Universités américaines : quand liberté et port d’armes ne font qu’un

Universités américaines : quand liberté et port d’armes ne font qu’un

En août dernier, le meurtre en direct de deux journalistes a ravivé le débat sur le droit au port d’armes aux États-Unis. Un peu avant, l’État du Texas autorisait les citoyens à détenir une arme sur l’ensemble des universités présentes sur son territoire. Après l’État de l’Idaho en 2014, le « Campus Carry Bill » (1) , nommé ainsi par les tenant(e)s de ce projet de loi, emboîte le pas à sept autres États américains. Depuis le début des années 2000, les tueries de masse continuent pourtant d’augmenter en même temps que se durcissent les positions de part et d’autre de l’échiquier (2). Le débat sur le droit au port d’armes semble donc loin d’être terminé.

Si, pour certain(e)s, le thème de la violence liée aux armes remonte aux origines lointaines de la nation américaine, c’est sans conteste dans la deuxième moitié du 20e siècle que le débat commence à se crisper. On assiste à une recrudescence des meurtres par arme à feu depuis la fin des années 1960, tandis que parallèlement, on enregistre une augmentation des armes présentes en sol américain. Une étude récente fait état de 300 000 000 armes actuellement en circulation sur l’ensemble du territoire (3), ce qui donne de l’eau au moulin à ceux et celles qui tiennent la culture des armes pour responsable des meurtres qui sévissent aux quatre coins du pays. Pour ceux et celles qui défendent âprement l’accès aux armes, c’est la possibilité de diminuer le potentiel dévastateur d’une tuerie qui leur sert d’argument phare. C’est par les armes que l’on neutralise le plus efficacement la menace en prévenant rapidement une effusion de sang. C’est ce que résume cette déclaration de l’acteur James Earl Jones, connu pour avoir prêté sa voix au personnage de Darth Vader dans la célèbre trilogie de Star Wars : «  Le monde est rempli de violence. Puisque les criminels sont armés, ceux qui respectent la loi devraient l’être aussi. Autrement les criminels vont gagner et les gens décents vont perdre ». L’argument de la défense préventive servirait ainsi les intérêts du plus grand nombre en empêchant que la tuerie ne se transforme en boucherie.

Certes, l’autorisation du droit au port d’armes sur les campus de huit États américains s’inscrit dans un contexte où il est de plus en plus facile de se procurer une arme. Très souvent vendues à des citoyens dont on ne vérifie pas toujours les antécédents criminels (4), 40% des armes en circulation sur le sol américain proviennent de transactions entre particuliers ou sont vendues lors d’événements sportifs (5). C’est donc dire qu’il est parfois difficile de déterminer qui est légitimement en droit de posséder une arme et quelles sont les véritables intentions des acquéreur(e)s. Il n’empêche que pour beaucoup, le port d’armes est un trait de culture absolument essentiel au mode de vie des citoyen(e)s américain(e)s. Il est l’expression en acte d’une liberté faisant partie intégrante du patrimoine historique du pays (6). C’est ce que soulignait à qui voulait l’entendre le président du National Rifle Association (NRA), Charlton Eston, dans un discours devenu célèbre : « La culture des armes est combattue sans arme, sans effusion de sang et sans tank, mais la liberté est perdue exactement de la même manière. Si nous perdons cette culture des armes, vous et votre pays serez moins libres » (7). Loin d’être isolée ou excessive, cette déclaration est représentative d’une certaine mentalité répandue chez des Américain(e)s provenant d’horizons sociaux et culturels divers. Par exemple, la culture des armes fait partie des us et coutumes de plusieurs familles américaines qui participent régulièrement à des concours de tir auxquels sont initiés les enfants dès leur plus jeune âge (8). Il est aussi d’usage dans certains États américains d’organiser des patrouilles composées de civils en armes veillant à la sécurité du voisinage. En 2013, le shérif du comté de Maricopa en Arizona autorisait « la protection des écoles de son comté par une milice armée de « citoyens » » (9).

