par Jules Pector-Lallemand | Avr 11, 2022 | Feuilletons, Québec, Societé
Notice biographique : L’auteur travaillait auparavant dans les bars et les restaurants. Il n’a jamais vraiment quitté ce milieu, car il a passé les deux dernières années à l’étudier d’un point de vue sociologique. Accompagné de son collègue et ami photographe, il est allé faire un tour dans le bar qui l’employait jadis.
Ce texte est extrait du quatrième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Lorsque je fais de nouvelles rencontres, mon enquête sur la restauration est généralement un sujet de prédilection pour délier les langues et alimenter la conversation[1]. Nombreuses sont les personnes qui ont travaillé dans le domaine et qui en ont conservé quelques anecdotes mémorables. Ces séances de small talk se terminent systématiquement par une remarque soulignant l’exceptionnalité de ce milieu de travail : « C’est un monde à part », conclut-on.
C’est précisément cette impression, vague mais généralisée, que j’ai tenté de saisir en m’entretenant avec une quinzaine de serveurs et serveuses des restaurants et bars branchés du grand Montréal. Au fil de l’enquête, j’en suis venu à considérer la restauration comme un univers culturel qui marque durablement les individus qui y entrent. Voici quelques éléments de cette « culture ».
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La transformation des goûts
Les personnes que j’ai rencontrées identifient clairement leur premier emploi dans le milieu comme une étape marquante : c’est à partir de ce moment qu’elles ont commencé à s’engager dans un travail permanent d’élargissement de leur culture gastronomique. Au début, on s’intéresse aux vins, aux aliments rares et aux cocktails pour être un bon serveur ou une bonne serveuse. On cherche à se donner les moyens de décrire adéquatement le menu à la clientèle, de bien faire son travail. Peu à peu, cet intérêt professionnel devient une passion personnelle. On développe alors un amour profond et sincère pour les vins nature, les produits du terroir, les nouvelles cartes de la métropole ou la dégustation de bières de microbrasserie. Cette passion trouve sa forme concrète dans les nombreuses sorties au restaurant, généralement avec ses collègues lors des journées de congé. On prend ainsi plaisir à découvrir de « bons produits » entre comparses qui savent en « apprécier la qualité ».
La bière staff
En restauration, la coutume veut que le patron ou la patronne offre une consommation d’alcool à ses employé·e·s une fois le quart de travail terminé. On s’installe généralement au bar afin de siroter sa « bière staff » tout en discutant avec les collègues. Ce moment de sociabilité est considéré comme quelque chose de précieux. En effet, le labeur en restauration est intense et appelle à un moment de détente. L’essentiel du travail se déroule sous pression durant les périodes de rush. Les collègues doivent être particulièrement bien coordonné·e·s afin de parvenir à servir une clientèle nombreuse. Il n’est pas rare que les nerfs des employé·e·s soient mis à rude épreuve : de petites erreurs peuvent générer de sérieuses frustrations et mener les collègues à se rudoyer. C’est pourquoi la bière staff est si importante : elle permet de relaxer, de rigoler et de s’excuser si nécessaire.
Puisqu’un des effets de l’alcool est de donner envie de boire plus d’alcool, cette bière est souvent la première d’une longue série. S’ensuivent logiquement des soirées bien arrosées. Les personnes avec qui je me suis entretenu n’ont pas manqué de souligner que cette sociabilité après le quart de travail est « quasiment obligatoire ». Celles et ceux qui n’y participent pas sont vu·e·s d’un mauvais œil, on les considère comme des outsiders qui ne prennent pas à cœur l’esprit d’équipe.
La tournée de shooters
Lorsqu’on travaille dans un restaurant ou un bar et que l’on veut montrer son appréciation d’un·e comparse, l’offrande par excellence est le shooter d’alcool fort. Que ce soit après le quart de travail ou durant celui-ci, on ne le boit jamais seul·e (on risquerait alors d’être étiqueté·e comme alcoolique). On le commande plutôt en tournée et l’on partage les petits contenants. Il ne s’agit pas d’une simple consommation d’alcool, mais d’un véritable rituel ayant pour effet de lier les participant·e·s. En entrechoquant les minuscules verres avant d’avaler le doux poison qu’ils contiennent, puis en les cognant à répétition contre le comptoir une fois vidés, on souligne sa solidarité et son appartenance à un monde commun.
Si la plupart des personnes que j’ai interrogées durant mon enquête apprécient le rituel, quelques-un·e·s m’ont confié trouver l’exercice épuisant à la longue. C’est parce que l’on peut difficilement s’y soustraire. Comme n’importe quel cadeau, il est mal vu de refuser une tournée de shooters. Celui ou celle qui ne paie jamais de tournées risque pour sa part d’être rapidement identifié·e comme « radin·e » ou « cheap ». Symbole d’appréciation mutuelle, la tournée de shooters n’en reste pas moins une obligation sociale, c’est-à-dire implicite et diffuse.
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La culture des employé·e·s de la restauration ne se limite évidemment pas à ces trois éléments, mais ceux-ci me semblent particulièrement importants, car ils ont un point commun : ils participent à un brouillage des frontières entre le professionnel et le privé, le sérieux et le plaisir. Le travail prend aisément des airs de fête tandis que les temps libres sont marqués par les habitudes et les rituels issus de l’univers de la restauration. Si celui-ci se présente comme un « monde à part », c’est probablement parce qu’il offre plus qu’un mode de subsistance; il attire les personnes qui y travaillent dans un style de vie. Ce style de vie est caractérisé par de nombreuses sorties gourmandes et une sociabilité alcoolisée entre pairs.
On se délecte du style de vie de la restauration dans la vingtaine, mais lorsqu’on avance dans la trentaine ou la quarantaine, celui-ci devient de plus en plus incompatible avec ses autres engagements, familiaux notamment. Les personnes les plus vieilles que j’ai rencontrées semblaient souffrir d’un dilemme. Elles exprimaient un désir de « moins sortir », voire de quitter la restauration, mais faisaient état d’une incapacité à y parvenir. En réalité, c’est qu’elles sont rattachées à la restauration par des fils invisibles : leur communauté et leur identité sociale résident dans ce style de vie, y renoncer reviendrait à renoncer à une partie de soi.
J’ai employé le verbe « souffrir » plus haut, mais en y pensant bien, je ne crois pas que ce soit le mot approprié. Il est trop fort, il renvoie à quelque chose de pathétique. Ici, il n’y a rien de misérable, simplement un tiraillement intérieur, une difficulté d’être, une ambivalence existentielle qui relève davantage du soupir que des larmes.
[1] Celle-ci a abouti à la publication d’un livre qui vient tout juste de paraître : Pourboire : une sociologie de la restauration, Montréal, Les éditions XYZ, 2022.
CRÉDIT PHOTO : Alexandre Legault
par Missila Izza | Fév 28, 2022 | Opinions, Québec, Societé
L’adage veut que la nature ait horreur du vide. Ce n’est pas le cas d’un gouvernement conservateur et néolibéral. Au contraire, la suspension des mécanismes habituels permet à l’exécutif de prendre des décisions sans les obstacles d’un système démocratique. Cela fait bientôt deux ans que nous vivons dans ce vide politique caractérisé par la réalisation du rêve de François Legault : devenir Maurice Duplessis.
Depuis le 13 mars 2020, le gouvernement renouvelle tous les 10 jours l’état d’urgence sanitaire lui permettant de gouverner par décret sans consulter l’Assemblée nationale. À ce jour, les décrets et arrêtés sont à l’absurde nombre de 331. Cela implique qu’une décision qui nécessite des circonstances extraordinaires et qui requiert une immense gravité est devenue aussi banale pour la CAQ que l’est devenu le port du masque pour la population. La raison pour laquelle il y a une limite de 10 jours dans les dispositions de l’état d’urgence est qu’il s’agit d’une suspension du fonctionnement démocratique de gouvernement. Le problème est qu’une urgence ne l’est que dans un temps limité. Après près de deux ans, il ne s’agit plus d’une urgence, mais bien du nouvel état normal des choses. Il est donc absolument inacceptable que François Legault se permette de surfer encore et toujours sur la peur des gens parce qu’il a lui-même peur de l’opposition.
