L’idéologie trumpiste ou le triomphe de l’individu rationnel

L’idéologie trumpiste ou le triomphe de l’individu rationnel

Malgré le plein déploiement d’un cirque médiatique qui arrive à sa fin, le phénomène Trump reste fâcheux pour tout individu qui cherche à faire sens des courants politiques. Sur le plan idéologique, il est très difficile de définir ce qui constitue l’essence du phénomène. Depuis le début des primaires et de la campagne présidentielle, les journalistes des divers médias dominants se démènent à essayer de saisir le projet de société que Trump défend, d’en saisir la cohérence. À certains égards, cette entreprise est vaine. Trump ne défend pas explicitement de projet sociétal ou de vision perfectionniste et globale du monde social. Avec Trump, nous n’avons accès qu’au déploiement disparate de thèmes. Conséquence alarmante, l’un des deux candidats à la présidence, en plus d’être un outsider anti-establishment, n’a aucun projet explicite et cohérent à offrir quant à ce qu’il voudrait faire de l’appareil politico-militaire de la plus forte puissance au monde. Péril en la demeure. C’est principalement en portant l’attention sur l’inconsistance incendiaire de Trump que les médias prédisent l’implosion de la campagne du candidat, implosion qui n’est jamais arrivée.

Bien sûr, les aspirations du candidat tendent à s’expliciter, depuis la rédaction de la plate-forme du Parti républicain, suite à la Convention de juillet 2016 (1). Les crédos habituels du logos néoconservateur sont affirmés avec force : baisse massive des taux d’imposition et de taxation, désyndicalisation de ce qu’il reste de fonction publique aux États-Unis, engagement d’une lutte juridique quant au statut du mariage homosexuel, possible prohibition de l’avortement. La cohérence du cadrage idéologique n’est toutefois pas évidente. Certains points majeurs des visées de Trump contreviennent drastiquement à ce que l’« exceptionnel conservatisme américain », pour reprendre le terme d’Irving Kristol, grand intellectuel néoconservateur, considère comme mode d’organisation fondamental et traditionnel du pays : la libre circulation des capitaux, ce qui suppose le libéralisme économique. Trump vilipende les accords de libre-échange en ce qu’ils désavantagent certains acteurs économiques du marché américain ainsi que les travailleurs et travailleuses qui y sont soumi-e-s. D’un autre côté, Trump ne défend pas non plus une vision conservatrice anti-libérale de type corporatiste qui revendiquerait un État social organique, imposant une société rigide et segmentée, où tout secteur de la société a un rôle bien précis à jouer – position qui concorderait avec son protectionnisme chauvin. Est ainsi exclue non seulement toute analyse qui ferait de Trump une simple radicalisation du néoconservatisme, mais aussi celle qui interpréterait son projet comme l’affirmation fascisante d’un conservatisme dur que l’on pourrait, par exemple, associer à l’alternative right, mouvance américaine d’extrême droite peu structurée, aux tendances conspirationnistes, prônant un nationalisme blanc et masculiniste, mouvance dite « alternative » face à ce que la droite étatsunienne propose traditionnellement (2). Les aspirations de Trump n’en ont ni la cohérence, ni l’allégeance (3).

Cette difficulté de coller une famille idéologique à Trump ne signifie pas non plus que l’on doive simplement réduire ce qu’il défend à de l’opportunisme politicien et à de la démagogie, sans quoi bien de ses comportements, suicidaires sur le plan stratégique, seraient incompréhensibles. Pour comprendre politiquement ce milliardaire excentrique, il faut le saisir comme l’idéologisation de la figure de l’individu rationnel. La rationalité, ou choix rationnel, doit ici être comprise comme la capacité d’un individu de penser sa propre action en vue de ses propres objectifs (4). Le discours de Trump s’affirme ainsi comme l’acte même de faire un choix rationnel, dans le cas d’une campagne présidentielle, dans le fait même de poser un acte politique victorieux. C’est le choix rationnel lui-même qui est explicitement revendiqué, comme moyen, mais aussi comme fin. Ce que sera l’État américain sous Trump sera ce que Trump jugera rationnel. L’idéologie de Trump, c’est Trump.

Le triomphe de l’individu rationnel

Si Trump apparaît pour certain-e-s comme une avenue raisonnable, c’est parce que nous vivons dans un monde où le fait même d’arriver à nos propres fins est devenu le modus operandi de la vie sociale. C’est ainsi le champ dans lequel une figure comme celle de Trump peut être accueillie qu’il faut analyser, et, par conséquent, la société qui produit ce champ. En 1964, Herbert Marcuse, éminent philosophe allemand, faisait le constat d’un monde industriel affirmant une société « unidimensionnelle », une société qui s’affiche comme dimension unique (5). Cette dimension unique s’explique comme suit : dans cette société, l’industrie pose a priori (indépendamment de toute expérience – dans le cas de l’industrie, indépendamment de toute expérience sociale particulière) une vision scientifique du monde. En d’autres mots, cela signifie que l’industrie contemporaine organise un monde dans lequel la société s’oriente autour de l’édification de pôles où l’exercice d’une science dite « neutre » est possible, et tend à exclure ce qui ne participe pas à cette édification. Pour affirmer et construire ce monde, la pensée valable se doit d’être opérationnelle, c’est-à-dire que ce qu’elle produit se doit d’être conforme à ce qui est effectif dans ce monde scientifique, ce qui inclut également ce qui est effectif sur le plan social. Conséquence majeure : nous assistons à la désintégration de ce que Marcuse nomme la pensée conceptuelle – une pensée qui va au-delà de ce qui, immédiatement, est effectif dans le monde humain, et qui est en mesure de saisir ce qui n’existe que comme potentiel. Restreinte à sa fonction opérationnelle, la pensée se trouve donc soumise à une dimension unique : à ce qui existe dans le moment. C’est au sein de cette matrice conceptuelle qu’œuvre tout individu de notre ère, du moins, en Occident.

Depuis les années 1960, le champ de ce qui est « opérationnel » socialement s’est amplement restreint. Marcuse vivait à une époque d’économie occidentale mixte, où s’équilibraient inégalement socialisme et capitalisme. Depuis la révolution néolibérale entamée à partir de la fin des années 1970 et pleinement affirmée dans les années 1980 (6), ce qui, socialement, ne correspond pas aux lois de l’échange de produits au sein d’un marché capitaliste s’affirme difficilement sur le plan intellectuel, contenu jugé non opérationnel. Le paradigme néolibéral pose une posture épistémologique sceptique face à la théorie sociale. Pour Hayek, probablement le plus grand intellectuel néolibéral, le monde social, qu’il nomme « ordre pratique », est d’une complexité insaisissable pour l’esprit humain individuel. Il y aura toujours un écart majeur entre ce qu’il est possible de rendre concret par la théorie, et ce que cet ordre est dans la réalité. Hayek considère que plus de cerveaux entrent en connexion entre eux, plus l’écart entre théorie et pratique s’amoindrit. À ce titre, Hayek affirme que le moins imparfait des systèmes d’échange de données que l’humanité ait produit est le marché, à travers lequel, par l’entremise du système de prix, les acteurs économiques, par leur pluralité, mettent en commun leurs informations imparfaites.

Conséquemment, la société, en tant qu’économie de marché, ne se pose plus comme un monde d’institutions, de faits sociaux et d’interrelations entre individus, mais comme un champ d’informations et de règles à travers lequel des agents, à titre individuel, font des choix rationnels en vue de leurs objectifs, selon des paramètres de coûts/bénéfices. La politique n’est dès lors plus affaire de projets de société, mais d’édification de règles convenables. Le ou la citoyen-ne n’est plus citoyen-ne, mais contribuable qui fait des choix rationnels. L’individu n’est plus individu, mais « entrepreneur de soi ». Le délitement social que provoque cette vision du monde finit par réaliser ce qu’elle conçoit : une société fragmentée en « agents rationnels ». Le politique ne fait que suivre cette tendance. Dans le contexte du rêve américain et de la compétition féroce qui vient avec, ce rapport à soi n’est que plus vrai.

Ce politique dépolitisé ne saurait non plus se concevoir sans l’hégémonie d’une société de consommation, condition et conséquence du marché, société qui transforme tout acte public en spectacle, le spectacle devant être ici compris comme l’écrivain et cinéaste Guy Debord l’entend : un espace qui se présente comme « détaché », espace qui est l’expression « (…) d’un rapport entre des personnes, médiatisé par des images » (7). Au sein de cet espace médiatisé, les idées et les visions du monde circulent selon les paramètres des structures permettant cette médiatisation, en l’occurrence les structures du marché. Ces représentations circulent donc en tant que marchandises, c’est-à-dire en tant que produits pouvant être échangés entre producteurs et productrices de ces contenus et offerts à un public. La figure de l’individu rationnel est à la fois une image-marchandise qui circule facilement, et à la fois une condition de circulation des idées pour tout individu qui voudrait se frayer un chemin à travers cet univers d’images. Trump est ainsi la conséquence radicale du mode de fonctionnement de la joute politique ainsi que de la manière dont la société du spectacle médiatise l’espace public.

Trump, champion de la domination

Le sociologue Mannheim définit comme caractéristique fondamentale de l’idéologie l’attachement à une particularité sociale réelle posée comme fondement global, voir total de la société. Dans le cas de Trump, c’est le choix rationnel qui est posé comme totalité, le choix rationnel étant lui-même revendiqué comme moteur de politiques publiques. Évidemment, la grande majorité des acteurs du monde politique se revendiquent explicitement eux aussi de leur capacité à faire des choix rationnels, mais c’est toujours en vue d’une certaine vision du monde ou du bien public. Ce choix rationnel est habituellement instrumental. Chez Trump, le but est inclus dans le moyen, et vice-versa.

Savoir si ce cadre idéologique constituera un tournant historique dépend de la victoire ou non du candidat. Indépendamment de l’issue de cette élection, Trump pourrait malgré tout poser comme précédent la normalisation de ce type de figure. À cet égard, le candidat semble déjà avoir radicalisé cette tendance qu’a la société du spectacle à poser le conflit politique comme un match de boxe, où les candidat-e-s assènent et encaissent des coups et dans lequel ces derniers et ces dernières sont évalué-e-s par le public non pas en fonction de ce qu’elles et ils défendent, mais selon leurs capacités à mener le combat. Cette dynamique spectaculaire de l’affrontement n’est certes pas nouvelle quant à l’interaction entre partis politiques, mais Trump constitue un cas particulièrement extrême de la chose, d’où la radicalisation de l’affrontement-spectacle. Ainsi en est-il des derniers mois de cette campagne. Les critiques mainstream anti-Trump ne visent non plus la toxicité du projet politique du candidat, mais plutôt son statut d’agent rationnel. Sont attaqués les prouesses commerciales du personnage, son respect des règles du jeu économique (8), sa connaissance des faits, son caractère présidentiable, la pleine démesure de ses pulsions sexuelles, etc.

Dans cette perspective de domination, tant économique que politique, Trump se présente, lui, comme l’agent par excellence qui sait utiliser sa volonté. Multimilliardaire qui a su s’imposer dans cette jungle économique qu’est l’Amérique. Superstar outrancière du monde du spectacle. Homme à femmes. Taureau fonçant tête baissée dans l’arène politique. Trump se présente comme l’homme d’affaires sans attaches qui sait faire les bons choix. C’est cette capacité, en elle-même, qui constitue son projet politique. Si Trump peut sauver l’Amérique, ce n’est pas dû à un projet quelconque, mais parce qu’il connaît le monde des affaires, qu’il sait faire de l’argent et qu’il est doté d’une faculté unique à s’entendre avec d’autres agent-e-s rationnel-le-s comme lui. Dans cette visée, Trump s’attaque à l’ensemble des représentations traditionnellement érigées par l’establishment politique bloquant cette capacité de domination. Cet assaut ne s’affirme que pour mieux renforcer, par la loi et l’ordre, la coercition institutionnelle, en vidant ce qui reste de vernis démocratique à un régime présidentiel formaté par les aléas de la finance et de la militaro-industrie. L’apparence de liberté démocratique est, pour Trump, ce qu’elle est : une apparence. «The system is rigged. The system is broken [le système est corrompu, brisé] », si brisé que Trump scande à qui veut que les élections sont truquées. Trump est « réaliste ». Mieux vaut cerner l’appareil politique pour ce qu’il est – un univers de mensonge et de violence –, et l’utiliser conséquemment, mais, cette fois-ci, en vue d’objectifs davantage rationnels en ce qui a trait aux intérêts des États-Unis.

Aux vues de la victoire, tous les moyens sont bons. En campagne, l’agir rationnel le plus adéquat est d’écraser l’adversaire, par l’insulte, la diffamation, l’incitation à l’espionnage informatique (9), l’intimidation, voir même la menace. À ce titre, il s’suffit de penser au rapport ambigu que Trump entretient, à la blague, quant à une réaction civile 8 armée de ses supporters contre l’establishement démocrate (10), ou bien de sa menace, en plein débat, de mettre Clinton derrière les barreaux s’il est élu. Dans ses récents retranchements contre Clinton, Trump va jusqu’à délégitimer la mécanique électorale (11).

