par Marie-Claude Belzile | Mar 8, 2020 | Analyses
Au fond, c’est une question de possibilités. Les jeunes filles doivent sentir qu’elles peuvent progresser à tous les niveaux et gravir tous les échelons dans le domaine du sport. Trop souvent, on ne leur offre que des emplois subalternes, et les portes se ferment quand vient le temps de monter en grade, d’occuper des postes de direction, de prendre en charge une équipe professionnelle ou une équipe de haut niveau, avec comme résultat que la jeune fille laisse tomber parce qu’elle voit bien qu’il n’y a pas de place pour elle.
– Séverine Tamborero, Casser le moule.
La sous-représentation des femmes dans le sport n’est que le reflet de la sous-représentation des femmes dans toutes les sphères de notre société. Cet article fait état des lieux de la présence des sportives dans les médias québécois et canadiens et offre une tribune à quatre femmes travaillant dans le monde du sport au Québec. Des pistes de solutions sont données en fin de texte quant aux manières de rendre accessible le sport aux femmes.
Des sportives font l’histoire
Il faut l’entrée dans le XXe siècle pour que les femmes puissent enfin concourir dans les Jeux olympiques, en 1900, et qu’on accepte socialement leur présence dans le monde sportif. À ces jeux, seules cinq disciplines accueillent les femmes, soit le golf, le tennis, les sports équestres, la voile et le croquet1. Pendant les deux guerres mondiales, les femmes participent de plus en plus aux sports, poursuivant les tournois et constituant des équipes alors que les hommes sont partis à l’étranger. Cependant, comme elles reprennent le travail domestique où l’on tente de les confiner après la guerre, plusieurs délaissent à nouveau le sport pour occuper la sphère familiale et réaliser les travaux invisibilisés que l’on considère comme étant naturellement des tâches féminines : prendre soin de la maisonnée et des enfants. Dans les années 1950, le American way of life renforce les stéréotypes de genre et l’image idéale de la femme dans les cultures occidentales, et celle qui persiste est celle d’une femme hétérosexuelle au foyer, précieusement habillée et coiffée pour plaire à son mari, mère dévouée et prodiguant les soins à la famille, écoutant son mari et prévoyant réponses à ses besoins. Son épanouissement personnel est ainsi mis de côté, et peu de temps lui est disponible pour s’impliquer activement dans un sport. La société est convaincue que la place des femmes est à la maison, et que sa principale fonction est de procréer. Les sports sont le royaume des hommes et beaucoup s’évertuent à conserver cet état des choses.
Au Canada, dans les années 1970, certaines femmes portent en justice des cas de discrimination sexuelle, dans plusieurs sphères de la vie sociale, et aussi dans le sport. Elles veulent défendre leur droit de jouer dans des équipes sportives. La décennie suivante, l’Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique (ACAFS) est créée2. Le mandat que se sont donné les femmes de cette association est grand mais simple : elles sont déterminées à bâtir un système canadien de sport et d’activité physique équitable et inclusif qui permet aux femmes de se réaliser, tant à titre de participantes que de « leadeuses ». Elles ont pour souhait de produire des changements systémiques et, en partenariat avec des gouvernements, des organisations et des chefs de file, de remettre le statu quo en question. L’association participe aussi à des études, donne des formations et ateliers, et transmet des recommandations aux parties impliquées dans l’arène du sport au Canada, tant pour les entraîneur·euses et pour les écoles que pour les divers paliers des gouvernements et les athlètes elles-mêmes3. L’ACAFS rapporte, sur son site web, qu’aux Jeux olympiques d’Atlanta, en 1996, seulement 97 des 271 épreuves étaient ouvertes aux femmes et qu’il y avait 3 626 femmes pour 10 629 athlètes. De l’équipe canadienne composée de 307 athlètes, il y en avait déjà quand même plus de la moitié qui étaient des femmes, soit 154 pour 153 hommes!
Selon une étude de la chercheuse Marie-Hélène Landry, avec la participation de la Direction du sport et de l’activité physique du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport4, trois fédérations sportives sur 33 rapportent qu’il y a une augmentation significative, depuis 1998, du nombre d’athlètes féminines, et cinq autres affirment que le nombre de sportives augmente continuellement. Cependant, neuf fédérations disent que la situation de leur côté est stable, et ce, depuis les cinq à dix dernières années. Parmi les fédérations interrogées, on constate que la participation des femmes stagne entre 15 % et 30 % pour chacune d’elles. Au sein des fédérations, toujours selon les données recueillies lors de cette étude, on développe une préoccupation consciente de l’importance d’amener les femmes vers le sport. Les fédérations désirent faire de la place aux femmes et veulent approcher un nombre égal de femmes et d’hommes parmi leurs membres. Les mentalités évoluent donc avec le temps, et plusieurs efforts sont collectivement déployés pour inclure les femmes dans la vie sportive. Cela est encourageant, bien qu’une étude plus récente5 maintienne que les hommes sont toujours plus susceptibles que les femmes de participer à un sport : en 2010, on comptait que le tiers des Canadiens pratiquait un sport, alors que seulement le sixième des Canadiennes le faisait. Par contre, de cette dernière étude, on note que la participation des femmes à des tournois sportifs a bien augmenté : 40 % des sportives ont déclaré qu’elles jouaient en tournois, comparativement à 33 % en 2005.
Sous-représentation et sexisme systémique
Bien qu’une certaine amélioration soit perceptible dans l’acceptation sociale de la présence des femmes dans le sport, beaucoup reste à faire. Si moins de femmes évoluent dans les milieux sportifs, c’est aussi parce que leur représentation est quasi nulle, et ce, à tous les niveaux du sport : entraîneuses, directrices de fédération, commentatrices, athlètes de haut niveau, journalistes sportives, etc. Elles sont toutes sous-représentées, d’abord parce qu’on ne leur ouvre pas les portes collectivement, ensuite parce que les médias et les commanditaires favorisent le sport masculin au détriment du sport féminin. Un effet malheureux en découle : les jeunes filles ne voient pas beaucoup de modèles féminins autour d’elles (à l’école parmi les professeurs·es d’éducation physique, dans les équipes régionales, à la télévision, dans les journaux), ce qui les empêche de s’imaginer comme femmes dans le sport, les amenant souvent à délaisser le monde sportif après le cheminement scolaire, ce qui réduit donc leur présence dans ces milieux, puisqu’elles n’y voient pas de possibilités futures pour elles. Avec peu de modèles visibles, les jeunes filles oublient qu’elles peuvent aussi devenir modèles et ne poursuivent que rarement une carrière sportive. Il y a certainement des femmes dans le sport, et davantage aujourd’hui qu’avant, mais sans l’aide des médias qui pourraient diffuser le sport féminin, sans l’aide des hommes et des femmes pour leur faire plus de place dans les instances de haut niveau, sans l’aide des commanditaires pour appuyer financièrement les sportives dans leur parcours, sans programme scolaire gouvernemental pour inciter les jeunes filles à l’activité physique, peu d’opportunités seront créées pour inverser la tendance. Aussi, sans changement radical dans le sexisme systémique qui sévit dans notre culture, on ne verra pas évoluer les mentalités par rapport aux femmes dans le sport. Si on ne croit pas collectivement que les femmes peuvent aussi être sportives, fortes, énergiques, compétitives, persévérantes, musclées, faire preuve de leadership, et qu’elles doivent se restreindre à la sphère domestique et aux activités « typiquement féminines », le monde du sport sera à l’image de notre culture. Et le sexisme se produit aussi chez les hommes, lesquels peuvent rarement sans préjugés pratiquer un sport dit « féminin » (gymnastique, danse), puisqu’ils sont affublés de sobriquets tel « fif », « tapette », et autres commentaires homophobes. Dans le même ordre d’idées, l’homophobie résultant du sexisme s’exprime souvent chez les femmes sportives en cette idée qu’ « elles doivent être lesbiennes », alors que les femmes ayant des activités et traits plus socialement attribués au genre masculin peuvent tout aussi bien être hétérosexuelles.
Selon une étude6 faite par l’ACAFS, en collaboration avec la campagne « Nourrir le sport féminin » des producteurs laitiers canadiens, les femmes ne reçoivent que 5 % de la couverture sportive médiatique, alors que le sport occupe en général 15,64 % des médias, rapporte La Gazette des femmes7. En 2014, parmi tous les diffuseurs des réseaux de télévision nationaux spécialisés dans le sport, seulement 4 % des 35 000 heures de diffusion ont porté sur le sport féminin. Leur représentation, aussi rare qu’elle soit, est principalement basée sur les stéréotypes de la féminité ainsi que sur leur apparence physique, ou encore sur le fait qu’elles soient épouses. Toujours selon cette étude, un maigre 5,1 % de la couverture médiatique journalistique des médias imprimés au Canada parlait des sportives. De plus, dans l’industrie du sport canadien, 99,6 % des commandites sont données au sport masculin. Selon l’article « Sport féminin cherche temps d’antenne » publié dans la Gazette des femmes en 2014, parmi les athlètes les plus citées au Québec, Serena Williams est la première femme du palmarès… à la 38e position. Les femmes sont donc loin dans l’imaginaire sportif québécois. On ne les connait pas vraiment, on ne les suit pas, elles semblent réduites à l’ombre, là où elles participent pourtant avec passion et courage.
Une équipe de chercheur·euses de l’Université de Cambridge au Royaume-Uni a analysé des millions de mots relatifs aux sportifs et aux sportives rapportés dans les médias afin de voir avec quels termes on décrit les hommes sportifs en comparaison à ceux utilisés pour parler des femmes sportives lors des Jeux olympiques de Rio au Brésil en 20168. D’abord, on constate que le sport masculin est habituellement le sport « par défaut ». Par exemple, le hockey joué par les hommes demeure le hockey, tandis que le hockey joué par des femmes est le hockey « féminin ». Parmi les mots associés spécifiquement aux sportives, on retrouve « âgée », « plus vieille », « enceinte », « mariée », « célibataire », etc. En comparaison, les mots les plus employés pour parler des sportifs sont « le plus rapide », « fort », « grand », « vrai » et « bon ». Alors même qu’il s’agit de décrire les situations sportives dans lesquelles se retrouvent les sportives, elles demeurent associées à leur rôle genré d’épouse et de mère, en plus d’être observées sous la loupe de l’apparence physique, selon leur âge ou la façon dont elles sont habillées. Selon Emilie Tôn, dans son article « Sexisme dans le sport : »et si on parlait autrement des championnes? » »9, le sexisme se vit aussi dans la façon dont on commente les prouesses des sportives. Comme exemple, elle nous rappelle que la nageuse Katie Ledecky, au Jeux de Rio de 2016, a été surnommée la « Phelps au féminin », la comparant donc à un homme au lieu de lui donner le mérite qui lui revient en tant que personne sportive. Tôn nous fait aussi remarquer qu’aux même Olympiques, les joueuses de rugby ont été comparées entre elles, « les Françaises sont beaucoup plus mignonnes, beaucoup plus féminines que les Américaines ». Ces façons de parler des sportives les réduisent à des rôles genrés et les confinent dans une pensée de compétition des apparences physiques du type « qui est la plus belle », comme si les femmes se devaient d’être belles en tout temps pour le plaisir des spectateurs·trices, alors même qu’elles occupent une fonction où cela n’a aucune importance.
Visite chez trois grands quotidiens québécois
Dans le but de faire moi-même l’exercice, j’ai passé deux semaines, du 3 avril au 16 avril 2018, à scruter la section sport de trois grands journaux québécois en ligne, soit Le Journal de Montréal, La Presse et Le Devoir. Chaque jour, j’ai compté le nombre d’articles qui présentaient des sportives versus des sportifs en photo, j’ai aussi comptés le nombre de fois que des sportifs étaient cités versus celui où des sportives étaient citées. Parmi les sportifs et les sportives, j’ai inclus les noms d’entraîneur·euses et ceux des directeur·trices d’équipe. Les noms répétés dans un même article ne comptaient que pour une fois, mais si ce nom était répété dans plusieurs articles différents une même journée, je le comptais autant de fois. Ainsi, pour un total de 2 494 citations de sportives et de sportifs durant ces deux semaines, et parmi les trois journaux, seulement 357 étaient des noms de femmes, soit 14,3 %. Si ce nombre dépasse la moyenne canadienne de 5 % de couverture médiatique, c’est probablement, selon notre jugement, dû aux Jeux olympiques de Pyeongchang qui se terminaient et aux Jeux du Commonwealth qui battaient leur plein. Sur un total de 320 articles analysés, 283 étaient dédiés aux hommes pour 33 dédiés aux femmes. Le meilleur jour pour les sportives a été le 3 avril 2018, alors que Le Devoir a cité 19 sportives sur 24 citations, que La Presse a cité 19 sportives sur 35 citations et que Le Journal de Montréal nommait un piètre 5 sportives sur un total de 54 citations. Cette courte étude a permis de voir que Le Devoir a invariablement publié, durant cette période, un total de 4 articles sportifs par jour et que chaque jour, au moins un article était publié au sujet d’une ou de plusieurs sportives. À l’opposé, Le Journal de Montréal était le journal le moins porté à publier des articles sur le sport féminin, alors qu’il attire le plus grand lectorat des trois quotidiens et qu’il compte le plus grand nombre d’articles sportifs. Si Le Devoir a publié quatre articles sportifs par jour sur son site, la moyenne des articles sportifs sur le site Journaldemontreal.com a été de 14 par jour (pour les deux semaines considérées). Ainsi, le plus grand nombre de citations s’est retrouvé dans Le Journal de Montréal, bien que ce soit dans celui-ci qu’on a le moins cité les femmes. En fait, pendant 13 jours sur 14 à lire ce journal, au moins 90 % des citations ont été données aux sportifs plutôt qu’aux sportives. Cette expérience, bien qu’incomplète, offre malgré tout une vision de la nature du traitement et de la couverture médiatique sportive qui ne revient pas aux femmes.
Et les sportives, qu’en pensent-elles?
Afin d’avoir un portrait plus juste de ce que des femmes dans le milieu du sport vivent, je me suis entretenue avec Séverine Tamborero, autrice, entraîneuse et conseillère en haute performance; avec Ariane Bergeron, photographe sportive; avec Karolyne Delisle-Leblanc, commentatrice à RDS; et finalement, avec Ariane Fortin-Brochu, boxeuse olympienne. Chacune ne vit pas sa « place dans le sport » pareillement, et il en découle que toutes ne revendiquent pas leur statut de femme dans le sport, alors qu’elles voudraient surtout être vues comme une personne, sans que leur genre ne les réduise à certaines idées préconçues.
