Alors que février nous offre son vent le plus froid, les neiges de janvier semblent déjà loin derrière nous. Un peu plus d’un mois après l’arrivée du nouvel an, les fameuses résolutions tardent toujours à se concrétiser. Qui ne s’est jamais dit, même dans ses pensées les plus confidentielles : « Cette année, je m’inscris au gym »? Plus d’exercices pour une meilleure santé… et aussi, secrètement, pour aller chercher ces fameux abdos/cuisses/fesses/biceps qui vous rendront irrésistible. Voilà une résolution des plus alléchantes!
Du moins, c’est ce que beaucoup semblent se dire. Vous aurez constaté comme moi que les centres d’entraînement, où se côtoient haltères et miroirs dans une ambiance dynamique, se sont multipliés au cours des dernières années, tout comme leur nombre d’adeptes. En effet, en 2014, au Canada, on comptait 323 centres de conditionnement physique de plus qu’en 2013[i], portant à 6 125 le total canadien, sur lequel on compte 1353 au Québec[ii]. Fait intéressant : contrairement à un sport où l’on fait un effort physique dans le but de remporter un match, seul ou en équipe, le workout, ou fitness, a comme seule finalité de sculpter son corps.
Alors qu’en 2015 deux chercheurs suédois publiaient l’essai Le syndrome du bien-être dans lequel ils dénonçaient la « tyrannie » des modes de vies dits « sains »[iii], j’ai tenté de retracer l’origine psycho-sociale de la popularité actuelle du workout.
Mon hypothèse est que le désir de (re)prendre sa forme physique en main cache des désirs profonds auxquels l’abonnement au gym est une réponse bien illusoire.
Le cercle vicieux du ventre mou
Il y aurait d’abord un désir qui trouverait son origine dans notre corps : le désir de vivre plus sainement. On ne prend pas toujours le temps de bien manger, on a rarement le temps de se dépenser physiquement. Et on le ressent, car le résultat, lui, ne se fait pas attendre : gain de poids, perte d’énergie, sentiment de faiblesse.
Or, un paradoxe m’apparaît évident lorsqu’un∙e ami∙e m’annonce qu’elle ou il s’inscrit à un gym. C’est ce que j’ai intitulé le Cercle du ventre mou et que le bédéiste Alex Lévesque a aimablement illustré pour moi.
Ce paradoxe pourrait se résumer ainsi : une personne ayant un mode de vie urbain et très productif (1) a peu de temps pour elle (2). Elle ne peut prendre le temps de cuisiner, de bouger, de dormir, bref, de bien vivre (3). La conséquence de ce mode de vie se matérialise, entre autres, dans un amas de lipides au niveau de l’estomac, couramment appelé une bedaine (4). Le « ventre mou » est apparu. Pour le contrer, la solution est au coin de la rue : un gym! Cependant, le formidable rabais sur les deux premiers mois prend déjà fin et, même si les progrès se font sentir, on est encore loin du corps de rêve. Ne reste plus qu’à continuer de payer un abonnement quelque peu dispendieux (5) sans quoi l’on risque de reprendre les kilos durement perdus. Pour le payer, il faut évidemment avoir l’argent, donc continuer de bosser fort, de faire du cash (1). La boucle est bouclée, nous voilà pris dans le « Cercle du ventre mou ».
Le cœur de ce mal-être, c’est pourtant notre mode de vie : toujours travailler plus et être plus productif ou productive au détriment de notre bien-être. En ce sens, l’abonnement à la salle d’entraînement apparaît comme un expédient; une solution qui ne met pas le doigt sur l’insatisfaction vécue, mais plutôt qui nous en détourne.
Être unique, comme tout le monde
Mais la volonté de façonner son corps est, selon moi, mû par une autre aspiration plus subtile et plus profonde puisque de nature existentielle; c’est l’ambition d’avoir le plein contrôle sur sa vie. Se discipliner au quotidien, par des régimes alimentaires et l’entraînement, c’est se donner le corps que l’on s’est créé nous-même, c’est être l’unique artisan·e de son apparence, mais surtout de son quotidien. Un quotidien dans lequel on se laisse parfois emporter plus qu’on ne le souhaiterait et dans lequel on pose une multitude de gestes qui, au final, définissent qui l’on est. Apparaît alors un décalage entre celle ou celui qu’on voudrait être et celle ou celui que l’on devient. L’idée derrière la remise en forme, c’est bien souvent la « prise en main », la discipline. Une discipline qui nous permet de régler au quart de tour un quotidien qui nous échappe. Par l’entraînement, on pense donc accéder à l’autonomie de sechoisir : « Je vais avoir l’apparence que je désire, le mode de vie que j’ai choisi », se dit-on.
Toutefois, ce désir existentiel de contrôle absolu sur sa vie se bute inévitablement à un mur.
Le philosophe Michel Eltchaninoff, dans le dernier numéro de Philosophie Magazine[iv] (Décembre 2016-Janvier 2017, N°105) s’exprimait sur l’idée d’être « l’auteur·e de sa vie » : « On n’est jamais certain[·e] que les lecteurs [et lectrices] lisent le même livre que celui qu’on imagine pour soi-même », écrivait-il. Tout comme on peut interpréter un roman d’une manière opposée au sens que l’auteur∙e voulait lui donner, l’Autre peut librement interpréter mes actions. Je pourrais ainsi réformer de fond en comble mon quotidien pour devenir un « être en santé », mais mes ami∙e∙s pourraient considérer ma nouvelle discipline de vie comme obsessive, allant trop loin et étant néfaste pour moi. Malgré mes efforts pour être une « personne saine », je deviendrais tout le contraire! Ainsi, nos existences et nos identités comportent une part d’incontrôlable. Le nier ne peut que nous mener à des échecs.
Mais il y a plus. En voulant se discipliner de la sorte, on veut obtenir la liberté de choisir ses singularités, de se créer un soi-même unique. Il y a toutefois une contradiction à chercher l’unicité dans une mode. On ne peut le nier : s’entraîner, c’est tenter de correspondre à des standards physiques. On cherche alors la liberté dans l’asservissement à une norme. L’unicité dans… les mêmes comportements que tout le monde! Déjà à la fin des années 1950, Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne[v], nous prévient que tenter de copier un modèle préétabli ne peut qu’être une expérience insatisfaisante, justement à cause de cette part d’imprévisibilité dans nos existences qui fait en sorte que nos actions n’atteignent jamais précisément leur but.
