L’accessibilité aux médicaments d’ordonnance au Québec
Le 9 janvier dernier était publié dans La Presse l’article de Pierre Pelchat « Régime public d’assurance : des milliers de Québécois se privent de médicaments ». On y apprenait que les gens à faible revenu parvenaient si mal à payer leur médicaments que certains renonçaient à leur prescription, faute d’argent. L’accessibilité aux médicaments au Québec est-elle aussi aisée qu’on le croit? Si la Politique du médicament (2007) (1) prévoit une couverture d’assurance médicaments par son régime public-privé, c’est de toute l’industrie pharmaceutique québécoise dont dépendent les coûts de vente des médicaments d’ordonnance. Qu’en est-il de la réalité d’une personne à faible revenu ayant besoin de médicaments onéreux?
La pauvreté est l’un des plus importants facteurs ayant une influence défavorable sur l’état de santé. Les personnes à faible revenu sont plus susceptibles d’être malades et de prendre des médicaments et les personnes malades, psychologiquement ou physiquement, sont plus susceptibles d’avoir un faible revenu. Dans les deux cas, la composante monétaire pose problème quand vient le temps de se procurer des médicaments. Ainsi, on tombe parfois malade à cause des conséquences de la pauvreté : loyer insalubre, malnutrition et sous-alimentation, stress financier, etc. Il y a aussi plusieurs personnes qui vont chercher de l’aide financière de dernier recours car ils ont développé une maladie. Ces personnes ont pour la plupart besoin d’une médication dans le but de maintenir une santé qui contribuerait à éventuellement les sortir de la pauvreté. Mais comment peuvent-elles recouvrer la santé si elles demeurent inaptes à se procurer les médicaments dont elles ont besoin? Et au regard du système de santé, quelle valeur a cette incapacité d’observer une prescription face au médecin qui l’a prescrite? En 2010, 4,4 % des Québécois déclaraient ne pas avoir respecté leur ordonnance parce qu’ils ne pouvaient en défrayer les coûts. Selon l’Argumentaire économique pour un régime public universel d’assurance médicaments (2), une famille gagnant 20 000 $ par année payait quelque 2 503.90 $ en primes et contributions à la RAMQ, soit 12,5 % de son revenu brut. Selon le rapport sur les audiences de la Coalition Canadienne de la santé relativement au Régime d’assurance médicaments public et universel, « certains n’ont tout simplement pas les ressources financières pour combler leurs besoins essentiels et payer les factures mensuelles de médicaments […] », par exemple ceux qui se retrouvent au chômage, ceux qui sont trop jeunes pour avoir une prestation de retraite et la couverture d’assurance médicament qui l’accompagne, ceux qui sont payés au salaire minimum et ceux qui travaillent à temps partiel sans régime d’assurance privé. Il y a aussi les personnes handicapées qui, parfois, se retrouvent face à un choix de piètres options : demeurer bénéficiaires de l’aide au revenu ou retourner travailler et perdre leurs assurances. Selon le Réseau d’action pour la santé des femmes du Québec, les femmes ayant un faible revenu ont plus de problèmes de santé que les hommes et ont une espérance de vie moindre. Elles sont aussi plus susceptibles de consommer davantage de médicaments, et les mères monoparentales sembleraient être touchées en plus grand nombre.
Le coût des médicaments au Québec
Au Québec, les médicaments sont pour la plupart plus dispendieux qu’ailleurs au Canada et que dans d’autres pays. Par exemple, un flacon de Captopril (utilisé pour le traitement de l’hypertension artérielle) contenant 500 comprimés de 50 mg se vend 23.00 $CAD aux États-Unis alors qu’il se vend 92.00 $CAD ici. La RAMQ, quant à elle, paye 279.00 $CAD pour la même quantité de ce même produit. Ces différences de prix causeraient des pertes annuelles d’environ 55 à 80 millions de dollars à la RAMQ, qui relègue une partie de ce montant aux contribuables, dont aux 3,2 millions de Québécois parmi les moins fortunés (3). Selon la Politique du médicament, le citoyen est vu ainsi : « [s]a perception générale est que le médicament le plus récent est le meilleur. Le patient souhaite donc qu’il soit accessible » (Politique du médicament, 2007). Pourtant, les nouveaux produits sont plus chers et cette attitude qu’adopte le gouvernement envers ses citoyens les déresponsabilise à l’égard des prescriptions données. Pour comprendre pourquoi les prix des médicaments sont si élevés, nous devons nous tourner vers la Politique du médicament (gouv. du Québec, 2007) et dresser le portrait de l’industrie pharmaceutique au Québec.
