Coupe du Monde de football ou la commercialisation de la paix

Coupe du Monde de football ou la commercialisation de la paix

« Clairement, le football représente l’espoir, le football représente la joie, le football représente la réussite, le football représente le progrès pour beaucoup de gens sur ce continent »  – Danny Jordaan, président du comité d’organisation de la Coupe du Monde 2010 et ancien militant anti-apartheid

La Coupe du Monde 2014 est maintenant chose du passé. Sur tous les continents, des millions d’individus ont observé les prouesses de ces joueurs d’élites. Cet événement se démarque dans le paysage médiatique par sa popularité : le football est le sport le plus répandu et populaire sur la planète. La Fédération internationale de football association (FIFA), organisatrice de l’événement, le promeut comme un symbole d’union mondiale, comme un vecteur de paix. Le « lâché des colombes », symbole de paix universellement connu, en début de tournoi en est une démonstration évidente. Autre indice significatif : le logo de la Coupe du Monde 2014 représente trois mains unies autour d’un ballon de football. Le slogan choisi pour le tournoi?  »Juntos num só ritmo » (Tous sur le même rythme). En plus d’être un symbole de paix, le tournoi serait aussi une opportunité de prospérité économique pour les pays hôtes. Selon les organisateurs, le tournoi est donc bénéfique pour la stabilité et l’épanouissement de la planète entière, tout en créant des retombées économiques qui vont profiter à tous-tes les citoyen-ne-s du pays hôte.

Cette vision de la Coupe du Monde est cependant critiquée par nombre d’observateurs pour qui les compétitions mondiales sportives n’améliorent aucunement les relations internationales ou infranationales. D’autres considèrent que les retombées économiques se retrouvent surtout dans les poches de la FIFA, des sponsors et de grandes compagnies nationales. Nous y reviendrons plus tard.

Coupe du Monde de la FIFA : vecteur de paix et de prospérité

Pour la FIFA et le gouvernement brésilien, la Coupe du Monde est une occasion d’ « appeler les gouvernements, la société civile, la communauté du football, les participants et les supporters à réaffirmer l’importance de la promotion de la paix et de la lutte contre toutes les formes de discrimination durant la compétition et au-delà ».  (1) Maria Nazareth Farani, représentante permanente du Brésil auprès de l’ONU, considère que la Coupe du Monde peut contribuer « de façon significative à l’économie du pays ainsi qu’aux objectifs du Millénaire pour le développement » (réduction de la pauvreté, de la mortalité infantile etc.). (2) Comme mentionné précédemment, la campagne publicitaire mise de l’avant invoque régulièrement ce désir de créer un monde plus juste et plus tolérant. D’ailleurs, cette Coupe du Monde innove par rapport aux éditions précédentes par l’introduction d’une poignée de main de paix entre les capitaines des deux équipes adverses au début  ainsi qu’à la fin de chaque match.

Certes, il est un peu paradoxal qu’un événement qui invite les pays à s’affronter entre eux soit promu comme un vecteur de tolérance et de paix. Pierre de Coubertin, le père des jeux Olympiques modernes, croyait que le sport pouvait canaliser ce nationalisme dans le cadre d’une compétition pacifique afin de réduire les violences entre les états. (3) Le politicologue américain Andrew Bertoli avance que cette idée est basée sur la « théorie du catharisme », théorie qui proviendrait originellement de Sigmund Freud dont l’idée fondamentale est qu’il existe chez l’humain des pulsions agressives qui doivent être exprimées de façons contrôlées. Autrement dit, les compétitions sportives permettent aux participant-e-s et à leurs compatriotes d’évacuer leurs pulsions agressives dans un environnement contrôlé. Cette « idée que les sports peuvent canaliser l’agressivité est régulièrement affirmée par des reporters, par des académiciens et par politiciens. » (4)  

Une autre théorie, qui se base en partie sur le néofonctionalisme, défendue par la classe académique est l’idée que lorsque les pays se réunissent dans le cadre d’une compétition mondiale, ils développent une capacité de collaboration sur d’autres facettes de leurs relations internationales. (5) Malgré la nature antagoniste de la compétition sportive, une reconnaissance mutuelle des règles d’engagement est nécessaire entre les participants. Plusieurs rencontres sportives entre pays ennemis ont eu lieu au courant du 20e siècle dans le but d’harmoniser les relations, comme les parties de ping-pong entre la Chine et les États-Unis dans les années 1970, la Série du Siècle entre l’URSS et le Canada, etc. C’est à travers ce paradigme que la FIFA se perçoit comme un agent actif pour la paix : en confrontant les pays dans un environnement sain, elle permet un contact direct entre les nations. Comme le disait Barack Obama en 2009 : « La compétition pacifique entre les nations représente ce qu’il y a de meilleur à propos de l’humanité. Elle nous rassemble, ne serait ce que pour quelques semaines, face à face. Elle nous aide à comprendre l’autre un peu mieux. C’est un très puissant point de départ pour le progrès. (Traduction libre) » (6) Six organisations continentales et 209 organisations nationales de football font partie de la FIFA, qui se positionne ainsi comme un modèle de gouvernance mondiale. L’ancien directeur des relations internationales de la FIFA, Jérôme Champagne, n’hésitait pas en 2010 à faire un parallèle entre les problèmes socio-économiques de la planète et ceux avec lesquels doit composer la FIFA « Le football pose des questions qui ne sont pas moins importantes que celles qui se posent pour le monde en matière de gouvernance. La crise financière de 2008, l’échec de Copenhague sur l’environnement […] sont les preuves que le monde doit se doter d’organes de gouvernance centralisés ». M. Champagne renchérit en déclarant que « s’il y avait une FIFA de l’eau […] le problème des puits et de l’eau en Afrique aurait été réglé depuis longtemps! ». La FIFA considère ainsi qu’elle joue un rôle important pour l’avenir de la société mondiale. (7)

Aussi, l’impact positif des retombées économiques sur les pays hôtes est souvent vanté par les organisateurs comme un bienfait de la tenue de la Coupe du Monde. L’événement attire un grand nombre de touristes, provoquant un influx de capitaux dans le pays. Itau Unibanco, l’une des principales banques brésiliennes, avait prédit dans un rapport publié en juillet 2011 que le PIB du Brésil augmenterait de 1,5% pour l’année 2014 en plus de créer 250,000 emplois. (8) L’impact économique se répercuterait également dans les investissements dans les grandes infrastructures du pays qui vont profiter aux Brésilien-ne-s pour les prochaines décennies. Bref, il s’agirait d’un enrichissement collectif qui peut aider à l’augmentation du niveau de vie des citoyen-ne-s du pays.

Nationalisme et sport : un cocktail explosif ?

Cette vision idéaliste de la Coupe du Monde est-elle réaliste ?

Plusieurs académicien-ne-s contestent l’idée que les rencontres sportives mondiales peuvent influencer de manière positive les relations internationales. Nombre d’études et de recherches ont établi une corrélation entre la tenue d’une rencontre sportive et l’augmentation d’actes de violence ou encore la promotion d’un discours public haineux. L’écrivain Georges Orwell, après avoir constaté la conduite antisportive des joueurs impliqués en 1945 dans une série de matchs entre l’Angleterre et l’URSS, déclara que : «  sur le terrain du village, où l’on choisit son équipe et où il n’existe pas de sentiment de patriotisme local, il est possible de jouer pour le simple plaisir de la chose : mais lorsqu’il est question de prestige, lorsque vous sentez que vous et quelque chose de plus que soi pourrait être humilié par une défaite, les sentiments combatifs les plus sauvages apparaissent ». Orwell réfute l’idée de Pierre de Coubertin : le sport ne canalise pas le nationalisme, il l’exacerbe. Lorsqu’un-e membre d’une nation craint la défaite, crainte ressentie par tous-tes ses compatriotes, le jeu prend des allures de guerre. Le football dépasse ainsi les limites du stade et peut avoir des répercussions à l’extérieur du terrain de jeu. Il sera par exemple l’élément déclencheur d’un conflit armée entre deux pays d’Amérique centrale. (9)

Entre 1900 et 1966, un nombre croissant de Salvadorien-ne-s ont émigré vers le Honduras à la recherche de terres agricoles (le Honduras ayant un plus grand territoire avec une population moindre). Cela créa une concurrence entre les paysan-ne-s pour l’accès à la terre. Une collaboration entre la compagnie américaine United Fruit Company et des paysan-ne-s Hondurien-ne-s va naitre dans le but de faire pression sur le gouvernement local afin de récupérer les terres sous le contrôle de paysan-ne-s Salvadorien-ne-s. C’est pourquoi en 1967 le gouvernement du Honduras commence à retirer des terrains aux Salvadorien-ne-s pour les donner à des citoyen-ne-s né-e-s au Honduras. Cette politique provoque une crise diplomatique et une augmentation de gestes racistes entre Salvadorien-ne-s et Hondurien-ne-s. C’est dans ce contexte particulier qu’a eu lieu une série de matchs de qualifications pour la Coupe du monde 1970 opposant les deux pays. Au cours de la nuit précédant le premier match, une foule de Hondurien-ne-s encercla l’hôtel où dormaient les joueurs de la sélection salvadorienne. Ils firent du bruit durant toute la nuit afin d’empêcher les joueurs de dormir, influençant probablement le score de la partie (le Salvador perdit 1-0). Lors du match retour, maintenant au Salvador, les partisans de l’équipe nationale ont renchérit en imitant leurs voisins, pour ensuite s’attaquer à des partisans Hondurien-ne-s présents dans le stade. La pression augmente sur les deux gouvernements à mesure que les actes de violences s’intensifient. Le 14 juillet 1969, le Salvador envoie sa force aérienne bombarder des cibles militaires honduriennes, marquant le début du conflit armé. « La guerra del fútbol » n’aura duré que quelques jours, le Salvador ayant accepté le cessez-le-feu suite aux menaces de sanctions par l’Organisation des États américains. Elle aura toutefois conduit à la perte de 3000 vies humaines et au brusque retour de dizaines de milliers de Salvadorien-ne-s au pays, déstabilisant l’économie locale et s’établissant comme une cause de la guerre civile salvadorienne (1979-1992). (10) (11) Certes, les affrontements entre les deux équipes nationales ne sont pas la véritable raison de la guerre, mais ils ont été  un catalyseur qui a permis aux deux nations de canaliser leur haine, provoquant une augmentation dramatique d’actes de violence qui ont dégénéré en conflit armé. Plus récemment, les matchs de qualifications pour la Coupe du Monde 2010 entre l’Algérie et l’Égypte ont également donné lieu à de violents affrontements sur le terrain et dans les rues. Ceux-ci seront repris par les politicien-ne-s locaux-ales en mal de popularité, jetant la responsabilité des violences sur le pays rival. (12) Chaque match entre les deux équipes sera accompagné d’émeutes et d’actes de violence entre partisan-ne-s opposé-e-s. Et ce ne sont que quelques exemples de matchs internationaux ayant mené à des conflits. (13) (14)

Au final, il est souvent difficile d’évaluer l’impact politique de ce type d’événement. Par exemple, il est impossible de savoir si la « guerre du foot » entre le Salvador et le Honduras aurait quand même eu lieu sans la tenue des matchs de qualification, considérant que le contexte politique entre les deux pays était propice au conflit politique ou armé. Mais si les agissements des partisan-ne-s durant ces matchs reflétaient la situation politique entre les pays et dans ces conditions, les rencontres sportives n’aidaient pas au rapprochement entre partis opposés : ils ont plutôt provoqué l’effet l’inverse. C’est sans doute ce qui explique pourquoi certaines fédérations sportives, dont la FIFA, interviennent dans le choix des équipes lors de compétition mondiale afin d’éviter un affrontement entre deux pays en conflit (Russie et Georgie, Inde et Pakistan, Armenie et Azerbaijan). (15) Sans pour autant conclure que les évènements sportifs ont fatalement une influence négative sur les relations internationales, ces recherches mettent toutefois un important bémol à la rhétorique simpliste de la FIFA.

Soit. Mais peut-être que l’on peut quand même considérer la FIFA, techniquement un organisme à but non lucratif, comme étant sincère dans sa démarche cherchant activement à resserrer les liens entre les pays, à établir de meilleures conditions sociales pour les citoyen-ne-s des pays membres. Que sa démarche n’est pas optimale, que l’utilisation du sport comme vecteur de paix rencontre plusieurs difficultés, mais que l’intention soit réelle. Malheureusement, derrière le discours pacifique de la FIFA se cache une réalité plus sombre.