François Duplessis
Après avoir sacrifié à l’autel du blâme Dr Horacio Arruda, François Legault continue de multiplier les conférences de presse, s’arrogeant un temps de parole sans précédent. On le voit, en septembre dernier, mener une défense insolite de Maurice Duplessis dans le Salon bleu : « Il avait beaucoup de défauts, mais il défendait sa nation. Il n’était pas un woke comme le chef de Québec solidaire. » Outre l’usage exaspérant d’un néologisme qui ne veut plus dire grand-chose, le premier ministre pêche avant tout par une lecture très libre de l’histoire en réduisant des crimes à « beaucoup de défauts ». On rappelle que les historien·ne·s nomment la période au pouvoir de Duplessis la Grande Noirceur, rien de moins. C’est pourtant cette figure sombre avide de censure et de lois spéciales ayant traumatisé toute une génération (les orphelins de Duplessis les premiers) qui semble être le modèle de François Legault[1]. Il n’est donc pas surprenant de le voir s’épanouir dans un cadre lui permettant d’assouvir ses passions autoritaires.
Il y a lieu de remettre en question la bonne foi du premier ministre en ce qui a trait à sa gestion légale et médiatique de la crise sanitaire. Là où le fonctionnement démocratique de l’État souffre d’un état d’urgence perpétuel, ce même état d’urgence bénéficie au premier ministre en termes de pouvoir et de visibilité. Ainsi, il lui est possible de gérer l’agenda médiatique et de faire campagne pour la prochaine élection provinciale à un niveau monopolistique. À titre d’exemple, la gestion illogique du temps des Fêtes lui a permis de « sauver Noël », puis de rendre illégales les festivités du 31 décembre qui n’ont pas la même importance pour son électorat que la naissance du Christ. Le variant Omicron existait pourtant bel et bien avant le 24 décembre.
Ce qui remporte la palme de la décision la plus douteuse est sans doute la réinstauration d’un couvre-feu qui, cette fois, n’a pas eu le même destin que celui qui s’est étendu de janvier à mai 2021 : il s’est terminé en moins de trois semaines. Reste que cette mesure n’aurait jamais dû être reprise. Lors de tous ces mois de 2021, le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS) n’a pas mené une seule étude sur l’efficacité de la mesure, ce qui est étrange lorsqu’une politique inhabituelle est testée sur le terrain. Cela n’a pas empêché le gouvernement Legault de décréter le retour du couvre-feu en décembre dernier. Face à l’incompréhension générale, le MSSS cite des études menées ailleurs pour justifier le couvre-feu. Au grand dam du gouvernement, ces études ont été vérifiées par des chercheurs et chercheuses qui ont fini par remettre en question leur validité. Ce qui est révélateur ici n’est pas l’incompétence du MSSS. Au contraire, les personnes qui y travaillent sont amplement aptes à faire la distinction entre des études crédibles et invalides. Ce qu’il faut retenir, plutôt, c’est que l’instauration du couvre-feu, du premier au deuxième, n’était en aucun cas basée sur la science et que le gouvernement ne souhaitait pas vraiment connaître son niveau d’efficacité. Le MSSS a sans doute été chargé de trouver rapidement des sources à utiliser pour justifier une décision déjà prise. Face à cela, on ne peut que conclure qu’il s’agit de la manifestation de l’hubris autoritaire du gouvernement Legault.
Les crises avant la crise
Les conséquences d’un état d’urgence sans cesse renouvelé ne sont pas limitées aux libertés individuelles. Pendant que le gouvernement essaie d’éteindre un incendie en lui donnant des ordres, on ne parle pas de solutions concrètes aux problèmes que la COVID-19 a exacerbés. Ce qu’il faut souligner est que la raison principale pour laquelle les hospitalisations sont aussi inquiétantes pour l’État n’est pas la santé des individus qui les composent. La raison principale est plutôt que notre système de santé est dans un état si catastrophique qu’il n’est plus en mesure d’absorber davantage de chocs et de pressions. C’est précisément là que le vide politique se fait sentir le plus intensément : dans l’absence de débat contradictoire sur le système de santé québécois.
Les politiques néolibérales ont éventré les services publics à un tel point que le personnel de la santé se fait supprimer ses vacances, que les parents sont appelés à jouer les enseignants et que le temps d’attente pour voir un psychologue est devenu interminable. Non seulement cela est dû à la soif de pouvoir toujours grandissante de François Legault et son parti, mais c’est aussi parce que leur idéologie les rend incapables de comprendre que c’est leur vision du monde qui a généré une telle situation. Ce sont les politiques néolibérales d’austérité venant tout droit du management qui sont responsables d’une quantité plus grande de morts et de souffrance que ce que le virus aurait pu accomplir seul. Pendant que Legault se prend pour Duplessis, on ne parle pas de réforme radicale des services publics et du mode de dépense de l’État. On ne parle pas plus du rôle du Collège des Médecins dans le blocage de la reconnaissance des diplômes de médecine de l’étranger[2], ainsi que dans la limitation du rôle des infirmières dont les capacités dépassent leurs autorisations. On ne parle pas non plus de la formation des psychologues qui devrait peut-être augmenter en nombre. Pendant que le néolibéralisme conservateur se déchaîne, il y a du vide là où il devrait y avoir du politique.
Pour toutes ces raisons, et bien davantage, nous exigeons l’arrêt de l’état d’urgence sanitaire au Québec.
[1] On rappelle aussi que François Legault considère son parti, la CAQ, comme l’héritier de l’Union Nationale, parti de Duplessis. https://www.policymagazine.ca/francois-legaults-doctrine-of-wwdd-what-wo…
[2] Le Collège des Médecins est allé jusqu’à refuser l’offre de médecins étrangers de participer à l’effort collectif lors de la situation d’horreur des CHSLD au courant de la première vague. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/577474/quebec-repousse-l-offre…
Signataires
Missila Izza, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Andréanne Brunet-Bélanger, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Garance Robert, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Martine El Ouardi, étudiante à la maîtrise, département de science politique de l’Université de Montréal
Dimitri M’Bama, candidat au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Jean-Philippe Chauny, étudiant à la maîtrise, département de science politique de l’Université de Montréal
Farah Jemel, candidate au doctorat, département d’histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal
Alexia Renard, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Milan Bernard, candidat au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Vicky Laprade, diplômée de la maîtrise en histoire de l’Université du Québec à Montréal
Mylène Thériault, diplômée de la maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal
Audrai Dubreuil, étudiante au baccalauréat, école de travail social de l’Université de Sherbrooke
Anne Morais, étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université du Québec à Montréal
Héloïse Michaud, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université du Québec à Montréal
Sophie-Anne Morency, candidate au doctorat, département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal
Lara Maillet, PhD, professeure à l’École nationale d’administration publique (ENAP) en santé et services sociaux
Maxime Carignan, étudiant à la maîtrise en science politique, département de science politique de l’Université de Montréal
Naomi Bovi, étudiante au doctorat, département de sociologie de l’Université de Montréal
Claudia Léger, étudiante au doctorat, département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal
Francis Desbiens Prud’homme, diplômé d’un DEC en technologies de la production horticole et de l’environnement de l’Institut de Technologie agroalimentaire, campus La Pocatière
(Crédit image : Flickr/abdallahh)
par Samuel Lamoureux | Fév 21, 2022 | Analyses, Québec
Le 21 février 2012, les étudiants et les étudiantes du Collège de Maisonneuve votaient à forte majorité pour une grève générale illimitée qui allait durer 174 jours. Nous avons rencontré des acteurs clefs de cette mobilisation historique.
Si l’assemblée générale de grève s’est déroulée au mois de février, il faut remonter bien avant pour retrouver les racines de la mobilisation qui a conduit au printemps 2012. La Société générale des étudiantes et étudiants du Collège de Maisonneuve (SOGÉÉCOM) avait tout d’abord voté un mandat de grève pour participer à la manifestation nationale du 10 novembre 2011, organisée par l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), entre autres. C’est après que l’association étudiante a envisagé la grève générale illimitée (GGI) considérant que le gouvernement ne renonçait pas à une hausse importante des frais de scolarité.
Vers l’assemblée de grève
Les militants et les militantes du Collège de Maisonneuve ont fait énormément de mobilisation dans les deux semaines précédant la grande assemblée de grève du 21 février 2012. Il fallait mobiliser tout le cégep qui compte un peu plus de 6 000 personnes. Le trésorier de la SOGÉÉCOM en 2012, Jérémy Ferland, rappelle l’intense période de débats qui a précédé la grève. « On a tracté tous les matins pendant deux semaines pour inviter les gens à se présenter et pour tenter de les convaincre de voter pour la grève. Le plus difficile était de mobiliser les étudiants en techniques policières, mais on n’hésitait pas à aller les rencontrer dans la cafétéria pour débattre », témoigne-t-il.
