En décortiquant ce terme, nous trouvons le préfix « géronto » qui renvoie au vieillissement. Le mot « boom » quant à lui fait référence à un événement d’augmentation de courte durée. Dans le cas de notre terme, il agit considérablement sur la répartition de la population. En bref, le terme géronto-boom nous amène à décrire une forte augmentation démographique de la population des personnes âgées dans notre société. Pour rappel, nous vivons actuellement le vieillissement de population de la génération du baby-boom qui touche la tranche d’âge des 65 ans et plus. Donc, des gérontos-booms apparaissent dans plusieurs pays. Toutefois, les conséquences de cette situation ne sont pas universelles. En bref, nous ne subissons pas tous de la même manière les conséquences d’un géronto-boom en fonction de plusieurs facteurs. Par exemple, la solidité du système de santé ou les politiques pour les personnes âgées seraient des facteurs exerçant une grande influence sur les conséquences du géronto-boom.
Quelles sont les conséquences de ce géronto-boom ?
Il est important de comprendre que ce boom ne concerne pas seulement les personnes âgées, mais toute la population ainsi qu’une grande partie des institutions gouvernementales. En effet, qui dit population vieillissante dit aussi augmentation de la perte d’autonomie1La perte d’autonomie se définit comme étant l’incapacité d’accomplir des tâches quotidiennes par soi-même. de cette population donc, augmentation des demandes de soins liée à cette perte d’autonomie ou de problèmes de santé plus généraux qui apparaissent avec l’âge. Par conséquent, un phénomène de fragilisation du système de santé peut se faire sentir en fonction des situations du pays. Il a aussi été observé « que partout en occident, diverses formules de résidences adaptées se sont développées au cours des dernières décennies »2Reindeau, Yvon. « La qualité des soins offerts aux personnes âgées en CHSLD. L’opinion des préposé(e)s aux bénéficiares », Université du Québec à Montréal, Montréal, 2006, p. 2. Récupéré sur : https://archipel.uqam.ca/2100/1/M9214.pdf (consulté le 15 mars 2023) pour se prémunir contre ces phénomènes.
La fragilisation du système de santé n’est pas la seule conséquence de ce boom. En effet, on voit aussi naître une instabilité économique étant donné que cette partie de la population prend sa retraite et donc, laisse un gros déficit de main-d’œuvre disponible, et ce, dans tous les domaines, autant privé que public. Si nous prenons le Québec pour exemple, «les jeunes diplômés ne seront pas assez nombreux pour occuper les postes laissés vacants par les baby-boomers, de telle sorte qu’ils n’occuperont que 54 % des postes à pourvoir »3Homsy, Mia. « Pénurie de main-d’œuvre au Québec : faut-il blâmer la PCRE ? », Gestion, vol. 46, no. 4, 2021. Récupéré sur : https://www.cairn.info/revue-gestion-2021-4-page-14.htm?casa_token=4sGgdfri5JoAAAAA:HuPwZo-ZBmzgE4pDJXncfFMiyNhKISSVt6UfUqXDXLLkvtM_9PYGuf9ovVr2zlYCkkD4QcKbTA (consulté le 15 mars 2023) et donc, une restructuration de l’économie ou la fermeture définitive de certains postes, services et entreprises dans le pire des cas semble inévitable. Le géronto-boom remet en question aussi plusieurs politiques gouvernementales, notamment l’âge de départ à la retraite, l’augmentation des aides financières aux personnes âgées, mais également les politiques sociales. Effectivement, l’âge de départ à la retraite est un sujet qui s’inscrit de plus en plus dans l’agenda politique des pays à travers le monde à cause de la pénurie de main-d’œuvre laissée par le géronto-boom. Plusieurs politiciens et politiciennes espèrent qu’en diminuant l’âge éligible la retraite aiderait à la rétention du personnel et donc atténuerait les effets de la pénurie de main-d’œuvre.
De plus, ce type de réforme aurait pour objectif que les personnes contribuant à des régimes de retraite continuent d’y participer sur une plus longue période. D’autant plus que la cotisation au régime de retraite permet d’assurer une retraite décente à toute la population. Cependant, les cotisations subissent une certaine irrégularité due aux politiques ou aux changements démographiques, ce qui met en péril certaines retraites. Effectivement, « les évolutions démographiques [tels que le baby-boom] ont un impact […], modifiant ainsi la situation financière des régimes »4Fall, Falilou, et Nicolas Ferrari. « Perspectives d’évolution des dépenses de retraite et rôle d’un fonds de réserve », Économie & prévision, vol. 187, no. 1, 2009, p. 64. Récupéré sur : https://www.cairn.info/revue-economie-et-prevision-1-2009-1-page-163.htm (consulté le 15 mars 2023) et implique « une nécessaire adaptation des paramètres du système de retraite, notamment un allongement de la durée de cotisation »5Ibid., p. 67..
Donc, comme nous pouvons le constater avec le graphique sur le ratio de dépendance démographique, bien que les baby-boomers aient contribué pendant des années à un équilibre des régimes de retraite, le géronto-boom accentue le ratio de dépendance démographique pour la génération des baby-boomers. Il est important de mentionner que plus le ratio est élevé, plus une pression sur les travailleurs actifs qui soutiennent les personnes dépendantes (les jeunes enfants, les personnes âgées et les personnes handicapées) se fait sentir. Ce qui a des impacts sur la sécurité financière à long terme des systèmes de sécurité sociale et des régimes de retraite, ainsi que pour l’ensemble de l’économie. Il est donc possible que les générations de travailleurs et travailleuses actives d’aujourd’hui doivent payer pour la retraite des baby-boomers ou entreprendre une réforme des politiques sur la retraite. Dans les deux cas, ces options ne font pas l’unanimité et suscitent la polémique.
De plus, il faudrait revoir certaines politiques sociales. En effet, les personnes âgées subissent des oppressions à cause de l’âgisme. Pour rappel, l’âgisme est une forme de discrimination basée sur l’âge et touche les personnes âgées notamment par de la maltraitance, de l’abus, du paternalisme, des abus économiques, sexuels, psychologiques, des bafouements des droits et bien d’autres. Étant donné ce boom et le manque de main-d’œuvre au Québec, on constate de plus en plus d’abus et de maltraitance6Rouiller, Murielle (2022). De la maltraitance à la bientraitance envers les personnes âgées : analyse thématique de la pratique infirmière en établissements de soins infirmiers. Mémoire. Gatineau, Université du Québec en Outaouais, Département des sciences infirmières, p. 3. Récupéré sur : https://di.uqo.ca/id/eprint/1431/1/Rouiller_Murielle_2022_memoire.pdf (consulté le 15 mars 2023). Bien qu’il y ait déjà plusieurs politiques pour prévenir les violences et abus envers les personnes âgées, il semblerait qu’une restructuration soit nécessaire dans le contexte actuel.
Il est aussi intéressant de constater que le Québec se place dans une situation particulière en matière de vieillissement. En effet, « à la fin des années 70 et au début des années 80, le Québec connaîtra l’un des vieillissements les plus rapides et deviendra dans quarante ans l’une des deux ou trois populations les plus vieilles au monde »7Roy, Jacques. « L’histoire du maintien à domicile ou les nouveaux apôtres de l’État », Service social, vol. 43, no 1,1994, p. 12. Récupéré sur : https://www.erudit.org/en/journals/ss/1994-v43-n1-ss3515/706640ar.pdf (consulté le 15 mars 2023) et « les 75 ans et plus enregistreront un bond de 102,3 % entre 1981 et l’an 2001, alors que la population du Québec marquera une hausse de 9,7 % pour la même période »8Ibid., p.12..
En résumé, les conséquences de ce géronto-boom impactent considérablement nos sociétés sur quasiment tous les aspects de notre vie. De plus, il entraîne de multiples crises comme on peut déjà l’observer au Québec avec la crise de la qualité et de l’accessibilité au réseau de santé et celle de la pénurie de main-d’œuvre. C’est pourquoi il nous faut trouver des solutions à ces problèmes.
