Totalitarisme 3.0 : (3/3) La fin de la méga-machine

Totalitarisme 3.0 : (3/3) La fin de la méga-machine

De vieux mots porteurs d’un sens éclairant pour aujourd’hui ressurgissent parfois des dictionnaires poussiéreux. Leur mobilisation est polymorphe et ne se laisse pas fixer par la photographie de l’esprit analytique. Tel est actuellement le cas du terme « totalitarisme » qui ressurgit des cendres dans lesquelles la mort de l’URSS l’avait plongé. Sa résonance est un renouveau; les discussions qui l’invoquent indiquent une époque nouvelle qui demeure inscrite en continuité avec les calamités du XXe siècle.

Dans le premier article de ce dossier sur le totalitarisme, la technique avait été posée comme l’essence du totalitarisme. Il siégeait en elle le désir intrinsèque de s’étendre jusqu’au point de recouvrir le monde de son mode de gestion. Le rêve de toute machine – l’utopie en cours de réalisation au fur à mesure que la technique s’infiltre dans nos vies et que les totalitarismes changent de visage – ce rêve, c’est la méga-machine. Notre époque est celle de la fin de ce parcours ; nous vivons les derniers moments de la finalisation de la méga-machine, autrement dit du totalitarisme au sens fort du terme.

Les premiers exemples de la méga-machine : la ville et l’électricité

La méga-machine. Premier à nommer la bête de la sorte, Lewis Mumford avait vu sa manifestation originelle dans la ville. Les villes incarnaient pour lui les prémices d’un système organisé : une grande organisation interconnectée visant à l’efficacité, le rassemblement de plusieurs systèmes de production en un même lieu et dans la ville moderne l’assurance de leur connexion. Dans ce modèle, l’intégration se faisait surtout auprès des canaux de liaisons : les voies aménagées prenaient avant tout le rôle d’atténuer les frictions entre les systèmes. Toutefois, de notre perspective actuelle, on peut constater que l’intégration impliquée par la ville demeure incomplète. Avec la ville, on demeure dans une situation de relative indépendance des machines où leur connexion passe encore par l’intermédiaire de systèmes externes. La ville n’est que la grande horloge de la voie de passage : elle rassemble dans un même lieu, mais ne crée qu’une esquisse de totalité[i].

Plus tard, c’est dans l’électricité que l’on avait senti les bases d’une éventuelle réalisation de la méga-machine. Dans un texte sur « L’obsolescence des machines », Günther Anders avait eu l’intuition que l’électricité permettait cette réelle interconnexion[ii].  Mais encore, il nous faut critiquer cette vision depuis notre perspective, puisque l’interconnexion électrique se limite à l’énergie, la source d’alimentation. C’est une interdépendance à la même source, et non une organisation globale sous l’égide de la méga-machine. Néanmoins, mettre le doigt sur cette interdépendance désignait une vulnérabilité toujours présente « d’un système bâtit sur un autre système »[iii].  Vulnérabilité dont Hunger Games : Mockingjay avait su exploiter le motif avec justesse par la représentation des rebels-les du district 9 faisant sauter un barrage électrique.

Internet, la toile se referme

Aujourd’hui, Internet porte dans son essence la réalisation de la méga-machine, car par son effet de coordination, il permet aux parcelles divisées du monde de faire système. Non seulement il y a interconnexion aussi bien des machines que des êtres humains, mais cette interconnexion permet la coordination, c’est-à-dire la subsomption de chaque partie divisée sous la méga-machine.

L’informatique apparaît fonctionner d’emblée sur ce mode de la division-réunification ordonnée, c’est-à-dire sur le mode de la totalité. Avec Internet, c’est de façon plus globale que les interactions sociales tombent sous le signe de la totalité. Alors qu’Internet comme les autres médiums de télécommunication semble avant tout relier les gens et transmettre de l’information, il inscrit fondamentalement la structure de la totalité dans son rapport au monde : Wikipédia organise le savoir telle une totalité où chaque élément est séparé du tout et renvoie à un autre article ; Facebook organise les rapports sociaux telle une totalité d’individus mis en réseaux via Internet ; Google dissèque Internet pour en rendre l’analyse totalisante ; Amazon et Netflix dépècent les actes de consommation au gré d’algorithmes. La masse atomisée réunie par l’analyse en tant que totalité : voilà le mouvement totalitaire tel que décrit par Vioulac, de division du tout et de son organisation en totalité.

Ce n’est pas dans ses erreurs ou ses défauts qu’il faut critiquer Internet. Les piratages et autres failles ne sont que des ratés d’un système en train de se mettre en place. Le danger ne se situe pas dans ses échecs potentiels, mais bien dans sa réussite parfaite. De même, alors que les débats autour de Facebook concernent généralement ses impacts personnels ou les modes individuels d’utilisation, il faut déplacer la cible de la critique. C’est toute la société qui agit et ressent différemment : il faut dépasser l’impact individuel de la technologie pour entreprendre de regarder ce dans quoi toute notre société s’engouffre.

En ce qui concerne le web 1.0 et 2.0, ce sont les rapports sociaux qui étaient avant tout affectés. Or, depuis quelques années, le web 3.0 dans son développement pave la voie d’une totalisation beaucoup plus large. En effet, du système des interactions sociales, on passe à un système des objets. À la systématisation des rapports humains s’ajoute la systématisation des sphères du monde intouchées par les premières versions de la main divine virtuelle. La systématisation des choses enserre ce qu’Internet 1.0 ne pouvait pas atteindre dans sa limitation toute virtuelle. Et avec cette dernière étape franchie, c’est vers le monde que tend la connexion, c’est-à-dire la totalisation. La méga-machine s’incarne dans des appendices matériels dépourvus de l’intermédiaire humain, l’interconnexion devient aussi celle des objets.

L’Internet of things – pour reprendre le terme consacré du web 3.0 – recoupe les devices du GPS au drone en passant par la brosse à dents interactive ou la cafetière branchée sur le net pour fin de service et d’entretien en direct[iv].  La connectivité des objets permet réellement la méga-machine, car ce n’est qu’ainsi que les machines les plus éloignées – non plutôt, en dépit de leur position spatiale – pourront se joindre et agir sans hiatus. La distance physique entre les différentes machines était l’un des obstacles les plus concrets opposé à la réalisation de la méga-machine. Cette nouvelle possibilité d’interconnexion presque instantanée, en dépit du positionnement dans l’espace, transforme radicalement le pouvoir de totalisation de la technique[v].  Par exemple, il n’y a alors rien de plus simple que d’avoir un méga-ordinateur chargé de la coordination à distance de plusieurs appareils – que ce soit des appareils de production, de surveillance ou de livraison de livres – tels des appendices d’une seule et même machine. On voit cela dans le cas de l’agriculture, où un ordinateur central cumule une quantité de données prélevées par d’autres machines à son service. De ces informations calculées au mètre près découlent des prévisions qui permettent de répandre semences, engrais, pesticides et autres avec une précision inégalée. Même signe dans l’industrie où le travail de supervision et de coordination des machines ou de leur serviteurs humains peut être effectué par une machine qui l’on pourrait dire englobe toutes les autres. Le Venus Project mis de l’avant dans le deuxième film du mouvement Zeitgeist fait déjà craindre le pire : une coordination mondiale par un méga-ordinateur de la production, distribution et gestion des besoins pour le règne du bonheur et de l’abondance[vi]!  Ou alors, à l’ère du totalitarisme 3.0, ne faut-il plus penser en termes d’une seule unité dominant le tout, qui aurait été le mode du premier totalitarisme, mais bien sous la forme d’une méga-machine formée par la somme immatérielle de la totalité connectée et en constante interaction.

Dans tous les cas, il faut se rendre à l’évidence : l’Internet du temps des réseaux sociaux apparaît aujourd’hui comme ridiculement limité. Le potentiel de l’extension d’Internet vers le web 3.0 est bien de recouvrir l’ensemble des objets de notre quotidien. Déjà, la combinaison de cartes virtualisées et de dispositifs de géolocalisation permet de savoir en tout temps la position d’une personne ou d’un transport, notre emplacement en temps réel, les lieux visités, etc. Nous assistons à un nouveau mouvement de cartographie du globe sur le mode de la numérisation. Nous nous dirigeons vers une situation où il ne sera plus virtuellement possible d’être « déconnecté » : nous nous connectons constamment à la toile – celle d’une véritable araignée dont nous sommes les proies –  et nos objets nous connectent constamment malgré nous aux autres machines. Bref, la domination de la totalité aura bientôt recouvert le monde, le totalitarisme technique sera alors complet.