La Coupe du monde comme symbole du capitalisme millénaire

A la lumière des reportages et analyses faites des deux dernières Coupes du Monde, on peut établir que les infrastructures, héritage direct de l’événement, sont inadéquates pour les pays hôtes et que les retombées économiques sont bien en deçà des attentes alors que la FIFA accumule les profits. Les critiques avancent que ces profits sont gonflés par le fait que la FIFA n’a pas à gérer les grandes dépenses complexes liées à l’organisation de l’événement. Les profits (2,4 milliards en dollars canadiens) accumulés lors de la Coupe du Monde 2010 par la FIFA contrastent avec les impacts socio-économiques pour la communauté sud-africaine. Voici une liste établie par l’OSEO (Œuvre suisse d’entraide ouvrière) des conséquences concrètes pour le pays:

  • Augmentation des coûts d’organisation pour le gouvernement sud-africain de 1709 % par rapport aux estimations initiales. (environ 5,5 milliards au lieu de 330 millions)
  • La collusion dans le secteur de la construction a artificiellement fait grimper les coûts des stades et des infrastructures de 400 millions (des amendes totalisant 150 millions ont ensuite été imposées aux compagnies coupables).
  • Construction d’un stade au coût d’un milliard de dollars (Cape Town Stadium) exigée par la FIFA, qui ne voulait diffuser des matchs en provenance du Newlands de Cape Town, puisque selon un délégué de l’organisation, les « spectateurs ne veulent pas voir des taudis et de la pauvreté. ». Ce stade, comme la majorité des stades construits ou rénovés pour le Mondial, est déficitaire et devient ainsi un poids financier pour les gouvernements locaux.
  • 15,000 évictions de citoyen-ne-s de Cape Town qui ont été forcés à rester dans un nouveau quartier « temporaire » (Blikkiesdorp) afin de permettre la construction du Cape Town Stadium, quartier maintenant reconnu en Afrique du Sud pour son haut taux de criminalité. Ce quartier temporaire existe encore aujourd’hui.
  • Perte financière de 2,8 milliards pour l’état sud-africain, loin des gains de 700 millions projetés par le gouvernement. Cette perte s’explique en partie par les concessions fiscales exigées par la FIFA
  • Les emplois créés par la construction des stades et la tenue de l’évènement ont disparu. Contrairement aux prévisions, pratiquement aucun emploi permanent n’a été créé. (16)

Il est encore trop tôt pour avoir un portait global de l’impact du Mondial 2014 sur le Brésil. Par contre, nous savons déjà qu’il y a beaucoup de similitudes avec l’édition 2010. Déjà plusieurs stades, comme ceux de Manaus, Natal et de Brasilia, sont considérés comme des éléphants blancs, puisque ces villes n’ont aucune équipe de football de renom et qu’il faudrait un nombre irréaliste de spectacles et d’événements afin de les rentabiliser. Comme en Afrique du Sud, les coûts de l’organisation ont largement dépassé les prévisions initiales et la FIFA a eu encore droit à des exemptions de taxes exceptionnelles. Aussi, des dizaines de milliers de citoyen-ne-s ont été expulsé-e-s de leurs habitations et transféré-e-s dans de nouveaux quartiers, loin du centre-ville. Bref, l’histoire semble se répéter. (17) (18)

Mais qu’est-ce qui incite ces pays à accueillir ce type d’événements ? Certains avancent qu’ils représentent une occasion unique d’investir dans de nouvelles infrastructures qui vont profiter à tous-tes les citoyens-ne-s. Mais si l’État possède les fonds nécessaires, pourquoi attendre un évènement de niveau mondial quelconque ? Ne serait-il pas plus simple d’investir graduellement en fonction des besoins de la population et non de ceux imposés par l’organisation d’un tel événement, qui nécessite la construction de stades désertés, de routes d’accès inutiles ?

La réponse est ailleurs : pour l’anthropologue Shaheed Tayob, « l’organisation et la promotion de la Coupe du Monde 2010 sont conformes aux caractéristiques du  “capitalisme millénaire” » tel que défini par les chercheurs John et Jean Comaroff.  Dans l’économie mondiale contemporaine, les États sont de plus en plus sujets aux demandes du système économique mondial, car celui-ci implique une augmentation des échanges entre États et ainsi une dénationalisation de l’économie nationale. Les États sont ainsi de plus en plus dépendants du capitalisme mondial, et donc des capitaux étrangers, afin d’être économiquement prospères. Les gains financiers des grands événements sportifs sont souvent évoqués par les politiciens qui promettent ainsi aux citoyen-ne-s l’expression d’une gloire et d’une prospérité nationales. Ils permettraient l’enrichissement collectif, mais il s’agit aussi d’une occasion unique d’unir tous-tes les citoyen-ne-s derrière un projet grandiose afin de renforcer ce que Benedict Anderson nommait une identité « collective imaginaire », bref un moment de gloire nationale qui renforce le lien entre l’individu et la nation. Malheureusement, ce type de politique cache « des sacrifices financiers publics et privés, et cache aussi la réalité des grands profits corporatifs », ainsi qu’une perte de capitaux dans des infrastructures inutiles. La prospérité promise par les organisateurs est une illusion, sauf pour certaines classes d’individus ou de corporations qui sont largement favorisés par ce type de capitalisme et qui en sont les promoteurs les plus actifs. De plus, la dépendance des états envers le capital étranger donne aux corporations le pouvoir d’exiger des changements législatifs, des exemptions de taxes ou des subventions afin de permettre aux États de « profiter » des retombées économiques tant désirées, retombées qui sont surestimées par les promoteurs. Ainsi, la Coupe du Monde 2010, qui devait enrichir l’Afrique du Sud et servir de symbole pacifique et unificateur, aura surtout servi à enrichir des intérêts privés étrangers. (19)

Le mercantilisme avant tout

Malgré toute l’assurance dans le discours de la FIFA, on ne peut conclure que l’organisation de la Coupe du Monde peut avoir un impact positif quelconque sur les relations internationales. On sait que le sport mêlé au nationalisme peut tendre à les cristalliser et à provoquer des actes de violence. Les effets positifs de la Coupe du Monde sur la situation politique mondiale, s’ils existent, sont difficiles à évaluer. L’idéal du sport pour la paix semble plutôt être une stratégie marketing, car les profits qu’engendrent l’événement, eux, sont bien réels. En bombardant les spectateurs et spectatrices d’images qui vont conforter l’idée de la Coupe du Monde comme événement mondial unificateur, on créé une aura de respectabilité : le football et la Coupe du Monde sont moralement bons. Après tout, le Mondial est un produit de consommation à vendre que la FIFA se doit d’embellir afin de maximiser le retour en capital. C’est une logique publicitaire : la Coupe du Monde n’est pas seulement un événement télévisuel sportif, mais aussi une communion mondiale pour célébrer la diversité et pour diffuser un message d’espoir aux citoyen-ne-s de la Terre. A la lumière de ce que l’on sait des impacts d’évènements sportifs et des pratiques commerciales de la FIFA, ce message sonne vide. Au final, la Coupe du Monde est avant tout un spectacle sportif qui sert les intérêts de la FIFA, dont les profits seront redistribués à travers les associations nationales, entre autre afin d’augmenter la popularité du sport dans le monde, augmentant donc le bassin de partisan-e-s du sport et par le fait même le potentiel économique du football. Une partie de ces profits se retrouveront dans les poches des dirigeant-e-s de la FIFA, sommes qui sont d’ailleurs gardées secrètes. Pour les diffuseurs, qui ensemble ont payé 2,4 milliards en 2014 pour les droits de diffusion, la Coupe du Monde permet d’exiger aux sponsors d’importantes sommes pour les spots publicitaires. Elle sert ainsi à vendre ce que Patrick Le Lay, ancien président-directeur général du groupe télévisuel TF1, appelait du « temps de cerveau humain disponible ». « Dans une perspective business, soyons réalistes : à la base, le  métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à  vendre son produit. Or pour qu’un message publicitaire  soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit  disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre  disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour  le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à  Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». (20)

Lors du match d’ouverture du Mondial 2014, les organisateurs de la Coupe du Monde ont manqué une occasion de prouver qu’ils prenaient leur message de paix au sérieux. Avant le début de la première demie, l’un des trois enfants prenant part à la cérémonie a présenté aux caméras un écriteau sur lequel on pouvait lire « demacarsion », dénonçant l’exclusion des Guaranis brésilien-e-s de leur territoire ancestral. La vitrine mondiale de la Coupe du Monde aurait pu être utilisée pour sensibiliser la planète aux conditions de vie du peuple Guarani, dont le taux de suicide est le plus élevé au monde. En outre, une partie de leur terre ancestrale leur fut retirée illégalement pour permettre la construction d’une usine de transformation de canne à sucre, sucre qui a ensuite été achetée par Coca-Cola, sponsor officiel de la Coupe du Monde. On peut comprendre maintenant que la FIFA n’ait pas voulu compromettre sa relation avec le géant américain. Les téléspectateurs n’ont jamais vu l’écriteau du jeune guarani, car la séquence fut censurée par la FIFA. (21)

Il serait sans doute commercialement moins profitable à la FIFA de permettre, lors de la diffusion de la Coupe du Monde, à des citoyen-ne-s des pays hôtes de dénoncer des injustices existant dans leur pays. Premièrement parce que certaines de ces injustices ont été causées par l’organisation même du tournoi, mais surtout car réside toujours le risque de vexer ceux que l’on dénonce, de provoquer la colère de puissants partenaires commerciaux. Les appels à la paix de la FIFA sont sans doute sincères, mais ils sont vides de sens. Pour paraphraser Thomas à Kempis, tous désirent la paix mais bien peu veulent faire ce qui est nécessaire pour l’obtenir.  

(1) « La Coupe du Monde pour la paix et contre toutes les formes de discrimination », http://fr.fifa.com/worldcup/news/y=2014/m=6/news=la-coupe-du-monde-pour-…, FIFA, consulté le 15 juillet 2014.
(2) »Le sport: Un catalyseur pour le développement et la paix », http://www.un-ngls.org/spip.php?page=article_fr_s&id_article=3471, SLNG, consulté le 15 juillet 2014.
(3) De Coubertin, Pierre. Essais de psychologie sportive. Librairie Payot & Cie. Laussane et Paris. 1913.
(4) Bertoli, Andrew. The World and Interstate Conflict : Evidence from a Natural Experiment. http://www.andrewbertoli.org/. Consulté le 15 juillet2014.
(5) IBID
(6)  IBID. « Peaceful competition between nations represents what’s best about our humanity. It brings us together, if only for a few weeks, face to face. It helps us understand one another just a little bit better. That’s a very powerful starting point for progress. »
(7) Chamapgne Jérome et Schoepfer, « Une FIFA forte pour une gouvernance mondiale du football! », Géoéconomie, 2010/3 n.54, p. 9.
(8) Sreeharsha, Vinod, « Brazilian Bank Predicts World Cup Winner », The New York Times, http://dealbook.nytimes.com/2014/06/02/brazilian-bank-predicts-world-cup…, Consulte le 15 juillet 2014.
(9) IBID (4)
(10) Cable,Vince. « The ‘Football War’ and the Central American Common Market ». International Affairs (Royal Institute of International Affairs 1944-), Vol. 45, No. 4(Oct., 1969), pp. 658-671
(11) Hickman, Kenndy. « Latin America : The FootBall War ». about.com. http://militaryhistory.about.com/od/battleswars1900s/p/footballwar.htm. Consulté le 15 juillet 2014.
(12) IBID
(13) Markovits, A. S., et Rensmann, L. « Gaming the world : how sports are reshaping global politics and culture. Princeton University Press. 2010.
(14) Marqusse, M. « War minus the shooting : a journey through south Asia during cricket’s World Cup. Vintage. 1996.
(15) La UEFA n’a pas programmer de matchs entre la Russie et la Géorgie entre 2008 et 2014 à la suite du conflit armé impliquant les deux pays. La UEFA a également empêché l’Arménie et l’Azerbaïdjan de s’affronter en 2013, continuant une tradition datant de 2006.
(16) « Apercu des principales conclusions de l’étude de l’OSEO ‘A Preliminary Evaluation of the Impact of the 2010 FIFA World Cup : South Afrika’ », Œuvre suisse d’entraite ouvrière (OSEO), 2010.
(17) « Brazil’s evicted ‘won’t celebrate World Cup’ », http://www.aljazeera.com/indepth/features/2014/05/brazil-evicted-won-cel…, Al-Jazeera, consulté le 15 juillet 2014.
(18) « Who’ll play in stadiums after the cup ? », http://registerguard.com/rg/news/31852818-76/cup-stadium-stadiums-brazil…, The Associated Press, consulté le 15 juillet 2014.
(19) Tyaob, Shaeed. « The 2010 World Cup in South  Africa : A Millenial Capitalist Moment », Journal of Southern African Studes, 38:3, 2012, p.717-736.
(20) « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible », http://lexpansion.lexpress.fr/entreprises/patrick-le-lay-president-direc…, L’Expansion.com, consulté le 15 juillet 2014. (21) «Coca-Cola dragged into Brazilian Indians’ land struggle », http://www.survivalinternational.org/news/9816, Survival International, consulté le 15 juillet 2014.

L’intérêt des méga-événements sportifs pour les pays du BRICS : une idée de grandeur?

L’intérêt des méga-événements sportifs pour les pays du BRICS : une idée de grandeur?