Acheter ma vie
Plus largement, l’explosion en popularité des clubs d’entraînement est également un élément révélateur d’une transformation de l’économie mondiale. Les classes moyennes, qui possèdent déjà énormément de biens, sont de moins en moins intéressées par des produits matériels. Dans l’un de ses plus récents ouvrages, le philosophe Slavoj Žižeck[vi] explique que pour continuer à vendre, des grandes entreprises ont développé la marchandisation directe de notre expérience. Cela signifie que la consommatrice ou le consommateur achète moins d’objets et plus d’activités, d’expériences. Comme notre identité se construit entre autres par les actes que l’on pose, on achète ainsi une identité. « J’achète ma forme physique en fréquentant des clubs de sport; j’achète mon éveil spirituel en m’inscrivant à des cours de méditation transcendantale; j’achète une expérience satisfaisante de moi-même comme personne écologiquement consciente et ne consommant que des fruits biologiques, etc. », explicite Žižeck. Marchandiser son existence, voilà un moyen qui me semble bien peu efficace pour répondre à un désir d’autonomie!
Pousse, pousse, pousse de la fonte…
Comme dans une chanson populaire de Jonathan Painchaud, il y a des raisons inconnues des autres (et parfois même de nous-même) qui nous amènent à « pousser de la fonte ». L’idée derrière cette petite réflexion n’est pas de dénoncer toute forme d’activité physique, bien au contraire. C’est plutôt d’émettre des réserves quant à nos motivations afin de s’éviter une déception, que ce soit dans la quête d’une vie plus « saine », d’unicité ou de prise en main.
En juin dernier, la Colombie a été le théâtre d’un important soulèvement de camionneurs et camionneuses qui, étouffés-es par des structures économiques au service des intérêts étrangers, voulaient à tout prix être entendus-es. Nous ne sommes pas sans avoir notre part de responsabilité : le Canada a signé un traité de libre-échange avec la Colombie en 2008. Jusqu’en octobre dernier, les FARC négociaient avec le président colombien Juan Manuel Santos un premier accord de paix. Cet accord, qui a donné lieu à un référendum, a été rejeté par un peu plus de 50 % des répondants-es le 2 octobre 2016. Peu étonnant, si l’on considère que les mouvements sociaux et le peuple colombien n’avaient pas participé aux négociations à La Havane. Un nouveau texte vient d’être rédigé dans les mêmes circonstances et attend l’approbation du peuple colombien, qui se trouve dans une période de grande confusion par rapport à son avenir. Pendant ce temps, les assassinats commis par la police, l’armée et la police nationale se poursuivent. Pendant ce temps, Le président Santos, pour sa part, a cette année reçu le prix Nobel de la paix, dont les lauréats-es sont déterminés par le Comité Nobel norvégien.
Afin de comprendre l’importance de la grève des camionneurs et camionneuses, il faut la replacer dans le contexte des inégalités qui rongent la société colombienne. Ce pays est depuis des décennies une enclave du néolibéralisme et de l’influence nord-américaine, au sein de ce que l’intellectuel pakistanais Tariq Ali a appelé « l’axe de l’espoir »[i]. Ces camionneurs-euses n’en pouvaient plus, étouffés-es par une économie soumise aux diktats du secteur privé international. Les politiques néolibérales de l’État colombien ont engendré ces inégalités qui auront été le ferment des mouvements sociaux. Ceux-ci militent encore à ce jour et ont réussi à ouvrir un espace de contestation au sein de la société et ce, après des décennies de répression brutale financée par les États-Unis au nom de l’anticommunisme, de la lutte contre le narcotrafic et de la guerre contre le narcoterrorisme, après nombre d’assassinats et de violations des droits de la personne de la part des insurgés-es comme de l’État[ii] et après le génocide politique de l’Union patriotique dans les années 1980[iii]. L’Union patriotique, parti affilié aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui a voulu entrer sur la scène politique colombienne par la voix des urnes, avait vu ses membres assassinés-es les uns-es après les autres. Ces meurtres avaient poussé l’idéologue des FARC de l’époque, Jacobo Arenas, à dire que la voie des armes était la seule solution, affirmation avec laquelle les mouvements sociaux qui ont émergé plus récemment sont en désaccord[iv]. Dans tous les cas, ces camionneurs et camionneuses insurgés-es ne se prétendaient ni de gauche, ni de droite et ne se réclamaient d’aucune tendance politique. Ils et elles ne portaient que le drapeau du ras-le-bol. Au mois de juin dernier, pas moins de 260 000 camionneurs et camionneuses ont fait la grève. Le gouvernement Santos, occupé à négocier avec les FARC, affirmait que cette grève n’était qu’un caprice de leur part, alors que ce groupe, au bout du rouleau, cherchait à faire valoir ses revendications concernant le prix du fret, du péage et du pétrole. Cette crise n’est en fait que l’épicentre du véritable problème colombien. Les railleries du nouveau récipiendaire du Nobel de la paix montrent bien à quel point les négociations n’avaient nullement pour but de régler les problèmes sociaux de la Colombie. Plutôt, l’accord avait été rédigé en fonction des intérêts des mêmes entreprises qui contraignent les camionneurs et camionneuses à travailler pour un salaire de misère. Les négociations ont mené à la rédaction d’un premier accord, qui a été rejeté, et d’un deuxième, qui attend encore l’approbation des Colombiens-nes.
La Colombie est le pays dont les postes de péage sont les plus onéreux d’Amérique latine. Qui plus est, la loi en permet un tous les quarante kilomètres. Pour ce qui est du prix du fret, c’est-à-dire du prix que l’expéditeur de marchandises doit payer au transporteur, une loi est censée le réguler, mais elle n’est pas mise en application. Ce sont donc les expéditeurs, en occurrence les entreprises, qui imposent les prix les plus bas avec l’accord tacite du gouvernement. Aussi, malgré la baisse du prix du carburant sur le marché international, le prix à la pompe change peu et les camionneurs et camionneuses sont pris-es à la gorge. Il n’est donc pas étonnant que ce gouvernement, qui semble peu responsable, n’accepte de négocier qu’avec les FARC, excluant les citoyens-nes, et qu’il négocie un accord qui ne peut heurter les intérêts du secteur privé et qui exclut les mouvements sociaux[v]. Cela est vrai pour la première comme pour la deuxième version de l’accord, dans laquelle les FARC semblent faire encore plus de concessions que dans le premier texte.