Quelles sont nos solutions ?
Il y aurait l’hypothèse d’effectuer un virage dans les méthodes de soins actuelles.
Pour bien saisir la notion de virage, il faut comprendre qu’au travers des années, le gouvernement du Québec a beaucoup misé sur des soins de type hébergement. Par exemple, en investissant grandement dans la construction de centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). Bien entendu, les gouvernements de l’époque n’avaient pas anticipé que la demande pour ces types de soins exploserait avec le géronto-boom et que la facture de ces politiques misant sur l’hébergement collectif au détriment des autres types de soins s’avérerait beaucoup plus coûteuse que prévu. Ce qui a créé la crise dans notre réseau de santé québécois de ces dernières années et des prochaines décennies. Par autre type de soins, on entend le maintien ou le soutien à domicile.
En effet, bien que ces autres types de soins aient toujours été présents, l’offre et les structures la facilitant ont rarement été suffisantes par rapport à la demande toujours grandissante. Nous pourrions considérer le soutien à domicile comme étant une bonne alternative puisque nous cherchons à éviter ainsi qu’à diminuer la surcharge du système de santé. De plus, le maintien à domicile aurait de grands avantages pour les individus, car ces derniers demeurent dans leur milieu de vie et qu’il est ainsi plus facile pour eux de conserver une vie sociale comparativement à la vie en résidence. Dans cette même visée, en adoptant des politiques telle qu’une meilleure reconnaissance du statut de proche aidant, nous pourrions libérer des lits en hébergement collectif et en quelque sorte résorber en partie le problème de main-d’œuvre dans le système de santé.
Toutefois, pour permettre un système de proche aidance réellement efficace il faudrait revoir beaucoup d’éléments de notre vie quotidienne. Notamment de revoir l’organisation du travail pour permettre aux personnes proches aidantes une plus grande flexibilité dans les horaires, mais aussi de revoir notre rapport aux personnes âgées. Comme il a été expliqué plus haut, les personnes âgées sont victimes de plusieurs préjugés et suscitent un désintéressement politique, voire social, causé par l’âgisme. Ce qui rend difficile le soulignement des problématiques entourant nos aînés. En reconnaissant l’âgisme et en changeant la façon dont nous interagissons avec les 65 ans et plus, nous pourrions établir des politiques adaptées tout en régulant le mieux possible les conséquences du géronto-boom, d’autant plus qu’un jour ces politiques vont s’appliquer à nous également lorsque nous atteindrons la tranche d’âge des 65 ans et plus. Il est aussi important de se rappeler qu’un géronto-boom peut survenir au fil des années. Bien entendu, cette solution n’est pas sans faille puisque ce ne sont pas toutes les personnes en perte d’autonomie qui ont un entourage ayant les capacités de leur offrir la proche aidance. C’est pourquoi nous devons aussi miser sur le maintenant à domicile offert par le gouvernement pour être certain que personne ne soit laissé derrière. Il ne s’agit pas non plus de complètement délaisser les hébergements collectifs pour le maintien à domicile, car certains cas médicaux graves imposent l’hébergement en raison des équipements médicaux et des soins particuliers que réclame leur état.
Toutefois, un virage s’impose dans la mesure où les hébergements collectifs sont devenus trop coûteux pour les gouvernements et que l’on pourrait grandement alléger le système de santé en favorisant le maintien à domicile ou soins à domicile pour des cas plus légers.
Ce virage pourrait aussi aborder d’autres problématiques sociales telles que le rapport à la mort, à l’aide médicale à mourir ou aux soins palliatifs. Attention, il est important de distinguer ces deux termes. L’aide médicale à mourir est une option légale qui permet de demander à un professionnel de la santé de mettre fin à sa vie de manière médicale. De leur côté, les soins palliatifs visent à améliorer la qualité de vie des patients en fournissant un soulagement de la douleur et d’autres symptômes liés à la maladie, ainsi qu’un soutien émotionnel et spirituel.
En effet, après le géronto-boom, vient immanquablement la surmortalité. Nous pourrions décrire la surmortalité comme étant l’augmentation de décès de façon considérable dans une période précise, en bref, un mortalité-boom. Toutefois, en quoi parler de mortalité et de soins palliatifs est-il pertinent dans un contexte de géronto-boom ? Et bien, la réponse est simple, considérant le manque de main-d’œuvre et l’alourdissement du réseau de santé, revoir certaines politiques concernant l’aide médicale à mourir, mais aussi le tabou sur la mort, semble nécessaire. En effet, la mort est tellement taboue que « les professionnels de la santé [tels que les oncologues] ne discutent pas toujours de la mort ou des soins palliatifs avec les personnes […] avant […] qu’il n’y ait plus de possibilité de guérison. Il a cependant été démontré que l’accès anticipé aux soins palliatifs et le deuil anticipatoire peuvent améliorer la qualité de vie en fin de vie, et même que plusieurs patients voudraient discuter de ces sujets »9Lamothe, Kelly. « Discuter de la mort et des soins palliatifs en oncologie–expériences de personnes ayant eu un cancer et de professionnels de la santé », Diss. Laurentian University of Sudbury, 2020, p. 3. Récupéré sur : https://zone.biblio.laurentian.ca/bitstream/10219/3576/3/lamothe_kelly_mss.pdf (consulté le 15 mars 2023).
Ce tabou entraîne immanquablement une méconnaissance des soins palliatifs et donc un refus d’y avoir recours. En effet, « les intervenants du palliatif évoquent quasiment tous le « déni psychique de la mort » qui frappe notre société. N’étant plus « préparée socialement », sa survenue met les individus en difficulté : « déni », « deuil pathologique » »10Launay, Pauline. « Du “tabou de la mort” à l’accompagnement de fin de vie. La mise en scène du mourir dans une Unité de Soins Palliatifs française », Anthropologie & Santé. Revue internationale francophone d’anthropologie de la santé, 2016. Récupéré sur : https://journals.openedition.org/anthropologiesante/2094 (consulté le 15 mars 2023) et plus encore. Cependant, cette méconnaissance et cette peur alourdissent un système de santé déjà faible et parfois peuvent même mener à de l’acharnement thérapeutique. Au-delà du tabou et de la méconnaissance, il y a également un problème d’accessibilité. En effet, dans plusieurs pays, l’accessibilité à l’aide médicale à mourir reste difficile pour des raisons juridiques, politiques et religieuses. Toutefois, contrairement à l’âgisme et au tabou sur la mort, le gouvernement peut plus facilement agir en assouplissant certaines lois ou certains règlements entourant l’aide médicale à mourir.
C’est pourquoi les conséquences démographiques11Gouvernement du Canada, « Estimations démographiques annuelles : Canada, provinces et territoires, 2022 », Statistique Canada, No 91-215-X au catalogue ISSN 1911-2416, 2022, 71 pages. Récupéré sur : https://www150.statcan.gc.ca/n1/fr/pub/91-215-x/91-215-x2022001-fra.pdf?st=nr4PpISW (consulté le 15 mars 2023), sociales, politiques et économiques du géronto-boom deviendront probablement un des enjeux les plus importants dans nos sociétés pour les prochaines décennies.
La perte d’autonomie se définit comme étant l’incapacité d’accomplir des tâches quotidiennes par soi-même.