Entre temps, il nous reste encore quelques espaces et quelques interstices entre les tenailles de la bête. Le wi-fi se répand de plus en plus et les objets, les transports et les personnes déconnectées sont de plus en plus rares. Néanmoins, nous sommes encore dans un moment de connexion disjointe où plusieurs moments échappent aux technologies connectées. Mais ce « encore » n’existe déjà presque plus. Les zones d’ombre sont de rares oasis dans le monde de la surveillance. Dans Minority Report, alors que la ville est truffée de dispositifs fonctionnant par scans rétiniens automatiques, la seule solution pour se cacher est de perdre ses yeux. L’adage « Au royaume des aveugles, le borgne est roi » devient ironiquement « Au royaume des omni-voyants, l’aveugle est roi »[vii].  Si le futur est nôtre à écrire, les possibilités se restreignent vertigineusement : déjà, un futur non libre commence à poindre.

Le constat s’impose : Internet réalise le rêve que les polices secrètes du XXe siècle n’avaient jamais réalisé. Si on regarde les tâches concrètes que tentaient d’accomplir ces polices – inspection des communications et autres missives, propagande permanente, surveillance et contrôle des parties les plus infimes et personnelles de la vie de ses membres, atteindre les subjectivités jusqu’à elle directement, en elle dans leurs désirs, être la médiation totale qui n’est plus considérée comme une médiation – les technologies actuelles en offrent la capacité à un degré terrifiant. Pire, plus besoin que la police ouvre les lettres ou écoute les téléphones : on envoie nous-mêmes nos messages directement à la police, chaque mot de notre missive traverse le filtre de l’appareil : le device policier est désormais le passage obligé de la communication humaine.

Big Data

Toutefois, le mode d’opération de cette nouvelle police est d’autant modifié que sa puissance d’action est décuplée. L’enregistrement total permis par Internet n’équivaut pas à la filature d’un suspect particulier, ce manque de moyen est démodé, voire complètement obsolète. Du point de vue de la prise d’information, la dissolution de nos liens sociaux et du quotidien au sein d’Internet coïncide avec l’enregistrement généralisé par la machine. Chaque individu, quel qu’il soit est enregistré, non pas selon ses caractéristiques particulières, mais bien en dépit de celles-ci. Le système de contrôle a d’ores et déjà dépassé le stade individuel : l’enjeu est plutôt d’obtenir un portrait total de la société. Il s’agit de capter les schémas normaux et les variations; connaître les positionnements de chaque point en temps réel ; pouvoir s’adapter et repérer les « anomalies ».

Ce qu’on a nommé dernièrement Big Data correspond cruellement à cette logique. Encore une fois, les données individuelles perdent de l’importance, si ce n’est en tant que données dans un amas plus grand. Chaque donnée doit être prise, mais seulement parce qu’elle participe à une quantité de data suffisamment grande pour servir l’analyse disséquant le réel afin d’en faire une totalité.

Cartes de points, cartes de crédit, cartes opus… Chaque achat, chaque visionnement, tout ce qui est connecté sur Internet, tous ces « dispositifs » cumulent des données. Alors que récemment les données étaient encore disjointes et inutilisées, le mouvement actuel tend à leur réunion, à leur mise en enchère et à leur exploitation. À vrai dire, Uber n’est que l’appareil de centralisation et de rentabilisation d’une réalité déjà existante. Les taxis s’étaient dotés de GPS, Uber a couplé le GPS du cellulaire des conducteurs avec celui des clients et a rassemblé le tout sur une plateforme collective : le tour était joué. Or, le combat entre Uber et les villes ne se déroule pas uniquement entre la médiation de la technique versus celle des institutions, il se déroule aussi autour de la détention du portrait Big Data de la circulation automobile urbaine. Si la ville était la première conception de la méga-machine, le péril contemporain porte ce jugement contre la ville intelligente.

L’aboutissement de cette prise totale de données visée par les Big Data est une connaissance totalisante – une cartographie qu’il faudrait nommer numérisation – sans compréhension du réel. Par l’intermédiaire des différents appareils électroniques, la réalité passe d’une nature qualitative à un état quantitatif décodable au lecteur numérique. Or, cette manifestation n’est que la dernière d’un mouvement qui avait commencé bien des années plus tôt avec Google et Facebook. Le web 3.0 ne fait qu’exacerber cette logique déjà bien implantée « où il s’agit, selon Evgeny Morozov, de tout numériser et de tout connecter à Internet (25)».

Cela dit, la numérisation ainsi effectuée n’est pas une unique photo, mais une prise de donnée en continu. Nos activités ne sont plus disjointes, mais enregistrées comme un trait continu inter-relié dans une constante mise en relation. Ce qui a de l’importance n’est plus ce que l’on est, mais ce que l’on fait, avec qui et avec quoi, sur le long terme. La prégnance du crédit et le délaissement de l’argent liquide au profit des transactions électroniques facilitent radicalement cet enregistrement permanent. Ainsi, les publicités personnalisées n’étaient que le premier résultat d’un mouvement dont le second stade est la compilation de données à l’échelle d’une société entière. « Aucune de nos transaction électroniques n’est jamais réellement terminée : les données qu’elles génèrent permettent non seulement de nous suivre à la trace, mais aussi d’établir un lien entre des activités dont on préférerait peut-être qu’elles restent séparées[viii]. »  Les Big Data se développent dans la cartographie d’un réseau de relations. On se dirige vers ce que l’on pourrait nommer un méta-portrait, vers une immense mine de prise de données « empiriques ».

Et au cœur de cette excavation à ciel ouvert, il y a – autant vulnérables que participants-es – « nous ». Le plus terrible alors c’est peut-être de faire de l’être humain une donnée parmi tant d’autres parfaitement quantifiable c’est-à-dire prévisible. Le film Money Ball met en scène l’histoire vécue de l’application au baseball de cette logique. À partir de la théorie de Bill James, Peter Brand y décompose les parties en « wins-runs », soit des composantes calculables et optimisables. Un personnage du film exprime le résultat de la sorte : « Age, appearance, personnality : Bill James and mathematics cut straight through that. » Autrement dit, l’être humain ne compte plus, il est divisé en caractéristiques quantifiables par la statistique. Au final, il ne reste que des « traits » et des « stats » à mettre dans une formule. La prédiction mathématique écrase l’être humain et s’oppose dans son mode opératoire à l’expérience, l’intuition et le flair basés sur l’intangible et l’inquantifiable[ix].

L’agir humain

À l’encontre de l’agir technique s’oppose l’incommensurable de l’agir humain. Le geste mécanique se produit par causalité, se décline en fonctions et agit conformément à sa fabrication. Chez les êtres humains – que l’on appelle cela de la liberté, l’âme ou autre chose – les choix, les actes, les motivations demeurent toujours un minimum incompréhensibles. Dans l’être humain, malgré toutes les analyses, il y a toujours un petit quelque chose qui reste insaisissable, que toutes les prises de données ne peuvent atteindre. Le résultat est que, du point de vue du contrôle, les personnes humaines restent des données constamment incertaines.

Dans une distinction particulièrement intéressante entre une première et une seconde technique, Walter Benjamin soulignait le caractère chaque fois unique et différent du geste humain accompagné par la première technique – le levier, la roue, le marteau. La seconde technique était quant à elle marquée par le désinvestissement de l’être humain permettant une répétition du geste parfait et identique de la machine[x].  D’une part, on peut concevoir l’art comme la mise en évidence de ce « défaut de fabrication humain » – c’est-à-dire le fait que l’humain ne soit pas encore produit à la chaîne, en masse identique – où celui-ci est mis de l’avant comme individualité, sensibilité unique, voire génie. D’autre part, la mécanisation des gestes humains que l’on peut aujourd’hui observer incarne la tentative de réduire infinitésimalement la marque du geste particulier.

Bref, l’extension de la robotisation de l’action est justement l’élimination de la possibilité de cet hiatus humain. Le drone ne désobéit pas : le pouvoir agit à travers un intermédiaire qui ne risquerait pas d’avoir un sursaut d’humanité. Cependant, l’enjeu ne se restreint pas au cas isolé de la machine de guerre. Il faut voir comment cette logique s’est déjà répandue et recouvrera bientôt toute notre organisation sociale, désamorçant du même coup toute possibilité de désobéissance, c’est-à-dire d’agir réellement humain.

Le fonctionnaire nazi Eichmann agissait encore dans l’ancien mode de totalitarisme : une bureaucratie technique permettant la déresponsabilisation de l’acte[xi]. Son cas ne doit sa célébrité qu’à l’immoralisme du résultat, à la puissance de son poste et la tardiveté de son arrestation. Mais au fond, son comportement ne lui était pas propre, mais reflétait plutôt le fait de toute une société, d’une organisation sociale particulière relevant davantage de la technique que du nazisme. On l’a dit, notre regard doit se porter sur cette organisation sociale même. Elle était telle qu’il ne pouvait pas reconnaître son acte comme un acte, les exécutants ne pouvaient pas comprendre leur acte comme le leur et ainsi en penser la finalité. La distance des chiffres, la division du travail ou l’ordre des supérieurs restreignaient les capacités morales de ressentir la culpabilité ; ces ruptures de la responsabilité offraient la possibilité de ne pas ressentir le mal fait aux autres. Il appartenait alors aux individus d’effectuer un effort pour ressentir comme avant ou au minimum interrompre leur geste devant leur absence de sentiment.

