Faut-il abolir les partis politiques ?

Faut-il abolir les partis politiques ?

Toute personne qui souhaite changer le monde sera confrontée tôt ou tard à l’épineuse question du pouvoir politique, c’est-à-dire à la réflexion sur les meilleurs moyens pour transformer les institutions de la société. Se posera alors le problème complexe de l’État et des instruments démocratiques susceptibles de le contester, l’orienter, le transformer radicalement ou même l’abolir tout simplement. Si les mouvements sociaux tels que les grèves sont généralement privilégiés par les organisations politiques qui souhaitent attaquer le pouvoir établi de l’extérieur (altermondialistes, anarchistes, etc.) les courants associés à la social-démocratie et au socialisme révolutionnaire insistent sur la nécessité d’articuler les luttes sociales extra-parlementaires et l’organisation d’un parti qui serait en mesure de porter les revendications de la rue aux urnes afin de changer fondamentalement le rôle de l’État.

Or, la profonde crise de légitimité de la démocratie représentative alimente le sentiment d’aliénation politique et ses diverses manifestations: séparation croissante des élus et du peuple, perte de confiance, cynisme, corruption, apathie, abstentionnisme, populisme conservateur, etc. Ces facteurs affectent lourdement l’avenir de tout parti de gauche digne de ce nom, et donc la possibilité même de changer le système par la voie démocratique. De nouvelles perspectives radicales, comme celle de Roméo Bouchard, proposent même d’établir une « véritable démocratie » en associant l’abolition des partis, le tirage au sort des représentants et l’assemblée constituante. Cette famille politique, que nous pouvons nommer rapidement « souveraineté populaire », remet ainsi en question le principe même du parti en tant qu’élément essentiel d’une stratégie de transformation sociale.

Les inquiétudes de l’anti-partisme

L’« anti-partisme » propre aux théories de la souveraineté populaire considère généralement que les partis agissent comme des factions qui séparent les citoyens du pouvoir politique en détenant un monopole radical sur la représentation démocratique. Même si leur objectif est de favoriser la participation citoyenne et la coordination d’intérêts sociaux au sein de l’État, leur comportement effectif amène une confiscation du pouvoir qui empêche les individus d’exercer leur citoyenneté, témoignant ainsi de leur contre-productivité (1). Pour Roméo Bouchard, « [n]otre système politique repose sur des partis qui se battent entre eux pour le pouvoir. En principe, ils sont censés permettre l’expression de la diversité des attentes de la population par rapport à son gouvernement; dans les faits, ce sont des machines de guerre dont l’objectif premier est de permettre à un groupe de s’emparer du pouvoir. Intermédiaires quasi obligés entre le citoyen et ses institutions démocratiques, les partis politiques sont les grands responsables du détournement de notre démocratie et de l’usurpation du pouvoir par les groupes d’intérêts privés. » (2) Comment s’opère ce revirement de situation, dans lequel le moyen se substitue à la finalité?  Roméo Bouchard énumère quelques mécanismes, dont la proximité entre la politique et l’argent, la ligne de parti, la dictature de l’image et le financement électoral. Or, il semble mettre parfois l’ensemble des partis dans le même panier en omettant des différences de taille essentielles pour comprendre l’organisation réelle des formations politiques. En effet, les phénomènes de corruption liée à l’argent, à la ligne de parti et à l’électoralisme caractérisent avant tout les « grands partis » qui sont historiquement proches du milieu des affaires, contrôlés par une tête dirigeante, faiblement démocratiques, et peu soucieux de développer un projet de société centré sur la participation citoyenne, l’écologie et la justice sociale. En va-t-il de même pour un « petit parti » comme Québec solidaire, qui n’aspire pas à gouverner à tout prix mais à transformer la société? Le fait qu’il soit appuyé sur les mouvements sociaux et les milieux populaires, et qu’il soit majoritairement composé d’hommes et de femmes qui n’ont pas du tout les traits de carriéristes, de technocrates et de politiciens professionnels, contrairement aux autres partis, amène-t-il une différence qualitative, une dynamique spécifique qui le prémunirait contre certaines dérives? S’agit-il plutôt d’une question de temps et de taille, tout parti, aussi bien démocratique et intentionné soit-il à sa naissance, devant inéluctablement devenir une organisation bureaucratique qui imitera le comportement des « grands partis » ? Autrement dit, y a-t-il une différence de degré ou de nature, une distinction relative ou essentielle entre ces deux types d’organisations politiques? Roméo Bouchard semble pencher pour la première option, reprenant l’argument de René Lévesque selon lequel tout parti serait appelé à se pervertir des suites de l’usure du temps et du pouvoir. « Encore faudrait-il que les partis politiques aient une vision. De nos jours, leurs programmes consistent avant tout en une salade de mesures populaires plus ou moins incontournables, calquées sur les sondages d’opinion. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tous les partis en viennent à se ressembler. Une fois au pouvoir, ils sont prêts à tous les compromis pour y rester. Même le PQ a fini par diluer son objectif politique, et ce serait sans doute le cas de Québec solidaire s’il devenait un concurrent sérieux. René Lévesque croyait que tout parti politique n’était au fond qu’un mal nécessaire, un de ces instruments dont une société démocratique a besoin lorsque vient le moment de déléguer à des élus la responsabilité de ses intérêts collectifs. Mais les partis appelés à durer vieillissent généralement assez mal… Tout parti naissant devrait inscrire dans ses statuts une clause prévoyant qu’il disparaitra au bout d’un certain temps. Une génération? Guère davantage » (3).