Boxeuse olympienne
Ariane Fortin-Brochu, boxeuse de haut niveau, nous rappelle que la boxe n’a été acceptée comme discipline ouverte aux femmes qu’en 1991 et en 1993, au Canada et aux États-Unis respectivement. Elle nous partage son expérience en regard du biais sexiste qui pouvait exister, même quand on désirait la complimenter : « J’ai entendu beaucoup « Ariane, c’est comme un gars », ça se voulait un compliment, mais en fait ça demeure du sexisme, parce que, du moment qu’une fille s’entraîne fort, régulièrement, fait le même entraînement que les hommes, on la fait traverser « du côté des gars », alors que ce n’est pas ça. » Elle insiste pour me dire qu’il faut reconnaître qu’une femme peut s’entraîner aussi fort qu’un gars, et la percevoir toujours comme une femme. Pour elle, une femme championne du monde (au même poids), ça a autant de valeur qu’un homme, parce qu’elle est au plus haut niveau de compétition qu’il lui est possible d’atteindre. Il ne faudrait donc pas comparer les réussites des hommes dans la boxe à celles des femmes. La physionomie de chacun·e est différente et leurs limites ne peuvent pas s’inscrire dans un mode comparatif entre catégories. Pour Ariane, le sexisme vécu a plutôt été un élément de motivation dans sa carrière. Elle sait qu’elle représente une femme qui a réussi dans un milieu d’hommes et s’envisage comme une modèle pour les jeunes filles. Pour elle, ce qui est important, c’est de faire ressortir sa persévérance, car cet atout n’a pas de sexe. Ariane nous confie que c’est important d’être un modèle, non pas seulement pour les jeunes filles, mais pour tous·tes les jeunes sportif·ves. Selon la rétroaction qu’elle reçoit des élèves qu’elle visite pour donner des conférences dans les écoles, les garçons sont aussi ouverts à l’idée d’avoir des modèles féminins : « Ils embarquent, ils sont impressionnés par ce que j’ai réalisé. » Selon elle, enrayer le sexisme, ça ne passe pas juste par les filles, mais aussi par ce que l’on montre aux garçons.
Journaliste à RDS
De son côté, Karolyne Delisle-Leblanc est journaliste sportive pour la chaîne RDS. De son point de vue, il n’y a pas vraiment de problématique au niveau de l’égalité des sexes dans son milieu. Elle y voit s’y épanouir beaucoup de femmes et ne sent pas nécessairement le besoin de recourir au féminisme pour atténuer les injustices systémiques que le sexisme fait connaître au monde sportif. Cependant, elle concède que la communication est moins ouverte, selon elle, dans une salle de nouvelles sportives occupée majoritairement par des hommes : « C’est difficile pour eux d’exprimer leurs sentiments, et il peut en résulter une cumulation d’émotions négatives, ce qui n’est pas nécessairement bon à long terme. » Pour Karolyne, il y a de la place pour les femmes dans le journalisme sportif, « ça ajoute un aspect à la couverture ». Dans la salle de nouvelles, bien qu’elle ne choisisse pas les sujets qu’elle devra couvrir, elle a la ferme impression que « parce qu’elle est une femme », on lui donne majoritairement des sujets concernant le sport féminin. Pourtant, comme elle conclut avec moi : « Ne pensez pas que parce que nous sommes des femmes, nous préférons le sport féminin! ». Et voilà encore un commentaire qu’il ne faut pas prendre à la légère : être femme ne signifie pas que l’on veuille rester prisonnière de la couverture médiatique féminine dans tous les contextes. Les sportives aiment le sport, et leurs intérêts ne sont pas constamment teintés par leur nature stéréotypée de « femme ».
Photographe en mode sport
En discutant avec Arianne Bergeron, photographe de sportives, on sent que sa passion nourrit aussi ses convictions : « J’ai toujours préféré Justine Henin à Roger Federer. Pendant les Jeux olympiques, j’ai toujours tune in pour les épreuves féminines parce que je m’identifie plus à leur réalité. D’ailleurs, dans le temps, c’était pas mal la seule fenêtre sur nos athlètes féminines, une fois aux deux ans. » Ayant trop souvent ouvert la section sport des journaux sans y voir une seule photo de sportives, elle s’est donnée comme mandat d’imager et de représenter les femmes dans le sport. À la question « Comment trouvez-vous les photos de femmes dans le sport? », elle répond sans hésiter : « Certainement moins nombreuses que celles des hommes ». Elle nous confie qu’il lui est arrivé plusieurs fois d’ouvrir les journaux et de ne voir aucune photo de femmes sportives. Et quand il y en a, elle a souvent l’impression que les images des hommes sont plus avantageuses que celles des femmes, « comme si l’homme devait plus souvent être puissant et que la femme devait être belle ». Pour elle, photographier des sportives lui permet de rectifier la situation, de mettre son poids dans la balance : « Le fait d’être une femme qui photographie les femmes rend certainement la tâche plus facile pour les athlètes. La plupart ont tendance à se sentir comprises et appuyées dans le processus photographique. J’essaie avant tout de montrer que les athlètes sont présentes. Malheureusement, dans certains sports, on est encore au point où l’image comme telle est le message, plutôt que d’être le véhicule. » À la question « Croyez-vous que les sportives apprécient votre travail? », Arianne me répond, confiante, que oui, les sportives apprécient son travail : « Des skateuses m’ont dit que si je n’étais pas là, personne ne saurait qu’elles font du skate. » Son travail prend donc tout son sens dans le fait de rendre visible une population qui se sent trop souvent invisibilisée. Quand on lui demande ce qu’elle pense de la sous-représentation des femmes dans le sport, elle donne en exemple une situation qui est arrivée à des femmes en compétition de planche à neige : « Les organisateurs ont donné le « go » à la finale féminine de slopestyle pendant des conditions météorologiques qui étaient non seulement dangereuses, mais qui ont fait en sorte que les filles ont performé à une fraction de leur potentiel. Elles ont donné des performances qui sont impressionnantes selon les conditions, mais je ne pense pas qu’on puisse apprécier l’effort depuis son salon. Ça joue un grand rôle sur l’admiration qu’ont les jeunes filles pour leurs athlètes favorites. Dans des conditions différentes, les snowbordeuses [planchistes sur neige] auraient pu marquer l’histoire. » Selon elle, ce genre de situation fait en sorte que les commanditaires pour les athlètes féminines sont moins nombreux : « Encore en 2018, une compétition locale snowboard [planche à neige] donnait le double du cachet des femmes aux hommes et on les a tous fait poser avec leur gros chèque en plastique. C’est difficile dans ces cas-ci de ne pas faire passer ça sur de la mauvaise foi. » Mais foncièrement, Arianne Bergeron croit en ce qu’elle fait. Ses images sont une preuve de plus que les filles peuvent réussir : « Je suppose que des fois, une image vaut mille rêves! »
Des femmes et non pas des filles
Quand on demande à Séverine Tamborero pourquoi c’est encore d’actualité de parler de la sous-représentation des femmes sportives dans les médias, elle nous répond que surtout, les attentes envers celles-ci sont différentes de celles qu’on entretient envers les hommes : « Une femme dans les médias doit être à l’image des standards de beauté strictes qui sont dictés par la mode. Elle doit aussi s’exprimer de manière impeccable. Son intelligence sera sans cesse critiquée et on lui laissera peu de marge d’erreur. Les hommes, de leur côté, s’ils ont été athlètes ou impliqués dans le milieu du sport professionnel, sont automatiquement considérés comme étant compétents. On excuse ceux ayant un physique soi-disant de laisser-aller et ayant un langage familier », alors qu’on ne le permet pas aux femmes. Pour Séverine, il faudrait commencer déjà à prioriser le sport et l’activité physique à l’école, et ce, au plan gouvernemental. Dans le but d’échapper aux stéréotypes de genre et de sexe dans la représentation médiatique, il faudrait selon elle éduquer le monde sportif lui-même, et avoir plus de femmes à la tête d’entreprises sportives. Il faudrait aussi démystifier la place des entraîneuses au-delà des groupes sportifs juvéniles et les voir s’accomplir comme entraîneuses de haut niveau. Il y a aussi tout un travail à faire auprès des familles pour faire évoluer les mentalités qui font qu’encore aujourd’hui, on envoie les garçons au hockey et les filles à la danse. Si on lui demande comment elle aimerait que les commentateur·trices sportif·ves parlent des sportives, elle nous répond qu’il faudrait d’abord commencer par utiliser le mot femme au lieu de fille pour désigner une athlète, puisque qu’on ne nomme jamais les hommes « garçons ». Aussi, trop souvent ont décrit l’apparence physique d’une femme plutôt que de couvrir l’ensemble de ses performances. Il serait temps d’éviter les commentaires du type « elle court vite pour une fille » ou encore « elle est forte pour une fille », qui diminuent les capacités des femmes dans leur domaine sportif, ne les considérant plus comme une athlètes mais comme une image naturalisée de la femme « fragile », « faible » ou « impuissante ». Pour Séverine, parler de sport féminin, c’est déjà être féministe. Elle demeure persuadée qu’il faut aborder le fait que la réussite des sportives de haut niveau peut stimuler la participation des jeunes filles qui croient encore malheureusement que le sport leur est inaccessible. Ainsi, la couverture médiatique du sport féminin devient un outil pour contrer un problème qui est plus grand que celui de sa faible représentation.
Et elle n’a pas tort. Selon l’article À la recherche de l’équité entre les sexes dans le domaine de l’entraînement : opinions des athlètes féminines sur la carrière d’entraîneure10[sic], les athlètes ont mentionné que la culture à prédominance masculine du sport était perçue comme un obstacle à la poursuite d’une carrière en entraînement, et qu’il s’agissait de l’une des raisons pour lesquelles elles avaient quitté le poste d’entraîneuse qu’elles occupaient.
Dans tous les cas, la présence des femmes dans le sport existe et mérite de recevoir une diffusion publique et des ressources adéquates et paritaires pour amener les femmes et les jeunes filles à poursuivre des activités sportives tout au long de leur vie.
Bienfaits du sport et pistes de solutions
Selon l’ACAFS, les bienfaits de l’équité des sexes dans le sport sont multiples : représenter l’ensemble de la population et profiter des ressources de tous les membres permet de créer une association plus vaste, plus forte et plus efficace; les femmes compétentes offrent un bassin important de gestionnaires, d’entraîneuses et d’officielles aux associations; changer l’image des femmes dans le sport attire l’intérêt public et les investissements privés, ce qui a pour effet d’attirer encore plus de membres vers l’association; devenir une chef de file dans la promotion des filles et des femmes donne du prestige et attire le soutien; en travaillant ensemble, les hommes et les femmes peuvent apprendre à créer des partenariats; offrir aux mères et aux filles des occasions de participer ensemble à des activités sportives; le sport et l’activité physique apprend aux filles et aux femmes à respecter leur corps et ses limites, ce qui les aide à faire face aux problèmes de santé tels que les troubles alimentaires et le tabagisme, etc.
En bref, le sport au féminin, s’il était célébré, diffusé, accepté socialement, permettrait de donner aux femmes l’espoir qu’elles ont aussi leur place dans ce domaine durement gardé par les hommes. Il faut montrer que faire du sport est sain, souhaitable, bon pour la santé physique et psychologique, et ce, pour toutes et sans crainte de se faire harceler, ridiculiser, comparer, diminuer, réduire à une apparence.
À titre d’exemple à suivre, la France a instauré des mesures d’incitation à la diffusion du sport féminin. Un fonds d’un million d’euros par année sera donné aux fédérations sportives pour financer la production d’images de sport féminin qui n’auraient encore aucune valeur aux yeux des diffuseurs. De grands événements sportifs féminins seront aussi choisis et mis à la liste des « événements d’importance majeure », dont les droits de diffusion devront être partagés entre les chaînes payantes et gratuites11.
Le calcul m’apparaît simple : plus il y aura d’opportunités données aux femmes dans le milieu des sports, que ce soit en tant qu’athlètes ou dirigeantes d’équipe, sans les réduire à un rôle de femme fatale ou de mère-entraîneuse aux bons soins de son équipe, plus il y aura de modèles pour les générations futures, donc plus il y aura de jeunes filles qui oseront s’aventurer dans les sports. Les femmes sont capables d’endurance, de surmonter les obstacles, de créer des stratégies, de pratiquer une discipline intensivement, de saisir l’esprit de compétitivité, d’aspirer au surpassement de soi. Elles possèdent, physiquement et psychologiquement, tous les traits souhaitables pour s’épanouir, au même titre que les hommes, dans le monde du sport. Ce qui leur manque, c’est une acceptabilité sociale et culturelle, un droit à la présence des femmes dans le sport. Les préjugés et stéréotypes sociaux telle l’idée que la couleur bleue est une couleur de garçon et la couleur rose est une couleur de fille ont fait leur temps : on sait aujourd’hui que le genre et les attributs allouées aux sexes sont inexactes, trompeurs, réducteurs. Les femmes peuvent évoluer dans les mêmes domaines que les hommes, leur corps et leur mental le leur permettent. Elles ne sont pas dépourvues de ces capacités et ces capacités ne sont pas que celles des hommes. Les femmes sportives ne sont pas toutes lesbiennes, et non pas nécessairement davantage celles qui sont plus musclées, poilues ou agressives. Une femme peut être féminine et lesbienne, comme elle peut être masculine et hétérosexuelle. Les stéréotypes ne correspondent pas aux réalités. Les hommes qui pratiquent la danse ne sont pas tous gais non plus, les femmes peuvent courir vite tout comme les hommes, et les réussites sportives ne dépendent pas du sexe de l’athlète. Ce qui peut être comparé, ce sont les poids, les distances, les temps, la précision d’exécution, la finesse, la souplesse, l’endurance, la force. Mais les sexes et les genres ne peuvent servir de point de comparaison, car les humains sont dotés d’un plus large éventail de capacités que ne leur confèrent les constructions sociales d’« homme » et de « femme ».
Le sport est surtout l’apprentissage de la confiance en soi, de la découverte de ses compétences, du respect des limites de son corps, du soin et de l’écoute de soi, du dépassement de soi, de la fierté, du travail en équipe, de la connaissance de ses faiblesses et de la résilience. La place des femmes dans le sport est donc tout à fait indiquée, favorable, souhaitée. Vivement que la tendance s’inverse et que l’on voie s’épanouir un plus grand nombre de femmes dans ce domaine ceinturé d’hommes et de masculinité idéalisée.