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Reindeau, Yvon. « La qualité des soins offerts aux personnes âgées en CHSLD. L’opinion des préposé(e)s aux bénéficiares », Université du Québec à Montréal, Montréal, 2006, p. 2. Récupéré sur : https://archipel.uqam.ca/2100/1/M9214.pdf (consulté le 15 mars 2023)
Rouiller, Murielle (2022). De la maltraitance à la bientraitance envers les personnes âgées : analyse thématique de la pratique infirmière en établissements de soins infirmiers. Mémoire. Gatineau, Université du Québec en Outaouais, Département des sciences infirmières, p. 3. Récupéré sur : https://di.uqo.ca/id/eprint/1431/1/Rouiller_Murielle_2022_memoire.pdf (consulté le 15 mars 2023)
Lamothe, Kelly. « Discuter de la mort et des soins palliatifs en oncologie–expériences de personnes ayant eu un cancer et de professionnels de la santé », Diss. Laurentian University of Sudbury, 2020, p. 3. Récupéré sur : https://zone.biblio.laurentian.ca/bitstream/10219/3576/3/lamothe_kelly_mss.pdf (consulté le 15 mars 2023)
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Launay, Pauline. « Du “tabou de la mort” à l’accompagnement de fin de vie. La mise en scène du mourir dans une Unité de Soins Palliatifs française », Anthropologie & Santé. Revue internationale francophone d’anthropologie de la santé, 2016. Récupéré sur : https://journals.openedition.org/anthropologiesante/2094 (consulté le 15 mars 2023)
Depuis la mi-octobre, les futurs profs faisaient la grève à l’UQAM. La grève, menée par l’Association des étudiantes et étudiants de la faculté des sciences de l’éducation, a pris fin la semaine dernière. Alors que les membres du syndicat fort de cinq mille membres ont décidé de ne pas retourner aux piquets, les associations étudiantes d’autres facultés ont pris le relai. Ce qui soulève la possibilité d’une grève générale. Il s’agit de la troisième grande mobilisation étudiante depuis 2018 visant l’amélioration des conditions de travail des stagiaires. « C’est désolant, parce qu’on est reconnu au Québec, et mondialement, en tant qu’une des meilleures universités en enseignement, pourtant les conditions de travail des stagiaires sont déplorables », dit Danae Simard, porte-parole de l’ADEESE.
L’affaire concerne principalement les étudiant·e·s stagiaires de la Faculté de l’éducation qui œuvrent dans le réseau scolaire québécois. Le harcèlement que ces dernier·ère·s subissent sur les lieux de stage a fait notamment l’objet d’une lettre ouverte signée par plus de 1 100 étudiant·e·s. Des stagiaires qui « subissent toutes formes de harcèlement n’ont donc aucun autre choix que d’en parler à leur superviseur·e ou à leur responsable de stage, qui parfois ne prennent pas leur témoignage au sérieux, ou pire, le minimisent, » peut-on lire dans la lettre.
« On a recensé beaucoup de témoignages anonymes qui nous ont fait part des cas de harcèlement que subissent les stagiaires, dit Danae Simard. Les témoignages recensés par l’ADEESE attestent de la surcharge de travail et invoquent notamment la réalité du harcèlement moral : « je n’ai jamais été autant infantilisée, humiliée, rabaissée de ma vie. J’ai vraiment pensé à changer de branche parce que je n’avais plus d’estime, » dit une étudiante dans un communiqué transmis par le syndicat étudiant. « Je passais mes soirées à rédiger comme un robot mes SAÉ (situation d’apprentissage évaluée). Vers la dernière moitié du stage, je rédigeais parce que j’étais obligé et non parce que je devais apprendre comment faire. J’étais fatigué et sans émotion, » dit une autre.
L’on sous-estime probablement l’ampleur du phénomène : les étudiants hésitent à porter plainte contre leurs superviseur·e·s, dont les évaluations auront un impact sur l’octroi de leurs diplômes. Jusqu’à présent, les stagiaires ont généralement très peu de marge de manœuvre pour choisir, voire changer, les enseignants et les écoles avec qui ils sont jumelés, ce qui laisse place aux abus. C’est l’UQAM, avec la Commission scolaire, qui détermine leurs lieux de stages. Certains étudiant·e·s se voient ainsi placés dans des écoles situées très loin de chez eux – à savoir, une heure et demie en transport en commun – alors même que des stagiaires peuvent être dans l’obligation de se présenter à l’école très tôt le matin et d’y rester jusqu’en soirée.
« C’est une loterie », dit Danae Simard. « On finit par mettre les étudiant[·e·]s dans une situation précaire. » « On demande tout simplement des conditions de stage acceptables, » poursuit-elle.
Le tout sans perspective de rémunération pour la plupart des stagiaires. Contraints à jongler avec plusieurs emplois en parallèle, ielles sont nombreux à courir le risque de l’épuisement professionnel. Dans les faits, nombre d’entre eux finissent par effectuer des heures supplémentaires au-delà de la limite légale d’un emploi à temps plein, selon le syndicat.
Mère, étudiante, enseignante, stagiaire
Enseigner est un métier exigeant. Sans compter le temps passé devant les élèves, une panoplie d’autres tâches passent souvent inaperçues : la planification des cours, les rétroactions, la correction des examens, les réunions hebdomadaires à la fac, la gestion des jeunes en difficulté ou les parent·e·s, etc.
Mais pour Isabelle, enseigner n’est pas simplement un métier. C’est une passion. Elle a même tendance à en donner trop. « Je suis un workaholic, je dirais. Les longues heures ne me dérangeant pas du tout, » dit-elle. Enseignante en langue seconde, elle préfère parler sous couvert d’anonymat, les négociations avec l’Université étant toujours en cours. Isabelle tient à souligner sa chance d’avoir pu travailler avec des gens « magnifiques » dans son milieu de stage. « Jusqu’à présent, les enseignantes avec qui j’ai été jumelée ont été des perles… ce sont des femmes qui m’ont beaucoup aidée dans ma carrière. » Mais équilibrer ses études, le stage et ses obligations familiales la laisse souvent à bout de souffle. Par exemple, faire l’aller-retour entre chez elle, son école et la garderie de son enfant occupe une grande partie de sa journée.
Les besoins particuliers des parent·e·s-étudiant·e·s sont très souvent négligés, dit Isabelle. D’autres programmes en éducation, poursuit-elle, ont mis en place des structures et des comités consacrés aux étudian·e·ts-parent·e·s. « Sans ces protections, c’est très difficile de se défendre. » Alors que des associations étudiantes ont essayé d’instaurer une politique familiale à l’UQAM, « ils n’y arrivent pas. Les conditions de travail défavorables touchent aux domaines d’études et d’emploi qui sont traditionnellement féminines … C’est une réalité intrinsèquement liée (à la question de genre) », dit Danae Simard. En effet, les chiffres sont assez remarquables. Dans le milieu scolaire, la part des postes occupés par des femmes avoisine 85 %, voire presque la totalité aux niveaux primaire et préscolaire2La valeur du travail du care sous la loupe de la pandémie. (s. d.). Conseil du statut de la femme. Consulté 12 novembre 2022, à l’adresse https://csf.gouv.qc.ca/article/publicationsnum/les-femmes-et-la-pandemie/societe/la-valeur-du-travail-du-care-sous-la-loupe-de-la-pandemie/.
Cela illustre la dévalorisation du travail de soin de manière générale, dit madame Simard. S’occuper d’autrui, communiquer, réaliser des tâches nécessitant souvent la plus grande empathie au quotidien : impossible de passer sous silence la charge émotionnelle que cela implique et les problèmes de santé mentale qui s’y associent.
Les infirmières, les enseignantes, les travailleuses sociales : toutes font face à ces défis particuliers et ce sont notamment les femmes, et parfois des mères, qui en portent le fardeau. Il s’agit également des métiers qui ont été les plus durement frappés par la pandémie, selon une analyse réalisée par le Conseil du statut de la femme3La valeur du travail du care sous la loupe de la pandémie. (s. d.). Conseil du statut de la femme. Consulté 12 novembre 2022, à l’adresse https://csf.gouv.qc.ca/article/publicationsnum/les-femmes-et-la-pandemie/societe/la-valeur-du-travail-du-care-sous-la-loupe-de-la-pandemie/. La fermeture des écoles et les règles sanitaires étaient autant de facteurs de stress qui se sont rajoutés sur les épaules des enseignantes.