Pour ce qui est de la gouverne étatique à venir, l’organisation sociale que cette gouverne oriente se doit d’être en diapason avec l’acte de volonté d’un président (Trump) qui fait de l’Amérique un lieu où il fait bon vivre. Ce projet politique radical implique une union organique entre la figure rationnelle posée comme leader charismatique et tou-te-s les autres agent-e-s rationnel-le-s qui, comme Trump, savent ce qui est juste et bon pour ce grand pays que furent un jour les États-Unis et qui peuvent le redevenir. Cette unité n’est possible que par une coercition judicieuse menée avec force, par la loi et l’ordre incarnés en Trump, au mépris, si nécessaire, de la Constitution : sécurisation policière majeure des secteurs pauvres et racisés du pays, torture et crimes de guerre contre les « combattant-e-s ennemi-e-s » (terroristes), censure du contenu perturbant la sécurité nationale (sur internet, entre autres), fichage national des musulman-e-s, interdiction des migrant-e-s arabo-musulman-e-s, édification d’un mur à la frontière mexicaine pour bloquer les migrant-e-s illégales et illégaux.

Évidemment, les États-Unis sont un État de droit, constitué des fameux checks and balances empêchant que s’affirme le pouvoir démesuré du président ou de la présidente. Il y a toutefois un élément majeur du phénomène Trump qui nous empêche de penser le politique selon un découpage traditionnel. Trump n’est pas qu’un candidat. Il incarne un mouvement de masse, et une frange des masses que Trump mobilise a cette particularité d’être excédée, démunie, cynique, fanatisée par le glissement du Parti républicain vers l’extrême droite et, fait important, d’être armée, scénario fort inquiétant. Cette unité forcée implique aussi l’exclusion de celles et ceux qui ne rendent pas l’Amérique grande, bref, celles et ceux dont la rationalité individuelle ne colle pas avec celle édictée par Trump. Il va falloir faire le ménage. Ce ménage, c’est Trump qui peut le faire, en tant qu’il est Trump. It’s time to make America great again.


(1) Voir la plate-forme officielle : https://prod-static-ngoppbl.s3.amazonaws.com/media/documents/DRAFT_12_FINAL[1]-ben_1468872234.pdf. Consulté le 11 octobre 2016.

(2) Pour des précisions quant à ce qui constitue l’alternative right, voir « Trolls for Trump : Meet Mike Cernovich, the meme mastermind of the alt-right ». The New Yorker. 31 octobre 2016

(3) Si certains liens peuvent être établis entre cette extrême droite américaine et le discours de Trump, ce n’est que par la concordance de certains thèmes, et non du fait d’un lien organique entre les deux. À cet effet, voir « Pepe and The Stormtroopers ». The Economist. 17-23 septembre 2016.

(4) Il importe ici de préciser que le choix rationnel n’est pas nécessairement posé comme idéologie. Cette capacité d’ordonner instrumentalement nos propres comportements en vue de préférences individuelles peut aussi se concevoir scientifiquement comme outil d’analyse permettant de faire l’étude comportementale d’un individu œuvrant dans un champ, que ce champ soit politique, économique ou plus largement social, et ce, indépendamment de l’incursion de la rationalité individuelle sur le plan idéologique. Pour un exemple classique du paradigme de l’École des choix rationnels, voir Kenneth A. SHEPSLE, « Rationality : The Model of Choice » dans Analysing Politics, États-Unis, W. W. Northon & Company, 2010, p.14-33.

(5) Hebert MARCUSE, L’homme unidimensionnel, France, Éditions de Minuit, 1968.

(6) Pour des précisions quant à cette période historique, voir les travaux du géographe marxien David Harvey dans David HARVEY, « Brève histoire du néolibéralisme », France, Les Prairies Ordinaires, 2014; ou ceux du journaliste Serge Halimi dans Serge HALIMI, « Le grand bond en arrière », France, Fayard, 2006. L’historien Eric J. Hobsbawm est également fort éclairant : Eric J. HOBSBAWM, « Les décennies de crise » dans L’âge des extrêmes : histoire du cours XXe siècle, Bruxelles, Éditions Complexe, 1999.

(7) Guy DEBORD, « La société du spectacle », France, Paris, Gallimard, 1992, p.10.

(8) Le 1er octobre 2016, le New York Times divulguait l’information selon laquelle Trump n’aurait pas payé d’impôt durant près de vingt ans : David Barstow, Susanne Craig, Russ Buetner et Megan Twohey. 2016. «Donald Trump Tax Records Show He Could Have Avoided Taxes for Nearly Two Decades, The Times Found». The New York Times.

(9) Notamment en ce qui concerne les courriels de Clinton : « Donald Trump appelle la Russie à publier des courriels de Hillary Clinton ». Le Monde. 2016.

(10) Nicke Corsantini et Maggie Haberman. 2016. «Donald Trump Suggests ‘Second Amendment People’ Couls Act Against Hillary Clinton». The New York Times.

(11) « Présidentielle américaine j-23 : Donald Trump instille l’idée d’une élection truquée ». Le Monde. 16 octobre 2016.

La responsabilité du gouvernement fédéral dans le dossier du logement social

La responsabilité du gouvernement fédéral dans le dossier du logement social

Le dossier du logement social sera à l’avant-scène durant le mois d’octobre, durant lequel le Canada participe à la conférence de l’ONU Habitat III, qui porte sur le développement urbain et durable. La population canadienne est par ailleurs en attente d’informations supplémentaires sur la stratégie nationale « Parlons logement » du gouvernement fédéral. C’est dans ce contexte social que le FRAPRU organise une manifestation le 13 octobre à Ottawa, afin de demander au gouvernement Trudeau de confirmer ses engagements en matière de logement social et de reconnaître les droits de la personne dans sa stratégie. Nous tenterons dans cet article de décortiquer brièvement l’argumentaire de cet organisme.

Le mois d’octobre est assez mouvementé pour la question du logement. Le 3 octobre était la journée mondiale de l’habitat et le 17 octobre sera la journée où commence la conférence Habitat III, en Équateur, où différents pays du monde étudieront la question du développement urbain et durable. Cette conférence, à laquelle le Canada prendra part, est organisée par les Nations Unies et se concentrera notamment sur la mise en œuvre du nouvel agenda urbain qui sera un guide pour le développement urbain dans le monde pour les deux prochaines décennies (1). Le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) a ainsi organisé le 13 octobre 2016 une manifestation à Ottawa pour demander à Justin Trudeau de prendre en compte les droits de la personne dans sa prochaine stratégie nationale sur le logement. Le FRAPRU souhaite rappeler que le logement n’est pas une marchandise mais un droit dont chaque personne devrait bénéficier. Justin Trudeau s’est engagé lors de la dernière campagne électorale à mettre de l’avant une stratégie nationale globale sur le logement s’il était élu. Il a confirmé cet engagement à quelques reprises, notamment dans le budget de mars 2016 et en créant sa stratégie nationale nommée « Parlons logement », qui appelle à la consultation et à la coopération des différents acteurs du logement. C’est dans le cadre de cette stratégie nationale que l’organisme FRAPRU souhaite rappeler certains points importants au gouvernement Trudeau. Il demande notamment (2):
 

  1. que le gouvernement fédéral confirme, sans plus tarder, la poursuite des subventions à long terme versées à tous les logements sociaux existants et adopte une stratégie sur le logement permettant le financement massif de nouveaux logements sociaux;
  2. que le gouvernement québécois finance la construction de 50 000 nouveaux logements sociaux en 5 ans (HLM, coopératives et OSBL d’habitation).
  1. Que le gouvernement fédéral confirme la poursuite des subventions à long terme versées à tous les logements sociaux existants

Le gouvernement fédéral accorde des subventions à long terme à l’échelle du Canada pour les logements sociaux. Elles sont une partie importante du financement  de ces logements. Leur retrait pourrait avoir des conséquences très importantes sur l’avenir de ces logements, et ainsi, pourrait socialement nuire aux locataires de ces habitations. Voici quelques chiffres concernant ces subventions :

-Le gouvernement fédéral verse des subventions à long terme de 1,7 milliard de dollars pour les logements sociaux existants partout au Canada;

-Normalement, ces subventions se terminent lorsque les hypothèques, qui ont généralement une durée de 35 ans, prennent fin (3);

-Le gouvernement Trudeau s’est engagé à prolonger cette aide financière pour deux ans afin de trouver une solution à plus long terme (4).

Il est aussi bon de se rappeler que le budget fédéral pour le logement social de 2016 est passé de 57 millions de dollars à 154 millions de dollars entre 2015 et 2016 (5). Il sera donc intéressant de suivre la portée de cette annonce de très près afin de voir comment seront répartis ces fonds.

Le FRAPRU soutient qu’il est important de continuer ces subventions à long terme pour les personnes qui habitent les logements sociaux. Les bâtiments sont vieux; il faut les rénover. Il ne suffit pas de subventionner la mise en place de logements sociaux, il faut aussi assurer leur salubrité et leur utilité à long terme. L’avenir de ces bâtiments peut avoir des conséquences sur les personnes qui y vivent.

Par ailleurs, lorsqu’une personne doit utiliser 50% ou même 80% de son revenu pour se loger, il ne lui reste qu’une somme minime pour subvenir à ses besoins et aux besoins de sa famille.

  1. Que le gouvernement fédéral adopte une stratégie sur le logement permettant le financement massif de nouveaux logements sociaux

Le FRAPRU souhaite que le gouvernement fédéral adopte une stratégie sur le logement pour permettre le financement de nouveaux logements sociaux. D’un autre côté, l’organisme revendique la création de 50 000 nouveaux logements sociaux en cinq ans par le gouvernement québécois. Ainsi, l’aide financière apportée par le fédéral appuierait la réalisation de leur deuxième revendication générale sur le logement social, soit la construction de nouveaux logements sociaux.

Le droit au logement au Canada et au Québec.

Le droit au logement n’est pas directement protégé par la Charte canadienne des droits et libertés au Canada ni par la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. À l’occasion des 25 ans de la Charte québécoise des droits et libertés, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a réalisé un bilan sur celle-ci. Elle recommandait que « le droit à un logement suffisant soit explicitement reconnu comme faisant partie du droit, garanti par l’article 45 de la Charte, à des mesures sociales et financières, susceptibles d’assurer un niveau de vie décent » (6). La Commission attendait toujours ces changements lors des 40 ans de la Charte, l’an dernier (7). Les changements en matière de droit au logement sont toujours attendus au Québec, mais aussi au Canada. De telles modifications pourraient éventuellement imposer un fardeau plus important aux gouvernements et ainsi pousser nos décideurs et décideuses à intervenir de façon plus sérieuse dans la question. Avec une obligation quasi constitutionnelle sur le droit au logement décent dans la Charte québécoise ou une obligation constitutionnelle dans la Charte canadienne, on pourra se demander si nos gouvernements seront à ce moment obligés de prendre des mesures positives afin de permettre l’accès à ces logements aux personnes qui en ont besoin. À ce moment, ils n’auront pas d’autre choix que de mettre en premier plan les droits de la personne. D’ici là, les demandes du FRAPRU concernant la prise en considération des droits de la personne dans la discussion vont de soi puisqu’une société ayant ratifié le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels s’engage, sur le plan international, à prendre des mesures appropriées pour assurer la réalisation du droit au logement. À l’article 11 de ce Pacte, les États parties du Pacte reconnaissent non seulement le droit de toute personne à un logement suffisant, mais s’engagent aussi à prendre les mesures nécessaires pour y parvenir (8). Il reste à voir si le gouvernement fédéral intégrera cette obligation dans le droit positif canadien.

Le gouvernement fédéral a donc une responsabilité importante dans la question du logement social au pays. Même s’il a pris certains engagements qui augurent bonne nouvelle, nous devrons rester attentifs et attentives aux développements de cette question En terminant, la manifestation du 13 octobre est la première action que le FRAPRU a décidé d’organiser à la suite de son assemblée générale de septembre 2016. Plusieurs autres événements sont déjà organisés pour 2016-2017 tels qu’une action régionale le 22 novembre 2016 et une action d’occupation le 22 mai 2017. De plus, les détails du plan d’action du gouvernement fédéral sont toujours attendus. Nous continuerons donc d’entendre parler de ces revendications dans les mois à venir.

CRÉDIT PHOTO: Marc-André Lepage

(1) Conseil international des monuments et des sites. http://www.icomos.org/fr/177-articles-en-francais/actualites/7674-document-de-positionnement-de-la-campagne-culture2015goal-sur-l-ebauche-zero-du-nouvel-agenda-urbain-de-l-onu-habitat-iii, 18 juillet 2016.

(2) http://www.frapru.qc.ca/logementundroit2/

(3) http://www.frapru.qc.ca/ottawa/defendons/

(4) http://www.frapru.qc.ca/ottawa/defendons/

(5) http://ici.radio-canada.ca/regions/saguenay-lac/2016/08/26/003-sonia-cot…

(6) http://www.cdpdj.qc.ca/publications/bilan_charte.pdf

(7) http://www.ledevoir.com/politique/quebec/443752/la-charte-quebecoise-des…

(8) Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels http://www.ohchr.org/FR/ProfessionalInterest/Pages/CESCR.aspx

Brexit : Quand la bombe explosa

Brexit : Quand la bombe explosa

Par Antoine Foisy

Le 23 juin dernier fut probablement la journée qui a le plus marqué l’histoire de l’Union européenne depuis sa fondation. Pour la première fois, un État membre –et non le moindre–, le Royaume-Uni, a voté par une mince majorité en faveur d’une sortie de l’Union. Maintenant que la poussière est retombée, il nous est possible de faire un bilan de ce vote et d’y entrevoir une perspective d’avenir.