1 Séverine Tamborero, 2017, Casser le moule, Éditions Québec Amérique, Québec, p.19.
2 Tabitha Marshall, 20 octobre 2013, « Les femmes et le sport au Canada, une histoire », Encyclopédie canadienne, consulté le 22 avril 2018. www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/les-femmes-et-le-sport-au-canad…
3 Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique, consulté le 22 avril 2018. www.caaws.ca/?lang=fr
4 Marie-Hélène Landry, 2008, La place des femmes dans le sport au Québec, la représentation féminine au sein des fédérations québécoises unisports et multisports, des unités régionales de loisir et des municipalités de plus de 75 000 habitants, Rapport Landry, Gouvernement du Québec. www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/loisir-sport/Rappo…
5 Patrimoine Canadien, 2010, Participation au sport, Gouvernement du Canada. publications.gc.ca/collections/collection_2013/pc-ch/CH24-1-2012-fra.pdf
6 2016, Le Sport féminin : nourrir toute une vie de participation : L’état de la participation sportive des filles et des femmes au Canada, Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique et les producteurs laitiers canadiens. www.lesportfeminin.ca/bundles/dfcwomenchampions/dist/pdf/research-long-f…
7 Véronique Chagnon, 10 février 2014, « Sport féminin cherche temps d’antenne », Gazette des femmes, Montréal. www.gazettedesfemmes.ca/8664/sport-feminin-cherche-temps-dantenne/
8 5 août 2016, « Aesthetic, athletics and the olympics, Cambridge University Press research shows gender divides in the language of sport », Cambridge University Press. www.cambridge.org/about-us/news/aest/
9 Emilie Tôn, 18 août 2016, «Sexisme dans le sport : “Et si on parlait autrement des championnes?”», L’Express.fr. www.lexpress.fr/actualite/sport/sexisme-dans-le-sport-et-si-on-parlait-a…
10 Gretchen Kerr et Jenessa Banwell, juillet 2014. « À la recherche de l’équité entre les sexes dans le domaine de l’entraînement : Opinions des athlètes féminines sur la carrière d’entraîneure », Journal canadien des entraîneures, vol.14, no.2. www.coach.ca/files/CJWC_JULY2014_FR.pdf
11 Véronique Chagnon, op. cit.
par Gabrielle Champigny | Mar 4, 2020 | Analyses
La Loi sur les langues autochtones a été sanctionnée le 21 juin 2019 par le gouvernement libéral de Justin Trudeau. Bien que trop peu médiatisée, elle marque un point tournant dans l’évolution des droits autochtones au Canada. En effet, avant 2019, aucune loi n’accordait une véritable protection des langues autochtones, bien que leur vitalité ait été dangereusement en péril. Chères aux peuples et intrinsèquement liées à l’identité des communautés, ces langues ont subi d’importants soubresauts depuis l’ère colonisatrice, puis à plus forte raison depuis les premières lois fédérales sur les « Indiens », qui visaient essentiellement leur assimilation culturelle. À l’heure où les tentatives de réconciliation avec les peuples autochtones sont de plus en plus saillantes et le malaise collectif amplifié par les rapports houleux des commissions d’enquête qui se succèdent, un geste significatif de la part de l’État canadien était vraisemblablement attendu.
Or, l’initiative fédérale de protéger les droits linguistiques autochtones n’est pas complètement inusitée. La sphère juridique et les tribunaux avaient déjà jeté des bases claires qui militaient en faveur d’une reconnaissance juridique des droits linguistiques autochtones en tant que droits ancestraux garantis par la Constitution canadienne1. La loi apparait ainsi comme l’aboutissement d’un cheminement juridique non-négligeable, mais aussi d’un important processus de rapprochement avec les peuples. À ce titre, la satisfaction du ministre du Patrimoine canadien et du Multiculturalisme, Pablo Rodriguez, n’est pas restée lettre morte.
« La Loi sur les langues autochtones vient concrétiser l’engagement du gouvernement fédéral à renouveler ses liens avec les Autochtones en misant sur la reconnaissance des droits, le respect et la collaboration. Je tiens à souligner le travail extraordinaire des organisations autochtones partenaires au cours de l’élaboration concertée de la Loi ainsi que du processus législatif. Il s’agit d’un moment marquant sur le chemin de la réconciliation avec les peuples autochtones, et le gouvernement du Canada entend poursuivre ce même travail collaboratif dans le processus de mise en œuvre de la Loi »2.
Une réponse à des préoccupations historiques
Cette pièce législative est le fruit d’une conjoncture politique significative, dont le préambule fait mention expresse.
En effet, l’UNESCO a annoncé que les trois quarts des langues au Canada étaient en danger et a décrété l’année 2019 comme « l’Année internationale des langues autochtones ».
La conception de la loi s’est aussi réalisée dans la foulée de la Commission de vérité et réconciliation tenue au Canada entre 2007 et 2015, dont le rapport final a été accueilli par le gouvernement Trudeau. Cette Commission prenait l’ « engagement [d’]établir de nouvelles relations reposant sur la reconnaissance et le respect mutuels » et a constitué l’occasion pour les personnes touchées par les séquelles des pensionnats autochtones de communiquer leurs récits et leurs expériences3. Ainsi, la Loi sur les langues autochtones se veut plus particulièrement une réponse aux actions 13 à 15 du rapport sur lequel a débouché la Commission, qui ont trait à : (1) la reconnaissance des droits linguistiques autochtones, (2) l’adoption d’une loi témoignant de l’urgence de préserver les langues autochtones et d’accroître l’autonomie des communautés dans la gestion de leurs langues et cultures – tout en reflétant leur diversité intrinsèque -, puis (3) la nomination d’un commissaire chargé de la promotion des langues autochtones et assurant une reddition de compte quant au financement fédéral.
Un peu plus tard, la Déclaration des Nations Unies sur le droit des peuples autochtones, que le Canada appuie sans réserve depuis mai 2016, a aussi semé les premiers bourgeons de l’écriture d’une loi canadienne. Elle reconnait explicitement une multitude de droits collectifs et individuels aux peuples autochtones à l’échelle mondiale et fournit des lignes directrices aux États afin qu’ils prennent des actions concrètes pour les mettre en application.
Finalement, bien que la loi ne le précise pas textuellement, le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées a été rendu public quelques jours avant l’adoption de la loi. Identifiant les causes systématiques de violences faites aux femmes et les barrières sociales qu’elles subissent, ce rapport recommandait une fois de plus au gouvernement de reconnaître les droits linguistiques autochtones « en tant que droits inhérents et protégés constitutionnellement […] et assurer cette protection »4.
Face à ces multiples incitatifs de collaborer avec les peuples autochtones, plutôt que d’agir unilatéralement dans l’écriture de la loi, le ministère du Patrimoine canadien s’est livré à un processus d’« élaboration conjointe » avec l’Assemblée des Premières Nations, la Nation inuite et la Nation métisse. Rarement observée, cette concertation témoigne a priori d’une volonté de rapprochement encourageante entre les parties prenantes impliquées. Des séances de mobilisation précoces ont d’abord été tenues en 2017 et 2018. En outre, au sein du ministère, un groupe de spécialistes a donné son avis et les conclusions étaient sans équivoque : la vitalité linguistique des langues autochtones, interconnectée avec la culture des peuples et façonnée par leur vision du monde, est en péril et la solution réside dans un système de soutien des langues qui implique les peuples eux-mêmes. On peut donc constater la pression d’agir qui a motivé le ministère à légiférer.
Les droits linguistiques et le droit à l’autodétermination
La loi, dans sa forme actuelle, paraît avant tout comme un énoncé de principes. Elle reconnait d’abord que les droits ancestraux, protégés par la Constitution, « comportent des droits relatifs aux langues autochtones ». Cette avancée est majeure, puisqu’auparavant, les droits ancestraux reconnus étaient plutôt en lien avec des activités territoriales, telles que le droit de pêcher dans une zone définie. Le droit d’apprendre, de pratiquer et d’assurer la vitalité des langues avait pourtant le grand potentiel de se caractériser parmi les activités qui « font partie intégrante de la culture distinctive du peuple autochtone concerné », soit le critère exprimé par la Cour suprême pour reconnaitre un droit ancestral5.
Chose faite, cette protection légale pourrait par exemple ouvrir la voie à l’usage de langues autochtones dans l’octroi de services gouvernementaux, l’enseignement ou l’accès aux tribunaux. Le législateur a d’ailleurs exprimé la volonté du gouvernement d’offrir un soutien à la promotion de l’usage des langues, en plus d’encourager leur présence dans les médias et l’éducation. Par contre, il reste à observer dans quelle mesure le gouvernement sera prêt à poser ces gestes concrets. Reconnaître des droits linguistiques autochtones constitutionnels, c’est admettre l’existence d’une situation de droit – soit le statut conféré par la Constitution aux peuples autochtones – et en accepter les conséquences sur le plan juridique. Ici, l’une des conséquences serait de devoir assurer la sécurité linguistique. Or, celle-ci est dépendante de la protection offerte par l’État, qui se doit d’accomplir des actions positives pour la garantir. La Loi sur les langues autochtones fournit des outils qui représentent un premier pas dans cette direction. Par exemple, elle accorde le « pouvoir » aux institutions fédérales de veiller à ce que les documents acheminés aux Autochtones soient traduits et que des services d’interprétation soient offerts en langues autochtones. Aussi, au plan financier, la Loi sur les langues autochtones met en place une obligation de consulter les corps politiques autochtones en vue d’adopter des mesures pour faciliter un financement adéquat, stable et à long terme destiné à la protection de ces langues.
Outre les droits linguistiques ancestraux, dans le préambule de la loi, il est reconnu aux peuples autochtones un « droit inhérent » à l’autodétermination et à l’autonomie dans leurs relations avec le gouvernement canadien. Cependant, il n’est pas clair comment ce droit à l’autodétermination se traduira en pratique et s’il amènera un gain véritable pour le sort des peuples. Dans une logique d’application hiérarchisée d’une simple loi fédérale, il n’est pas acquis que les peuples autochtones pourront s’enquérir de ce droit en toute circonstance et indépendamment de l’État canadien, surtout devant des instances provinciales qui ne sont pas, en principe, liées par la loi fédérale.
La création du Bureau du commissaire aux langues autochtones
La loi prévoit finalement la création du Bureau du commissaire aux langues autochtones, qui n’est toujours pas en place à ce jour, mais qui fait partie du budget fédéral prévu pour 2019-2020.
Cette entité se veut indépendante, ne faisant pas partie de l’administration publique fédérale. Sa mission sera de promouvoir les langues autochtones, de soutenir les peuples autochtones dans la réappropriation de leurs langues en vue de les revitaliser, les maintenir et les renforcer, d’examiner les plaintes, de sensibiliser le public, etc.
Des mesures de suivi et des services sur demande seront également offerts par le Bureau. Autre point intéressant : le commissariat linguistique sera redevable par un mécanisme de reddition de compte, soit un rapport annuel que le Bureau devra fournir au ministre pour qu’il soit à même de vérifier les besoins et les progrès réalisés, ainsi que de s’assurer de l’efficacité du financement et de la mise en œuvre efficiente de la loi.
L’opposition des groupes inuits et les divergences linguistiques
Bien que ces fondements soient essentiels et chaleureusement appuyés par l’Assemblée des Premières Nations et la Nation métisse, des réserves ont été exprimées notamment par la Nation inuite. Les préoccupations centrales de celle-ci résident dans le fait qu’il s’agit d’une loi symbolique, qui n’est pas adaptée à la réalité des droits linguistiques inuits et ne contient aucun contenu spécifique aux Inuits. Elle déplore l’absence d’obligation pour le gouvernement fédéral de soutenir leurs initiatives.
Ayant désigné leur propre région géographique nommée « Inuit Nunangat », où la majorité des Inuits vivent et où 84 % de la population parle l’inuktitut, elle revendique un système qui leur est propre et une autodétermination dans l’acquisition, l’implantation et l’utilisation des ressources financières reçues du fédéral. Elle aurait aussi souhaité que l’inuktitut bénéficie d’un statut de langue officielle à l’intérieur des frontières de l’Inuit Nunangat. La Nation inuite avance que tout cela devrait être négocié autour des Bilateral Inuit Nunangat Language Accords, au détriment de l’approche actuelle, qu’elle perçoit comme assimilatrice.
Bref, la principale difficulté, avouée dans la loi elle-même, est l’adoption d’une approche qui soit assez flexible pour laisser transparaître la « mosaïque des identités et cultures autochtones et de l’histoire de chaque peuple ». En effet, l’État canadien s’est construit une fâcheuse tendance, datant de l’époque coloniale, à légiférer sur les Autochtones en les « mettant tous dans le même panier », comme si ces peuples étaient des objets de droit plutôt que des sujets de droit. Cette dynamique a donné naissance à des pratiques gouvernementales discriminatoires – les pensionnats autochtones en sont l’exemple flagrant – qui ont contribué à l’érosion des langues, tel que reconnu dans le préambule de la loi. Le mea culpa que le gouvernement y inscrit est noble, bien que probablement insuffisant pour amener de véritables actions concrètes dans une perspective de protection efficiente des langues autochtones en voie de disparition.
1 Gouvernement du Canada, Loi constitutionnelle de 1867, Partie II, Droits des peuples autochtones du Canada, art. 35.
2 Patrimoine canadien, « La Loi sur les langues autochtones reçoit la sanction royale », Gouvernement du Canada, Communiqué de presse, 21 juin 2019. www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/nouvelles/2019/06/la-loi-sur-les-la….
3 Gouvernement du Canada, Commission de vérité et réconciliation du Canada, 19 février 2019. www.rcaanc-cirnac.gc.ca/fra/1450124405592/1529106060525.
4 Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, Réclamer notre pouvoir et notre place: le rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, 2019, p. 201.
5 Québec (Procureure générale) c. Lachappelle, par. 27 ; R. c. Van der Peet, par. 549 ; R. c. Sparrow, p. 1099.
par Rédaction | Fév 28, 2020 | Analyses, International
Par Eftihia Mihelakis
Cet article est publié dans le numéro 83 de nos partenaires, la Revue À bâbord. Le lancement de ce numéro aura lieu le 10 mars prochain dès 18h au Bâtiment 7 (1900 rue Le Ber, Montréal). Cliquez ici pour toutes les informations.
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L’autrice est professeure au Département de langues classiques et modernes à l’Université de Brandon.
Depuis l’arrivée au pouvoir du parti conservateur Néa Dimokratía en 2019, une virulente offensive se déchaîne pour expulser les anarchistes, les réfugié·e·s et les migrant·e·s des centres urbains. Emblème par excellence des mouvements anarchistes depuis l’Indépendance de la Grèce, le quartier athénien d’Exarcheia subit des transformations de premier ordre.
Le jeudi 8 août 2019, le Parlement grec a voté une « loi omnibus » qui comprend plusieurs mesures économiques, sociales, pénales et répressives. Le Parlement a accepté d’augmenter le nombre de passeports grecs, surnommés « visas d’or1 », lesquels sont exclusivement accordés aux acheteurs étrangers de biens immobiliers d’une valeur de 250 000 euros et aux résidents de pays tiers qui investissent dans des actifs incorporels d’une valeur de 400 000 euros. À cela s’ajoute le redéploiement de DRASI, un corps de police de 1 500 membres DELTA (police militarisée) en soutien à la police antiémeute (MAT), muni de drones, de motos, d’hélicoptères, de canons à eau, de gaz lacrymogène et de grenades assourdissantes, qui patrouille constamment dans les zones autour du centre d’Athènes – et surtout à Exarcheia, entourée depuis l’été dernier de postes de contrôle. De plus, l’État a forcé l’expulsion des dizaines de squats occupés par les anarchistes, les réfugiés et les migrants, a procédé à l’affermissement des peines d’emprisonnement afin d’escamoter toute incitation à l’émeute et, enfin, a levé la loi de l’asile universitaire.
L’université, entre liberté et tyrannie
Depuis la fin de l’été, la police peut intervenir dans l’enceinte des universités sans l’autorisation du recteur ou de la rectrice. Cela remet en cause l’un des principaux acquis issus de la révolte contre la dictature des colonels (1967-1974) qui avait notamment fait face à l’occupation de la Faculté de droit de l’Université polytechnique nationale par des étudiants en 1973 à Exarcheia. C’est dans ces lieux hautement symboliques qu’il y a 47 ans, des étudiants s’enferment et se barricadent pour mettre en place une radio clandestine qui génère un soulèvement généralisé. Des milliers de travailleuses et travailleurs, ouvrières et ouvriers, agricultrices et agriculteurs ainsi que des étudiant·e·s convergent vers le centre d’Athènes en dépit des charges violentes de la police. La manifestation du 16 novembre 1973 rassemble plus de 150 000 personnes, mais le lendemain, la dictature mobilise l’armée qui défonce l’entrée principale de la Polytechnique à l’aide d’un blindé. Deux étudiant·e·s sont écrasé·e·s et 24 personnes sont tuées. Ce soulèvement marque non seulement le début de la fin de la dictature, qui chute le 23 juillet 1974 ; ce dernier cristallise l’entrée de la Grèce dans une modernité supposément définie par la liberté, l’indépendance et la démocratie.