Problèmes structurels
La situation actuelle témoigne des problèmes de longue date à plusieurs niveaux qui sous-tendent le réseau scolaire québécois, dit madame Simard. La pénurie de main d’œuvre est propice à la surcharge de travail et, parfois, à un milieu de travail toxique. « Les enseignant·e·s qui encadrent les stagiaires, ielles sont ielles-mêmes souvent déjà brûlé·e·s en plus de devoir gérer un stagiaire » constate madame Simard. Si les stagiaires servent, en quelque sorte, à boucher des trous, ils ne sont pas les seuls à le faire : nombreuses sont les écoles contraintes à faire appel aux retraité·e·s pour combler le manque de personnel.
Avec le domaine de la santé, le milieu scolaire est l’un des secteurs les plus touchés par la pénurie de main‑d’œuvre généralisée au Québec5Pénurie de main-d’œuvre—La pénurie de main-d’œuvre, le plus grand frein au développement du Québec. (s. d.). Consulté 12 novembre 2022, à l’adresse https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/penurie-de-main-doeuvre-la-penurie-de-main-doeuvre-le-plus-grand-frein-au-developpement-du-quebec-35475 Vick, È. M., Baptiste Pauletto, Cédric Gagnon and Valérian Mazataud, Adil Boukind, Jan Antonin Kolar, Matthias Mullie, Michael Beener et Taylor. (2022, août 23). Comprendre la pénurie de main-d’œuvre au Québec. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/interactif/2022-08-23/penurie-maindoeuvre/index.html. Le ministère de l’Éducation a lancé un appel au printemps dernier afin d’inciter des gens à prêter main-forte au milieu scolaire6https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/contrer-la-penurie-de-main-doeuvre-en-education-le-gouvernement-lance-une-nouvelle-offensive-de-recrutement-en-enseignement-40830. Au Québec, les rigidités administratives entourant la profession ne facilitent pourtant pas la tâche, constate Isabelle. Beaucoup de personnes veulent enseigner, mais ne peuvent le faire pour des raisons réglementaires. « On se tourne vers les gens d’autres métiers qui n’ont pas nécessairement l’expérience ni les compétences pour enseigner », se désole-t-elle. Ayant grandi ailleurs au Canada, Isabelle a accumulé plusieurs années d’expérience d’enseignement à l’international qui n’ont pas été reconnues au Québec. Elle a dû refaire son baccalauréat en éducation pour pouvoir assumer sa vocation. Après son stage, elle a toujours du chemin à faire — passer un test de français, réussir la certification, — avant de parvenir à un emploi stable.
Mieux encadrer les droits des stagiaires
Danae et Isabelle concèdent que l’issue de la grève dépend, du moins en partie, des facteurs hors du contrôle de l’Université. De fait, la salarisation des stagiaires dans le réseau scolaire relève du budget alloué à l’éducation par le gouvernement provincial. La mobilisation étudiante a malgré tout débouché sur quelques réformes. Lors de la grève de 2018, le gouvernement Couillard a décidé de consentir à la rémunération des stagiaires dans leur dernière année d’études7Caillou, A. (2018, octobre 9). Les étudiants en éducation de l’UQAM retournent en grève. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/education/538697/les-etudiants-en-education-de-l-uqam-retournent-en-greve. Le gouvernement québécois actuel a également fait passer une loi sur les droits des stagiaires cette année8Loi visant à assurer la protection des stagiaires en milieu de travail—Ministère du Travail. (s. d.). Consulté 1 novembre 2022, à l’adresse https://www.travail.gouv.qc.ca/toute-linformation-sur/protection-des-stagiaires/. La loi prévoit de plus amples protections juridiques contre le harcèlement psychologique ou sexuel en milieu de travail, sans pour autant garantir la salarisation des stagiaires.
De son côté, l’ADEESE souhaiterait rémunérer tous les stagiaires sans exception : sujet au cœur des revendications étudiantes ces dernières années. Pour Danae Simard, la nouvelle loi ne va pas non plus assez loin en matière d’absences motivées et de harcèlement, bien qu’elle constitue une étape dans la bonne direction. « La loi a pris en compte l’une de nos revendications de longue-date, à savoir le droit à dix jours d’absence non-justifiés. » Ce droit permet notamment plus de flexibilité aux parents comme Isabelle pour résoudre des urgences familiales.
« Mais on n’a pas encore vraiment senti les impacts de la loi », dit Danae Simard. Maintenant, il s’agit de la faire valoir auprès de l’UQAM, poursuit-elle, en espérant que d’autres syndicats et associations étudiantes se joindront à leur lutte pour améliorer les conditions de travail des stagiaires de façon plus globale.
C’est la première fois qu’Isabelle s’engage dans une grève. S’impliquer dans l’action collective l’a sensibilisée aux réalités de ceux qui se trouvent dans la même situation que la sienne. « À écouter les témoignages des autres parents, ça change sa perception des choses. Ça a été une expérience gratifiante. »
Cet article est d’abord paru dans le numéro 93 de nos partenaires, la revue À bâbord!
La fusillade dans une école primaire d’Uvalde au Texas le 24 mai dernier ne manque pas de rappeler la tuerie de Sandy Hook et le rôle des figures de proue des théories complotistes aux États-Unis. Quel pouvoir détiennent ces vedettes complotistes, et quels sont les échos au Canada?
Peut-être avez-vous vu sur les réseaux sociaux les fameux vidéos dénonçant les mesures sanitaires ou encore clamant que le vaccin contient des puces qui permettront au gouvernement de suivre tous nos mouvements en tout temps. Galvanisés par des dizaines de supporteur·euses, certain·es complotistes se sont même retrouvé·es en prison pour avoir harcelé et menacé de mort François Legault1« Conseil général de la CAQ à Trois-Rivières : François Amalega arrêté deux fois ce week-end », Radio-Canada, 15 novembre 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1840020/arrestations-francois-amalega-bitondo-conseil-general-caq-trois-rivieres-shawinigan; Louis-Samuel Perron, « Menaces de mort contre François Legault. Le complotiste Pierre Dion condamné à 30 jours de prison », La Presse, 23 juin 2022. https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2022-06-23/me….
Pourtant, ces théories ont toujours existé, fortement liées à des événements d’actualité comme l’assassinat de JFK ou l’élection de Barack Obama. Parmi les plus farfelues, notons les fameux extraterrestres enfermés à Area 51, l’installation hautement secrète de l’armée de l’air américaine au Nevada. On peut aussi penser à celle des reptiliens, ces extraterrestres à la physionomie de lézard déguisés en humain avec l’objectif secret de contrôler la planète en acquérant des pouvoirs politiques et financiers.
Les plus troublantes de ces théories sont malheureusement liées à des événements tragiques : les tueries de masse. Le 14 décembre 2012, un jeune adulte pénètre dans l’école primaire Sandy Hook et tue 26 personnes, dont 20 enfants. Quelques jours plus tard, les premières hypothèses complotistes font surface sur Internet : le massacre était un événement planifié par l’administration Obama pour confisquer les armes à feu; les enfants sont des acteurs; il y avait un deuxième tireur; les Illuminati sont responsables… Il n’en fallait pas plus pour que l’animateur conservateur et complotiste Alex Jones reprenne ces idées farfelues sur son site web et sur ses multiples plateformes de diffusion.
Qui est Alex Jones?
Né en 1974, il lit à l’adolescence son premier livre de nature complotiste sur les banquiers mondiaux qui contrôleraient la politique américaine. C’est une révélation qui le guidera tout au long de sa carrière médiatique. Il fait ses débuts à la télévision publique de la ville d’Austin au Texas où il discutera abondamment de la théorie du Nouvel Ordre mondial2Théorie selon laquelle une élite secrète conspire pour gouverner le monde via un seul gouvernement mondial et autoritaire, mettant ainsi fin à la souveraineté des nations. La série X-files a fait de cette théorie un pilier majeur de son univers.. En 1996, Alex Jones décide de se consacrer à la radio et sera même nommé l’un des meilleurs animateurs de radio d’Austin. Très politisé, il consacre de grands pans de son émission à attaquer des membres éminents de la politique américaine comme Bill Clinton et à prôner un retour aux valeurs religieuses.