Cette logique du sentiment appartenait à une autre époque, une époque où seule la responsabilité morale avait été arrachée du geste humain. Notre temps est bien plus dramatiquement celui des assassins, puisque les êtres humains sont de plus en plus retirés entièrement de tous les processus, qu’il s’agisse de procès de production, de destruction, de décision … « Never send a human do a machine’s job», indique la Matrix. Car les humains sont faillibles, nous impliquons toujours la possibilité d’un déraillement. Mais, disons-le, il n’y a probablement rien de pire qu’un système social totalement efficace et infaillible. La voiture automatique élimine la possibilité d’accident, c’est-à-dire la possibilité de façon générale d’agir a-normalement, c’est-à-dire de dévier de la route. En effet, plus les systèmes seront mécanisés, moins il y aura d’intermédiaires humains pouvant désobéir. Plus ils seront informatisés, plus les désobéissances devront composer avec le risque ou le fait de leur enregistrement, voire de leur blocage par la machine elle-même. Et c’est précisément cela qu’il y a de terrible et qu’il faut repérer : l’élimination de l’agir humain, l’écrasement de toutes libertés.

Dans les signes de notre époque, dans cette éclipse de l’agir humain, il faut voir la fin de notre humanité même. « À partir de ce jour-là, affirme Günther Anders, nous n’aurons plus d’autre existence que celle de pièces mécaniques ou de matériaux nécessaires à la machine : en tant qu’être humains, nous serons alors liquidés[xii]. » Le monde de l’efficacité et de la fonctionnalité parfaite ne sera pas humain, c’est-à-dire qu’il ne peut être qu’inhumain et au final n’exister que sans humains.

Totalitarisme 3.0 : (1/3) La Technique

Totalitarisme 3.0 : (2/3) Des vieux aux nouveaux totalitarismes

[i] Mumford, Lewis. The Myth of the Machine. (1967)

[ii] Anders, Günther. « L’Obsolescence de la masse », op. cit. p.121

[iii] Wachowski, Lana et Lilly. The Matrix Reloaded. (2003)

[iv]  Morozov, Evgeny. « De l’utopie numérique au choc social » dans le Monde diplomatique. Août 2014, p.16.

[v] Connectivité : La distinction que je tente d’opérer entre « connexion » et « interaction » part de cette négation de l’espace entre les objets. L’état de présence au monde implique d’emblée un rapport d’interaction constante avec ce qui nous entoure. Les limites de l’action étaient jusqu’à tout récemment dictés par les limites de notre présence. Il y avait coïncidence entre « l’immédiateté de la présence » et « l’immédiateté de l’action ». Or, ce que l’on éprouve aujourd’hui, c’est la disjonction entre la présence et l’action à travers la médiation de la technique. Si toute chose à toujours été en interaction avec son milieu, l’enjeu est bien ici de les abstraire de leur contexte pour les connecter en dépit de leurs positions respectives. Une usine peut ressembler à une grosse machine, mais pour faire un monde-machine, il fallait internet. Seul ce nouveau mode d’interaction qu’est la connectivité permet de faire système à l’échelle du monde. – Cette distinction est notamment développée dans le livre de Zygmunt  Bauman, Amour liquide. 2003. Le Rouergue / Chambon. 190 p. aux pages 118 et 119.

[vi] Joseph, Peter. Zeitgeist : Addendum. (2008)

[vii] Spielberg. Steven. Minority Report. (2002)

[viii]  Morozov, Evgeny. « Résister à l’uberisation du monde » dans le Monde diplomatique. Septembre 2015, p.22.

[ix] Bennett, Miller. Moneyball. (2011)

[x] Ces réflexions sont inspirées des textes « Brèves ombres I » et « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée » de Walter Benjamin.

[xi] Rappelons qu’Adolf Eichmann était un haut fonctionnaire du régime nazi, en particulier responsable de la logistique de la solution finale. Après la guerre, il s’enfuira jusqu’en Argentine où il sera capturé par le Mossad en 1960. Jugé en Israël, son procès passera à la postérité intellectuelle notamment à travers la controverse entourant la série d’articles écrits par Hannah Arendt sous le titre Eichmann à Jérusalem.

[xii] Anders, Günther. Nous, fils d’Eichmann. p.99

Totalitarisme 3.0 : (2/3) Des vieux aux nouveaux totalitarismes

Totalitarisme 3.0 : (2/3) Des vieux aux nouveaux totalitarismes

De vieux mots porteurs d’un sens éclairant pour aujourd’hui ressurgissent parfois des dictionnaires poussiéreux. Leur mobilisation est polymorphe et ne se laisse pas fixer par la photographie de l’esprit analytique. Tel est actuellement le cas du terme « totalitarisme » qui ressurgit des cendres dans lesquelles la mort de l’URSS l’avait plongé. Sa résonance est un renouveau; les discussions qui l’invoquent indiquent une époque nouvelle qui demeure inscrite en continuité avec les calamités du XXe siècle.

Second de trois parties, cet article poursuit la réflexion entamée quant aux impacts de la technique sur l’organisation sociale. L’article précédent développait l’idée qu’en deçà des manifestations violentes et spectaculaires des totalitarismes du siècle dernier, notre regard devait se porter en direction de la technique afin de comprendre les configurations sociales particulières sous-tendant le totalitarisme. Loin d’avoir été complet dès les premiers jours, le totalitarisme doit être compris comme un mouvement de totalisation social parallèle au développement de la technique vers ce que l’on a nommé « la méga-machine ».

Les représentations du vieux totalitarisme

Les formes empruntées par la technique au XXe siècle avaient déterminé le mode d’organisation social massifié permettant la prise en main totale par les fascistes. À bien des égards, on peut dire que le totalitarisme politique consistait en une excroissance d’une forme de totalisation sociale mue par la technique. Or, les incarnations de la technique changent et ainsi va-t-il de leur impact sur l’organisation sociale. L’analyse historique de la technique doit être couplée à celle des transformations du totalitarisme afin de mieux saisir le mouvement de recouvrement du monde par la méga-machine. En ce sens, le totalitarisme politique tient d’une configuration sociale aujourd’hui désuète. Non seulement le mouvement de totalisation de la technique a perduré, mais, de plus, a revêtu aujourd’hui une forme nouvelle. C’est donc un totalitarisme d’une nouvelle mouture qu’il faut aujourd’hui identifier.

Au regard de la plupart des films de science-fiction dystopique, il apparaît que les représentations du totalitarisme se limitent à cette forme désuète que nous nommerons « totalitarisme 1.0 »[i].  Les derniers opus d’Hunger Games illustrent bien ce propos[ii].  Le récit met en scène d’un état tout-puissant, nommé « Capitole », aux tendances impérialistes maintenant son hégémonie notamment à travers la promesse de jeux dont seuls les vainqueurs obtiendront le pain. Alors qu’on aurait pu croire que le « Capitole » était une métaphore des classes dominantes actuelles par sa critique du consumérisme et du spectacle, la logique ne fut pas poussée plus loin. À travers le troisième opus de la série, le combat de l’image s’effectue anachroniquement par voie de propagande télévisée. Le président Snow reste un dictateur à vie et les rebels-les demandent des élections libres et un libre-échange économique… Bref, l’ajout cosmétique du motif dictatorial détourne de ce qu’il y avait réellement à chercher dans la métaphore du « Capitole ».

De même, la contestation ou la résistance tend souvent à être représentée sous la forme que le vieux totalitarisme lui avait empruntée. La tendance à faire réadvenir la masse, qui n’existe plus physiquement que dans le métro ou lors de spectacles d’envergure, se base sur le postulat erroné que le nombre fait la force. Dans Hunger Games, il n’est pas surprenant – et ce manque de surprise devrait nous étonner – que la résistance au « Capitole » soit justement mise en scène telle une organisation militaire hiérarchisée et centralisée. En effet, l’organisation sociale des rebels-les du district 13 renvoie à un étrange écho soviétique : forte hiérarchie militaire, uniformes, restriction alimentaire, puritanisme. La radio, les télévisions unidirectionnelles, la masse uniformisée rassemblée à tous les étages dans un cercle où la présidente est visible de partout – à l’inverse du panoptique – la masse qui l’acclame d’un slogan à l’unisson. Comment ne pas voir également, dans ce motif, nos manifestations actuelles et autres rassemblements de masses unies pour faire front commun?

De telles images oblitèrent la perception du totalitarisme qui est le nôtre. De telles représentations nous confortent dans l’idée que ces situations totalitaires sont bien loin de nous.