Le soulèvement de 1973, analogue à plusieurs égards à mai 68 en France ou à la grève étudiante québécoise de 1968-69, a ceci de particulier qu’il survient dans le lieu originel des premières manifestations estudiantines en Europe (la première datant de 1859). Dans un pays comme la Grèce, les étudiants aujourd’hui sont autant les héritiers que les acteurs d’un engagement politique dont la résistance est animée par le spectre du retour de l’histoire totalitaire. Depuis l’époque de cette première manifestation, leurs revendications et manifestations ont donc systématiquement joué le rôle de porte-drapeau du combat de résistance au capitalisme, au totalitarisme et au fascisme.
Tout porte à croire que cette résistance ne s’est pas encore essoufflée. Le 10 novembre 2019, la police grecque a envahi l’Université des sciences économiques et de commerce d’Athènes (l’ASOEE) et a expulsé un local occupé par des anarchistes. Mais des dizaines d’étudiant·e·s sont montés immédiatement aux barricades pour s’opposer à l’ordre du Conseil de l’université. Ce dernier, ayant suivi l’appel de la police et du maire d’Athènes, Kostas Bakoyannis (neveu du premier ministre), a imposé la fermeture de l’université pendant une semaine sous prétexte d’empêcher tout déferlement de l’ordre pendant la commémoration de l’anniversaire de la révolte du 17 novembre 1973. En colère, les étudiant·e·s décident de briser le blocus (le cadenas) pour pénétrer sur les lieux de l’université. La manifestation qui s’ensuit rassemble plusieurs milliers de personnes qui demandent, entre autres, l’abrogation de la loi abolissant l’asile universitaire. Les étudiant·e·s sont attaqué·e·s par la police antiémeute à coups de matraque et de gaz lacrymogène.
Politiques et résistances des squats
Le gouvernement de Néa Dimokratía intensifie ses efforts de tous les côtés pour réprimer les mouvements anarchistes et pour écraser les espaces alternatifs organisés par ces derniers. Les espaces comptent trois centres à Exarcheia : K*VOX, le centre social anarchiste ; Nosotros, le centre public antiautoritaire ; et le Centre des immigrés, lesquels proposent tous des tactiques de résistance (manifestations systématiques, assemblées publiques, réseaux clandestins de communication), des spectacles et autres activités culturelles qui génèrent du revenu pour offrir des services sociaux (cours de langue grecque, soins de santé, etc.) autogérés et à l’extérieur du système étatique.
L’État systématise son offensive d’expulsion en visant les squats dans lesquels logent de nombreux migrant·e·s sans-papiers et réfugié·e·s pour qui ces lieux sont des alternatives plus humaines aux camps de détention gérés par l’État. Coup sur coup, presque tous les jours du mois de novembre sont marqués par des descentes et des raids. Le 2 novembre, le squat Vancouver, qui se trouve dans un bâtiment appartenant à l’ASOEE, est expulsé. Le même matin, certains membres de la MAT tentent de défoncer la porte de Notara, l’un des plus grands et derniers squats à Athènes. Les jours qui précèdent cet évènement, l’on pouvait entendre des membres de la MAT proférer des menaces en utilisant le mot « Raus », en référence à « Juden Raus » (« Les Juifs dehors »), une expression utilisée par les nazis. Une manifestation de 1 000 personnes est alors appelée par l’assemblée ouverte des squats, des migrant·e·s et des solidaires, en réponse à ces actes. Banderoles, tracts, pochoirs, chansons en plusieurs langues envahissent Exarcheia, mais le 5 novembre 2019, le squat Palmares, à Larissa, est expulsé et 16 personnes auraient été arrêtées. Trois jours plus tard, le squat Libertatia à Thessalonique est réduit en cendres après avoir été incendié par des fascistes en 2018. Au moins 4 personnes auraient été arrêtées. Le 12 novembre, la police a expulsé le squat Bouboulinas à Exarcheia.
Quelques jours plus tard, le ministère de la Protection des citoyens donne un préavis de 15 jours exigeant que tous les squats du pays se vident au risque qu’ils soient tous expulsés de force. Les médias publient une carte des lieux menacés même si, d’une part, la majorité de ces derniers sont logés dans des bâtiments appartenant à l’État et, d’autre part, les propriétaires de bâtiments non étatiques ne sont pas nécessairement en faveur de la mesure d’expulsion forcée. Les propriétaires solidaires à la cause anarchiste reçoivent néanmoins de la pression sous forme d’accusation de trafic de drogue ou de fabrication d’armes.
Exarcheia est redevenu aujourd’hui le bouc émissaire d’un régime autoritaire qui regroupe les lieux universitaires, l’urbanisme capitaliste, les investissements étrangers, le système carcéral et la force policière. En notre ère où le sens des quartiers et le sentiment d’appartenance de celles et de ceux qui les habitent sont largement pris à partie par l’arrivée massive des investissements étrangers, l’exode des populations vulnérables, puis la glorification du capitalisme sous forme de gentrification, l’on doit se demander jusqu’à quand et comment Exarcheia peut demeurer, pour des milliers de personnes, l’épicentre d’une guerre qui n’en finit plus de recommencer.
Photo : Titre du documentaire, sorti en 2015, Je lutte donc je suis de Yannis Youlountas, dans la rue Solomou, Exarcheia, Athène. Pheréole (Creative Commons).
1 Eve Tsirigotaki, « “Visas d’or”: plus de passeports grecs pour les investisseurs étrangers », ERT International, 1er avril 2019. int.ert.gr/visas-dor-plus-de-passeports-grecs-pour-les-investisseurs-etrangers.
par Clément Coulet | Fév 18, 2020 | Analyses
Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent se lève.
Alimentation, tourisme, énergie, transport … en tant que phénomène global et systémique, la crise climatique, telle une vague, bouscule toutes les composantes de nos sociétés. Pour la littérature, cette vague s’incarne dans l’émergence d’un nouveau genre issu de la science-fiction : la cli-fi. Porteuse d’une virulente critique sociale, économique et écologique, et engagée dans la bataille des récits, la cli-fi peine néanmoins souvent à dépasser la simple perspective d’un effondrement de nos sociétés voir de l’humanité. Elle a cependant tout intérêt à penser cet « après effondrement » afin de se transformer en un stimulant laboratoire d’expérimentation politique armant nos imaginaires de stimulantes utopies.
Un monde sans abeilles ? Des citées entières englouties par les flots ? Des réfugié·e·s climatiques fuyant par millions des déserts qui ne cessent de progresser ? Des étés si caniculaires que tout s’embrase ? Les scientifiques nous le prédisent. Les écrivain·e·s nous le récitent.
La « cli-fi » pour climate-fiction (« fiction climatique » en français) est un néologisme inventé par le journaliste américain Dan Bloom en 2008 pour qualifier un sous-genre de la science-fiction dans lequel le lect est plongé dans un monde où la crise climatique et écologique a atteint un « stade ultime », stade où la question de la survie de l’homme sur la planète est clairement posée. Malgré l’absence d’une définition unanimement partagée, l’essentiel des œuvres de cli-fi attribuent, conformément aux discours scientifiques, une origine anthropique à la crise écologique.
Témoin de son époque, ce genre littéraire a fortement gagné en popularité ces dix dernières années, poussant Dan Bloom a affirmé que « le XXIe siècle sera connu comme l’Âge de lacli-fi ». Néanmoins, si les incendies spectaculaires en Australie et les étés de plus en plus caniculaires amènent un nombre sans cesse croissant de lecteurs à s’intéresser à la cli-fi, ce genre a vu le jour bien avant que la « génération climat » ne sache lire.
Identifier une date de naissance de la cli-fi est vain. Beaucoup la font remonter aux années 1960 avec les romans post-apocalyptiques du britannique James G. Ballard (Le Monde Englouti en 1962, Sécheresse en 1964 …). D’autres, à l’instar de Claire Perrin qui prépare une thèse sur le sujet à l’université de Perpignan1, préfèrent partir des Raisins de la colère de Steinbeck (1939) arguant que le terrible Dust Bowl est une conséquence directe d’activés agricoles humaines.
Si la cli-fi est bien plus développée aux États-Unis qu’en France c’est parce qu’elle aurait pu y bénéficier d’un contexte culturel plus favorable analyse Claire Perrin. En effet, avec les « natures writing »,certains auteurs américains du XIXe siècle, tel que Thoreau ou Walt Whitman, ont très tôt fait de la nature un personnage central de leurs œuvres, là où leurs collègues français de la même époque, de Hugo à Maupassant, préféraient le plus souvent écrire sur la ville lumière. Aujourd’hui, avec la cli-fi, cette nature est de nouveau au centre des récits mais elle est devenue dangereuse, presque vengeresse. En outre, un certain élitisme littéraire méprisant la science-fiction a pu retarder le développement de la cli-fi en France.

Dust Bowl Blues ©Patrick Emerson
La cli-fi, un genre au service de la mobilisation écologique
La cli-fi est un genre inévitablement militant et politique. À ce titre et comme pour un vaste pan de la production artistique, elle participe à son échelle à la bataille culturelle.
Les œuvres de cli-fi offrent en effet une lecture différente des longs rapports du GIEC. Loin des chiffres et des statistiques difficilement compréhensibles, les œuvres de cli-fi peuvent nous donner à voir ce que serait un monde à +4°C. Ils donnent vie aux cris d’alarmes des scientifiques. Ainsi, l’américain Paolo Bacigalupi nous décrit, avec Waterknife (2015), une terrible sécheresse dans le sud-ouest des États-Unis qui conduit à une guerre larvée entre la Californie et l’Arizona pour le contrôle du fleuve Colorado. La norvégienne Maja Lunde, elle, nous peint, dans Une histoire des abeilles (2017), un monde où ces indispensables insectes jaunes ayant disparu, les humains se retrouvent contraints de polliniser à la main des milliards de fleurs. La cli-fi assume ici un rôle d’éveiller les consciences.
Elles ne prétendent ni prédire fidèlement l’avenir, nul ne peut le faire, ni être des écrits à valeur scientifique mais elles proposent des « conjonctures romanesques rationnelles ».
Bien évidemment, même si beaucoup d’auteurs et autrices affirment s’inspirer des prédictions des scientifiques pour écrire, les œuvres de cli-fi demeurent avant tout des œuvres de fiction et doivent être considérées comme telles. Elles ne prétendent ni prédire fidèlement l’avenir, nul ne peut le faire, ni être des écrits à valeur scientifique mais elles proposent des « conjonctures romanesques rationnelles ». Les auteurs et autrices de cli-fi sont avant tout des romanciers et romancières qui écrivent des histoires. À ce titre, ils et elles n’hésiteront pas à s’éloigner des discours scientifiques si cela peut servir leur narration.
Contrairement aux scientifiques, les auteurs et autrices de fiction possèdent donc la possibilité d’agir sur un levier qui n’est pas rationnel mais émotionnel. En créant des personnages, ils permettent de mobiliser le lectorat par l’empathie. L’essayiste Elizabeth Rush explique ainsi, lors du salon du livre de Francfort, que la cli-fi nous offre l’opportunité de nous imaginer à la place « d’une personne chassée par des inondations ou la sécheresse, et, de cette position imaginaire, peut venir une empathie radicale ». Pour elle, la cli-fi pourrait même être « l’étincelle qui conduira à une transformation politique planétaire ». Sans aller jusqu’à cette conclusion, il est juste de souligner que la cli-fi s’engage de plein pied dans la bataille des récits.
La cli-fi, un genre engagé dans la bataille des récits
Les récits, en donnant du sens aux éléments et en ayant une capacité d’identification, peuvent entraîner un changement des mentalités individuelles et collectives et possèdent donc un pouvoir de mobilisation2. Or en toile de fond de la bataille culturelle, c’est une guerre des récits qui se joue. Dans cette lutte, le récit libéral, capitaliste, productiviste et consumériste l’a longtemps emporté. Néanmoins, il semble aujourd’hui en perte de vitesse. Les récits proposés par la cli-fi viennent heurter en plein ces récits dominants en décrivant des sociétés soumises à de rudes catastrophes du fait d’un système économique destructeur et inadapté.
À côté de cette critique du récit du Progrès, la cli-fi s’en prend à un autre récit, naissant celui-ci : le récit d’une écologie du consensus.
La science-fiction est souvent émettrice d’une forte critique politique. Elle attaque particulièrement le récit du Progrès qui est abordé à la fois avec fascination et méfiance. Sans être technophobe, la science-fiction propose des réflexions très développées sur la technologie permettant une prise de recul salutaire vis-à-vis de cette dernière. La cli-fi propose ainsi une critique forte de la géo-ingénierie de l’environnement qui consiste en la modification volontaire du climat par des projets techniques de très grande ampleur afin de contenir les effets du réchauffement climatique3. Parmi les projets de géo-ingénierie, on retrouve par exemple celui de Roger Angel de l’université d’Arizona qui proposait en 2006 de construire un gigantesque parasol spatial constitué de 16 000 milliards d’écrans transparents de 60cm de diamètre. Dans la cli-fi la géo-ingénierie est souvent présente, mais c’est pour mieux montrer son échec « à nous sauver ». Elle se montre ainsi particulièrement méfiante vis-à-vis du solutionnisme technologique.

Couverture du roman Exodes de Jean-Marc Ligny publié chez folio SF (capture d’écran) ©Johann Bodin
À côté de cette critique du récit du Progrès, la cli-fi s’en prend à un autre récit, naissant celui-ci : le récit d’une écologie du consensus. Ce récit suggère que, puisque l’humanité ne dispose que d’une seule planète, on « serait tous dans le même bateau » et par conséquent nous aurions tous le même intérêt à œuvrer pour l’écologie. Ce récit déconflictualise l’écologie et la dépolitise. En réalité, la lutte écologique réactualise une forme de lutte des classes puisqu’elle renforce les inégalités : que ce soit à une échelle nationale ou internationale, ce sont les plus pauvres qui polluent le moins mais qui en souffrent le plus. La cli-fi fait de cette réalité un de ses thèmes privilégiés. Ainsi, dans Waterknife (2015) de Bacigalupi, alors que la majorité de la population meurt littéralement de chaud et que des milliers de réfugié·e·s sont abandonné·e·s dans le désert américain, les ultra-riches, eux, vivent confortablement dans des complexes privatisés et ultra-sécurisés avec un climat maîtrisé. Ce thème de la sécession des élites se retrouve en France chez Jean-Marc Ligny qui décrit dans Exodes (2012) une petite élite mondiale vivant fastueusement sous quelques dômes totalement coupés du reste d’une humanité en totale déperdition. L’un de ces dômes se situe ironiquement à … Davos. Dans le film Elysium (Neil Blomkamp, 2013), les plus riches ont carrément fuit une Terre surpeuplée et dévastée pour se réfugier dans une station spatiale.
