par Rédaction | Fév 24, 2015 | Entrevues, International
Par Émile Duchesne
Dastan Kasmamytov milite pour les droits LGBT au Kyrgyzstan au sein de l’organisation Kyrgyz Indigo. En ce moment même, une loi interdisant tout commentaire positif envers des « comportements sexuels non traditionnels » est discutée au parlement kyrgyz. La date de son adoption demeure inconnue. J’ai conduit cette entrevue avec Dastan lors d’un séjour de 4 mois au Kyrgyzstan. Je l’ai rencontré dans un petit bar de Bishkek, musique pop russe en prime. Nous avons discuté ensemble environ 2h. Voici les meilleurs moments de cette rencontre incroyable.
Q.Peux-tu décrire un peu l’organisme pour lequel tu travailles ?
R. Kyrgyz Indigo est un organisme pour les LGBT du Kyrgyzstan. En gros, nous supportons les droits et la santé sexuelle des LGBT. Il y a deux principaux organismes ; l’autre s’appelle Kyrgyz Labryz et est un peu plus vieux. Ils ont plus d’expérience pour ce qui est du lobbying et de conseiller les autorités publiques. Nous essayons nous aussi de faire plus de travail de ce côté en introduisant des lois qui promeuvent les droits LGBT. Cela consiste une partie non négligeable de notre travail. Mais les lois sont affreuses ici au Kyrgyzstan, cela ne nous aide pas du tout. L’autre aspect de notre travail est la construction d’une conscience communautaire LGBT. Nous travaillons également à la mobilisation et à la politisation de la communauté. Parce que, bon, comme tu le sais peut-être, les gens en général n’en ont rien à foutre : ils vont baiser par-ci par-là et se foutent de ce qui se passe. Ils veulent une bonne vie, de l’argent et un bon partenaire pour avoir des relations sexuelles. Nous avons besoin d’un mouvement fort avec le plus de gens possible qui sont prêts à sortir du placard et nous aider dans notre effort de mobilisation. Déjà, de parler ouvertement d’homosexualité dans son entourage, c’est beaucoup pour le Kyrgyzstan. On ne se fait pas trop d’illusion : changer les lois du Kyrgyzstan n’est pas à notre portée. On essaie de changer l’attitude des gens de façon à provoquer le changement social.
Q.Quel poste occupes-tu dans Kyrgyz Labryz ?
R. Je suis spécialiste du lobbying autant au niveau national qu’international. Parfois c’est difficile de faire bouger les choses au niveau national, alors on a besoin d’utiliser les instances internationales pour mettre de la pression sur le gouvernement. C’est pour ça qu’on doit travailler sur les deux niveaux. Pour le moment je n’ai plus de salaire, mais j’appelle quand même ça mon travail puisque ça occupe la majeure partie de mon temps. Nous avons de la difficulté à recevoir du financement, spécialement au niveau local. Il y a beaucoup d’argent de l’international pour la défense des droits humains au Kyrgyzstan, mais très peu d’organismes sont prêts à nous donner de l’argent parce que les droits LGBT sont un enjeu très controversé ici. Notre financement vient majoritairement d’organismes internationaux, mais nous faisons également du « crowd-funding» dans les villes et villages du Kyrgyzstan. Nous comptons beaucoup sur le bénévolat.
Q.À quoi ressemble la situation de la communauté LGBT au Kyrgyzstan ? À quels problèmes faites-vous face ?