Avec la fin de la Coupe du Monde de la FIFA qui s’est tenue dernièrement au Brésil, il est intéressant de noter l’engouement que celle-ci a causé, en dépit du mécontentement qu’a suscité son organisation au sein de la population brésilienne. On a d’ailleurs assisté à un changement drastique dans la couverture médiatique qui montrait, à quelques exceptions près, un Brésil croulant sous la protestation populaire et les manifestations avant la Coupe du Monde, et qui est devenu joyeux et festif durant le mois qu’a duré l’événement1. Phénomène réel ou choix des médias? Considérant que la situation au Brésil a été délaissée depuis la fin du Mondial, alors que les prochains Jeux Olympiques se tiendront à Rio, il convient d’évaluer quelle est la pertinence sociale de ces méga-événements sportifs qui sont d’abord porteurs d’une image pour le pays hôte6. Cela est particulièrement vrai pour les pays émergents du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) qui tentent de faire valoir leur place sur l’échiquier mondial. Ce sont ces derniers qui ont accueilli et qui accueilleront la majorité des Coupes du Monde et Jeux Olympiques des dernières et des prochaines années (Beijing 2008, Afrique du Sud 2010, Sochi 2014, Brésil 2014, Rio de Janeiro 2016, Russie 2018). Que peut-on donc dire des conséquences qu’ont ces événements pour la population des pays en question?

Combien peuvent coûter ces méga-événements ?

Remarquons d’abord l’excès et l’exorbitance dans les sommes investies, qui visent à créer des événements tape-à-l’œil : 50 milliards $US pour Sochi 2014, 13 milliards pour la Coupe du Monde qui s’est tenue au Brésil, et des sommes estimées à 16,5 milliards $US pour les Jeux de Rio3,4,5. De plus, si l’on tient compte que les préparatifs de ces derniers ne respectent pas l’échéancier prévu, il est à prévoir que ce montant augmentera davantage. Ce serait ainsi l’équivalent de près de 100 milliards de dollars US qui auraient été dépensés pour l’organisation de trois méga-événements sportifs dont le succès socio-économique aura été plus mitigé que ce que les pays hôtes ce seraient attendus. Le Brésil s’en tire toutefois mieux que la Russie pour le moment, mais il faudra attendre 2016 pour avoir un réel bilan de la situation.

Sochi 2014 : le succès russe?

Dans le cas de la Russie, l’impact aurait probablement pu être meilleur n’eut été de la mauvaise publicité qu’ils se sont faits par des décisions externes aux événements sportifs, comme la loi anti-propagande gai ou le conflit russo-ukrainien6. Cette mauvaise publicité pourrait entre autre compromettre l’activité touristique et la recherche de commanditaires, qui sont parmi les principales retombées économiques des Jeux Olympiques pour les gouvernements. Pour la somme d’argent qui a été dépensée afin d’assurer l’image internationale russe, autant dire que le prix à payer a été exorbitant pour le bénéfice qu’ils en ont tiré. Cela va également de pair avec la situation délicate dans laquelle se trouvent les pays du BRICS, qui sont socio-économiquement entre ciel et terre. Ceci dit, on ne peut toutefois pas dire que c’est l’événement en lui-même qui a causé ces désagréments, les Jeux Olympiques ayant été, d’une certaine façon, un succès pour les Russes. Malheureusement, comme le pays a nombre d’ennemis puissants, il a été facile pour ces derniers de ternir leur image.

Brésil 2014 et Rio 2016 : une importante facture sociale

Si l’on examine le cas du Brésil, et de Rio en particulier, on constate que l’impact est tout autre. Les médias ont fait peu de mauvaise presse au pays hôte dans le cadre même de la Coupe du Monde, si ce n’est que pour mentionner quelques-unes des manifestations qui se tenaient dans certaines villes du pays7,8,9. De ce point de vue, le Brésil s’en sort certainement gagnant, n’eut été la mauvaise prestation de sa sélection.

Toutefois, il semble que le prix à payer ait été encore une fois très important si l’on regarde les problèmes internes du pays. Il faut savoir que les inégalités sociales entre la population autochtone/afro-brésilienne, majoritaire mais très pauvre, et la population blanche européenne y sont très frappantes. Ainsi, c’est une majorité de brésiliens et de brésiliennes qui étaient en défaveur de l’organisation de la Coupe du Monde, arguant entre autre que l’argent serait mieux dépensé afin de pallier aux problèmes sociaux, notamment à Rio où une grande partie de la population des favelas dispose de conditions de vie misérables9,10. Pour la majorité autochtone ou afro-brésilienne, la Coupe du Monde et les Jeux Olympiques signifient une augmentation de la misère dans laquelle ils sont déjà, notamment parce que cet argent ne sera pas investi au sein du système d’éducation, de santé, ou des programmes sociaux11. En plus de cela, certaines communautés sont expropriées et relocalisées afin d’assurer l’établissement d’infrastructures de qualité, ou encore afin d’assurer une bonne publicité au pays hôte. Bref, l’image dont s’est dotée le Brésil suite à la Coupe du Monde semble bonne, mais au sein même de la société brésilienne on constate que le phénomène est tout autre. Les Jeux de Rio en 2016 devraient logiquement aller dans le même sens, il faudra alors voir quel est l’état de la situation.

Pourquoi organiser de tels événements?

Une première réponse va de pair avec l’aspect spectaculaire que prennent la Coupe du Monde et les Jeux Olympiques, particulièrement depuis quelques années, afin de marquer l’imaginaire des gens2. Les gouvernements des pays hôtes veulent faire remarquer qu’ils sont eux aussi des acteurs importants du monde contemporain. Un premier objectif est donc de s’assurer une bonne publicité, quitte à tout mettre en œuvre pour cacher les éléments nuisibles comme ça a pu être le cas au Brésil. La recherche d’une reconnaissance internationale est certainement quelque chose de louable et de légitime; il faut par contre se questionner sur le prix, économique ou social, à payer. Cela est vrai non seulement pour les pays du BRICS, mais pour n’importe quel état.

De plus, cela n’explique pas pourquoi l’on dépense autant d’argent à l’organisation de ces événements, d’autant que les bénéfices économiques sont souvent très minimes pour les états. En fait, ce sont plutôt les investisseurs, souvent étrangers, qui en bénéficient, et c’est peut-être la stratégie sur laquelle misent les dirigeants nationaux pour avoir des retombées économiques. Ces méga-événements sont une excellente occasion pour eux de montrer qu’ils sont à la fois capables de les mettre sur pied, mais aussi d’assurer la stabilité sociale, souvent par des moyens répressifs. Bref, l’objectif est de s’assurer que les investisseurs étrangers soient à l’aise de s’établir dans le pays organisateur, et espérer plus tard que ces multinationales apportent de quoi assurer la grandeur du pays. Ces  « festivités » que sont la Coupe du Monde ou les Jeux Olympiques peuvent avoir leur pertinence, à condition de ne pas engendrer les coûts que l’on a pu avoir en Russie ou au Brésil. Puisqu’elles assurent une grande visibilité au pays organisateur, elles permettraient, par exemple, de montrer que « Monsieur-madame tout le monde » y vit dans des conditions agréables, et que certains aspects, comme la culture, la jeunesse, l’environnement social, l’égalité sociale, y sont valorisés. Tout dépend de l’agenda du gouvernement en place, et surtout de l’identité des acteurs qui sont en mesure d’aider à sa mise en place. Et il s’avère bien souvent qu’il s’agisse de ceux qui ont du capital économique à offrir, une minorité déjà opulente et qui en profite pour s’enrichir encore davantage, au détriment du reste de la population. En fait, ces méga-événements ont été tellement instrumentalisés qu’il est difficile pour les gouvernements et leurs sponsors de s’en séparer12.  Bien que ce soit utopique, c’est peut-être l’aspect politique qui doit être revu, ce qui permettrait sans doute de diminuer de façon drastique les coûts de ces événements. Et si ces compétitions devenaient de simples rencontres entre athlètes, sans égard au sentiment d’identité nationale, par exemple en fixant ces festivités à un lieu préétabli?  

1)      http://www.ledevoir.com/dossiers/coupe-du-monde-de-soccer/18

2)      Horne, John et Wolfram Manzenreiter. 2006 “An introduction to the sociology of sports mega-events”. In Horne et Manzenreiter (eds.) Sports Mega-Events : Social Scientific Analyses of a Global Phenomenon. Blackwell Publishing, p.1-24

3)      http://www.radio-canada.ca/sports/Jeux-Olympiques/2013/02/01/001-sotchi-…

4)      http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20140716trib00…

5)      http://www.aa.com.tr/fr/monde/320707–jo-2016-a-rio-la-pire-preparation-…

6)      http://www.rfi.fr/sports/20140223-jeux-olympiques-hiver-bilan-contraste-… 

7)      http://www.courrierinternational.com/article/2014/06/16/lettre-d-un-bres…

8)      http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/381390/…

9)      http://www.francetvinfo.fr/sports/foot/coupe-du-monde/coupe-du-monde-au-…

10)  http://www.slate.fr/sports/87981/bresiliens-contre-coupe-monde

11)  http://www.bastamag.net/Coupe-du-monde-ces-dizaines-de

12)   http://www.courrierinternational.com/article/2012/05/16/a-qui-profitent-…    

Ristigouche et GASTEM : Un conflit pour évaluer le pouls de la population québécoise vis-à-vis l’exploration pétrolière?

Ristigouche et GASTEM : Un conflit pour évaluer le pouls de la population québécoise vis-à-vis l’exploration pétrolière?

La municipalité de Ristigouche Sud-Est a récemment lancé une campagne de financement afin de l’aider à se défendre face à une poursuite de la pétrolière GASTEM qui lui réclame 1 494 676,95$ suite à l’adoption d’un règlement municipal pour la protection de l’eau potable. Nous avons rencontré le maire François Boulay et obtenu un entretien téléphonique avec le PDG de Gastem, Raymond Savoie, pour faire le point sur cet événement.

Le projet d’exploration à Ristigiouche Sud-Est a débuté en 2009 et la plate-forme fut construite en 2012. Le 4 mars 2013, la municipalité adopte un règlement municipal afin de délimiter une zone de protection de deux kilomètres à l’intérieur de laquelle toute activité de forage est interdite près des puits artésiens, ce qui inclut le projet de GASTEM. Le maire François Boulay, qui n’était pas encore élu à l’époque, justifie l’adoption d’un tel règlement comme une mesure nécessaire afin de protéger les sources d’eau potable. Il n’y avait en effet aucun règlement provincial légiférant en la matière avant juillet 2014, au moment où le ministre a présenté son nouveau règlement à Gaspé. En août 2013, la ville reçoit une mise en demeure de GASTEM puisque cette dernière affirme avoir dépensé  non loin de 1,5 millions de dollars pour le projet,  qu’ils ont alors dû avorter suite à l’adoption du règlement. Raymond Savoie, le PDG de la pétrolière, estime qu’il s’agissait d’un règlement injustifié puisqu’il avait obtenu un permis du Ministère de l’environnement et que la ville n’avait jusqu’à présent exprimé « aucune objection ». La pétrolière affirme d’ailleurs avoir cherché à obtenir le consentement des citoyennes et citoyens en organisant une rencontre afin de leur expliquer les développements du projet. Aussi, monsieur Savoie s’explique mal pourquoi la ville ne l’a jamais contacté avant l’adoption du règlement. En entretien téléphonique, il semblait par ailleurs fortement irrité par les agissements du maire Boulay et a même affirmé que « La porte a toujours été ouverte chez nous et [qu’on] aurait sans doute pu s’entendre sur quelque chose ».  Le maire Boulay pense quant à lui ne rien devoir à GASTEM, et agit selon la volonté des 168 résident-es de Ristigouche Sud-Est . « Je n’ai rien à dire à monsieur Savoie. » s’est-il exclamé. Pour faire face à cette poursuite, la municipalité de Ristigouche Sud-Est a fait appel aux citoyennes et citoyens afin de récolter 225 000 $ pour assurer les frais juridiques. Il est également à noter que la demande en irrecevabilité a été rejetée en mars dernier par la cours, forçant ainsi la tenue d’un procès et obligeant la ville à trouver des « solutions ».

L’accord du conseil municipal ?

Afin de justifier cette poursuite, Raymond Savoie affirme que : « La municipalité avait donné son accord et [que] le ministère vérifie toujours avant de délivrer un certificat autorisant l’exploration s’il y a une objection de la part de la ville. » Il considère ainsi que c’est une forme de bris de contrat puisqu’ils sont  « revenus sur leur position » et que des dépenses avaient déjà été engendrées. François Boulay affirme quant à lui n’avoir vu aucune trace d’un « accord » dans les résolutions du conseil municipal. Il comprend par ailleurs mal le point de vue de GASTEM puisque selon lui la ville n’a pas le pouvoir d’autoriser ou interdire une exploration pétrolière sur son territoire. Également, plusieurs citoyennes et citoyens étaient inquiets face au projet pétrolier et le maire affirme que c’est suite à la pression populaire que le conseil municipal a adopté le règlement sur la protection de l’eau potable. Afin de déterminer dans quelle mesure les citoyens-nes et la municipalité peuvent influencer le ministère dans l’octroi ou non d’un certificat d’exploration, nous avons contacté le ministère du développement durable, de l’environnement et de la lutte contre les changements climatiques. Il nous apparaît que le consentement municipal est un élément important dans l’argumentaire de GASTEM pour justifier sa demande de dédommagement. Le ministère nous a, dans un premier temps, affirmé que le nouveau règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection : « (…) ne comprend pas de dispositions particulières qui obligent le ministère à consulter les municipalités ou les villes. (Avant de délivrer le certificat) » Cependant, comme le stipule la Loi sur la qualité de l’environnement, celui qui demande un certificat d’autorisation au ministère doit préalablement informer et consulter le public. Il s’agit donc d’organiser une réunion d’information qui sera préalablement publicisée dans un journal « papier » distribué dans la localité. Un rapport de cette réunion de consultation est ensuite produit par l’instigateur du projet et transmis au ministère tout comme à la municipalité. Il faut donc comprendre que la ville n’a aucun pouvoir légal afin de décider si un projet aura lieu ou non. Dans un second temps, même si il y avait une forte opposition face à un projet lors d’une consultation, le ministère pourrait toujours délivrer le permis. La seule obligation qu’avait GASTEM était donc de consulter et d’informer, ce qu’ils ont par ailleurs fait. Le ministère se doit d’exiger la tenue d’une telle consultation, mais rien ne les oblige à prendre en considération, légalement du moins, le rapport produit. La  « non-objection » de la municipalité telle que prétendu par Raymond Savoie est-elle donc réellement significative et importante dans ces circonstances?