À la suite de ce référendum, la menace la plus immédiate et la plus dangereuse pour le Royaume-Uni est le risque de sécession de régions constitutives du pays, car un tel démembrement affecterait la position économique et politique de la nation dans le monde. Ce n’est pas une simple menace lancée par les pro-UE durant la campagne, mais bel et bien un événement qui risque de se produire. En effet, plusieurs d’entre elles, notamment l’Écosse, ont averti le gouvernement de Londres que si leur volonté n’était pas respectée, leurs gouvernements respectifs pourraient mettre en branle des mesures pour leur accession à l’indépendance afin de faire respecter leur choix.

Tout au long de la campagne du référendum, la première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, fut la plus agressive sur le sujet, affirmant qu’elle n’hésiterait pas à mettre en branle un second référendum sur l’indépendance écossaise si la volonté des Écossais  n’était pas prise en compte. L’argumentaire de la première ministre se fondait sur le respect de l’expression populaire; effectivement, par une majorité de 62 %, les Écossais ont préféré opter pour le camp du « Remain ». Le camp du « Leave » remporta cependant la campagne à hauteur de 52 %, majoritairement grâce aux Anglais. Pour Nicola Sturgeon, il s’agit donc d’un véritable non-respect de la démocratie que sa région soient entraînée hors de l’UE alors que ses habitants souhaitaient majoritairement demeurer au sein de celle-ci. Il ne lui fallut évidemment pas beaucoup de temps pour annoncer que la tenue d’un référendum portant sur l’indépendance de l’Écosse devait avoir lieu bientôt. Le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne était même l’argument qui a convaincu de nombreux Écossais de voter contre l’indépendance lors de leur référendum de 2014. Suite à cette sortie forcée, un député du Scottish National Party déplore le fait que les grands partis traditionnels ont induit les Écossais en erreur lors du référendum de 2014, exprimant l’importance pour de nombreux citoyens de mener un second référendum sur l’accession à l’indépendance.

« Ils ont clairement induit en erreur les Écossais » – John Nicolson, député du SNP

Un peu plus à l’ouest, en Irlande du Nord, la situation ne semble guère plus stable suite aux résultats du vote. À l’instar des Écossais, les Nord-Irlandais ont voté en majorité pour rester au sein de l’Union européenne. Au vu du résultat, les citoyens militant pour que l’Irlande du Nord se sépare du Royaume-Uni ont eux aussi affirmé que cette sortie imposée de l’UE ne tenait pas compte de la volonté des habitants de leur région. Ils ont donc demandé un référendum afin de réunir la République d’Irlande et l’Irlande du Nord. En revanche, la question de la tenue d’un tel référendum est beaucoup plus sensible en Irlande du Nord que chez leurs voisins écossais de par les tensions persistantes entre les catholiques et les protestants, ceci malgré l’accord du Vendredi saint de 1998, qui mit fin au conflit nord-irlandais durant lequel s’affrontèrent le gouvernement britannique et des groupes nationalistes irlandais souhaitant le rattachement à l’Irlande. En effet, outre la controversée différence de vote selon le niveau de scolarité des habitants, une seconde fracture confessionnelle a aussi fait pencher la balance : alors que les Nord-Irlandais catholiques ont appuyé le camp du « Remain », la majorité protestante à quant à elle appuyé le camp du « Leave ». Cela a donc vivement réanimé les tensions religieuses qui s’étaient relativement apaisées depuis 1998.

Un tel exercice démocratique est très sensible pour nombre d’Irlandais, qui ont vécu la période des Troubles entre les troupes de l’IRA et le gouvernement britannique au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Déjà, le premier ministre irlandais, Enda Kenny, a affirmé que le plus important pour le moment était d’atténuer les dommages causés par les récents événements et non d’ouvrir les anciennes blessures, comme on pouvait le lire dans La Presse (Paul Kelbie et Shawn Pogatchnik, 24 juin 2016). L’idée de revenir sur la question de la réunification est donc un sujet que peu de politiciens cherchent à aborder afin de préserver la paix, d’autant que si le Royaume-Uni venait à se retirer pour de bon de l’Union européenne, une frontière entre les deux Irlande serait instaurée.

Du côté du gouvernement britannique, le premier ministre David Cameron et sa secrétaire d’État à l’Irlande du Nord, Theresa Villiers, ont eux aussi cherché à ne pas échauffer les esprits en déclarant qu’une décennie de sondages a prouvé qu’il n’y avait pas d’intérêt pour une telle question. Toutefois, ils ont reconnu que le pacte de 1998 comprenait une clause permettant la réunification à la demande la population. Le parti catholique nationaliste Sinn Féin, qui fait partie du gouvernement d’unité, soutient quant à lui que la population a le droit de se prononcer sur sa sortie du Royaume-Uni pour les mêmes raisons que celles évoquées par le gouvernement écossais.

Bref, le référendum sur le maintien du pays au sein de l’Union européenne est véritablement la boîte de Pandore qui vient déballer toutes les revendications d’indépendance entretenues par les deux principales régions formant le Royaume-Uni avec l’Angleterre, qui furent si longtemps gardées sous contrôle. Le cas écossais est d’autant plus difficile à réprimer qu’il suit une voie tout à fait démocratique et ne subit pas les contrecoups d’un traumatisme récent dû à un conflit. Le danger pour le Royaume-Uni est que l’opinion publique écossaise semble de plus en plus pencher en faveur de l’indépendance malgré l’échec de la dernière consultation, avec 55 % des voix contre et 45 % pour. Parmi les raisons qui motivent ces derniers à opter pour la séparation d’avec Londres se trouve l’impression de retourner à l’époque où les Anglais décidaient de la voie à suivre sans les consulter. L’indignation ressentie par les Écossais peut donc favoriser encore plus la volonté d’indépendance d’une population qui sent depuis un certain moment qu’elle ne possède plus sa place au sein du pays.

Dans le cas de l’Irlande du Nord, comme mentionné plus haut, la question est plus délicate puisque les tensions religieuses sont toujours vivaces. Il reste qu’une certaine partie de la population s’affiche ouvertement en faveur d’une séparation d’avec le Royaume-Uni. Peut-être s’agit-il simplement d’une opportunité saisie par les nationalistes, ou bien est-ce le signe d’une véritable volonté populaire; dans cette situation seul le temps saura nous apporter la réponse. De nombreux problèmes plus pressants risquent pour le moment d’absorber l’énergie et le temps des autorités politiques, autant à Londres qu’à Dublin, qui va chercher à protéger ses relations commerciales avec la Grande-Bretagne, son premier partenaire commercial. Les autorités ne voudront probablement aborder le dossier de l’indépendance nord-irlandaise pour éviter d’éveiller les tensions.

Tout cela risque de provoquer une reconfiguration géographique, économique et surtout politique du Royaume-Uni. Même si l’Angleterre est le moteur économique et culturel du pays, si l’Écosse obtient son indépendance, il s’agira d’une énorme perte pour Londres, qui se verrait ainsi privé des revenus engendrés par la production pétrolière écossaise en mer du Nord, sans parler des bouleversements sur les marchés économiques et pour les entreprises installées en Écosse.

CRÉDIT PHOTO: Daniel Hamersky

Énergie Est – Premier épisode : Le bateau tangue

Énergie Est – Premier épisode : Le bateau tangue

Cet article concernant le projet Énergie Est de TransCanada ne représente que le premier chapitre d’une série qui s’aventurera, à travers les nombreuses péripéties et aventures auxquelles on peut s’attendre, à décrire et à suivre rigoureusement le développement de ce projet pétrolier. Ces différents épisodes, à travers les prochains mois, se succéderont jusqu’à la résolution finale de l’enjeu Énergie Est, quelle qu’elle soit.

29 août 2016. 8h00. Rue Mansfield. L’opposition.

Il est de ces matins où le réveil est léger. Les muscles se contractent d’avance et l’élan, pourtant encore engourdi de sommeil, s’entête.

Tel était le cas d’une cinquantaine de manifestants-tes qui se sont présentés-es aux environs de 8h en face du Centre Mont-Royal, non loin de la station Peel, pour protester contre le projet Énergie Est de TransCanada. Ce projet énergétique, visant à acheminer le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta vers le Nouveau-Brunswick sur une distance de 4600 km, et ce avec un débit de 1,1 million de barils par jour, représenterait le plus grand chantier d’infrastructure énergétique en Amérique du Nord[i]. L’Office national de l’énergie (ONE), organisme de réglementation du secteur énergétique du Canada, était notamment chargé d’en évaluer la rentabilité économique ainsi que les risques encourus en matière de santé et de sécurité, et ce pour l’ensemble du cycle de vie du projet[ii]. Les audiences débutaient dès 9h00, à quelques portes de distance de la masse humaine qui ne faisait alors que prendre de plus en plus d’expansion. Une odeur de café, subtilement perceptible, permettait aux yeux les plus lourds de se maintenir légers. Une odeur mêlée de poivre toutefois, de camphre. Et les yeux désormais vifs, on y sentait maintenant l’indignation. Les sourires étaient d’ailleurs constants, instinctifs à vrai dire. Le genre de sourire qui revient, qui s’obstine.

29 août 2016. 8h00. Rue Mansfield. L’approbation.

Tout juste devant, les corps tout aussi adjacents que les têtes éloignées, on défendait le projet pétrolier. Réunis au sein d’un même groupe, le « Local 144 », une association syndicale de soudeurs-ses et tuyauteurs-ses, on affichait fièrement un parti pris en faveur du développement d’un réseau de pipelines traversant tout le Québec. Par l’entremise de pancartes que plusieurs dizaines d’hommes brandissaient, je n’y ai vu personnellement aucune femme, sur lesquelles on pouvait lire sur fond noir « On supporte le projet Énergie Est! », l’enthousiasme était évident. « Des pancartes noires comme la mort » m’avait glissé un manifestant. Et avec les 33 emplois permanents que ce projet économique va permettre à long terme au Québec, selon les chiffres mêmes de TransCanada, on se demande de quelle manière ils les diviseront entre eux[iii].

29 août 2016. 10h00. Centre Mont-Royal. L’éclatement.

La tension ressentie sur la rue Mansfield ne tarda pas à prendre place dans la salle d’audience. L’odeur du café n’y était plus, mais c’est maintenant la froideur des costumes et les apparats de ce tribunal qui contribuèrent à colorer l’atmosphère. Le calme nerveux et les conversations de surface qui y prenaient place alors furent soudainement interrompues par un opposant au projet qui, se pointant tout juste en face des commissaires et au-devant de cette salle maintenant tout attentive, interrompit les activités de l’ONE. Elles n’avaient d’ailleurs pas encore débuté. D’autres se joignirent à lui, avec enthousiasme et ferveur, forçant ensuite l’organisme fédéral à interrompre son processus d’évaluation pour une durée indéterminée. Les audiences ne débutèrent plus depuis et la rue Mansfield, encore toute heurtée, se vida tranquillement.

ONE : Une organisation vieillissante

L’élément déclencheur de cette remise en cause de l’intégrité de l’Office national de l’énergie a été discuté à maintes reprises. Je ne l’aborderai ici que très rapidement. Une rencontre aurait effectivement eu lieu à Montréal le 15 janvier 2015 entre deux commissaires de l’organisme de réglementation, Jacques Gauthier et Lyne Mercier, ainsi que Jean Charest, alors consultant pour TransCanada. Selon les règlements mêmes de l’Office[iv], il est interdit pour des membres ou employés-es de l’ONE de participer à des rencontres avec des partis tiers dont le projet est en cours d’évaluation. Tel était le cas alors pour Énergie Est, transformant cette rencontre en une preuve claire du bris du code de conduite et des principes à la base de l’organisme fédéral. L’ONE s’étant d’abord défendu en avançant que la réunion en question n’avait concerné en rien le projet pétrolier, des notes révélées par le National Observer prouvent catégoriquement le contraire[v]. Le projet Énergie Est aurait été abordé sans l’ombre d’un doute, forçant ainsi l’organisme de réglementation à se confondre en excuses, sa crédibilité ne faisant alors que défaillir davantage. Toutefois, cette rencontre a déjà fait l’objet de nombreuses critiques et s’y attarder davantage ne relèverait que de la redondance. Également, le retrait des commissaires en question le 9 septembre dernier en rend la discussion de moins en moins pertinente. Mais plus encore, y accorder une importance déterminante comporterait le fâcheux désavantage de reléguer au second plan ce en quoi ce rendez-vous du 15 janvier 2015, loin de n’être qu’un malheureux accident de parcours, représente bien au contraire la consécration symbolique d’un tribunal déchu.