R. Bon, premièrement il faut spécifier que lorsque l’on parle de personnes LGBT on n’a pas affaire à une réalité homogène. Il y a bien sûr tous ces hommes riches qui ont les moyens d’aller à l’étranger, qui peuvent se payer la sécurité et des maisons privées. Ils se sentent en sécurité. Mais c’est loin d’être le cas pour toutes les personnes LGBT au Kyrgyzstan. La plupart sont vulnérables; ce sont les gens qui souffrent vraiment. Ils font face à beaucoup de violence et à du chantage de la part de la police. À vrai dire, il y a de la discrimination partout : dans le système d’éducation, dans le système de santé, etc. Bien sûr cela dépend des personnes. Les plus vulnérables sont sans aucun doute les personnes transgenres parce qu’ils et elles sont beaucoup plus visibles. Il y a entre autres un groupe de travailleurs du sexe transgenres qui fait face à beaucoup de violence de la part de la police, de gens ordinaires et même de la communauté LGBT. Il y a beaucoup de transphobie chez les hommes homosexuels. Il y a un idéal chez les gais du Kyrgyzstan selon lequel ils doivent agir comme de vrais hommes, avoir l’air forts, etc. C’est pour ça qu’ils n’aiment pas les transgenres. Il y a aussi l’histoire de ce jeune garçon de 15 ans qui a été jeté dehors de chez ses parents parce qu’il leur avait avoué être gai. Il a été battu par son père et n’avait nulle part où aller. Bien sûr, il est allé voir les organismes LGBT, mais ils ne pouvaient rien faire parce qu’il est illégal de travailler avec des mineur-e-s. Ils ne pouvaient pas aller dans les refuges pour personnes LGBT. Il a donc dû vivre chez des amis, ce qui impliquait parfois des relations sexuelles forcées et autres choses du genre. Il ne pouvait pas non plus aller dans les orphelinats gouvernementaux; on lui aurait demandé pourquoi ses parents l’avaient jeté dehors et comme il était gai il aurait subi de la violence là-bas dans les organisations gouvernementales. Il y a plein de cas semblables, entre autres il y a une personne de la communauté qui a été battue et humiliée par un groupe très agressif. Ils l’ont amené hors de la ville et l’ont forcé à creuser sa tombe. Et ça c’est une histoire très récente. Cela arrive souvent ces temps-ci, spécialement cette année. La violence et les crimes de haines envers les personnes LGBT ont vraiment augmenté. Cela a commencé en janvier 2014, alors que les discussions sur la propagande LGBT ont débuté. Maintenant, il y a plusieurs groupes organisés qui essaient de trouver des gens de la communauté sur internet pour les rencontrer, les battre et les humilier.
Q.Sens-tu que ta sécurité est compromise parce que tu travailles dans un organisme de défense des droits LGBT ?
R. Oui, bien sûr. Entre janvier et février 2014, il y a eu le lancement d’un rapport de Human Right Watch sur le respect des droits LGBT au Kyrgyzstan. Ils cherchaient une personne qui pourrait dire quelque chose au nom de la communauté lors du point de presse. Personne ne voulait y aller alors j’ai parlé à mes parents et j’ai décidé de le faire. Le lendemain, j’étais dans tous les médias. J’étais préparé mentalement, mais ça a été difficile. Il y a tellement eu de discours haineux sur internet ; des gens disaient que s’ils me trouvaient, ils allaient me tuer. Alors oui, j’étais vraiment effrayé, effrayé de sortir de chez moi, etc. Mon père a été victime de chantage de la part de son entourage seulement parce que j’ai parlé publiquement de mon homosexualité.
Q.Il y a cette loi qui est actuellement discutée au parlement kyrgyz à propos de la propagande LGBT. Peux-tu nous en parler ? Qu’est-ce que cette loi propose ? Comment va-t-elle affecter la communauté LGBT au Kyrgystan ?
R. La loi proposée cherche à interdire toute attitude positive envers des comportements sexuels non traditionnels. Ce que ça veut dire, eh bien, c’est qu’on veut introduire des conséquences administratives, des amendes et des offenses criminelles pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement (1 an maximum). En gros, ça veut dire qu’on assiste à une recriminalisation de l’homosexualité au Kyrgyzstan. Il sera illégal d’être gai parce que, bien sûr, lorsque quelqu’un dit qu’il est gai, cela constitue une attitude positive envers des comportements sexuels non traditionnels. Ce n’est pas très clair, non plus, ce qu’on entend par comportements sexuels non traditionnels. Cela peut vouloir dire n’importe quoi. Même le sexe pour le plaisir et les condoms peuvent être interprétés comme des comportements sexuels non traditionnels. Ce ne sont pas seulement les droits LGBT qui sont en jeu, mais bel et bien les droits sexuels de tous les citoyens kyrgyz. Cette loi affecte tout le monde. Sous cette loi, le gouvernement pourrait arrêter tout dépistage du VIH et toute forme d’éducation sexuelle parce que bien entendu, quand on fait de l’éducation sexuelle, on parle de sexe sécuritaire et que le sexe sécuritaire n’est pas traditionnel. Cette loi va causer beaucoup de problèmes que les gens ne sont pas capables de voir parce que toute l’emphase est mise sur la propagande LGBT.
Q.Quelle est l’influence de la loi anti-gaie de Vladimir Poutine ? Quels liens peut-on faire entre ces deux lois ?