Un premier texte tombe à l’eau, un deuxième doit le remplacer
Il serait surprenant qu’émerge une gauche dans la politique parlementaire colombienne alors que les gauches de l’« axe de l’espoir » battent de l’aile. Il y a deux univers politiques en Colombie : celui dans lequel les FARC et le président Santos se sont livrés à des négociations pendant des années et celui du peuple colombien, dont la réalité, bien que récemment agitée de quelques espoirs, reste essentiellement inchangée. Certains-es affirment que ce sont les FARC, organisation croulante, qui quémandent la légitimité qu’ils brûlent d’avoir, quitte à délaisser toute motivation idéologique et tout désir de vraiment changer la société colombienne. D’autres affirment que c’est le gouvernement qui se sent contraint de négocier avec la plus importante guérilla pour protéger sa légitimité face aux pressions d’organisations actives mondialement comme Amnistie internationale[vi]. Il est curieux que les paramilitaires, responsables d’innombrables atrocités, n’aient pas eu à prendre part à des négociations, puisqu’ils sont le bras droit du gouvernement qui les a légalisés il y a plus de 20 ans, en 1994. Ils ont en quelque sorte exécuté les sales besognes que l’armée ne pouvait faire elle-même. Le recours à de telles milices n’est pas nouveau en Colombie et existait déjà dans les années 50, lors de la Violencia. Ce sombre épisode de l’histoire colombienne avait été déclenché par l’assassinat du leader populiste Jorge Eliécer Gaitán et par le Bogotazo, soulèvement violent qui avait eu lieu en réaction à l’assassinat et qui a pratiquement laissé la capitale en ruine[vii]. Cette période, qui s’est étendue sur une décennie, a été marquée par de sanglants affrontements entre différentes guérillas et milices appartenant aux camps conservateur et libéral. Il est estimé que plus de 200 000 Colombiens-nes y ont perdu la vie. Des groupes armés de droite ont de nouveau émergé, sous le nom de milices d’autodéfense, afin de soi-disant protéger les paysans-nes des guérillas. En réalité, ces milices imposaient un régime de terreur et étaient grandement impliquées dans le trafic de drogues[viii].
Pour beaucoup, cet accord signifie que les FARC abandonnent la lutte pour s’incliner devant le gouvernement qui a fait couler tant de sang, légitimant ainsi l’impérialisme étatsunien et européen qui tire les ficelles du processus de paix. D’ailleurs, l’Armée de libération nationale (Ejercito de liberación nacional ou ELN), deuxième guérilla en importance du pays, exclue des négociations, a adressé de virulentes critiques au processus de paix. L’ELN voudrait que les responsables de la guerre sale et du terrorisme d’État soient traduits en justice, chose que les FARC ne cherchent pas à obtenir. Il aurait été surprenant que les FARC puissent se faire offrir cette concession de toute façon, surtout si nous adoptons la thèse selon laquelle le gouvernement a accepté de négocier pour consolider sa légitimité avant tout.
Les résultats du référendum n’ont pas été surprenants étant donné que beaucoup de Colombiennes et de Colombiens s’identifiant à la droite comme à la gauche ont refusé le premier accord négocié entre les FARC et le gouvernement de Santos. Les uns-es ont voté « Non » parce que le gouvernement aurait cédé devant les FARC, aurait accepté de les amnistier et les aurait laissés prendre part au vieux jeu politique comme si 50 ans de guerre n’avaient jamais eu lieu. Les autres considéraient que c’étaient les FARC qui négociaient leur propre salut et leur propre légitimité, sans se soucier des principes qu’ils ont autrefois défendus. Dans les deux cas, le peuple colombien était exclu du jeu. Toutefois, il semble que bon nombre d’ONG, dont le rôle n’a jamais été totalement impartial, prennent le parti de l’accord pour une paix qui avantage les entreprises et l’extrême droite. Il s’agit en quelque sorte d’une garantie d’impunité pour les militaires, les paramilitaires et les entreprises.
Selon l’ELN, des pressions auraient dû être exercées dès le début pour donner lieu à une assemblée constituante qui permettrait une réelle participation de tous les secteurs de la société. Malheureusement, il n’y a pas eu de telle demande, ni du peuple ni des ONG, ce qui ne donne pas de véritable alternative à l’accord qui est tombé à l’eau. D’ailleurs, ce dernier semble avoir été rédigé pour ne pas ébranler le pouvoir en place et le deuxième texte ne semble se distinguer du précédent que par des concessions supplémentaires de la part des FARC, et aucunes du gouvernement colombien[ix].
Les négociations de paix
Il y a environ deux ans, le sociologue James Petras avait mis de l’avant quatre hypothèses sur la stratégie mise en œuvre par le gouvernement Santos dans les négociations.
Selon la première hypothèse, le gouvernement Santos est divisé et compte des gens qui sont pour la paix et d’autres contre. Toutefois, toujours selon Petras, cette hypothèse manque de fondement, car le gouvernement ne manifeste aucun symptôme de division interne et les militaires qui font un usage excessif de la violence dans certaines zones de conflit ne sont pas réprimandés-es par les autorités centrales.
Selon la deuxième hypothèse, le gouvernement faisait sciemment usage de la violence contre les mouvements sociaux pendant que se déroulaient les négociations afin de se donner plus de poids contre les FARC et faire le moins de concessions possible. Comme il y a deux mondes, celui des négociations à La Havane et celui dans lequel les Colombiens et les Colombiennes continuent de subir de l’injustice, l’État poursuit la guerre même en négociant. Les résultats du référendum semblent aller dans le sens de cette hypothèse également, car il est très possible que le gouvernement n’ait jamais vraiment voulu laisser les FARC s’intégrer dans l’appareil politique officiel. Le deuxième texte de l’accord limite davantage les libertés des anciens guérilleros ainsi que la possibilité de leur intégration dans le système politique colombien. Aussi, contrairement au premier texte, qui devait être entièrement ajouté à la Constitution et assurer une certaine immunité aux FARC, le deuxième texte prévoit que seules les dispositions relatives aux droits de la personne seront intégrées à la Constitution, sans doute pour satisfaire la communauté internationale et non pour stopper les assassinats[x].
Selon la troisième hypothèse, le gouvernement Santos aurait donné son accord tacite aux escouades de la mort. L’armée maintiendrait ses relations avec les paramilitaires, les propriétaires et les trafiquants. Santos souhaiterait ainsi obtenir un accord purement théorique pour avoir accès aux ressources naturelles des territoires contrôlés par les FARC et poursuivre la répression pour ne faire aucune concession au peuple colombien. Cela signifierait que la victoire du « Non » au référendum constituerait un échec auquel la présentation d’un deuxième texte voudrait pallier.
Selon la quatrième hypothèse, la montée en force des mouvements sociaux qui mettent de l’avant bon nombre de revendications concernant le développement rural, la repossession des terres par les populations déplacées, les questions des droits de la personne et, parallèlement, la hausse du nombre de ces violations démontrent bien qu’un accord avec les FARC ne réglerait rien et ne pourrait engendrer la paix. Pour cela, il faudrait régler les problèmes sociaux qui sont à la source du conflit. Toutefois, il serait probable que l’État en appelle à ses méthodes de répression habituelles et tente par tous les moyens d’affaiblir les mouvements sociaux et de miner leur influence.