Le nouveau totalitarisme : l’obsolescence combinée des masses et des individus

Notre totalitarisme n’est plus l’uniformisation estompant les différences comme dans Le passeur ou dans Equilibrium, deux représentations d’un totalitarisme gris opposé aux affects humains[iii]. Déjà, le capitalisme de la surproduction-consommation régnait sur le royaume de la différence. Bien faible était ce premier pouvoir qui ne pouvait orienter le social qu’à travers un seul vecteur. La maturité de sa puissance est aujourd’hui d’orienter la multiplicité, c’est-à-dire de faire l’unité à partir de la différence. Observons à partir du vieux totalitarisme son développement jusqu’à sa forme actuelle.

On dit qu’une des premières décisions d’Hitler fut de favoriser l’achat de dispositifs radiophoniques dans tous les foyers[iv].  Il y avait là une nouvelle façon de s’adresser à la société massifiée, une nouvelle technique dépassant de loin les rassemblements de masse, les affiches ou les journaux. Alors que la radio était sur la crête de deux époques, l’appareil agissait dans l’ambivalence : une puissance inégalée dont le contenu s’adressait encore aux masses tandis que sa forme recelait un autre potentiel. En effet, la radio et la télévision étaient le signe de l’obsolescence des masses. Au début, la radio s’adressait aux masses chez elles. Puis – et ce fut encore plus vrai avec la télévision – ces techniques s’adressèrent aux individus de masse.

Le chiffre du totalitarisme 1.0 était l’un : le parti unique, la masse uniforme et le chef unique (non pas au sommet d’une pyramide, mais, comme le disait Hannah Arendt, au centre d’une société en pelures d’oignon diffusant depuis un unique centre). Son existence était celle de la masse – dans les trains, à l’usine ou au cinéma – à laquelle on s’adressait de manière unidirectionnelle.

Le totalitarisme 2.0 a marqué la fragmentation de la masse, son éclatement. Si l’on produisait déjà en masse, la technique s’orienta vers la production pour la masse en tant qu’elle était atomisée. Dans la séparation, la masse perd son existence physique : la consommation s’effectue en solo – par la radio, la télévision ou la voiture. On s’adressait encore à elle – malgré la présence de plus en plus grande des téléphones – mais de façon toute différente du premier totalitarisme. Quantitativement, le résultat était du jamais vu : une telle technique permettait de rassembler un nombre inégalé de personnes écoutant simultanément le même discours. Qualitativement, les masses n’étaient pas rassemblées au même endroit, mais dispersées ; elles n’étaient pas dans un lieu public, mais le lieu public s’exprimait chez soi. C’était l’organisation sociale qui en était modifiée, le public – et dans bien des cas le pouvoir – s’insérant dans le privé, c’est-à-dire un lieu de subjectivation autre et conçu à tort comme non-politique. Le collectif avait été fracturé par la technique nouvelle de la radio.

Mais ce moment n’est pas non plus l’essor de l’individu comme le prétend le discours sur l’individualisme. Aujourd’hui, avec la quantité de moyens personnels de diffusion coïncide une massification sociale inégalée. Jamais il n’y a eu moins d’individus. Autant la masse est atomisée, autant la désindividualisation est reçue personnellement, c’est-à-dire en privé. La multiplication des appareils individuels portables ne fait qu’exacerber cette logique en permettant de déplacer cette zone privée partout avec soi. On assiste encore une fois à un double mouvement où l’appareil privé donne accès au monde et où l’on apporte dans le monde l’objet qui nous prive de celui-ci[v]. La radio et la voiture sont les deux faces complémentaires d’un même mouvement d’obsolescence de la sphère privée et de la sphère publique. En écoutant la radio dans la voiture, nous sommes à la fois à l’extérieur et chez nous, séparés des autres par la voiture et ralliés au monde par la radio. Bref, ce qui rend solitaire, coupé des autres, est aussi ce qui nous constitue en tant que masse. Non, désormais puisque la masse est produite en solo, nous sommes des individus massifiés.

Mais à cela, il faut ajouter – et peut-être est-ce là un des buts d’une telle organisation sociale – que la masse individuée est d’autant plus paralysée par l’isolement réciproque de ses parties. « La  »massification par dissémination », nous dit Günther Anders, vise toujours en même temps un double affaiblissement. Elle ne vise pas seulement à affaiblir les individus (en leur livrant les marchandises de masse qui les transforment en êtres de masse), mais aussi, en même temps, les masses  (en  »disséminant » ces marchandises). […] Que nous soyons des  »individus massifiés » qui rôdent ou une  »masse éclatée en individus » affalés et inactifs, c’est une seule et même chose[vi]. » Dans ce cas-ci, le nombre ne fait pas la force, mais en constitue justement la faiblesse. À l’opposé de cette situation, le petit groupe d’individus libres apparaît comme le seul nombre ayant une quelconque force.

Cela dit, cette époque, elle aussi, est aujourd’hui dépassée. Ce que l’on voit advenir depuis une trentaine d’années indique une nouvelle forme de totalisation sociale. Le totalitarisme 3.0 consacre la coordination et l’interconnexion des individus-massifiés via les médiums du pouvoir. Alors que l’on s’adressait à nous de manière unidirectionnelle, nous célébrons aujourd’hui la communication multilatérale et la participation. Au deuxième stade, le pouvoir avait accès aux individus-massifiés sur le mode de la livraison ; au troisième, le pouvoir se réalise sur et à travers les interconnections où les individus-massifiés se livrent au monde autant qu’on les prend. Non, dire cela ainsi reste en deçà de la violence réelle : il faudrait représenter la chose telle une prise, une capture, une chasse où la proie avance vers le prédateur, pieds et mains volontairement liés. Notre existence s’exprime sous le signe d’Internet, de la géolocalisation, de la consommation Netflix ou Amazon ; désormais on se déplace en Google Maps. Cette époque que nous vivons aujourd’hui est celle de la réalisation de la méga-machine.

L’idéal n’est plus le meilleur État, mais la meilleure machine.

L’État n’est plus suffisant pour asseoir la totalité ;

celle-ci va déjà beaucoup plus loin et n’a plus besoin de lui.

L’auto-régulation capitaliste ne peut pas équivaloir l’organisation

sans accros, sans ratés

sans misère ou laissés pour compte

des méga-ordinateurs.

Une gestion technique

de toute la vie,

un monde-machine.

Totalitarisme 3.0 : (1/3) La Technique

Totalitarisme 3.0 : (3/3) La fin de la méga-machine   

CRÉDIT PHOTO: PeteLinforth

[i] La notation des totalitarismes selon la formule « X.0 » réfère aux versions informatiques, mais plus précisément aux différentes phases d’Internet notées de la sorte. Ainsi, la phase 1.0 d’Internet désigne un moment d’unidirectionnalité : il y a une pluralité d’émetteurs qui agissent en parallèle. La phase 2.0 est la désignation la plus connue décrivant tout le domaine des réseaux sociaux et de l’interactivité des êtres-connectés. Enfin, la phase 3.0, encore en émergence, désigne l’« Internet of things », c’est-à-dire l’interconnexion des objets à travers Internet. L’homologie entre celles-ci et les diverses phases du totalitarisme est parlante. L’intuition vient de Sarah B. Thibault, qui a nommé son article de la sorte. – B.Thibault, Sarah. « Totalitarisme 2.0 ». Revue l’esprit libre. 4 novembre 2015.  http://revuelespritlibre.org/totalitarisme-20

[ii] Lawrence, Francis. Hunger Games : Mockingjay part 1 and 2. (2013 et 2014)

[iii] Noyce, Phillip. The Giver. (2014) et Wimmer, Kurt. Equilibrium. (2002)

[iv] Anders, Günther. L’Obsolescence de l’humanité, tome 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Éditions Fario, Paris, 2011 (1980), p.89

[v] Anders, Günther. « L’Obsolescence de la masse », op. cit. p.83

[vi] Anders, Günther. « L’Obsolescence de l’individu », op. cit. p.182

Totalitarisme 3.0 : (1/3) La Technique

Totalitarisme 3.0 : (1/3) La Technique

De vieux mots porteurs d’un sens éclairant pour aujourd’hui ressurgissent parfois des dictionnaires poussiéreux. Leur mobilisation est polymorphe et ne se laisse pas fixer par la photographie de l’esprit analytique. Tel est actuellement le cas du terme « totalitarisme » qui ressurgit des cendres dans lesquelles la mort de l’URSS l’avait plongé. Sa résonance est un renouveau; les discussions qui l’invoquent indiquent une époque nouvelle qui demeure inscrite en continuité avec les calamités du XXe siècle.

Ce texte s’inscrit en réponse à « La montée du terrorisme : une croisade contre les masses désunies » de Julien Gauthier-Mongeon et « Totalitarisme 2.0 » de Sarah B.Thibault publiés par L’Esprit libre[i]. Il vise à alimenter le débat en cours en offrant une autre perspective sur le sujet. On avait d’ailleurs reproché à Hannah Arendt d’avoir cristallisé à son époque le sens du concept « totalitarisme [ii]». Cet article sera le premier d’une série de trois portant sur ce concept. Il tentera d’élaborer une définition alternative du totalitarisme sous le signe de la technique. Le second se penchera sur la transformation historique des modes d’organisations sociales totalitaires. Enfin, le troisième texte portera sur le potentiel totalitaire d’Internet.