 « Parce que je considère que la porte est fermée au gouvernement, nous devions agir » – François Boulay

En juin, la ville de Ristigouche a demandé un entretien avec le ministre de l’environnement afin de trouver des pistes de solution concernant la poursuite. Après avoir eu plusieurs discussions avec des attachés politiques et avoir été transféré au Ministre des affaires municipales, sans recevoir de réponse concrète, le maire Boulay a estimé devoir faire connaître la cause au grand public pour que les choses bougent. Le sujet n’avait alors été abordé que par quelques quotidiens de la région. Avec le lancement de la campagne de solidarité, les médias nationaux ont finalement abordé la question et le ministre a réagi en affirmant qu’un entretien aurait lieu à la fin du mois d’août. Le bureau du ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques nous a toutefois fait savoir que : « le ministère ne peut commenter un dossier judiciarisé. » C’est ce sentiment d’abandon ressenti par le maire Boulay qui l’a convaincu de la nécessité de mettre sur pied une telle campagne de financement. De plus, la Mutuelle des municipalités, qui est une sorte d’assurance pour les villes, refuse d’aider financièrement Ristigouche Sud-Est puisque celle-ci aurait été accusée d’agir de « mauvaise foi » dans le dossier.

Menaces pour l’environnement ?

Pour GASTEM, le règlement pour la protection des eaux de Ristigouche Sud-est « bidon et ne tient pas la route » puisque son projet ne présentait aucune menace pour l’environnement. Il faut savoir que plus de 70 municipalités ont adopté des règlements similaires, basés sur le modèle du règlement de Saint-Bonaventure, et monsieur Savoie affirme que celui-ci fut écrit par « 2-3 personnes à Montréal… », laissant sous-entendre qu’ils n’avaient peut-être pas l’expertise nécessaire pour rédiger un tel règlement. Selon lui,  « c’est à Québec qu’est l’expertise » et lors de la délivrance du certificat, ils ont considéré qu’il n’y avait aucun risque environnemental. Autre son de cloche à Ristigouche, où l’on affirme que de nombreux universitaires et experts en la matière croient plutôt qu’on ne peut réellement prévoir comment va réagir l’environnement devant ces explorations et qu’il y a donc bel et bien des risques. La question pour le maire de Ristigouche est de savoir si sa municipalité souhaite réellement prendre un tel risque.

Règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection  (RPEP)

En réponse au conflit opposant Pétrolia et Gaspé, Québec a finalement lancé son nouveau règlement sur la protection des eaux. Celui-ci rend  caducs les règlements municipaux et impose certaines normes que devront respecter les entreprises. La localisation d’un site de forage devra se faire à plus de 500 mètres d’un site de prélèvement d’eau potable et il sera également interdit de faire de la fracturation à une distance de moins de 600 mètres de profondeur. Il faut savoir que les nappes phréatiques se trouvent généralement à moins de 200 mètres de la surface du sol. Une étude hydrogéologique sera également exigée. La fédération des municipalités du Québec (FQM) a réagi favorablement à l’annonce d’un tel règlement tout comme plusieurs autres acteurs du milieu. Il vient répondre à une demande d’avoir des normes provinciales claires en la matière. C’est aussi le cas chez GASTEM qui considère qu’il s’agit là de normes très sévères, mais que la population pourra ainsi être rassurée et les compagnies sauront « clairement à quoi s’attendre et pourront s’ajuster ». Pour François Boulay, c’est un petit pas dans la bonne direction mais il affirme que plusieurs recommandations scientifiques démontrent qu’on ne peut pas prévoir comment se comporteront les fissures : « On ne peut pas savoir si avec le temps, cela aura des répercussions sur la nappe phréatique ». En demeurant prudent, il se demande si un tel règlement n’aurait pas un autre objectif sous-jacent, soit celui de légitimer l’exploration pétrolière en rassurant les québécoises et les québécois. Un moyen de laisser croire qu’il n’y a maintenant peu de risques environnementaux grâce à la surveillance de l’État pour calmer la contestation et permettre aux pétrolières de continuer l’exploration?

Une exploration à « Haut risque (financier) »

Comme nous l’affirmait en entrevue Raymond Savoie, l’exploration à Ristigouche Sud-Est était à « haut risque ». C’est-à-dire qu’il n’était vraiment pas certain de trouver quoi que ce soit dans le sol. Sa compagnie avait des raisons de croire que des réserves pétrolières se trouvaient enfouies à cet emplacement, mais il n’avait aucune certitude sur la question. Cela revient également à dire que même si le règlement municipal n’avait pas nui aux opérations de GASTEM, la compagnie courait le risque de dépenser 1,5 millions de dollars sans extraire quoi que ce soit. Certain-es se demandent donc pourquoi GASTEM souhaite être dédommagé ; même si le règlement n’avait pas été adopté, ils n’auraient peut-être jamais pu rentabiliser leur projet.

Un choix de société

De son côté, monsieur Boulay croit que ce qui se passe à Ristigouche Sud-Est concerne l’ensemble du Québec. Selon lui, il s’agira d’un bon indicateur de ce que les citoyennes et citoyens veulent vraiment. Il se demande si le gouvernement actuel est à l’écoute de la population, et pourquoi il veut à tout prix aller vers l’exploitation du pétrole et des hydrocarbures. Après tout, n’est-ce pas la question de fond derrière cet événement? Il n’exclut pas la possibilité de faire front commun avec d’autres municipalités si un tel projet (contre l’exploration pétrolière) voyait le jour.  

Déconstruction de la réforme de l’éducation

Déconstruction de la réforme de l’éducation

La réforme en éducation a été au cœur de plusieurs débats médiatiques et a souvent été questionnée, aussi bien par les enseignants que les parents. Cependant, très rarement dans ces questionnements a-t-on sondé le cœur, l’épicentre de la réforme, se contentant de discréditer quelques changements superficiels de celle-ci telles les matières scolaires et l’enseignement instable de la langue française. Une série d’actualités politiques, dont le lancement du Livre blanc sur la jeunesse, m’a menée à aller sonder le cœur de la réforme pour en dégager le courant pensée qui la sous-tend et comment elle traverse  la jeunesse québécoise depuis le début des années 2000.

Éducation – ce qu’il manque à l’ignorant pour reconnaître qu’il ne sait rien.

–        Albert Brie, Le mot du silencieux

Instruire, verbe transitif (1). In stru ere. Le fait d’empiler dedans, d’assembler dans, de dresser, de munir, d’outiller. Avant de construire ou de détruire il faut d’abord empiler les choses – les connaissances – dans l’esprit. Assembler en l’individu tous les matériaux du savoir,   munir son esprit d’outils de raisonnement. Je vous munis de cette définition afin que nous comprenions le mot pareillement. Pour qu’ensemble nous puissions prendre le constructivisme radical (lié au relativisme cognitif en psychologie) pour ce qu’il est, le concept de dés-éducation ayant marqué depuis plus d’un quart de siècle notre société québécoise (2). J’articule cet article autour  du document de Normand Baillargeon, La réforme québécoise de l’éducation : une faillite philosophique (2006), professeur au département de pédagogie à l’Université du Québec à Montréal. Bien qu’il ait empreint son texte d’idéologies, je crois que la démonstration de sa thèse soit l’une des plus entière qu’il me soit donnée à lire au sujet de la réforme de l’éducation québécoise. Je dois aussi me positionner contre une partie de sa réflexion qui par ailleurs semble inclure Michel Foucault parmi les tenants de la théorie du relativisme cognitif, interprétation que je juge inappropriée. Si Foucault a pu influencer le courant de pensée, sa recherche et ses théories ne peuvent s’inscrire parmi elle. Cependant, avant de poursuivre et de définir plus en profondeur cette réforme constructiviste radicale, permettez-moi de vous mettre en contexte et de passer par une légère digression.

Les effets de la réforme aujourd’hui

Nous pouvons en constater les effets alors que les premiers à avoir été sujets de cette réforme occupent à leur tour la position d’enseignant. Bien entendu, une majorité de jeunes ayant grandi sous cette réforme prennent actuellement part à toutes les autres sphères professionnelles qui constituent la société québécoise actuelle qui n’est pas moins construite par cette conception de l’éducation. Plusieurs mécanismes ont concouru à son instauration, et ceux-ci s’inscrivent parmi l’ensemble de choix et de faits auxquels nous avons les uns et les autres souscrit ou que nous aurons parfois simplement ignoré. L’ensemble est énorme et on y retrouve, entre autres, le nivellement par le bas, l’incompétence dans les programmes de formation, l’orientation donnée pour la valorisation la valorisation de savoirs économiquement utilitaires au détriment des connaissances générales, la multiplication des intervenants mis à la disposition des jeunes, le désistement des parents dans l’éducation de leurs enfants ou encore le clientélisme universitaire et la diplomation à rabais. Je tiens à spécifier de suite que je ne souhaite pas faire ici un débat sur les notions (selon qui pense) de vérité et de ce que l’on tient comme vrai dans une vision qui serait absolutiste. Dans le but de critiquer une réforme scolaire, et non pas de critiquer les systèmes d’éducation comme d’une institution où s’affrontent des rapports de pouvoirs, je ne vais pas développer ni élaborer davantage sur la question de la vérité et du vrai, parce que ceci dépasse largement le cadre de l’article présent qui se contente (malheureusement ou heureusement) de décrire la situation des effets de la réforme présente sur la jeunesse et quelques mécanismes qui la supportent, la traversent et se font transmettre par elle.

De l’actualité qui interpelle

Si je me suis intéressée à la question, c’est que le 5 février 2014, avant que les élections générales ne soient déclenchées, deux entretiens concernant la jeunesse et l’éducation québécoise ont été radiodiffusés à l’émission Bonjour la Côte de Radio-Canada (3). Ce matin-là, deux projets péquistes concernant la jeunesse étaient à l’ordre du jour : la politique jeunesse du Parti Québécois et son livre blanc sur la jeunesse, ainsi que l’inclusion aux programmes du primaire et du secondaire de cours d’orientation scolaire et professionnelle. Du premier projet qui devait servir d’appui à un second, la possibilité d’enfin voir un Service civique offert aux jeunes québécois, l’entreprenariat a été le maître-mot du discours, ignorant totalement les fondements du Service civique tel que les États-Unis et l’Europe le proposent depuis 4 (France), 11 (États-Unis), même 44 ans (Italie) avant nous(4). En Europe, selon le site internet du gouvernement français, le service civique est décrit comme étant «un engagement volontaire au service de l’intérêt général, ouvert à tous les jeunes de 16 à 25 ans, sans conditions de diplôme; [pour lequel] seuls comptent les savoir-être et la motivation». Indemnisé par une allocation mensuelle, le service est un engagement auprès d’associations, de collectivités territoriales ou d’établissements publics, mais non pas parmi les entreprises privées. Du deuxième projet, M. Gaston Leclerc laissa entendre qu’on souhaitait au MELS inclure des cours d’orientation professionnelle dès la cinquième année du primaire, afin d’orienter les jeunes et de leur présenter les possibilités qui s’offriront à eux dans le monde du travail selon les besoins de la société. Il dit que l’école doit préparer l’enfant, le sensibiliser et rendre les «choses plus faciles, plus pratiques» (5) afin qu’il parvienne à élaborer ses projets et que l’école ait un sens dans la vie du jeune. Peut-être serait-il plus pertinent d’instruire les savoirs (les connaissances générales telles les mathématiques, les sciences, la linguistique, etc.) dans les écoles afin que celle-ci donne un sens à la vie des jeunes plutôt que d’être l’objet de ce sens?