Être véritablement « post-apo » : penser l’après pour se transformer en laboratoire politique
Si la cli-fi s’oppose à de grands récits, elle n’en propose en retour qu’assez peu. Le principal récit identifiable serait celui d’un effondrement de nos sociétés. Cette difficulté d’imaginer des futurs désirables semble assez partagée dans l’ensemble de la science-fiction si on en croit le spécialiste du genre Raphaël Colson qui affirme dans le magazine Usbek et Rica que « le sous-genre post-apocalyptique est en train de fusionner avec celui de l’anticipation, rendant l’effondrement inévitable même dans nos imaginaires ». Pour reprendre la célèbre formule, les auteurs at autrices sembleraient avoir plus de mal à concevoir la fin du capitalisme que la fin du monde.

Les ruines de la civilisation. ©Enrique Meseguer
L’effondrement n’est néanmoins pas forcément entièrement négatif. Le genre post-apocalyptique, si il a besoin d’un effondrement (catastrophe naturelle, guerre nucléaire, épidémie, invasion zombie …) pour envisager la sortie de l’impasse néolibérale, peut proposer par la suite la reconstruction d’une société sur de nouvelles bases. Cette forme de robinsonnade pourrait ainsi être l’occasion d’imaginer des récits alternatifs. Il s’agirait de faire de l’effondrement un laboratoire politique, comme l’explique Yannick Rumpala, maître de conférences à l’Université de Nice : « S’il n’y a pas un anéantissement, qu’est-ce qui peut redémarrer après le franchissement de la zone rouge ? Un effondrement pour des raisons écologiques peut-il ouvrir une fenêtre pour un nouveau contrat socio-naturel ? Comment et avec quelles bases ? Là aussi, la production fictionnelle est comme une sorte de laboratoire à disposition. »
La science-fiction peut ainsi poser la question du « et si ? », question qui peut s’avérer extrêmement fertile.
L’auteur de Hors des décombres du monde – Ecologie, science-fiction et éthique du futur, complète cette idée de laboratoire politique dans un article publié dans Raisons politiques : « Par touches plus ou moins appuyées, elles (les œuvres de science-fiction) proposent aussi des visions du futur. Il n’est pas question de les prendre pour des prédictions ou des prophéties. Il s’agit plutôt de considérer que la science-fiction est aussi une manière de poser des hypothèses. Et surtout des hypothèses audacieuses ! ». Il souligne donc ici le « potentiel heuristique de la science-fiction » qui peut se permettre d’explorer des champs que la recherche ne peut pas investir. La science-fiction peut ainsi poser la question du « et si ? », question qui peut s’avérer extrêmement fertile. A la façon des philosophes qui étudient les sociétés à-travers un état de nature, les récits de science-fiction permettent des « expériences de pensée ». Or, poursuit-il, « les récits de science-fiction ont pour particularité d’installer des expériences de pensée comme déconstruction/reconstruction »4.
Ainsi, c’est bien dans cette dernière caractéristique de déconstruction/reconstruction par la pensée que se trouve toute la force politique de la science-fiction et de la cli-fi. A elle désormais de s’en saisir pleinement afin de nous proposer de nouveaux récits porteurs de sens pour ne pas enfermer nos imaginaires dans un nouveau « TINA5 apocalyptique ».
Image : Illustration du documentaire de Ken Burns «Dust Bowl», © Patrick Emerson
1 Claire Perrin, « La sécheresse dans le roman américain de John Steinbeck à la « fiction climatique » », thèse en cours de rédaction à l’université de Perpignan.
2 Pierre Versins, Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, Lausanne : L’Âge d’homme, 2000 [1972].
3 Ici, le terme « récit » sera synonyme de mythe définit par le Larousse comme étant un « [e]nsemble de croyances, de représentations idéalisées autour d’un personnage, d’un phénomène, d’un événement historique, d’une technique et qui leur donnent une force, une importance particulières .»
4 L’Agence Nationale de la Recherche (ANR) en 2014 a définit la géo-ingénierie comme « l’ensemble des techniques et pratiques mises en œuvre ou projetées dans une visée corrective à grande échelle d’effets de la pression anthropique sur l’environnement » ; Collectif, « Atelier de Réflexion Prospective REAGIR – Réflexion systémique sur les enjeux et méthodes de la géo-ingénierie de l’environnement », ANR et CNRS, mai 2014, http://minh.haduong.com/files/Boucher.ea-2014-RapportFinalREAGIR.pdf.
5 There Is No Alternative, est un slogan politique souvent attribué à Margaret Thatcher qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme, à l’extension du marché et la mondialisation.
par Julien Forest | Fév 12, 2020 | Analyses, Societé
Les technophiles savent ce que la nouvelle année annonce : le lancement d’une myriade de nouveautés technologiques. Que ce soit à travers des interfaces beaucoup plus discrètes1 ou l’intégration de plateformes connectées au sein d’une pluralité d’objets du quotidien, tels des réfrigérateurs2, des assainisseurs d’air3, les compagnies technologiques veulent s’immiscer dans toutes les sphères de la vie privée. Ces nouvelles avancées n’ont toutefois rien pour rassurer les défenseurs de la propriété des données.
L’introduction de technologies numériques omniscientes dans des objets du quotidien est plus réelle que jamais. Le phénomène est souvent désigné par le terme « Internet des Objets (IdO) » et est vu comme une composante importante de la révolution numérique en cours et à venir. Lei Jun, propriétaire de Xiaomi, entreprise chinoise pionnière dans la fabrication d’objets connectés, avait présenté4 sur son blogue l’été dernier une vision du monde où l’omniprésence de ces objets connecterait l’entièreté des ménages d’une nation. Sa prédiction fait son bout de chemin : les plus récents réfrigérateurs connectés5 analysent la nourriture qui s’y trouve pour ainsi proposer à leur propriétaire des recettes possibles avec ces ingrédients.
« Ces avancées technologiques existent pour faciliter la vie des utilisateurs [et des utilisatrices] ainsi que pour augmenter leurs capacités et leur efficacité » affirme la docteure Darine Ameyeb, chercheuse postdoctorale en intelligence artificielle à l’École de technologie supérieure de Montréal. Mme Ameyed soulève un argument qui pourrait faire hésiter certains adeptes de l’Internet des Objets (IdO) : « Pour le moment [les entreprises qui offrent ces services] se soucient beaucoup plus de leurs intérêts que de l’intérêt du bien commun. »
Les récents scandales entourant les appareils connectés et l’utilisation des données qu’ils produisent viennent consolider l’affirmation de Darine Ameyeb : « Les objets connectés permettent la collecte en temps réel et de façon extrêmement précise de données sur une grande variété de points d’information des utilisateurs [et des utilisatrices] », explique la chercheuse. Ces « données résiduelles » ne sont pas essentielles au bon fonctionnement des interfaces, mais les fabricants les accumulent tout de même, souvent à l’insu des utilisateurs et des utilisatrices.
L’entreprise We Vibe, qui offre des jouets sexuels capables d’être déclenchés à distance, avait fait les manchettes6 en 2017 après que la justice américaine l’a reconnue coupable de la collecte et du stockage de données de ses client·e·s sans que ceux-ci et celles-ci en soient informés. Les adresses IP, les fréquences d’utilisations ainsi que des données de température du corps étaient stockées dans les serveurs de l’entreprise. En plus de la récolte illégale de ces informations, des failles dans la sécurité de l’application permettant de prendre le contrôle du vibromasseur avaient aussi été décelées.
Transparence sans régression
« La technologie a toujours fait partie de l’expérience humaine et nous sommes devenus qui nous sommes grâce à elle », indique la professeure au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, Débora Krischke Leitao. La professeure, dont les recherches portent sur les enjeux du numérique, reconnaît toutefois que des questions se posent. Elle dénonce notamment la façon dont les utilisateurs adhèrent aux différentes plateformes, à travers des « Termes et conditions » que personne ne prend le temps de lire. Selon elle, l’adhésion aveugle à ces termes beaucoup trop longs à lire contribue aux dérives. Une étude7 a démontré que pour lire toutes les politiques de confidentialité auxquelles un usager ou une usagère adhère chaque année, il faudrait lire en moyenne huit heures par jour, pendant 76 jours.
Darine Ameyed, qui travaille elle-même sur des projets d’intelligence artificielle permettant la collecte de données en temps réel, s’indigne lorsque celles-ci sont récoltées à l’insu de l’utilisateur ou de l’utilisatrice : « La récolte de ces données devrait être une décision sociétale, et non seulement entre les mains d’intérêts privés » réclame la chercheuse. Elle insiste pour que la transparence soit l’épicentre d’une saine relation entre l’utilisateur ou l’utilisatrice et les grandes entreprises technologiques. Toutefois, celles-ci se sont avérées extrêmement réticentes à les informer de la collecte de ces informations.
Autres dérives
Il ne suffit qu’à penser au lien étroit entre Pokémon Go et Google8, l’affaire Cambridge Analytica, le microphone caché9 dans l’assistant personnel Google Nest pour s’interroger sur les réelles intentions de ces grandes entreprises technologiques.
Le jeu Pokémon Go a marqué un tournant dans l’utilisation des données générées par une application. La compagnie Niantic, fondée par l’ancien employé de Google John Hanke, avait conclu des ententes avec plusieurs entreprises, notamment Starbucks et McDonald’s, dirigeant les utilisateurs et utilisatrices de l’application à la recherche de Pokémons vers ces restaurants. En récoltant les données de localisation des joueurs et joueuses, Niantic savait combien de personnes étaient allées dans ces commerces grâce à son jeu. Pour chaque joueur ou joueuses entrant dans ces restaurants, l’entreprise recevait un montant, empochant ainsi des millions10 de dollars en influençant les allées et venues de ses utilisateurs et utilisatrices.
Conscientisation, législation
La professeure Débora Krischke Leitao affirme que la conscientisation des utilisateurs et utilisatrices face aux enjeux d’un monde hyperconnecté passe par la mise en lumière de tels scandales : « L’éducation [sur ces enjeux] est importante, mais ce n’est pas assez pour éviter toutes les dérives » affirme la professeure de sociologie. Elle croit qu’une certaine forme de législation quant à la collecte de telles données est nécessaire, sans toutefois devenir trop stricte.
Un avis qui fait écho à l’opinion de la chercheuse Darine Ameyed : « La législation est un couteau à double tranchant », avise-t-elle. Bien qu’elle considère que la mise en place d’une législation est nécessaire, tel le Règlement général sur la protection des données (RGDP) en Europe, elle met en garde contre une réglementation trop stricte qui empêcherait de partager des données contribuant à l’amélioration des services. Selon elle, certaines données ont avantage à être partagées, mais l’utilisateur ou l’utilisatrice doit être informé quant à l’utilisation de celles-ci.
Éducation
Cette conscientisation vis-à-vis de l’importance de l’éducation des enjeux liés numérique fait lentement son chemin à travers le réseau scolaire québécois. L’Université Laval a mis en place l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique, ayant pour objectif de favoriser l’innovation et l’utilisation responsable de ces nouvelles technologies ainsi que de recommander des améliorations aux normes et aux lois en vigueur pour promouvoir une utilisation responsable du numérique. L’observatoire n’a toutefois pas encore fait de recommandations auprès du gouvernement pour encadrer l’accès aux données personnelles des utilisateurs connectés.
Les notions liées à la citoyenneté numérique sont quant à elles absentes du curriculum actuel du Ministère de l’Éducation. Certaines solutions sont cependant mises en avant : un professeur à l’École d’éducation internationale de McMasterville, Nicolas Ouellet, a décidé de pallier ce manque. « J’ai pris sur moi la tâche d’aborder ces questions en créant Questions internationales », un cours offert aux élèves de 5e secondaire qui aborde divers enjeux liés au numérique. Jérôme Abran, un élève qui suit le cours, estime que les notions apprises lui permettent d’être plus alerte quant à son utilisation du numérique et propose que toutes les écoles doivent adopter une telle formation.
Connectivité et vie privée, incompatible?
Les dérives en matière de sécurité et d’utilisation des données qui assombrissent l’industrie des objets connectés ne signifient toutefois pas qu’il est impossible d’utiliser ces appareils en toute sécurité. Darine Ameyed maintient que les appareils comme tels ne sont pas le problème : c’est la gestion et l’accessibilité des données cumulées entre les mains d’entreprises privées qui est problématique.
La chercheuse explique qu’il est possible de connecter certains appareils à un réseau local, celui-ci n’étant pas connecté à Internet. Ce type de réseau est contrôlable à partir d’un petit ordinateur, tel un Raspberry Pi, mais ne permet toutefois pas le contrôle à distance. C’est donc que, dans la situation actuelle, avoir accès à toutes les fonctionnalités de cette myriade de nouvelles technologies, c’est faire une croix sur une partie de sa vie privée.
Crédit photo : Pixabay
1 Dave Priest, « These smart displays are beautiful », CNET, 6 janvier 2020. www.cnet.com/videos/these-smart-displays-are-beautiful/.
2 Sami Lee, « Samsung and LG go head to head with AI-powered fridges that recognize food », The Verge, 2 janvier 2020. www.theverge.com/2020/1/2/21046822/samsung-lg-smart-fridge-family-hub-in….
3 Christopher Close, « CES 2020: OneLife PureOne Air Purifier has a filter that can be thrown in the dishwasher », iMore, 10 janvier 2020. www.imore.com/ces-2020-onelife-pureone-air-purifier-has-uses-filter-can-….
4 AJ Cortese, « Xiaomi Announces its ‘Mi Home’ – AIoT Smart Home Initiative », Pandaily, 12 juin 2019. pandaily.com/xiaomi-announces-its-mi-home-aiot-smart-home-initiative/.
5 Andrew Gebhart, « Bosch’s fridge with food recognition might make me actually want a smart kitchen », CNET, 9 janvier 2020. www.cnet.com/news/boschs-fridge-with-food-recognition-might-make-me-actu….
6 Pierrick Labbe, « Le fabricant de We Vibe condamné pour collecte de données », objetconnecte.net, 15 mars 2017. www.objetconnecte.net/we-vibe-sextoy-condamnation-1503/.
7 Keith Wagstaff, « You’d Need 76 Work Days to Read All Your Privacy Policies Each Year », Time, 6 mars 2012. techland.time.com/2012/03/06/youd-need-76-work-days-to-read-all-your-privacy-policies-each-year/.
8 Don Reisinger, « How Google Is Quietly Benefiting From Pokémon Go’ Success », Fortune, 12 juillet 2016. fortune.com/2016/07/12/google-pokemon-go/.
9 Zack Whittaker, « Google says Nest’s secret microphone was ‘never intended to be a secret’ », TechCrunch, 20 février 2019. techcrunch.com/2019/02/20/nest-secret-microphone/.
10 Josh Constine, « Pokémon GO reveals sponsors like McDonald’s pay it up to $0.50 per visitor », TechCrunch, 31 mai 2017. techcrunch.com/2017/05/31/pokemon-go-sponsorship-price/.
par Rédaction | Fév 1, 2020 | Analyses, International, Societé
Par Léandre St-Laurent
L’« Acte » eut une signification bien particulière pour le mouvement français des Gilets jaunes. Tel le chapitre d’une révolte populaire, brutale par sa rupture narrative, ce que les protagonistes de la mobilisation nommaient « Acte » devait constituer chaque étape successive vers le renversement du pouvoir gouvernemental, voire à une reconfiguration des règles institutionnelles du pays. Durant des mois, chaque samedi représentait un nouvel « Acte », dans une dynamique d’accentuation du rapport de force social. À force de perte de puissance du mouvement, l’« Acte » devint rapidement un rituel grégaire à travers lequel l’on tentait de raviver une flamme qui vacillait.