Renvoyé de la station de radio, Alex Jones décide de se tourner vers Internet et fonde Infowars, un site web qui deviendra un pilier dans la propagande complotiste en ligne. Il y anime une émission de radio qui sera éventuellement diffusée sur plus de 100 stations à travers les États-Unis ainsi que sous format vidéo. Sa plateforme rejoint des millions de personnes et devient une véritable porte d’entrée pour les extrémistes de tous genres; il reçoit régulièrement Stewart Rhodes, leader des Oath Keepers, une organisation de type « milice » voulant défendre la constitution américaine contre une soi-disant tyrannie. Soulignons que de nombreux membres des Oath Keepers ont participé à l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021; ceci explique peut-être cela.
De Sandy Hook à Uvalde
Après la tuerie de Sandy Hook en 2012, Alex Jones clame sur ses multiples plateformes que celle-ci est en fait un canular. Selon lui, les enfants et leurs familles sont des acteur·rices qui ont été engagé·es pour créer une opération policière de type false flag. Ce terme est utilisé pour décrire une tactique de déguisement de l’identité ou un motif d’opération militaire. Les adeptes du complotisme croient que des forces puissantes (Le Nouvel Ordre mondial?) organisent ce type d’événement tragique en dirigeant la responsabilité sur une personne ou un groupe dans le but d’atteindre des objectifs politiques comme le contrôle des armes à feu. En plus de cette affirmation ridicule, Alex Jones n’hésite pas à clamer que personne n’est mort lors de cet événement malheureux.
La propagande de l’animateur entraînera une foule de conséquences fâcheuses; des parents d’enfants tué·es seront harcelé·es par téléphone et courriel; accusé·es de participer à un canular, des personnes oseront même leur demander de prouver que leur enfant est vraiment mort. Un de ces parents, Lenny Pozner, dont le fils Noah a été tué à Sandy Hook, décidera de s’attaquer aux théories du complot sur le web. En 2014, il fonde le HONR Network, un regroupement de volontaires qui participent au signalement et à la suppression des publications haineuses et complotistes reliées aux tueries de masse sur les réseaux sociaux. En 2018, Lenny Pozner ainsi que sept autres familles de victimes de la tuerie décident de poursuivre Alex Jones pour diffamation. Ce dernier sera condamné en avril 2022 à verser des dommages et intérêts aux familles des huit victimes.
Récemment, la tuerie d’Uvalde au Texas n’a pas fait exception. Les théoriciens du complot ont saisi l’occasion pour affirmer que le massacre des enfants était un canular mis en place par le gouvernement pour promouvoir un meilleur contrôle des armes à feu. De plus, ils ont propagé de fausses informations sur l’identité du tireur, affirmant qu’il était un immigrant illégal ou encore une personne transgenre. Bien sûr, Alex Jones ne se gêne pas pour partager ces publications mensongères.
Des effets bien réels
Avec l’ancrage de ces théories en lien avec les tueries de masse dans l’imaginaire populaire, principalement par l’entremise des réseaux sociaux, quelles conséquences cela a-t-il sur les victimes de ces événements tragiques? Revenons à Lenny Pozner, le père de Noah, abattu à Sandy Hook. Militant de longue date s’opposant aux théories du complot, il se fait constamment harceler, que ce soit en ligne ou au téléphone; ses adresses résidentielles et celles de ses proches ont été publiées sur Internet; on l’a accusé d’être un acteur payé par le gouvernement; il s’est fait menacer de mort. Aujourd’hui, il vit caché et doit constamment changer de logement pour ne pas être trouvé. Malgré tout, il continue son combat et vit en permanence avec le deuil de son fils et la peur d’être traqué par un zélé complotiste.
Au Canada, le candidat au leadership du Parti conservateur du Canada Pierre Poilievre côtoie des complotistes et des figures notoires de l’extrême droite. Par ailleurs, les nombreuses manifestations contre les mesures sanitaires (comme le siège d’Ottawa) et l’engouement quasi sectaire devant certains théoriciens du complot nous ont montré que le phénomène ne se concentrait pas seulement aux États-Unis. Même le Québec n’est pas épargné : selon un sondage Léger réalisé en avril 2021, 23 % des Québécois·es croient qu’il existe un gouvernement mondial qui contrôle le monde, 18 % croient qu’il existe un projet secret en lien avec le Nouvel Ordre mondial et 13 % sont persuadés qu’il existe un complot juif à l’échelle planétaire3« Sondage Léger : baromètre des théories du complot populaires au Québec », Le Journal de Montréal, 19 avril 2021. https://www.journaldemontreal.com/2021/04/19/barometre-des-theories-du-c…. Face à cet enjeu, nous avons le devoir de trouver collectivement des solutions pour éradiquer ce phénomène : c’est notre santé mentale collective qui en dépend.
Théorie selon laquelle une élite secrète conspire pour gouverner le monde via un seul gouvernement mondial et autoritaire, mettant ainsi fin à la souveraineté des nations. La série X-files a fait de cette théorie un pilier majeur de son univers.
La question migratoire s’est retrouvée à la tête des préoccupations des candidats aux élections québécoises. Tout au long de la campagne électorale, le débat s’est focalisé sur les rapports entre l’immigration, le déclin de la langue française et d’autres enjeux identitaires. L’instrumentalisation électorale des enjeux migratoires dissimule-t-elle une crise politique plus profonde?
« Si l’on observe de plus près, ceux qui parlent le plus souvent de l’immigration et de la langue française, ce sont d’anciens souverainistes blasés », dit Hady Kodoye, porte-parole de Solidarité sans frontières.
Il pense notamment au sociologue Mathieu Bock-Côté, mais aussi au gouvernement actuel sous l’égide de la Coalition avenir Québec (CAQ), un parti de centre-droite qui regroupe un nombre important d’anciens péquistes et indépendantistes, dont François Legault. La CAQ a été accusée par l’opposition d’avoir prôné un nationalisme ethnique et identitaire à des fins électorales[1], sur fond de polémiques autour de projets de loi tels que la loi 96 (Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français) et la loi 21 (Loi sur la laïcité de l’État) que le gouvernement actuel a réussi à faire passer.
Les caquistes ayant officiellement renoncé au projet de l’indépendance[2], le curseur se déplace vers les enjeux identitaires, comme le constate un nombre d’analystes[3].
Les migrants sont une cible facile dans un contexte électorale, dit Amandine Hamon, spécialiste des questions migratoires à l’Université de Montréal. Ça va de pair avec « la philosophie sous-jacente du gouvernement, de la CAQ, qui est nationaliste, mais doux »
Pour sa part, Kodoye croit que le revirement populiste puise ses racines dans un malaise politique profond qui ronge la société québécoise. L’instrumentalisation des enjeux migratoires à des fins électorales dissimule, en réalité, un manque de vision : l’absence d’un projet de société rassembleur et tourné vers l’avenir.
Le militant pourfend un paysage politique québécois qui se réduit à un électoralisme dépourvu d’une vision pour faire avancer la société. « Ce discours populiste qu’on est en train de propager ne reflète ni ne répond aux réalités économiques et politiques du Québec », dit Kodoye, prenant pour exemple la pénurie de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs, dont l’agriculture qui dépend pour l’essentiel des travailleurs étrangers.
Originaire de la Mauritanie, le débat québécois lui rappelle les dangers de faire de la langue un instrument d’exclusion. Il décrit son pays d’origine comme « une société plurielle, pluriethnique et plurilingue ».
Après avoir obtenu son indépendance des Français en 1960, la Mauritanie tombe sous le joug d’un nouveau régime qui « voulait tout arabiser » au mépris des francophones, dont il faisait partie. « La langue, c’est toujours une question du pouvoir », constate Kodoye.