La réforme qui a fait des petits, de 2002 à 2013

Je dois ici préciser que je ne proposerai pas une nouvelle réforme et que je ne cautionne pas plus les demandes formulées par mes compères étudiants qui ont participé à l’École d’hiver Spécial Sommet de 2013. Initiative de l’Institut du Nouveau Monde et intégrée au Sommet sur l’avenir de l’enseignement supérieur, l’École d’hiver est un événement qui s’inspire de l’École d’été et qui «est reconnue depuis cinq ans au sein de la Stratégie d’action jeunesse du gouvernement du Québec». Lors de cet événement, tout en requérant la qualité de l’enseignement, les étudiants-es réunis-es ont défendu l’idée de leur idéal pédagogique et d’enseignement ainsi: un enseignant-guide «qui n’impose rien et ouvre tout» dans une salle-classe où «tous les courants de pensées sont admis», positionnant encore une fois l’élève au centre de son propre apprentissage, maître de la construction de son savoir (6). Malheureusement, cette demande de leur part est inutile, car c’est exactement ce qu’on leur offre déjà depuis la réforme constructiviste. Cependant, ayant appuyé le mouvement pluriel du printemps érable en 2012, c’est plutôt contre le virage entrepreneurial proposé aux jeunes à coup de grande campagne politique et d’investissements massifs que je me positionne. Dans son intitulé La réforme québécoise de l’éducation : une faillite philosophique (2006), Normand Baillargeon fait état des sommes investies dans une campagne de sensibilisation amorcée par le gouvernement québécois il y a déjà dix ans : 21 millions ont été dépensés pour «changer les mentalités» afin que les jeunes s’intéressent à l’entreprenariat. Le Ministère de l’Éducation, des Loisirs et du Sport (MELS), le Secrétariat à la jeunesse, les Conférences régionales des élus, Le Conseil du patronat du Québec ont tous participé à la mise en place de la campagne de sensibilisation désirant convaincre les enseignant-e-s, les parents et les jeunes des vertus de l’entrepreneurship. Une enveloppe de 132 000 $ avait alors été donnée pour ce faire et 75 agents de sensibilisation ont été mandatés à la tâche (7). Cet effort concerté n’est pas demeuré le seul fait du Parti libéral du Québec de Jean Charest.

Du besoin d’orienter

Depuis 2002 le Québec a pris par le biais de l’éducation sa démarche «orientante» et la province en serait gagnante. En juin 2013, rapportait Le Soleil du 4 février dernier, l’économiste et ancien sous-ministre péquiste du MELS Bernard Matte annonçait déjà que le PQ désirait lutter contre le décrochage scolaire, et qu’un des moyens pour y parvenir était d’employer l’approche orientante (8). Selon lui, un temps obligatoire alloué à l’orientation scolaire et professionnelle donnerait aux jeunes l’accès à la formation professionnelle et aiderait la société à mettre en adéquation les choix de carrières de ces derniers avec les demandes du marché du travail. L’intention est claire : il y a une demande sur le marché du travail pour certaines professions et il serait désirable que, dès la cinquième année du primaire, les jeunes aient en tête cette «liste» afin de pouvoir choisir parmi celle-ci vers quelle carrière se diriger. La sélection, restreinte au gré de la demande du marché, ne reflète pas une volonté d’instruire aux élèves et étudiant-e-s des savoirs, mais plutôt des savoir-faire afin qu’ils servent éventuellement au marché. Si l’idée est logique et répond à certains besoins économiques, comme plusieurs autres effets de la réforme constructiviste adoptée par le MELS depuis le début des années 2000, il n’en demeure pas moins que la jeunesse québécoise en souffre aujourd’hui, sans même qu’elle ne le constate. Pour le comprendre et le constater, nous devons prendre le temps de définir ce qu’est le constructivisme en éducation et de le comparer au concept d’instruction traditionnelle dite «éducation libérale (9)», lesquelles sont deux conceptions divergentes.

L’éducation québécoise, un peu d’histoire

Tel qu’annoncé au début de cet article, c’est le travail de Normand Baillargeon qui m’offre les mots justes par lesquels nous pouvons définir ces conceptions de l’éducation, ainsi que la définition même de l’éducation, qui mérite d’être revisitée sous son mandat d’instruire et non pas de «développer chez quelqu’un certaines connaissances, une culture ou bien les usages d’une société» (10). C’est en considérant le développement des enfants, et une certaine part de préservation du calme social, que la Loi sur la fréquentation scolaire obligatoire  a vu le jour en 1943 sous le Parti libéral d’Adélard Godbout (je souligne ici que le concept d’«éducation libérale» doit ne pas être confondu avec des intentions partisanes : je ne m’inscris pas dans cet article en faveur ou en défaveur d’un quelconque parti). Il faut savoir qu’à cette époque les enfants qui étaient considérés délinquants, ou abandonnés et dont les parents ne voulaient ou ne pouvaient s’occuper étaient devenus une sorte de problème public auquel il fallait remédier; les enfants étaient soumis aux mêmes lois que les adultes dans le code criminel et la société commençait à rejeter l’idée de mettre des enfants en prison ou encore au travail (11). Au fil du temps cependant, le fait que l’école soit demeurée obligatoire pour tous a engendré une charge publique de plus en plus imposante et la finalité et les objectifs de cette scolarité universelle ont changé. Depuis le but d’instruire un enfant à avoir acquis suffisamment de connaissances pour qu’il devienne autonome, l’éducation constructiviste d’aujourd’hui a pris pour finalité d’éduquer un enfant à construire son savoir-faire afin qu’il devienne un citoyen modèle dans sa société tout en répondant aux besoins économiques de celle-ci.  La transformation entre ces deux manières de concevoir l’instruction (l’éducation) permet le renversement suivant : l’enfant porté à s’émanciper, à devenir autonome et à posséder les outils de savoirs devient une personne assujettie à un projet sociopolitique duquel il ne saura pas se soustraire, mais dans lequel il saura comment fonctionner.

De la terminologie du mot éduquer

Baillargeon emploie le concept d’éducation tel qu’il a été définit par Richard S. Peters (philosophe de l’éducation) dans la seconde moitié du XXe siècle.  Peters parvient, sans en soustraire la composante normative, à dépouiller le verbe (et l’action de) éduquer pour qu’il soit compris comme «un terme générique qui ne renvoie pas à une activité particulière, mais plutôt à un ensemble d’activités. En ce sens, le mot éduquer ressemble au mot jardiner, qui réfère à une variété d’activités […] et, comme lui, il doit donc se comprendre en prenant en compte les intentions de ceux qui sont engagés dans une telle pratique plutôt que les résultats […]». Ceci permet d’accepter le pouvoir inclus dans l’action d’éduquer mais surtout, ici, de rendre compte de la nécessité de voir le fait d’éduquer comme une action par laquelle une notion, un savoir, des connaissances ont «été intentionnellement transmis». Baillargeon ne nie donc pas que la logique du concept d’éducation implique essentiellement une composante normative, mais que cette composante ne détermine absolument pas le contenu et n’ait donc pour valeur intrinsèque une volonté de transmettre et non pas d’aliéner. Ainsi, la définition donnée à l’éducation libérale est celle d’instruction, dans le sens évoqué par son étymologie sous le titre de cet article. Le sens commun, à l’opposé, pense l’éducation (souvent plus inconsciemment, tel qui est le cas avec la réforme constructiviste) comme une action par laquelle on impose à l’individu un savoir dans un seul but conformiste, normatif, et intéressé. C’est la confusion entre composante intégrée à «éducation» et finalité de l’action d’éduquer. Éduquer a pour but de transmettre un savoir et ne possède pas en son essence une finalité instrumentaliste. Ce sont les individus qui peuvent inclure cette notion de valeur à l’objet éducation, ce qui en change profondément les potentiels d’action, selon les multitudes d’activités par lesquelles cet objet peut être subjectivisé. Enfin, dernier point important à retenir de ce que Peters et Baillargeon soutiennent quant à l’éducation, c’est qu’elle suppose la participation volontaire de la personne qui est éduquée. L’éducation exige un consentement afin que la relation de pouvoir soit aussi positive entre celui qui éduque et celui à qui est transmis le savoir. Sans consentement, il ne s’agit plus d’éducation, mais d’endoctrinement (donner à quelqu’un une doctrine, une croyance, une opinion toute faite afin qu’il se rallie à celle-ci). L’éducation libérale a donc pour intention de transmettre des savoirs à un individu afin qu’il le comprenne ainsi que ses principes sous-jacents (l’exemple par excellence sont les mathématiques qui ne peuvent être comprises et transmises que par la compréhension, entre autres, des théorèmes qui en permettent la pratique universelle). La qualité d’un tel apprentissage est qu’il permet à celui qui apprend de ne pas être «limité à une spécialité ou à une discipline» parce qu’il sera capable de faire des liens entre les savoirs et les champs de savoir (géographie, anthropologie, médecine, littérature, etc.) «qui constituent son répertoire cognitif». Sans ce type d’instruction, qui disparaît peu à peu depuis l’implantation de la réforme constructiviste radicale du début du siècle, ce sont des générations de jeunes ainsi éduqués que nous voyons prendre activement part à la société et qui ont presque déjà  atteint l’âge d’à leur tour «éduquer».

Du constructivisme radical ou construis-toi toi-même

Le constructivisme (ou relativisme cognitif) est la conception centrale de la réforme dans les écoles québécoises (et qui atteint par extension l’éducation supérieure, obligée de «s’adapter» aux nouveaux étudiants éduqués selon sa logique conceptuelle). Cette conception suppose que le réel n’existe pas en-dehors de nos représentations personnelles et que de ce fait, l’enfant est désormais le centre de son propre apprentissage. Ceci signifie qu’il construit lui-même ses représentations de la réalité, sans égards aux connaissances mathématiques, physiques, ou linguistiques (la grammaire surtout), par exemple. Ce courant de pensée en science de l’éducation est au Québec redevable à M. Ernst Von Glasersfeld, père du constructivisme radical, lequel a été reconnu par l’Université du Québec à Montréal comme chercheur méritoire. Il a énormément collaboré au Centre interdisciplinaire de recherche sur l’apprentissage et le développement en éducation (CIRADE) et a donc grandement influencé la pédagogie sur laquelle repose aujourd’hui la réforme éducative du Ministère de l’éducation. Un des exemples évocateurs de sa nouvelle conception de l’éducation est soulevé dans le document de Baillargeon : «Les mathématiques que l’on enseigne dans les écoles continuent d’être influencées par le mythe rationaliste de la froide raison […]». Il discrédite dans son épistémologie constructiviste, toute forme ontologique du savoir prétendant qu’elles sont absolutistes et deviennent des obstacles à l’enseignement, puisque trop difficiles. Il rejette aussi l’idée que certains savoirs précèdent des champs de savoir : les mathématiques et la physique, par exemple, précèderaient selon une éducation libérale le champ de savoir qu’est l’astrobiologie et c’est cet aspect hiérarchique qu’il rejette. Il n’y a ainsi plus lieu d’instruire pour Glasersfeld, puisque sa conception met sur une même horizontalité tous les savoirs et que ces derniers ne sont ni plus ni moins le fruit de représentations internes. Le constructivisme, appliqué dans la réforme, donne alors lieu à tout un lot de nouvelles façons d’enseigner (ou de ne plus enseigner) et d’intervenir qui donne à l’enfant la liberté de «découvrir» en lui les représentations significatives de sa réalité, de ses opinions et surtout, que ses opinions auront autant de valeur qu’un argument, puisque les deux concepts sont de discours équivalents. Dans cette conception de l’éducation, tout est arbitraire, ce qui conduit les réformistes constructivistes à appuyer une pédagogie individualisée (je dirai morcelée) où chaque élève apprend par soi-même et où chaque enseignant devient observateur et gardien de classe qui discipline au lieu d’instruire. La réforme se prétendait progressiste, plus ouverte aux besoins individuels des élèves, moins autoritaire et plus juste. Peut-être. Peut-être aussi qu’à la volonté de vouloir être plus progressifs on a surtout été moins préoccupés. En croyant vouloir être plus juste en créant des classes où tous peuvent avoir, selon le Programme de formation de l’école québécoise (12), une meilleure chance de réussite scolaire et professionnelle, on a soustrait à tous la chance d’apprendre pareillement, de comprendre (activité, qui je le souligne, se fait dans un échange bidirectionnel, le mot l’indique lui-même : cum «avec» et prehendere «prendre, saisir» qui s’interprète donc littéralement par «saisir ensemble» ou «embrasser par la pensée» avec les connaissances). Ne peut posséder d’égales chances de réussir qui n’aura pas appris le même savoir. Qui apprend différemment selon des représentations générées de lui-même ne possédera que des chances différentes d’apprendre. Le constructivisme radical de Glasersfled confond maladroitement les unes avec les autres (et les unes contre les autres) les notions de progressisme social, de relativisme cognitif, d’éducation libérale et d’égalité des chances. La réforme qui avait certainement pour but d’assouplir la rigidité scolaire encore marquée par longue période ante Lesage (1868-1964) pendant laquelle c’est l’Instruction publique (13) et surtout l’Église catholique (sans compter les Écoles d’industrie qui s’occupaient des enfants défavorisés, abandonnés, orphelins, délinquants) (14) qui s’occupaient d’éduquer (15) les enfants, mais elle a surtout été un peu naïve et enthousiaste, accueillant la vague post-moderniste en éducation comme une brise fraîche. Dans son accueil et sa réponse favorable aux idées de Glasersfeld, la réforme a toutefois proposé une coupure radicale (le constructivisme radical) d’avec la nature de l’école qui était d’instruire aux enfants des savoirs pour les émanciper au lieu de réduire le lieu de transmission du savoir à s’adapter à chacun d’entre eux.