« Acte 45 » Le 21 septembre 2019, les manifestant·e·s gilets jaunes jouaient la énième répétition d’une insurrection qui pointe le nez sans tout embraser. Dès les débuts de la matinée, plus de 7500 policiers et policières étaient mobilisés dans tout Paris1. Ce qui devait être une marche paisible en faveur de la lutte aux changements climatiques se transforma en une microguérilla urbaine entre des gilets jaunes et black blocks d’un côté, et forces de l’ordre de l’autre. Les échauffourées allaient durer plusieurs heures. Bilan : 137 interpellations, 224 verbalisations et 1249 contrôles2. La préfecture de police et le ministère de l’Intérieur s’y étaient préparés. Pas question de laisser se déployer la « Nuit des barricades » qui se profilait dans les actions à venir des plus radicaux des contestataires3. Pour le premier anniversaire du mouvement, à l’ « Acte 53 », les forces de l’ordre ont tenté d’empêcher la manifestation déclarée de se mettre en branle, et ont violemment dispersé la foule, qui a répliqué par des projectiles et des barricades en flammes4.
Ce grand mouvement social bégaie. Il semble devenir l’ombre de lui-même. Du camp de la contestation à celui de la répression, les mouvements de rue qui perdurent prennent de plus en plus l’apparence d’une théâtralisation d’un soulèvement populaire qui, durant l’hiver 2018-2019, avait failli faire vaciller la Ve République. Les gilets jaunes encore mobilisés vivent dans le fantasme d’un grand soir qui a un jour semblé tout renverser. Face à la présidence Macron devenue, à l’époque, impuissante, les gilets jaunes se rassemblaient chaque samedi à Paris, au cœur du pouvoir de l’État français. Chaque « Acte » devait ainsi porter un coup au gouvernement de La République en marche (LREM), jusqu’à ce qu’il s’effondre. Depuis le samedi 9 mars, c’est l’« Acte décisif » qui a été lancé en vain par le mouvement5. Cette volonté du désespoir quant à une rupture qui n’advient pas coïncida avec une diminution graduelle de la mobilisation6.
Au long terme, cet acharnement à provoquer l’inespéré moment révolutionnaire pourrait très bien faire passer le mouvement de la tragédie à la farce7. Tragédie, s’il en est, de voir surgir concrètement dans l’espace public une notion normalement confinée à la théorie politique, le « peuple », pour finalement apercevoir ce dernier, meurtri, quitter subitement la scène de l’histoire et encore plus profondément s’emmurer dans son usuel silence. Farce d’observer des bandes agitées surjouer le « peuple », désormais bien absent de la scène; en face, un pouvoir politique traumatisé prêt à écraser ce pâle figurant. Côté cour, côté jardin, le peuple français a bien compris que son rôle était derrière les rideaux.
*
* *
C’était le 1er décembre 2018.
La scène débordait. Les rideaux étaient en flammes. Le quatrième mur était brisé.
Sur les Champs-Élysées, les forces de l’ordre sont complètement dépassées. Reclus aux abords de l’Arc de Triomphe, les membres de l’anti-émeute essuient une pluie de pavés, de barres de fer et de barrières métalliques censées empêcher les contestataires d’avancer. Au cœur d’une tempête de gaz lacrymogène, des gilets jaunes se recueillent près de la Flamme du Soldat inconnu qui, l’entourant de leur nombre, la protègent des violences environnantes; que cette France éternelle ne s’éteigne jamais8. Au même moment, d’autres insurgé·es pénètrent dans l’Arc de Triomphe. À l’intérieur, ils et elles redonnent ses lettres de roture à la statue de la Marianne, en lui fracassant le portrait9. La voici, chère Marianne, qui renoue avec la révolution.
Le samedi suivant, la présidence est aux abois. L’Élysée se transforme en bunker. Un hélicoptère attend Macron, au cas10. C’est cet « Acte » là qui plane sur l’esprit des gilets jaunes, celui d’un peuple victorieux qui achève un pouvoir crevassé par des forces sociales qui le dépassent.
Une révolution citoyenne?
À peine les pouvoirs publics se remettent-ils de débordements qui laissent les rues de Paris couvertes de barricades et de carcasses de voitures carbonisées que le dirigeant du parti La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, incite à l’insurrection. À l’Assemblée nationale, sous les regards tétanisés des députés de LREM et sous le rictus méprisant du premier ministre Édouard Philippe, le tribun s’élance : « Heureux les jours que nous vivons, puisqu’enfin la France est entrée en état d’insoumission générale contre un ordre injuste qui durait depuis trop longtemps »11. Mélenchon voit dans le mouvement des gilets jaunes l’affirmation d’une « révolution citoyenne », la consécration du combat politique de sa vie. « C’est l’histoire de France qui se joue », lance-t-il.
Dès 2014, il énonçait l’avènement de « l’ère du peuple » dans son ouvrage éponyme12. Mélenchon y décrivait les conditions socio-économiques dans lesquelles les masses sont poussées, dans un XXIe siècle où le nombre toujours croissant d’êtres humains fait s’accélérer l’histoire. Face à l’imposition d’une mondialisation de l’économie capitaliste, à l’effondrement des réseaux traditionnels de solidarité, à l’explosion des inégalités économiques, à l’urbanisation en constante croissante des sociétés humaines, à une dynamique effrénée du temps disponible qui chamboule le quotidien, à la crise climatique qui disloque les milieux écologiques dans lesquels s’organisent les groupements humains, il se structure une phase historique dans laquelle des multitudes sociales sont de plus en plus laissées à elles-mêmes face à des élites économico-politiques de plus en plus gloutonnes. Multitude. Le mot est juste. En ce début de siècle, l’individu fait face à une société morcelée. Isolé, de moins en moins intégré à des institutions collectives ou communautaires qui pourraient offrir une « conscience commune » donnant sens à ses actions, l’individu peut de prime abord sembler impuissant dans cet univers social contradictoirement individualiste.
Pour Mélenchon, cet éclatement des sociétés modernes en atomes pose pourtant les conditions d’un surgissement social. Si les rapports de classes classiques et l’intrication des rapports humains aux institutions traditionnelles tendent à se rompre, l’humanité a, d’un autre côté, accès à des réseaux, notamment par sa connexion à une « toile » numérique, qui offrent des potentialités repoussant sans cesse les limites de l’action collective. Les sociétés contemporaines sont amenées à refaire peuple, par la révolte d’un « nous » à reconstruire. Et de ce « nous », encore méconnu, un nouveau corps politique émerge, plus démocratique, qui permet de reconstruire les bases d’un vivre-ensemble. Ainsi, comme « l’histoire nous l’apprend : à toute condition sociale finit par correspondre une conscience collective. Que cette conscience soit claire ou confuse n’empêche rien. Ça se fait tout seul.13 » Cette conscience collective, elle jaillit par la « révolution citoyenne ». Comme première phase, les masses surgissent dans l’espace public en s’affirmant comme peuple. Le mouvement des gilets jaunes en est l’exemple type. Durant les mois qui ont suivi, des soulèvements populaires, aux causes diverses, ce sont multipliés partout à travers le monde, de l’Algérie au Liban, en passant par le Chili ou Hong Kong. Malgré les configurations particulières de ces révoltes, doit-on y voir l’affirmation d’un processus global de dislocation sociale? L’Histoire tranchera14.
De ce type de soulèvement, la phase positive devrait normalement s’ensuivre. C’est là que le peuple s’organise de façon à fonder les bases d’un nouvel ordre politique constituant. Avec la création en 2017 du mouvement LFI, Mélenchon vise, en remplacement des institutions actuelles, la création d’une VIe République, instituant une gamme d’outils de contrôle démocratique et une plus vaste redistribution des richesses15. Ce projet est en phase avec l’émergence d’un « populisme » de gauche, qui inscrit la conflictualité politique en une opposition frontale entre « peuples » et élites16. Dès les débuts du mouvement social des gilets jaunes, Mélenchon tentait d’inscrire son action dans le sillage de ce dernier de façon à ce qu’une réponse politique surgisse de cette crise. Lors des élections européennes du printemps 2019, LFI joignait une alliance avec les partis de gauche Podemos d’Espagne et Bloco du Portugal pour qu’une révolution citoyenne embrase l’Europe17.
Pourtant, à la sortie de ces élections, la liste des candidat·e·s de LFI ne fera que 6 %18. L’époque où Mélenchon haranguait les foules et faisait 19 % au premier tour de la présidentielle de 2017 paraît bien loin. Les résultats électoraux de Podemos et du Bloco ne seront pas plus favorables19. Loin d’aboutir au renversement escompté, la sortie de crise par les voies politiques profite pour l’instant au Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen, avec en deuxième place LREM de Macron. Les gilets jaunes seront restés électoralement invisibles. Il n’y a pas eu de liste « gilets jaunes ». Le nouveau corps politique demeure un fantasme.
Si donc le but est d’analyser le surgissement des gilets jaunes, alors pourquoi traiter de Mélenchon et de son mouvement? Pourquoi même évoquer le concept de « révolution citoyenne »? Plusieurs raisons s’imposent, mais ne retenons que l’essentiel. Dans un premier temps, le fait que des obstacles se dressent entre une volonté populaire et sa transposition politique ne signifie en aucun cas qu’une tentative de révolution politique n’a pas eu lieu. Dans un deuxième temps, une révolution citoyenne est, par définition, un phénomène social de très grande ampleur qui traverse l’ensemble de la société ou de ce qu’on appelle le « peuple ». Peu importe la pertinence des intuitions théoriques qu’un individu peut avoir pour tenter de le comprendre, les ramifications générales et particulières de ce phénomène dépasseront toujours les paramètres restreints d’une analyse. La chose est d’autant plus vraie dans le champ politique. Ce type de mouvement tend à balayer toute forme d’organisation politique qui contraint ou encadre son irrésistible déploiement. Il correspond à l’aboutissement paroxystique du « dégagisme », terme popularisé en France, notamment par Mélenchon, pour désigner la volonté populaire de faire disparaître de l’espace public tous les anciens appareils de partis politiques20. À cette dynamique, révolutionnaire dans le cas des gilets jaunes, nuls n’y échappent, pas même ceux et celles qui souhaitent et embrassent la « révolution citoyenne ».
Le peuple et son contrat social
Dans les milieux bourgeois, académiques et médiatiques, il est aujourd’hui de bon ton de se méfier de l’idée de peuple, voire même de la craindre. Selon cette posture, « peuple » est une notion superflue qui a le potentiel de mettre en danger les régimes démocratiques tels que nous les connaissons. La référence au « peuple » poserait le danger d’une essentialisation de la société civile. Par l’appel au peuple, des mouvements et partis politiques tireraient ainsi avantage de cette représentation de la société en s’en faisant les dignes représentants contre des « élites » dites oppressives. Ainsi s’affirmerait le péril « populiste » qui, selon quelques analystes, impose une conception « antipluraliste » de la société, par la représentation d’un peuple homogène, incompatible avec le système représentatif de nos démocraties modernes. Cette théorisation de ce qui constitue le « populisme », perçu comme une dérive dangereuse des institutions représentatives, fut notamment popularisée par le politologue Jan-Werner Müller21.
À l’aube de la modernité, l’idée de peuple était pourtant au fondement même de la pensée démocratique. À ce titre, prenons pour exemple Machiavel, qui est l’une des influences ayant le plus contribué à définir le peuple comme moteur de l’esprit démocratique qui finira par emporter le monde occidental dans les siècles récents22. En parfait moderne, il était le pourfendeur de toute conception métaphysique du bien qui poserait une essence intangible de ce qui le constitue. Pour Machiavel, les normes dominantes du « bien » sont au contraire une construction sociale qui dépend d’un rapport de forces constant, le plus souvent à l’avantage des « grands ». Il existe toutefois une bonté fondamentale qui n’est pas une essence, mais bien une négation de celle-ci. Elle se trouve dans le « peuple », que Machiavel définit comme une masse de gens qui, subissant le pouvoir, ne veulent pas être opprimés par les « grands »23. En ce sens, le peuple apparaît comme un phénomène social de grande ampleur qui dépasse le cadre des idéologies particulières. Que des « populistes » d’extrême droite lui assignent une âme ethnico-raciale ou que la gauche radicale lui insuffle une essence ouvriériste ou cosmopolite ne change rien à l’affaire. « Peuple » n’est pas qu’une expression aux prises avec l’idéologie. Il désigne un fait social que l’on peut définir, en termes sociologiques, comme une multitude ou pluralité qui a pour socle commun le fait de ne pas avoir accès aux positions de contrôle des institutions économico-politiques, institutions qui s’imposent à cette multitude. C’est selon cette optique que le cri de détresse des gilets jaunes, et leurs actions qui en découlent peuvent être compris. Aucune « essence » ici.
Mais cette « bonté » n’est que négative. Un problème se pose lorsqu’est venu le moment de transposer cette résistance au pouvoir en un contenu explicite et intelligible. Qu’une gauche qui, comme LFI, se revendique d’une « révolution citoyenne », qui soit tant en phase théorique – théorique, le mot est important – avec un mouvement social d’une ampleur inédite, que cette gauche émerge en France n’est pas le fruit du hasard. L’une des influences de la Révolution de 1789 par ses écrits, Jean-Jacques Rousseau, a développé une analyse des conditions modernes d’association citoyenne autour d’un corps politique commun. Comme les conditions sociologiques qui font qu’une population respecte la loi et les règles du jeu politique de leur pays n’ont pas essentiellement changé depuis l’avènement de l’État moderne, ce regard reste actuel. L’analyse rousseauiste permet surtout de rendre intelligible ce phénomène qui mène un peuple à se rendre visible et à faire l’Histoire.
Pour Rousseau, si l’inégalité entre êtres humains est inhérente à la société, elle n’est en aucun cas naturelle. Il arrive un moment dans l’histoire de l’humanité où ses membres, collaborant au sein de groupements humains de plus en plus vastes, font face à des problèmes collectifs qui demandent des réponses collectives. Régler ces problèmes demande la mobilisation et l’association de certains talents et de certaines capacités souvent détenues par un cadre restreint d’individus. Un ordre social inégal en découle du moment où ces aptitudes sont reconnues par l’ensemble social comme justifiant une différenciation entre personnes. Il se structure un regard collectif sur autrui qui lui confère un statut social. C’est ainsi l’« opinion » qui contribue à l’inégalité24.