 La loi d’airain de l’oligarchie

Avant de sauter aux conclusions, il faut replacer l’analyse critique du fonctionnement des partis politiques à l’intérieur d’une sociologie générale des organisations. Tout d’abord, le mal qui semble propre à la sphère politique concerne en fait l’ensemble des organisations sociales (ONG, syndicats, écoles, hôpitaux, Églises, entreprises privées, sociétés d’État, etc.) qui dépassent une certaine taille. Ce phénomène semble même se retrouver dans le monde animal, comme le démontre le biologiste J.B.S Haldane dans son essai intitulé Être de la bonne taille. Il y souligne, entre autres, que la taille d’un animal détermine largement l’équipement qu’il doit posséder. Par exemple, vu la petite taille des insectes, ils n’ont pas besoin d’un système circulatoire pour acheminer l’oxygène jusqu’aux cellules : ils peuvent l’absorber par diffusion. Les animaux de plus grande taille doivent eux être munis d’un système pour pomper l’oxygène et le distribuer dans les cellules. […] Haldane nous présente un principe intéressant : les animaux ne sont pas gros parce qu’ils sont complexes ; ils doivent plutôt être complexes parce qu’ils sont gros. Ce principe, semble-t-il, s’applique aussi aux établissements, administrations publiques, entreprises et autres organisations de toutes sortes. » (4) La croissance semble donc porter en elle-même le besoin d’une division du travail nécessaire au bon fonctionnement d’organisations de plus en plus grosses et complexes. Mais cette dynamique circulaire de complexification progressive nécessaire à la gestion de la croissance qui alimente à son tour la complexification ne se produit pas de manière continue. La complexification ne découle pas d’une lente transformation graduelle ; elle « saute » par paliers et survient par des effets de seuil, c’est-à-dire lorsqu’un changement quantitatif amène subitement une différence qualitative ou de nouvelles propriétés insoupçonnées. La rationalité organisationnelle a toujours existé à différents degrés à travers les sociétés et les âges, mais elle n’est devenue le principe structurant de la vie sociale et politique qu’à un moment relativement récent de l’histoire de l’humanité. Max Weber analyse à ce titre le processus de modernisation, à savoir la rationalisation générale de la société découlant de l’organisation du travail et l’apparition de la bureaucratie, celle-ci étant caractérisée par des règles strictes, une division des responsabilités et une forte hiérarchie. L’un de ses élèves, Robert Michels, étudia le fonctionnement des partis politiques au début du XXe siècle et leur forte tendance à la bureaucratisation, qu’il baptisa « loi d’airain de l’oligarchie ». « Qui dit organisation dit tendance à l’oligarchie. Dans chaque organisation, qu’il s’agisse d’un parti, d’une union de métier, etc., le penchant aristocratique se manifeste d’une façon très prononcée. Le mécanisme de l’organisation, en même temps qu’il donne à celle-ci une structure solide, provoque dans la masse organisée de graves changements. Il intervertit complètement les positions respectives des chefs et de la masse. L’organisation a pour effet de diviser tout parti ou tout syndicat professionnel en une minorité dirigeante et une majorité dirigée. » (5) Il y aurait ainsi une sorte de « loi naturelle » s’appliquant à toute organisation qui devrait tôt ou tard se professionnaliser, assurer une division technique du travail et favoriser la centralisation du pouvoir, minant ainsi de l’intérieur toute tentative de démocratisation. Néanmoins, nous pouvons douter de la pertinence explicative de ce concept, qui met l’accent sur la destination supposée de toute organisation (l’oligarchie) sans montrer comment s’opère concrètement la transition vers l’« état final » du système. En d’autres termes, la loi d’airain présuppose ce qu’il s’agit d’expliquer, à savoir comment la bureaucratisation devient possible, à quel moment, par quels mécanismes et quelles contradictions. La bureaucratie est un fait social, institutionnel et historique, et non un phénomène naturel et universel. La loi d’airain de l’oligarchie revient ainsi à ériger un principe métaphysique qui occulte le fonctionnement pratique des organisations, en considérant celles-ci comme des forces impersonnelles et objectives qui nous dominent de l’extérieur. La critique du fétichisme des partis se transforme en fétichisme de la bureaucratie, qui apparaît dès lors comme un pouvoir mystérieux et supra-humain qui serait hors de notre portée. S’il existe assurément des tendances lourdes favorisant la bureaucratisation, existe-t-il tout de même des contradictions, des contre-tendances et d’autres facteurs qui relativiseraient l’inéluctabilité de ce phénomène social? En reprenant l’attitude de Karl Marx vis-à-vis de la mystification de la « loi d’airain des salaires » de Lasalle dans la critique du Programme de Gotha, pourrions-nous essayer d’aller plus loin que le simple constat dogmatique selon lequel les partis sont tous voués à devenir identiques? « De la loi d’airain des salaires, rien, comme on sait, n’appartient à Lasalle, si ce n’est le mot « d’airain », emprunté aux « lois éternelles, aux grandes lois d’airain » de Goethe. Le mot « airain » est le signe auquel se reconnaissent les croyants orthodoxes. » (6)

Le système partisan comme isomorphisme institutionnel

Si la vision classique inspirée par les travaux de Max Weber et Robert Michels expliquait la bureaucratisation comme étant le résultat direct de la rationalisation et de l’efficacité des organisations, les théories néo-institutionnalistes apparues dans les années 1980 mettent de l’avant les multiples processus par lesquels les organisations deviennent de plus en plus similaires (isomorphisme), sans toutefois devenir plus efficaces. Pour comprendre la dynamique des organisations, il faut toujours les situer à l’intérieur d’un espace institutionnel constitué d’éléments culturels comme des valeurs, des normes, des règles, des croyances, etc. La théorie proposée par Di Maggio et Powell (7), l’isomorphisme institutionnel, cherche à expliquer comment différentes organisations finissent par se ressembler et à se comporter de la même manière. Le concept central est celui de champ organisationnel, celui-ci étant défini comme l’ensemble des organisations faisant partie d’une même sphère de la vie institutionnelle. Si nous prenons l’exemple du système partisan, les organisations qui opèrent à l’intérieur de ce champ se composent de personnes particulièrement intéressées par la vie politique (militants, politiciens, intellectuels, organisateurs), elles partagent des ressources similaires (financement public par les élections, campagnes de recrutement et de dons, outils de communication, etc.) et elles visent un même public (les électeurs d’une communauté politique donnée). Les partis opèrent donc dans un même champ, ils sont interconnectés par la vie parlementaire et l’actualité politique, ce qui contribue à augmenter l’homogénéité dans la structure, la culture et les activités de ces organisations. Ainsi, ce qui explique le processus de convergence dans le mode de fonctionnement des partis, ce n’est pas d’abord des caractéristiques internes à l’organisation (comme la bureaucratisation liée à la taille du parti), mais des propriétés externes ou relationnelles découlant du fait qu’ils opèrent dans un même champ organisationnel (le système parlementaire). Si la démocratie interne est un facteur qu’il ne faut pas négliger, il est important de comprendre les multiples mécanismes responsables de l’isomorphisme institutionnel pour éviter que le pouvoir politique corrompe les partis avant même qu’ils aient pu réaliser leur projet. Di Maggio et Powell distinguent trois types d’isomorphisme : normatif, mimétique et coercitif.  