La Politique du médicament
La Politique du médicament passe par l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS), lequel agit à titre de conseiller auprès du ministère de la Santé et des services sociaux quant aux médicaments à inscrire à la Liste des médicaments couverts par les régimes publics et privés. L’INESSS, en plus de conseiller, propose le développement et la mise en œuvre de stratégies de formation, d’information et de sensibilisation auprès des professionnels de la santé. L’Institut recommande aussi au ministre l’établissement et la modification du prix des médicaments, bien que le dernier mot soit accordé au ministre. Dans le document de la Politique du médicament, on peut lire que malgré une tentative de soumettre des commentaires au ministre de la Santé et des services sociaux, des citoyens, des médecins, des groupes de patients et d’autres experts ont été négligés et n’ont pu transmettre leurs demandes, qui concernaient l’accessibilité ou le prix de certains médicaments. Ces demandes ont été déposées en vain car elles auraient été soumises trop tard, c’est-à-dire après la prise de décision de l’INESSS. C’est cependant à cause de la nature opaque des prises de décisions de l’organisme que les requérants n’ont pu soumettre leurs commentaires plus tôt. Cette situation démontre un profond problème de communication et de transparence entre l’INESSS et la population. La Politique du médicament, dans sa version de 2007, s’articule autour de quatre grands axes principaux : 1) l’accessibilité aux médicaments, 2) leur prix juste et raisonnable, 3) leur utilisation optimale et 4) le maintien d’une industrie pharmaceutique dynamique au Québec. Il faut savoir ici que le prix juste et raisonnable d’un médicament est habituellement fixé après une comparaison de son prix de vente dans d’autres pays. Le prix de vente doit toujours être plus élevé que celui négocié entre les compagnies pharmaceutiques et le gouvernement. Ces ententes sont d’ailleurs confidentielles, donc inconnues du public. Ceci, est-il rapporté dans la Politique, contredit le principe d’équité à l’accès aux médicaments à cause de la non-transparence de l’économie réalisée. Cet état de fait enlève à tous une possibilité de mieux accéder aux médicaments d’ordonnance. L’accès aux médicaments est influencé par la Liste des médicaments, aussi régie par l’INESS, qui est une mesure de contrôle des coûts pour que tous les médicaments ne soient pas remboursables. « Ce contrôle vise à ne rembourser que [les médicaments] considérés comme étant « coût-efficace » et dont l’impact budgétaire est prévisible […] ». Cette évaluation exclut de la liste les médicaments qui n’ont pas une efficacité démontrée ou encore qui sont coûteux et dont le nombre d’usagers potentiels est imprévisible. L’objectif est de ne pas créer de dépenses budgétaires trop importantes. C’est d’ailleurs pour cette raison que de nombreux médicaments contre le cancer sont trop chers et inaccessibles au public. « [L]’industrie pharmaceutique constitue l’un des secteurs prioritaires de la stratégie de développement du gouvernement », dit la Politique.
L’accès au marché [des médicaments nouveaux] représente un enjeu déterminant pour les compagnies pharmaceutiques […] Cependant, l’accès au marché subit grandement l’influence des conditions de remboursement des médicaments prévus dans les régimes publics provinciaux. Au Québec, l’inscription d’un médicament à la Liste des médicaments du RGAM a un impact direct sur les revenus des compagnies […]. (Politique du médicament, 2007)
Cette vision des choses défavorise les citoyens au profit des compagnies. Selon cette politique, un autre facteur contribue à l’augmentation et au maintien du prix élevé des médicaments, soit la règle de 15 ans. Cette règle garantit le remboursement intégral des produits des fabricants en 15 ans à partir du moment où le médicament est inscrit sur la Liste des médicaments et ce, même si le brevet est échu ou qu’il existe un équivalent générique moins cher. Finalement, autre bémol à cette politique pour les personnes à faible revenu : l’objectif de cette politique a été, entre autres, de mettre fin au gel des prix des médicaments au Québec –et de veiller de près à leur hausse.