Les totalitarismes du XXe siècle pensés par après

Les totalitarismes du siècle dernier ont ravagé la surface de la Terre. Aujourd’hui, on en retient principalement une quantité phénoménale de morts – les camps d’extermination, les guerres, les goulags – ainsi que l’iconographie extrêmement prégnante des idéologies étatiques unitaires et des cultes de la personnalité. Pourtant, une question demeure inaudible, bien que cruciale : et si on ne se souvenait que des effets secondaires du totalitarisme?

La Shoah, les génocides, tout comme le lancement de missiles atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, sont le résultat de rapports sociaux qu’il faut interroger. « C’est quand sévit la mort que le miracle de l’obéissance éclate aux yeux[iii]. »  Ces millions de morts n’ont été possibles qu’en fonction d’une situation sociale particulière. Cette configuration sociale est le réel totalitarisme. En effet, au-delà des uniformes ou de la propagande, le totalitarisme doit avant tout être défini à partir d’une organisation sociale singulière menant à la totalisation. On n’insiste pas assez sur la notion de totalité centrale au concept. La dictature, contrairement au totalitarisme, s’exerce sur la société en tant que tout : c’est le schéma de la pyramide où un petit nombre surplombe toute la société. Le totalitarisme s’exerce dans la société en faisant de celle-ci une totalité, c’est-à-dire en fragmentant le tout social et en le réorganisant de sorte que la domination s’insère dans les liens et dans les interactions sociales. Autrement dit, le totalitarisme est l’accomplissement d’un mouvement de totalisation sociale qui était déjà en germe avant le XXe siècle et dont le résultat est la domination entière de la totalité.

L’horreur des phénomènes observés au XXe siècle ne doit pas oblitérer notre volonté de compréhension. L’interrogation demeure : quelles sont les causes sociales profondes de telles organisations sociales ? Et si les racines du totalitarisme n’avaient pas alors été arrachées et continuaient à pousser insidieusement? Et si la totalisation de la société était possible à travers d’autres formes de contrôle[iv]?

Alors, la bête continuerait son avancée par l’entremise d’une violence et d’une terreur inconnues dans leur douceur. Notre regard serait endormi par la certitude de la victoire passée.

L’épouvantail totalitaire

Disons-le, penser le totalitarisme uniquement à partir des modèles du XXe  siècle mène à un écueil. Olivier Moos en a trop bien décrit la récupération par le discours néo-orientaliste à l’encontre des islamistes pour que l’on cherche à analyser lesdits « djihadistes » à partir de ce concept[v].  Le mot « totalitarisme » ne servirait plus alors que d’épouvantail. Il désignerait l’Autre, la dictature ou l’organisation sociale basée sur la collectivité, que ce soit dans les films de science-fiction dystopique ou dans ses soi-disant incarnations nord-coréenne ou islamistes. Bref, dans son utilisation contemporaine, l’étiquette « totalitaire » ne sert généralement plus que de repoussoir légitimant le modèle des dites « démocraties » libérales.

Cela dit, deux considérations s’imposent : a) s’il faut reconnaître la monstruosité totalitaire vécue au XXe  siècle, la cristalliser dans son horreur ou dans une idéologie personnalisée nous empêche d’en voir les structures quotidiennes et leurs rapports particuliers au social nous instruisant réellement sur le totalitarisme. b) Afin d’éviter la réification sur les versions nazies, fascistes et soviétique dans l’axe de la mythologie du vainqueur libéral, il semble nécessaire, tel que l’entreprend Sarah B. Thibault, de renverser le discours sur le totalitarisme envers notre propre société.

L’essence du totalitarisme

C’est en ce sens que le livre La logique totalitaire de Jean Vioulac me semble pertinent. Ce philosophe français contemporain y analyse le totalitarisme à l’aune du XXIe siècle sans le restreindre à la forme politique qui constituerait pour lui davantage les dérives d’un processus global plus profond. Ainsi,  philosophiquement, le totalitarisme se définirait au sens strict comme pouvoir systémique de la totalité[vi]. Sur un motif heideggerien, l’auteur décrit l’épopée de la logique occidentale jusqu’à sa crise actuelle dénonçant son caractère intrinsèquement totalitaire depuis les fondements mêmes de la métaphysique en Grèce antique. C’est en ce sens – et là est tout l’intérêt de ce texte – qu’il est possible de concevoir un mode de totalisation sociale qui ne soit pas étatique.

En effet, si j’avais à mettre le doigt sur ce qu’il y a de plus totalitaire à notre époque, je pointerais sans hésitation dans la même direction que Vioulac : non pas vers l’islamisme, non pas vers le capitalisme, mais vers la technique.

Alors que Vioulac en vient à s’interroger sur les modes de diffusion du pouvoir et les dispositifs lui permettant de s’étendre et d’agir à distance, il tombe sur la technique[vii]. Dans un premier temps, Vioulac présente les techniques de mobilisation comme conditions de possibilité du totalitarisme, c’est-à-dire ce qui permet à la volonté totalitaire d’assurer son emprise totale. En ce sens, la technique apparaît comme un moyen. Or, rapidement, il apparaît que la technique n’est pas neutre puisqu’elle transforme radicalement les rapports sociaux où elle s’insère. En raison de cette transformation radicale que la technique implique, celle-ci ne peut plus alors être considérée comme un simple moyen[viii]. Qui plus est, « la totalisation technique, nous dit Vioulac, – en tant qu’elle est accomplissement de la totalisation métaphysique – est l’essence même du totalitarisme[ix]. »

Afin d’entreprendre la critique de la totalisation technique, Jean Vioulac tourne notre regard vers l’œuvre de Günther Anders. Dans ses lettres envoyées au fils d’Eichmann, le journaliste philosophique met en garde ce dernier : l’effondrement du troisième Reich n’impliquait pas la fin du totalitarisme. Il déclare : « On considère le totalitarisme comme une tendance d’abord politique, comme un système d’abord politique. Cela me semble faux. Ma thèse est au contraire que la tendance au totalitarisme appartient à l’essence de la machine et provient originairement du domaine de la technique[x]. » Ainsi, pour Anders, nous fonçons tout droit vers un totalitarisme technique qui en était la réelle essence, le moteur de son mouvement[xi].

La Méga-machine

Dans ses lettres, Anders explique que la technique n’est pas uniquement l’essence du totalitarisme en raison de la forme actuelle prise par notre monde. Ce n’est pas uniquement parce que celui-ci est de plus en plus recouvert de machines (métalliques ou sociales) qu’il est totalitaire. Il faut plutôt interroger un des principes fondamentaux inscrits au cœur même de la technique : la performance maximale. Le totalitarisme est l’essence de la technique, car en son cœur se trouve ancré sans remède un désir de totalisation.

Chaque machine vise la plus grande productivité. Son mot d’ordre qui est devenu le nôtre est la performance. Qui plus est, elle recherche continuellement la maximisation de la performance. Chaque obstacle à cette performance, chaque pause ou accroc dans la production est perçue comme une défaite.

Mais une machine n’est jamais une chose isolée. Elle ne se suffit pas en soi. Elle dépend de ce qui l’entoure. Si l’on pense à une machine simple, disons au hasard un métier à tisser, son mode de fonctionnement apparaît de façon inhérente comme vulnérable à son environnement. Elle dépend d’un travail humain constant autant pour l’activer que pour la nourrir, tout comme elle dépend de ressources pour la fournir.

Se soumettre aux aléas du hasard la condamne à la rouille. La seule façon d’assurer son efficacité est d’inclure dans son processus l’environnement qui lui était indépendant, de faire de l’extérieur un appendice, ou du moins une donnée calculable agissant de façon coordonnée. « Et ce dont elles ont besoin, explique Günther Anders, elles le conquièrent. Toute machine est expansionniste[xii]. » Soit la machine intègre un élément en son sein, soit elle se coordonne avec celui-ci. Le résultat de la coordination de deux machines devient une plus grosse machine éliminant le hiatus entre les premières. Une laveuse et une sécheuse de maison sont complètement indépendantes et les vêtements risquent de croupir longtemps dans la laveuse si un humain les y oublie. Par contre, dans une buanderie industrielle les machines de lavage-séchage sont interconnectées et les vêtements passent directement de l’une à l’autre.

Le principe de maximisation de la performance entraîne une constante imbrication des machines les unes aux autres. Toute autre machine, toute machine différente, car singulière, apparaît distancée, voire en compétition avec la première. Chaque machine est mue par une volonté d’expansion continuelle qui lui permettrait d’intégrer tous les ingérables de son environnement, tout ce qui échappe à son contrôle ou pourrait lui être nuisible. Et ainsi de suite : un plus grand ensemble apparaît vulnérable à ce qui l’entoure désormais et il doit alors soumettre ce nouvel environnement à son fonctionnement.