Se référer à l’opinion comme fait déterminant dans la formation des inégalités sociales présuppose un consentement collectif à un tel ordre des choses, ou du moins que le non-consentement n’est pas suffisamment enraciné pour susciter une révolte contre l’ordre établi. La société inégalitaire n’est acceptée que dans la mesure où elle permet la préservation de tou·te·s et chacun·e·s. En d’autres mots, un ordre social n’est stable que lorsqu’il correspond à « une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéissent pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant »25. Pour maintenir un arrangement institutionnel donné, les membres d’un peuple obéissent, à titre de sujets, aux institutions. Ils et elles ne le font toutefois qu’à la condition d’une acceptation d’un cadre politique qui les préserve vitalement, ce qui fait d’eux des souverains. C’est ainsi que s’affirme la citoyenneté, dans un jeu d’équilibrage entre sujétion à la loi et à la souveraineté populaire. Les deux pôles s’autoalimentent. Sans souveraineté du peuple, aucune légitimité à la loi, sans l’obéissance à la loi, aucune possibilité de jouir des droits posés par la citoyenneté. Ce processus est à la base du contrat social.
C’est dans le cadre d’un bris fondamental de ce type de contrat social qu’une quelconque « révolution citoyenne » peut être comprise. Pour analyser l’irruption du mouvement des gilets jaunes, mais également les insurrections sans précédent que l’on voit éclater partout à travers le monde depuis 2018, il est primordial de cerner la nature du contrat social brisé pour chaque société en cause. Ce n’est pas de dire que chaque société concernée suit le même schéma global selon les mêmes configurations de mobilisation. À chaque révolte sont associées des causes très variées ayant des racines enfouies dans chacune des histoires et cultures nationales concernées. Nous pouvons tout de même affirmer que nous assistons à une phase historique exceptionnelle où les conditions d’association qui font qu’une société fonctionne semblent éclater dans une multitude de pays.
Il ne s’agit pas non plus d’affirmer que Jean-Jacques Rousseau ou d’autres ayant écrit sur le contrat social ont cerné dans leur exactitude historique les raisons et causes qui font émerger nos institutions communes et, par moments, les font s’effondrer. Il serait absurde de penser une telle chose. Il s’agit plutôt de dire que le fait de cadrer l’analyse du vivre-ensemble comme le respect collectif pour un contrat social permet d’identifier un état d’esprit général qui, dans nos sociétés modernes, et surtout en régime de démocratie représentative, fait en sorte qu’une masse de gens accepte les règles du jeu politique de leur société.
Dans le cas français, nous voyons que la rupture d’un tel contrat social est conjointe de l’émergence d’une minorité sociale qui brise les conditions d’association qui prévalaient jusque-là, groupe que l’on nomme dans le langage commun, de façon souvent ambiguë et polysémique, les « élites ». En réaction, et lorsque la « fracture sociale »26 finit par faire trop mal, par faire en sorte que la majorité de la société n’arrive plus à vivre une vie qu’elle juge digne, la masse des gens qui ont cessé de trouver légitime la façon dont sont régies les institutions dominantes s’organise pour former un peuple qui ne veut plus se faire écraser. Ce peuple prend alors une identité en devenant un acteur politique de masse. Il se met en scène. En France, il devient un peuple en jaune.
La destruction de l’État-providence et de la classe moyenne
Quelle est donc, en France, la nature du contrat social en phase de rupture? Pour la comprendre, il faut cerner le problème français comme l’expression radicale d’un problème qui traverse l’ensemble de l’Occident. À la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, les élites occidentales ont appris des bouleversements majeurs engendrés par un capitalisme qui, à l’époque, était devenu fou. Ce capitalisme, sous la forme d’un marché global « autorégulateur », avait détruit les économies nationales, fait exploser les inégalités économiques et le chômage de masse, mené à la crise financière de 1929 et généré le bolchevisme et le fascisme27. Avec l’effondrement de l’Axe, l’Union soviétique imposait désormais sa puissance à une économie de marché occidentale qui ne pouvait plus continuer d’être ce qu’elle avait été.
L’après-guerre prit ainsi la forme d’un apaisement généralisé. Il devenait de plus en plus évident qu’un contrat social stabilisateur ne pouvait se résumer qu’à un arrangement institutionnel libéral. Pour que les peuples occidentaux adhèrent aux institutions dominantes de leurs sociétés, ces dernières devaient assurer les conditions de préservation d’un certain niveau de vie, chose que le capitalisme laissé à lui-même n’arrivait plus à faire respecter. Si la stabilisation de la démocratie représentative faisait sens, ce n’était qu’en vertu du développement conjoint d’un État social fort. Le contrat social d’Occident était dorénavant inséparable de la prédominance du modèle social de l’État-providence.
Concrètement, cette forme d’État stimule la demande par l’instauration de services publics, l’application de politiques publiques généreuses et des investissements ciblés dans le marché. Ce modèle est associé à une distribution salariale relativement équitable dans l’entreprise dans le cadre d’un système dit « fordiste », selon un partage dans l’entreprise des gains de productivité. L’activité économique des entreprises privées s’inscrit également dans le sillage d’une régulation publique des institutions financières priorisant l’investissement à faibles taux d’intérêt vers le capital productif28. Cette nouvelle conjoncture a eu pour conséquences un haut niveau de croissance, des niveaux modestes d’inégalité économique et le quasi-plein-emploi. C’est ce qui caractérise cet « âge d’or » du capitalisme29. En France, l’affirmation de l’État-providence prit la forme d’un capitalisme d’État hérité du gaullisme d’après-guerre, dont les effets bénéfiques se firent sentir durant les « Trente Glorieuses » (1946-1975). Ce phénomène peut être mis en parallèle, par exemple, avec la continuation des politiques économiques héritées du New Deal aux États-Unis ou avec la Révolution tranquille ici au Québec.
À partir du moment où ce type de modèle d’investissement entre en crise structurelle dans la deuxième moitié des années 1970, les États-nations de la sphère non soviétique s’en remettent de plus en plus au marché capitaliste pour trouver les outils nécessaires au redécollage de la croissance économique. C’est ainsi que, dès les années 1980, des vagues de gouvernements de droite économique, comme celui de Ronald Reagan aux États-Unis ou de Margareth Thatcher au Royaume-Uni, imposent ce qu’il est aujourd’hui commun de nommer « néolibéralisme ». Le libéralisme économique revient effectivement en force et détricote tranquillement l’appareil institutionnel et administratif des États-providence. Le marché autorégulateur s’impose à nouveau. En termes de politiques publiques, cette conjoncture est rendue possible par la privatisation de certains secteurs publics, par la libéralisation des marchés du travail nationaux ainsi que de la dérégulation de l’activité économique (surtout financière)30. Avec la chute de l’URSS, l’économie capitaliste devient globale. Nous assistons à l’un des transferts de richesses les plus massifs de l’histoire, vers les plus riches31. À l’échelle mondiale, les inégalités économiques ont atteint un sommet jamais observé depuis le XIXe siècle. La crise financière de 2007 vient accélérer cette dynamique de dislocation sociale. Les institutions financières sont renflouées. Les peuples, eux, se voient imposer l’austérité budgétaire par leurs gouvernements respectifs.
Au printemps 2019, le géographe français Christophe Guilluy faisait un constat dramatique de la situation des sociétés occidentales32. Pour lui, il devient en fait de plus en plus difficile de parler de « société » à proprement dire. « There is no society! » était autrefois le mot d’ordre de la première ministre anglaise Margaret Thatcher, pour qui l’ensemble de la vie sociale se résumait à l’interaction d’individus au sein d’un marché, où les lois de l’offre et de la demande mènent le bal. À force de s’imposer, le marché capitaliste tend à autoréaliser la prophétie thatchérienne.
C’est justement sur ce point qu’apparaît la rupture du contrat social au fondement même des institutions politiques occidentales. Le développement de l’État-providence est indissociable de l’affirmation d’une classe moyenne forte qui vient soutenir les institutions qui lui assurent son niveau de vie. Cette classe moyenne, si elle veut exister, inscrit historiquement son activité économique au sein d’une base industrielle nationale qui est pérenne. Les gens de la classe moyenne ont également accès à la petite propriété, à un capital économique restreint, à des services publics de qualité et à un capital social qui fait qu’ils et elles s’identifient comme appartenant à une société commune. Or, en ce début de XXIe siècle, la mondialisation de l’économie capitaliste a démantelé les conditions de possibilité de la stabilité d’une telle classe. Conjointement à un accaparement accru des richesses par les bourgeoisies de chaque pays, la suprématie des flux internationaux de capitaux sur les économies nationales a fait circuler l’activité économique là où elle est rentable, et ce, indépendamment des besoins des sociétés qui font naître cette activité. Les inégalités de salaires, de capitaux et de propriétés explosent, selon une concentration vers le haut de la richesse. Les pays occidentaux se désindustrialisent et tendent à se « tertiariser ». Économie de services pour l’Occident, prolétariat industriel pour le reste du monde. Les maux économiques engendrés par cette situation varient et s’entremêlent différemment d’un pays à l’autre. Ils suivent toutefois une tendance générale qui est celle d’une paupérisation lente des classes populaires occidentales.
La France constitue l’exemple type où la désindustrialisation fait se conjuguer chômage de masse et croissance de la pauvreté. Depuis l’après-guerre, 6 millions d’emplois agricoles ont été perdus et 3,5 millions d’emplois industriels depuis les années 1980. Le tout s’accélère. Seulement durant la dernière décennie, ce sont 601 sites industriels qui, de façon nette, se sont volatilisés de l’économie française33. La France est un cas exemplaire de la généralisation du tertiaire, l’économie de services occupant 76 % du marché du travail34. Il n’y a pas vraiment eu de mutation d’emploi de qualité pour cette main-d’œuvre qualifiée qui, autrefois, faisait la grandeur de l’industrie française. Le chômage est devenu si massif qu’il touche désormais une personne sur cinq. De l’autre côté, une masse ouvrière active arrive désormais difficilement à boucler les fins de mois. De 2008 à 2017, le pouvoir d’achat moyen s’est réduit de 6000 euros35. Ajoutons à tout ceci un appareil fiscal qui fait de plus en plus pression sur ce qui reste de classe moyenne, avec pour contrepartie des services publics dont la qualité est de moins en moins assurée, et tous les ingrédients sont réunis pour qu’éclate ce qui faisait le contrat social de la France contemporaine.
Progressisme élitaire contre déclassement populaire
L’économie de services occidentale, qui, par l’entremise de la domination de la finance, étale sa suprématie, impose un capitalisme actionnarial où ce sont, comme son nom l’indique, les actionnaires des firmes privées qui orientent la direction et la croissance de la production et de l’échange36. À cette classe dominante actionnariale s’agrège un nombre assez important d’emplois libéraux et du tertiaire. Cette strate de la population est celle qui domine l’économie contemporaine, avec son contingent de cadres qui fait rouler la machine. C’est surtout cette strate qui profite de l’état actuel des choses.
Selon l’historien Pierre Vermeren, « les cadres [de France] constituent 20 % des actifs, soit près de 10 millions de personnes37 avec leur famille, non comptée la frange aisée des retraités. Ils forment un bloc cohérent et compact qui peut vivre presque entièrement replié sur lui-même. »38 Nous assistons là à un accroissement d’un phénomène que l’historien et sociologue américain Christopher Lasch observait déjà dans les années 1990 : la « révolte des élites »39. Depuis que le marché capitaliste a recommencé à se globaliser dès les années 1970-1980, un nombre critique, mais tout de même minoritaire, de citoyen·ne·s des sociétés occidentales développe un attrait pour les flux de capitaux internationaux, sans que leur activité économique individuelle n’ait nécessairement d’attache envers l’activité économique de leur pays d’origine. Ces gens profitent de la croissance économique globalisée et de l’augmentation des inégalités, sans trop souffrir du déclin de l’industrie occidentale et de l’État-providence. L’on parle ainsi de « révolte » ou de « sécession » du fait que ces élites tendent de plus en plus à se détacher de leur société. Le capital international plutôt que le peuple.
Il se structure ainsi une opposition frontale entre ce que le géographe Christophe Guilluy nomme les « vainqueurs » et les « perdants » de la mondialisation. Selon un processus de métropolisation et de tertiarisation des économies occidentales, la croissance de l’emploi tend à se concentrer là où l’activité industrielle est moindre, à l’avantage du bloc élitaire qui profite de la situation. Dans plusieurs pays, le phénomène oppose le monde des métropoles à celui de la périphérie. Concrètement, selon Guilluy, « en France, depuis le début des années 2000, la croissance de l’emploi, qui se diffusait sur l’ensemble du territoire, se concentre désormais dans une douzaine de métropoles, dont Paris, Bordeaux, Nantes, Rennes, Toulouse, Montpellier, Lille, Lyon, Grenoble et Marseilles »40. Ce déplacement de l’activité économique accapare 46 % du niveau d’emploi et correspond à environ 75 % de la croissance économique de la décennie qui nous précède (2000-2010).
Face à cette sécession élitaire, une masse désœuvrée se trouve en situation de déliquescence sociale. Une masse de gens fait face soit à la précarité, soit au déclassement social. Dans bien des cas, ce sont les deux situations qui se conjuguent. L’insécurité économique gagne les cœurs, ainsi qu’une insécurité culturelle face à la perte d’un capital social. Cette conjoncture concerne une grande pluralité de personnes : le monde ouvrier, les travailleur·se·s précaires et/ou au SMIC (salaire minimum), les pauvres des banlieues et des métropoles, les chômeur·se·s, les rescapé·es de l’ancienne classe moyenne, ceux et celles qui sont en voie d’en être éjecté·e·s ainsi que certain·e·s petit·e·s propriétaires et entrepreneur·se·s ayant une assise nationale et qui ne profitent pas particulièrement des flux du grand capital international. Contrairement à la structuration sociale claire entre classes qui dominait les rapports de production du XXe siècle, nous ne sommes plus face à un prolétariat ouvrier organisé qui affronte une classe bourgeoise nationale. Nous observons plutôt une multitude sociale très variée qui a en commun de ne pas avoir accès au pouvoir qui s’exerce sur elle. Nous sommes là très proches de la définition machiavélienne du peuple. Les sondages d’opinion, lorsqu’agrégés, vont dans le sens de cette émergence du peuple. Pendant les premiers mois de la révolte des gilets jaunes, c’est près de 75 % de la population française qui soutenait la mobilisation. Encore aujourd’hui, et malgré les violences et le pourrissement de la situation, c’est près d’un·e français·e sur deux qui est en faveur du mouvement41. Dans ces conditions, la rupture du contrat social propulse la révolution citoyenne.
À cet effritement des conditions de vie de cette masse populaire, le bloc élitaire y oppose un mépris de classe et culturel à la hauteur du choc produit. Pour bien des citoyen·ne·s profitant des fruits de la mondialisation, les réseaux du village planétaire représentent l’alpha omega du progrès. Progrès économique, progrès culturel, progrès civilisationnel. Les individus qui résistent à cette déferlante ou qui sont à la remorque sont perçus comme des êtres lamentables empreints d’archaïsmes sociaux et culturels. Comme le rappelait Guilluy, ce sont là les fameux deplorables dénoncés par la démocrate Hillary Clinton durant les élections présidentielles américaines de 201642. Ces personnes empêchent le monde d’advenir dans ce qu’il a de plus beau. Dans cette volonté réactionnaire de maintenir un univers social voué à la disparition, les perdant·e·s sont vu·e·s comme la base sociale de l’intolérance, la lie qui permet la perpétuation de la xénophobie, du racisme, du sexisme, de l’homophobie, etc. C’est de cette engeance qu’éclot la montée de l’extrême droite. Les anathèmes « beaufs »43, « ringard·e·s » « climatosceptiques », « homophobes », « antisémites », « fascistes » auront ponctué le dénigrement continuel de la caste à l’endroit du mouvement des gilets jaunes44.