L’industrie pharmaceutique québécoise
Au Québec, l’industrie pharmaceutique s’est d’abord développée par la fabrication de médicaments génériques mais, depuis les années 1990 et avec la Règle de 15 ans, c’est principalement l’industrie du médicament breveté qui prospère. Le marché du médicament au Québec est évalué à plus de 4 milliards de dollars, soit 25 % du marché canadien (4). Le Québec compte près de 30 sièges sociaux de compagnies pharmaceutiques et six des sept groupes de recherche fondamentale de multinationales pharmaceutiques du Canada. Près de 400 millions sont dépensés annuellement par le gouvernement en recherche et développement (R&D) pharmaceutique, ce qui est 50 % plus élevé qu’en Ontario si on fait le rapport per capita. Il y a 148 firmes installées au Québec qui font travailler plus de 13 600 personnes dont le salaire moyen hebdomadaire est de 900.00 $CAD. Cependant, 43 % de ces emplois ne sont pas consacré à la recherche mais au marketing et à la publicité. On calcule aussi que 68 % des brevets canadiens de médicaments sont détenus par des compagnies siégeant au Québec. Selon le ministère du Développement économique régional et de la Recherche, « l’industrie pharmaceutique constitue l’un des secteurs prioritaires de [sa] stratégie de développement. Parmi les facteurs qui influencent les décisions d’investissement, les conditions d’accès au marché arrivent au premier rang. Les politiques de santé et celle du médicament peuvent donc nuire au développement de cette industrie ». Cette dernière est-elle donc priorisée avant le bien-être des citoyens? Notons que les fabricants peuvent faire pression sur les politiciens en faisant valoir les emplois qu’ils génèrent dans la province. Pour les compagnies pharmaceutiques, il est très intéressant de s’établir au Québec, particulièrement pour l’industrie du médicament breveté. Le Canada a les crédits d’impôts les plus généreux au monde et le Québec est la province qui arrive au premier rang avec son offre de crédit d’impôt à 37,5 %. En plus, d’autres crédits peuvent s’ajouter à ceux-ci : crédit pour la recherche précompétitive en partenariat privé, visa pour les consortiums de recherche précompétitive, congé fiscal pour les chercheurs et experts étrangers, etc. (5). Tous ces avantages donnés aux compagnies permettent de faire diminuer leur facture de 15 à 40 % des coûts initiaux tout en désavantageant le système d’assurance-médicaments. Le Canada est le quatrième pays où les médicaments brevetés sont les plus chers. Au Québec, on a davantage recours à ces derniers qu’aux médicaments génériques. En fait, le Québec paie en moyenne 3 % de plus per capita que dans toutes les autres provinces.
Le rôle des pharmaciens
Les pharmaciens sont le passage obligé vers lequel doit se diriger toute personne qui a besoin de médicaments au Québec. Cet intermédiaire dans le système de santé occasionne des coûts qui sont absorbés par ceux qui ont besoin de médicaments. Pourtant, alors que les coûts demeurent élevés dans les pharmacies, des pharmaciens bénéficient de ristournes et de rabais divers de la part des fabricants pour qu’ils vendent leur produit plutôt qu’un autre. On estime que les fabricants donnent environ 500 millions chaque année en ristournes aux pharmaciens, procédures qui sont toutefois illégales (6). Ces cadeaux, qui deviennent des sources de revenus supplémentaires pour les pharmaciens, font en sorte que les prix ne baissent pas à la vente. Les bannières telles Jean Coutu et Pharmaprix centralisent même leurs ristournes afin d’en profiter davantage, parfois même pour en faire bénéficier leurs sièges sociaux situés à l’extérieur de la province ou du pays. Ces ristournes signifient aussi que la RAMQ paie des prix artificiellement gonflés. Par exemple, le prix de production d’un médicament générique pour le fabricant ne représente que 10 % de son prix de vente à la Régie. Ces activités illégales ne se justifient que très difficilement aux yeux des contribuables quand vient le temps de payer leur prime d’assurance annuelle ou leur franchise mensuelle (7). Ces exemples démontrent un réel problème de l’industrie pharmaceutique sur le territoire du Québec lorsqu’une décision doit être prise quant au prix des médicaments.