R. Bien sûr, la loi anti-gaie adoptée en Russie a eu beaucoup d’influence sur la situation au Kyrgyzstan. Nos leaders religieux et nos parlementaires ont été inspirés par cette loi russe et l’ont rendu pire encore. La Russie est complètement dégueulasse. C’est une puissance impérialiste qui exerce beaucoup d’influence et de pouvoir sur les plus petits États autour d’elle. La Russie essaie de pousser son programme politique dans les législations des pays avoisinants. À cause de la Russie, des lois similaires sont discutées en Moldavie, en Ukraine, en Lettonie, en Arménie et au Kyrgyzstan. Il y a même des mouvements qui commencent à se dessiner au Kazakhstan. Pourquoi dans tous ces pays, alors que dans aucun autre pays dans le monde on ne discute de criminaliser les LGBT ? Est-ce que tu comprends? Alors c’est vraiment gros et très efficace. Le problème, c’est que c’est un programme politique qui promeut l’homophobie. La Russie influence ces pays, particulièrement à travers ses médias de masse, parce que dans ces pays les médias russes sont dominants, et de loin. Ils sont très efficaces pour mettre de la pression politique sur les parlementaires et les gouvernements. Efficace dans le sens qu’ils font du bon travail, malheureusement pour nous …
Q.Comment vois-tu l’intervention des pays de l’Ouest dans ce débat ? Vous avez reçu l’appui de l’ambassade américaine au Kyrgyzstan ? Comment te sens-tu par rapport à ça ?
R. C’est encore la politique du néo-impérialisme et du néocolonialisme qui prédomine. Prenons par exemple des pays comme les États-Unis et Israël. Ils aiment se montrer comme des leaders en matière de droits humains, comme des pays libres, des pays démocratiques. Mais ils ont ont tellement de problèmes d’inégalités socioéconomiques; ça aussi, c’est lié aux droits humains. Les droits socioéconomiques devraient être protégés et, malheureusement, c’est loin d’être le cas aux États-Unis. Ils sont probablement moins avancés là-dedans que peut l’être la Russie ou la Chine. Ce que je veux dire, c’est qu’en Russie ou Chine il y a probablement plus de mesures de sécurité sociale qu’aux États-Unis. Alors, quand l’ambassade américaine vient nous donner leur appui, c’est seulement pour instrumentaliser les enjeux LGBT. Ils nous utilisent comme un outil. Et bien sûr on sait tous qu’ils s’en contrefoutent de ce qu’on peut vivre ici. Ce n’est que la petite politique… Vous pouvez consulter le site de Kyrgyz Indigo ici : http://indigo.kg/ (attention c’est en Russe!)
par Romain Lasser | Jan 27, 2015 | Caricatures
par Rémy-Paulin Twahirwa | Nov 5, 2014 | Opinions
Suite à un acte de violence comme celui de la fusillade du 22 octobre dernier, il est normal que du choc nous passions à la stupeur. Dès lors, la première question qui nous vient à l’esprit est souvent pourquoi. Pourquoi un pays reconnu pour son pacifisme et ses activités humanitaires est-il la cible de tant de haine, de tant de barbarie? Pourquoi « nous », les civilisés ?
Cette compréhension du monde et de la place que notre pays y occupe caractérise les démocraties occidentales et s’explique principalement par ce que l’historien et militant Howard Zinn nommait, en pleine guerre du Vietnam, le concept de paradoxe : « Le concept de paradoxe nous sert à préserver notre sentiment d’innocence. Nous le gardons comme ultime moyen de défense, après avoir érigé deux autres barrières de protection. La première consiste à ne pas chercher, ou à ne pas voir, les faits qui mettent en péril nos convictions profondes. La deuxième (quand le monde ne tolère plus notre ignorance) consiste à maintenir séparés dans notre conscience des éléments qui, mis bout à bout, pulvériseraient les mythes de notre culture. Quand ces deux remparts s’effondrent, nous nous rabattons en urgence sur cette explication : « Encore un de ces paradoxes » — une combinaison invraisemblable, mais réelle. » [1] Ce voile plein de l’humanisme occidental dont nous nous couvrons les yeux a été tissé par nos élites politiques, nos médias et nos institutions qui privilégient une lecture sélective de l’histoire canadienne, renforçant ainsi les mythes nationaux canadiens.