Actuellement, la législation sur le droit au port d’armes est laissée à la discrétion de chaque État américain. Il existe différents types de lois qui recouvrent quatre grands cas de figures. Dans certains États comme la Floride et la Géorgie, il est autorisé d’être détenteur-trice d’une arme sous certaines conditions prévues par la loi. Par exemple, l’âge minimum d’acquisition est de 21 ans et il est obligatoire pour le nouveau détenteur de suivre un cours de maniement des armes. On dira de ces États qu’ils sont « Shall Issue », c’est-à-dire qu’ils exigent que ceux et celles souhaitant faire l’acquisition d’une arme répondent aux critères émis par la loi et se conforment à certaines obligations légales.

À l’autre extrême, il y a les États sans restriction qui autorisent le port d’une arme dissimulée sans devoir être détenteur(e) d’un permis. Seuls l’Alaska, l’Arizona et le Vermont font partie de cette catégorie peu restrictive. Il existe un niveau intermédiaire, le « May Issue », qui regroupe les États où les permis pour détenir une arme sont délivrés par les autorités locales et à leur totale discrétion. Les shérifs de différents comtés décident qui est en droit de détenir légalement une arme en délivrant des permis à certain(e)s requérant(e)s. À l’inverse du « Shall Issue », le « May Issue » est plus discrétionnaire et dépend de décisions parfois partisanes qui tranchent avec les conditions légales d’obtention observées ailleurs au pays. Enfin, une dernière catégorie se rapproche davantage de ce qui existe au Canada, où la loi restreint au maximum le port d’armes. Ce sont les États « No Issue » qui délivrent peu de permis et ne reconnaissent pas ceux détenus par des individus venant d’autres États. Les États de New York et de la Californie comptent parmi cette catégorie.

Si le droit au port d’armes dépend des lois propres à chaque État, il est en revanche clair que la culture des armes imprègne l’imaginaire étasunien. Malgré la fascination qu’exerce sur le peuple américain la culture des armes, il est difficile d’expliquer la ténacité avec laquelle elle se maintient dans le temps. Loin d’être une question facile à trancher, comme le laisse présager notre point de vue de ce côté-ci de la frontière, le débat sur le droit au port d’armes déborde largement de la question de leur utilisation en situation de défense ou de celle de leur usage à des fins récréatives (10). C’est l’histoire de la société qui est engagée dans ce débat houleux, d’où la difficulté pour les Américain(e)s de réussir à trancher cette question sensible.

Un droit au cœur de l’histoire

Si l’on remonte aux 17e et 18e siècles , le droit au port d’arme était réservé aux aristocrates britanniques qui tenaient en esclavage le tiers de la population américaine, Noirs et Blancs confondus. Tandis que ces derniers étaient obligés de travailler pour leur maître afin de rembourser la dette qu’ils ou elles avaient contractée en s’installant en Amérique, la population noire fut à l’origine amenée de force par les colons britanniques. Certain(e)s Blanc(he)s venu(e)s d’Europe étaient soumis(es) au système de péonage, consistant à travailler pour un propriétaire foncier qui imposait des intérêts s’ajoutant à la dette initiale. Cela obligeait ces colons à rester littéralement attaché(e)s à la propriété de leur maître des années durant (11). Alors que les Noir(e)s étaient soumis(es) à de l’esclavage pur et simple, les serviteurs blancs avaient l’occasion de recouvrer leur liberté en honorant leur dette. Cette dernière s’accompagnait d’intérêts mirobolants que les ressortissant(e)s avaient peine à rembourser et qui les tenaient dans une situation de quasi-servitude. Il s’agissait donc d’un esclavage à deux niveaux qu’a abondamment décrit l’historien Howard Zinn dans son ouvrage, Une histoire populaire des États-Unis. Cette donnée historique a influencé grandement l’évolution qu’a connue le pays par la suite (12).

La Révolution américaine de 1776 a été menée au nom de la liberté contre les mesures arbitraires qu’imposait l’Empire britannique aux populations des Treize colonies. Elle était aussi, on l’oublie trop souvent, une révolte plus large contre les élites locales qui brimaient la population que tenaient sous leur joug quelques familles aristocrates. Elle fut d’ailleurs précédée par d’autres révoltes dont on a aujourd’hui oublié la trace. On se rappellera de celle de Nathaniel Bacon, en 1676, durant laquelle des colons blancs reprochaient aux administrateurs de la colonie leurs impôts injustes et leur emprise sur les populations coloniales. À cette première révolte se sont jointes celles des esclaves noir(e)s et des colons blancs protestant contre les mesures fiscales et la mainmise de l’administration de l’État de Virginie sur le commerce des fourrures.