Des solutions potentielles
Marc-André Gagnon, politologue et économiste à l’Université de Carleton, croit que c’est la multiplicité des régimes d’assurance médicaments (publics et privés) qui empêche la réalisation d’économies importantes dans le système et pour les citoyens. Pour lui, la situation financière d’une personne est directement liée à son accès aux médicaments. M. Gagnon a calculé quels seraient les bénéfices financiers de passer à un régime public universel tout en conservant les politiques actuelles concernant l’industrie pharmaceutique. Il estime qu’au Canada, 2 947 millions de dollars canadiens pourraient être économisés sur les dépenses actuelles du présent régime, qui sont de 25 141 millions $CAD (8). Un sondage de l’Institut EOS effectué en 2013 indique que 78 % des Canadiens sont en faveur de l’établissement d’un régime public universel. De son côté, l’organisme Approvisionnement Montréal suggère, comme il le fait lui-même à Montréal, de procéder par des achats de médicaments groupés pour qu’il en coûte moins cher à l’unité. L’organisme considère qu’ainsi le gouvernement ferait des économies substantielles. L’organisme octroie ses contrats d’achat au plus bas soumissionnaire et parvient à obtenir des prix très avantageux. Ce type d’achat regroupé permettrait de faire des économies annuelles d’environ 2,7 milliards $CAD . Ces solutions ne sont que partielles et ne prétendent pas résoudre toutes les lacunes et incohérences du système actuel régissant l’accessibilité aux médicaments au Québec. Elles permettent cependant d’ouvrir des pistes nouvelles afin d’offrir à la population un accès plus juste aux médicaments.
Au-delà de l’accessibilité : les prescriptions
Les enjeux autour du médicament au Québec sont d’une importance souvent méconnue du grand public. Pourtant, ils occasionnent des hausses de prix et permettent le maintien de prix trop élevés pour des médicaments, dont certains sont cruciaux pour la santé des individus. Malheureusement, peu de personnes à faible revenu parviennent à se procurer les médicaments desquels ils dépendent pour bien vivre. Il y a donc un fossé dans le système qui se crée dans les échanges entre gouvernement et compagnies pharmaceutiques et entre pharmaciens et fabricants de médicaments. Au final, c’est l’individu qui paie. Par ailleurs, si l’industrie pharmaceutique est si bien ancrée au Québec, il faut aussi savoir que notre province a l’un des taux les plus élevés de prescriptions de médicaments. D’une part, on a donc un système qui rend difficilement accessible les médicaments et d’autre part, on prescrit trop de médicaments. Il faudrait, à notre sens, trouver des solutions plus cohérentes et moins dispendieuses pour résoudre la problématique de l’accessibilité aux médicaments. L’achat regroupé et l’implantation d’un régime public universel peuvent être des pistes à suivre, alors qu’une prise de responsabilité des médecins quant à leurs habitudes de prescription serait souhaitable. Mais les médecins aussi sont approchés par les représentants des compagnies pharmaceutiques et le taux de prescription varie, entre autres, en fonction de leur influence sur les médecins. La question du médicament au Québec est particulière et n’apporte pas encore de solution viable aux personnes qui ont un réel besoin de leurs médicaments mais qui n’ont pas les moyens de se les payer. Les solutions existent, mais sont-elles socialement applicables dans le contexte actuel, où l’on soustrait du domaine public les services de santé et les services sociaux en les reléguant au secteur privé ou simplement aux oubliettes?