Engagé dans les mouvements pour les droits de la personne depuis sa jeunesse, il critique le racisme de l’État mauritanien aux prises avec une poignée d’élites qui perpétuent un système corrompu où l’esclavagisme demeure une réalité bien présente[4]. Les fractures religieuses et linguistiques ont servi à diviser la population et à détourner l’attention des abus de pouvoir. En effet, nombreuses sont les sociétés postcoloniales où les aspirations indépendantistes se sont transformées en instrument politique mis au service des régimes autoritaires.
Au Québec, Kodoye constate des tendances troublantes, ce qu’il n’hésite pas à qualifier de dérives fascisantes. Sur l’immigration, il souligne notamment la responsabilité des intellectuels et des partis traditionnels qui ont fini par faire le lit de l’extrême droite.
« Il faut qu’on dise clairement ce qui se passe, ce qu’ils sont » dit-il.
Xénophobie et montée de l’extrême droite
Ces dernières années, l’extrême droite québécoise, particulièrement active sur les réseaux sociaux, a fait de la xénophobie un instrument mobilisateur, d’après une analyse par le criminologue Samuel Tanner[5]. De nombreuses études démontrent à quel point le phénomène se mondialise et va de pair avec la montée de groupuscules d’extrême droite[6]. Au Québec, ces derniers tirent notamment leur inspiration de la France et des États-Unis[7].
La rhétorique antimigratoire ne se limite pas aux cénacles de Pégida Québec, impliqué dans le mouvement transnational de l’extrême droite connu pour son idéologie antimusulmane et xénophobe[8]. Si elle est parvenue à s’infiltrer dans les idées mainstream, c’est notamment grâce à des intellectuels tels que Bock‑Côté qui a cadré le débat public sur l’immigration et a renforcé certains amalgames, par exemple entre l’immigration et le déclin de la langue française, dit Hamon.
Les idées véhiculées par Bock‑Côté ont une portée internationale. Ces dernières années, l’intellectuel québécois jouit d’une certaine célébrité en France où il a trouvé une tribune pour faire avancer sa vision du monde[9]. Face à la menace présumée de l’immigration massive, il a exprimé sa solidarité avec les Français « qui ont été dépossédés de leur pays[10]. Un discours qui se rapproche dangereusement d’une théorie du complot chère à l’extrême droite européenne, le « grand remplacement ».
Les résonances entre les deux pays francophones n’ont rien d’anodin, observe Hamon. Ironie du sort, souligne-t-elle : Bock‑Côté est lui-même étranger en séjour à Paris.
Le discours du sociologue, dit Hamon, joue sur la peur de la disparition nationale : une anxiété bien réelle dans l’imaginaire collectif québécois où l’immigration représenterait une menace existentielle.
C’est un imaginaire qui puise ses racines dans une histoire douloureuse. D’après l’historien Pierre Anctil, les anxiétés actuelles autour de l’immigration s’expliquent par les traumatismes vécus par les francophones dans le contexte canadien tout au long du XXe siècle[11].
Depuis la Révolution tranquille, pourtant, l’identité québécoise s’est débarrassée de sa seule dimension ethnoreligieuse qui cède alors le pas au français comme socle commun. Les revendications linguistiques n’étaient pas antonyme d’une certaine ouverture sur le monde, comme en témoigne le fait que de nombreux ministres de l’Immigration sous des gouvernements indépendantistes, à savoir Gérald Godin (auteur d’un poème consacré aux migrants à la station de métro Mont-Royal) et Jacques Couture (héros des réfugiés indochinois) ont prôné des politiques migratoires ouvertes.
Le souverainisme linguistique et progressiste d’antan se revêt-il aujourd’hui de couleurs tout à fait différentes ?
« Les blessures historiques sont réelles, mais ce n’est pas aux nouveaux arrivants de les porter sur leurs épaules », dit Hamon. Elle pense que la méfiance grandissante envers les migrants risque de nuire, justement, à la cohésion de la société québécoise.
« Si au Québec on veut que le français s’impose, on devra présenter aux gens l’amour et pas la répression », dit Kodoye. À son avis, il faudrait explorer tous les moyens de promouvoir le français sans en faire « une langue d’oppression, une langue de colons, contre laquelle les gens vont se révolter, » ajoute-t-il.
Dans l’imaginaire collectif où s’amalgame langue et ethnie, le français –, cette langue censée avoir pour visée l’universel, — semble vivre sa propre crise identitaire.
[6] Boeynaems, A., Burgers, C., & Konijn, E. A. (2021). When Figurative Frames Decrease Political Persuasion : The Case of Right-Wing Anti-Immigration Rhetoric. Discourse Processes, 58(3), 193‑212. https://doi.org/10.1080/0163853X.2020.1851121
Depuis le 1er mars 2022, le Régime transitoire de gestion des zones inondables, des rives et du littoral exige la mise en place d’une bande riveraine d’au moins dix mètres pour protéger les cours d’eau, les habitats et la faune. Mais, pour la COGESAF (Conseil de gouvernance de l’eau des bassins versants de la rivière Saint-François), la seule installation d’une bande riveraine ne suffirait pas à prévenir l’érosion du sol et la dégradation de la qualité de l’eau. Il faudrait aussi promulguer des bonnes pratiques agricoles pour maximiser l’efficacité des bandes riveraines.
Les bénéfices des bandes riveraines
Les bandes riveraines sont des barrières naturelles laissées en bordure des cours d’eau afin de les protéger de la contamination causée par les pesticides et les résidus des activités agricoles.
Selon un article[i] publié sur le site Web Québec Vert, l’implantation d’une bande riveraine apporte des avantages à l’environnement. Notamment, elles favorisent le recyclage des résidus organiques filtrés, le maintien de la qualité de l’eau, la stabilisation du sol, en plus de fournir un abri et des aires de reproduction pour la faune. D’après M. Nicolas Bousquet, biologiste et coordonnateur de projets terrain de la COGESAF[ii], « la bande riveraine est un outil efficace. C’est assez simple, on doit voir la bande riveraine comme un filtre et une éponge qui va absorber les nutriments, réduire l’érosion et capter les sédiments. ».
Les bonnes pratiques agricoles sont importantes
M. Bousquet croit néanmoins que la manière de cultiver à une incidence au moins aussi importante sur la protection de l’eau et de l’environnement. « Le milieu agricole doit améliorer ses pratiques en matière des bandes riveraines », affirme-t-il, dénonçantles mauvaises pratiques agricoles. « Un gazon vert avec l’utilisation d’engrais ou des installations septiques non conformes en bordure de plan d’eau, ne sont pas l’idéal pour la qualité de l’eau ». Selon un article de l’Union des producteurs agricoles (UPA)[iii], les bonnes pratiques agricoles combinées avec une gestion adéquate de la bande riveraine peuvent réduire les pertes du sol jusqu’à 85 %. Cette combinaison aurait également un impact positif sur la qualité de l’eau et la biodiversité. « L’implantation d’une bande riveraine, combinée avec de bonnes pratiques culturales, constitue une des mesures à privilégier pour freiner l’érosion », est-il écrit dans l’article de l’UPA..
Un bassin sédimentaire serait une bonne idée
M. Michel Brien,[iv] président de l’UPA, souligne de son côté que les bandes riveraines, en tant que barrières naturelles, protègent la faune aquatique, terrestre et le sol, mais la création d’un bassin sédimentaire – une dépression de la croûte terrestre qui retient des sédiments provenant des activités agricoles et de la construction – pourrait faire une bonne équipe avec les bandes riveraines. D’après M. Brien, un bassin de sédimentation en tant que filtre peut réduire la quantité de sédiments qui se jettent dans l’eau. « Lorsqu’on fait des travaux, il serait important de végétaliser et aussi de faire un bassin de sédimentation. », déclare-le président. Selon un article sur les bandes riveraines publié par l’UPA, cette dernière sert de tampon pour retenir les sédiments emportés par le ruissellement, en plus d’agir comme haie brise-vent, tandis qu’un bassin de sédimentation est plus utile pour la filtration de sédiments. Leur utilisation conjuguée aurait un impact significatif sur la qualité de l’eau et la conservation de la faune.