Un artifice démocratique

L’Office national de l’énergie, officiellement créé en 1959, se veut un « organisme de réglementation fédéral indépendant », d’abord au service du développement énergétique du Canada mais néanmoins attentif aux questions d’ordre économique, environnemental et social[vi]. Toutefois, cette indépendance, tout comme ces ambitions, tombe bien lourdement sous le poids des nominations partisanes qui s’accumulent. La première d’importance étant celle de Steven Kelly, un ancien consultant de la société pipelinière Kinder Morgan, nommé à l’ONE par le gouvernement Harper pour un mandat de sept ans à compter du 13 octobre 2015[vii]. Cette nomination survint par ailleurs le 31 juillet 2015, soit deux jours avant le déclenchement de l’élection fédérale. Il devient du même coup difficile de ne pas développer de cynisme à l’égard du processus. Plus largement, en plus d’avoir modifié en 2012 l’évaluation des projets de pipelines de sorte à en accélérer le processus d’approbation, le National Observer notait que depuis 2014, le gouvernement conservateur avait nommé onze des douze membres de l’ONE, dont la moitié était « des professionnels du secteur du pétrole et du gaz »[viii]. Lyne Mercier et Jacques Gauthier, dont les mandats avaient été renouvelés respectivement jusqu’en 2022 et 2018, faisaient immanquablement partie du lot[ix]. Si cette rencontre du 15 janvier 2015 n’avait pas été ébruitée, ces deux commissaires y seraient bien assurément demeurés. L’épithète d’un organisme indépendant, attentif aux questions environnementales, devient du même coup une prétention d’un risible désolant, et on se demande bien comment il est possible pour l’ONE, à l’heure où l’enjeu climatique s’impose dans les têtes comme dans les rues, de tenir une posture aussi froide qu’artificielle.

Par ailleurs, comme le mentionne Éric Pineault dans son livre Le piège Énergie Est, cette indépendance de l’Office, non seulement peut-elle être remise en question par rapport à sa relation au politique, mais la critique demeure tout aussi juste lorsqu’elle concerne ses liens vis-à-vis de l’industrie pétrolière, notamment en ce qui a trait au financement. Effectivement, depuis 1991, c’est 90% de son budget qui provient de l’industrie énergétique dont la majorité est assumée, selon le fondateur de la Canadian Association of Energy and Pipeline Landowner Association (CAEPLA) Dave Core, par quatre compagnies de pipelines (TransCanada, Embridge, Spectra et Kinder Morgan)[x]. Il est éloquent d’entendre après coup dans une allocution en 2008 l’ex-directeur de l’ONE, Gaetan Caron, présenter l’organisme de réglementation comme un « partenaire informé, actif, efficace du développement responsable du secteur de l’énergie pour le bénéfice des Canadiens »[xi].

La volonté du gouvernement Trudeau de renforcer l’organisme fédéral est certes louable, bien que l’on puisse se douter qu’elle ne soit qu’une tentative de rétablir la confiance de la population envers ce dernier, mais on réalise néanmoins avec vertige et scepticisme l’ampleur du projet. La récusation des deux commissaires ainsi que celle du président de l’Office représentent assurément une certaine victoire, quoique bien mince. Le genre de victoire qui ne résiste pas toujours à l’épreuve du temps. Ce sera désormais au gouvernement libéral de nommer les nouveaux membres de l’ONE. Si la pression sociale des dernières semaines et l’attention médiatique qui sera réservée aux prochains-es élus-es risquent de freiner significativement ses élans partisans, Justin Trudeau demeure bien ouvert au commerce des sables bitumineux albertains, à « trouver  des moyens d’exporter les ressources pétrolières sur les marchés »[xii]. D’abord en faveur du projet, il s’est rétracté par la suite, mentionnant la nécessité que le processus d’évaluation soit mené à terme avant de prendre fermement position.

Cela étant dit, le départ des commissaires n’est peut-être qu’un baume sur une organisation malade. C’est une logique, une posture favorable à l’industrie pétrolière qui s’y est incrustée. Jacques Gauthier prétextait d’ailleurs, tout juste après son retrait, que cette rencontre « n’aurait jamais eu lieu si nous avions su que M. Charest était à l’époque consultant pour TransCanada »[xiii]. C’est nous présumer bien naïfs-ves, d’autant plus que cette déclaration ne serait pas la première à être contredite. Quand la tromperie aussi se met au service des pétrolières. On veut soigner une organisation qui a pourtant depuis si longtemps témoigné de sa corrosion à travers ses liens de dépendance et ses membres partisans. La déclaration en février 2015 devant la Cour fédérale de Mme Christine Beauchemin, avocate et membre de l’ONE, en fait presque sourire tellement la clarté éblouit : « Les projets d’oléoducs ou de gazoducs, c’est tout à fait à l’avantage général des Canadiens. Énergie Est en est un »[xiv]. La volonté de guérir l’ONE de ses maux devient alors quelque peu naïve. C’est qu’il est de ces institutions qui vieillissent. La maladie s’infiltre alors jusqu’en leur centre et les soins administrés ne servent plus qu’à maintenir artificiellement en vie un corps qui ne répond plus. L’enveloppe demeure, souriante, mais le fond s’érode. C’est ce qu’on appelle un artifice.

TransCanada la fière

Si les rouages de l’ONE apparaissent sur plusieurs aspects défaillants et remettent fortement en doute sa capacité à traiter de façon honnête un dossier qu’elle aurait à évaluer, TransCanada, entreprise pétrolière albertaine, n’a fait que témoigner à travers les dernières années de sa hargne assumée à éviter autant que possible ces contrôles politiques. Je ne traiterai toutefois que de quelques exemples éclairants, bien conscient que la démonstration exhaustive de la mauvaise foi de l’entreprise pourrait faire l’objet à elle seule d’un livre complet.

Que l’on se souvienne de la fuite médiatique en novembre 2014 d’un document révélant la relation étroite entre Edelman, une firme de relations publiques américaine, et TransCanada. Le plan de communication faisait notamment la promotion d’une attitude agressive vis-à-vis des opposants au projet Énergie Est en alourdissant leurs difficultés de sorte à « les distraire de leur mission et à les forcer à réaffecter leurs ressources »[xv]. On proposait également de saturer les réseaux sociaux et l’espace public de publicités afin de créer artificiellement un véritable bassin d’appuis populaires. Cela fait déjà deux ans, le souvenir s’embrouille certes mais la clarté demeure. Et il est de ces moments  éloquents où la mémoire se doit de s’imposer une responsabilité.

Que l’on s’indigne devant le flou maintenu par l’entreprise albertaine advenant le cas d’un déversement pétrolier dans le fleuve Saint-Laurent, une des nombreuses rivières ou un des 860 cours d’eau traversés par le projet dans la seule région du Québec[xvi]. Aux questions d’ordre écologique, d’habitats naturels ou de faune, on fait face à un silence retentissant de la part de TransCanada. Il est de ces mutismes qui crient ce que pourtant ils cherchaient à taire.

Que l’on demeure solidaires des Premières Nations qui voient leurs territoires, pourtant protégés par la Constitution canadienne ainsi que par les droits des peuples autochtones inscrits dans la Déclaration des Nations unies, mis à risque devant le développement du projet Énergie Est. L’article 32.2 précise clairement l’obligation d’une consultation « par l’intermédiaire de leurs propres institutions représentatives, en vue d’obtenir leur consentement, donné librement et en connaissance de cause, avant l’approbation de tout projet ayant des incidences sur leurs terres ou territoires et autres ressources, notamment en ce qui concerne la mise en valeur, l’utilisation ou l’exploitation des ressources minérales, hydriques ou autres »[xvii]. L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador s’y est déjà opposé fermement. « C’est non à Énergie Est, point final », s’est exclamé Serge Simon, chef du Conseil de bande de Kanesatake[xviii]. Que l’on s’en assure.

Que l’on se méfie du refus de TransCanada de se plier aux législations québécoises et aux évaluations en matière d’environnement[xix]. Il n’est pas un-e étudiant-e, fin prêt-e, qui craint l’arrivée de l’examen.

Que l’on demeure lucide devant TransCanada la fière.

Énergie Est : Un projet noir

D’une certaine manière, nous sommes toujours sur la rue Mansfield. Si les audiences n’ont pas encore  repris et qu’en ce sens leur suspension a fait pour un temps diminuer la tension, ce serait une erreur que de délaisser trop rapidement la rue. Face à un projet qui représenterait, selon l’auteure et militante Naomi Klein, le pire crime climatique de la planète[xx], il n’est pas de négligence légitime. Alors que nous nous trouvons à un tournant majeur au niveau environnemental, que les océans se réchauffent à des niveaux records, que la vie marine supporte le fardeau de nos égarements, que les catastrophes naturelles se multiplient et s’intensifient, que des écosystèmes se bouleversent, que des populations entières débutent à peine à en subir les inévitables contrecoups et qu’un choc climatique prend de plus en plus forme à l’horizon, il n’est pas d’autre choix que de changer de cap. Dépoussiérons une boussole depuis trop longtemps encastrée dans la glaise et laissons-la naturellement choisir l’océan.

Que ce refus à Énergie Est puisse représenter en acte une transition que la Terre en entier nous commande. Que l’on s’enthousiasme désormais devant des projets écologiques, des projets de biomasse, des projets éoliens, des projets solaires, des projets d’avenir, des projets d’audace, des projets d’élégance, des projets bleus, des projets verts.

Des projets de fougue et de vie face à des projets noirs et vieillissants. Un débat ne voit sa valeur fondée que lorsqu’il confronte deux points de vue légitimes. Cette fois-ci néanmoins, ce débat n’en est pas un.

Sur ce navire qui depuis si longtemps nous pousse vers un horizon duquel inévitablement nous tomberons, il est maintenant impératif que nous réalisions notre présence à bord. Il ne vogue que parce que nous demeurons tranquilles. Mais peut-être que par petits coups, alors que les corps et les cœurs de plus en plus se lèvent et que d’un pied à l’autre, à la manière d’une danse libérée, nous le faisons tanguer, un réalignement deviendrait possible. Il ne nous reste donc qu’à danser avec davantage de ferveur, de fougue, pour qu’un nouveau cap devienne inévitable et qu’enfin nous retrouvions l’étoile polaire.

Les audiences reprendront alors et nous, la boussole en main, serons vigoureusement intranquilles[xxi].

Allez, on tangue.

[i]Pineault, Éric. Le piège Énergie Est: sortir de l’impasse des sables bitumineux. Montréal : Éditions Écosociété, 2016, p. 17.

[ii]OFFICE NATIONAL DE L’ÉNERGIE. À propos de nous, [En ligne], https://www.neb-one.gc.ca/bts/index-fra.html, (Consulté le 11 septembre 2016).

[iii]André Dubuc, Martin Croteau. « Énergie Est créera seulement 33 emplois permanents ». La Presse. En ligne. 18 décembre 2015. http://affaires.lapresse.ca/economie/energie-et-ressources/201512/18/01-…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[iv]OFFICE NATIONAL DE L’ÉNERGIE. Code régissant la conduite des employés de l’Office national de l’énergie, [En ligne], http://www.one-neb.gc.ca/bts/whwr/gvrnnc/cdcndctfnbmply/cdcndctfnbmply-f…, (Consulté le 11 septembre 2016).

[v]Catherine Lévesque. « Énergie Est : l’ONÉ a rencontré Jean Charest quand il travaillait pour TransCanada ». Le Huffington Post. En ligne. 8 août 2016. http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/08/05/lone-a-rencontre-charest-pour…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[vi]OFFICE NATIONAL DE L’ÉNERGIE. Responsabilités, [En ligne], https://www.neb-one.gc.ca/bts/whwr/rspnsblt/index-fra.html, (Consulté le 11 septembre 2016).

[vii]Marco Bélair-Cirino. « Harper place un ex-lobbyiste des pipelines à l’ONE ». Le Devoir. En ligne. 11 août 2015. http://www.ledevoir.com/politique/canada/447284/harper-place-un-ex-lobby…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[viii]Jean-Michel Goulet. « Évaluation canadienne d’Énergie Est : Chronique d’un échec annoncé ». Le Huffington Post. En ligne. 26 août 2016. http://quebec.huffingtonpost.ca/jean-michel-goulet/evaluation-canadienne…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[ix]Alexandre Shields. « Projet Énergie Est : d’anciens liens étroits avec l’industrie de l’énergie ». Le Devoir. En ligne. 6 septembre 2016. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/479…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[x]Pineault, Éric. Ibid., p. 91-92.

[xi]Pineault, Éric. Ibid., p. 92.

[xii]Radio-canada. « Justin Trudeau nuance sa position sur Énergie Est ». Radio-Canada. En ligne. 20 juillet 2015. http://ici.radio-canada.ca/regions/atlantique/2015/07/20/005-justin-trud…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xiii]Philippe Orfali. « Énergie Est : L’ONE forcé de remplacer tout le comité ». Le Devoir. 11 septembre 2016.

[xiv]Pineault, Éric. Ibid., p. 94.

[xv]Pineault, Éric. Ibid., p. 101.

[xvi]Laurence Niosi, Christine Bureau. « « Malaise » devant le pire scénario envisagé par TransCanada ». Radio-Canada. En ligne. 10 mars 2016. http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/environnement/2016/03/10/002-bape-o…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xvii]Pineault, Éric. Ibid., p. 98.