(1) Politique du médicament du Québec, La direction des communications du ministère de la Santé et des Services sociaux, Gouvernement du Québec, 2007. (2) Marc-André Gagnon, Argumentaire économique pour un régime universel d’assurance médicaments, Institut de recherche et d’informations socio-économiques, Marc-André Gagnon, 2010. (3) André Noël, Dossier :Médicaments génériques, La Presse, 2003. http://uniondesconsommateurs.ca/docu/sante/21oct/UC21oct2010-ANoel-dossierRXgeneriques.pdf (4) Pomey, Le régime général d’assurance médicaments du Québec, Journal d’économie médicale, vol 25, n° 5-6, 2007 (5) Marc-André Gagnon, L’aide financière à l’industrie pharmaceutique québécoise : le jeu en vaut-il la chandelle?, revue Interventions économiques, vol. 44, 2012. (6) André Noël, Dossier :Médicaments génériques, La Presse, 2003. http://uniondesconsommateurs.ca/docu/sante/21oct/UC21oct2010-ANoel-dossierRXgeneriques.pdf (7) idem (8) Marc-André Gagnon, L’assurance-médicaments relancerait l’économie, Le Droit, 8 décembre 2014.http://www.lapresse.ca/le-droit/opinions/votre-opinion/201412/08/01-4826233-lassurance-medicaments-relancerait-leconomie.php
Austérité
Par Solal Comics

Une réflexion autour des coupures budgétaires dans le domaine culturel
Dans cet article, je désire partager quelques réflexions autour d’un phénomène de société qui soulève certes beaucoup de discussions, mais qui n’a peut-être pas assez été abordé du point de vue des paradoxes qu’il soulève.
Tout d’abord, je veux parler du sous-financement de la culture que dénoncent abondamment, de manière générale, toutes les parties concernées: les établissements d’enseignement, l’industrie du livre et celle du spectacle, mais aussi la recherche en sciences humaines. Cette dernière passe à tel point au second plan après la recherche dans les domaines scientifiques que les gens s’étonnent couramment d’apprendre qu’on puisse être « chercheur-euse » en littérature tout comme on peut être chercheur-euse en biologie (sans les guillemets) ; et, de surcroît, que ces deux types de recherches sont le plus souvent financées par des institutions publiques, c’est-à-dire qu’elles puisent avec parcimonie dans les poches des contribuables pour produire des articles sur Baudelaire ou sur le cancer du sein.
La réaction qu’une telle découverte suscite est, hélas, trop prévisible pour mériter qu’on s’y attarde ici plus que de besoin. Car s’il ne vient presque jamais à l’esprit de nier l’utilité des expériences médicales, on se demande trop souvent à quoi servent les études en sciences humaines. Comme l’a relevé avec justesse Stéphane Toussaint dans son étude sur l’anti-humanisme dans la société contemporaine, le mode de pensée qui domine ce type de réflexions est bien évidemment utilitariste (1). Envisagée dans son expression la plus simple, une telle philosophie revient à privilégier l’« utile » sur le superflu – c’est-à-dire, dans le cas de la recherche, qu’elle tend à valoriser les secteurs concrets qui produisent des résultats dont l’application est relativement immédiate ; ce qui revient implicitement à dévaluer les disciplines abstraites qui produisent ce qu’il conviendrait plutôt d’appeler des « analyses » que des résultats, dont la pertinence, l’utilité et l’efficacité est plus difficile à évaluer.
Pourquoi est-il évident que les réflexions que nous avons énoncées précédemment s’articulent autour d’une pensée qui tend à privilégier l’utile plutôt que le « superflu »? À vrai dire, les termes mêmes d’un tel questionnement révèlent bien à quel point il est aujourd’hui difficile de réfléchir en-dehors des créneaux de l’utilité et de la rentabilité qui constituent les deux piliers de l’univers néo-libéral dans lequel nous vivons. La question que nous venons de poser opère en effet un syllogisme dans le prolongement de la courte explication avec laquelle nous avons choisi de définir le mode de pensée utilitariste, en opposant successivement l’utile au superflu, puis l’utile à l’abstrait – ce qui nous amena implicitement à assimiler le superflu à l’abstrait (2). Or, dire des études qui n’interrogent pas directement des problèmes concrets qu’elles sont « superflues » revient déjà à prononcer un jugement dès lors qu’il s’agit de décider comment il conviendrait de gérer le financement accordé aux différents secteurs tels que la santé, l’éducation, la défense, etc. Parmi ces derniers, si la culture est considérée comme étant superflue, il ne faut guère s’étonner qu’elle fasse l’objet de coupures importantes.