1)      L’isomorphisme normatif se développe via la professionnalisation des membres du parti, la standardisation des cursus éducatifs (sciences sociales et politiques, communication, administration, marketing, finance, etc.) et des réseaux professionnels (militants, économiques, associatifs, politiques, médiatiques, etc.). Comme les membres qui aspirent à la direction du parti doivent se conformer aux règles de l’organisation, cela a tendance à augmenter l’homogénéité de la tête dirigeante, d’autant plus que celle-ci doit garder une unité d’action. Si celle-ci cherche à gagner une certaine crédibilité publique, elle aura tendance à recruter des experts, ce qui renforcera l’isomorphisme par la diffusion de valeurs et de normes similaires.

2)      L’isomorphisme mimétique survient dans un contexte d’incertitude et de rationalité limitée, les différentes organisations ayant tendance à s’imiter mutuellement pour être perçues comme étant plus légitimes. L’utilisation d’autobus lors de campagnes électorales, le recours à des agences de marketing ou l’utilisation de notions vagues et de signifiants vides (gouvernance, développement durable, création d’emplois) sont autant de manifestations de ce phénomène. Si le pôle communicationnel représente un élément névralgique de ce type d’organisation, sa croissance rapide par rapport aux autres instances du parti aura tendance à favoriser le mimétisme propre à la sphère médiatique. L’isomorphisme mimétique concerne moins la composition sociale de l’organisation que l’espace public ou le champ discursif à travers lequel le parti cherche à se faire entendre.

 3)      L’isomorphisme coercitif renvoie à la pression exercée par l’État (via les règles parlementaires et le financement public des partis politiques), aux attentes culturelles de l’électorat (opinion publique) et aux pressions de différentes organisations (patronales, syndicales ou autres) qui tentent d’imposer leurs revendications. L’isomorphisme coercitif repose sur l’influence politique, les promesses et les menaces, les rapports de forces et les stratégies mises en place pour gagner ou se maintenir au pouvoir. Di Maggio et Powell notent que des organisations initialement participatives peuvent rapidement se hiérarchiser pour obtenir davantage de fonds, la forte pression de l’environnement institutionnel représentant un obstacle majeur au maintien de structures égalitaires et démocratiques.

Un exemple d’isomorphisme coercitif se retrouve dans la nouvelle loi sur le financement public des partis politique. Celle-ci augmente le montant versé par chaque vote de 1,50$ à 2,50$, donnant ainsi un incitatif financier à maximiser le nombre de voix lors des élections. Le rôle d’un parti est évidemment de gagner toujours plus d’appuis dans la population, mais il aura maintenant une récompense matérielle directe pour cette participation. La quête d’un appui moral pour un projet de société fait place à la recherche de gains financiers découlant du vote populaire ; voting is money. Les partis gagnants seront ceux qui auront atteint un certain seuil de viabilité financière, les autres ne pouvant même pas se faire rembourser la moitié de leurs dépenses électorales s’ils ne remportent pas 15% des suffrages. L’accroissement des inégalités entre la ligue des grands et des petits sera ainsi accentué, récompensant mécaniquement les partis puissants et pénalisant les plus faibles. Pour les partis de grande ou moyenne taille, la loi permettra d’obtenir davantage de ressources financières pour faire croître l’organisation, ce qui exercera une pression pour financer une structure de fonctionnement toujours plus coûteuse et performante. Comme la loi autorise aujourd’hui un montant maximal de 100$ par membre, elle crée un incitatif économique à augmenter la quantité de membres sans égard à la qualité de ceux-ci. La croissance de militant(e)s devient facultative, la pression financière amenant des objectifs quantitatifs de croissance qui ne font pas de différences entre les membres actifs et passifs. La loi favorise donc l’émergence de partis de masse (contrairement aux partis de notables qui seront pénalisés en partie), qui demandera davantage de ressources en termes d’énergie et de temps pour assurer le recrutement et la rétention des membres. Cette dynamique organisationnelle engendrée par l’isomorphisme coercitif de la loi électorale fera apparaître une classe salariée autour du pôle parlementaire et communicationnel qui disposera de davantage de ressources, et d’une classe de membres ordinaires et bénévoles dans les associations locales et consultatives du parti. La séparation entre la tête dirigeante et la base ne vient donc pas de la mauvaise volonté de certaines personnes mais d’une logique structurelle et financière qui impose certaines contraintes au parti. Il s’agit évidemment d’une tendance et non d’un fait accompli, et c’est pourquoi il est crucial d’examiner ces pressions normatives, mimétiques et coercitives qui poussent un parti à devenir, souvent malgré lui, un peu plus comme les autres.

Prédictions et stratégies de démocratisation

La théorie de l’isomorphisme institutionnel amène une série de prédictions quant au comportement des organisations situées dans un même champ. Il s’agit évidemment de tendances sociales et non de lois mécaniques, à la manière du champ magnétique, c’est pourquoi il est possible d’envisager des mécanismes de neutralisation visant à limiter les effets de l’isomorphisme normatif, mimétique et coercitif. La compréhension des règles qui nous déterminent permet ainsi de nous rendre plus libres, non pas au sens d’une acceptation passive du champ organisationnel, mais d’une stratégie active de démocratisation interne de l’organisation en vue d’une transformation des institutions. Si nous acceptons l’hypothèse qu’une insurrection ou une révolte armée ne permettrait pas de conquérir ou d’abolir l’État ni d’instaurer une société juste et démocratique et qu’il s’avère impossible de gagner une majorité parlementaire par la présentation de candidatures indépendantes, ce qui ferait abstraction du système des partis et des diverses contraintes de l’action politique, alors nous devons nécessairement repenser la forme institutionnelle d’un parti réellement démocratique devant opérer dans un champ organisationnel hostile à la démocratie. Autrement dit, même si nous voulons fonder un nouvel État basé sur la démocratie directe, le tirage au sort et une assemblée constituante, il faut encore un parti pour gagner la légitimité politique nécessaire à un changement institutionnel d’une telle ampleur.