Le stade ultime de ce développement est la méga-machine, la réunion de toutes les machines et de leur environnement. Autrement dit, il s’agit d’une méta-organisation régissant tous les sous-appareils. L’utopie de toute machine est de subordonner entièrement le monde à soi, de relier à elle toutes les autres machines : de devenir un appareil régissant tous les appareils. Le rêve des machines, c’est la machine en tant que machine-monde : bref, la méga-machine.

Il ne s’agit pas uniquement d’un combat entre machines pour l’accès à l’être-machinique suprême. Il y a là avant tout une conquête du monde dont l’objectif final est une domination totale. « Ce que souhaitent les machines, nous dit Anders, c’est un état où il n’y aurait plus rien qui ne soit à leur service, plus rien qui ne soit  » co-machinique  » : ni  » nature « , ni  » valeurs supérieures  » et (puisque nous ne serions plus pour elles que des équipes de service ou de consommation) ni nous non plus, les humains[xiii]. » Au royaume des machines, dans la méga-machine, il n’y aurait plus rien d’autre que des pièces de machine. Ainsi il en irait du monde : le devenir monde des machines impliquerait le devenir machine du monde. « Et cela : le monde en tant que machine, c’est vraiment l’État technico-totalitaire vers lequel nous nous dirigeons[xiv]. »

Totalitarisme 3.0 : (2/3) Des vieux aux nouveaux totalitarismes

Totalitarisme 3.0 : (3/3) La fin de la méga-machine

CRÉDIT PHOTO: Victor

[i] Gauthier-Mongeon, Julien. « La montée du terrorisme : une croisade contre les masses désunies ». Revue l’esprit libre. 25 janvier 2016. http://revuelespritlibre.org/la-montee-du-terrorisme-une-croisade-contre… et B.Thibault, Sarah. « Totalitarisme 2.0 ». Revue l’esprit libre. 4 novembre 2015.  http://revuelespritlibre.org/totalitarisme-20

[ii] Žižek, Slavoj. Vous avez dit totalitarisme? Cinq interventions sur les (més)usages d’une notion. Trad. Delphine Moreau et Jérôme Vidal. Éditions Amsterdam, Paris, 2004, p.13

[iii] Weil, Simone. Méditation sur l’obéissance et la liberté. (Hiver 1937-38)

[iv] La question est entre autre posée en ces termes par Cédric Lagandré dans son ouvrage La société intégrale aux p.15-16.

[v] Partant de l’analyse menée par Edward Saïd dans Orientalism, Olivier Moos étudie les transformations actuelles des discours à l’encontre de l’islam(isme). Pour celui-ci, on peut observer un déplacement du discours dominant au tournant des années 90 identifiant les mobilisations à référents islamiques comme premier ennemi de l’ordre mondial. Un tel discours récupérerait son contenu de l’orientalisme moderne et du discours dirigé contre l’URSS. — Moos, Olivier. Lenine en Djellaba, critique de l’islam et genèse d’un néo-orientalisme. 2012. Integrity research & consultancy, Paris, 260 p.

[vi] Vioulac, Jean. La Logique totalitaire : essai sur la crise de l’Occident. Paris. Presses Universitaires de France (PUF). 2013. 495 p. (p.29-30)

[vii] Technique : On entend généralement par le terme « technique », un ensemble de moyens, savoir-faire ou outils, permettant d’atteindre un but. De la sorte, il existerait plusieurs techniques particulières situées dans un contexte social et historique. C’est ce qui permet de dire, notamment dans À Nos Amis, qu’il y a des « techniques culinaires, architecturales, musicales, spirituelles, informatiques, agricoles, érotiques, guerrières, etc. ». (Comité invisible, À Nos Amis. p.122) Cette définition qui fait de tous les comportements humains un objet technique – à mon sens, une idée inhérente à l’idéologie techniciste – permet avant tout une distinction avec la « technologie ». Le second terme prend tout l’odieux de notre misère contemporaine : en tant que système des techniques, la technologie consisterait en notre expropriation des savoirs et techniques acquis à travers l’histoire humaine au profit de la machine. Toutefois, cette distinction ainsi que la vision causale (moyen-fin) de la technique ne permettent pas de comprendre la nature réelle de la technique. Dans ce texte, le terme « technique » désigne un principe qui cherche à se réaliser dans le monde. Ce principe tend à assigner à tous les êtres vivants et non-vivants le rôle de ressources en vue de leur éventuelle mobilisation. On ne peut pointer aucune entité physique et dire « Voilà la technique ». Il s’agit d’un processus transformant l’interaction entre les humains et ce qui les entoure en une relation instrumentale. Autrement dit, la distinction technique/technologie représente deux moments d’un mouvement plus fondamental.

[viii] Moyen : Un moyen consiste en un tiers parti qui vient s’insérer entre un sujet et une fin. Il permet d’atteindre la fin, mais ne modifie ni la fin, ni le sujet, ni quoi que ce soit dans le processus. Autrement dit, il est neutre. On dit souvent que telle ou telle technique est neutre, qu’elle est un simple outil qui peut être bien ou mal utilisé. Ce paragraphe du texte s’oppose à cette idée. Pour moi, la technique se présente comme un moyen, mais n’en est pas un, car elle transforme radicalement l’ensemble de la société. Dès son utilisation, elle a un impact social profond qui dépasse la logique moyen-fin. Les machines, nos objets électroniques, ne sont pas de simples outils auxquels on peut donner n’importe quelle intention. Une machine singulière a une fonction, mais l’ensemble des machines est intrinsèquement mu par un principe de performance maximale. Ce principe est le moteur de la totalisation technique.

[ix] Vioulac, Jean. op.cit. p.459

[x] Cette citation de Günther Anders me vient d’Erich Hörl. « The unadaptable fellow ». Tumultes, numéro 28-29, 2007. p.352

[xi] Adolf Eichmann était un haut fonctionnaire du régime nazi, en particulier responsable de la logistique de la solution finale. Après la guerre, il s’enfuira jusqu’en Argentine où il sera capturé par le Mossad en 1960. Jugé en Israël, son procès passera à la postérité intellectuelle notamment à travers la controverse entourant la série d’articles écrits par Hannah Arendt sous le titre Eichmann à Jérusalem où elle énonce le concept de « la banalité du mal ». À partir d’un point de vue similaire à celui d’Arendt, Günther Anders écrira deux lettres ouvertes à l’un des fils d’Eichmann, Klaus, ayant publiquement rejeté la justice qui avait condamné son père. Dans ces lettres, l’auteur présente le constat que Klaus Eichmann n’est pas seul dans sa situation et qu’à notre époque nous sommes toutes et tous des enfants d’Eichmann. Notre monde est plus que jamais eichmannien et plus que jamais se pose le problème de l’absence de responsabilité du mal quotidien. – Anders, Günther. Nous, fils d’Eichmann. 2003 (1988). Éditions Payot et Rivage. 169 p.

[xii] Ibid. p.92

[xiii] Ibid. p.94

[xiv] Ibid. p.96

La symphonie du surfeur

La symphonie du surfeur

Par Frédéric Legault

Cet été, à l’occasion des vacances, je suis parti en Europe. Trois semaines en Autriche, pour être plus précis. « Trois semaines dans le même pays ?! », s’est presque étouffé l’un de mes amis à l’annonce de ce qui lui semblait être une mauvaise nouvelle. « Mais là, vous allez être en Europe, vous devriez en profiter. Vous n’irez pas à Prague ? Non. À Budapest ? Non. À Bratislava ? Non. Munich ? Non. Mais tu vas être à côté de l’Italie, il faut au moins aller voir l’Italie ». Soudain pris d’un élan d’anxiété, je me suis demandé : est-ce que je n’en ferais vraiment « pas  assez » pendant mes vacances ?

Hartmut Rosa, sociologue et philosophe allemand, me rassurerait probablement en me disant que je ne suis pas le seul à faire de l’urticaire à l’idée de ne pas visiter six pays en trois semaines pendant mes vacances. Dans sa thèse Accélération : une critique sociale du temps, Rosa postule que notre rythme de vie s’accélère, ou, en d’autres mots, que nous faisons plus de choses en moins de temps que les générations précédentes. La possibilité technique de se déplacer plus rapidement et plus fréquemment se doublerait d’une injonction culturelle à épuiser l’ensemble des options rendues possibles par ces innovations, ce qui se traduirait dans la pratique par une plus grande quantité d’activités.

Basée sur une quantité encyclopédique de données empiriques, la thèse d’accélération du rythme de vie de Rosa avance aussi que nous communiquons plus rapidement et plus fréquemment qu’avant, nous marchons plus vite, nous parlons plus vite, nous consacrons moins de temps aux repas, et nous dormons moins longtemps que les générations précédentes. Autant de manières de rendre possible la visite de six pays en trois semaines que d’être anxieux ou anxieuse de ne pas le faire.