Des effets de la réforme

Quels impacts cela a-t-il sur des générations? Plusieurs, et d’importants. Je ne dispose pas ici de l’espace approprié pour bien les présenter, pour les mettre en contexte et pour les appuyer avec un argumentaire élaboré. J’ai déjà évoqué au début de ce texte l’inclusion au programme scolaire de l’approche orientante ainsi que de son adéquation avec les besoins du marché du travail, laquelle démarche est supportée et même encouragée par le gouvernement (peu importent les deux derniers partis ayant été élus) depuis 2002 au moyen d’annonces monétaires et de campagne de sensibilisation. J’ajoute à ceci un autre effet de cette réforme qui n’est pas le fruit unique de celle-ci mais de tout un bagage socioculturel et politique que le Québec, et l’Europe et les États-Unis, portent. Il s’agit de l’entrée de plus en plus massive d’intervenants (de spécialistes) dans l’éducation de l’enfant que parents et enseignants souhaitent ardemment voir plus présents au sein des lieux d’instruction afin que toute différence, toute difficulté, tout malaise soit diagnostiqué et pris en charge. Je ne dis pas qu’il soit mal que psychoéducateurs, psychologues, ergothérapeutes, et je ne sais quels autres spécialistes cherchent à appuyer les jeunes dans leur parcours scolaire. Je crois cependant que ce besoin ressenti d’avoir recours à des spécialistes, qui prendront en charge les enfants que parents et enseignants ne parviennent pas à «faire réussir» mais pour qui ils désirent tant de «chances égales», est en partie dû à la réforme qui a promis ce qu’elle n’a pu offrir. Peut-être aussi qu’une préoccupation nouvelle des parents pour leurs enfants les en font se détacher de ce que ces derniers apprennent, tant qu’ils «réussissent bien». Mais que sais-je du degré de préoccupation que les parents ont pour le devenir de leurs enfants?

Des chances égales aux inégalités

La réforme constructiviste, quant à elle, a plutôt agrandi les inégalités et affaibli les chances de réussir des enfants, qui se sont vus dépourvus en partie d’instruction et délaissés par les parents et les enseignants qui ont été déchargés de leur responsabilité d’instruire. Les enfants, dans cette réforme, sont laissés à eux-mêmes et à tout un lot de construction des mondes équivalents, mais qui n’incluent plus (ou peu) de savoir. Et au lieu d’être retirée, la réforme a plutôt modifié ses programmes et sa pédagogie à nouveau afin d’ajuster les niveaux de difficulté aux réalités des élèves et étudiants. C’est par paresse sociale et par intérêt économique que nous assistons au clientélisme scolaire qui va des centres de la petite enfance aux universités. Dans un article de Le Devoir du 21 septembre 2013, les deux présidents de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) et de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ) donnent d’ailleurs leur avis sur la question du clientélisme relativement à l’intégration de l’humanisme que recommandait Mgr Alphonse-Marie Parent dans son rapport de 1963-1964 (16). M. Sylvain Mallette, président de la FAE, décelait dans le rapport Parent «une volonté collective de se doter d’un moyen de progrès social», mais que le constat actuel est plutôt l’inverse. Mme Carole Senneville croit que l’humanisme désiré s’est transformé en un «clientélisme trop présent» et que l’éducation québécoise utilise les écoles à d’autres buts que d’offrir des savoirs, le système d’éducation actuel servant d’«arrimage aux besoins du marché du travail». Les deux présidents dénoncent la responsabilité du MELS dans ce virage instrumentaliste de l’éducation et le fait qu’au ministère seuls des économistes et gestionnaires ont le droit de choisir ce qui sera offert dans les salles de classes. Le clientélisme en éducation québécoise donne lieu à un autre problème majeur, le nivellement à la baisse. Du nivellement de quoi parle-t-on? Des programmes, des objectifs, des savoirs offerts, des efforts à atteindre pour recevoir un diplôme, des attentes envers les élèves et les enseignant-e-s et aussi, note-t-on, un nivellement à la baisse de l’estime de soi des jeunes. Aussi bête que cela puisse paraître, savoir, c’est pouvoir. Aussi, pour apprendre davantage, paradoxalement, il faut qu’on ait déjà appris un peu. De l’envie des parents de voir leurs enfants détenir un diplôme (celui des études secondaires surtout) et de celui du marché du travail à voir plus rapidement des gens travailler, le but d’obtention du D.E.S. a complètement changé. Il ne s’agit plus de terminer ses études et de détenir son diplôme comme une preuve que nous sommes parvenus à acquérir des savoirs et des connaissances essentielles au développement de notre pensée et de notre société en tant qu’entité collective pensante, mais bien de recevoir le plus rapidement possible la mention «obtention» sans égard à la réussite associée. Pour autant qu’un métier, qu’une profession ou qu’une carrière puisse enfin être entamée; qu’il y ait compétence ou non, savoir acquis ou non, là n’est pas l’intérêt. L’intérêt est d’être devenu-e bon-nne citoyen-nne, qui saura-faire en société conformément aux besoins de celle-ci. Par le même processus de nivellement à la baisse et de valorisation de l’entrée impatiente des jeunes au marché du travail, une dépréciation des diplômes, de plus en plus donnés à rabais (ce n’est plus les compétences acquises par le parcours académique qui est valable, mais le fait d’être diplômé pour la forme et la norme, tant que tous y parviennent à même égalité selon la réforme, cela vaut), s’ensuit. Les programmes et les professeurs des niveaux d’études supérieures doivent s’ajuster afin de ne pas perdre les subventions qui leur sont allouées. Le clientélisme universitaire voit, comme au primaire et au secondaire, un nombre croissant d’étudiants inscrits puisque les critères de sélection d’admission baissent depuis les années 2000 et que même les notes perdent de leur valeur afin d’assurer le taux de réussite des cours et des programmes (17). Car il faut le savoir, le taux de réussite est ce qui permet le financement universitaire, et puisque les étudiants d’aujourd’hui sont ceux qui sont passés par la réforme constructiviste, afin de conserver leur taux de réussite à un niveau d’attribution de financement efficace, les cégeps et les universités doivent ajuster à la baisse le contenu enseigné et la valeur des notes données (18). Parmi les grandes revendications formulées par les associations étudiantes, l’arrêt du financement par «tête de pipe» est certainement la plus désirée afin de mettre fin à la logique du clientélisme universitaire (et j’ajoute du système d’éducation québécois en général) (19).

De la jeunesse québécoise

Je pourrais continuer sur plusieurs autres pages à faire état des projets sociaux qu’on envisage et implante pour la jeunesse québécoise parce qu’il y a tant à dire sur les décisions prises et reçues concernant les jeunes sans qu’ils ne soient jamais appelés à prendre part à leur propre devenir. Sans que des remises en question ne soient réellement faites ou du moins partagées ouvertement dans la sphère publique. Les enfants, les adolescent-e-s et les jeunes adultes de notre société n’ont jamais réellement eu l’occasion de pouvoir être entendu-e-s, et ce, même lorsqu’ils sont sorti-e-s collectivement pendant des mois dans les rues lors du printemps érable de 2012, alors qu’ils envoyaient des messages pertinents à leur société. À peine deux ans plus tard, nous nous retrouvons encore à changer de gouvernement, à élire le Parti libéral du Québec que les jeunes avaient été si prompts à destituer de ses pouvoirs politiques, car il en avait brimé une proportion appréciable des leurs. Il fallait sûrement être au cœur même de cette révolution avortée pour voir comment les étudiants entre eux se sont organisés à découvrir comment leur éducation, leur instruction, leur accès au savoir mieux leur avait été si bien refusé. Les jeunes québécois (0-29 ans) représentent 35% de la population totale de la province. Le nombre est clair, d’un point de vue démographique, ils ne peuvent pas compter sur l’effectif pour faire poids lorsqu’ils veulent et voudront encore défendre leurs visions d’avenir en collectivité. S’ils sont en plus privés d’une éducation libérale (instruction de savoirs) et qu’on ne leur transmet pas d’outils adéquats pour qu’ils puissent devenir autonomes et s’émanciper (emancipare, pris de la terminologie latine juridique qui veut dire «s’émanciper du père»; l’émancipation dans notre société est certes du noyau familial, mais surtout des projets politiques dans lesquels on grandit et qui n’ont pas été élaborés pour ceux et celles qui y sont né-e-s, mais pour ceux et celles qui y détiennent par l’âge un statut légal d’individu actif), comment pourront-ils alors communiquer leurs besoins, leurs idées, leurs projets et en débattre pour les faire valoir? Le fait d’avoir ou non un diplôme n’est pas ce qui est d’importance, mais c’est plutôt de posséder une instruction commune sur les objets du réel qui existent bien ailleurs que dans les représentations mentales individuelles, tel que l’a intégrée la réforme constructiviste dans le programme éducatif québécois. Le Parti libéral est entré au gouvernement ce 7 avril dernier. Philippe Couillard a annoncé d’importantes coupures budgétaires (3,7 milliards pour 2014-2015), lesquelles toucheront principalement le personnel de la fonction publique et des organismes gouvernementaux parapublics. Bien entendu, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport sera soumis à des coupures qui devraient toucher 500 postes au sein du ministère, afin, dit-il, de «[réduire] la bureaucratie pour investir dans les écoles et la réussite des enfants» (20). Le nouveau Premier ministre a aussi présenté, dans son plan électoral, sa volonté «d’ouvrir à nouveau le sillon de la réforme [démocratique] tracée par nos ancêtres afin de pousser plus loin ce qui a été envisagé» par les prédécesseurs au parti afin de répondre des abus de la dernière équipe Charest au PLQ. Il cite parmi ces «ancêtres» du parti un ancien Premier ministre d’importance pour l’éducation québécoise et la Révolution tranquille (qu’on adhère ou non au PLQ), soit Jean Lesage. Depuis Lesage, le visage du Parti libéral a été profondément transformé, tout comme celui des autres partis, d’ailleurs. Si Couillard dit vouloir redonner au parti ses couleurs démocratiques et progressistes, il y a une révision immense à faire dans les volontés annoncées par Couillard s’il veut un tant soit peu y parvenir. J’ose en douter, étant donné la campagne électorale durant laquelle le nouveau chef n’a cessé de parler d’entreprenariat et de privatisation partielle (21) de la SAQ et de Hydro-Québec, entre autres. Qui déjà avait nationalisé Hydro-Québec? Ah, oui, Jean Lesage, ce même homme qui a aussi  libéralisé l’éducation après Duplessis (22). Était-ce bien, était-ce mal de nationaliser l’entreprise hydroélectrique? Serait-ce bien, serait-ce mal de la privatiser en partie ou entièrement? D’un côté comme de l’autre il y aura conflit d’intérêt et profit à la production et au marchandisage de l’hydro-électricité. Il en va un peu ainsi de l’éducation, peu importe la direction que prendra la réforme ou encore la suivante. Ce qu’il importe ici de dégager est cet effet de direction qui transforme, indéniablement, et auquel on adhère et on se laisse prendre part comme si une main géante nous y conduisait. Pourtant, il n’y a pas de main ni de géant. Ce que je soulève et déplore aussi, si je puis me le permettre, c’est que la jeunesse se fabrique en clientèle ignorante du service qu’elle se dit en droit d’avoir, qu’elle réclame même (du service d’éducation auquel elle est obligée de prendre part par une loi), sans jamais comprendre les enjeux qu’elle sert puisqu’on l’a démunie d’outils par lesquels elle pourrait y parvenir. Ou pas. 