C’est pourquoi j’ai choisi de parler d’un « paradoxe » en abordant le problème du sous-financement de la culture, car celui-ci semble souvent relever du sur-financement dans un contexte de crise économique prolongée qui contraint le gouvernement tout comme les contribuables à revoir soigneusement leur liste de priorités. D’autant plus que, lorsqu’on assiste à un événement de l’ampleur du Salon du Livre de Montréal, on peut avoir du mal à croire les discours millénaristes qui déplorent la disparition progressive de la lecture parmi les plus jeunes, voire qui prédisent l’écroulement de l’industrie du livre à l’ère du numérique. Avant de parler du problème de sous-financement de la culture en prenant pour exemple l’industrie du livre, commençons donc par examiner ces problèmes plus « concrets » dont l’urgence justifierait l’opinion selon laquelle la culture recevrait trop d’argent au Québec.
Des coupures, encore des coupures… pour financer quoi?
Sur le plan local : les routes
Revenons donc plus concrètement sur la question des coupures budgétaires. On ne cesse de répéter, dans les médias tout comme dans les rues, que les problèmes sont partout et qu’ils heurtent un bon nombre de secteurs autrement plus vitaux à l’économie d’un pays. Du point de vue local, d’abord, il y a les routes de Montréal qu’on ne cesse de réparer, et qui comptent néanmoins parmi les plus mauvaises sur lesquelles il m’ait été donné de circuler. Et il faut dire que celles-ci comprennent des pays « à l’économie émergente » comme le Maroc, la Turquie et l’Argentine qui semblent curieusement avoir moins de problèmes de corruption que nous en ce qui concerne la gestion des contrats de construction. À moins, bien sûr, qu’on ne considère que la commission Charbonneau n’a révélé que des scandales « insignifiants » auxquels il faut bien se résoudre, car ils semblent en fin de compte être le lot de tout système politique, indifféremment de son degré de transparence et de démocratie? Sur ce point comme sur tant d’autres, il est difficile de trancher.
Sur le plan provincial : le système de santé
Sur le plan provincial, l’accessibilité aux soins médicaux demeure parfois difficile, et des réformes sont ponctuellement proposées pour tenter d’augmenter la disponibilité des médecins de famille. La solution la plus simple n’est malheureusement pas envisagée, puisqu’elle consisterait à augmenter tout naturellement le nombre de médecins, ce qui forcerait le système public à supporter des coûts beaucoup plus élevés. On tente donc d’étendre le beurre sur nos tartines jusqu’au possible en demandant par exemple aux omnipraticiens-ennes de remplir un quota de patients-es par année, faute de quoi le projet de loi 20 prévoit leur appliquer des pénalités pouvant s’élever jusqu’à un tiers de leur salaire annuel. De telles pénalités peuvent laisser indifférent un contribuable de la classe moyenne, pour qui les deux tiers d’un revenu à six chiffres représentent encore un salaire beaucoup plus important que le sien. Mais ce serait sans doute là sous-estimer les effets d’une politique qui veut éternellement accomplir plus avec moins, et dont les résultats sont hautement prévisibles. Surmenés, les médecins qui tenteront de remplir leurs quotas accorderont des soins plus superficiels à leurs patients, tandis que les autres tenteront sans doute d’échapper aux pénalités en quittant le Québec ou en s’orientant vers le privé, ce qui ne fera qu’aggraver la pénurie actuelle.