Au départ, rien n’était gagné, et la plupart des exécutants et des exécutantes de l’association étudiante s’attendaient à un vote extrêmement serré. La déléguée à la mobilisation, Gabrielle Bellemare, rappelle qu’il y avait à peine une quinzaine de militants très engagés au départ, dont uniquement trois femmes. « Au dernier comité de mobilisation avant l’assemblée générale, on était seulement trois. Je me souviens d’être allé voir l’exécutif et d’avoir prédit qu’on allait perdre le vote », explique Gabrielle Bellemare.
Deux gymnases superposés
Le jour J, le 21 février 2012, les étudiants et les étudiantes du collège s’agglutinent en masse dans les deux gymnases pour participer à l’assemblée générale de grève. L’organisation est très complexe : les deux salles sont superposées et doivent être reliées par des systèmes de son. La foule est énorme, environ 3 300 étudiants et étudiantes doivent se prononcer sur la grève. Il faut aussi rappeler le contexte et la dynamique de l’époque. Deux autres établissements, le Cégep de Valleyfield et le Cégep du Vieux-Montréal s’étaient déjà prononcés en faveur de la grève au milieu du mois de février. Une pression énorme tombait sur les militants et les militantes de Maisonneuve pour poursuivre le mouvement et, du même coup, donner de l’élan au Collège de Rosemont et Collège Ahuntsic, réputés pour être moins militants.
L’assemblée générale se déroule sans incident jusqu’au vote pour la GGI. La tension est palpable, surtout dans le deuxième gymnase rempli d’étudiants et d’étudiantes en techniques policières. Le vote est demandé et la réponse est plus que surprenante : il y a une forte majorité pour la grève dans les deux salles. Les militants et les militantes jubilent : ils ont un mandat fort d’environ 70 %. « Le gymnase du bas était tellement pour la grève, ça nous a vraiment surpris ! souligne Jérémy Ferland. Et ce n’était que le début de l’élan. Dès le lendemain, plus de 50 personnes se sont présentées au conseil de grève. Dix fois plus de monde qu’au comité de mobilisation de deux jours plus tôt. »
Le premier jour de grève
Le lendemain, le 22 février 2012, une centaine d’étudiants et d’étudiantes se réunissent très tôt le matin pour bloquer toutes les portes du cégep. C’est la formation des comités de grève : le comité mobilisation, le comité action directe, le comité communication avec les médias, le comité piquetage, le comité bouffe et le comité négociation. Ce dernier comité est très important en cette première journée de grève puisque l’association étudiante doit faire reconnaître la grève par l’administration de l’établissement. Deux étudiants, Louis-Philippe Véronneau et Gabrielle Bellemare, sont choisis pour aller négocier avec le Collège. Beaucoup de gens sont présents de l’autre côté de la table de négociation. Il y a les porte-paroles de tous les syndicats : les professeurs, les professionnels et les employés de soutien. Et bien sûr les deux représentants de l’administration.
Gabrielle Bellemare se rappelle que les négociations avec l’administration ont été extrêmement longues. « Il y avait deux points à régler : faire reconnaître la grève et avoir accès aux locaux, explique-t-elle. Ça a été long, ils nous ont fait geler dehors très longtemps. »
Faire reconnaître la grève
L’occupation du Cégep du Vieux-Montréal la semaine précédente suivie de l’intervention policière crée un climat tendu à la table de négociation. L’administration du Collège de Maisonneuve veut tout faire pour éviter ce genre d’escalade. Finalement, la grève est reconnue après une longue journée de négociations, avec un bémol important concernant le piquetage. En effet, l’entente stipule qu’il doit y avoir chaque matin trois personnes par porte pour rendre le piquetage légal, sinon, les cours doivent reprendre. « Au début, on s’est dit que c’était un deal correct. Mais après deux mois de grève, la fatigue s’est accumulée et c’est devenu difficile de motiver les militants à venir piqueter chaque matin », énonce Gabrielle Bellemare.
Il faut dire que personne ne s’attendait à ce que la grève de 2012 dure aussi longtemps. Les militants les plus enthousiastes estimaient qu’une mobilisation de quelques semaines serait suffisante. Au final, la grève s’est terminée le 13 août 2012, soit 174 jours plus tard.
Le quartier Hochelaga-Maisonneuve offre son support
Il n’est pas faux d’affirmer que le quartier Hochelaga-Maisonneuve a enfilé un carré rouge pendant une bonne partie du printemps 2012. Dès les premiers jours de grève du Collège de Maisonneuve en février 2012, plusieurs organismes communautaires sont venus prêter main-forte aux étudiants et aux étudiantes. Le Comité de base pour l’action et l’information sur le logement social (BAILS), par exemple, a participé au piquetage du cégep. « Le quartier était vraiment solidaire. Les gens klaxonnaient en masse au premier jour de grève », se rappelle le trésorier de la Société générale des étudiantes et étudiants du Collège de Maisonneuve (SOGÉÉCOM) en 2012, Jérémy Ferland.
Le comité bouffe
Un des supports les plus fondamentaux que le quartier a apporté aux grévistes de 2012 est le don de nourriture. Pendant la grève générale illimitée, qui allait durer du 21 février au 13 août, le comité bouffe devait cuisiner de la nourriture pour l’ensemble des militants et des militantes du cégep. Après quelques semaines de grève, les réserves s’épuisaient rapidement. C’est à ce moment que les boulangeries et dépanneurs du quartier sont venus à la rescousse. « Le dépanneur du coin est venu porter de l’eau. On a reçu aussi beaucoup de pain de Première Moisson et d’Arhoma. Leur support a été crucial, même si on était vraiment écœuré de manger du couscous tous les jours ! » explique Jérémy Ferland.
Le blocage du Port
Si des commerces et des organismes se sont montrés solidaires dès le début avec la grève, plusieurs militants et militantes considèrent que c’est lors du blocage du port de Montréal que le quartier est apparu le plus engagé. En effet, après la manifestation nationale du 22 mars, l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) avait appelé à l’organisation d’une semaine de perturbation économique. Le 28 mars 2012, le Port de Montréal, coin Pie-IX et Notre-Dame, avait été choisi pour une action de ce genre.
Plusieurs centaines de militants et de militantes avaient alors bloqué l’entrée du port pendant plusieurs heures, causant ainsi un gigantesque ralentissement des travaux. Après l’intervention de la police, plusieurs militants et militantes se sont enfuis et ont été hébergés par des résidents d’Hochelaga-Maisonneuve. « On était des dizaines à se sauver des forces antiémeutes et beaucoup de citoyens nous ont ouvert leur porte pour nous héberger. C’était spontané, on a senti que le quartier vibrait comme nous pour un véritable changement social », souligne la déléguée à la mobilisation de la SOGÉÉCOM en 2012, Gabrielle Bellemare. Plus la grève s’enfonçait dans le printemps et plus le quartier était solidaire. Les manifestations de casseroles des mois de mai et juin et la fondation de l’Assemblée populaire autonome du quartier sont les meilleurs exemples de cette solidarité.
par Arthur Calonne | Nov 21, 2021 | Analyses, Québec, Societé
La crise du logement à Montréal fait les manchettes depuis plusieurs années déjà. Or, le phénomène ne se circonscrit pas à la dimension de la métropole. La région de Sutton, dans les Cantons-de-l’Est, connait depuis un certain temps une pénurie de logements abordables, mais également des bouleversements dans la composition démographique et sociale de l’agglomération. Propulsées par la démocratisation récente de la location à (très) courte durée, ces tendances se sont accentuées ces dernières années, et encore davantage depuis le début de la pandémie. Elles inquiètent les expert·e·s et une partie de la population locale, qui voit son cadre de vie s’embourgeoiser au point de ne plus le reconnaître et de craindre pour sa subsistance.
Les régions aussi victimes d’une fièvre immobilière
Un exemple flagrant de cette dynamique est le cas de la MRC Brome-Missisquoi. Cette contrée réputée splendide fait le pont entre les centres urbains de Montréal et de Sherbrooke. Les touristes s’y pressent en nombre et à longueur d’année pour profiter de la nature et d’activités variées, entre monts, vignobles et lacs. Situés à peine à une cinquantaine de kilomètres l’un de l’autre, les domaines skiables de Sutton et Bromont sont parmi les plus fréquentés de toute la province.