Face à une armée dûment entraînée, les populations locales ont fait du port d’arme une nécessité vitale que les pères de la Confédération américaine ont ensuite érigée en droit fondamental.. Tant les colons en servitude pour dette que les citoyen(ne)s libres opposés au pouvoir britannique furent ainsi directement concerné(e)s par cet amendement. Les nécessités du temps se sont combinées à l’urgence d’ériger des principes devant assurer la survie d’un peuple en quête d’indépendance. Cela présentait le risque de l’amalgame, c’est-à-dire de confondre la diversité du peuple au nom d’une unité fictive. C’est ainsi que, face à la menace que représentait l’atteinte aux libertés de tous et de toutes, le droit au port d’armes est devenu emblématique d’une certaine vision abstraite du peuple américain. De contextuel qu’il fut, ce droit est devenu consubstantiel à l’âme d’une nation. L’absence d’antériorité historique a donné à la Constitution américaine cette puissance fondatrice, alors que le peuple réclamait seulement le droit aux armes comme principe d’égalité devant la loi. Les tenant(e)s du droit au port armes font grand cas de ce précédent historique qui s’est maintenu là où d’autres pays ont préféré limiter ce droit.

Cette vision démocratique liée au droit du port d’armes a été aussi très présente dans l’histoire récente de l’Angleterre. Cette dernière a connu, en 1819, des révoltes populaires importantes, notamment celle de Peterloo, qui ont fait émerger la question du droit démocratique de posséder une arme. Mais à la différence des États-Unis, l’Angleterre a réussi à installer un consensus autour de la « Paix de la Reine », idée phare supposant un accord tacite entre le peuple et les autorités britanniques sans le recours direct aux armes. L’historien Peters Squires a montré comment s’est graduellement constitué ce consensus qui n’a jamais existé aux États-Unis, mais qui s’est cristallisé dans l’esprit et la conscience du peuple anglais: «Dans le cas britannique, en dépit des droits de la common law autorisant l’autodéfense, le port d’armes dans l’éventualité d’exercer ce droit est fondamentalement incompatible avec la nécessité de préserver le « bon ordre », ou la « Paix de la Reine ». Le désarmement de la population a facilité le renforcement d’une tradition dans laquelle les policiers sans armes ont servi à établir une philosophie du consentement» (13). Les États-Unis ont connu pour leur part une évolution bien différente.

Un territoire dispersé

En plus de s’être constituée en réaction à l’autorité royale et aristocratique, la nation américaine a évolué sur un territoire géographique extrêmement morcelé. Il est difficile de préserver le « bon ordre » sur un territoire dont les frontières sont mal définies et où il y a souvent absence de centralité du pouvoir. Alexis de Tocqueville parle, à propos des États-Unis, d’une société dans laquelle les liens entre sujets sont déliés et le rapport entre l’État et le reste de la société rendu problématique par l’absence de médiation. Tout au long du 19e siècle, la dispersion du territoire et l’absence d’autorité concentrée en un chef-lieu donnaient à cette nation émergente l’allure d’une société menacée de se disperser. Sur ce grand territoire aux frontières fuyantes, chaque région était responsable d’assurer sa sécurité au nom d’impératifs répondant à la précarité du temps et à la menace que faisait peser sur les populations locales la présence de brigands. Cela a eu pour conséquence une limitation du pouvoir central et un repli de l’autorité sur des territoires de plus en plus restreints.