Sur le plan international : la sécurité
Enfin, sur le plan international, il ne faut pas oublier les dépenses engendrées par une politique interventionniste qui incite de plus en plus le Canada à apporter des secours humanitaires dans des contextes de crise. En dépit des coupures, il faut donc que le gouvernement fédéral prévoie des réserves importantes d’où l’on pourra continuer de puiser pour aider nos voisins américains à remplir leur fonction de gardiens de l’ordre et de la sécurité — qu’il s’agisse d’endiguer les progrès d’une épidémie comme l’ebola, ou encore la croissance de régimes perçus comme étant une menace en raison de leurs ambitions expansionnistes, tels que la Russie depuis l’annexion de la Crimée, et, bien entendu, les États islamiques favorables au jihad. Sans même parler des efforts que l’on se croit obligés de déployer pour endiguer l’anti-occidentalisme des États du proche et du Moyen-Orient qu’on ne peut pas ranger ouvertement dans l’« axe du mal ».
Le reste est-il superflu?
Bon: passons sur ce que tout le monde sait. Le but de cette énumération n’était pas d’ouvrir une parenthèse servant à illustrer le point de vue de ceux qui voient d’un bon œil la privatisation des différents secteurs de l’industrie culturelle, dans la mesure où elle permet de diminuer les dépenses publiques qui ne viseraient pas à adresser directement des problèmes aussi urgents.
Ce détour apparent visait au contraire à rappeler qu’une civilisation est d’abord le reflet de ses produits culturels, si bien que les romans, les films et les spectacles de théâtre sont des lieux privilégiés où l’on discute des problèmes auxquels est confrontée une société donnée. Ainsi, il ne faut pas oublier que les outils d’analyse développés par les chercheurs en sciences humaines s’appliquent aussi bien à des textes littéraires qu’à l’étude de phénomènes tels que la perte de confiance des jeunes citoyens envers leurs institutions, l’érosion de privilèges sociaux durement obtenus durant les années soixante tels que le gel des frais de scolarité et le régime de l’assurance maladie, ou encore des conflits idéologiques qui s’inscrivent dans le prolongement du néocolonialisme. C’est bien pour cette raison que des penseurs qui en vinrent à être associés à la « French Theory » eurent une influence considérable sur les discours politiques, en développant notamment des stratégies d’« empowerment » visant l’émancipation de minorités sexuelles ou ethniques.(3)
Admettons, donc, que l’on puisse trouver une utilité sociologique dans le financement et dans la diffusion de produits culturels comme les livres, les films et les spectacles de théâtre. Je tiens à préciser ici qu’une opinion semblable est loin de faire l’unanimité dans le domaine des études littéraires, où toute justification de ce type s’apparente à un asservissement du texte au contexte dans lequel une œuvre est produite. Mais si l’on adopte une perspective qu’on appellera un tant soit peu « économique » (faute d’un terme plus approprié), il faudra bien retomber sur le vieil adage selon lequel les sciences humaines humanisent, qui vise à rappeler qu’il n’y a pas de société humaine sans elles.
Or, une conclusion semblable ne nous avance pas très loin dès lors qu’il s’agit de coupures budgétaires dans le domaine culturel, car il n’est pas certain que l’industrie du livre devrait bénéficier d’un financement public ; pour ne donner qu’un exemple. En l’absence d’un tel financement, la formation de grands conglomérats comme Québécor et Random House ne parviendrait-elle pas à développer des stratégies éditoriales plus efficaces, qui toucheraient de ce fait un public plus large? L’usage du conditionnel relève, dans ce cas-ci, d’une convention purement formelle qui parvient mal à masquer à quel point l’industrie culturelle est soumise à la logique de la rentabilité que nous avions évoquée un peu plus tôt avec l’ouvrage de Stéphane Toussaint. Aussi, la réponse à une telle question semble-t-elle aller de soi.
Il va de soi que l’industrie du livre a survécu et prospéré, à l’ère du numérique, parce qu’elle a su développer des stratégies de marketing qui ont séduit un lectorat qui ne cesse de se diversifier. De même qu’il va de soi que la privatisation des différentes branches de l’industrie culturelle a pleinement participé au développement de telles stratégies commerciales. Si l’on continue à lire malgré tout, et si on lit peut-être davantage aujourd’hui qu’à n’importe quelle époque qui nous a précédés, c’est peut-être parce que les livres que l’on publie à présent forment mieux qu’auparavant les goûts de leurs lecteurs en cherchant à reproduire sous toutes sortes de formes les mêmes « formules gagnantes » (4).