Selon Petras, cette dernière hypothèse est la plus plausible. Le gouvernement veut bel et bien signer un accord de paix et effectuer des changements superficiels. Cependant, il veut à tout prix éviter l’émergence de mouvements de paysans qui réclameraient leurs terres contre les grandes entreprises minières. Il n’est probablement pas prêt non plus à démobiliser les paramilitaires qui protègent les intérêts de ces entreprises et les propriétaires des terres.
Pendant ce temps, les assassinats continuent et Santos n’a jamais réglé les problèmes discutés lors des négociations : l’impunité des militaires, les actions des escadrons de la mort, les menaces de mort contre les défenseurs et défenderesses des droits de la personne, l’augmentation du nombre de prisonniers et prisonnières politiques et les milliers de meurtres encore inexpliqués[xi].
Rafael Pardo, politicien qui avait œuvré pour la légalisation des paramilitaires, avait annoncé que la fin du conflit ouvrirait de nouvelles régions qui pourraient être exploitées par les entreprises. Ces compagnies minières, pétrolières et agricoles ont déjà la mainmise sur une bonne partie du territoire colombien et les FARC constituent le dernier obstacle à l’accès à certaines zones, qui ne sont donc pas encore jugées « sécuritaires » pour les investissements et l’exploitation. La loi Zidres, votée pendant le déroulement des négociations, témoigne de cette tendance du gouvernement colombien à céder l’accaparement des terres à des entreprises au détriment des droits des paysans-nes et des autochtones. Cette loi se veut un incitatif à un partenariat d’affaires au sein duquel les paysans-nes peuvent céder leurs terres aux entreprises pour une durée déterminée. Ils et elles y deviennent des employés-es soumis-es aux diktats de l’entreprise qui fournit semences et machines[xii]. Selon le sénateur Alberto Castilla, de nombreux membres du congrès ont vu leurs campagnes financées par les entreprises qui bénéficieront de la loi Zidres. Ainsi, elles ont pu s’assurer que les politiques du gouvernement colombien favorisent leurs intérêts dans l’exploitation des ressources naturelles.[xiii]
Le traité de libre-échange entre le Canada et la Colombie
Les endroits où ont lieu les massacres et les activités paramilitaires ne sont jamais très éloignés des lieux d’activité des entreprises minières. Selon le rapport de Canadian Peace Brigades « Mining in Colombia – At what cost », 80 % des violations des droits de la personne s’étant produites dans les dix dernières années ont eu lieu dans des régions de production minière ou énergétique. Le Canada a beaucoup investi en Colombie depuis les années 90, plus particulièrement dans le domaine des télécommunications, des mines et du carburant fossile. Il est donc évident que des entreprises canadiennes ont pu bénéficier de cette violence.
Selon un rapport du United Steelworker, plus grand syndicat industriel en Amérique du Nord, ces graves problèmes constitueraient les répercussions des activités d’entreprises canadiennes. De plus, comme l’accord de libre-échange protège surtout les intérêts économiques des entreprises, les paysans-nes ont peu de recours légaux. Enfin, ce traité ne facilite pas le processus de paix en Colombie mais aggrave plutôt les inégalités qui sont la cause du conflit. Toutefois, il faut garder à l’esprit que le gouvernement du Canada n’a pas les mains liées dans cette affaire, bien au contraire, et que cet accord, voté sous le gouvernement Harper, avait soulevé beaucoup d’opposition[xiv], [xv].
Conclusion
Pour beaucoup de militants-es, la participation des mouvements sociaux dans le processus de paix est cruciale pour que celui-ci arrive à des résultats concrets bénéficiant au peuple colombien. En fait, l’accord refusé par la population constituait un règlement entre élites favorisant leurs propres intérêts et ceux des entreprises étrangères. Malheureusement, le deuxième semble être de la même facture. Toutefois, comme le Canada a signé un traité de libre-échange, il serait inexact de dire que les problèmes qui touchent la Colombie ne nous concernent pas. Le Colombia Working Group est une plateforme de syndicats canadiens, d’ONG et de mouvements sociaux qui s’occupe de la question des droits de la personne en Colombie et tente de mettre fin à l’impunité[xvi]. D’autres initiatives ont vu le jour au Canada pour permettre une participation populaire aux efforts de lutte contre l’injustice. Le Projet Accompagnement Solidarité Colombie, qui travaille en collaboration avec des organisations en Colombie comme le Congreso de los Pueblos, Redher et le Comité de solidarité avec les prisonniers et les prisonnières politiques, œuvre également dans ce sens[xvii]. Enfin, non seulement nous n’avons pas à n’être que spectateurs et spectatrices des événements qui constitueront l’histoire colombienne, mais il nous est aussi possible de nous solidariser avec tous les peuples, si ce n’est qu’en prenant conscience des rouages des injustices dans lesquelles nous avons une part de responsabilité.
[i] Ali, T. (2006). Pirates of the Caribbean: Axis of Hope. Verso.
[ii] Centro Nacional de Memoria Historica. (2013). ¡basta ya! Colombia: Memorias de guerra y dignidad. Bogotá: Imprimerie nationale.
[iii] Gomez-Suarez, A. (2015). Genocide, Geopolitics and Transnational Networks: Con-textualising the destruction of the Union Patriotica in Colombia. New York: Routledge.
[iv] Pearce, J. (1990). Inside the Labyrinth. London: Latin American Bureau.
[xvii] Programme Accompagnement Solidarité Colombie. (30 mars 2009). Stoppons l’accord de libre-échange entre le Canada et la Colombie. Récupéré sur Programme Accompagnement Solidarité Colombie : http://www.pasc.ca/es/node/2767
Il n’y a que le report de voix qui sépare la France d’un Élysée bleu marine.
Ça n’aura échappé à personne, la politique française est en crise. Un cumul de variables diverses fait aujourd’hui d’elle une sphère malade, peinant à combattre les maux qui la gangrènent. Elle n’est pas seule dans cette situation, loin s’en faut, mais, en France comme ailleurs, un sentiment de vulnérabilité traverse les esprits en voyant grimper, élection après élection, les résultats du Front National.
Pour celles et ceux qui résistent à l’appel de l’extrême droite, c’est assez inquiétant. Aujourd’hui, à la fin d’un quinquennat désastreux, tous-tes semblent s’accorder sur la prédiction qui place Marine Le Pen en tête au second tour des présidentielles de 2017. Tous les sondages montrent que, peu importe les adversaires, les Français devront choisir entre le Front National et un autre parti le 7 mai prochain.