Les mythes nationaux canadiens
À partir d’une approche libérale-constructiviste, Justin Massie et Stéphanie Roussel étudient les trois principaux mythes canadiens, à savoir le « Paisible royaume », le « Champion du maintien de la paix » et le « Médiateur ». Le premier mythe vise à faire du Canada un pays non-militariste. Elle se fonde sur le sentiment d’invulnérabilité promu dans les discours des élites politiques canadiennes. Par contre, notent Massie et Roussel, ce ne sont pas les « faits historiques » qui nourrissent ce mythe, mais bien une « interprétation de l’expérience historique canadienne » [2]. Ainsi, la participation du Canada aux deux guerres mondiales est interprétée à partir d’un contexte historique spécifique, soit la propagation du fascisme, du nazisme et du militarisme en Europe qui aurait « forcé » le Canada, nation pacifique, à entrer en guerre. Ensuite, les élites politiques canadiennes présentent le Canada comme le « champion du maintien de la paix ». Nonobstant la piètre contribution militaire du pays au sein de l’Organisation des Nations Unies [3], ce mythe demeure un référent identitaire très fort au sein de la population canadienne et des médias lorsqu’ils décrivent le « rôle traditionnel » du Canada à l’étranger ou lorsqu’ils accusent le gouvernement Harper d’y déroger [4]. Finalement, le troisième mythe, qui est associé au second, est le rôle de médiateur qu’occupe le Canada sur la scène internationale. Les auteurs font référence, à titre d’exemple, à la demande du président Vladimir Poutine visant à faire du Canada l’intermédiaire entre la Russie et les États-Unis dans le dossier du projet de défense antimissile. Ce triptyque mythologique sert les intérêts de la politique étrangère visant à présenter le Canada comme une « puissance moyenne » moralement supérieure, tant dans les médias qu’au sein des organisations internationales comme l’ONU. Ces mythes se nourrissent entre eux et participent à l’élaboration d’un quatrième mythe, celui du « bon soldat canadien », qui est au cœur des campagnes promotionnelles de l’armée canadienne.
Le « bon soldat canadien »
Force est de constater que cette représentation du soldat canadien se limite bien souvent à l’image du sympathique militaire venant en aide aux populations en détresse. Ainsi, il suffit de jeter un coup d’œil à l’attirail promotionnel des Forces canadiennes pour voir comment cette image erronée et tendancieuse du soldat canadien demeure très forte. À partir de la plus récente campagne publicitaire de l’armée canadienne, Isabelle Gusse démontre dans L’armée canadienne vous parle comment ce mythe du soldat canadien a été réactualisé par le gouvernement Harper [5]. Ainsi, on découvre dans ces publicités des hommes et des femmes engagés dans des professions civiles (techniciens, spécialistes de la santé, des télécommunications, etc.), dans des activités de citoyen lambda (pères et mères de famille, employé) et au service de populations en détresse. En revanche, ces vidéos publicitaires occultent la « fonction » caractérisant le plus le métier de soldat, soit de tuer. Ainsi, ce soldat-technicien y est « immortel » — dans le sens où on ne le voit jamais mourir —; ces publicités mettent cependant trop souvent l’emphase sur son rôle de technicien, reléguant ainsi celui de soldat à une quelconque forme d’obligation technicienne liée à la guerre elle-même et non pas à l’État qui l’emploie. Il est à noter que cette campagne publicitaire a été l’une des plus couteuses de l’histoire militaire canadienne. Entre 2006 et 2012, le gouvernement conservateur y a consacré plus de 100 milliards de dollars [6]. Ce financement s’est fait parallèlement aux restrictions budgétaires du gouvernement au sein de plusieurs programmes visant l’aide internationale, notamment au sein de la feue ACDI.