C’est dans ce contexte que l’autorité s’est avant tout constituée sur une base individuelle avant de s’ériger sur un fond institutionnel. Ce rappel du passé par les tenants du libre accès aux armes présente l’image d’un peuple menacé de se disperser et dont la survie dépend à tout prix du droit de posséder une arme. Cette vision, quelque peu idyllique mais comportant un fond de vérité, est encore aujourd’hui largement répandue parmi certaines tranches du peuple américain. Elle est d’autre part largement véhiculée par les médias de masse, qui entretiennent dans le temps cette culture des armes. On n’a qu’à penser à l’importance de la culture western dans le cinéma des années 60 et 70, qui fait revivre cette période emblématique de l’histoire américaine à travers des personnages comme Clint Eastwood et John Wayne. Sans être totalement fausse, cette représentation s’est graduellement fixée à l’évolution rapide qu’a connue le pays jusqu’à devenir un point de référence absolu. L’Amérique a connu une centralisation croissante de l’autorité, que l’on peut faire remonter à l’affirmation de l’unité américaine au sortir de la guerre de Sécession. Cette centralité s’est accélérée à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et au début de la guerre froide, pendant que le mythe fondateur de la nation est demeuré figé dans le temps.

Le droit au port d’armes est resté enfoui dans un imaginaire profond jusqu’à ce que les traumatismes du passé refassent surface au présent dans un pays ayant connu plusieurs changements importants. La fréquence des attentats de masse vient nourrir cet imaginaire, qui fait revivre dans l’actualité les menaces que faisait peser naguère sur le peuple cette peur de l’inconnu. C’est l’idée d’une société qui, face aux dangers d’un passé que certain(e)s peinent à oublier, cherche à garantir sa sécurité par un recours à la force. Le contexte historique évolue tandis que la culture demeure ancrée dans un imaginaire peu sensible au changement. C’est ce que l’on peut appeler une cristallisation symbolique de l’imaginaire collectif, qu’évoquent certains éléments prégnants de la culture américaine. La distinction entre aujourd’hui et hier tend à s’abolir par ce retour constant à l’imaginaire fondateur d’où est censé avoir jailli l’âme d’une nation. La complexité des rapports entre groupes ethniques et l’exclusion des Noir(e)s américain(e)s donnent pourtant à ce récit une teinte moins glorieuse.

La recherche de compromis temporaires s’inscrit dans cette quête sans dénouement qui caractérise l’âme d’un peuple à la fois trop proche et trop loin de ses origines. Trop proche, parce qu’il ramène sans cesse à la surface des éléments liés au passé; trop loin, parce qu’il oublie la nature contextuelle et donc provisoire de ces éléments.

Le droit au port d’arme dans les universités fait revivre ce passé auquel s’attache une mémoire tourmentée. La nécessité de se protéger par un recourt individuel à la force là où d’autres sociétés ne requièrent pas cet usage montre bien le rapport particulier des Américain(e)s à l’endroit des armes. C’est bien parce que l’histoire américaine s’est constituée en réaction à un pouvoir militaire qu’elle conçoit le droit aux armes comme l’affirmation paradoxale de la liberté promise à tous et à toutes. Cela n’explique guère la durée sur laquelle cette vision s’est maintenue en continuant de résister au changement. La société américaine a profondément évolué, mais le débat entourant l’usage des armes à feu continue de soulever les passions.

On a l’impression d’assister à un conflit dont la polarité des opinions fait revivre l’histoire cachée d’une nation profondément divisée. Cette désunion autour d’une question aussi délicate ne peut laisser personne indifférent.

Les défenseur(e)s du port d’armes dans les universités prennent pour prétexte la menace potentielle d’un tueur fou pour justifier ce droit. Cela ressemble à la représentation classique d’une frontière poreuse devant être défendue contre un ennemi venant d’ailleurs : tout le monde est une menace potentielle et l’individu est seul responsable de son sort face à un État trop lent à réagir. Ni l’État, ni la société ne peuvent enrayer cette menace qui surgit au moment où personne ne s’y attend. Cela se fait au prix de sacrifices immenses qui continuent de diviser profondément la société américaine. On assiste alors à une frénésie collective dans laquelle la menace contre la liberté devient la menace que fait peser sur les individus un danger de tous les instants. C’est d’ailleurs pour cette raison que les défenseur(e)s de la culture des armes sont souvent les premiers(ères) à entonner le chant de guerre lorsque se fait sentir le poids de la menace. La société américaine, plus que nulle autre, est une société où il incombe à chacun(e) de gérer le risque. 