Si l’on fait fi un instant des échéances électorales suivantes, notamment les législatives[i], ce scénario n’est pas catastrophique en soi. Nul besoin de rappeler que la France y a déjà fait face en 2002, et qu’elle n’a pas eu, pour autant, à supporter Le Pen père comme président. Le vrai problème apparaît lorsque le Front National sort vainqueur du deuxième scrutin. Il est vrai qu’aujourd’hui plus que jamais, ça n’est pas à exclure. Et pourtant, malgré ce que prédisent les boules de cristal de certains-es, il ne semble pas que 2017 soit l’année fatidique où les cauchemars de la gauche et de la droite modérée deviendront réalité.
Les temps ont changé depuis 2002. Le FN a le vent en poupe. Les crises de 2008 et 2010 ont affaibli l’hégémonie culturelle que s’était octroyée la construction économique mondiale. De plus en plus, des mouvements radicaux apparaissent et expriment l’envie de balayer le système capitaliste de font en comble. Les problèmes économiques de la Grèce ou de l’Espagne nient la capacité qu’a l’Union européenne et son euro à faire face à de telles difficultés. Le Brexit a approfondi l’émiettement européen. L’arrivée de milliers de migrants-es en France comme ailleurs a stimulé les sentiments xénophobes. Les attaques terroristes sur le sol européen accroissent le sentiment d’insécurité. L’incapacité du duo Hollande/Valls (président et premier ministre, respectivement) à mener des politiques populaires a créé un sentiment de ras-le-bol envers la classe politique traditionnelle. Marine Le Pen est bien meilleure politicienne que ne l’a été son père[ii]. Tout cela favorise l’ascension du Front National.
Et malgré tout, une simple observation permet d’espérer que, toutes choses restant égales par ailleurs, 2017 ne se soldera pas par un Élysée bleu marine.
La constitution française prévoit un scrutin qu’on appelle « uninominal majoritaire à deux tours ». Cela implique que pour être élu-e, sauf circonstances exceptionnelles où un-e candidat-e recevrait plus de 50% des voix dès le premier tour, le ou la prétendant-e doit faire ses preuves deux fois. Ainsi, à l’inverse des systèmes à un tour, une élection traduit donc deux choses à peu près distinctes. D’abord, la capacité d’un-e candidat-e à convaincre les électeurs et électrices que son programme est le plus intéressant. Ensuite, en un deuxième temps, il ou elle doit se montrer capable de rallier l’adversaire à sa cause. Cette deuxième caractéristique a un effet prohibitif pour les candidats-es trop sectaires.
Or, c’est justement en matière de sectarisme que le Front National ne parvient pas à se défaire de son passé pesant. Pour démontrer cela, prenons deux exemples où les frontistes se sont placés au deuxième tour : les présidentielles de 2002, et les élections régionales de 2015.
Les échéances électorales
Les choses ont bien changées depuis 2002, nous l’avons dit, mais la logique reste la même. À l’issue du premier scrutin, le Rassemblement pour la République (RPR) — un parti de droite — de Jacques Chirac arrive en tête avec 19,88% des voix, talonné par le FN avec 16,86%. La gauche, fracturée, ne se qualifie même pas. Au deuxième tour[iii], Chirac obtient 82,21%, alors que Jean-Marie Le Pen ne récolte que 17,79%. Un calcul rapide nous donne le résultat suivant : le RPR a augmenté son score initial d’environ 313%, alors que le FN n’a évolué que de 5,5%.
Mais 15 années se sont écoulées depuis. Le contexte a changé, ainsi que le chef de file du Front National. Penchons-nous alors sur les données plus récentes. En décembre 2015 ont eu lieu les élections régionales. Le FN maintient la popularité croissante dont il jouit depuis plusieurs années et arrive, de façon inédite, en tête dans six des treize régions, et se qualifie partout au second tour à l’exception des départements et territoires d’outre-mer (DOM-TOM). Devant cette victoire époustouflante, la France retient son souffle.
Et pourtant, les listes frontistes ne parviendront à consolider une victoire définitive dans aucune des régions. Regardons les résultats[iv] d’un peu plus près.
En Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, le FN fait passer son score de 36,07% à 36,08%. Cela représente une croissance d’environ 0,03%. La droite, qui finira vainqueure, est passée de 25,83% à 48,40%, soit une augmentation d’environ 87,4%. En Bretagne, le FN passe de 18,17% à 18,87%, soit une croissance de 3,85%, tandis que la gauche a augmenté son score de 47,22% en passant de 34,92% de suffrages exprimés à 51,41%. Dans le Nord-Pas-De-Calais-Picardie, le FN passe de 40,64% à 42,23%, un changement de 3,9% alors que la droite fait exploser son score grâce au désistement de la gauche, et passe de 24,97% à 57,77%, une croissance de plus de 131%.
La tendance qu’ont les partis adverses à augmenter leur score au deuxième tour se retrouve dans tous les cas sans exception. Dans certaines régions, la part du marché électoral occupée par le Front National décroit même entre les deux tours, à l’image de l’Île-de-France, où il passe de 18,41% à 14,02%.
En termes électoraux, il y a de quoi se réjouir. En effet, l’issue d’un scrutin ne tient pas compte du nombre de gens votant pour un-e candidat-e, mais plutôt la proportion d’électeurs et d’électrices qui soutiennent un bulletin par rapport à un autre. Cependant, malgré cela, pour analyser les tendances électorales de la France, il faut aussi se pencher sur le nombre net de personnes qui ont placé dans l’urne un bulletin frontiste. Prenons donc les mêmes exemples afin d’étudier cet aspect du vote français.
Commençons par 2002[v]. Au premier tour, Jean-Marie Le Pen assure 4,8 millions de bulletins. Deux semaines plus tard, c’est 5,5 millions de Français-es qui voteront pour lui. Cette augmentation d’environ 700 000 personnes représente une croissance de 15%. Du côté du RPR, les effectifs sont d’un autre ordre. Jacques Chirac passe en effet de quelques 5,7 millions de voix à 25,5 millions, une croissance de 350%. Si cette analyse enfle la popularité acquise par le Front National entre les deux tours, on voit néanmoins que le RPR jouit d’une croissance plus de vingt fois supérieure à celle de Le Pen.
Le constat est le même pour les élections régionales de 2015[vi]. Il n’y a qu’en Île-de-France où le pourcentage de personnes ayant voté bleu marine au premier tour sont plus nombreuses que celles au second. Même dans le Pays de la Loire où le nombre net de voix est passé de 270 888 à 286 723, le FN est passé de 21,25% à 19,74%.
En Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine, la liste frontiste passe de 640 000 voix à 790 000 : une croissance de 23,2%. La liste de droite, elle, passe de 460 000 voix (soit moins que le FN) à plus d’un million. Cette augmentation représente une croissance de plus de 130%. En Bretagne, le ministre Jean-Yves Le Drian passe de 420 000 voix à 670 000, soit 60% de plus. Gilles Pennelle, le candidat bleu marine, passe de 218 000 à 246 000 voix, une croissance de 13%. Cette tendance est la même dans le Nord-Pas-De-Calais-Picardie. Là, Xavier Bertrand passe de 560 000 voix à 1,4 million tandis que Marine Le Pen ne passe que de 900 000 à 1,02 million. La différence en termes de croissance est de 150% comparée à 12%.
Le plafond de verre
Malgré une deuxième analyse moins impressionnante que la première, une conclusion nette se dévoile : l’immense majorité de celles et ceux convaincus-es par le discours de Marine Le Pen voteront pour elle au premier tour. Or, l’évolution du vote frontiste peine à dépasser les 5%, tandis que celle de son adversaire se compte aisément à deux chiffres, voire trois dans certains cas.
Cette conclusion a de quoi rassurer les partis traditionnels, l’ « UMPS » (contraction des acronymes UMP (Union pour un mouvement populaire), parti de droite devenu « les républicains », et PS (Parti socialiste), parti de gauche au pouvoir) comme dirait madame Le Pen. Le Front Républicain[vii] fonctionne comme voulu jusqu’à présent. L’arrivée du Front National au pouvoir dépend donc largement de la capacité, ou de la volonté, qu’ont ses adversaires à lui mettre des bâtons dans les roues. Mais cette analyse est aussi parlante par rapport à l’image de marque du parti.
Indéniablement, la campagne de dédiabolisation entreprise par Le Pen fille est un succès. Les résultats du parti en témoignent. Mais elle n’a pas encore réussi à se présenter comme une voix alternative crédible à celles et ceux qui ne sont pas convaincus-es en un premier temps.
Le fait est que le vote FN est un vote contestataire, mais pas de blocage. Si un électeur ou une électrice veut contester la sphère politique, il ou elle le fera dès le premier tour. Il n’y a que très peu de personnes qui se rabattent sur cette option une fois que toutes sauf deux leur sont enlevées. L’idée de voter pour le Front National afin d’entraver la voie d’un ou une autre candidat-e ne semble pas être un phénomène répandu.
Le Front National fait donc face au même problème qui travaille tous les partis extrémistes : il a un plafond de verre à partir duquel, en utilisant ses méthodes actuelles, il aura convaincu toutes les personnes susceptibles de l’être. Si ce plafond ne se trouve pas au dessus de la barre des 50%, ou s’il n’y a pas d’événements extérieurs (des attentats, pour ne pas les citer) qui élargissent la démographie potentiellement frontiste, la famille Le Pen est vouée à rester dans l’opposition.
Avec cette analyse, il devient évident que le sectarisme croissant des partis dits « traditionnels » est dangereux pour la France. Les philosophies comme celle du « ni-ni » sarkoziste[viii] sont, en plus d’être moralement questionnable, exactement ce que doit espérer le Front National.
Théoriquement, il peut paraître plus honnête de mener une guerre idéologique contre l’extrême droite, mais, celle-ci semblant être perdue pour l’instant, se rabattre sur la stratégie politicienne semble être l’issue la plus profitable. Le débat d’idées peut être fait au premier tour et en période non-électorale. Les assemblées générales style Nuit debout sont parfaites pour contester l’hégémonie culturelle capitalistique. Mais il faut se méfier des raisonnements sectaires lors du second tour.
Cette logique est loin d’être une spécificité française. En cette période d’instabilité politique croissante, le danger de l’extrême droite est de plus en plus réel à travers le monde[ix]. Il faut donc que chaque électeur-trice se pose une question de fond : le vote démocratique est-il nécessairement la représentation de nos ambitions politiques, ou peut-il, parfois, être un outil qui nous protège du pire? Cette nuance est tout à fait fondamentale pour quiconque veut s’investir dans la vie politique, puisqu’elle place l’électeur-trice dans un de deux camps possibles. Soit l’on considère qu’un vote ne peut pas être un compromis et que la seule chose honnête est de voter pour la ou le candidat-e qui nous tient à cœur, ou on comprend le vote comme un instrument pour manier le monde politique, auquel cas la démarche est pragmatique et tacticienne.
Dans le cas de la France, il semble évident que cette nuance est celle qui fera, ou pas, rentrer le Front National à l’Élysée.
On peut critiquer, avec raison, le choix qui nous est présenté, et aller aux urnes à reculons tout en traînant des pieds, mais rappelons-nous que le report de voix républicain est la seule chose entre la France et un Élysée tristement bleu marine, entre nous et l’extrême droite.
Crédit photo: Blandine Le Cain
[i] Rappel : la cinquième république française adopte un système de gouvernance dit « semi-présidentiel ». Celle-ci envisage (sauf imprévu) des élections présidentielles et législatives une fois tous les cinq ans. Ces deux échéances électorales sont organisées à deux semaines d’intervalle, ce qui limite considérablement le risque d’avoir deux couleurs politiques majoritaires différentes entre les branches exécutives et législatives.
[ii] Marine Le Pen effectue un travail dit de « dédiabolisation » du Front National. Celui-ci passe par une purge des éléments plus douteux du parti (notamment ceux affiliés à des groupuscules néo-nazis), un discours plus neutre ou encore la poursuite en justice des journalistes qui lui collaient l’étiquette d’ « extrême droite ». Le moment fort de ce processus a eu lieu lorsque Jean-Marie Le Pen, fondateur du mouvement, a été exclu du parti et a vu son titre de « président d’honneur » lui être révoqué, après avoir tenu des propos révisionnistes concernant la sShoah.
[vii] Le « Front Républicain » est une méthode utilisée par les partis modérés pour faire contrepoids à l’extrême droite. L’idée est d’établir une alliance de circonstance le temps du second tour. Dans les faits, cela consiste en le désistement d’un parti en faveur d’un autre, même s’ils n’ont aucune affiliation idéologique. C’est par exemple ce qui a eu lieu pour les régionales de 2015, quand le PS s’est retiré dans bon nombre de régions et a appelé à voter pour la droite classique, contre le Front National.
[viii] Lorsqu’il doit appeler à voter pour un parti autre que le sien au second tour, Nicolas Sarkozy se rabat systématiquement sur sa position du « ni-ni », qui consiste à dire qu’il ne soutient aucun des deux choix, même si le FN est l’un d’entre eux.
[ix] Voir, par exemple, la Pologne, la Hongrie, ou les Philippines.