[1]    Centre national des ressources textuelles et lexicales. Ortolang, outils et ressources pour un traitement optimisé de la langue. En ligne. http://www.cnrtl.fr/etymologie/instruire
[2]Lire le cours du 21 janvier 1976 dans «Il faut défendre la société», Portail Michel Foucault, Archives numériques,Institut Mémoires de l’édition contemporaines (2001), en ligne, http://michel-foucault-archives.org/?Il-faut-defendre-la-societe
[3]    Lien de l’URL de l’émission archivée : http://ici.radio-canada.ca/emissions/bonjour_la_cote/2013-2014/archives….
[4]    Le service citoyen à travers le monde, Institut du Nouveau Monde, http://www.inm.qc.ca/programmes/service-citoyen/dans-le-monde
[5]    Lien de l’URL de l’émission archivée : http://ici.radio-canada.ca/emissions/bonjour_la_cote/2013-2014/archives….
[6]    L’impulsion d’un printemps – Les jeunes participants à l’École d’hiver Spécial Sommet ont conservé une conscience aiguë du mouvement étudiant de l’hiver et du printemps 2012, «L’avenir de l’enseignement supérieur», L’Institut du Nouveau Monde. Février 2013. http://www.inm.qc.ca/enseignement-superieur/ecole-dhiver-special-sommet/…
[7]    Normand Baillargeon, La réforme québécoise de l’éducation : une faillite philosophique (2006)
[8]    Sur l’approche orientante dans notre système de l’éducation : http://www.mels.gouv.qc.ca/references/publications/resultats-de-la-reche…
[9]    J’emploie ce qualificatif «libérale» car c’est celui employé par Normand Baillargeon. Je le trouve personnellement impropre ou encore inadéquat, car il peut trop facilement être confondu avec la définition du mot libéral accordé à l’économie «libérale». Je doute qu’une volonté de «laisser faire le marché» soit le principe qu’ait voulu donner M.Baillargeon à sa proposition anti-constructiviste.
[10]  Transcription libre prise des définitions données dans le Larousse en ligne http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/%C3%A9duquer/27872
[11]  JOYAL, Renée (sous la direction de) (2000), L’évolution de la protection de l’enfance au Québec. Des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec,
[12]  Programme ayant cours au Québec et approuvé par le Ministère de l’Éducation des Loisirs et du Sport : http://www1.mels.gouv.qc.ca/sections/programmeFormation/pdf/prform2001.pdf
[13]  PIGEON Mathieu, 2008. «L’éducation au Québec, avant et après la réforme Parent», Bilan du siècle. Université de Sherbrooke. Québec. http://www.bilan.usherb.ca/
[14]  JOYAL, Renée, Carole CHATILLON, 1994. La loi québécoise de protection de l’enfance de 1944 – génèse et avortement d’une réforme. Histoire sociale, vol. 27 n°53. Université de Toronto, Canada.
[15]  Éduquer pris ici dans le sens populaire «Il/elle a reçu une bonne éducation». Car ce qu’offrait l’Instruction publique à l’école, bien qu’instruisant des savoirs et non pas des savoirs-faire, livrait aussi une éducation morale et religieuse.
[16]  Certes, ce rapport précède la réforme constructiviste, mais le rapport Parent ouvre au Québec la porte à ces courants de pensée relativistes, herméneutiques, post-modernes, dans lesquels s’inscrit le constructivisme de Glasersfeld.
[17]  Pour une lecture plus approfondie sur le sujet de la dépréciation des diplômes, lire VULTUR Mircea, 2006. Diplôme et marché du travail. La dynamique de l’éducation et le déclassement au Québec, Recherches sociographiques, vol. 47 n°1, p.41-68.
[18]  ELGRABLY-LÉVY, Nathalie, 2012. On récolte ce que l’on sème, Institut économique de Montréal, en ligne, http://www.iedm.org/fr/38267-on-recolte-ce-que-lon-seme?print=yes
[19]  GARNEAU, Jessica, 2013. Le REMDUS contre le financement par «tête de pipe», LaPresse.ca, 24 septembre 2013,en ligne, http://www.lapresse.ca/la-tribune/sherbrooke/201309/24/01-4692755-le-rem…
[20]  FORTIER, Claudia, 11 mars 2014. Philippe Couillard conserverait les commissions scolaires, Journal Première Édition de Vaudreuil-Dorion.
[21]  Le 29 avril dernier le nouveau Premier ministre annonçait lors de son passage à Clermont (Charlevoix, Québec) cette intention et le fait a été reporté, entre autres, par Martin Ouellette du journal Le Devoir : Couillard n’écarte pas la privatisation partielle. En ligne http://www.ledevoir.com/politique/quebec/406851/couillard-n-ecarte-pas-l…
[22]  Je dois admettre que je ne possède pas une connaissance approfondie des politiques de Lesage et que de ce fait, je ne porte pas un jugement de valeur positif ou négatif sur ce qu’il a créé lors de son mandat entre 1960 et 1966. Je place simplement en comparaison les annonces de Philippe Couillard qui sont incohérentes par rapport à son désir de renouer avec les réalisations des «ancêtres» du PLQ. Le cas de la société d’état de Hydro-Québec en est un exemple concret.

Le Canadien de Montréal : du changement social au statu quo

Le Canadien de Montréal : du changement social au statu quo

«  Y’a quatre choses qui nous ont appris dans le sport professionnel : jamais tu mêles la race, la religion, la politique, pis le sexe, il faut se tenir loin de ça  ».

Jean Perron, ancien entraîneur du Canadien de Montréal

« Les gens de Québec veulent une équipe de hockey, pas un pays. »

Sam Hamad, ministre libéral provincial

Le Canadien de Montréal privilégie d’une grande diffusion médiatique dans notre société.  Selon Influence Communications [1], trois des dix nouvelles les plus médiatisées en 2013 concernaient directement ou indirectement le Canadien. Au-delà du spectacle sportif qu’il présente, cette équipe fait partie de notre patrimoine. Le logo du club fut présent sur nos billets de cinq dollars, nos pièces de monnaie, nos timbres, dans nos salles de cinéma (Maurice Richard de Charles Binamé, Pour toujours, les Canadiens ! de Sylvain Archambault). Comment expliquer l’exposition médiatique dont privilégie le CH ? Ce texte veut visiter les liens qui ont existé entre la société québécoise et le Canadien de Montréal. Je vais chercher à démontrer comment ce club de hockey a pu, à une certaine époque, être un vecteur de changement social et comment, à l’ère de la culture de la consommation de masse, il est devenu strictement un objet de consommation. Pour ce faire, inspirons-nous des enseignements d’Ernst Bloch, philosophe allemand connu pour son ouvrage Le principe de l’espérance. Bloch croyait que l’on peut retrouver dans toute société des signes de ce qu’il nomme l’utopie, c’est-à-dire des signes émanant des hommes, visible dans la culture d’une société donnée, qui reflètent un désir de changement, afin de créer un monde meilleur. Ces signes sont des indices d’un monde qui n’existe pas encore, d’un « monde-possible » qui peut devenir le monde réel. Ils permettent aux individus d’imaginer ce monde-possible et fournissent un cadre référentiel pour le construire; ils sont des signes qui nous permettent d’imaginer et de créer un monde « délivré des souffrances indignes, de l’angoisse, de l’aliénation ». Dans cette perspective, le philosophe français Redeker, dans son ouvrage Le sport contre les peuples, propose donc une définition de la culture comme un «  principe de déracinement », d’une ouverture vers la transition du monde tel qu’il est à un monde refait et plus juste. La culture devient une sorte d’introspection collective qui permet aux individus et à la collectivité de s’actualiser et de révolutionner le monde. C’est sous cet angle que l’on peut considérer le Canadien de Montréal comme symbole ayant influencé une transformation sociale dans la période entre l’après-guerre et la Révolution tranquille, dans un contexte où les Québécois francophones étaient une majorité socialement et économiquement soumise à la minorité anglophone. Plus précisément, c’est dans les événements entourant la suspension du célèbre joueur du Canadien, Maurice Richard, que l’on peut considérer le sport professionnel comme vecteur de transformation sociale.

Le Canadien de Montréal comme vecteur de changement social

Dès sa création, le Canadien s’est auto-identifié à la nation canadienne-française. L’équipe adopte en 1911 les couleurs de la France, affirmation de son identité francophile : le bleu, le blanc et le rouge. L’arrivée d’une équipe clairement identifiée à la communauté anglophone, les Maroons de Montréal, va aider à augmenter la popularité du Canadien auprès des francophones et former une relation antagoniste entre les deux clubs. («  Il n’est pas rare que des batailles éclataient entre les spectateurs qui, au nombre moyen de 11  000, furent de plus en plus nombreux à venir assister à ce phénomène culturel  ») [2] Malgré un rapprochement avec la communauté anglophone suite à la disparition des Maroons en 1938, la montée en popularité du club parmi les francophones des régions rurales du Québec, en grande partie due à la transmission des matchs à la radio et le fait que l’équipe alignait à cette époque un grand nombre de joueurs francophones talentueux (Richard, Béliveau, Geoffrion), va indéniablement forger le statut de l’équipe comme porte-étendard de la nation canadienne-française. C’est dans ce contexte que les événements de mars 1955 vont se dérouler.

Pendant les décennies  1940 et 1950, Maurice Richard, en plus d’être l’un des meilleurs joueurs de la Ligue nationale de hockey, symbolisait le Canadien français typique de l’époque (famille ouvrière qui comptait huit enfants, catholique pratiquant, peu scolarisé) à une exception près : il n’est plus un dominé, mais un dominant car il réussit à exceller dans un univers majoritairement anglophone. Il représentait donc l’image du Canadien français résistant à l’oppression anglophone et devint un symbole cristallisant le sentiment d’injustice qui habitait alors les Canadiens français. Le soir du 13 mars 1955, durant une partie du Canadien contre les Bruins de Boston, une échauffourée éclate entre les joueurs des deux équipes. Impliqué dans ce jeu de «brasse-camarade», Maurice Richard frappe un juge de ligne qui tentait de s’interposer entre l’ailier droit du Canadien et Hal Laycoe, un joueur des Bruins. Clarence Campbell, alors président de la LNH, va imposer une sévère punition : Maurice Richard est suspendu pour le reste de la saison régulière et pour toute la durée des séries éliminatoires. Ceci va empêcher Richard de gagner le championnat des marqueurs, mais va surtout grandement handicaper les chances du Canadien de Montréal de gagner la Coupe Stanley (l’équipe s’est finalement inclinée en sept matchs lors de la série finale contre les Red Wings de Detroit). Les réactions opposées entre les médias anglophones et francophones démontrent le clivage social existant dans la société québécoise. Alors que le Globe and Mail, la Gazette de Montréal et le Montreal Star vont tous appuyer sans réserve la décision de Campbell, les journaux francophones vont dénoncer celle-ci comme étant injuste. Ils perçoivent dans cette décision un geste d’oppression à l’encontre du héros canadien-français, à l’encontre d’un individu refusant le statut de dominé. Quatre jours après le match contre les Bruins, le Canadien affronte les Red Wings au Forum de Montréal. Durant la première période, le président de la Ligue fait son entrée dans l’amphithéâtre et s’assoit à son siège habituel. Il est immédiatement la cible de divers projectiles lancés par la foule de 16 000 partisans qui le huent. Le chef pompier de la ville de Montréal Armand Paré prend la décision de faire évacuer le Forum de Montréal avant la fin de la première période à la suite de l’explosion d’une bombe lacrymogène. Les spectateurs expulsés rejoignent sur la rue Sainte-Catherine les milliers de manifestants regroupés afin de dénoncer la suspension de Maurice Richard. Une émeute éclate : tramways renversés, affrontements avec les forces de l’ordre, vandalisme et pillage vont durer jusqu’aux petites heures du matin. Certes, l’histoire du sport professionnel est marquée par des manifestations de ce genre, mais celle-ci comportait un sens politique. André Laurendeau écrit le 21 mars 1955 dans le quotidien Le Devoir: «  On est soudain fatigué d’avoir toujours eu des maîtres, d’avoir longtemps plié l’échine. M.  Campbell va voir. (Cette) brève flambée trahie ce qui dort derrière l’apparente indifférence et la longue passivité des Canadiens français.  »

Pour Suzanne Laberge, cette émeute marqua une «  fissure dans l’espace social et dans l’ordre social des rapports dominants-dominés  ». Ainsi, le groupe dominé (les francophones) s’est regroupé, créant un événement politique qui dépassera la simple dénonciation de la suspension de Maurice Richard : c’est leur statut social de dominés qui est dénoncé. Cet évènement représente l’expression du désir d’un monde meilleur, un monde qui n’existe pas, mais auquel rêvent les francophones, c’est-à-dire un monde sans oppression par la minorité anglaise. Bloch croyait que l’utopie, en plus «  de nous rendre conscients des imperfections de ce monde  », avait également comme fonction de nous permettre de «  transformer (le monde) selon les exigences proposées par l’utopie  ». Il est possible d’avancer l’hypothèse que cette émeute ait pu contribuer à remettre en question le statu quo des relations dominants-dominés entre les anglophones et francophones. Laberge partage cette analyse : «  le symbole des rapports de force entre dominants et dominés qu’il (Maurice Richard) incarnait allait survivre au-delà de l’individu  » et avoir un impact à long terme parmi les francophones québécois.

Le Canadien de Montréal, reflet du capitalisme contemporain

Est-ce que le Canadien de Montréal peut encore, à notre époque, être un vecteur de changement social ? Retournons d’abord à Ernst Bloch. Dans Le principe de l’espérance, il exprime la crainte de l’impact du développement du capitalisme sur la capacité des sociétés de s’actualiser. Bloch, considéré comme étant le plus romantique des auteurs marxistes, croit que «  c’est avec l’essor du capitalisme, de la valeur d’échange et du calcul mercantile que l’on va assister à l’« oubli de l’organique » et à la « perte du sens de la qualité » dans la nature.  » Bloch craint une domination du système capitaliste sur la nature, d’une prédétermination de ce que « devrait être » notre monde. «  L’oubli de l’organique  », c’est la crainte d’un contrôle de l’actualisation des sociétés par la technique rationnelle et instrumentale, qui reflèterait «  une volonté de domination, de relation de maître à esclave  » sur la nature. Bloch voit en celle-ci une construction de notre monde qui empêche la spontanéité, où «  la soif du gain étouffe tout autre élan humain  ». Afin d’illustrer sa pensée, Bloch prend en exemple les villes modernes, construites selon une logique froide et efficace, qu’il décrit comme des «   »machines   à   habiter »  réduisant   les   êtres   humains   « à   l’état   de  termites standardisés »  ». «  L’architecture fonctionnelle reflète et même redouble le caractère glacial du monde de l’automatisation, de ses hommes divisés par le travail, de sa technique abstraite  ». Pour Bloch, le capitalisme crée le monde à son image, axé sur sa seule logique économique rationnelle et du même coup instaure un environnement nuisible à la capacité de l’homme de rêver et d’actualiser autrement la société.