a)      Plus une organisation est dépendante d’une autre, plus elle tendra à lui ressembler dans sa structure, son climat et ses comportements. Si la loi électorale sur le financement des partis politiques vise à limiter la dépendance du parti vis-à-vis des gros bailleurs de fonds (milieux d’affaires, syndicaux, etc.), il faut s’interroger sur l’articulation entre les composantes internes de l’organisation. Par exemple, le parti ne doit pas devenir dépendant des ressources de l’aile parlementaire ou d’organisations externes, car dans ce cas l’expertise et les orientations stratégiques deviennent l’apanage de professionnels non élus dissociés du travail des militant(e)s et des autres membres du parti (isomorphisme normatif).

b)      Plus la centralisation de l’approvisionnement en ressources est grande, plus l’organisation tendra à ressembler à celles dont elle dépend. La centralisation du financement, des communications et de la stratégie est une caractéristique très répandue dans les partis politiques. Plus l’organisation devient présente dans l’arène parlementaire, plus la tête dirigeante a tendance à suivre les impératifs de ce champ organisationnel et à concentrer ses ressources pour être capable d’agir dans un contexte d’incertitude et l’urgence de l’action. Même s’il est nécessaire de préserver un certain degré de centralisation pour assurer la coordination des activités du parti (unité d’action), il faut établir de nombreux dispositifs de décentralisation des décisions, du financement et des communications locales afin que les associations de la base ne soient pas systématiquement dépendantes du comité central.

c)      Plus la relation entre les fins et les moyens est incertaine, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations qui lui paraissent prospères. Il en va ainsi des outils communicationnels qui permettent de promouvoir le projet politique dans l’espace public, notamment dans le cadre d’une campagne électorale. Le marketing et l’utilisation de méthodes visant à donner une crédibilité à l’organisation en imitant le comportement des « grands partis » viennent parfois remplacer l’objectif de l’action politique, à savoir la transformation de la société.

d)     Plus les buts de l’organisation sont ambigus, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations qui lui semblent prospères. C’est pourquoi il est primordial de définir clairement les contours du projet politique afin d’éviter les formules floues de « projet de société » ou de « pays de projets ». Il s’agit évidemment d’une tâche complexe, mais les grands axes du projet à long terme ne peuvent pas se réduire à des plans de communication de campagnes électorales ou à la somme des propositions adoptées dans le programme. Si le parti n’a pas une conscience claire de son rôle historique, de ses objectifs et de sa stratégie, la population pourra encore moins comprendre ce qu’il en ressort. Il en découlera la tentation d’imiter les autres formations afin de gagner une légitimité analogue, notamment sur le plan économique.

e)      Plus l’organisation fait appel à des collaborateurs issus d’un cursus académique pour les fonctions dirigeantes, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations du même champ. L’isomorphisme normatif découlant de la professionnalisation peut être limité par la concertation entre différents types d’expertise : professionnelles et profanes, savoirs experts et savoirs citoyens. Le recours à des experts de la société civile ne doit pas se faire en vase clos et parallèlement au travail de membres bénévoles, qui représentent en quelque sorte les « experts internes, amateurs et citoyens du parti ». La démocratie participative découle d’une capacité à articuler les initiatives de la base et les actions du centre par la combinaison des logiques bottom-up et top-down. Si la tête dirigeante a toujours plus de pouvoir que la base, c’est justement la raison pour laquelle il faut reconnaître des pouvoirs réels à celle-ci afin que le processus bidirectionnel ne devienne pas unidirectionnel.

f)       Moins il y a de modèles organisationnels alternatifs qui semblent possibles, plus le champ organisationnel aura un taux élevé d’isomorphisme. La relative homogénéité des structures et formes organisationnelles des partis politiques québécois augmente la probabilité de ressemblance dans leur mode de fonctionnement. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différences importantes dans le degré de bureaucratisation des divers partis, mais il serait préférable d’observer des exemples de mouvements sociaux, de réseaux de mobilisation et de formations politiques à l’échelle internationale pour s’inspirer de nouvelles pratiques démocratiques et méthodes d’organisation. Des modèles innovants sur la scène politique espagnole et catalane (Podemos, Guanyem Barcelona, Canditatura Unitat Popular) pourraient servir à renouveler l’action politique hors du cadre partisan traditionnel.

Somme toute, si l’isomorphisme institutionnel représente une tendance lourde, la présence d’alternatives de nouvelle génération témoigne du fait que la bureaucratisation n’est pas une fatalité de l’univers politique et que la question de la légitimité pouvoir étatique tel que nous le connaissons reste ouverte. Il ne s’agit pas de savoir s’il faut ou non abolir les partis, mais de déterminer quel genre d’organisation politique permettrait de transformer les institutions de telle sorte que les partis traditionnels deviendraient obsolètes. La réflexion sur le projet politique doit donc laisser place à celle sur la méthode comme tremplin du dépassement de l’éternelle opposition entre l’espace politique et la sphère citoyenne, l’État et les mouvements sociaux, le parti et l’auto-organisation.