Un discours médiatico-politique militariste
Il est également possible d’identifier la stratégie des élites politiques et de leurs relais médiatiques visant à faire des corps militaires canadiens des émissaires de paix : ils omettent, volontairement ou non, consciemment ou pas, les conséquences des interventions dites « humanitaires » du Canada à l’étranger. En dépit du nombre toujours croissant de victimes du côté de la population civile afghane, la récente intervention militaire du Canada en Afghanistan a été l’un des conflits les plus déformés par la presse canadienne. À la base, cette intervention avait été formulée dans les médias comme étant une opération visant à venir en aide la population afghane contre le régime autoritaire des Talibans. Or, malgré la « fin » du conflit, les conditions de vie du peuple afghan ne se sont pas améliorées. La pauvreté, la malnutrition, la dégradation de l’environnement et la violence demeurent des problèmes criants dans le pays [7]. À ce propos, dans un rapport semestriel émis par la mission de l’ONU en Afghanistan (UNAMA), l’organisation note une hausse importante dans les pertes civiles. Entre le 1er janvier et le 30 juin 2014, environ 4 853 Afghans ont été victimes d’attentats-suicides, de combats armés et de bombes artisanales. Parmi eux, 1 564 sont décédés sur le coup ou des suites de leurs blessures [8]. Cette recrudescence de la violence survient alors que les troupes canadiennes viennent tout juste de quitter le pays. Par ailleurs, tout au long du conflit afghan, les soldats canadiens étaient représentés dans les médias dans le rôle de victime/protecteur et rarement dans celui d’assaillant/tortionnaire. En d’autres mots, nos soldats étaient les « bons gars » : ils étaient là pour construire des écoles, bâtir des ponts, soigner, éduquer, servir et protéger — et ils étaient mêmes prêts à mourir pour cela! [9] Autres temps, autres mœurs? Malheureusement non. La récente participation canadienne à la campagne américaine en Irak contre l’organisation État islamique s’appuie sur un axiome similaire dans les médias canadiens et internationaux. Elle est toutefois facilitée par le fait que cette guerre soit aérienne et donc supposément moins dévastatrice pour les populations vivant sous les bombes. Le plus troublant, c’est que la coalition des « démocraties » occidentales prétend combattre l’autoritarisme et le fondamentalisme religieux tout en renforçant les conditions les faisant naître avec, pour alliés, des pays comme la Syrie d’al-Assad et l’Arabie Saoudite des Saoud. Le mythe du soldat canadien pacificateur et bienfaiteur trouve donc écho dans la nouvelle articulation de la guerre au sein de l’appareil médiatico-politique de l’État qui fait : (1) des états assiégeants et des états assiégés et (2) offre, pour seule alternative au phénomène complexe de la violence, davantage de violence.
Fin de la civilisation occidentale ou fin d’un paradoxe?
En somme, au sein de l’imaginaire collectif canadien, le mythe du « bon soldat canadien » est cristallisé par l’image de l’homme blanc construisant des abris, distribuant des vivres et protégeant femmes et enfants « de couleur » contre des hommes « de couleur » barbares issus d’une civilisation inférieure. Cette représentation savamment et longuement construite puise sa force dans l’idéologie impérialiste qui considère les pays du Moyen-Orient, d’Asie et de l’Afrique comme étant, sur l’échelle des civilisations, inférieurs aux pays occidentaux. Ceci explique, partiellement du moins, la réaction de surprise que nous avons pu voir dans les médias nationaux et internationaux ; que le Canada, pays pacifiste par excellence, soit attaqué par des « terroristes » était impensable il y a encore quelques mois. La phrase symbolisant le mieux la stupeur internationale fut le tweet du chroniqueur du New York Times, Roger Cohen : « Si le Canada fout le camp, tout est fini! »
En d’autres mots, si le Canada est attaqué, c’est que quelque chose ne tourne plus rond, que nous sommes devant la fin de la civilisation occidentale. Il faut cependant comprendre que quelque chose ne tournait déjà plus rond avant le 22 octobre 2014. En effet, lorsque nous nous intéressons à la manière dont ce pays participe à des conflits extraterritoriaux depuis la dernière décennie, lorsque nous relevons les rapports de domination sexiste et raciste au sein de son institution militaire [10]; lorsque nous mettons bout à bout militarisme, néocolonialisme et terrorisme; lorsque nous reconnaissons le soldat canadien tel qu’il est, soit un technicien de l’État ayant des capacités létales; nous ne pouvons tout simplement pas nous satisfaire d’un « Encore un de ces paradoxes… ». Il faut, au contraire, s’opposer et remettre en question ce qu’Aimé Césaire nommait « l’ensauvagement », la « régression », des empires démocratiques. — Événement à surveiller : Activité de clôture de l’exposition Révolte et Déracinement : Projection du documentaire Retourn to Homs.
[1] ZINN, Howard. (2014). VII. Le libéralisme agressif : Extraits de Politics of History (1970). Dans Zin, Howard. (2014). Se révolter si nécessaire : Textes & discours (1962-2009) (p. 198). Marseille: Antigone.