Habitante de cette région, Myriam Simard, professeure retraitée de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), s’intéresse aux thèmes de ruralité et d’immigration en milieu rural. Comme beaucoup, elle est stupéfaite devant la hausse en flèche des prix des propriétés sur le marché immobilier. Une tendance qu’elle observe dans d’autres régions les plus touristiques et bucoliques du Québec, et qui n’est pas sans conséquence.
« Je lisais des articles sur ce qui se passait à Montréal, et je croyais que les villages étaient à l’abri de ça, confie-t-elle. Les prix ont tellement augmenté avec la surenchère que la population locale voit ses jeunes s’en aller plus loin, dans des villages qui sont moins chers, mais c’est difficile de trouver ces villages, car ça a augmenté partout. ».
Véritable catalyseur de cette hausse, l’exode urbain s’est accentué ces dernières années, et encore davantage depuis le début de la crise sanitaire, à la suite de l’avènement du télétravail. Ce mouvement d’individus provenant de la grande région de Montréal vers les milieux ruraux a également modifié le visage de ceux-ci, au désespoir de nombreux·ses citoyen·ne·s qui ne se reconnaissent plus dans les mutations que connait leur milieu de vie.
« Il n’y a pas de logements abordables pour les familles. »
L’arrivée de cette population généralement plus fortunée que la moyenne dans la MRC Brome-Missisquoi, et particulièrement dans la région de Sutton, a des répercussions certaines sur le marché immobilier local qui, comme celui de la région montréalaise, est en proie au phénomène de surenchère immobilière. À Sutton, les solutions sont toutefois moins nombreuses pour les familles comme celle de Stéphanie, une jeune mère au foyer de deux fillettes de deux et quatre ans, et ce, même lorsqu’elles étendent le rayon de leurs recherches. « Il n’y a pas de logements abordables pour les familles », tonne-t-elle.
Dans la région depuis 2015, Stéphanie a dû quitter le bas de duplex dans lequel sa famille vivait, à Cowansville, et pour lequel elle déboursait 690 $ par mois. En cause, le rachat de l’immeuble par une nouvelle personne retraitée qui l’a ensuite réquisitionné pour son usage personnel et celui de son fils. « Ce duplex aurait pu loger deux familles de trois enfants. Au lieu de ça, il est habité par une personne retraitée et une personne dans la cinquantaine qui est célibataire », déplore-t-elle.
Après ce départ forcé, Stéphanie et son conjoint, qui travaille à Dunham, ont eu toutes les difficultés du monde à trouver un logement dans les environs. Frustrée par l’abondance de résidences secondaires — vides la plupart du temps — et par l’essor de la location à court terme, la jeune mère s’est également plainte du manque d’habitations destinées aux jeunes familles parmi les projets immobiliers récents. Plus généralement, elle dénonce la réticence des propriétaires à louer leurs appartements à cette clientèle.
« Les familles ne sont pas les bienvenues du tout. On s’est déjà fait dire clairement que l’appartement qu’on visitait ne convenait pas aux enfants : c’est de la discrimination! […] Trouver un logement avec des enfants, c’est rendu aussi difficile que si on avait des chiens », ironise-t-elle.
Après plus de deux mois passés chez le père du conjoint de Stéphanie, la jeune famille a finalement trouvé une solution. « On n’a pas eu le luxe de choisir. Le premier propriétaire qui nous a dit oui, on a signé. » Le couple s’estime chanceux d’avoir trouvé ce petit appartement, pourtant, il ne crie pas victoire, car avec la venue d’un troisième enfant attendu pour le mois de décembre, il faudra bientôt trouver plus grand.
« Je pourrais trouver à Montréal quelque chose de mieux que ce que j’ai ici, avec le même budget. »
Frédérique a quitté Montréal pour s’installer dans les Cantons-de-l’Est il y a cinq ans. Peu après son arrivée, elle a mis sur pied un centre d’escalade qui emploie 15 personnes à Bromont. « Pour être honnête, c’est vrai que je participe un peu à la gentrification, au sens où je débarque avec mes concepts hipster montréalais », concède-t-elle d’entrée de jeu lors d’une entrevue téléphonique avec L’Esprit libre.
Cependant, depuis son arrivée, son statut de néo-rurale ne l’a pas empêchée d’éprouver des difficultés semblables à celles que Stéphanie a vécues. Selon elle, le manque de logement dans la région est une occasion pour les propriétaires de louer des logements, parfois accessoires et non réglementaires, à des prix très élevés. « On est un peu à leur merci, car il y a si peu d’options pour se loger […] Je pense qu’en ce moment, je pourrais trouver à Montréal quelque chose de mieux que ce que j’ai ici, avec le même budget », confie la jeune entrepreneure.
Elle évoque notamment son expérience dans une « cabane » dans laquelle elle a vécu à Brigham, un village situé à 20 minutes de voiture à l’est de Bromont. Dans ce village qu’elle qualifie comme n’étant « pas le plus glorieux », elle payait tout de même 700 $ de loyer par mois pour un logis mal isolé, sans eau potable et où elle a dû installer elle-même l’eau chaude et internet.
Elle souligne également le fait que dans la plupart des cas, les personnes qui quittent Montréal pour la vie rurale sont réticentes à s’installer dans les blocs-appartements situés dans des « banlieues-dortoirs » comme Cowansville. Comme nombre de ces personnes-là, Frédérique affirme s’être souvent retrouvée à louer des logements sans contrat, où les locataires sont « à la merci » des locateurs et locatrices. « Les propriétaires ne veulent pas signer des baux parce qu’ils ont plus ou moins le droit d’avoir un appartement à cet endroit-là […] Dès que tu veux quelque chose plus proche du “trip d’être en région”, généralement, il n’y a pas de bail ou bien ce sont des ententes qui peuvent changer sur un une cenne, et tu n’as aucun recours. »
Elle pointe aussi du doigt l’essor de la location à court terme, à laquelle de plus en plus de propriétaires ont recours, car elle est très rentable dans les régions touristiques : de l’huile sur le feu dans un contexte de crise du logement à Montréal, New York, Barcelone, comme à Sutton. L’ex-Montréalaise croit qu’une réglementation plus mordante aux niveaux provincial et municipal est nécessaire pour contrôler ce qu’elle considère comme un « business en soi » pour beaucoup de propriétaires qui achètent des propriétés et les louent exclusivement aux touristes, à des prix très élevés. En cinq ans, Frédérique a été plusieurs fois victime des conséquences de ce phénomène, qui rend encore plus difficile l’accès au logement pour les habitant·e·s de la région.
«À Bromont, je voulais habiter dans une petite cabane que le propriétaire voulait me louer 775 $ par mois, rien d’inclus. Comme il n’y avait pas de bail, il a attendu le jour où je suis arrivée avec toutes mes affaires pour me dire qu’il voulait aussi louer la cabane en Airbnb une fin de semaine sur deux, et que je devais partir ces jours-là, sous peine de voir monter mon loyer à 1200 $ par mois. Je ne pouvais pas payer ça, donc je suis repartie avec mes affaires », relate Frédérique, qui précise que dans des cas de figure comme celui-ci, l’option Airbnb est à la fois plus légale et plus rentable pour les propriétaires, qui n’ont généralement pas le droit de créer des logements secondaires sur leur terrain.
Déséquilibre démographique et modèle de développement déficient
Cette difficulté à trouver du logement abordable pour les jeunes vient aggraver une autre problématique, adressée depuis longtemps dans les régions : le vieillissement de la population. « Les régions rurales connaissent un plus fort vieillissement de la population, surtout celles de villégiature, parce que les retraités urbains y transforment leur maison secondaire en maison permanente. Ces gens-là demandent des services, mais ceux qui les fournissent ne trouvent plus de logement à cause de l’embourgeoisement et la flambée des prix », explique Myriam Simard, professeure retraitée de l’INRS, qui s’inquiète pour l’équilibre démographique, économique et social de la région.