La scène « progressiste » prend feu
Le président Emmanuel Macron s’affirme lui-même comme le représentant en chef du progressisme contre le péril « populiste ». Avec toute l’arrogance du monde, Macron présentait en 2017 son livre de campagne sous le titre Révolution. Par révolution, il entend le plein déploiement du progrès du marché capitaliste financier qui bouscule le monde, et « cette grande transformation nous oblige tous [et toutes] »45. Elle nous oblige à suivre sa cadence. Elle nous oblige à suivre le pas de ceux et celles qui épousent le dynamisme du capital et du foisonnement culturel de la sphère mondialisée. Le bloc élitaire fait l’Histoire. Pour Macron, les plus riches sont les alpinistes expérimenté·e·s de la montagne du progrès. Pour reprendre ses mots, ils constituent « les premier[·ère·]s de cordée » qui tirent la société vers le haut46. Et pour y arriver, les élites ont souvent la tâche ingrate d’entrer en contact avec ce monde du bas, pour le relever. Parlant d’une gare de trains, point de contact entre le haut et le bas, Macron, fasciné, avait cette formule maintenant passée à la postérité, pour désigner ce qu’il observait : « un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien »47.
C’est dans l’objectif de dégager la voie aux premier·ère·s de cordée que Macron fonde son « mouvement » la République en marche (LREM). L’obstacle majeur à cette marche vers le progrès est la forme particulière que prend l’État-providence français. Macron aggravera ainsi la crise en amplifiant le délitement de l’État social. Il s’attaque en fait à l’un des piliers de ce qui constitue le modèle français. L’État français correspond au modèle d’État-providence de type corporatiste48. Par corporatisme, il est entendu que la protection sociale dépend de statuts particuliers conférés à certains groupes sociaux et légaux, des « corporations ». Par exemple, le droit du travail français dépend d’une division du marché du travail en corps de métier, en « branches ». Des accords de branches protègent les travailleur-se-s de l’ensemble de chaque corps constitué. Ce type de protection constitue un obstacle majeur au libre déploiement du capital. Il s’agira pour Macron d’uniformiser le modèle français. Il faut le prendre au mot : « Les protections corporatistes doivent laisser place aux sécurités individuelles »49. Ou devrait-ton plutôt dire à la sécurité du portefeuille du bloc élitaire.
Pour ce faire, le gouvernement Macron a consacré la loi de réforme du Code du travail déjà entamée sous le précédent gouvernement Hollande. Ainsi donc, les accords de branche ne prévalent plus de la même façon sur les accords d’entreprise, laissant place à des dérogations. Ce gouvernement vise également à défaire un à un les statuts corporatistes du monde du travail. Il a déjà commencé en éliminant le statut légal des cheminots français, le tout accompagné d’une libéralisation des lignes de transport de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF)50. La réforme des retraites qui, depuis plus d’un mois, suscite l’un des plus grands mouvements de grève de l’histoire de France, tend vers cette trajectoire. Elle vise l’élimination de la retraite par répartition, où les travailleur·se·s actif·ve·s financent directement le salaire des retraité·e·s, pour instaurer un régime à points dit universel, plus compatible avec une capitalisation boursière des fonds de retraite. Le tout s’accompagne d’une volonté d’élimination des nombreux régimes de retraite dits « spéciaux ».
En parallèle, les politiques macroniennes favorisent encore davantage le transfert des richesses vers les plus fortuné·e·s. L’Impôt solidarité sur la fortune (ISF), qui imposait le grand capital, a été aboli, accélérant encore davantage l’investissement dans la finance plutôt que dans l’État social ou l’industrie nationale. Le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) a quant à lui été amplifié par rapport aux avantages fiscaux qu’il offrait pour l’investissement en entreprise. Ce ne sont ici que des exemples auxquels ont peut ajouter une gamme de cadeaux fiscaux profitant aux 10 % les plus riches de la société qui, selon le journaliste Romaric Godin, « capteraient 46 % des gains fiscaux promis aux ménages »51.
Au même moment, LREM impose l’austérité au peuple52. Les sommes allouées aux contrats d’entreprises aidées par l’État ont été amputées d’un milliard d’euros, ce qui équivaut à la perte de 120 000 emplois pour l’année 2018. Des coupes budgétaires s’imposent également dans l’aide personnalisée au logement (APL) et, de façon indirecte, dans les pensions de plusieurs retraité·e·s par la réduction d’un prélèvement social qui les financent, la Contribution sociale généralisée (CSG).
La goutte d’huile de trop a été, comme nous le savons, l’augmentation des taxes sur l’essence visant à financer la transition écologique. Il s’agit là d’un point de rupture qui empêche la France, surtout périphérique, de fonctionner au quotidien sans que les gens assument d’insupportables privations individuelles. Dès novembre 2018, la future porte-parole des gilets jaunes, Priscillia Ludovsky, lance une pétition en ligne visant à faire annuler la taxe, pétition qui récoltera plus d’un million de signatures53. En colère, le technicien spécialisé Ghislain Coutard incite, sur les médias sociaux, les opposant·e·s à la taxe à arborer leur gilet de sécurité dit de visibilité (jaune) – obligatoire pour tout véhicule français – en signe de contestation54. Un soulèvement insoupçonné éclatera. Partant de la périphérie, les gilets jaunes vont rapidement occuper de grands axes routiers et une multitude de ronds-points, paralysant l’ensemble du territoire. De semaine en semaine, les gilets jaunes vont assiéger massivement les métropoles, jusqu’à Paris.
Durant des semaines, le député LFI et documentariste François Ruffin parcourait les ronds-points et autres lieux de rassemblement des gilets jaunes avec qui il fraternisait. Dans son documentaire en leur honneur55, il dresse le portrait de gens brisés par le travail et par les affres du quotidien. Du même coup, il observe une citoyenneté résiliente, fière, qui se tient debout, et qui n’aspire qu’à une chose : arracher à ce monde ce qui ne se quémande pas, lui arracher leur dignité. Et lorsque l’on agit, c’est l’espoir qui vient irradier les esprits. Lors d’un entretien avec une militante, la discussion s’est portée sur une métaphore, celle d’une porte qui s’entrouvre et qui laisse filtrer la lumière. Cette envie de l’enfoncer, cette porte, on peut la résumer à une demande toute simple, mais à la fois immense : « J’veux du soleil ».
Ainsi, le peuple monte sur scène dans cette pièce qu’est la révolution citoyenne. Avec son gilet jaune, il revendique le rôle principal. Pour rendre la scène flamboyante, il y met le feu. C’est son soleil.
Maintenant que nous avons dressé un portrait du contexte qui mène au déploiement du mouvement des gilets jaunes, il importe d’exposer leur projet politique constituant. Ce sera l’objet de l’article qui fait suite au présent texte : voir, dans l’Esprit libre, « Un peuple en jaune- Partie 2 : la souveraine impuissance ».
1 Sylvain Mouillard, « À Paris, l’acte 45 des gilets jaunes anesthésié par la force », Libération, 21 septembre 2019.
2 Ceinna Coll, « GJ acte XLV/45 Paris 21/09/2019 », Mediapart, 22 septembre 2019. blogs.mediapart.fr/ceinna-coll/blog/220919/gj-acte-xlv45-paris-21092019.
3 Christophe Cornevin et Angélique Négroni, « « Gilets jaunes » : face à un acte 45 incandescent, 7500 policiers et gendarmes mobilisés à Paris », Le Figaro, 20 septembre 2019. www.lefigaro.fr/actualite-france/gilets-jaunes-face-a-un-acte-45-incande….
4 Le Média, « Acte 53 : Un anniversaire qui bascule dans la violence », diffusé sur Youtube, 17 novembre 2019. www.youtube.com/watch?v=ERYdQ0i8Yvc.
5 Le Figaro, « « Gilets jaunes acte XVII » : cette nouvelle mobilisation sera-t-elle décisive? », Le Figaro, 8 mars 2019. www.lefigaro.fr/actualite-france/2019/03/08/01016-20190308ARTFIG00041-gi….
6 Le Monde avec AFP, « « Gilets jaunes » : 28 600 manifestants pour l’acte XVII, plus faible mobilisation depuis le début du mouvement », Le Monde, 9 mars 2019. www.lemonde.fr/societe/article/2019/03/09/a-l-approche-de-la-fin-du-gran….
7 Cette formulation, surtout esthétique, n’est pas étrangère à la formule chère à Karl Marx, bien qu’ici en partie dévoyée de son sens : « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».
8 LDC News Agency, « Gilets jaunes : Un combat urbain sur la tombe du soldat inconnu. Paris/France- 1er décembre 2018 », diffusé sur Youtube, 2 décembre 2018. www.youtube.com/watch?v=jx8CjZv8-HA.
9 En fait, il s’agit plutôt d’une allégorie de la Marseillaise, mais, dans l’espace public français, cette statue défigurée fut perçue comme la Marianne au moment des faits ; Aymeric Parthonnaud, « « Gilets jaunes » : la statue saccagée de l’Arc de triomphe n’est pas une Marianne », RTL, 3 décembre 2018. www.rtl.fr/culture/arts-spectacles/gilets-jaunes-la-statue-saccagee-de-l….
10 valeursactuelles.com, « Policiers, drones, hélicoptère… Quand Macron se terrait à l’Élysée transformé en bunker face aux “gilets jaunes ‘», Valeurs actuelles, 12 décembre 2018. www.valeursactuelles.com/politique/policiers-drones-helicoptere-quand-ma….
11 Jean-Luc Mélenchon, « Gilets jaunes : C’est l’histoire de France qui se joue », diffusé sur Youtube, 5 décembre 2018. www.youtube.com/watch?v=WXc5-NX-fF8.
12 Jean-Luc Mélenchon, L’ère du peuple, Paris : Fayard, 2014.
13 Ibid., p.105.
14 Jean-Luc Mélenchon, « L’ère des révolutions citoyennes », Le blog de Jean-Luc Mélenchon : L’Ère du peuple, 21 octobre 2019. melenchon.fr/2019/10/21/lere-des-revolutions-citoyennes/.
15 Voir le programme du mouvement La France insoumise, L’avenir en commun : Le programme de la France insoumise et son candidat Jean-Luc Mélenchon, Paris : Seuil, 2017.
16 L’exemple type de ce genre d’auteur-rice est Chantal Mouffe. Voir Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche, Paris : Albin Michel, 2018.
17 Sandrine Morel et Abel Mestre, « Élections européennes : La France insoumise s’allie avec Podemos et le Bloco », Le Monde, 12 avril 2019. www.lemonde.fr/la-france-insoumise/article/2018/04/12/elections-europeen….
18 Loris Boichot et Marylou Magal, « Européennes 2019 : les résultats détaillés par parti », Le Figaro, 26 mai 2019. www.lefigaro.fr/elections/europeennes/europeennes-2019-les-resultats-det….
19 Nelly Didelot, « Au parlement européen, la gauche radicale en déclin », Libération, 28 mai 2019. www.liberation.fr/planete/2019/05/28/au-parlement-europeen-la-gauche-rad….
20 Jean-Luc Mélenchon, Qu’ils s’en aillent tous! – Vite, la Révolution citoyenne, Paris : Flmmarion, 2011.
21 Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme?, France : Folio, 2017.
22 Pierre Manent, « Machiavel et la fécondité du mal », dans Histoire intellectuelle du libéralisme, Paris : Pluriel, 2012.
23 Nicolas Machiavel, « Chapitre IX : De la principauté civile », dans Le prince et autres textes, Paris : Folio, 2007.
24 Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Paris : Folio, 2016[1755].
25 Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Paris : Flammarion, 2012[1762], p. 52.
26 Terme proposé par le philosophe français Marcel Gauchet.
27 Karl Polanyi, La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris : Gallimard, 2009.
28 Dominique Plihon, Le nouveau capitalisme, Paris : Éditions La Découverte, 2016.
29 Eric J. Hobshawn, « L’Âge d’or », dans L’Âge des extrêmes : Histoire du court XXe siècle, France : Éditions Complexe, 1999.
30 Pour une analyse nuancée du trio privatisation/libéralisation/dérégulation, voir Kathleen Thelen, Varieties of Liberalization and the New Politics of Social Solidarity, Cambridge : Cambridge University Press, 2014.
31 David Harvey, Une brève histoire du néolibéralisme, Paris : Les prairies ordinaires, 2014.
32 Christophe Guilluy, No Society: La fin de la classe moyenne occidentale, Paris : Flammarion, 2018.
33 Pierre Vermeren, La France qui déclasse : Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle, Paris : Tallandier, 2019, pp. 34-35.
34 Ibid., p. 53.
35 Ibid., p. 115.
36 Dominique Plihon, « Le capitalisme actionnarial », dans op. cit., pp. 39-66.
37 Sur presque 68 millions de citoyen·ne·s.
38 Pierre Vermeren, op. cit., p. 96.
39 Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Paris : Flammarion, 2007.
40 Christophe Guilluy, op. cit., pp. 127-128.
41 Bruno Cautrès, « L’étonnante persistance du soutien des Français aux Gilets jaunes », Atlantico, 14 septembre 2019. www.atlantico.fr/decryptage/3579081/l-etonnante-persistance-du-soutien-d…
42 Lors de la dernière élection présidentielle américaine, Hillary Clinton nommait de la sorte la base électorale de Donald Trump.
43 L’équivalent français de « mononc ».
44 Alexandre Devecchio, « Jean-Pierre Le Goff : « Les gilets jaunes, la revanche de ceux que l’on a traités de ‘beaufs’ et de ‘ringards’ » », Le Figaro, 22 novembre 2018. www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/11/22/31003-20181122ARTFIG00281-jean-pi….
45 Emmanuel Macron, Révolution : C’est notre combat pour la France, Paris : XO Éditions, 2016, p. 64.
46 C dans l’air, « Macron et les premiers de cordée », diffusé sur Youtube, 16 octobre 2017. www.youtube.com/watch?v=JlduKA_lVjs.
47 Le Scan Politique, « Emmanuel Macron évoque les ‘gens qui ne sont rien ‘et suscite les critiques », Le Figaro, 2 juillet 2017. www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2017/07/02/25001-20170702ARTFIG00098-e….
48 Pour les types d’État-providence, voir Gosta Esping-Andersen, The Three Worlds of Welfare Capitalism, Princeton : Princeton University Press, 1990.
49 Emmanuel Macron, op. cit., p. 72.
50 Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, « Prendre aux pauvres pour donner aux riches », dans Le président des ultra-riches : Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron, Paris : Éditions La Découverte, 2019.
51 Romaric Godin, cité dans ibid., p. 32.
52 Ibid., pp.119-135.
53 Priscillia Ludovsky, « Pour une Baisse des Prix du Carburant à la Pompe! », Change.org, 2018. www.change.org/p/pour-une-baisse-des-prix-à-la-pompe-essence-diesel?use_react=false.
54 Juliette Pelerin, « Le premier gilet jaune s’appelle Ghislain Coutard », Paris Match, 14 décembre 2018. www.parismatch.com/Actu/Societe/Le-premier-gilet-jaune-s-appelle-Ghislai….
55 J’veux du soleil, réalisé par François Ruffin et Gilles Perret, Les 400 clous, 2019.
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