[2] Massie, J. & Roussel, S. (2008). Au service de l’unité : Le rôle des mythes en politique étrangère canadienne. Canadian Foreign Policy Journal14 (2), p. 78.
[3] Voir tableau dans Massie, J. (2010). Fiche d’information de l’état : Canada. Repéré à http://www.operationspaix.net/34-fiche-d-information-de-l-etat-canada.html
[4] Massie & Roussel, ibid., p. 80-81.
[5] GUSSE, I. (2013). L’Armée canadienne vous parle : Communications et propagandes gouvernementales. Montréal : Presses de l’Université de Montréal.
[6] GUSSE, I., ibid, p. 9.
[7] Costs of War. (Mai 2014). Afghanistan: At Least 21,000 Civilian Killed. Repéré à http://costsofwar.org/article/afghan-civilians
[8] UNAMA. (9 juillet 2014). Presse release : Civilians Casualities rise by 24 per cet in first half of 2014 [PDF]. Repéré à http://www.unama.unmissions.org/LinkClick.aspx?fileticket=OhsZ29Dgeyw%3d…
[9] Il faut par contre noter que le scandal des prisonniers afghans est venu partiellement endommagé cette image du « bon » soldat canadien. En effet, en 2007, il avait été reporté que les militaires canadiens remettaient des détenus aux autorités afghanes tout sachant qu’il y avait de très fortes chances qu’ils soient torturés par la police afghane. Le gouvernement Harper a finalement prorogé le Parlement ce qui a permis de faire tomber la pression exercée par les partis d’opposition sur cette question. Malheureusement, jusqu’à aujourd’hui, les détails sur ce scandal demeurent flous.
[10] Les plaintes d’abus sexuels n’est pas nouveau au sein de l’armée canadienne. Plus récemment, voir l’enquête dans L’Actualité paru en avril 2014. De plus, entre 2001 et 2012, environ 290 plaintes de racisme ont été faites au sein des Forces entre 2001 et 2012 . À la lumière de ces deux éléments, il est difficile de ne pas mettre en doute l’establishment militaro-politique disant vouloir défendre les droits des femmes et des minorités à l’étranger.
par Thomas Deshaies | Août 10, 2014 | Analyses
La municipalité de Ristigouche Sud-Est a récemment lancé une campagne de financement afin de l’aider à se défendre face à une poursuite de la pétrolière GASTEM qui lui réclame 1 494 676,95$ suite à l’adoption d’un règlement municipal pour la protection de l’eau potable. Nous avons rencontré le maire François Boulay et obtenu un entretien téléphonique avec le PDG de Gastem, Raymond Savoie, pour faire le point sur cet événement.
Le projet d’exploration à Ristigiouche Sud-Est a débuté en 2009 et la plate-forme fut construite en 2012. Le 4 mars 2013, la municipalité adopte un règlement municipal afin de délimiter une zone de protection de deux kilomètres à l’intérieur de laquelle toute activité de forage est interdite près des puits artésiens, ce qui inclut le projet de GASTEM. Le maire François Boulay, qui n’était pas encore élu à l’époque, justifie l’adoption d’un tel règlement comme une mesure nécessaire afin de protéger les sources d’eau potable. Il n’y avait en effet aucun règlement provincial légiférant en la matière avant juillet 2014, au moment où le ministre a présenté son nouveau règlement à Gaspé. En août 2013, la ville reçoit une mise en demeure de GASTEM puisque cette dernière affirme avoir dépensé non loin de 1,5 millions de dollars pour le projet, qu’ils ont alors dû avorter suite à l’adoption du règlement. Raymond Savoie, le PDG de la pétrolière, estime qu’il s’agissait d’un règlement injustifié puisqu’il avait obtenu un permis du Ministère de l’environnement et que la ville n’avait jusqu’à présent exprimé « aucune objection ». La pétrolière affirme d’ailleurs avoir cherché à obtenir le consentement des citoyennes et citoyens en organisant une rencontre afin de leur expliquer les développements du projet. Aussi, monsieur Savoie s’explique mal pourquoi la ville ne l’a jamais contacté avant l’adoption du règlement. En entretien téléphonique, il semblait par ailleurs fortement irrité par les agissements du maire Boulay et a même affirmé que « La porte a toujours été ouverte chez nous et [qu’on] aurait sans doute pu s’entendre sur quelque chose ». Le maire Boulay pense quant à lui ne rien devoir à GASTEM, et agit selon la volonté des 168 résident-es de Ristigouche Sud-Est . « Je n’ai rien à dire à monsieur Savoie. » s’est-il exclamé. Pour faire face à cette poursuite, la municipalité de Ristigouche Sud-Est a fait appel aux citoyennes et citoyens afin de récolter 225 000 $ pour assurer les frais juridiques. Il est également à noter que la demande en irrecevabilité a été rejetée en mars dernier par la cours, forçant ainsi la tenue d’un procès et obligeant la ville à trouver des « solutions ».