Cette situation alarme également Anne-Marie Courtemanche, qui a vécu huit ans à Sutton, où elle s’est considérablement engagée pour un meilleur accès au logement abordable. Désillusionnée, elle a finalement décidé de partir s’installer en Gaspésie. « Je n’aime pas du tout ce que Sutton devient, je ne m’y vois pas vieillir », confesse-t-elle, lors d’un entretien téléphonique avec L’Esprit libre. Elle dénonce un modèle de développement qui priorise l’arrivée de personnes fortunées au détriment de travailleur·euse·s que l’on qualifierait pourtant aujourd’hui d’essentiel·le·s.
« Il n’y a aucun modèle de communauté viable qui se base uniquement sur la richesse et le tourisme. Dans n’importe quelle microsociété, pour que ça fonctionne, ça prend des électricien[·ne·]s, des charpentier[·ère·]s, des caissier[·ère·]s, etc. Que va-t-on faire? Importer ces employé[·e·]s par autobus et les reconduire dans un autre milieu parce qu’ils [et elles] ne méritent pas de vivre à Sutton? C’est assez indécent comme proposition », s’indigne-t-elle.
Avant même d’arriver à Sutton, Mme Courtemanche s’est impliquée dans le groupe fondateur d’un projet gouvernemental de logement abordable sur la rue principale. Une véritable traversée du désert de plus de huit ans qui a participé à nourrir son désarroi. Après avoir fait des pieds et des mains pour faire valider le projet, le groupe a finalement réussi à obtenir gain de cause et un feu vert à la construction d’un lot de 18 unités pour des jeunes familles et des individus aux moyens réduits. « Dix-huit logements, on s’entend que c’est loin de régler le problème », relativise Anne-Marie Courtemanche.
Pour sortir de cette impasse, il faudrait, selon elle, redéfinir le cadre réglementaire municipal et notamment modifier les règlements de zonage et d’urbanisme pour permettre l’éclosion de projets à la fois écologiques et économiques. Parmi eux, des jumelages entre jeunes familles et personnes âgées isolées dans de grandes maisons, la redivision de ces grandes propriétés en multilogements, ou encore la construction de mini-maisons, etc.
Mais ces projets se heurtent aux intérêts des grands propriétaires. « Les gens qui ont des moyens et qui disposent de propriétés qui valent cher sont très réticent·e·s à voir de tels assouplissements des règlements, car pour eux, cela rime avec une baisse de valeur des propriétés environnantes », explique Anne-Marie Courtemanche, qui affirme que la volonté et les compétences politiques, qu’elle juge actuellement insuffisantes chez les décideur·euse·s, sont indispensables pour sortir du bourbier.
CRÉDIT PHOTO: Patrick Cormier/FLICKR
par Yannick Gingras, Romain Paumier | Nov 12, 2021 | Analyses, Québec, Societé
Pour lire la première partie de l’article: L’ouverture des salles d’injection supervisée à Montréal au cœur de nouvelles luttes syndicales dans le milieu communautaire (1/2)
Souvent ignoré et peu discuté, le syndicalisme communautaire est en période d’expansion significative à Montréal ces dernières années, particulièrement dans les organismes en intervention communautaire à travers, notamment, le Syndicat des travailleuses et travailleurs en intervention communautaire (STTIC-CSN), qui représente depuis peu les employé∙e∙s d’une dizaine d’organismes montréalais en itinérance, usages de drogues, travail du sexe et prévention des infections transmissibles par le sexe et par le sang (ITSS). Dans cette deuxième partie, nous réfléchissons aux enjeux auxquels répond cette récente diffusion syndicale dans ce milieu et au renouvellement des formes de mobilisation y ayant cours.
1. Le STTIC-CSN comme syndicalisme de mouvement social
Parfois considérés comme contradictoires ou en opposition, « syndicalisme » et « organisme communautaire » ne seraient pas des termes à associer. Peu étudiée et discutée au Québec, la syndicalisation d’employé∙e∙s du communautaire paraît parfois inexistante, voire en totale contradiction avec « l’esprit du communautaire » qui serait basé sur un travail de la vocation et l’idée d’un sacrifice nécessaire et d’un don de soi des personnes y travaillant. Or, en faisant le choix de la syndicalisation, c’est pourtant une vision différente qu’ont eu ces dernières années des centaines d’employé∙e∙s du communautaire.
En 2007, alors que les travailleur∙euse∙s de CACTUS Montréal, syndiqué∙e∙s depuis décembre 2003, négocient une de leurs premières conventions collectives, la direction de l’organisme décrivait alors ce mouvement comme un individualisme, voire un égoïsme, de ses équipes : « Depuis qu’i[e]ls sont syndiqué[∙e∙]s, les employé[∙e∙]s sont plus tourné[∙e∙]s vers eux[∙elles]-mêmes. I[e]ls se soucient moins de la clientèle […]. On trouve qu’i[e]ls sont moins intéressé[∙e∙]s à améliorer leurs interventions auprès des usager[∙ère∙]s »[1]. Depuis, pourtant, les organismes Macadam Sud (2015), l’Accueil Bonneau (2016), Plein Milieu (2016), Dans la rue (2017), RÉZO (2017), le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (2020), Diogène (2020), le Centre de santé des femmes de Montréal (2021) et plusieurs autres groupes de travailleur∙euse∙s ont fait le choix de la syndicalisation. D’autres équipes de différents organismes ont également tenté leur chance, mais durent faire face à l’opposition de leurs employeur∙euse∙s. En effet, en 2020, quatre intervenant∙e∙s furent mis∙e∙s à pied par l’organisme Résilience Montréal afin d’assurer la continuité économique d’activités rendue difficile pendant la pandémie de COVID-19 selon les directions. Pour les syndicats, ces mises à pied ont au contraire suivi les tentatives de syndicalisation au sein de l’organisme[2].
Le STTIC-CSN est fondé au début des années 2000 avec la syndicalisation des organismes CACTUS Montréal et Spectre de rue, devenant alors les premiers à se syndiquer dans le domaine de la réduction des méfaits à Montréal. Les deux organismes se sont syndicalisés à la suite de mouvements amorcés par des employé∙e∙s travaillant dans les deux organismes en même temps. Pour les directions de l’époque, ce mouvement représentait donc une surprise, voire une forme de trahison envers « l’âme du communautaire »[3].
À l’origine, ce syndicalisme cherchait surtout à assurer des conditions d’emploi et de travail déjà acquises à travers les négociations de conventions collectives, mais aussi à répondre aux enjeux de santé et de sécurité au travail propres aux interventions en réduction des méfaits aux usages de drogues. Il a depuis évolué, tant dans son nombre de membres que dans ses pratiques militantes, par le renouvellement des pratiques de mobilisations de sa base, la promotion de l’action directe[4] et la participation et l’organisation d’un nombre important d’événements politiques intersyndicaux (manifestations, actions directes, rassemblements, etc.)[5]. Le STTIC-CSN s’est ainsi rapproché, ces dernières années, d’un « syndicalisme de mouvement social », c’est-à-dire « un syndicalisme qui adhère au militantisme, à la solidarité intersyndicale et à la solidarité avec d’autres organisations qui se consacrent à la justice sociale »[6]. Pour ce type de syndicalisme, la démocratie est au cœur de ses décisions, car elle vise à augmenter le pouvoir des travailleur∙euse∙s. Les membres doivent gérer le syndicat et donc être actif∙ve∙s dans les décisions et actions syndicales.
De manière générale, le STTIC-CSN semble s’être démarqué comme syndicat local par sa couleur particulière qui a pavé la voie à des transformations importantes au sein de son fonctionnement. En effet, au début, tant pour des raisons économiques que par l’importance accordée par les représentant∙e∙s au travail de terrain, les officier∙ère∙s syndicaux∙ales n’y sont pas libéré∙e∙s à temps complet pour effectuer leurs tâches syndicales. L’engagement dans le syndicat y est ainsi principalement militant et bénévole, et permet l’adoption de positions indépendantes qui vont parfois à l’encontre de leur centrale, la CSN. Par exemple, ce fut le cas en 2015 lorsque les membres du STTIC-CSN se sont positionné∙e∙s pour les droits des travailleur∙euse∙s du sexe et contre l’abolitionnisme, position alors contraire à celle de la CSN. Ou encore au printemps 2019 lorsque la CSN a cessé son financement à la Fédération des femmes du Québec (FFQ), qui avait modifié sa position sur la question du travail du sexe en reconnaissant « la capacité d’agir des femmes dans la prostitution/industrie du sexe »[7]. En opposition avec leur centrale, les membres du STTIC-CSN se sont affirmé∙e∙s en adhérant à la FFQ et en élisant une représentante pour participer à leurs activités. Autre spécificité : la mise en place en 2015 d’un fonds d’urgence pour prévenir la précarité des travailleur∙euse∙s syndiqué∙e∙s. Un∙e employé∙e se trouvant dans une position précaire ou difficile pouvait alors réclamer, sans intérêt, une aide financière ponctuelle.