(1)   Les concepts de monopole radical et de contre-productivité ont été inventés par le philosophe Ivan Illich pour décrire et critiquer le fonctionnement des outils et des organisations de la société industrielle. Lorsqu’un moyen technique devient trop efficace, il crée un monopole et empêche l’accès aux moyens plus lents. Lorsque les grandes institutions des sociétés industrielles atteignent un seuil critique, elles s’érigent parfois en obstacles à leur propre fonctionnement.
(2)   Roméo Bouchard, Constituer le Québec. Pistes de solution pour une véritable démocratie, Atelier 10, Montréal, 2014, p.39
(3)   Ibid., p.45
(4)   Jane Jacobs, La question du séparatisme. Le combat du Québec pour la souveraineté, VLB éditeur, Montréal, 2012, p.121
(5)   Robert Michels, Les Partis Politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Flammarion, Paris 1914, p. 23-24
(6)   Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Les Classiques des sciences sociales, 1875, p.38 http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/critique_progr_gotha/pr…
(7)   Paul J. Di Maggio, W. W. Powell, « The Iron Cage Revisited: Institutional Isomorphism and Collective Rationality in Organizational Fields ». American Sociological Review, vol. 48, no.2, p.147–160

Ce que les prochaines élections tunisiennes ne seront pas

Ce que les prochaines élections tunisiennes ne seront pas

Dans les prochains mois, la population tunisienne sera, si Dieu le veut, appelée aux urnes. En effet, le 26 octobre et le 23 novembre 2014 se tiendront respectivement les élections législatives et présidentielle.  Dans ce pays qui fut l’étincelle en janvier 2011 d’un mouvement que l’on nommera « les révolutions arabes », ces élections – après l’adoption d’une nouvelle constitution – pourraient être le signe d’un nouvel espoir. Or, il n’en est rien. Ce billet se base sur les discussions menées par l’auteur lors d’un séjour en Tunisie en juillet et août dernier et ne prétend pas être plus qu’une entrée en la matière quant aux législatives d’octobre.

Dans les marches de notre résidence universitaire, un camarade venu en Tunisie en 2011 peu après le renversement du « régime », me raconte sa surprise de retour au pays. Quelques mois après le départ de Ben Ali, les gens baignaient dans une forme d’optimisme collectif. À ses dires, les gens à qui il s’adressait lui faisaient part de ce qu’il y avait à faire, d’un pays à bâtir, de la liberté recouvrée : on sentait l’ouverture du champ des possibles. Au contraire, aujourd’hui, le ton est surtout à la déception et au pessimisme. Si plusieurs confirment les apports de la « révolution », notamment quant aux libertés individuelles et en particulier pour les libertés d’expression, beaucoup déplorent tout autant le dépérissement général des conditions matérielles de vie.

Centrales aux manifestations populaires, les revendications liées au coût de la vie sont aujourd’hui loin d’être atteintes – on dénonce le chômage des jeunes, les salaires de misère, l’inflation, l’exil du tourisme vers le Maroc. On me dit que la situation était pire aux premières années postrévolutionnaires, qu’avec la stabilité et la sécurité reviennent progressivement les touristes et les investissements. Puis, j’entends souvent que dans toute l’histoire humaine, les révolutions ont toujours pris du temps avant de faire sentir leurs bénéfices. Mais quand je demande si les prochaines élections vont aider, si ça va changer quelque chose, tout de suite la réponse est « Non.» Dans les épiceries, des kiosques installés à la sortie offrent la possibilité de s’inscrire sur les listes électorales – l’inscription est nécessaire pour pouvoir voter. La campagne pré-électorale a déjà commencé, on colle sur les murs les premières affiches partisanes et on multiplie les manifestations. Malgré la grande quantité de partis en lice pour la constituante, les législatives ont déjà les airs d’une course tripartite et les débats portent rapidement le poids de la problématique du vote stratégique dont on connait bien les affres au Québec. Malgré que les élections tunisiennes fonctionnent sur une base proportionnelle, plusieurs ami-e-s progressistes suggèrent de voter pour le moindre mal afin de contrer Ehnahda. Le débat ne débouche pas : choisir Nidaa Tounes pour éviter Ehnahda, c’est tomber sur Scylla pour éviter Charybde.

D’un côté, Ehnahda connu dans la presse internationale pour son discours à référents islamiques, vilipendé par les libéraux comme un parti conservateur, opposé aux libertés individuelles et menaçant la laïcité de l’état. Son chef, Rached Ghannouchi, serait proche des Frères Musulmans. Parti sortant, son  bilan est généralement négatif : on lui impute multiples incapacités de gestion économique ainsi que d’avoir pigé dans la caisse étatique, soit pour se rembourser les années de prison de ses membres, soit parce que c’était son tour. De l’autre côté, Nidaa Tounes, qui pourrait être considéré comme de centre-droit, se réunit autour du personnage de Béji Caïd Essebsi. Ce vieillard charismatique de 87 ans tire une grande partie de sa renommée de ses années de travail aux côtés de Bourguiba (1). La critique rejoint toutefois rapidement cette formation dont on raconte que l’équipe serait en grand partie composée d’anciens membres du régime Ben Ali. Autre assertion, Essebsi serait le poulin de la France dont la mainmise sur son ancienne colonie ne peut se conjuguer avec un désir populaire d’autonomie. Un slogan de manifestation clame « la Tunisie tunisienne, pas française, pas américaine, pas qatari ». Or, alors que Nidaa Tounes fait de la lutte contre le terrorisme et la sécurité un de ses chevaux de bataille, on voit ressurgir un schéma caractéristique des dictatures arabes des dernières années : le despote « rempart contre la montée islamiste ». Enfin, une troisième voie tente de percer le dilemme autour d’un parti de coalition regroupant la grande gauche sous l’étendard d’al-Joumhouri. Les pronostics lui accordent par contre de faibles résultats. Une amie affirme qu’elle défendra ses convictions politiques d’extrême-gauche lors des législatives, mais qu’aux présidentielles, selon les résultats d’Ehnahda, elle votera pour Nidaa Tounes (2). La résignation plane; plusieurs affirment que de toute façon c’est encore Ehnahda qui va l’emporter. C’est une machine électorale bien rodée : Ehnahda était le seul parti à avoir un programme électoral et sait très bien comment faire sortir son vote.

Cette impression d’inéluctabilité est probablement un des multiples facteurs entourant le faible engouement pour les élections. Sur le ton de la blague, un ami tunisien nous apprend que la période d’inscription a encore été prolongée en raison du trop faible taux d’inscription. Cela ne rime pourtant pas avec une faible politisation. En effet, les tunisiennes et les tunisiens que j’ai rencontrés-e-s étaient fortement politisé-e-s au sens où le politique et l’avenir de leur pays leur importaient : ils et elles étaient intéressé-e-s par ce qui se passait. Sans avoir une formation universitaire carabinée pour offrir une analyse de l’ordre mondial capitalo-impérialiste, loin d’un apolitisme en somme, la plupart avait son opinion sur la situation socio-politique en cours. Par ailleurs, beaucoup affirmaient ouvertement leur intention de ne pas aller voter, un choix qui prenait nettement une formulation politique. Dans ces cas-ci, il y a rejet en bloc du système, et la critique envers les partis politiques, quels qu’ils soient, est acerbe : « corrompus », « vendus », « opportunistes », « hypocrites », etc.