L’accord du conseil municipal ?
Afin de justifier cette poursuite, Raymond Savoie affirme que : « La municipalité avait donné son accord et [que] le ministère vérifie toujours avant de délivrer un certificat autorisant l’exploration s’il y a une objection de la part de la ville. » Il considère ainsi que c’est une forme de bris de contrat puisqu’ils sont « revenus sur leur position » et que des dépenses avaient déjà été engendrées. François Boulay affirme quant à lui n’avoir vu aucune trace d’un « accord » dans les résolutions du conseil municipal. Il comprend par ailleurs mal le point de vue de GASTEM puisque selon lui la ville n’a pas le pouvoir d’autoriser ou interdire une exploration pétrolière sur son territoire. Également, plusieurs citoyennes et citoyens étaient inquiets face au projet pétrolier et le maire affirme que c’est suite à la pression populaire que le conseil municipal a adopté le règlement sur la protection de l’eau potable. Afin de déterminer dans quelle mesure les citoyens-nes et la municipalité peuvent influencer le ministère dans l’octroi ou non d’un certificat d’exploration, nous avons contacté le ministère du développement durable, de l’environnement et de la lutte contre les changements climatiques. Il nous apparaît que le consentement municipal est un élément important dans l’argumentaire de GASTEM pour justifier sa demande de dédommagement. Le ministère nous a, dans un premier temps, affirmé que le nouveau règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection : « (…) ne comprend pas de dispositions particulières qui obligent le ministère à consulter les municipalités ou les villes. (Avant de délivrer le certificat) » Cependant, comme le stipule la Loi sur la qualité de l’environnement, celui qui demande un certificat d’autorisation au ministère doit préalablement informer et consulter le public. Il s’agit donc d’organiser une réunion d’information qui sera préalablement publicisée dans un journal « papier » distribué dans la localité. Un rapport de cette réunion de consultation est ensuite produit par l’instigateur du projet et transmis au ministère tout comme à la municipalité. Il faut donc comprendre que la ville n’a aucun pouvoir légal afin de décider si un projet aura lieu ou non. Dans un second temps, même si il y avait une forte opposition face à un projet lors d’une consultation, le ministère pourrait toujours délivrer le permis. La seule obligation qu’avait GASTEM était donc de consulter et d’informer, ce qu’ils ont par ailleurs fait. Le ministère se doit d’exiger la tenue d’une telle consultation, mais rien ne les oblige à prendre en considération, légalement du moins, le rapport produit. La « non-objection » de la municipalité telle que prétendu par Raymond Savoie est-elle donc réellement significative et importante dans ces circonstances?
« Parce que je considère que la porte est fermée au gouvernement, nous devions agir » – François Boulay
En juin, la ville de Ristigouche a demandé un entretien avec le ministre de l’environnement afin de trouver des pistes de solution concernant la poursuite. Après avoir eu plusieurs discussions avec des attachés politiques et avoir été transféré au Ministre des affaires municipales, sans recevoir de réponse concrète, le maire Boulay a estimé devoir faire connaître la cause au grand public pour que les choses bougent. Le sujet n’avait alors été abordé que par quelques quotidiens de la région. Avec le lancement de la campagne de solidarité, les médias nationaux ont finalement abordé la question et le ministre a réagi en affirmant qu’un entretien aurait lieu à la fin du mois d’août. Le bureau du ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques nous a toutefois fait savoir que : « le ministère ne peut commenter un dossier judiciarisé. » C’est ce sentiment d’abandon ressenti par le maire Boulay qui l’a convaincu de la nécessité de mettre sur pied une telle campagne de financement. De plus, la Mutuelle des municipalités, qui est une sorte d’assurance pour les villes, refuse d’aider financièrement Ristigouche Sud-Est puisque celle-ci aurait été accusée d’agir de « mauvaise foi » dans le dossier.