Enfin, si nous avons déjà abordé le rôle de catalyseur qu’a pu jouer la mise en place des SIS à Montréal dans la première partie de cet article, ce récent tournant vers un syndicalisme de mouvement social, plus combatif, s’explique également par le rôle important qu’y ont joué les travailleur∙euse∙s communautaires parallèlement militant∙e∙s du Industrial Workers of the World (IWW). La prise de contrôle par la base du syndicat, promue et défendue par plusieurs membres de l’IWW, aussi syndiqué∙e∙s au STTIC-CSN, s’est ainsi exprimée dans plusieurs mobilisations. Favorisant la démocratie directe comme mode de prise de décision et l’action directe comme pratique militante et contestataire, l’IWW se rapproche du syndicalisme de mouvement social, au sens où elle privilégie la participation actives des membres dans les différentes instances du syndicat tout en étant solidaire de causes sociales qui touchent des populations marginalisées et délaissées tant par l’État que les grands syndicats. Entre 2019 et 2020, des membres de cette organisation ont occupé plusieurs postes exécutifs au sein du STTIC ou ont tout simplement donné beaucoup de leur temps à l’action syndicale. Ces militant∙e∙s ont contribué à la mise en place d’assemblées générales régulières aux deux mois et d’un comité de mobilisation invitant les membres de toutes les sections à organiser des actions politiques sur des enjeux sociaux dépassant la négociation de la convention collective. Un exemple notoire de cette mobilisation est l’organisation d’un rassemblement à la prison de Bordeaux pour revendiquer la vaccination des détenus en mars 2021.
2. Le syndicalisme de mouvement social est-il la nouvelle culture syndicale dans le communautaire?
Au final, il semble y avoir à la fois des avantages internes et externes au syndicalisme de mouvement social pour les travailleur∙euse∙s communautaires. D’un côté, les organismes bénéficient d’un avantage interne puisque ce syndicalisme permet d’y réintroduire un certain partage du pouvoir et une certaine force quant aux décisions à prendre au sein des organisations. Dans le cas des SIS, le désir de voir les travailleur∙euse∙s communautaires obtenir des meilleures conditions de travail s’exprime, par exemple, à l’intérieur même des organismes où des employé∙e∙s militent pour que les pair∙e∙s-aidant∙e∙s, engagé·e∙s à partir de leurs savoirs expérientiels, puissent toucher le même salaire que les intervenant∙e∙s. Ce syndicalisme de mouvement social favorise alors, de l’intérieur des organismes, les discours et pratiques critiques contre la logique comptable imposée par les bailleur∙euse∙s de fonds et adoptée par les directions.
Aussi, ce type de syndicalisme revêt un avantage externe aux organismes parce que cet essor syndical participe à déplacer la lutte, non seulement entre directions et intervenant∙e∙s et entre intervenant∙e∙s et « patron[∙ne∙]s du communautaire », mais aussi plus largement en portant la critique au niveau des bailleur∙euse∙s de fonds et des décideur∙euse∙s public∙que∙s[8]. Il faut ainsi souligner que les mobilisations syndicales des dernières années ont été les seules à porter la question de l’homogénéisation des conditions d’emploi entre les différents SIS opérants sur l’île de Montréal, et ce, malgré le caractère régional des SIS et la définition identique des tâches du personnel d’un site à l’autre. Pourtant, aucune proposition en dehors de celle du syndicat n’a véhiculé l’idée d’une harmonisation de ces questions. De ce fait, ce syndicalisme de mouvement social interroge directement les rapports entre les organismes communautaires et l’État et ses administrations, et en pointe les manquements, un rôle historiquement rempli, justement, par les organismes communautaires se voulant interlocuteurs critiques de l’État et du déploiement au niveau local de son action[9][10][11].
Cependant, et une fois passés les récents cycles de mobilisation et de syndicalisation, les formes de protection et de mobilisation syndicales à privilégier pour les prochaines années restent au cœur de nombreux débats dans ces milieux : quelle route emprunter dorénavant, entre celle d’un syndicalisme corporatiste privilégiant la négociation et la défense de conventions collectives majoritairement portées par les conseiller∙ère∙s syndicaux∙ales de la centrale syndicale, et celle du syndicalisme de mouvement social privilégiant la démocratie directe et la lutte dans l’immédiat pour améliorer les conditions de travail des travailleur∙euse∙s? Selon nous, ce débat de la route du syndicalisme communautaire ne concerne pas seulement les intérêts de leurs membres : il s’inscrit plus largement au cœur de l’évolution même de la place réelle que le communautaire réserve à ses communautés dans leur organisation. Par conséquent, nous appuyons que ce mouvement syndical doit garder son recours à l’action directe et à la mobilisation collective de ses membres. En effet, nous pensons que le syndicalisme, s’il garde ses capacités de mobilisation et d’implication de ses membres, est l’une des principales avenues permettant de réinjecter une réelle démocratie, au sens large, dans le communautaire, en plus d’améliorer les conditions de travail de ses travailleur∙euse∙s et, par extension, les services offerts aux personnes fréquentant les organismes. Plus que jamais, l’association des termes « syndicalisme » et « organisme communautaire » est nécessaire pour que le communautaire conserve sa portée de transformation et de critique sociale, à la condition que ce syndicalisme en soit un de mouvement social.
CRÉDIT PHOTO: Philippe Gillotte / flickr
[1]Myles, B. (2007, 22 décembre). Société – Travailleurs de rue et pourtant syndiqués. Le Devoir.
https://www.ledevoir.com/economie/169648/societe-travailleurs-de-rue-et-pourtant-syndiques
[2] Goudreault, Z. (2020, 16 octobre). Mises à pied : des employés de Résilience Montréal portent plainte. Métro.
https://journalmetro.com/actualites/montreal/2536317/mises-a-pied-des-employes-de-resilience-montreal-portent-plainte/
[3] Paumier, R. (2021 [à paraître]). Le travail des politiques publiques. Développement et reproduction des organismes communautaires en réduction des méfaits aux usages de drogues à Montréal [thèse de doctorat inédite]. Université du Québec à Montréal.
[4] Syndicat des travailleuses et travailleurs en intervention communautaire (STTIC-CSN). (2020, 28 avril). COVID-19 : travailleuses et travailleurs du communautaire ignoré.e.s – Des syndicalistes tapissent d’affiches l’entrée principale de la Direction régionale de santé publique de Montréal (STTIC-CSN). Presse-toi à gauche.
https://www.pressegauche.org/COVID-19-travailleuses-et-travailleurs-du-communautaire-ignore-e-s-Des
[5] CNS. (2020, 12 juin). Les travailleuses et travailleurs du communautaire manifestent à Montréal.
https://www.csn.qc.ca/actualites/les-travailleuses-et-travailleurs-du-communautaire-manifestent-a-montreal/
[6] Camfield, D. (2014). La crise du syndicalisme au Canada et au Québec : réinventer le mouvement ouvrier (p. 89-90). M Éditeur.
[7] Fédération des femmes du Québec (FFQ). (2018, 31 octobre). La Fédération des femmes du Québec prend position sur le travail du sexe. Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine (CDÉACF).
http://cdeacf.ca/actualite/2018/10/31/federation-femmes-quebec-prend-position-travail-sexe
[8] Voir la première partie de cet article : « L’ouverture des salles d’injection supervisée à Montréal au cœur de nouvelles luttes syndicales dans le milieu communautaire (1/2) ».
[9] Dufour et L. Guay (2019). Qui sommes-nous pour être découragées? Conversation militante avec Lorraine Guay. Écosociété.
[10] Jetté, C. (2008). Les organismes communautaires et la transformation de l’État-providence : Trois décennies de coconstruction des politiques publiques dans le domaine de la santé et des services sociaux. Presses de l’Université du Québec.