Au début de mon séjour, j’ai été hébergé dans une famille traditionnelle pratiquante relativement pauvre, vivant dans de la banlieue nord de Tunis. Alors que j’engageais la discussion sur le terrain des élections avec le patriarche, persuadé de me trouver face à un nahdaouiste, il m’exprima vertement son dégoût profond pour les politiques en place : Derrière leurs beaux discours, ce sont tous des menteurs et toutes des menteuses qui n’ont d’autres intérêts que les leurs et peu importe qui sera à la tête de ce prochain gouvernement, ce ne sera pas pour l’intérêt de la Tunisie. Il conclut : «ce qu’il faudrait c’est une seconde révolution … et cette fois qu’elle soit pour de bon.» Pour ma part, je ne peux m’empêcher de considérer ce que j’ai vu en Tunisie à partir d’une perspective anti-électoraliste. En 2011, il se passait quelque chose en Tunisie. Quoi exactement? Je ne saurais dire, mais cela s’approchait d’un peuple prenant des parts de pouvoir, construisant des lieux d’autonomie, des gens qui prenaient collectivement un contrôle sur leur vie et avaient la force de faire changer des choses … un processus qui aurait pu être perçu comme en route vers l’autogestion, la démocratie. Et puis, il y a eu des élections. Le peuple avait commencé la grande marche vers la prise en main – ses mains – de l’avenir, mais devant les urnes on lui a demandé de céder de nouveau son pouvoir. Il n’y a pas eu de transformation radicale des structures sociales; tout au plus la tête de proue du système a dû dégager. Certain-e-s me disent, lorsque je leur demande de parler de la révolution : « Quelle révolution? Ce n’était pas une révolution. » Que serait-il arrivé si les partis politiques avait été incapables de coopter le mouvement? Aujourd’hui, peut-être est-ce normal d’être pessimiste au regard du peu d’impact sur l’avenir qu’offrent ces prochaines élections tunisiennes, sinon vers le pire. Mais les graffitis sur les murs de Tunis nous rappellent que – cela même après les élections – la lutte continue.

(1) Habib Bourguiba : Premier président de la république tunisienne, il est généralement honoré comme le père de la Tunisie moderne et de l’indépendance.
(2) Depuis Ennahdha a annoncé qu’il ne présenterait pas de candidat ou de candidate à la présidentielle. Voir : http://www.jeuneafrique.com/Article/DEPAFP20140907172000/politique-elections-tunisie-ennahda-tunisie-tunisie-ennahdha-ne-presentera-pas-de-candidat-a-la-presidentielle.html

Les indépendantistes et la question fédérale

Les indépendantistes et la question fédérale

L’objet de ce texte découle d’une question apparemment fort simple mais qui s’avère beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît à première vue : en tant qu’indépendantiste écosocialiste, pour qui devrais-je voter aux prochaines élections fédérales ? Sur le plan personnel et idéologique, ma sensibilité politique est relativement bien représentée à l’échelle provinciale par Québec solidaire, un parti de gauche écologiste, féministe, pluraliste, altermondialiste et indépendantiste. À l’échelle fédérale par contre, l’unité philosophico-pratique de la question sociale et nationale se retrouve scindée en deux formations foncièrement différentes : le Nouveau Parti démocratique du Canada (NPD) et le Bloc québécois. Pour plusieurs raisons que j’expliquerai sous peu, aucun de ces deux partis ne peuvent défendre adéquatement un projet de société et un projet de pays réellement transformateur. L’un et l’autre ne peuvent représenter l’expression politico-institutionnelle de la lutte pour l’émancipation sociale et le combat pour la libération nationale. Devant cette contradiction, je vais essayer de montrer que l’abstentionnisme et le mythe de la convergence des mouvements sociaux représentent une impasse, et que la seule solution à long terme réside dans la création d’une nouvelle alternative politique inspirée des plus récentes expérimentations des luttes populaires en Europe.

Tout d’abord, le NPD, parti fédéraliste et « social-démocrate », a effectué un important recentrage depuis la mort de Jack Layton et le leadership de Thomas Mulcair, qui a d’ailleurs appelé à voter pour la droite (Parti libéral du Québec) lors des dernières élections provinciales. Si l’objectif est de renverser le gouvernement conservateur en 2015 par le vote stratégique, les libéraux (PLC) et les néo-démocrates seraient, grosso modo, des options largement équivalentes. De plus, les libéraux ont par le passé réussi à polariser davantage le débat entre fédéralistes et souverainistes, de sorte qu’il serait utile de manière machiavélique, de voter pour Justin Trudeau. Ce dernier incarnerait d’ailleurs la boutade de Marx, à savoir que «  tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

Évidemment, loin de moi l’intention cynique d’appuyer ironiquement un chef opposé à mes valeurs éthiques et politiques. Dans ce cas, le NPD serait-il un moindre mal ? À regarder de près le projet de création d’une filière provinciale de cette formation politique, le NPD-Québec, qui viendrait concurrencer directement Québec solidaire, il serait absurde d’appuyer un parti mollement progressiste qui ne remet pas en cause le néolibéralisme et les institutions parlementaires déficientes, et qui viendrait menacer directement l’unification des forces progressistes québécoises. Outre ces intérêts corporatistes, il semble peu probable, de toute façon, qu’un gouvernement néo-démocrate majoritaire puisse améliorer substantiellement les choses à l’échelle canadienne. Les deux contradictions fondamentales, à savoir le capitalisme et la domination fédérale sur le peuple québécois et les Premières Nations, ne seraient pas remises en question. Le NPD suivrait alors la trajectoire historique de l’ensemble des partis de centre-gauche, qui appliquent des mesures d’austérité et des politiques néolibérales parce qu’ils sont incapables de remettre en question les règles du jeu de la finance mondiale, la cage de fer du modèle de développement dominant qui essaie de concilier de manière schizophrénique croissance économique et préservation de l’environnement.