Ainsi, entre fast-food, speed-dating et power-nap, notre rythme de vie s’accélérerait. Nous effectuerions davantage d’expériences tout en consacrant moins de temps à chacune d’entre elles, et les voyages s’avèrent être un terrain de jeu particulièrement fertile pour réfléchir à cette hypothèse, et pas juste en termes de nombre de pays visités. La Slovaquie ? Superbe ! Vous avez vu mes photos du château de Bratislava sur Facebook ? Le slovaque ? Trop compliqué, je n’y serai qu’une journée. La face de Mozart sur un sous-verre comme souvenir d’Autriche ? Non merci, j’hésite encore entre les napkins avec la face de Princesse Sissi ou le sac réutilisable avec l’imprimé du Baiser de Klimt. Un spectacle de musique classique à l’Opéra de Vienne ? Quel incontournable ! Le requiem de Mozart ? Trop long monsieur, vous aurez plutôt droit à un pot-pourri des plus grands succès de Brahms, Strauss et Mozart en version abrégée. Du classique en version Big Shiny Tunes.

C’est peut-être un peu ça la mort de la culture, ou la mutation barbare, comme disait Baricco : une compilation d’éléments condensés et décontextualisés n’ayant de lien entre eux que le moment de leur occurrence. Ma vie est un fil d’actualités Facebook.

L’accélération du rythme de vie, c’est entre autres condenser et superposer les expériences pour mieux les accumuler, c’est remplacer une boîte pleine par une pile de boîtes vides, c’est sacrifier la profondeur pour la superficie, c’est troquer la qualité pour la quantité, c’est recouvrir le réel par l’illusion, c’est substituer la fonction au sens, l’analyse par la séquence, la communication par l’expression, le plaisir par l’effort. C’est l’infini qui rapetisse, c’est le firmament qui blêmit.

Rosa avance avec d’autres penseurs en « B » (Benjamin, Baudrillard, Bauman, Baricco) que c’est la figure du surfeur qui représenterait avec le plus de fidélité la dilettante éphémère que s’amuse à jouer le sujet de la modernité avancée dans ses journées de congé pour ne pas s’ennuyer. Rester à la surface, gambader d’une expérience à l’autre, fuir par en avant sur la crête de la vague, dériver sans s’amarrer, survoler sans se poser, laisser des portes ouvertes, et surtout, surtout, ne pas s’attarder, ne rien s’approprier, ne rien habiter. La justification du mouvement a laissé place à celle de l’inertie. Que faites-vous aujourd’hui, monsieur ? Rien. Rien ? Rien ! Mais vous êtes fou ! Vous resteriez bien pour un petit café ? Non merci, je ne suis que de passage. Comme hier, ainsi que demain. En transit, à tous les jours.


(1) Dans son ouvrage 24/7 : Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Jonathan Crary rappelle qu’un-e États-Unien-ne dormait en moyenne dix heures par nuit au début du XIXe siècle, huit heures dans les années 1950 et six heures et demie aujourd’hui.

Anthropocène ou Capitalocène? Quelques pistes de réflexion

Anthropocène ou Capitalocène? Quelques pistes de réflexion

Par Frédéric Legault

Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme

Slavoj Žižek

L’activité humaine aurait atteint un tel degré de développement qu’elle aurait fait entrer la Terre dans une nouvelle ère géologique. L’Anthropocène, terme encore timide auprès du grand public (1) mais déjà bien ancré dans la pensée de certain-e-s expert-e-s, désignerait cette nouvelle époque à l’intérieur de laquelle nous aurions pénétré. Le fait n’est pas anodin : l’entrée dans l’Anthropocène, vraisemblablement attribuable à « l’ensemble de l’activité humaine », marquerait simultanément la fin de l’Holocène, période entamée après la dernière glaciation couvrant les dix derniers millénaires.

Alors que la date de transition officielle est encore source de débats, la cause semble davantage consensuelle : une des espèces qui habite la Terre, Homo sapiens, a modifié son environnement à un point où il ne lui serait prochainement plus possible d’y vivre. Mais que désigne exactement la notion d’Anthropocène? Qu’en comprendre? Et surtout, pourquoi lui préférer le concept de Capitalocène, comme le suggère notamment Andreas Malm?

Qu’est-ce que l’Anthropocène?

Popularisé en 2000 par le lauréat du Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, le terme Anthropocène désigne essentiellement deux choses : (1) que la Terre est en train de sortir de son époque géologique actuelle pour entrer dans une nouvelle époque, et que (2) cette transition géologique est attribuable à l’activité humaine (2).

Plus précisément, le concept a été forgé dans le but de désigner les transformations environnementales inédites enclenchées par l’activité humaine : réchauffement climatique, niveau de pollution sans précédent, déforestation, érosion de la biodiversité, fonte des glaces, surpêches, acidification des océans, sixième grande extinction, etc. En effet, ces tendances constituent des preuves suffisantes pour affirmer que l’activité humaine a atteint un degré de développement si élevé qu’elle menace jusqu’à la pérennité du système terrestre (incluant sa propre survie), selon le rapport dirigé par Will Steffen, chercheur à l’Université nationale australienne pour le Climate Change Institute (3). Dans ce rapport, le chercheur affirme entre autres que « les principales forces qui déterminent l’Anthropocène […], si elles continuent de s’exercer sans contrôle au cours du XXIe siècle, pourraient bien menacer la viabilité de la civilisation contemporaine et peut-être même l’existence future d’Homo sapiens ».

De plus, les processus à la base de cette transition seraient récemment passés à la vitesse supérieure. Baptisée    « La grande accélération », une deuxième phase d’intensification se serait enclenchée dans la deuxième moitié du XXe siècle. « En un peu plus de deux générations, l’humanité est devenue une force géologique à l’échelle de la planète », rapporte Steffen cette fois dans un article tiré de la prestigieuse revue Science (4).

Cependant, en attribuant la transition géologique à l’activité humaine sans toutefois la problématiser, les tenant-e-s de l’hypothèse de l’Anthropocène passent à côté d’un élément essentiel à la compréhension des causes de la transition. C’est du moins ce que soutiennent les tenant-e-s du concept de Capitalocène.

Un concept alternatif : le Capitalocène

Face à l’émergence du concept d’Anthropocène, une perspective critique a récemment émergé. Appuyant son raisonnement sur la dynamique interne du capitalisme davantage que sur celle d’un « mauvais » Anthropos, Andreas Malm, doctorant en écologie humaine à l’Université de Lund en Suède, propose le concept alternatif de Capitalocène.

Désignant sensiblement la même réalité phénoménologique que l’Anthropocène, le Capitalocène est un concept qui prend comme point de départ l’idée que le capitalisme est le principal responsable des déséquilibres environnementaux actuels. Dans son ouvrage Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Malm suggère entre autres que ce ne serait pas l’activité humaine en soi qui menace de détruire notre planète, mais bien l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste. Nous ne serions donc pas à « l’âge de l’homme » comme le sous-tend le concept d’Anthropocène, mais bien à « l’âge du capital », selon la lecture de Malm, qui reprend l’expression de l’historien Éric Hobsbawm. Certes, ce sont des causes anthropiques qui ont entraîné l’avènement de l’Anthropocène, là n’est pas la question, mais certaines nuances s’imposent concernant la nomination du coupable.

Il va sans dire que l’histoire de l’interaction entre l’humain et son environnement remonte aussi loin que l’histoire humaine. Depuis le début de l’hominisation, l’humain a eu à transformer, aménager, mettre en forme la nature de diverses manières pour produire ses moyens de subsistance et pour répondre à ses besoins élémentaires (p.e. se nourrir, se vêtir et se loger). Comme notre nourriture, par exemple, ne se retrouve pas à l’état brut dans la nature, il est nécessaire de la modifier pour arriver à se nourrir (cueillette, pêche, préparation, cuisson, etc.), au même titre que nos vêtements et nos lieux d’habitation.

Ce serait davantage la mise en forme de cette activité dans le contexte sociohistorique à l’intérieur duquel elle se déploie qui serait la source de cette transition géologique. Cette mise en forme historique a été conceptualisée par Marx comme le mode de production, expression qui désigne une manière, une façon de produire historiquement nos moyens d’existence et de répondre à nos besoins (eux aussi spécifiques au contexte sociohistorique). Au cours de l’histoire occidentale, plusieurs modes de production se sont succédé (tribal, communal, féodal) avant que le capitalisme ne se taille une place comme mode de production dominant, et ce, au terme d’une histoire « inscrite dans les annales de l’humanité en caractère de sang et de feu » (5).