[11] Jetté, C. (2017). Action communautaire, militantisme et lutte pour la reconnaissance : une réalité historique, politique et sociologique. Reflets, 23(1), 28–56. https://doi.org/10.7202/1040748ar
par Yannick Gingras, Romain Paumier | Nov 12, 2021 | Analyses, Québec, Societé
Pour lire la deuxième partie de l’article: Vers un syndicalisme de mouvement social dans le milieu communautaire? Le cas du STTIC-CSN (2/2)
Souvent ignoré et peu discuté, le syndicalisme communautaire est en période d’expansion significative à Montréal ces dernières années, particulièrement dans les organismes en intervention communautaire à travers, notamment, le Syndicat des travailleuses et travailleurs en intervention communautaire (STTIC-CSN), qui représente depuis peu les employé∙e∙s d’une dizaine d’organismes montréalais en itinérance, usages de drogues, travail du sexe et prévention des infections transmissibles par le sexe et par le sang (ITSS). Dans cette première partie, nous nous intéressons aux rôles et aux effets des différentes formes de syndicalisme dans le communautaire et des conditions de travail dans ces milieux. Pour cela, nous prenons l’exemple des salles d’injection supervisée (SIS) à Montréal, ouvertes au printemps 2017.
1. L’ouverture des SIS et le renouvellement des pratiques syndicales dans le communautaire
Après plus d’une dizaine d’années de construction du projet et de tractations politiques visant à rassembler les soutiens des administrations provinciales et fédérales, Montréal accueille au printemps 2017 un nouveau type de politiques visant la réduction des méfaits aux usages de drogues : les SIS[1][2][3]. Ce nouveau type de service exige aux organismes communautaires et à leurs équipes de changer de locaux, ou d’en rénover d’anciens, tout en transformant profondément le contexte et la nature de leur travail : le travail en SIS est soumis à des protocoles stricts et les équipes perdent de l’autonomie tant dans leurs pratiques que dans la prise de décision concernant la manière d’organiser les services.
Dans les premiers mois de ce nouveau service, très attendu dans le milieu de la réduction des méfaits, les équipes d’intervenant∙e∙s communautaires prennent conscience des modifications majeures de leurs tâches de travail, en comparaison des sites d’échanges de seringues existant jusqu’alors[4]. Pour plusieurs membres rencontré∙e∙s, les SIS ont significativement changé leur quotidien professionnel : « ce n’est pas la même chose quand les gens consomment sur place », « pour avoir travaillé [au site fixe sans SIS], je sens vraiment la différence »[5]. Les situations difficiles paraissent plus régulières et plus intenses : hallucinations, menaces, situations de violence, ou même l’injection compulsive chez certaines personnes faisant en sorte que les employé∙e∙s sont confronté∙e∙s à des images pouvant être traumatisantes. Le nettoyage de substances biologiques, comme le vomi ou le sang, est également quotidien, sans pour autant que le matériel de ramassage et de désinfection ne soit systématiquement disponible[6]. En parallèle, les situations de surdose placent le personnel communautaire dans des positions où il leur est nécessaire de prendre une part très active aux soins, en soutien direct du personnel infirmier : massages cardiaques, administration d’oxygène, ventilation, notes des temps de l’administration de naloxone et de monitorage des signes vitaux.
Mais, ces modifications des conditions d’emploi et des tâches demandées ne sont, pour la plupart, pas prises en compte dans les premiers protocoles des SIS, ni ne sont reconnues par les directions communautaires et par les bailleurs de fonds des SIS (le CIUSSS et la Direction régionale de santé publique). La minimisation de l’évolution des conditions de travail, qui exposent la vision accrue de la misère sociale par une visibilité de corps en souffrance, et parfois, en crise, couplée aux transformations des tâches des équipes vont directement participer au développement d’un renouveau syndical.
Pourtant, plusieurs remontées d’informations et demandes explicites étaient formulées par les équipes du plus grand SIS de Montréal, par des moyens de communication formels, comme les comités de relations du travail et le comité de santé et de sécurité du travail, rassemblant tous deux directions, coordinations des programmes, et représentant∙e∙s syndicaux∙ales. Or, et à la suite des refus de considérer directement les besoins des employé∙e∙s, les membres de l’équipe d’intervenant∙e∙s ont insisté pour discuter de leurs conditions de travail dans diverses rencontres d’équipe réunissant l’ensemble du personnel et des cadres. Par exemple, à l’hiver 2019, après presque deux ans de vaines tentatives de se faire entendre par les voies officielles, les travailleur∙euse∙s d’une équipe de SIS se sont présenté∙e∙s à une rencontre importante réunissant travailleur∙euse∙s, cadres et membres du conseil d’administration. L’équipe y a alors pris la parole afin de faire la lecture d’une lettre écrite par un employé occasionnel ayant vécu une situation traumatisante la semaine précédente. Dans cet extrait de la lettre de cet intervenant d’une SIS à sa direction, il y est mentionné, notamment, la distance grandissante entre les directions communautaires et leurs équipes :
Je me questionne sérieusement sur le fait que je n’ai jamais été rencontré en 8 mois, soit par le coordinateur ou tout autre supérieur immédiat. […] Comme vous le savez, nous avons vécu une overdose [dernièrement]. […] Suite à l’évènement[,] je me suis interrogé au sujet de ma position d’intervenant sur appel au sein de [l’organisme]. […] Imaginons un scénario dans lequel l’utilisateur du SIS décède suite à son overdose. Si un cas pareil survenait, je serais bien sûr confronté à des impacts psychologiques plus importants. Face à ces impacts, est-ce que je serais confronté au même silence? J’ai une inquiétude majeure au sujet de ce silence. J’ai le sentiment, qui se justifie à la lumière de mes derniers mois, que peu importe les situations[,] je serai toujours laissé à moi-même, sans filet et vulnérable. Comment une structure axée sur la réduction de méfaits peut-elle rester silencieuse face à la détresse potentielle de ses employé[∙e∙]s[?] Comment interprétez-vous, membres de la direction, les risques associés aux événements difficiles du SIS?
Ce témoignage, pris ici comme illustration, concorde avec un ensemble d’autres auxquels nous avons pu assister. Il résume bien la précarité dans laquelle les équipes de ce SIS se trouvaient et leurs difficiles conditions de travail. Surtout, les effets de l’ouverture des SIS sur les conditions de travail et d’emploi des équipes communautaires illustrent plus largement les tendances qui pèsent sur les rapports entre les équipes communautaires, les organismes, les bailleur∙euse∙s de fonds et les administrations publiques.
2. Les SIS comme reflet des modes d’organisation en santé et services sociaux au Québec
Le cas des SIS s’inscrit en effet plus largement dans les profondes transformations de l’organisation du système de santé et des services sociaux au Québec depuis la fin des années 1980. Dans les dernières décennies, de nombreux travaux scientifiques soulignent le recours grandissant aux organismes communautaires pour mettre en œuvre une multitude d’actions et de programmes dans le champ de la santé et des services sociaux. Plusieurs auteur∙rice∙s, depuis la fin des années 1990 jusqu’à ce jour, parlent de « nouvelle gouvernance sociosanitaire »[7], « d’externalisation de l’État Providence »[8], ou encore « d’instrumentalisation de l’économie sociale par les pouvoirs publics, sous forme de sous-traitance pour la dispensation de services publics »[9].
En effet, ces modes de financement modifient le rapport qu’entretiennent les gestionnaires communautaires avec leurs employé∙e∙s. En 2013, des intervenant∙e∙s notaient déjà, notamment, « l’introduction d’une logique propre au secteur privé et la bureaucratisation de leur milieu »[10]. Ce renouveau dans le communautaire semble donc contribuer à creuser un fossé entre les cadres et les équipes sur le terrain. De plus, ces changements déplacent le pouvoir au sein des organisations, pour le mettre principalement aux mains de coordinations s’éloignant alors de leurs équipes sous le poids de la masse des dossiers d’appels à projets, des redditions de comptes et des nombreuses formes de représentation politique qu’elles doivent mettre en œuvre pour se rendre légitimes auprès des bailleur∙euse∙s de fonds et des décideur∙euse∙s public∙que∙s. Pour les équipes comme les publics des organismes, la part de participation réelle aux orientations des organismes devient très limitée, même si, d’un côté, la plupart des conventions collectives précisent la nécessité d’une gestion participative et, de l’autre, de nombreux organismes et programmes communautaires se réclament « par et pour » leurs communautés.