Montréal, vendredi 14 octobre. C’est le soir, en plein centre-ville. Qu’avaient donc en commun Amir Khadir, Sol Zanetti, Xavier Barsalou-Duval et Jean-François Lisée, en plus de plusieurs chercheures et chercheuses et figures militantes de la sphère politique québécoise? Une salle de cinéma. Oui, beaucoup s’étaient déplacé-e-s, en cette pluvieuse soirée, pour assister à la première du film Le Peuple interdit du peintre et cinéaste québécois Alexandre Chartrand.
Le documentaire témoigne du grand mouvement indépendantiste en Catalogne, cette région du nord-est de l’Espagne, qui pourrait s’émanciper et habiter le monde. Nous décrivions cette mouvance politique catalane dans un précédent article[1] en janvier 2015. Le film d’Alexandre Chartrand, lui, relate les événements survenus entre le début 2014 et la fin 2015, en accompagnant notamment le président de la Generalitat (le parlement catalan) Artur Más, la porte-parole de l’Assemblea nacional catalana (ANC, assemblée populaire) Carme Forcadell et le militant dévoué Ferran Civit. Voici notre analyse de cette œuvre pour le moins engagée.
L’élévation
« Força, equilibri, valor i seny » : Force, équilibre, courage et bon sens, soutient la devise des castelliers et castellières. Le long-métrage s’ouvre sur d’immenses tours humaines, de huit ou neuf étages, que des dizaines de personnes de tous âges, de tout genre, contribuent à élever avec force, équilibre, courage et bon sens… La devise semble véritablement tatouée dans le cœur, comme sur leur peau[2]. Le castells est une tradition catalane issue du sud, vieille d’on ne sait plus quand, réunissant plusieurs fois par semaine des centaines de communautés à travers un territoire s’élargissant chaque année. Les Catalan-e-s co-construisent la grande tour de leur culture, et c’est elle, pièce par pièce, étage par étage, d’une génération à l’autre, qui bâtit un mouvement social qui nous semble maintenant irréductible. C’est un peu cette métaphore, véhiculée avec force, qui ouvre le documentaire alors qu’on nous offre à voir de magnifiques images d’un concours de castells en mouvement.
Le réalisateur Alexandre Chartrand raconte : « J’ai rencontré quelques personnes d’origine étrangère qui faisaient partie des castelliers et castellières et elles me disaient que c’était vraiment une belle façon de s’intégrer à la communauté, parce que chacun pouvait rapidement y retrouver son rôle. C’est vraiment des réseaux qui se créent, des gens qui se connaissent, qui se côtoient régulièrement. C’est en quelque sorte un grand réseau naturel de transmission de l’idée d’indépendance… J’essaie de trouver l’équivalent au Québec, mais les ligues de hockey de garage n’ont pas le même genre d’impacts sociaux, il me semble, que cette pratique-là. »,
Cette forme de solidarité proactive semble ancrée profondément dans la culture catalane. « Il y a aussi une expression qui dit que pour deux Catalan-e-s, il y a quatre associations. » Tout au long du film, les aventures de Chartrand au pays catalan nous transmettent efficacement comment la culture populaire de cette population apparaît dans son action politique.
Tout commença par la base
Agusti Nicolau-Coll, diplômé en histoire et géographie de l’Université de Barcelone et de l’UQAM, responsable des activités publiques du Centre justice et foi de Montréal, était aussi présent à la première du film. « Ce qu’on retient surtout du film, c’est que ce mouvement indépendantiste est surtout issu du la société civile, d’une base populaire. Ce n’est pas une proposition qui part des politicien-ne-s pour aller vers la population. C’est plutôt la société civile qui a poussé la classe politique, qui hésitait encore à entreprendre le chemin vers l’indépendance. C’était le moment de tourner la page, de devenir nationalistes et indépendantistes. C’est sans doute la perspective dans laquelle s’insère toute la trame du documentaire et qui était assez bien rendue. À mon avis, c’est ce qui constitue la nature vraiment singulière de ce mouvement indépendantiste catalan. »
En effet, la formidable hospitalité que réserve l’Assemblea nacional catalana, large organisation de la société civile, à la petite équipe de Chartrand dans Le peuple interdit nous permet d’entrer dans le monde unique d’un peuple infatigablement mobilisé : de l’assemblée populaire à la manifestation massive, du bureau de vote à la fête enflammée. Partout où le caméraman s’engouffre, il y a marées de monde qui scandent : « In-Inde-Independancia! ». S’il y a un aspect de l’indépendantisme catalan actuel dont Chartrand voulait témoigner par son film, c’est bien que ses fondations se sont ancrées dans un vaste mouvement social et populaire. C’est cette volonté populaire qui a réussi à mettre au pouvoir un gouvernement formé d’une coalition d’indépendantistes en 2015. C’est cette même force vive qui prendra enfin le droit de voter sur sa destinée. Et en sortant de la salle, il n’y a pas vraiment d’autres choix que d’y croire.
Et l’escalade continue
Le peuple interdit nous laisse sur une note quasi-héroïque. Artur Más, appelé à comparaître devant le tribunal constitutionnel, se rend solennellement à son procès. Il plaidera coupable d’avoir organisé un vote illégal, soit la consultation populaire du 9 novembre 2014 sur l’avenir politique de la Catalogne. L’accusation, évidemment, est portée par Madrid. Des centaines de personnes marchent derrière lui pour l’appuyer et se dénoncer elles-mêmes. Les images, prises par des téléphones cette fois, ne traduisent pas moins l’éloquence de cette autre démonstration de solidarité citoyenne. Et comme si on n’y croyait pas encore tout à fait, la foule entonne avec ferveur l’hymne national catalan, alors que les crédits du générique défilent lentement à l’écran.