Dans une telle société, la libre circulation des armes produit une escalade de la peur où il revient à chacun(e) de veiller à sa propre protection. Cela rejoint le thème de la dislocation du lien social et du repli individuel qui est si caractéristique d’une certaine culture américaine. Le million et demi de personnes qui sont mortes par armes depuis 1965 (14) ne change rien à cette conviction profonde. La présence des armes sur les campus des universités semble même la renforcer. C’est à croire qu’aucun mal n’est assez grand pour permettre de trancher le débat.

[1] http://www.afrique-asie.fr/menu/ameriques/9261-etats-unis-l-etat-du-texa…

[2] Une étude récente du FBI fait état de 6,4 tueries de masse par an entre les années 2000 et 2006 et de 16,4 tueries entre les années 2007 et 2013. Cette même étude révèle que les écoles et les campus universitaires sont les lieux étant les plus souvent pris pour cible par les tueurs(ueuses) de masses (http://fr.sputniknews.com/french.ruvr.ru/news/2014_09_25/USA-les-fusilla…)

[3] http://www.gunpolicy.org/fr/firearms/region/united-states.

[4] http://quebec.huffingtonpost.ca/2015/08/27/etats-unis–pres-dune-arme-a-…

[5] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique/fusillade-de-washington-…

[6] Voir Legault, L., Richard, Trends in American Gun Ownership, New York, library of congress, 2008. L’ouvrage retrace l’histoire culturelle des propriétaire d’armes à feu aux États-Unis.

[7] citation rapportée à partir de l’ouvrage Melzer, Scott, Gun Crusaders,  New York, New York press university, 2009, p.44.

[8] C’est ce dont témoigne le documentaire intitulé, Armes à feu, un jeu d’enfants, disponible en ligne. On y présente des familles américaines où les armes sont un élément central à leur culture et à leur identité en tant que citoyen(nes )américain(e)s.

[9] http://www.lepoint.fr/monde/etats-unis-en-arizona-des-miliciens-armes-su…

[10] http://www.lefigaro.fr/international/2012/12/19/01003-20121219ARTFIG0065…

[11] S’apparentant à une forme d’esclavage, cette pratique fut abolie en 1865 grâce au treizième amendement de la constitution américaine, proposé à l’époque au congrès des États-Unis par le président Abraham Lincoln.

[12] Voir plus particulièrement le chapitre intitulé « La tyrannie, c’est la tyrannie ».

[13] Squires, Peter, Gun Culture or Gun Control? Firearms, violence and society, New York,  Routledge, 2000, p.36-37.

[14] C’est ce que révèle l’ouvrage du criminologue Phillip Cook. Voir Cooke, Philip, Gun violence : the real costs, New York, Oxford université press,  p.15.

Ferguson: vouloir davantage de justice

Ferguson: vouloir davantage de justice

Par Andréanne Boily

Depuis la mort de Michael Brown, un jeune Afro-Américain, le 9 août dernier, les mouvements contestataires se font nombreux. Les cris des manifestants se font entendre à travers les États-Unis : absence de justice, discrimination raciale et brutalité policière. Tout semble indiquer que la source principale du problème est une forme toujours bien apparente de ségrégation. Les inégalités ethniques, aux États-Unis, sont-elles réellement chose du passé ? 