Aujourd’hui financés principalement par un morcellement d’enveloppes et de bailleur∙euse∙s de fonds différent∙e∙s aux demandes, contraintes, normes et durées dissemblables, les organismes communautaires se transforment. Ces modes de financement morcelés soulèvent un autre ensemble de problèmes[11] : ils rendent difficiles pour les directions communautaires « tenues par des ententes »[12] de faire significativement évoluer les conditions de travail et d’emploi de leurs équipes. Une large part des ententes de financement ne reconnaissent ainsi pas les grilles salariales internes aux organismes et n’intègrent pas, ou ponctuellement, l’indexation des salaires au coût de la vie. Lors des demandes de financement ou des renouvellements de financement existant, les équipes dirigeantes des organismes sont alors confrontées à un arbitrage comptable, devant choisir entre le financement de leurs frais administratifs et de fonctionnement, l’évolution des conditions salariales et l’extension et l’amélioration de leurs activités (incluant les frais d’intervention et d’activités). La portée critique des organismes communautaires s’en trouve ainsi réduite; l’expression de leurs revendications au sein de comités et d’espaces de concertation limitée; et leur volonté politique encadrée par la production d’argumentaires ou de données probantes.
3. Se syndiquer pour dépasser le complexe du martyr
À Montréal, la mise en place des SIS semble avoir joué un rôle décisif dans la direction combative qu’a pris par la suite le syndicalisme dans ce milieu, en rendant visible un ensemble de paroles et de vécus ignorés par des directions communautaires et en tentant d’y répondre en transformant les pratiques de mobilisations et de représentations syndicales. L’action syndicale a ainsi été marquée par un renouvellement politique de son action et par un renforcement des modes d’engagement du rapport de force avec les directions. Ce phénomène s’est déployé par un élargissement significatif du répertoire d’action collective[13] : l’équipe d’un des SIS a, à plusieurs reprises, décidé de la fermeture de services, a refusé puis engagé une négociation en dehors des périodes de négociation officielle pour la reconnaissance et la rémunération de la responsabilité du téléphone d’urgence, et a rédigé une pétition au conseil d’administration. Le syndicat a d’ailleurs déposé des plaintes à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST) et saisi l’inspection du travail pour manquement à la Loi sur la santé et la sécurité au travail (LSST) de la direction.
L’ouverture des SIS a directement participé à un renouveau des pratiques syndicales qui se poursuit depuis, en cherchant à dépasser « le complexe du martyr »[14]. Formulées ainsi, ces nouvelles revendications renversent la vision, récurrente parfois chez certaines directions et membres des équipes, où chaque amélioration des conditions de travail et d’emploi appauvrirait mécaniquement la qualité et la quantité des ressources mises à disposition des publics. Sous cet angle, ce dépassement promeut la dynamique inverse : améliorer la qualité de vie des employé[∙e∙]s, pour améliorer la qualité de services.
Ainsi, en plein cœur de la négociation de la convention collective et s’appuyant sur un comité de mobilisation nouvellement créé et ouvert à l’ensemble des équipes, plusieurs actions directes d’envergure contre l’employeur∙euse seront organisées à l’automne et au début de l’hiver 2019. Sous le thème « brulé-es en tabarnak »[15], les militant∙e∙s les plus actif∙ve∙s, aidé∙e∙s par d’autres syndicats sectoriels et externes, ont alors organisé un placardage des vitrines de l’organisme et un rassemblement réunissant plus d’une centaine de personnes devant le bâtiment.
Par ailleurs, le syndicat a opéré des actions coups de poing à un degré beaucoup plus large que l’expérience des SIS. En pleine première vague de la pandémie, des membres du syndicat ont tapissé les murs de la Direction régionale de santé publique afin de revendiquer de meilleures conditions de travail. Des manifestations dénonçant que « les Anges Gardiens du communautaire ne sont pas du cheap labor »[16] au plus fort de la crise liée à la COVID-19 et le renvoi de dossiers permanents entre les directions communautaires et la santé publique sur leurs conditions d’emploi et de travail ont aussi été organisés. Ce faisant, le renouveau syndical montre ici un élargissement de l’étendue de son discours critique, y incluant désormais une critique envers la principale bailleuse de fonds de la réduction des méfaits, la Direction régionale de santé publique de Montréal.
L’exemple des SIS et des mobilisations suivantes éclaire, selon nous, les ressorts d’un renouvellement plus large de l’action syndicale dans le milieu communautaire, que nous aborderons dans la deuxième partie de cet article : la nécessité, décriée par une partie des directions, car considérée en dehors des canaux de communication dédiés, de dépasser le seul investissement des comités des relations du travail et de santé et de sécurité du travail et de rompre avec des cycles de mobilisations syndicales uniquement calqués sur les périodes de renouvellement de conventions collectives.
Pour lire la deuxième partie de l’article: Vers un syndicalisme de mouvement social dans le milieu communautaire? Le cas du STTIC-CSN (2/2)
CRÉDIT PHOTO: Luca Sartoni/flickr
[1] Pilon-Larose, H. (2013, 11 décembre). Injection supervisée : vers l’ouverture de quatre centres à Montréal. La Presse.
https://www.lapresse.ca/actualites/montreal/201312/10/01-4719758-injection-supervisee-vers-louverture-de-quatre-centres-a-montreal.php
[2] Lévesque, L. (2014, 4 décembre). Important appui du maire Denis Coderre. La Presse. https://www.ledevoir.com/politique/montreal/425659/les-sites-d-injection-supervisee-recoivent-l-appui-de-denis-coderre
[3] Lévesque, L. (2015, 4 juin). Sites d’injection supervisée : peut-être à l’automne. Métro. https://journalmetro.com/actualites/montreal/788192/sites-dinjection-superviseepeut-etre-a-lautomne/
[4] Couramment appelés « sites fixes », ces sites d’échanges de seringues existent au Québec depuis 1989. CACTUS Montréal est le premier organisme à avoir offert ce service en Amérique du Nord.
[5] Paumier, R. (2021 [à paraître]). Le travail des politiques publiques. Développement et reproduction des organismes communautaires en réduction des méfaits aux usages de drogues à Montréal [thèse de doctorat inédite]. Université du Québec à Montréal.
[6] Loc. cit.
[7] Savard, S. et Chiasson, G. (2001). La gouvernance des services sociaux dans le secteur de la jeunesse et de la famille : quelle participation pour les organismes communautaires? Politique et Sociétés, 20(2‑3), 141‑158. https://doi.org/10.7202/040278ar
[8] Leclercq, J.-B., Ballester, M. et Llobet, M. (2017). Impacts des transformations de l’État social sur les pratiques d’organisation communautaire (Québec) et de travail communautaire (Catalogne). Dans B. Baldelli et K. Belhadj-Ziane (dir.), Transformations sociales et transformations de l’intervention sociale (p. 46-76). L’Harmattan.
[9] D’Amours, M. (2007). L’économie sociale au Québec : cadre théorique, histoire, réalités et défis (p. 124). Éditions Saint-Martin.
[10] Depelteau, J., Fortier, F., Hébert, G. et Fortier, F. (2013). Les organismes communautaires au Québec – Financement et évolution des pratiques. Institut de recherche et d’informations socio-économiques. http://bv.cdeacf.ca/documents/PDF/horscollection/163615.pdf
[11] Watts, S. (2020, juin 22). Organismes communautaires : il est temps de dépoussiérer le financement. La Presse. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-06-22/organismes-communautaires-il-est-temps-de-depoussierer-le-financement
[12] Paumier, R. Op. cit.
[13] Au sens d’une « série limitée de routines qui sont apprises, partagées et exécutées à travers un processus de choix relativement délibéré » de groupes ou d’organisations (Tilly, C. (1995). Contentious Repertoires in Great Britain, 1758-1834. Dans M. Traugott (dir.), Repertoires and Cycles of Collective Action (p. 15-42). Duke University Press.)
[14] Milton, J. (2020, 16 mars). IWW members are transforming Montréal’s community sector. Briarpatch Magazine. https://briarpatchmagazine.com/articles/view/iww-members-are-transforming-montreals-community-sector
[15] FSSS-CSN. (2020, 17 janvier). Entente de principe adoptée à l’unanimité chez Cactus Montréal. http://fsss.qc.ca/entente-principe-adoptee-cactus-montreal/
[16] CNS. (2020, 12 juin). Les travailleuses et travailleurs du communautaire manifestent à Montréal. https://www.csn.qc.ca/actualites/les-travailleuses-et-travailleurs-du-communautaire-manifestent-a-montreal/