« Si tout le monde montrait l’exemple… »
M. Bousquet et M. Brien soulignent que toutes les parties doivent travailler ensemble pour protéger l’environnement. M. Bousquet envoie d’ailleurs un message aux autorités environnementales et aux agriculteurs : « J’aimerais préciser que les autorités devraient respecter la règlementation. Je vois le problème en deux parties. Certains producteurs ne respectent pas les règlementations, mais aussi certaines municipalités/MRC font peu pour appliquer la règlementation et ont parfois une vague idée de ce qui se passe dans leur territoire ». M. Brien partage cette même pensée. « Des deux côtés, parfois, il y a des agriculteurs qui ne font pas attention, mais il y a aussi des municipalités qui ne font pas attention non plus », ajoute-t-il. Il déclare que tout le monde devrait montrer l’exemple.
Des aides financières offertes
Une bande riveraine peut coûter cher pour certains producteurs agricoles. Notamment, des frais pour les plantes herbacées, le transport, l’installation de paillis, la collerette et la pose sont à prendre en compte, alors que le coût d’une bande riveraine arbustive est d’au moins 7,35 $ le mètre linéaire tandis que celui d’une bande riveraine arborescente s’élève entre 9,85 $ et 20,85 $ le mètre linéaire en plus des frais d’entretien Le cas de M. Brien est exceptionnel, car la végétation pousse naturellement sur son terrain. Il affirme que, jusqu’à présent, il n’a pas eu à débourser beaucoup pour des bandes riveraines. Afin de venir en aide aux producteurs devant défrayer les coûts d’installation des bandes riveraines, il explique qu’il exeste des subventions comme le Programme Prime-Vert qui offre des allocations aux agriculteurs dépendamment de la situation. Particulièrement, les bandes riveraines de plus de trois mètres peuvent être financées et les demandeurs ont droit à un cumul de dépenses admissibles de jusqu’au 40000 $[v]. Gestrie Sol[vi] agroenvironnement a publié un guide sur les bandes riveraines qui décrit leurs avantages, les types existants, ainsi que les subventions offertes lors de leur aménagement. Selon le document, aménager une bande riveraine peut poser quelques difficultés en fonction des conditions du terrain, telles que l’érosion du sol ou un muret de soutènement détérioré. Lorsqu’un producteur rencontre ces difficultés, il peut faire appel à des conseillers[vii] du Club-conseil en agroenvironnement, du réseau Agriconseils, ou encore du ministère de l’Agriculture, des pêcheries et de l’alimentation du Québec (MAPAQ).
Le gouvernement devrait s’impliquer davantage
Selon M. Louis-Gilles Francoeur et M. Jonathan Ramacieri, auteurs du livre La caution verte[viii], en 1991, le gouvernement du Québec a octroyé le pouvoir aux municipalités de surveiller les cours d’eau situés sur leur territoire. La politique de protection des rives, du littoral et des plaines inondables (PPRLPI) visait initialement à protéger les sources d’eau potable et à mettre en vigueur certaines restrictions pour les activités agricoles. Toutefois, M. Francoeur déclare dans son livre que les politiques ne sont pas assez sévères. « La protection des bandes riveraines en milieu agricole s’est d’ailleurs avérée une coquille vide depuis le début du PAEQ (Programme d’assainissement des eaux du Québec) ,et ce, malgré l’adoption d’une politique d’application gouvernementale pour les MRC » souligne-t-il. L’Esprit libre a communiqué avec M. Louis-Gilles Francoeur quia confirmé cette affirmation : « Il n’existe pas de règlements provinciaux, mais des règlements de MRC, de municipalités régionales de comté, qui ont le pouvoir de règlementation sur l’aménagement et la protection des bandes riveraines. », affirme-t-il. M. Francoeur signale que les MRC ont le devoir de s’assurer que les agriculteurs respectent les normes. « Les MRC le font très peu, pour une raison : ce ne sont pas elles qui vont toucher l’argent, l’argent va aller au gouvernement du Québec, et les municipalités vont devoir payer des frais d’avocat ; elles n’ont pas d’intérêt financier à faire respecter ces règlements », conclut-il.
Les municipalités pas assez impliquées
Lors de notre entrevue avec M. Michel Brien, celui-ci a dénoncé que les municipalités elles-mêmes ne respectent pas les règlementations. « Ici [un chemin près d’un cours d’eau à Racine] quand ils ont refait le chemin il y a deux ans, ça a été supervisé par un ingénieur, mais complètement étroit, ça ne respectait pas les règlements. Ici, le foin a poussé il y a deux ans, mais avant ils ont laissé le chemin seul, à nu, et cela a fait de l’érosion. Il n’y pas de bassin de sédimentation, rien », raconte-t-il.
Le ministère de l’Environnement et les réglementations
Les intervenants que nous avons rencontrés ont souligné qu’il manque d’intervention de la part du gouvernement du Québec. L’Esprit libre a communiqué avec le ministère de l’Environnement pour avoir des réponses à certaines questions sur la réglementation des bandes riveraines[ix]. Selon le ministère, le 1er mars 2022 l’ancienne politique de bandes riveraines a été remplacée par le Régime transitoire de gestion des zones inondables, des rives et du littoral. Selon l’article 2 du chapitre 22 de la Loi sur la qualité de l’environnement[x], le ministre de l’Environnement peut mettre en place des plans de protection et de conservation environnementaux. Il doit également assurer la surveillance de la qualité de l’environnement au Québec, notamment la gestion des eaux usées et la réduction de rejet de contaminants provenant des industries. Par ailleurs, selon le ministère, le gouvernement du Québec et les municipalités travaillent ensemble pour la protection de l’environnement. « Selon l’article 117 de ce nouveau régime, la municipalité peut toutefois continuer de faire appliquer une réglementation concernant la végétation en rive. Le ministère effectue des activités de contrôle dans divers milieux et domaines, dont le milieu agricole », affirme-t-il. Ainsi, selon ces déclarations, les municipalités s’assurent de veiller à la réglementation des bandes riveraines, tandis que selon M. Bousquet et M. Brien, les MRC ne font pas un bon travail de surveillance. Du côté des travailleurs agricoles récalcitrants, le ministère détaille les amendes auxquelles ils peuvent incomber : « Lorsque des non-conformités à la réglementation en vigueur sont constatées par le contrôle environnemental, les manquements sont alors traités conformément aux dispositions prévues à la Directive sur le traitement de manquements à la législation environnementale » détaille-t-il. Selon le ministère, en plus des amendes, celui-ci peut infliger des sanctions aux récalcitrants : une sanction pénale ou une sanction administrative ainsi que la révocation de l’autorisation environnementale.
Ce texte est extrait du quatrième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Notice biographique : À moins d’un mois d’intervalle, l’auteur est devenu père, puis professeur de sociologie. Ni dans l’un ni dans l’autre domaine, il n’avait reçu de formation. Depuis, il tente comme faire se peut de ménager la chèvre et le chou. Quand la vie lui laisse du temps pour la recherche, il essaie de répondre à la trompeusement simple question: qu’est-ce que l’argent?
On ne va pas chez Ikea pour flâner. On peut d’autant moins y flâner à son aise, d’ailleurs, qu’il faut généralement pour s’y rendre prendre sa voiture et voyager loin à la périphérie des villes. De toute façon, il est ardu de véritablement flâner chez Ikea, puisque si l’on s’y promène, c’est en suivant, en troupeau, un parcours prédéterminé duquel il est hasardeux de dévier.