Menaces pour l’environnement ?
Pour GASTEM, le règlement pour la protection des eaux de Ristigouche Sud-est « bidon et ne tient pas la route » puisque son projet ne présentait aucune menace pour l’environnement. Il faut savoir que plus de 70 municipalités ont adopté des règlements similaires, basés sur le modèle du règlement de Saint-Bonaventure, et monsieur Savoie affirme que celui-ci fut écrit par « 2-3 personnes à Montréal… », laissant sous-entendre qu’ils n’avaient peut-être pas l’expertise nécessaire pour rédiger un tel règlement. Selon lui, « c’est à Québec qu’est l’expertise » et lors de la délivrance du certificat, ils ont considéré qu’il n’y avait aucun risque environnemental. Autre son de cloche à Ristigouche, où l’on affirme que de nombreux universitaires et experts en la matière croient plutôt qu’on ne peut réellement prévoir comment va réagir l’environnement devant ces explorations et qu’il y a donc bel et bien des risques. La question pour le maire de Ristigouche est de savoir si sa municipalité souhaite réellement prendre un tel risque.
Règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection (RPEP)
En réponse au conflit opposant Pétrolia et Gaspé, Québec a finalement lancé son nouveau règlement sur la protection des eaux. Celui-ci rend caducs les règlements municipaux et impose certaines normes que devront respecter les entreprises. La localisation d’un site de forage devra se faire à plus de 500 mètres d’un site de prélèvement d’eau potable et il sera également interdit de faire de la fracturation à une distance de moins de 600 mètres de profondeur. Il faut savoir que les nappes phréatiques se trouvent généralement à moins de 200 mètres de la surface du sol. Une étude hydrogéologique sera également exigée. La fédération des municipalités du Québec (FQM) a réagi favorablement à l’annonce d’un tel règlement tout comme plusieurs autres acteurs du milieu. Il vient répondre à une demande d’avoir des normes provinciales claires en la matière. C’est aussi le cas chez GASTEM qui considère qu’il s’agit là de normes très sévères, mais que la population pourra ainsi être rassurée et les compagnies sauront « clairement à quoi s’attendre et pourront s’ajuster ». Pour François Boulay, c’est un petit pas dans la bonne direction mais il affirme que plusieurs recommandations scientifiques démontrent qu’on ne peut pas prévoir comment se comporteront les fissures : « On ne peut pas savoir si avec le temps, cela aura des répercussions sur la nappe phréatique ». En demeurant prudent, il se demande si un tel règlement n’aurait pas un autre objectif sous-jacent, soit celui de légitimer l’exploration pétrolière en rassurant les québécoises et les québécois. Un moyen de laisser croire qu’il n’y a maintenant peu de risques environnementaux grâce à la surveillance de l’État pour calmer la contestation et permettre aux pétrolières de continuer l’exploration?
Une exploration à « Haut risque (financier) »
Comme nous l’affirmait en entrevue Raymond Savoie, l’exploration à Ristigouche Sud-Est était à « haut risque ». C’est-à-dire qu’il n’était vraiment pas certain de trouver quoi que ce soit dans le sol. Sa compagnie avait des raisons de croire que des réserves pétrolières se trouvaient enfouies à cet emplacement, mais il n’avait aucune certitude sur la question. Cela revient également à dire que même si le règlement municipal n’avait pas nui aux opérations de GASTEM, la compagnie courait le risque de dépenser 1,5 millions de dollars sans extraire quoi que ce soit. Certain-es se demandent donc pourquoi GASTEM souhaite être dédommagé ; même si le règlement n’avait pas été adopté, ils n’auraient peut-être jamais pu rentabiliser leur projet.
Un choix de société
De son côté, monsieur Boulay croit que ce qui se passe à Ristigouche Sud-Est concerne l’ensemble du Québec. Selon lui, il s’agira d’un bon indicateur de ce que les citoyennes et citoyens veulent vraiment. Il se demande si le gouvernement actuel est à l’écoute de la population, et pourquoi il veut à tout prix aller vers l’exploitation du pétrole et des hydrocarbures. Après tout, n’est-ce pas la question de fond derrière cet événement? Il n’exclut pas la possibilité de faire front commun avec d’autres municipalités si un tel projet (contre l’exploration pétrolière) voyait le jour.