Le volontarisme du Bloc

En rejetant le capitalisme vert et à visage humain prôné par le NPD, ainsi que son « fédéralisme coopératif » qui admet sur le bout des lèvres le droit à l’autodétermination des peuples tout en prônant une forte unité canadienne, il reste alors le Bloc québécois. Ce parti représente-il une alternative crédible à l’échelle fédérale ? D’une part, ce parti organiquement relié au Parti québécois, et prônant la défense des intérêts nationaux dans les institutions parlementaires canadiennes, fut créé dans le but de « préparer le terrain de l’indépendance » et d’offrir une tribune pour diffuser l’idéologie nationaliste et souverainiste. L’élection récente de Mario Beaulieu à la tête du parti est représentative à cet égard : bien que certains y voient un risque électoral à cause de la ligne dure de son discours et de sa volonté d’investir pleinement la lutte idéologique en faveur de l’indépendance, cela n’est pas un problème en soi, bien au contraire. La question réside dans la manière dont le projet d’émancipation nationale doit être porté pour recevoir un large écho populaire dans les circonstances historiques du XXIe siècle.

Or, c’est précisément là que le bât blesse : Mario Beaulieu ne renouvelle pas le discours indépendantiste, mais fait preuve d’un volontarisme qui ne remet pas en question les contradictions du mouvement souverainiste traditionnel. La forme de nationalisme prônée par le nouveau chef, qui fut d’ailleurs appuyé par une dynamique équipe militante (composée de plusieurs jeunes issus d’Option nationale et d’organisations de la société civile), représente au mieux un retour aux sources de l’idéal de René Lévesque, au pire une caricature d’une idéologie qui peine à se réinventer. Malgré l’importante crise du mouvement souverainiste qui laisse théoriquement aux jeunes la possibilité de changer les choses et de transformer ces deux partis de l’intérieur, la question fondamentale demeure la suivante : s’agit-il de vieux vin dans de nouvelles bouteilles, ou de nouveau vin dans de vieilles bouteilles ? Malgré la bonne volonté de la nouvelle génération souverainiste, le « sang neuf » ne semble pas accompagné d’une transformation radicale de l’esprit, car la stratégie classique reste fondamentalement inchangée.

De plus, l’insistance sur la question identitaire et linguistique, manifestée par certaines déclarations controversées de Beaulieu, et la centralité de la lutte contre la « québécophobie » n’augurent pas un réel élargissement de la cause souverainiste aux minorités culturelles et à de nouveaux groupes de la population. Je ne veux pas ici nier l’importance de redéfinir l’identité québécoise et de préserver la langue française, qui demeurent somme toute précaires à l’heure de la mondialisation. Mais l’enjeu linguistique est intrinsèquement polarisant, et ne représente pas une bonne perspective stratégique pour fonder le projet d’indépendance et rallier une large unité populaire qui dépasserait la simple majorité francophone. La lutte linguistique, prise isolément, représente une position défensive et réactive, et non un large projet d’émancipation qui permettrait de fonder la Nation québécoise sur une nouvelle base sociale et politique. Ce qu’il nous faut, ce n’est pas d’abord la conservation ou la restauration de la culture québécoise menacée par les forces dissolvantes de l’anglicisation, du multiculturalisme, des droits individuels, etc., mais sa reconstruction par l’émergence de nouvelles valeurs collectives de solidarité qui traversent les clivages traditionnels, en vue de fonder une nouvelle République en Amérique du Nord.

D’un point de vue pragmatique, le Bloc québécois pourrait éventuellement reprendre vie par quelques sièges supplémentaires au Parlement canadien et redonner un peu d’espoir au mouvement souverainiste qui peine à se rebâtir. L’objectif à court terme n’est donc pas de faire peser réellement les intérêts du Québec à l’échelle fédérale, mais de ralentir le processus de décomposition d’un mouvement en profonde désorientation. L’important est de ne pas lâcher, de continuer à croire à l’idéologie souverainiste, coûte que coûte. Celle-ci considère la question nationale comme une priorité politique absolue, les questions sociales, économiques, écologiques ; et les questions autochtones étant subordonnées, voire sacrifiées, à l’éventuel salut par l’indépendance. Le problème est qu’on hiérarchise encore les luttes populaires en croyant que les intérêts nationaux ne sont pas traversés par d’importantes contradictions : les intérêts de Québecor et des employé.es en lock-out ne sont pas les mêmes, ceux de Pétrolia et des municipalités en lutte pour préserver leur eau potable non plus. Au fond, le Bloc québécois ne se soucie guère des intérêts pour les classes populaires du reste du Canada, pourvu que les « intérêts québécois », supposément uniformes, soient pris en compte. Cette forme de corporatisme national alimente paradoxalement la « québécophobie » qui est dénoncée par ailleurs, alors qu’il faudrait prôner une solidarité entre peuples québécois, canadien et autochtones contre l’État pétrolier et impérialiste canadien.

Une alternative populaire ?

Compte tenu qu’il est peu probable que le Bloc québécois fasse un virage à gauche en mettant sur un pied d’égalité la question sociale et nationale, ou que le NPD fasse preuve d’ouverture à l’égard du projet indépendantiste et retourne aux valeurs du socialisme démocratique, le changement politique à l’échelle canadienne semble être bloqué. Je me retrouve donc, comme une majorité de progressistes indépendantistes et de personnes qui en ont marre du système démocratique actuel, qui ne croient plus aux promesses des grands partis vieillis et bureaucratisés, dans une position d’orphelin politique. Devrais-je faire un compromis, c’est-à-dire choisir entre des valeurs qui me tiennent à cœur et qui sont incarnées séparément (et de manière insatisfaisante !) dans deux formations politiques distinctes, la souveraineté (Bloc) ou la justice sociale (NPD) ? Devrais-je renoncer à me compromettre et plutôt voter blanc, pour le Parti communiste du Canada, ou le Parti Rhinocéros ? L’abstention ou le vote de contestation sont-ils une solution ?