De ce point de vue, les magasins Ikea diffèrent sans doute beaucoup des célèbres passages dont parle Walter Benjamin dans son essai intitulé Paris, capitale du XIXe siècle; ces galeries marchandes que l’on peut encore observer aujourd’hui dans certains quartiers parisiens.
On comparerait vainement à ces passages l’architecture toujours identique des magasins Ikea. Les premiers mettaient à profit les nouvelles techniques de construction permises par la révolution industrielle, dont l’emploi inédit du fer forgé en support des verrières distinctives servant à leur éclairage naturel. Quant aux seconds, hormis l’aspect criard de leur devanture aux couleurs du drapeau suédois, rien ne les distingue, à première vue, de n’importe quelle autre big box ponctuant nos déserts commerciaux de banlieue.
Non, ce lieu ne semble pas fait pour attirer les badauds et les poètes. On aurait peu de chances d’y croiser quelque épigone du flâneur baudelairien dont parle Benjamin, errant de par les rues et les passages de Paris à la recherche des fulgurances de la nouveauté dans un univers de plus en plus homogène. Toutefois, comme aux yeux d’un Baudelaire observant ses contemporain·e·s au gré de ses déambulations urbaines, il se trouve quand même, chez Ikea aussi, une certaine forme de poésie.
S’y donnent en effet à voir les petites et les grandes joies, les petits et les grands drames qui se jouent dans la négociation des projets domestiques, parmi ces couples et ces familles qui y viennent pour rêver d’un chez-soi à leur image. Ce qu’il y a de poétique, chez Ikea, c’est justement cette part de rêve, ce rêve spéculaire où l’identité du chez-soi se construit dans le miroitement des marchandises.
Dans la première phrase de sa grande œuvre, Le Capital, Karl Marx écrivait ceci : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandises. » Or, il n’y avait pas là seulement le fruit de l’extraordinaire accélération des rythmes de la production impulsée par la machine à vapeur. Cette accumulation signalait aussi une transformation profonde de l’imaginaire, voire de l’individualité.
La production de masse suppose, en effet, une consommation de masse. Telle était bien la fonction des passages parisiens, glorieux et lointains ancêtres de nos centres commerciaux, que de magnifier et de mettre en scène les marchandises tout droit sorties des usines. On s’y promenait donc non seulement pour y acquérir les dernières nouveautés exposées aux vitrines, mais aussi pour s’en imprégner symboliquement. L’accumulation des marchandises composait ainsi un spectacle pour les sens.
La marchandise se fait ainsi objet de fantasme. Pour Benjamin, qui parle à cet effet de « fantasmagorie », ce caractère hallucinatoire de la marchandise apparaît comme un aspect déterminant de la culture capitaliste. Au XIXe siècle, les fantasmagories étaient des sortes de spectacles de son et lumière, où l’on visait à produire des émotions fortes par l’usage de lanternes faisant apparaître fantômes et autres créatures. Le mot « fantasme » vient d’ailleurs du terme grec signifiant fantôme. En ce sens, la marchandise s’avère donc hantée, possédée par un esprit, par un fantôme, et c’est pourquoi elle suscite aussi des émotions.
Cela, Marx en avait eu l’intuition en critiquant ce qu’il appelait le « fétichisme de la marchandise », soit la croyance que celle-ci posséderait une valeur intrinsèque, une valeur d’échange qui serait l’analogue de l’esprit divin habitant un objet fétiche. Mais Benjamin va plus loin en montrant comment ce fétichisme ou cette fantasmagorie se déploie dans une expérience concrète, dans l’expérience sensible et affective qui consiste à se promener dans un espace servant essentiellement à susciter un désir de consommation.
Dans le monde devenu capitaliste, toutefois, la marchandise n’est pas désirée en tant que telle. En tant qu’objet concret, issu de l’exploitation du travail humain, la marchandise n’est plus qu’un simple écran sur lequel on projette des aspirations idéales. La fantasmagorie marchande ne vise donc pas tant à susciter le désir de l’objet marchand lui-même qu’à faire naître autour de lui tout un imaginaire de la satisfaction et du bien-être dans lequel l’individu est appelé à se reconnaître.
C’est pourquoi la fantasmagorie marchande trouve son expression dans le « style » et son lieu de prédilection, au sein du domicile. Cela, Benjamin l’a bien perçu, comme le donne à voir le fragment de son essai portant sur la décoration intérieure. La déco exemplifie parfaitement la façon dont l’individualité est appelée à se construire dans un rapport imaginaire ou fantasmé avec les objets de consommation. C’est en effet par une combinaison originale et personnalisée de marchandises que l’individu compose et aménage un chez-soi censé lui ressembler.
Pourtant, le caractère propre de la marchandise, c’est d’être impersonnelle. Issue d’une production de masse, la marchandise est par définition standardisée, disponible en milliers d’exemplaires tous identiques. Il n’y a donc rien d’original à posséder une marchandise que possèdent aussi des milliers d’autres gens. Or, le rôle du designer, évoqué par Benjamin dans la figure de Henry Van de Velde, un des pionniers des arts décoratifs, c’est justement de styliser la marchandise, de lui donner des qualités esthétiques qui permettront de l’investir affectivement, de la percevoir comme unique, et ainsi de l’intégrer dans la construction fantasmatique d’une identité personnelle.
C’est précisément en cela que consiste la poésie du Ikea, enseigne qui met tant à l’honneur ses propres designers. En effet, qu’est-ce qui fait la particularité des magasins Ikea? À n’en pas douter, c’est la salle d’exposition par laquelle on doit passer avant d’atteindre l’entrepôt du magasin, où l’on peut enfin prendre possession des marchandises qu’on vient y acheter. Or, cette salle d’exposition est conçue un peu comme un labyrinthe, dans lequel on déambule pour s’imprégner du fantasme des objets qui y sont mis en scène dans des simulacres d’intérieurs domestiques.
On passe ainsi de la cuisine au salon, puis de la chambre des maîtres à celle des enfants, en étant invité·e·s, sommé·e·s, de s’imaginer ce même décor chez soi, à la maison. Parcourir la salle d’exposition, c’est ainsi s’approprier de façon imaginaire les marchandises qui y sont exposées, afin de se construire le fantasme d’un chez-soi censé correspondre à notre identité et à nos goûts personnels.
Toutefois, ce qui est frappant, chez Ikea, c’est que cette scène fantasmagorique de la salle d’exposition s’évapore aussitôt qu’on en sort pour entrer dans l’entrepôt, où il s’agit maintenant de repérer l’étagère où sont stockées les boîtes correspondant aux objets sélectionnés à l’étape précédente. Or, c’est à cet endroit que réside le génie – ou le fantôme – d’Ingvar Kamprad, le fondateur d’Ikea.
Son génie, c’est d’avoir eu le premier l’idée du meuble en kit et de son emballage à plat qui permet de réaliser des économies formidables sur les coûts de transport et d’entreposage. Ainsi, lorsqu’on entre dans l’entrepôt, on se retrouve dans le monde parfaitement froid et fonctionnel de la marchandise; de la marchandise telle qu’elle est en réalité, et telle qu’elle ne peut qu’exister dans sa seule raison d’être qui est de réaliser une valeur d’échange maximale.
La morne poésie des magasins Ikea, ce n’est pas tant que les marchandises y soient baptisées de noms imprononçables, pleins de trémas et d’anneaux en chef. C’est plutôt cette disparate qui saisit le regard de qui ose y flâner, ce contraste entre la fantasmagorie de la salle d’exposition, où l’on rêve d’un chez-soi à son image par l’intercession d’une marchandise standardisée, et son envers logistique, l’entrepôt. Ici, la marchandise se présente finalement dans la nudité de sa forme concrète, emballée à plat, et requérant d’ailleurs une prestation de travail gratuit, un travail de montage nécessaire pour retrouver la forme fantasmée à l’étape précédente. Comme on sait, c’est alors qu’adviennent bien des maux de tête.