Robert Redeker reprend les craintes de Bloch dans Le sport contre les peuples. Il croit que le sport professionnel est un phénomène qui porte en lui des valeurs similaires au capitalisme : il s’agit essentiellement d’une compétition entre individus. Le sport professionnel est dans le contexte capitaliste actuel essentiellement conservateur, c’est un espace qui glorifie le monde tel qu’il est construit présentement, tel que le capitalisme mondial le définit. Autrement dit, le sport professionnel est à la fois un symbole qui reflète les valeurs capitalistes, mais qui va également faire la promotion de ses valeurs et devient ainsi un agent actif de propagande.  Le spectacle mondialisé du sport professionnel glorifie la compétition, la « loi du plus fort ». C’est un spectacle qui est projeté en permanence dans nos vies à travers les médias qui relaient le grand nombre d’évènements sportifs locaux et mondiaux. Mais plus important encore dans le cas qui nous concerne, le sport professionnel tend à instrumentaliser le concept de communauté afin d’engendrer un maximum de profits. Le sport professionnel, en tant qu’entreprise capitaliste, transforme l’espace public en fonction d’intérêts privés. Les clubs professionnels ont compris, à la fin du siècle dernier, « l’importance du club et de son identité comme facteurs pouvant être instrumentalisés au profit d’une pénétration plus grande dans la culture populaire et dans le tissu social en général ». [3]

Les auteurs Anouk Bélanger et Fannie Valois-Nadeau expliquent comment les administrateurs du Canadien, craignant que le nouvel amphithéâtre de l’équipe (le Centre Molson, maintenant nommé Centre Bell) nuise à la popularité du club (par la disparition du Forum de Montréal, lieu mythique pour le monde du hockey), vont déployer une campagne marketing afin de « sacraliser » le nouveau domicile de l’équipe. Ce qui est important de retenir de cette campagne est que : « cette mise en scène a fonctionné sur la base d’un discours qui évacuait les polémiques, légitimant le déménagement et orientant la mémoire collective vers ce qu’elle devrait être : on y construisit une image glorieuse et rassembleuse. Les tensions, les conflits et les autres moments forts qui firent de ce lieu un symbole de la culture montréalaise furent évincés du discours officiel; étant plus aptes à attirer les foudres que les foules, ils furent tenus à l’écart. » [4] L’émeute de Maurice Richard, moment fort de l’histoire du Canadien et du Québec, est oubliée, car elle ne convient pas à la nouvelle représentation sociale que l’équipe tente de se donner, un symbole artificiellement créé afin de maximiser la popularité du club et sa rentabilité commerciale. Ainsi, l’équipe marketing du Canadien a construit des partenariats avec d’autres institutions sociales d’importances. Par exemple, elle a établi une stratégie marketing avec la Ville de Montréal afin de promouvoir le slogan « La Ville est Hockey » ou encore avec la Société de transport de Montréal qui affiche le jour des matchs le cri de ralliement « Go Habs Go » sur les autobus de la société. La campagne va s’étendre jusque dans les écoles publiques où l’équipe fait distribuer des « fascicules éducatifs ». Elle va également établir des liens avec d’autres entreprises, comme la chaîne de restaurant La Cage aux sports et, depuis son rachat par l’équipe, la compagnie de bière Molson. Tous les efforts sont déployés afin de faire pénétrer dans le tissu social la marque du Canadien et de créer un sentiment d’appartenance sur de nouvelles bases.  Cette campagne vise à donner un élan à l’engouement porté à l’équipe et que la popularité de celle-ci augmente par effet d’entrainement, en omettant systématiquement la grande importance que le club ait pu avoir dans le passé comme symbole représentatif des Québécois francophones. Malgré l’absence de succès sur la glace (à tout le moins, similaire aux succès du club dans les décennies 1950, 1960 et 1970), l’équipe gagne son pari et revitalise sa marque : après un creux dans l’assistance aux matchs au tournant du millénaire, le club joue à guichet fermé depuis la saison 2005-2006.

Cette transformation de la représentation de l’équipe est un exemple de ce que Redeker appelle la création d’un « ersatz de communauté ». Le sport professionnel réunit les citoyens en communauté autour d’un même intérêt (le succès de l’équipe), mais cette communauté est une pâle copie du véritable esprit communautaire, qui est nécessairement politique. Ces ersatz de communauté sont typiques de notre époque : « Lorsque la collectivité politique (appuyée sur la volonté d’un destin collectif) se dissout (effet du triomphe du capitalisme), que se développe un individualisme consumériste de masse, le sport intervient pour usiner un ersatz illusoire de communauté (une communauté apolitique). » La campagne marketing du Canadien est représentative de cette tendance qui existe dans le sport professionnel. Pour maximiser la rentabilité de l’équipe, il est plus convenable d’encourager la création d’une communauté apolitique  de partisans qui agit comme une « meute » et qui se contente d’applaudir lorsque l’équipe remporte la victoire ou d’exprimer son mécontentement lorsqu’elle subit la défaite. La communauté sportive idéale, dans une perspective de rentabilité financière, serait donc passive et non active, réactive et non entreprenante.

L’appui au sport professionnel s’inscrit dans une tendance lourde de perte d’intérêt pour le politique qui, combinée à l’effacement des idéologies socialistes, crée donc un environnement propice à l’éclosion du « capitalisme absolu », au « conformisme consumériste » et au « fétichisme de la marchandise ». L’intérêt marqué pour le sport professionnel est donc pour Redeker le reflet d’une anomie contemporaine. Les sociétés occidentales sont de plus en plus  hétérogènes, les balises et références sociales sont multiples. Le sport professionnel est une communauté attirante, car elle repose sur des bases simples (la compétition, qui mène à la victoire ou à la défaite). Elle est inclusive, elle ne discrimine pas les individus selon leurs opinions, leurs origines, etc. Nous pouvons tous être fans du Canadien de Montréal, nous pouvons tous joindre cette communauté unificatrice qui crie en unisson dans la victoire.

Dans nos sociétés individualistes, c’est une chose rare de retrouver des masses d’individus appuyant avec enthousiasme une cause commune. Si l’émeute de 1955 s’est fait attribuer le qualificatif d’événement politique, c’est qu’elle regroupait des individus qui partageaient une réalité sociale commune et qui ont transposé celle-ci sur les événements liés à la suspension de Maurice Richard. À l’inverse, les émeutes de 2010 (à la suite des victoires du Canadien durant les séries éliminatoires) ne peuvent être identifiées comme étant politiques : le seul lien unissant les membres de la communauté de partisans est leur appui au club. Leur manifestation dans les rues se limite à une explosion sans lendemain. La nouvelle communauté du Canadien de Montréal est une communauté qui devient un produit de consommation. Les partisans s’unissent au Centre Bell et dans les bars afin d’appuyer leur équipe : ils se réunissent en tant que communauté sportive afin de vivre une exultation commune, mais celle-ci est consommée, dans le sens qu’une fois « utilisée ». Elle ne laisse rien de politiquement significatif derrière. Ainsi, le sport professionnel s’insère parfaitement dans une logique de consommation de masse. Elle offre l’illusion de la communauté, elle permet même aux partisans d’avoir des opinions et de les partager avec beaucoup plus de conviction que les citoyens d’aujourd’hui sur des questions d’ordre politique. « Quand le partisan fait valoir sa position […] il est capable de déployer la meilleure des argumentations, qui, transposée dans le domaine politique, ferait de lui un citoyen modèle ». [5]

Bref, l’animal politique d’Aristote demeure vivant, mais dans un contexte politiquement inoffensif. Pour Redeker, la communauté sportive, dans la culture de masse contemporaine, est un exemple d’une communauté qui ne remet pas en question le statu quo, mais qui tend à créer un consensus stable et apolitique. Ceci étant dit, le sport professionnel n’est pas fatalement apolitique, comme l’ont démontré les émeutes de 1955. Il peut inspirer ou influencer la société, servir de symbole unificateur pour des courants sociaux revendicateurs. C’est ce qui s’est produit lorsque les citoyens québécois et francophones sont descendus dans les rues afin de défendre leur héros national, symbole de résistance et d’émancipation face à la domination anglophone. Mais selon Redeker, le sport professionnel ne peut par lui-même créer ce type de contexte. Dans le monde contemporain, le sport professionnel s’associe naturellement au système économique mondial : ils ont la même logique compétitive. La solidarité que partagent les joueurs d’une même équipe se rapproche plus de la solidarité entre collègues de travail, luttant contre d’autres entreprises, que de la solidarité entre citoyens, cherchant plutôt à établir des consensus et tendant vers le règlement de conflits plutôt qu’à l’affrontement.

Malgré la désaffiliation du Canadien de Montréal d’avec les Canadiens français, certains continuent de croire au lien entre nationalisme québécois et le Canadien. En 2007, lorsque Daniel Brière a refusé de signer un contrat avec l’équipe, plusieurs commentateurs sportifs l’ont publiquement désigné comme un traître. Ces derniers continuent aussi d’exprimer leur mécontentement par rapport au faible nombre de joueurs québécois au sein de l’alignement.  Mais le Canadien de Montréal ne voit pas l’intérêt économique à promouvoir une identité canadienne-française, elle recherche plutôt une image qui intègre le maximum d’individus. Sa campagne de marketing visait avant tout à faire du Canadien l’équipe de Montréal : il n’y aucune barrière entre anglophones et francophones, c’est toute la ville qui doit supporter l’équipe, peu importe l’origine ethnique. Les partisans nationalistes doivent donc se résigner à appuyer un club qui ne veut plus de cette étiquette canadienne-française, dans une société qui semble elle aussi se résigner à ne plus rêver d’un pays libre. Le seul rêve que l’équipe peut offrir aujourd’hui est celui d’une Coupe Stanley et d’une parade sur la rue Sainte-Catherine.

Reflet de notre société, le Canadien de Montréal a joué un rôle dans l’épanouissement des Canadiens français alors que nous étions prêts à prendre la place qui nous revenait dans la société. Reflet de notre société, le Canadien de Montréal nous fait maintenant rêver à des victoires sans lendemain. Car au final, comme le chante Mononc Serge [6], tout ce qu’on veut, c’est un team qui gagne.

SOURCES

Bélanger Anouk et Valois-Nadeau Fannie. 2009.  «  » Entre l’étang gelé et le Centre Bell ou comment retricoter le mythe de la Sainte-Flanelle  .» dans La vraie dureté du mental, Montréal, Les Presses de l’Université Laval.
Cha Jonathan. 2011. « La ville est hockey : au-delà du slogan, une quête d’identité urbaine » dans Le Canadien de Montréal, Une légende repensée, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal.
Furter Pierre. 1966. Utopie et marxisme selon Ernst Bloch. Archives des sciences sociales des religions. N. 21
Influence Communications. 2014. « État de la nouvelle – Bilan 2013 Québec », Montréal
Laberge Suzanne. 2011. « L’affaire Richard / Campbell : le hockey comme vecteur de l’affirmation francophone québécoise » dans Le Canadien de Montréal, Une légende repensée, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal
Laurin-Lamothe Audrey. 2011. « La culture se joue-t-elle ici ? Les implications de la corporation du Canadien de Montréal pour la société québécoise » dans Le Canadien de Montréal, Une légende repensée, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal
Lowy Michael. 2013. « Le « principe espérance » d’Ernst Bloch face au “ principe responsabilité ”`». En ligne. < http://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/203/files/2013/01/LOWY_Bloc… >.
Pantoine Tony. 2009.  «  » On est Canadyen ou ben on l’est pas « . Hockey, nationalisme, identités au Québec et au Canada.» dans La vraie dureté du mental, Montréal, Les Presses de l’Université Laval
Redeker Robert. 2002. Le sport contre les peuples, Paris, Berg International Éditeurs


[1] Inflence Communications est une entreprise de surveillance des médias.
[2] Bélanger Anouk et Valois-Nadeau Fannie.  « Entre l’étang gelé et le Centre Bell ou comment retricoter le mythe de la Sainte-Flanelle » dans La vraie dureté du mental, Montréal, Les Presses de l’Université Laval,  2009, p. 83
[3] Laurin-Lamothe Audrey. « La culture se joue-t-elle ici ? Les implications de la corporation du Canadien de Montréal pour la société québécoise » dans Le Canadien de Montréal, Le Canadien de Montréal, Une légende repensée, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2011, p. 103.
[4] Bélanger Anouk et Valois-Nadeau Fannie.  « Entre l’étang gelé et le Centre Bell ou comment retricoter le mythe de la Sainte-Flanelle » dans La vraie dureté du mental, Montréal, Les Presses de l’Université Laval,  2009, p. 83.
[5] Redeker Robert. 2002. Le sport contre les peoples, Paris, Berg International Éditeurs
[6] Mononc Serge, Serge Robert de son vrai nom, est un auteur-compositeur-interprète québécois.