Il suffit de jeter un coup d’œil à la sélection des « vingt-cinq livres de l’année » que propose la Presse pour constater combien d’œuvres ont été retenues parce qu’elles choquent ou parce qu’elles émeuvent (5). Un tel phénomène n’est évidemment pas nouveau: André Schiffrin en parlait déjà en 1999 dans un ouvrage intitulé L’édition sans éditeurs dans lequel il retrace la naissance des grands conglomérats, en démontrant qu’elle participa dans une large part à la disparition de l’édition de qualité (6). Schiffrin mentionna notamment que, selon la même logique de rentabilité, on hésiterait à publier aujourd’hui des auteurs tels que Brecht et Kafka dont les ouvrages ne furent tirés qu’à 800 et 600 exemplaires, respectivement.
Ainsi, l’on se retrouve curieusement confrontés à un second paradoxe. Si la production culturelle contemporaine est jugée digne d’être étudiée et financée parce qu’elle nous humanise — autrement dit, parce qu’elle nous incite à réfléchir sur les problèmes auxquels notre société est confrontée —, elle semble pourtant s’encadrer dans les mêmes paradigmes qui ont donné lieu aux processus d’aliénation qui nous déshumanisent, et procéder selon des mécanismes qui ont créé les mêmes problèmes sur lesquels ils sont censés nous permettre de réfléchir.
Comment ne pas considérer dans ce cas que l’on accorde déjà trop de financement à une industrie qui ne diffère en rien des autres? Et malgré tout, si l’on s’accordera pour dire que les mesures d’austérité menacent l’autonomie de cette production culturelle, la meilleure attitude à adopter face à ce problème n’est certes pas d’encourager la privatisation de la culture. Que l’on appelle donc ce phénomène celui du sous-financement de la culture ou de son sur-financement, le constat demeure le même. Tant et aussi longtemps qu’on abordera cette question selon une perspective utilitariste soumise à la logique de la rentabilité, les coupures dans le domaine culturel demeureront tout aussi justifiables que les compromis qui visent à améliorer l’efficacité du système médical tout en diminuant les dépenses gouvernementales.
[1] Stéphane Toussaint, Humanismes, antihumanismes de Ficin à Heidegger, Tome 1 : « Humanitas et Rentabilité », Paris, Les Belles Lettres, 2008.
[2] Nous pouvons résumer ce syllogisme de la manière suivante : si l’utile s’oppose au superflu et que l’utile s’oppose à l’abstrait, alors le superflu s’apparente à l’abstrait. Rappelons que la structure traditionnelle d’un syllogisme est la suivante : Si A= B et B = C, alors A = C. Ce raisonnement fallacieux reprend donc bel et bien la structure d’un syllogisme, mais il la modifie également de manière importante : si A ≠ B et A ≠ C, alors A = C. [3] Voir par exemple le livre de François Cusset: French Theory : Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, Paris, La Découverte, 2003. [4]Néanmoins, un tel constat n’est pas sûr. Dans une de ses publications les plus récentes, Marc Angenot démontre par exemple que les auteurs de romans populaires issus de la littérature de colportage avaient souvent conscience de reproduire les mêmes schémas « gagnants » (Les dehors de la littérature: du roman populaire à la science-fiction, Paris, Honoré Champion, 2013). Pour obtenir plus de renseignements à ce sujet, nous invitons également le lecteur à consulter l’excellent ouvrage dirigé par Roger Chartier intitulé Les pratiques de la lecture (Paris, éd. Rivages, 1985). [5]Il s’agit ici du numéro datant du 5 décembre 2014 (« Les vingt-cinq romans de 2014: les choix de notre équipe », pages A 28- A 29). [6]André Schiffrin, L’édition sans éditeurs, traduit de l’américain par Michel Luxembourg, La fabrique-éditions, 1999.