[xviii]Alexandre Shields. « Énergie Est: un « non » autochtone lourd d’impacts ». Le Devoir. En ligne. 16 juin 2016. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/473…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xix]Alexandre Shields. « Énergie Est : le ministre Heurtel a dû lancer l’étude du BAPE sans la collaboration de TransCanada ». Le Devoir. En ligne. 13 février 2016. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/462…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xx]Alexandre Shields. « Énergie Est : dire oui est « immoral » ». Le Devoir. En ligne. 16 mars 2015. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/434…. (Consulté le 11 septembre 2016).

[xxi]Selon l’expression lumineuse de Steve Gagnon, Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles. Éditions : Atelier 10, 2015.

CRÉDIT PHOTO: Rasmus Sonderborg

Financement des ONG : Actrices ou désoeuvrées face à la néolibéralisation du développement?

Financement des ONG : Actrices ou désoeuvrées face à la néolibéralisation du développement?

Par Annie-Claude Veilleux

Certains événements marquent parfois l’imaginaire collectif. En 2012, deux événements en particulier sont venus influencer l’idée faite des ONG et de leur financement ;  le constat fait sur les millions de dollars de l’aide internationale perdus pour la reconstruction d’Haïti à la suite du tremblement de terre, et le cyberphénomène Kony 2012, aujourd’hui relayé comme symbole d’un nouveau slacktivism*. L’opinion populaire face aux ONG est très vacillante ; le premier cas venu de fraude est rapidement médiatisé, et le scepticisme envers les « humanitaires » grandissant. Que savons-nous, et qu’est-il possible de savoir vis-à-vis des rouages financiers de ces organismes, parfois petits et localisés, parfois immenses et présents sur toute la surface du globe?

En 2012, un an après le tremblement de terre, on découvre que des millions de dollars ramassés aux quatre coins du monde pour aider à la reconstruction d’Haïti ont été perdus, mal investis, ou tout simplement accaparés. Des 2,4 milliards de dollars acheminés par le gouvernement américain pour l’aide internationale, par exemple, seulement 1% a été destinés au gouvernement haïtien lui-même et 0,4% à des ONG haïtiennes, alors que plus de 486 millions avaient été remis à la Croix-Rouge américaine, pour ne nommer que ces chiffres (1). On connaît aujourd’hui les déboires qu’a connus Haïti suite au tremblement de terre et toutes les critiques qui furent formulées aux projets de secours et de développement déployés. « Kony 2012 » est quant à lui un événement international organisé par l’ONG américaine Invisible Children. Cet événement visait, via une solide vidéo publiée sur le web appelant à une cybermobilisation de masse et à l’accrochage de tags, l’arrestation d’un seigneur de guerre ougandais connu pour ses massacres commis par l’enrôlement d’enfants soldats, Joseph Kony.

La campagne fut fortement critiquée, comme quoi le scénario hollywoodien de la vidéo présentait une vision faussement dramatique de la réelle situation politique et sécuritaire de l’Ouganda et passait sous silence les actions du dictateur ougandais Yoweri Musevini. La gestion des finances de l’ONG fut aussi mise à mal : l’argent récolté par la campagne aurait servi d’abord et avant tout à rembourser la production très onéreuse, et uniquement 32% des dépenses réalisées par l’ONG durant l’année 2011 auraient véritablement servi sur le terrain (2). La plupart d’entres nous avons également ressenti ce sentiment de scepticisme ; il semble par exemple grandissant vis-à-vis des jeunes gens à dossard coloré bloquant le chemin des métros ou des grandes artères urbaines pour nous convaincre de donner pour telle ou telle organisation (ou que nous devrions nous sentir coupables de ne pas le faire, selon la réaction). Qui n’a jamais demandé à l’un ou l’une de ceux-ci ou celles-ci la légendaire question « [m]ais quel pourcentage de mon don se rend réellement aux populations visées?! » ? Au vu et au su de ces suspicions parfois partagées à l’égard des finances des organisations caritatives et autres ONG de ce monde, cet article ne cherchera pas à ausculter les faits et méfaits d’Invisible Children ou des déboires d’USAID en Haïti (puisque vous pouvez déjà trouver pour tous les goûts sur le sujet), mais peut-être un peu plus simplement d’analyser l’environnement et l’univers dans lequel les ONG évoluent avant de porter un jugement certain sur la moralité de leur financement et de leur applicabilité sur le « terrain ». Qu’est-ce qui distingue l’action des ONG d’autres organisations? Comment opèrent-elles pour mener à bien leurs actions, dans leur pays d’origine et ailleurs?

ONG, OSI, OI, ONGI…

Il faut d’abord se mettre d’accord sur ce dont on parle lorsqu’il s’agit « des ONG ». Première grande division, les ONG vis-à-vis des organisations internationales (OI) ou des fondations. Les ONG se définissent par le fait qu’elles sont des organisations indépendantes de leur gouvernement ou de tout gouvernement, dont les membres sont des individus ayant foi en la mission poursuivie par celles-ci. Les membres d’organisations internationales, quant à eux, sont essentiellement les représentant-es d’États, regroupé-es selon divers critères. En cela, l’ONU ni aucun de ses organes n’est une ONG, pas plus qu’USAID ou l’Agence canadienne de développement international : la gestion de leurs actions et de leurs finances relève du pouvoir public (3). Les fondations, ensuite, se définissent comme une masse de biens individualisée mise au service d’une cause fixée par la donatrice ou le donateur. La fondation, de plus, ne comporte pas vraiment de membres, mais un conseil d’administration. Par exemple, les fondations Paul-Gérin Lajoie et David Suzuki fonctionnent selon les fonds alloués par M. Lajoie et M. Suzuki (4).

Plusieurs subdivisions peuvent ensuite exister à l’intérieur des ONG. En 2012, l’union des associations internationales estime qu’il existe environ 38 000 ONG à travers le monde (5). Toutes ces ONG peuvent être classées par divers critères, mais le principal relevé par Marie-Pierre Goisis, auteure de nombreux essais sur l’action des ONG et des mouvements sociaux, est la nature des actions menées par l’organisation. De ce critère, on relève trois principales catégories. Il y a d’abord les ONG se disant d’appui humanitaire, les plus célèbres étant l’organisation de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Médecins sans Frontières ou encore Médecins du Monde, qui apportent chacune une aide urgente et nécessaire aux populations victimes de catastrophes ou de crises.

Ces organisations n’orientent donc pas l’essentiel de leur programme sur des projets à long terme au sein des populations touchées ; c’est là davantage l’œuvre des organisations de développement, ou d’appui au développement local, qui font des interventions d’ordre économique, social ou culturel au niveau micro et local, comme le fait Oxfam, Action contre la Faim ou, plus près de nous, des ONG comme SUCO ou Développement et Paix. Nous avons enfin les ONG disant mener des actions d’appui aux luttes sociales, qu’elles soient de nature politique, écologique, religieuse ou autres, via un appui financier ou organisationnel, des pressions politiques, de la recherche et des analyses, ou encore de la formation et de la représentation internationale. On peut compter dans ces organisations Greenpeace, Alternatives, Amnistie Internationale, etc.

De cette subdivision peuvent s’en créer encore deux autres, soit d’abord les ONG d’appui aux luttes sociales qui se définissent comme faisant de la solidarité internationale, et préférant s’appeler OSI (Organisation de solidarité internationale) plutôt qu’ONG. Cette appellation vient préciser l’origine des actions soutenues dans les Suds ou au Nord, comme quoi elles viennent soulever des initiatives ou des enjeux du bas vers le haut, à partir de revendications populaires (6). Autre subdivision : les ONGI, ou les organisations non-gouvernementales internationales. Celles-ci se définissent par leur caractère transnational et leur présence véritablement internationale. Non qu’elles soient simplement présentes à l’étranger, de nombreuses ONG le sont aussi. Mais bien qu’elles possèdent une présence, une réputation ou encore un statut plus lourd et plus internationalisé que d’autres organisations. Une comparaison simple serait celle à faire avec les compagnies multinationales : les ONGI sont présentes presque partout, avec différents sièges dans le monde, et des filiales tout aussi répandues. Oxfam International, Médecins sans Frontières, Caritas, Croix et Croissant-Rouge : ONGI (7). Ces distinctions faites, on pourrait se dire qu’il reste de nombreux groupes à classer, comme le Forum Social Mondial, le mouvement Occupy ou BDS. Ceux-ci ne sont pas des organisations à proprement parler, mais bien des mouvements. Les mouvements se distinguent des ONG de par leur organisation beaucoup moins définie et leur spontanéité, faisant d’eux des représentants plus directs de la société civile selon certains experts (8).

Concurrence, bailleurs, marketing direct : écosystème du financement caritatif

Le financement de chaque ONG est devenu, année après année, plus complexe et ardu avec leur multiplication. Si elles sont aujourd’hui 38 000, elles n’étaient que 45 à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’augmentation de ce nombre est substantielle durant la période post-guerre froide ; les efforts nécessaires à la reconstruction de l’Europe de l’Est, l’après-décolonisation, l’émergence de nombreux conflits armés complexes dans les Suds et les glorieuses années de l’interventionnisme américain sont tous des vecteurs de cette multiplication (9). Cela place donc les ONG d’aujourd’hui dans un marché du développement et de l’humanitaire saturé et hautement concurrentiel. Elles sont en constante compétition les unes avec les autres pour capter les diverses sources de financement à leur portée ; et cela avec toutes les contradictions que leurs démarches peuvent amener. Mme Goisis, encore une fois, présente le public, l’État et les autres ONG comme ces principales sources de financement (10).

Le financement recueilli par les ONG auprès du public consiste, en résumé, aux dons perçus auprès d’individus ou d’entreprises. Le nombre croissant d’ONG les pousse donc à développer des outils de plus en plus performants afin de convaincre leur public cible que leur cause défendue est aussi la leur. Pour en arriver là, il s’est d’abord construit un véritable marché de la collecte de fonds. Le tout commence au milieu des années soixante-dix avec les fundraisers américains, dont le modèle de marketing direct se généralise à l’ensemble de l’Occident au cours des années quatre-vingt. Leur organisation était très simple : elle se limitait à l’idée d’avoir à l’intérieur de l’organisation un certain (petit) nombre de salarié-es permanent-es spécialisé-es en collecte de fonds et en marketing en milieu caritatif. C’était là une véritable révolution, puisqu’à l’époque, le salariat à l’intérieur des milieux militants et humanitaires n’en était qu’à ses balbutiements. Quelques organisations reprirent les premières l’idée, voyant l’indépendance financière d’une ONG comme nécessaire à l’atteinte d’une véritable indépendance politique. L’argument fut fortement appuyé à l’époque par l’efficacité de la chose : dès la première année de sa fondation, en 1980, Médecins du Monde récolte 20 millions de fonds en collecte, puis 40 millions, puis 60 millions la troisième année en levée de fonds (11)! C’était le début du marketing direct et de tous ses outils ; mailing, phoning, e-marketing à l’arrivée d’internet. Bref, la naissance du Charity Business.

C’était également le début d’un nouveau débat éthique très lourd à l’intérieur des ONG et de la société civile : quelle place accorder aux salarié-es professionnel-les dans une organisation qui se veut en tout premier lieu militante, politisée et dont le fonctionnement est basé sur un processus démocratique où chacun se doit d’avoir une voix égale? La segmentation de celle-ci entre salarié-es professionnel-les et bénévoles convaincu-es avant tout par la mission de l’organisation ne vient-elle pas briser celle-ci au cœur même de ses idéologies et valeurs? Débat qui a pris encore de l’ampleur avec le temps. Aujourd’hui, le scepticisme grandissant du public à l’égard du financement des ONG les pousse à se professionnaliser davantage afin de montrer patte blanche et de répondre à toujours plus d’exigences au niveau de la transparence. À titre d’exemple, Oxfam-Québec s’est récemment doté d’un code de conduite basé sur des valeurs de solidarité, de partenariat et de transparence. Tous les chiffres sur les opérations de l’organisation sont disponibles. Mais toutes ces démarches déployées pour convaincre les donateurs-trices de la bonne gestion de l’organisation et du bien-fondé de sa mission nécessite de nouveaux professionnels, autrefois étrangers au milieu militant de l’organisation : comptables, gestionnaires, agent-es de communication, analystes. Ce sont là toutes et tous des professionnel-les qui exigent un salaire décent pour leur travail ; rien ne les empêche d’aller voir ailleurs sur le marché du travail, puisque ceux-ci et celles-ci sont recruté-es pour leurs compétences, et non plus uniquement sur la base de leur militantisme. Les ONG se doivent alors également de devenir plus compétitives sur le marché de l’emploi (12). La logique de la fameuse question « est-ce que mon don va directement sur le terrain » est donc plutôt malheureuse, puisque pour prouver à tout un chacun que c’est bien le cas, une organisation doit augmenter ses dépenses à l’interne. Sur ce sujet, le tollé provoqué par Kony 2012 en est un excellent exemple. L’une des critiques adressées à l’ONG Invisible Children après les événements porta sur les dépenses de l’organisation. On lui reprocha d’avoir dépensé 1,7 millions de dollars américains, dans l’année précédent la publication de la vidéo, en salaires pour ses 115 employé-es, ce qui fait environ 14 800$ en salaire annuel (13) (soit environ le seuil de pauvreté en 2011 aux États-Unis pour un couple) (14). C’est un caractère important du débat entourant la professionnalisation des ONG : comment reprocher à une organisation caritative de vouloir être compétitive dans un marché qui est résolument compétitif? Les exigences et les critiques sont grandes, mais les moyens ne le sont pas. On voudrait une ONG efficace et transparente, aux missions et projets concrets, mais elle ne devrait pas payer ses employé-es plus qu’un salaire de misère. Comment, de cette façon, attirer des femmes et des hommes compétent-es qui sauront donner une telle image au travail de l’organisation?