Devrait-on plutôt miser sur les mouvements sociaux, se retrancher sur la société civile en voie de reconstruction, et espérer une convergence des luttes qui a été amorcée lors du Forum social des peuples (lequel eut lieu pour la première fois à Ottawa du 21 au 24 août 2014) ? Le mouvement Idle no more, les luttes écologistes et citoyennes contre les projets d’oléoducs, les syndicats en guerre contre Harper à l’échelle canadienne, tous ces acteurs dispersés et divisés par la langue, des référents culturels distincts et la force des classes dominantes, pourront-il se sortir de leur isolement respectif, et entamer un réel dialogue qui pourrait déboucher sur de nouvelles alliances ? Si cela est possible, et doit être minimalement essayé afin de donner une chance aux classes subalternes et aux peuples opprimés de se reprendre en main, resterons-nous enfermés dans un espace de discussion sans débouché politique concret ? Comment dépasser ce qui se passe trop souvent avec le mouvement altermondialiste et les forums sociaux, où les échanges fructueux peinent à se traduire dans une pratique effective en dehors de ces moments de « tourisme militant »? Doit-on bouder les urnes fédérales, ou plutôt bien essayer de s’appuyer sur les luttes sociales pour proposer un projet politique global qui pourrait être construit et élaboré différemment à de multiples échelles locales et nationales ?

Pourrait-on créer une alternative politique à l’image de Québec solidaire, c’est-à-dire un parti de gauche écologiste, féministe, pluraliste et altermondialiste à l’échelle pan-canadienne, qui reconnaîtrait pleinement les projets d’auto-détermination des peuples québécois et autochtones ? La forme du parti politique traditionnel serait-elle adaptée à une telle ambition ? Serait-il utopique de se lancer dans un projet de la sorte, compte tenu des forces fragiles de la gauche québécoise et canadienne, qui peinent déjà à obtenir un appui suffisant dans leurs milieux respectifs ? Ce projet ambitieux, voire téméraire, qui aurait du être écarté d’emblée par souci de réalisme politique, doit être néanmoins envisagé sérieusement comme une solution possible. Et si la réponse était : « Oui nous le pouvons ! » ?

L’exemple de Podemos

Je rendrai ici l’exemple de la formation politique espagnole Podemos, une alternative aux partis de gauche traditionnels qui a remporté 8% des voix lors des dernières élections européennes de mai 2014, et ce, seulement après quatre mois d’existence. À quoi ce nouveau venu doit-il son succès ? Tout d’abord, Podemos émane du mouvement des Indignés, de l’initiative de groupes anticapitalistes et d’un réseau militant proche de la télévision web indépendante La Tuerka, fondée par un jeune professeur charismatique en sciences politiques, Pablo Iglesias.

 « Son fonctionnement favorise la participation politique du peuple, organisant des élections primaires ouvertes, l’élaboration d’un programme politique participatif, la constitution de plus de 400 cercles et assemblées populaires dans le monde entier. Podemos obtient ses ressources exclusivement de contributions populaires, refusant tout prêt bancaire, et toute sa comptabilité est publique et accessible en ligne (podemos.info). Tous ses représentants seront révocables, et soumis à la stricte limitation de leurs mandats, leurs privilèges et leurs salaires. » (1)

La particularité de ce parti « nouveau genre » ne réside pas dans son projet de société, mais dans son modèle d’organisation souple et horizontal. Il représente une innovation politique qui dépasse la séparation traditionnelle entre le parti et les mouvements sociaux, en traduisant les pratiques de démocratie participative et délibérative des grandes contestations populaires amorcées en 2011 sur le plan institutionnel. Selon Pablo Iglesias, ce qui différencie Podemos de ses concurrents comme Izquierda Unida :

 « ce n’est pas tant le programme. Nous voulons un audit de la dette, la défense de la souveraineté, la défense des droits sociaux pendant la crise, un contrôle démocratique de l’instrument monétaire… Ce qui nous différencie, c’est le protagoniste populaire et citoyen. Nous ne sommes pas un parti politique, même si nous avons dû nous enregistrer comme parti, pour des raisons légales, en amont des élections. Nous parions sur le fait que les gens « normaux » fassent de la politique. Et ce n’est pas une affirmation gratuite : il suffit de regarder le profil de nos eurodéputés pour s’en rendre compte (parmi les cinq élus, on trouve une professeur de secondaire, un scientifique, etc.) ». (2)

Quelles leçons doit-on tirer pour l’articulation de la gauche pan-canadienne et le projet d’indépendance ? D’une part, il faut sortir du carcan des vieux partis politiques, qui sont non seulement démodés sur les plans du discours et de l’idéologie, mais qui représentent des véhicules archaïques et déconnectés des nouvelles pratiques d’organisation citoyenne et populaire. Il ne faut pas d’abord axer notre attention sur l’élaboration du programme, mais sur la structure démocratique, souple et horizontale, qui pourra faire naître une volonté collective dans de multiples localités du Canada, du Québec et dans les communautés des Premières Nations. Il faudra évidemment dépasser le fossé culturel entre des traditions et des sociétés fort différentes, et nouer de nouvelles relations à partir des rencontres qui ont émergé lors du Forum social des peuples.

Or, ce fossé n’est pas infranchissable, et il ne serait pas impossible de développer rapidement un programme commun opposé à l’État pétrolier et militaire canadien, soucieux de reconnaître pleinement le droit à l’auto-détermination des peuples. Encore une fois, l’exemple de Podemos est éclairant car il encourage, contrairement au reste de la gauche espagnole qui demeure largement fédéraliste, la lutte pour l’indépendance nationale du peuple catalan. Il est donc possible d’articuler les questions sociale, écologique et nationale, à condition de dépasser la vieille dichotomie entre la social-démocratie centralisatrice et le nationalisme classique du mouvement souverainiste. Il ne faut pas seulement une coalition abstraite entre des peuples qui cohabitent dans un État unifié qui les domine, mais un souci réel pour l’auto-détermination des communautés, pour la décentralisation du pouvoir et pour les liens de solidarité entre les Nations qui peuvent se gouverner elles-mêmes. Telle est l’essence du rapport concret entre indépendantisme et internationalisme à l’échelle canadienne.  

(1) http://www.contretemps.eu/interventions/appel-international-nous-souteno…
(2) http://www.mediapart.fr/journal/international/200614/pablo-iglesias-pode…