de l’incursion de la rationalité individuelle sur le plan idéologique. Pour un exemple classique du paradigme de l’École des choix rationnels, voir Kenneth A. SHEPSLE, « Rationality : The Model of Choice » dans Analysing Politics, États-Unis, W. W. Northon & Company, 2010, p.14-33.
(5) Hebert MARCUSE, L’homme unidimensionnel, France, Éditions de Minuit, 1968.
(6) Pour des précisions quant à cette période historique, voir les travaux du géographe marxien David Harvey dans David HARVEY, « Brève histoire du néolibéralisme », France, Les Prairies Ordinaires, 2014; ou ceux du journaliste Serge Halimi dans Serge HALIMI, « Le grand bond en arrière », France, Fayard, 2006. L’historien Eric J. Hobsbawm est également fort éclairant : Eric J. HOBSBAWM, « Les décennies de crise » dans L’âge des extrêmes : histoire du cours XXe siècle, Bruxelles, Éditions Complexe, 1999.
(7) Guy DEBORD, « La société du spectacle », France, Paris, Gallimard, 1992, p.10.
(8) Le 1er octobre 2016, le New York Times divulguait l’information selon laquelle Trump n’aurait pas payé d’impôt durant près de vingt ans : David Barstow, Susanne Craig, Russ Buetner et Megan Twohey. 2016. «Donald Trump Tax Records Show He Could Have Avoided Taxes for Nearly Two Decades, The Times Found». The New York Times.
(9) Notamment en ce qui concerne les courriels de Clinton : « Donald Trump appelle la Russie à publier des courriels de Hillary Clinton ». Le Monde. 2016.
(10) Nicke Corsantini et Maggie Haberman. 2016. «Donald Trump Suggests ‘Second Amendment People’ Couls Act Against Hillary Clinton». The New York Times.
(11) « Présidentielle américaine j-23 : Donald Trump instille l’idée d’une élection truquée ». Le Monde. 16 octobre 2016.