Sous-traitance de l’État et néolibéralisme : la fin de l’indépendance politique?

Le deuxième bailleur de fonds des ONG (et probablement le plus important pour la majorité d’entre elles) est l’État. Alors que dans la deuxième moitié du XXe siècle se sont créées les différentes agences étatiques d’aide publique au développement (USAid aux États-Unis, ECHOS pour l’Union européenne, l’ACDI au Canada), elles subissent une métamorphose importante au cours des années quatre-vingt-dix sous l’impulsion du projet néolibéral, matérialisé par les exigences des politiques d’ajustement structurel (PAS) dans les pays du Sud (15). L’État cherche alors à privatiser de plus en plus ses politiques d’aide publique au développement, soit l’ensemble des transferts en argent, techniques et savoirs se faisant d’un État à un autre pour en favoriser le développement social. Si autrefois, ces transferts étaient mis en branle par des fonctionnaires de l’État, ces opérations sont aujourd’hui privatisées et sous-traitées à des entreprises ou des organismes spécialisés en développement. Les ONG de développement, les ONG humanitaires et autres OSIs, puisqu’elles possèdent une expertise et une expérience de longue date sur le terrain et le réseau de contacts nécessaires à l’accomplissement de telles tâches, se sont vues naturellement visées par cette nouvelle sous-traitance de l’État. Ce revirement de situation est intervenu au bon moment, puisqu’il coïncidait avec une certaine forme de saturation au niveau de la collecte de fonds auprès du public (le concept n’était plus aussi nouveau, les individus étaient sur-sollicités et donnaient moins) (16). Les fonds en provenance de l’État et de ses institutions étaient donc plus que bienvenus. Cette nouvelle façon de faire a toutefois aussi apporté son lot de complications au niveau fonctionnel d’abord, et politique ensuite.

Au niveau fonctionnel puisque, d’un coup, les ONG se devaient de rapporter leurs moindres faits et gestes auprès de leur nouveau bailleur public, l’État devant s’assurer que les fonds publics mis à leur disposition étaient utilisés adéquatement. Les organisations doivent donc maintenir une courroie de communication permanente en son sein entre le terrain et l’État, par la rédaction standardisée de rapports de missions, de correspondances officielles avec les partenaires sur le terrain, de documents présentant les divers projets demandant subventions, etc. Nécessairement, les ONG se sont mises à compétitionner entre elles pour obtenir les fonds, tout comme elles le font pour les dons issus du public, d’autant plus qu’année après année les budgets alloués au développement international sont réduits. Pour mettre toutes les chances de leur côté, la plupart des organisations engagent de nouveaux professionnels pour faire le travail de rédaction, de communication, de gestion, autant de nouveaux salaires à payer! Cette façon de faire est relayée par une certaine forme de pragmatisme encouragée par le bailleur de fonds publics, au détriment d’une innovation peut-être un peu plus naturelle aux ONG. Ce pragmatisme les pousse à toujours se spécialiser davantage d’un point de vue technique, afin de répondre plus adéquatement à certaines demandes et à certains créneaux du bailleur en matière de projets de développement (17). C’est pourquoi, dans certaines organisations, se propage de plus en plus un attrait pour un management de type entrepreunarial au détriment de la mission et des idéaux démocratiques et solidaires qui les firent naître.

Complications au niveau politique ensuite, puisqu’une certaine forme de standardisation des projets de développement est maintenant demandée par le bailleur. Comme l’attribution des subventions de l’État ressemble de plus en plus à une sorte d’appel d’offres où chaque organisation présente et vend ses divers projets, une forme plus standard de projet est devenue nécessaire pour favoriser l’obtention de fonds. Par exemple, il est plus profitable pour le bailleur que le projet soit d’une durée favorisant un retour rapide des actions menées ou d’une forme permettant une évaluation constante, puisque celui-ci peut alors plus rapidement juger de la pertinence de celui-ci, et décider d’un budget à l’autre si la subvention est maintenue ou pas. Les ONG sont donc indirectement forcées d’abandonner des projets à long-terme, qu’ils soient nouveaux ou déjà en cours, au profit de projets à court terme pour capter davantage de subventions (18). Ce qui vient contredire leur volonté d’assurer un réel développement, qui serait plus durable et plus adapté aux besoins d’une population que des projets plus éphémères. La pression exercée par le bailleur année après année vient aussi nuire au fonctionnement même des ONG, et par-delà les complications politiques rejoignent les complications fonctionnelles : comment planifier des projets ou gérer une équipe de travail qualifiée si d’une année à l’autre, on peut couper les vivres?

L’indépendance politique des organisations est également mise à mal : lorsque les fonds sont alloués au bon gré de l’État, le choix fait est forcément politique. Les années Harper fournissent à ce sujet un cas d’école. En 2012, Stephen Harper allouait un budget spécial de 13,4 millions de dollars à l’Agence du revenu du Canada pour faire des vérifications auprès des organismes de bienfaisance. Ces vérifications cherchaient notamment à ausculter l’application de la règle du10 %, voulant que pas plus de 10% des ressources d’une organisation ne servent à l’activisme politique, auquel cas ces organisations se verraient couper leurs fonds. Il en retourna finalement que les enquêtes menées visaient plus clairement des organisations se présentant en défaveur des politiques conservatrices : organisations écologistes, de défense des droits des Palestinien-nes, de plaidoyer syndical. Bref, les organisations les plus progressistes (19), (20). Comme quoi la position des ONG vis-à-vis de cette source de financement, faisant d’elles de réelles sous-traitantes de l’État, fragilise leur position par rapport à ce dernier puisque les projets développés outre-mer doivent dorénavant s’aligner sur la politique étrangère de l’État et parce que la sécurité d’emploi des militant-es salarié-es est maintenue sous tension à chaque nouveau budget.

Les multinationales de l’humanitaire

Troisième et dernière principale source de financement, un peu moins importante que les deux autres, les autres ONG. Cette relation d’ONG à ONG s’apparente un peu à la relation entretenue entre une ONG et l’État, puisque dans cette situation, une ONG plus grande et plus vaste sous-traite ses projets à une autre ONG. Cela se produit plus fréquemment d’une ONGI à une ONG plus petite, mais qui sera peut-être plus spécialisée en un certain domaine ou mieux implantée dans une région. Dans le cas d’ONG locales, c’est le plus souvent une ONG du Nord qui sous-traite ou appuie, via un appui monétaire ou matériel et technique, un projet à une ONG du Sud bien implantée sur le terrain. Façon de faire parfois mieux vue et reçue par les communautés locales, puisqu’elles développent alors elles-mêmes les projets destinés à leur propre développement social ou économique. Toutefois, un effet pervers de ce genre d’appui (et il est le même dans une situation de sous-traitance d’une ONGI du nord à une autre ONG du nord) est le système quelque peu hiérarchique qui se crée alors entre une organisation plus grande et plus vaste, capable de lever des fonds plus importants à moindres frais, et l’organisation plus petite choisie par la première qui se voit parfois sans détour assigner des projets (21). Les ONGI dominent et sous-traitent aux plus petites, l’ONG-mère dicte aux ONG cadettes le chemin à suivre. On peut toutefois garder en tête que d’une organisation solidaire et démocratique à une autre, les projets visent peut-être les mêmes idéaux et les mêmes valeurs.

Les alternatives en présence

Ces constatations et analyses faites, nous sommes maintenant mieux capables de saisir les contradictions qui peuvent influencer le financement et l’organisation des ONG selon leur source. Que ce soit la segmentation entre salarié-es et militant-es bénévoles ou la tendance à opter pour un mode de gestion se rapprochant davantage de l’entreprise privée que de l’organisation politisée, certaines façons de faire éloignent peut-être aujourd’hui ces organisations de leur mission de base. L’effritement de leur indépendance politique vis-à-vis du bailleur de fonds étatique vient également jouer sur ces valeurs pourtant intrinsèques à la définition même des ONG. Tout cela nous amène toutefois aussi à saisir la complexité de l’action de ces organisations, et à réfléchir à cette question : ces organisations sont-elles des actrices coopératives d’un système leur induisant ces contradictions, ou des démunies sans alternative réelle pour continuer leur travail? La réflexion appartiendra à chacun-e la prochaine fois qu’il ou elle croisera « la fille de l’ONG » sur la rue. La décision n’a pas non plus à être unilatérale ; comme n’importe quoi dans la vie, il n’y a pas que du blanc ou du noir, il suffit de s’informer, de gratter, d’aller voir.

Face à cela, on serait aussi tenté-e d’observer les alternatives en présence. Quels autres acteurs de développement ou de secours humanitaire peut-il exister? Nous en avons déjà parlé, il y a les organisations internationales, l’État, les mouvements sociaux. Les organisations internationales sont assurées de la dépendance politique, puisqu’elles représentent les intérêts des États. Elles peuvent toutefois servir d’importants forums, d’importants espaces d’échanges et de communications uniques pour assurer une coopération multilatérale efficiente. L’État, quant à lui, peut voir son action modulée au gré des gouvernements et des politiques, et il est loin d’être à l’abri du gaspillage et du néo-colonialisme, s’il n’est pas le mieux placé pour l’être (à ce sujet certain-es voudront peut-être lire Le gaspillage de l’aide publique de Sylvie Brunel, ancienne tête d’Action contre la Faim, pour un portrait tout à fait déprimant de l’action publique française en Afrique, notamment). Les mouvements sociaux, finalement, peuvent présenter une alternative plus solide, en ce qu’ils présentent une forme résolument politique (moins de chichis sur l’indépendance), préférant l’action directe et concrète et la concertation citoyenne, mais qui peut s’avérer moins efficace à l’échelle plus globale. Il faut concéder quelque chose : les ONGs sont là, concrètement, et agissent. Un rapide tour d’Internet nous donne les chiffres sur l’action du Secours islamique, de Human Rights Watch, du Mouvement des Sans-Terre, d’ATTAC, d’Amnistie et des autres. Dans l’état actuel du monde, une autre question est de savoir si l’on peut réellement faire l’économie de ces organisations.

* : Activisme considéré comme paresseux relayé par l’action superficielle des individus sur les réseaux sociaux et sur le Web

(1) Bill Quigley, Amber Ramanauskas. « Haïti : Mais où diable est passé l’argent de la reconstruction? » Courrier International (En-ligne) 12 janvier 2012 http://www.courrierinternational.com/article/2012/01/12/mais-ou-diable-e…

(2) Nick Thompson. « ‘’ Kony 2012 ‘’ viral video raises questions about filmmakers » CNN (En-ligne) 12 mars 2012 ttp://www.cnn.com/2012/03/09/world/africa/kony-2012-q-and-a/

(3) Diane Éthier. « Introduction aux relations internationales » Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2010, p.90 et 130

(4) Agence du revenu du Canada. « Types d’organismes de bienfaisance enregistrés (désignations) » Agence du revenu du Canada (En-ligne) http://www.cra-arc.gc.ca/chrts-gvng/chrts/pplyng/trcd-fra.html consulté le 26 juillet 2016

Desbornes, Anouk. « L’argent donné aux ONGs est-il bien utilisé ? » Exigence partielle pour mémoire de maîtrise, Université de Genève, mai 2012, p.15

(5) Sadagattoulla Sarifa. « Oxfam-Québec : une Organisation Non Gouvernementale d’aide au développement ou l’expression d’un pouvoir politique transnational » Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, mai 2012, p.16

(6) Marie-Pierre Goisis. « Les ONG : instruments du projet néolibéral ou base solidaire des alternatives populaires? » chap. in Les ONG : Instruments du néo-libéralisme ou alternatives populaires? Sous la dir. François Houtard. Paris : L’Harmattan, p.8-9

(7) Samy Cohen. « Les ONG sont-elles altermondialistes ? » In Les mobilisations altermondialistes (rapport de colloque)(Paris, 3-5 décembre 2003) sous la dir. GERMM-AFSP. Archives ouvertes Science Po Paris, 2004

(8) Ibid no.7

(9) Ibid no.7

(10) Ibid no.6, p.8-9

(11) Sylvain Lefèvre. « Mobiliser les gens, mobiliser l’argent » Paris : Presses universitaires de France, 2011, p.30-36

(12) Ibid no.5, p.44

(13) Simon Rogers. « Kony 2012 : The numbers behind Invisible Children » The Gardian (En-ligne) 12 mars 2012 http://www.theguardian.com/news/datablog/2012/mar/12/kony-2012-infographic

(14) United States Census Bureau. « Poverty Tresholds by size of Family and Number of Children – 2011 » En-ligne http://www.census.gov/data/tables/time-series/demo/income-poverty/histor…

(15) Anne Le Naëlou « Pour comprendre la professionnalisation dans les ONG : quelques apports d’une sociologie des professions » Revue Tiers-Monde no.180, oct.-déc. 2004, p.773-774

(16) Ibid no.110, p.53

(17) Ibid no.154, p.773-774

(18) Ibid no.6, p.25-26

(19) La Presse canadienne. « Le gouvernement Trudeau met fin aux vérifications politiques des organismes de bienfaisance » Radio-Canada (En-ligne) 20 janvier 2016 http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2016/01/20/003-gouverneme…

(20) Nafi Alibert. « L’aide canadienne au développement sous les feux de la critique » Le Journal des Alternatives (En-ligne) 1er février 2013 http://journal.alternatives.ca/spip.php?article7145

(21) Ibid no.6, p.25-26

CRÉDIT PHOTO: Hervé Cheuzeville

E414 : Les gommiers du Soudan sur l’échiquier mondial

E414 : Les gommiers du Soudan sur l’échiquier mondial

Cet article retrace le trajet de la gomme arabique de l’Afrique jusqu’en Europe. Il décrit les conditions de vie des agriculteurs qui en font la récolte au Soudan, puis explique le chemin que parcourt cette denrée pour arriver dans nos boissons gazeuses, où elle empêche le sucre de se déposer au fond de la bouteille. Une attention particulière est portée aux antécédents historiques et aux conditions géopolitiques qui ont une influence sur le marché international de ce produit méconnu.