À l’intérieur des structures sociales, politiques et économiques mises en place par le capital, l’activité humaine a été dépossédée de sa finalité initiale, nous disait déjà Marx il y a plus de 150 ans (6). Cette finalité, qui était à l’origine de subvenir à ses besoins et de produire ses moyens d’existence, s’est vue limitée et mise au service de la valorisation du capital de quelques-un-e-s. « Telle est bien la grande rupture opérée par le capitalisme : pour la première fois dans l’histoire, voilà donc un mode de production qui met au principe de son fonctionnement le fait de déconnecter la production des besoins humains, et qui produit d’autant mieux, d’autant plus et d’autant plus efficacement qu’il échoue à satisfaire les besoins les plus élémentaires du plus grand nombre », nous dit Frank Fischback dans son dernier ouvrage (7). Ce serait entre autres ce caractère illimité de l’accumulation du capital, qui se déploie sur une planète par définition limitée, qui serait à la source des dérèglements environnementaux et de notre sortie de l’Holocène.

Attribuer la crise environnementale actuelle à une certaine conception de la nature humaine reviendrait en ce sens à naturaliser, « déshistoriciser » et dépolitiser un mode de production spécifique à un contexte sociohistorique. Comme l’écrivait si clairement Malm : « Blaming all of humanity for climate change lets capitalism off the hook » (8). À l’acceptation de cette idée (lente et laborieuse dans le mouvement écologiste actuel), il devient tortueux d’aborder les causes de la transition géologique sans faire de politique.

Fin du monde ou fin du capitalisme?

Si nous avons le pouvoir de changer la planète, comme en témoigne notre sortie de l’Holocène, nous avons aussi le devoir de changer de mode de production pour la préserver. Devant les constats qu’implique cette transition, il devient impératif de réfléchir aux portes de sortie de la crise actuelle, car si cette transition n’est pas planifiée et organisée collectivement comme le met de l’avant le mouvement pour la décroissance, il y a fort à douter que l’atterrissage puisse se faire en douceur. Tout comme les forces de l’Histoire n’ont pas laissé la vie sauve au féodalisme, tout laisse croire qu’elles n’épargneront pas non plus le capitalisme. Mais ces forces ne s’engrangent pas d’elles-mêmes et se doivent d’être motorisées par une réponse politique et collective.

Du haut de l’histoire, il nous est aujourd’hui possible de constater l’ampleur des défis qu’ont posées les découvertes scientifiques aux systèmes de croyances en vigueur. Il ne suffit que de penser à la théorie de l’évolution ou encore à l’héliocentrisme, qui ont ébranlé, non sans controverse, les fondements des représentations de notre monde. Ces découvertes se sont par la suite taillé un chemin jusqu’au cœur des connaissances scientifiques contemporaines pour devenir des lieux communs. Ce changement d’ère géologique pourrait engendrer des réactions similaires à celles qui ont suivi les découvertes charnières que nous attribuons à Darwin et à Copernic. Peut-être qu’un jour le capitalisme s’assoira aux côtés du géocentrisme et du créationnisme sur les estrades poussiéreuses de l’Histoire. Nous ne pouvons que l’espérer.

(1) Quelques articles commencent à poindre dans les médias à longue portée, notamment au Devoir, à Radio-Canada et au Monde.

(2) Pour une définition plus large, voir notamment : Lewis, Simon et Mark Maslin (2015), Defining the Anthropocene, Nature, Vol. 519, pp. 171-180.

(3) Will Steffen, Jacques Grinevald, Paul Crutzen and John McNeill (2011), The Anthropocene : conceptual and historical perspectives, Phil. Trans. R. Soc. AVol. 369, pp.842-861.

(4) Will Steffen, Katherine Richardson, Johan Rockström, Sarah E, Cornell, Ingo Fetzer, Elena M. Bennett, Reinette Biggs, Stephen R., Carpenter, Wim de Vries, Cynthia A. de Wit, Carl Folke, Dieter, Gerten, Jens Heinke, Georgina M. Mace, Linn M. Persson, Veerabhadran Ramanathan, Belinda Reyers and Sverker Sörlin (2015), Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet, Science, Vol. 347, No. 6223.

(5) Marx, Karl (1993), Le Capital, Livre premier, trad.  par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, PUF, p. 805.

(6) Marx, Karl (2007), Manuscrits économico-philosophiques de 1844, traduit par Franck Fischbach, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 240p.

(7) Fischback, Franck (2012), Sans objet. Capitalisme, subjectivité, aliénation,  Librairie philosophique J. Vrin,  pp. 260-261.

(8) Malm, Andreas (2015), The Anthropocene Myth, The Jacobin, en ligne, https://www.jacobinmag.com/, consulté le 20 avril 2016.

Le refus du sexe faible

Le refus du sexe faible

Il arrive parfois qu’une phrase anodine, formulée sans plus d’intention, vienne changer le cours d’une existence ou teinter des années durant la trame d’une vie. C’était sensiblement à cette période-ci de l’année, en 1987, j’avais 9 ans. On s’apprêtait à célébrer Pâques et puisque les cours de catéchèse étaient toujours de mise et obligatoires, le professeur avait entrepris de nous mettre en scène en nous demandant de réaliser un chemin de croix, sous forme d’une pièce de théâtre.

Sans plus d’hésitation, j’ai voulu incarner le rôle principal. Tant qu’à faire un chemin de croix, aussi bien jouer Jésus. Un camarade, Marc, m’a alors dit. « Mais tu ne peux pas, tu es une fille ». – Et alors ? Je connais déjà toutes les répliques par cœur. « Tu ne peux pas faire Jésus, parce que tu es du sexe faible ».

Sexe faible ? Je n’avais encore jamais entendu cette locution, que dire cette condamnation, en deux mots. Des mots d’enfant ? Certainement pas. J’en avais été profondément irritée et troublée aussi. En vain, j’ai bien tenté d’obtenir le rôle voulu. Marc a fait Jésus et à la place, j’ai incarné le centurion muni d’une lance qui avait pour rôle de lui percer le flan. Comme quoi, la faiblesse peut devenir une arme tranchante.

N’empêche que ce rejet, sur la base de mon genre, n’a pas été écarté une fois le rideau tombé. Je suis restée avec un vif désir de prouver que je n’étais pas et ne serai jamais « un sexe faible » et d’autre part, cette réplique cinglante a fait germer le regret d’être née « fille ».  Ce dernier point n’a été qu’amplifié avec le temps et le marché du travail n’a pas amélioré la situation, me faisant prendre conscience que le plafond de verre existe véritablement.

Plusieurs fois j’en ai voulu à la génétique de m’avoir fait naître sans le chromosome Y qui, selon ma perception d’alors, m’aurait ouvert tant de portes et facilité les choses. En fait, ce n’est qu’une fois mère que j’ai commencé à accepter ma féminité en y trouvant, en quelque sorte, une fonction. Comme si dans ma tête, devenir mère avait donné une justification à cet état – être femme – que je n’avais pas choisi. Depuis, j’ai réalisé que je n’avais que trop été influencée par cette perception, renvoyée par trop de voix différentes, qu’être femme c’est être moins. Et c’est désormais ce que je refuse et qu’il faut collectivement refuser.

Un besoin pressant d’équilibre démocratique

L’évolution est un processus long et tardif, mais une vague de fond est sur le point d’émerger parce que trop de groupes réclament ce changement attendu depuis trop d’années déjà. Notre paysage d’information, culturel et télévisuel se doit de mieux refléter notre société multiethnique, paritaire, moderne mais aussi vieillissante.

Dans les années 1990, MediaWatch a conduit une analyse sur le nombre de femmes citées ou interviewées dans les médias canadiens. Le ratio était alors de 17 % de femmes contre 83 % d’hommes. Aujourd’hui, la proportion est de 22 % de femmes pour 78 % d’hommes, selon le plus récent rapport publié le 1er mars dernier par le groupe Informed Opinions, une organisation qui milite afin de combler l’écart entre les hommes et les femmes dans le discours public.

Certains pourraient voir cet appel à plus d’équilibre comme une revendication de plus. Je préfère considérer cette analyse comme une prise de conscience et le premier pas à franchir vers une pluralité de contenus.

Ce besoin de dissemblance visible transcende d’ailleurs les genres. On l’a vu, d’ailleurs, lors de la 88ecérémonie des Oscars où l’animateur Chris Rock a insisté sur plus de diversité au cinéma.

Les résultats de la Commission de vérité et réconciliation du Canada sont aussi un plaidoyer envers l’ouverture à la diversité. Les témoignages qui ont quitté les cercles du silence et des secrets ont ramené dans le discours public les horreurs vécues par les Premières nations dans les pensionnats autochtones et ont révélé l’urgent besoin d’inclusion et d’une plus grande égalité des chances, pour tous.

Si la polarisation des discours limite l’expression et mine la démocratie, atrophier les choix d’intervenants et les propos rapportés prive aussi la société de nuances et de points de vue qui rendent la vie en société si complexe et diversifiée.

Nous avons à portée de main tant de moyens ayant permis une véritable démocratisation de l’espace public, une multitude de plateformes et autant de place à occuper.

En ce qui a trait au comment voir ce changement, l’on peut le réclamer ou saisir la chance d’en être l’un des vecteurs. Sans en attendre l’invitation.