Le 4 août 2014, un jeune Afro-Américain non armé, Michael Brown, est abattu à Ferguson, dans le Missouri. Le 24 novembre 2014, le grand jury acquitte le policier blanc, Darren Wilson, de toutes charges pour cause de preuves insuffisantes. La brutalité policière à l’égard des noirs n’est plus un sujet tabou. La généralisation d’un cas particulier est chose courante lorsqu’un évènement tragique se produit. Cependant, Ferguson n’est pas le seul cas dans lequel les policiers et policières ont dépassé le stade de la légitime défense. Le 19 août à Saint-Louis, Kajeme Powell, 25 ans, est abattu. Le 11 août à Los Angeles, Ezell Ford, 25 ans, est abattu. Le 5 août en Ohio, John Crawford, 22 ans, est abattu. Le 9 août au Missouri, Michael Brown, 19 ans, est abattu (1). Ces quatre personnes ont deux choses en commun : elles sont Afro-américaines et ont été abattues par des policiers alors qu’elles n’étaient pas armées. Pourquoi le cas Ferguson crée-t-il autant d’émeutes au point que celles-ci dépassent le cadre du national pour devenir un soulèvement d’ampleur internationale ? Il est difficile de donner une réponse exhaustive dans une situation qui requiert la prise en considération de plusieurs éléments. Il est certain que l’opinion publique a joué le plus grand rôle dans la tournure internationale du soulèvement ¨Black Lives Matter¨ ou encore ¨ Hands up, don’t shoot !¨. Il est important de savoir qu’à Ferguson la population est composée à 63 % d’Afro-Américain-e-s. Cependant, paradoxalement, 90 % du corps policier est Blanc (2). Dans une perspective sociologique, les inégalités, la pauvreté, la militarisation de la police, la différenciation raciale et le stéréotype de l’homme noir criminel sont des composantes qui se doivent d’être prises en considération dans l’analyse de la réaction des policier-ère-s.

Les inégalités ethniques aux États-Unis : disparues ou ignorées ?

Suite à la décision du grand jury de l’État du Missouri le 24 novembre dernier, les manifestations ont débuté et pas seulement dans les rues de Ferguson. Le flot contestataire est à la hausse ; l’accroissement des inégalités ethniques et la condition des noirs américains sont pointés du doigt. Si autant de gens réclament une justice dans l’affaire Brown, c’est parce que celle-ci est liée directement à la condition des Afro-Américain-e-s en général. Selon l’historicité, le racisme institutionnel n’est pas disparu. Dans le milieu carcéral seulement, les Noirs représentent 40 % des détenus aux États-Unis (4). Bien que la ségrégation soit considérée comme terminée depuis environ 70 ans, cela serait se méprendre de dire que le racisme a disparu. Les stéréotypes, eux, sont encore bien visibles. Il y a une surestimation du danger par les policiers et policières quand la personne est noire. Ce préjugé implicite est une perception biaisée du danger (6). S’il n’y avait aucune distinction raciale, un-e policier-ière ne se sentirait pas davantage ¨menacé ¨ lorsque la personne est afro-américaine que lorsqu’elle est blanche. Justice n’a pas été rendue pour la tragédie de Ferguson. Dans son témoignage, Darren Wilson affirme qu’il aurait tiré même si la personne avait été blanche, mais le problème est justement ici. Tirer pour désarmer c’est une chose, mais tirer à six reprises ? La conclusion est assez explicite. Il faut oublier l’argument de la « légitime défense ». À la suite des évènements, le grand jury affirme avoir manqué de preuves. Était-ce un manque de preuves ou de volonté d’amener l’affaire à terme ? Le manque de justice découle aussi d’une pluralité de sous-problèmes. Le 1er décembre dernier, suite aux manifestations, le président  Barack Obama a décrété qu’il y aurait un « investissement de 263 millions de dollars pour l’équipement et la formation de la police » (7). Est-ce le moyen du chef d’État d’améliorer les rapports entre les communautés et la police ? Il est paradoxal que le président ait l’intention d’investir dans de l’équipement supplémentaire quand il est déjà fortement critiqué qu’aux États-Unis les policiers et policières sont suréquipés pour leurs fonctions. L’installation de caméras portatives est une bonne idée pour obtenir des preuves supplémentaires lorsqu’elles manquent lors des témoignages. Cependant, d’un autre côté, ce sont des problèmes tels le manque d’emploi et le taux de chômage grandissant qui sont mis dans l’ombre. Le taux de criminalité est directement lié aux conditions sociales, c’est pourquoi la création d’emplois est l’élément qui devrait être priorisé dans la politique interne américaine. Les contestations des Afro-américain-aines ne sont pas nouvelles ; les émeutes de Los Angeles de 1992, lors de l’affaire King, pour laquelle quatre policiers furent acquittés de toutes charges par un jury composé de dix personnes –dont huit Blancs– pour avoir tabassé un Afro-américain, sont similaires à celle de Ferguson. Une multitude d’exemples peuvent être invoqués pour affirmer qu’il y a continuation du profilage racial par les autorités américaines.