La gomme arabique est une substance assez peu connue. Pourtant, elle est présente dans une grande quantité de produits que nous utilisons et que nous consommons au quotidien. Qui plus est, elle gagne en popularité avec l’arrivée en force des produits naturels et les recherches qui lui trouvent sans cesse de nouvelles vertus. Aussi, elle a l’avantage de convenir à un arc-en-ciel de clientèle ayant des restrictions alimentaires. Cela dit, il serait intéressant de retracer les origines de ce produit qui fait partie du quotidien des occidentaux, mais dont la consommation n’est pas sans incidence sur la vie de beaucoup d’Africain-nes. Le commerce de la gomme enrichit une poignée d’entreprises en France qui ne servent que d’intermédiaire entre le Soudan et les États-Unis. Paradoxalement, Washington impose au Soudan des sanctions sensées « punir » le gouvernement de Khartoum et le dictateur Omar Al-Bachir, accusé d’avoir assumé la responsabilité d’actes génocidaires contre sa propre population. Les entreprises françaises mélangent donc la gomme soudanaise avec celle du Tchad et du Nigeria pour contourner ces sanctions. Dans les plaines arides du Darfour et du Kordofan, les producteurs de la gomme vivent à la merci de l’État, des conflits qui sévissent dans la région et des conditions climatiques. En Europe, la gomme est affublée du code alphanumérique E414, comme si on voulait faire oublier au consommateur son origine. Cet article tente de nous aider à comprendre la mise en abîme de cette industrie et propose une piste de solution pour échapper à sa logique perverse héritée des antécédents coloniaux de l’Afrique. Ainsi, un retour aux usages traditionnels de la gomme pourrait permettre aux producteurs de se libérer de l’exploitation qu’ils subissent et de prendre en main leur destinée.

Le portrait de la gomme

Le gommier est un arbre africain. La FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) définit la gomme arabique comme l’exsudat (1) déshydraté de l’acacia senegal (Hashab) ou de l’acacia seyal (Tahl). La zone de production de cet exsudat est une immense étendue désertique qui traverse le continent africain du Sénégal jusqu’en Érythrée, le long du Sahara. Bien que le Soudan soit le principal producteur et exportateur de la gomme arabique, cette dernière est également produite au Sénégal, en Mauritanie, au Mali, au Burkina Faso, au Cameroun, au Tchad, au Nigeria, au Niger, en Ouganda, au Kenya et en Tanzanie (2) (3) (4) (5) (6).

L’usage de la gomme arabique remonte à l’Égypte pharaonique. Elle servait dans l’embaumement et la momification des morts. Un usage médicinal est également mentionné dans le papyrus d’Ebers, découvert par l’égyptologue allemand du même nom dans les bandelettes d’une momie. Le papyrus est daté de la neuvième année du règne d’Amenophis 1er, c’est-à-dire de 1536 avant Jésus Christ (7). La gomme aurait d’abord été acheminée vers l’Europe par des marchands arabes de la péninsule qui se la procuraient eux-mêmes de l’autre côté de la mer Rouge, dans la région du Nil. Ce serait par ces intermédiaires que la gomme aurait hérité de son appellation de « gomme arabique ».

 En Europe, l’exsudat de l’acacia a d’innombrables usages. Dans l’industrie pharmaceutique, la gomme est utilisée comme émollient et comme colloïde dans les mixtures déshydratées. Elle constitue la base de certains succédanés de sucre et elle est couramment utilisée comme agent de suspension et de stabilisation dans les lotions, les crèmes et les onguents. Pour le textile, la gomme arabique serait un ingrédient qui entrerait dans la fabrication de formules tenues secrètes pour la finition et le découpage des étoffes. Enfin, la gomme arabique entre aussi dans la fabrication de papier de haute qualité, de l’encre et même des feux d’artifice et des allumettes. Dans le secteur alimentaire, elle se retrouve dans les sucreries, les confitures, les gelées, les sauces, les mayonnaises, la crème glacée, les sirops de fruit et dans la plupart des substituts d’œufs. La gomme sert de fixatif pour les saveurs en aérosols ou en poudre. Les brasseries quant à elles s’en servent pour stabiliser la broue. Elle sert d’émulsifiant dans les boissons gazeuses et constitue même la base d’une confection traditionnelle belge faite avec de la gomme appelée le cuberdon, héritage d’une traite de la gomme protocoloniale. L’apparition de cette grande variété d’utilisations concorde avec l’industrialisation et la colonisation de l’Afrique (8). Il est vrai que, malgré la présence de substituts, la gomme arabique reste tout de même un additif de choix pour la richesse de ses propriétés, ainsi que pour sa polyvalence. De plus, elle nécessite très peu de transformations puisqu’elle est relativement pure à l’état naturel. Toutefois, le fait que la gomme soit présente, historiquement, dans une telle variété de produits semble plutôt être une conséquence des conditions du capitalisme industriel. Ce dernier crée la nécessité de débouchés pour les produits en provenance des colonies.

Selon l’historien James L. Webb, c’est au XVe siècle que les Français ont été les premiers Européens à « découvrir » de la gomme en Afrique de l’Ouest, sur les côtes du Sénégal et de la Mauritanie. Peu à peu, avec le déclin de la traite des esclaves et les débuts de l’industrialisation, la gomme est devenue un produit de plus en plus important en Europe et à Saint-Louis du Sénégal, un port d’exportation incontournable. Le transport de la gomme à partir de l’intérieur était pris en charge par les Zawaya, importante tribu mauritanienne du sud du Sahara. Ces commerçants employaient des esclaves à la récolte et pouvaient stocker la gomme par divers stratagèmes, comme en la dissimulant sous le sable, en attendant une hausse éventuelle de la demande et des prix. La rivière Sénégal constituait une voie de transport importante. Le professeur Webb rapporte que les conditions de travail auraient été assez atroces et que les esclaves finissaient par se nourrir en mangeant la sève qui coulait des arbres (9).

Les bateaux français amenaient la marchandise en France, où seulement un cinquième de la marchandise était écoulé. Tout le reste était acheminé vers les autres contrées d’Europe. La Mauritanie a été aux XVIIIe et XIXe le principal producteur de gomme avant d’être supplanté par le Soudan un siècle plus tard. Une guerre de la gomme a éclaté entre les différentes nations marchandes, notamment entre la Grande-Bretagne et la France, pour le contrôle de la gomme entre 1756 et 1763. Pendant cette guerre, Saint-Louis du Sénégal est tombée aux mains des Britanniques jusqu’à ce qu’elle soit reconquise en 1779. Entre 1793 et 1797, environ 339 tonnes métriques étaient annuellement exportées (10). Enfin, il est intéressant de noter que vers 1790, la traite de la gomme a connu un boom important et a remplacé la traite des esclaves comme principale exportation des côtes africaines, et que, en 1890, la traite de la gomme a elle-même été remplacée par celle des arachides. Il est raisonnable de supposer que c’est à ce moment que le Soudan a pris le dessus comme exportateur de l’exsudat tant prisé (11) (12).

Ce moment charnière où les Britanniques ont pris les dessus de la production de gomme s’est produit vers 1820, au Soudan. Les Britanniques se sont approprié et ont développé le commerce de la gomme qui existait déjà dans la région, à petite échelle, et en ont repoussé les frontières. Trois siècles plus tôt, des caravanes marchandes transportaient la gomme produite sous les royaumes islamiques de Kunj et Keira (13) vers les contrées de la péninsule arabe. Sous la domination de la Grande-Bretagne, la gomme était d’abord récoltée et acheminée vers la ville marchande d’El-Obeid, la plaque tournante de la gomme. Ensuite, la gomme était envoyée par bateau d’Alexandrie, en Égypte. En 1827-1828, 1270 tonnes métriques auraient été envoyées en Europe de ce port. Plus tard, les exportations se sont fait via la ville, portuaire comme son nom l’indique, de Port Soudan, sur la mer Rouge. Seulement en 1881, 3000 tonnes de gomme ont été envoyées en Angleterre. C’est ainsi qu’au tournant du XIXe, la gomme soudanaise a comblé le vide laissé par la baisse de la production en Afrique de l’Ouest (14) (15) (16).

Un regard sur le Soudan moderne, principal producteur

De nos jours, le Soudan est le principal producteur de gomme arabique. La denrée désormais prisée internationalement provient surtout de la région du Nil bleu, notamment au Darfour et au Kordofan. La majorité de la population du Soudan vit de l’agriculture. La gomme arabique est la production agricole la plus importante avec le bétail, le coton et le sésame, et une des exportations les plus importantes après l’or noir. Les fermiers des régions gommifères cultivent généralement le sorgo et le millet pour leur propre alimentation et ils s’adonnent à la récolte de la gomme pour assurer un revenu en argent sonnant, mais également comme assurance en cas d’une mauvaise récolte (17) (18).

L’acacia senegal joue un rôle important du point de vue de l’environnement. L’arbuste sert de barrière au phénomène de désertification et enrichit le sol. La culture de la gomme génère donc, d’une part, un revenu en espèces pour les fermiers, mais augmente aussi la productivité des autres cultures par la protection qu’elle donne aux terres agricoles (19) (20). Le rendement d’un gommier varie selon certains facteurs comme les précipitations et la quantité d’eau absorbée par la plante, ainsi que les techniques de récolte et d’incision des branches que les Soudanais s’efforcent de transmettre de génération en génération. La production de la gomme ne dépend pas du nombre d’arbres, puisque ceux-ci, pour la plupart, poussent à l’état sauvage, mais du nombre de travailleur.euses spécialisé.es qui iront inciser les arbres et en récolter la sève. La plupart sont des fermier.ières, certes, mais la récolte de la sève n’interfère pas nécessairement avec le travail de la ferme. La collecte se fait lors de la saison sèche entre octobre et juin. Les pénuries d’eau potable dans le Kordofan entravent également le travail de récolte, de même que le trop faible rendement des cultures de subsistance. L’aseeda, pâte qui constitue la base de leur alimentation, est faite de farine de sorgo ou de millet bouillie et le plus souvent consommée avec du lait encore chaud ou une visqueuse mixture à base de gombos.

 En 2007, la somme obtenue par le fermier variait entre 13 000 et 20 000 livres soudanaises par kantar, qui équivaut à 143 kg. (21) (1256 $ à 2020 $ des États-Unis par tonne métrique). Il est difficile d’évaluer le nombre d’heures de travail nécessaires en raison du nombre de facteurs en cause. La gomme est achetée directement aux fermiers par des commerçants qui se chargent de la transporter jusqu’au marché le plus près en pick-up ou en tracteur. Une fois au marché, la gomme est vendue aux enchères avant d’être transportée à Khartoum et à Port Soudan pour être préparée à l’exportation par quelques grandes entreprises. La préparation à l’exportation, qui se fait généralement à Port Soudan et à Khartoum, consiste à nettoyer et à classer la gomme (22) (23) (24) (25) (26).

Le monopole d’exportation récemment révolu

Peu après l’indépendance du Soudan, la gomme a été assujettie à un monopole géré par l’État. La Gum Arabic Company a été fondée en 1969 après la prise de pouvoir par Ja’far Numeiri. Sa raison d’être était d’assurer une gestion de la production et de l’exportation à un niveau local, d’exercer un contrôle sur le marché mondial, de garantir un prix plancher, de protéger les producteurs, de maintenir la demande et de financer la culture de l’acacia (27) (28) (29). L’entreprise était autorisée à annoncer un prix d’export avant le début de la saison et ainsi assurer un prix minimum dans les ventes aux enchères des différents marchés. En 2009, le monopole a été dissout et la Gum Arabic Company a été remplacée par la Gum Arabic Board. Cette dernière doit gérer un libre marché dans lequel plusieurs entreprises ont commencé à acheter de la gomme dans les marchés locaux (30) (31).