« Et la suite ? », fut la première question d’Amir Khadir une fois le film terminé. Agusti Nicolau-Coll était là pour lui répondre, et il ne manque pas d’informations. Il expliqua qu’il y avait bien une feuille de route qui avait été déterminée suite aux élections du 27 septembre 2015 : on écrit une constitution et on la propose au peuple par la suite. Or, elle a été mise de côté suite aux nombreux changements qui ont été provoqués par la balance du pouvoir du parti indépendantiste de gauche Candidatura de Unidad Popular (CUP). Alors, la feuille de route fut redéfinie. D’autant plus que le résultat de l’élection n’était pas tout à fait assez légitime pour permettre au parlement de rédiger une constitution préalable, la nouvelle stratégie est de convoquer un référendum « Oui » ou « Non » avec une question claire univoque. Ce référendum devrait se produire en septembre 2017, au plus tard en décembre 2017. « Entre temps, dit-il, il va se passer trois choses :
L’approbation du budget 2017 avant le 31 décembre 2016 ;
Une consultation publique sur le contenu de la constitution à venir en impliquant le maximum de la société civile ;
L’approbation des lois de déconnexion (économique, administrative, juridique et politique) pour délimiter un cadre légal propre et prêt pour la victoire potentielle du “Oui” au référendum. »
Les retombées
Et pour Alexandre Chartrand, à quoi ressemblent les prochains projets? Il travaille déjà sur la suite, nous révèle-t-il : « J’espère pouvoir aller voir la suite sur le terrain. Je suis en démarche à cet effet. Je ne peux pas tout révéler de mon projet, mais je suis en contact avec différents militant-e-s, des député-e-s ; des gens qui sont en première ligne. » Chartrand est somme toute très satisfait de la réaction des politiciens (que des hommes) présents à sa projection : « Ce qui m’a vraiment enchanté, c’est qu’à la sortie du cinéma, sur le trottoir devant la salle, il y a subitement eu un petit regroupement avec Amir Khadir, Xavier Barsalou-Duval et Sol Zanetti pour parler de stratégie politique afin d’offrir leur solidarité à la Catalogne. Ça m’a touché, mais ça m’a aussi montré à quel point ce film était nécessaire. » Si l’œuvre, en ce moment en tournée en Catalogne, en a certes inspiré plusieurs, il reste encore à voir si le mouvement peut de nouveau s’avérer aussi populaire, au sens propre du terme, dans notre coin de pays.
ÉDITORIAL | Nous apprenions ce matin que Ricochet est poursuivi en diffamation par Richard Martineau. Le chroniqueur réclame une somme de 350 000 $ en lien avec une chronique de Marc-André Cyr publiée en février 2016. M. Martineau poursuit du même coup M. Cyr, ainsi que le caricaturiste Alexandre Fatta.
En tant que média indépendant, nous ne pouvons qu’exprimer notre solidarité envers nos collègues de Ricochet. Le montant qui est demandé nous apparaît outrageusement inapproprié puisqu’il aurait possiblement pour conséquence de mettre fin aux activités de Ricochet. Nous ne pouvons que nous opposer à ce qui a l’apparence d’une poursuite bâillon et à toute tentative visant à limiter la pluralité des voix.
Contrairement aux médias des grands conglomérats qui possèdent des moyens financiers importants, les médias indépendants n’ont pas la possibilité de se défendre contre de telles poursuites.
Une telle attaque contre un média alternatif est une attaque à toute l’information libre et indépendante. Nous soutenons Ricochet, faites comme nous :
(LETTRE OUVERTE) Nous sommes des médias indépendants, certains imprimés, d’autres en partie numérique, d’autres 100% numériques. Nous appuyons les journaux qui, réunis au sein d’une coalition en septembre, en ont appelé à une aide d’urgence de l’État pour faciliter leur transition vers le numérique. Mais tout en appuyant cette Coalition, nous soutenons que cet appel à l’aide doit être élargi à d’autres médias.
Ce n’est pas parce que, au contraire d’eux, nous avons déjà les deux pieds dans le numérique que nous sommes en bonne santé. Nous sommes de petits médias, indépendants des conglomérats. Nos revenus publicitaires sont maigres et peu d’entre nous avons des abonnés payants. Plusieurs d’entre nous ont développé une formule de membrariat novatrice, mais nous avons également besoin d’un soutien financier pour pérenniser notre approche et permettre l’essor véritable de nos médias.
Les tumultes des dernières décennies ont occasionné une reconfiguration du paysage médiatique et le Québec est toujours l’un des endroits au monde où la concentration et la convergence des médias sont les plus importantes. Ainsi, un petit nombre de propriétaires possèdent presque l’entièreté des médias, ce qui ne peut qu’être un obstacle à l’expression d’une diversité des points de vue. Dans l’état actuel des choses, il est difficile pour les médias alternatifs, indépendants et communautaires de survivre et encore plus d’émerger.
Et pourtant, certains d’entre nous produisons plus de contenu journalistique inédit chaque semaine que certains des médias représentés dans la coalition. Si nous sommes plus que d’accord sur le rôle historique des médias dans nos sociétés, il ne faut surtout pas oublier qu’il est tout aussi important que les lecteurs puissent avoir accès à une diversité de sources de qualité pour mieux s’informer. En effet, tous les médias ont leur ligne éditoriale et une culture particulière qui leur est propre. La multiplicité des médias et de leurs approches journalistiques favorise la diffusion d’une pluralité de points de vue, ce qui est essentiel à tout débat démocratique sain. Il ne faudrait donc pas se contenter d’aider seulement les médias écrits déjà bien établis. Certes, supportons-les dans leur transition, mais n’oublions pas que le paysage médiatique québécois manque de diversité depuis déjà longtemps. Saisissons donc aussi cette occasion pour pallier à un déficit démocratique non négligeable.
Si nous sommes plus que d’accord sur le rôle historique des médias dans nos sociétés, il ne faut surtout pas oublier qu’il est tout aussi important que les lecteurs puissent avoir accès à une diversité de sources de qualité pour mieux s’informer.
Nous appuyons la plupart des demandes, aussi bien celles du Devoir le 25 août que de la Coalition pour la pérennité de la presse d’information le 27 septembre : par exemple, une intervention sur différents domaines comme le crédit d’impôt pour l’embauche de journalistes, une reconnaissance pour avoir accès à des programmes pour la mutation des activités vers le web, la possibilité de faire partie des programmes pour PME (et OBNL) pour le marketing web et la formation numérique du personnel. Bien entendu, la façon dont ces aides seraient distribuées resterait à discuter, afin de ne pas nuire à l’indépendance journalistique des médias. Nous croyons nous aussi que l’État québécois doit reconnaître le rôle distinctif et essentiel des médias dans la culture québécoise. Et nous assistons nous aussi avec inquiétude à la fuite des revenus publicitaires vers Facebook ou Google.
Nous croyons nous aussi que l’État québécois doit reconnaître le rôle distinctif et essentiel des médias dans la culture québécoise.
Mais ces demandes doivent aussi s’appliquer aux médias indépendants de l’écrit et du numérique. Peut-être faudra-t-il établir des critères quant au type de médias qui pourrait se qualifier de journalistique. Mais ces médias «admissibles» ne peuvent pas se retrouver exclusivement parmi les journaux quotidiens et hebdomadaires. Une aide financière d’une durée de cinq ans, comme le suggère la Coalition, nous permettrait d’investir durablement dans le numérique, et surtout de nous concentrer sur ce que nous faisons de mieux : du journalisme.
Gabrielle Brassard-Lecours, Ricochet
Josée Nadia Drouin, Agence Science-Presse
Christiane Dupont et Philippe Rachiele, JournaldesVoisins.com