Militarisation des policiers et policières : réels combats contre les inégalités et la protection des citoyens et citoyennes ?

Les évènements du 11 septembre 2001 font partie des facteurs ayant contribués à une militarisation accrue des policier-ières. Depuis 1996, pour répondre au taux élevé de criminalité, 4,3 billions de l’équipement militaire fut transféré aux polices locales à travers les États-Unis (7). La crainte s’installe et les stéréotypes se renforcent. La peur du terrorisme affecte la mentalité des policier-ières qui est orientée vers un rôle d’agent-e de la paix pour se transformer rapidement en celui d’un-e soldat-e contre l’ennemi. Le problème de cette peur du terrorisme est qu’il impose aux policier-ières de faire un travail qui n’est pas le leur. Équiper les policier-ières comme des soldat-es est directement lié avec cette insécurité croissante qui règne dans les populations. Le rôle premier d’un-e policier-ière est d’assurer la sécurité, non d’être soldat-e. Ce n’est pas son rôle de prendre une décision concernant la sentence d’une personne lors d’une situation donnée. Si une situation conflictuelle se présente, il doit arrêter la personne et laisser le système judiciaire décider de la sentence. Les policiers-ières utilisent trop souvent la force lorsque celle-ci n’est pas nécessairement requise.

Se mobiliser pour un changement : ¨ No justice, no peace ¨.

Nos sociétés démocratiques sont décrites comme des systèmes qui promettent le respect des libertés civiles et des droits humains. Comment cela se fait-il que des combats tels que celui des inégalités ethniques persistent ? De Londres au Canada, les manifestants ont démontré devant les ambassades américaines que sans justice, il n’y aura pas de paix. La situation à Ferguson est une goutte supplémentaire dans un vase déjà trop plein. Une multitude de questions se présentent suite à ce déroulement, telles que la légitimité ou la paralysie du système judiciaire américain. Enfin, la population est-elle encore favorisée par le système démocratique ou bien ce mot est-il devenu un masque cachant les discordes internes du pays, telles que les inégalités ethniques et sociales? Les États-Unis, à trop vouloir être une superpuissance sur la scène internationale, laissent tranquillement s’éteindre les promesses d’avenir faites à leur population. Et bien souvent, ce sont les Afro-américain-aines ou les Latino-américain-aines qui sont étouffés dans ces promesses utopiques d’un avenir meilleur. Les contestations et la colère qui en découle ne sont donc pas surestimées. Il faut maintenant attendre les actions entreprises pour réellement ramener la justice dans le système américain.  

(1) Frachon, Roman. « Les autres Michael Brown ». Libération Monde, publié le 20 Août 2014. En ligne. <http://www.liberation.fr/monde/2014/08/20/les-autres-michael-brown_1083148 >. Consulté le 31 janvier 2014.
(2) Beer, Todd. “RACISM AND THE POLICE: The Shooting of Michael Brown in Ferguson”. Word Press (sociology toolbox), 2014. En ligne. <http://sociologytoolbox.com/racism-police-ferguson/ >. Consulté le 31 janvier 2014
(3) Ibid,.
(4) Gruda, Agnès. « À Ferguson, c’est-à-dire partout ». La Presse, publié le 26 novembre 2014. En ligne. < http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/agnes-gruda/201411/26/01-4822536-a-ferguson-cest-a-dire-partout.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B17_opinion_2656653_section_POS1>. Consulté le 31 janvier.
(5) Ibid,.
(6) Affaire France-Presse. « Ferguson : Obama veut équiper les policiers de caméras embarquées », France 24, publié le 2 décembre 2014.En ligne. <http://www.france24.com/fr/20141202-ferguson-barack-obama-policiers-police-cameras-embarquees-securite-etats-unis-profilage-racial/>. Consulté le 31 janvier.
(7) John Oliver.“Explaning Ferguson through a sociological perspective” HBO, 2014. En ligne. <http://www.thesociologicalcinema.com/videos/explaining-ferguson-through-a-sociological-perspective>. Consulté le 31 janvier 2014