Depuis la libéralisation du marché, l’emprise du gouvernement sur les prix s’est affaiblie. Les risques latents d’une telle condition sont considérables. Si une sécheresse survient, la culture de la gomme arabique peut être entravée, car le manque d’eau limite l’exsudation des arbustes. De telles circonstances entraînent une réaction en chaîne, car si la production de gomme diminue, les importations de nourriture se font plus modestes et les fermiers, en plus d’être assoiffés, risquent d’être torturés par la faim. Qui plus est, la rareté ferait monter les prix en flèche. Pour la population urbaine qui dépend totalement du marché pour sa survie, la situation peut être encore plus grave (32).

Malheureusement, s’ajoutent aux conditions de production et de mise en marché déjà difficiles les conflits qui opposent le gouvernement avec différentes guérillas telles que le Front révolutionnaire soudanais (Darfour) et la faction nordiste du Mouvement populaire soudanais pour la libération (Kordofan) (33). Au Darfour, les notoires Janjawid terrorisent les tribus nomades non arabophones. Souvent présentée comme un conflit intertribal et interethnique, cette guerre est intrinsèquement motivée par des ambitions territoriales. Il n’est pas clair que la gomme arabique est un enjeu majeur dans cette crise, mais tout porte à croire qu’elle n’y est pas étrangère. En 2007, au Darfour Sud, la tribu des Beni Halba, affiliée aux Janjawid et à laquelle appartient le vice-président de la république Al-Haj Adam Youssef, s’est approprié certaines terres gommifères par la force et avec l’accord tacite de l’État. Au Kordofan Sud, les tensions sont récurrentes pour ce qui est de l’utilisation des terres de la ceinture de la gomme (34). Ces différends ne se sont guère résorbés et sont au cœur des disputes frontalières entre les deux Soudan depuis l’indépendance de la partie sud en 2011. En effet, la région offre un attrait économique incontournable pour le gouvernement d’Al-Bachir qui ne ménage aucun effort pour tenter de maintenir le contrôle de la région, la gomme arabique étant, contrairement aux exportations pétrolières, exemptée des sanctions économiques qui pèsent sur l’État soudanais (35).

La production a augmenté de manière significative en 2010 et en 2011 et de manière exponentielle à partir de 2012. Il semble donc que la fin du monopole ait rendu possible cette augmentation de la production. Cela concorde aussi avec la sécession du Soudan du Sud qui a entraîné de lourdes pertes de revenus pétroliers, cette ressource se retrouvant maintenant surtout dans la partie sud. Selon un rapport de la banque africaine du développement, une baisse de près de 75 % des revenus aurait été essuyée par Khartoum. Les principales importations soudanaises sont de denrées comestibles essentielles et de produits manufacturés. L’économie soudanaise est orientée vers une économie d’exportation de matières premières pour l’obtention de dollars et le pays est dépendant de l’extérieur en ce qui concerne sa sécurité alimentaire. La sécession avec le Soudan du Sud a engendré de lourdes pertes de revenus pétroliers qui permettaient au Soudan de se procurer non seulement les denrées alimentaires nécessaires au pays pour pouvoir subvenir aux besoins de sa population, mais aussi les médicaments de première nécessité (36). Sur le plan macroéconomique, la dette est également un autre facteur d’importance considérable étant donné que l’exportation de gomme arabique est une source de dollars américains qui pourrait servir pour le paiement de ces dettes.

Arrivée de la gomme chez les consommateurs

La gomme arabique est très peu consommée au Soudan, mis à part pour des usages médicinaux d’une portée assez limitée, mais qui pourraient éventuellement être exploités. Ces usages médicinaux subsistent toujours en Afrique et certaines de ses propriétés médicinales sont encore étudiées aujourd’hui, entre autres, comme traitement préventif contre le paludisme (37) ou les maladies gastro-entérines. Il serait possible, selon Phillipe Vialatte de la firme d’importation française Nexira, que le prix de la gomme arabique augmente s’il peut entrer sur le marché des produits naturels comme source de probiotique ou de fibres. Il est estimé que si les propriétés médicinales de la gomme arabique venaient à être reconnues, le prix pourrait passer de 2 à 100 dollars le kilo. Cela permettrait au Soudan de se remettre des pertes de revenus pétroliers entraînés par la sécession du Soudan du Sud (38) (39).

Toutefois, la production de gomme arabique reste pour le moment une culture d’exportation. Selon un document de l’ambassade de France au Soudan, daté de 2015, qui résume les échanges entre les deux pays, la France a importé 17 % de la gomme arabique soudanaise. De manière plus globale, les échanges avec le Soudan ont atteint 116 millions de dollars américains. Enfin, en 2015, la France fut la 6e cliente et la 20e fournisseuse du Soudan (40). De toute la gomme arabique qui arriverait en France, 67 % serait réexportée vers des pays de l’Union européenne, les États-Unis et la Chine. Les données disponibles nous montrent que la France serait en quelque sorte, comme aux débuts de l’industrialisation, un point de transit pour la gomme (et ce, en dépit des sanctions américaines) où elle est mélangée aux gommes du Tchad, du Nigeria et perdrait la tare de puiser son origine dans les régions turbulentes de la nation africaine honnie.

La gomme achetée par les intermédiaires européens (qui constitue un oligopole d’une vingtaine d’entreprises) est généralement de haute qualité (mention Kordofan ou Kitr) réduite en poudre ou transformée en microcapsules. Le prix moyen de revente en Europe était de 3500 euros la tonne. Cela constitue une hausse du prix de 220 % par rapport à ce que la gomme coûtait à son départ des ports africains. Le coût du transport et de douanes représente environ de 3 à 5 % du prix. Les coûts de transformation valent pour environ 5 % du prix (41) (42). Enfin, la certification du produit revient à 1 % du point de vente. Somme toute, le profit de ces intermédiaires est très important, surtout au regard du peu de transformation qu’ils effectuent. Aussi, ils ont une marge de manœuvre pour faire face à d’éventuelles fluctuations de prix, ce qui n’est pas le cas pour les producteurs au Soudan. C’est une fois acheté par des entreprises aux États-Unis par des entreprises comme TIC Gums que la gomme sous forme de microcapsules ou de poudre est utilisée dans une variété de produits.

Que ce soit aux États-Unis ou au Soudan, ce ne sont qu’une poignée d’entrepreneurs qui bénéficient du commerce de la gomme. Au Soudan, elle sert de levier à la dictature d’Al-Bachir, auquel même les États-Unis ne peuvent tourner le dos. Enfin, comble de l’ironie, la production de gomme arabique, suite à la libéralisation du marché, n’a augmenté de façon exponentielle qu’après la sécession du Soudan du Sud qui a départi le gouvernement de Khartoum de l’écrasante majorité de ses revenus pétroliers. Il semble donc que la situation ait été tout à fait dans le sens des intérêts occidentaux. Il n’est pas étonnant que les étudiants de Khartoum aient baptisé une mixture peu ragoûtante qui leur sert de nourriture quotidienne en l’honneur du président américain. Le « Bush » est constitué de pain trempé dans l’eau recyclée dans lequel les haricots ont été bouillis, ces derniers étant le mets des mieux nantis.

Enfin, ce qui est le plus intéressant dans les recherches sur les « nouvelles » vertus médicinales de la gomme, c’est que ces vertus ne sont pas nouvelles. C’est l’usage traditionnel qui était réservé à la gomme arabique au Soudan avant sa découverte par les Européens et qui a été mentionné, entre autres, dans le papyrus d’Ebers, traité de médecine ancien découvert dans les bandelettes d’une momie. Paradoxalement, cet usage, bien qu’existant toujours, reste un facteur marginal dans la production de la gomme arabique. Nous nous permettons ici une analyse plutôt hétérodoxe. En effet, selon nous, les dynamiques colonialistes, capitalistes et enfin, néolibérale sont responsables d’une aliénation culturelle, économique, sociale et politique complète d’une partie importante de la population. Cette dénaturation s’effectue par l’exploitation d’un produit, considéré comme un médicament à sa source, qui est pompée comme additif d’importance secondaire en Europe et dans le reste du monde. Qui plus est, ce commerce a alimenté les dictatures de Numeiri, et plus tard d’Al-Bachir, pendant des décennies. Les structures d’exportation héritées du commerce triangulaire ont également enrichi les élites qui détiennent les oligopoles de la gomme, de façon importante au Soudan et surtout en France. L’aliénation aura affecté les structures économiques et politiques pour rendre la population soudanaise affamée, assoiffée, dépendante de cette ressource, surtout après la sécession du Soudan du Sud, ultimement une conséquence du découpage colonial de la Grande-Bretagne et l’interventionnisme européen qui n’a jamais cessé. Enfin, il semble que la solution serait la « décontextualisation » de la production de la gomme et un retour aux sources quant à son utilisation par les sociétés qui l’ont toujours produite et qui, vraisemblablement, en seront toujours les seuls producteurs. Ainsi, pourront-ils prendre en main leur propre destin (43) (44).

(1) Le Larousse définit un exsudat comme le « Suc perlant à la surface d’une feuille, d’une tige, chez certaines plantes. »

(2) Beshai, A. A. (1984). The Economics of a Primary Commodity : Gum Arabic. Oxford Bulletin of Economics and Statistics, 371-381.

(3) Rahim, A. H., Ierland, E. C., & Wesseler, J. (2007). Economic incencitives for abandooning or expanding gum arabic production in Sudan. Forest policy and Economics, 36-47.

(4) Raheem, S. E. (2003). Impact of Domestic Support Provisions of World Trade Organization on Sudan Exports of Gum Arabic. University of Khartoum: Department of Agricultural Economics, Faculty of Agriculture.

(5) Ibrahim, M. O. (2008). Assesment of Gum Arabic Marketing System in Main Auction Markets of North Kordofan State-Sudan. Khartoum : University of Khartoum.

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(7) Carpenter, S., Rigaud, M., Barile, M., Priest, T. J., Perez, L., & Frguson, J. B. (1998). An interlinear Transliteration and English Translation of Portions of The Ebers Papyrus. New York : Bard College, Annandale-on-Hudson.

(8) lbid no 1

(9) Webb, J. L. (1985). The Trade in Gum Arabic; Prelude to French Conquest in Senegal. The Jouranl of African History, 149-168.

(10) Webb, J. L. (1997). The mid-eighteenth century gum Arabic trade and the British conquest of Saint-Louis du Senegal, 1758. The Journal of Imperial and Commonwealth History, 37-58.

(11) lbid no 9

(12) Désiré-Vuillemin, G. (1962). Essai sur le Gommier et le commerce de la gomme dans les escales du Sénégal. Dakar : Clairafrique.

(13) Soghayroun, I. S. (2010). Trade and Wadis System(s) in Muslim Sudan. Kampala : Fountain Publishers.

(14) lbid no 5

(15) lbid no 4

(16) Chevalier, A. (1924). Sur la production de la Gomme arabique en Afrique occidentale française. Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale, 256-263.

(17) Mahmud, T. E. (2004). The Adequacy of price incencitive on production, processing and marketing of gum Arabic in Sudan: A case study of Noth and West Kordofan. Germany: University of Dresden.

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(19) lbid no 4

(20) Sharawi, H. A. (1987). Acacia senegal in Western Sudan: A cost benefits analysis. Grande-Bretagne : University of Wales.

(21) Food and Agriculture Organization of the United Nations. (2006). Fertilizer use by crop. Rome: FAO. Récupéré sur ftp://ftp.fao.org/agl/agll/docs/fertusesudan.pdf

(22) lbid no 1

(23) Allen, E. (2014). Gum Arabic via a Canadian Trading Company for coating of Rhizobtum inoculants on Legume seeds.

(24) lbid no 2

(25) lbid no 3

(26) Yasseen, G., Ahmed, M., & Salih, A. (2014). Comparative analysis of Gum Arabic performance before and after removal of Gum Arabic Company concession. International Journal of Environment & Water, 131-137.

(27) Marrison, S., & Cooke, J. (2002). Sudan’s oil sector. Washington D.C. : Center for Strategic and International Studies (CSIS).

(28) Couteaudier, T. Y. (2007). Export Marketing of Sudanese gum Arabic. Khartoum : World Bank.

(29) lbid no 4

(30) lbid no 25

(31) lbid no 22

(32) Central Bank of Sudan. (2013). 53 rd Annual Report 2013. Khartoum : Central Bank of Sudan.

(33) Sudan Human Security Baseline Assessment. (2012). The Conflict in Blue Nile. Genève : Small Arms Survey.

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(35) Prendergast, J., Ismail, O., & Kumar, A. (2013). The Economics of Ethnic Cleansing in Darfur. Washington DC : Enough Satellite Sentinel Project.

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(40) Service économique, Ambassade de France au Soudan. (2016). Les échanges commerciaux entre la France et le Soudan. Khartoum : République française.

(41) Muller, D., & Okoro, C. (2004). Production and Marketing of gum arabic. International Trade Center (ITC): FAO, Network for Natural Gums and Resins in Africa (NGARA).

(42) Asmar, C. D., & Riccioli, F. (2011). Analyse des potentialités de la commercialisation de la gomme arabique (Acacia senegal) sur les marchés italiens et européens. Journal of Agriculture and Environment for International Development – JAEID, 3-24.

(43) Munif, Y. (2015). The Geography of Bread and the Invisible Revolution. Emerson College, Boston : À paraître.

(44) Deleuze, G., & Guatteri, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris : Editions de Minuit.