par Rédaction | Août 2, 2020 | Analyses, Économie, International
Par Frédéric Aubé
C’est la consigne de sécurité que pratiquement toutes les compagnies d’aviation donnent à leurs passagers au décollage d’un avion. Curieusement, la stratégie des États-Unis dans la gestion de la Covid-19 semble suivre cette consigne au pied de la lettre. En avril, la surenchère des masques destinés à d’autres pays et l’interdiction au producteur 3M d’exporter au Canada et ailleurs en témoigne. Et avec le retrait total de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui suit peu après, c’est à se demander si la deuxième étape de la consigne, « aider les autres », suivra la première. De cette comparaison, il faut y voir la politique « America First » du président Donald Trump qui s’impose une fois de plus sur la scène internationale, et viendra-t-elle radicalement changer le visage américain en temps de crise mondiale?
Après bientôt quatre ans de présidence, le désintérêt que porte Donald Trump envers le reste du monde ne surprend plus. Il devient difficile de compter le nombre d’organisations et de traités internationaux desquels les États-Unis se sont retirés depuis 2017 (UNESCO, accord de Paris sur le climat, accord sur le nucléaire iranien, etc.). À cela, s’ajoute leur effort à peine voilé d’entraver le travail des institutions desquelles ils font encore partie : blocage de la nomination de juges à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), absentéisme lors de rencontres internationales sur le climat et dernièrement l’échec de la création d’un communiqué conjoint au G7 par obstination des États-Unis à vouloir désigner le coronavirus comme le « virus chinois »[i].
Pourtant, ce genre de désengagement constitue une rupture fondamentale avec plusieurs décennies de politique étrangère américaine. Jamais une administration – démocrate ou républicaine – n’a osé remettre en cause les vertus stratégiques de l’interventionnisme depuis la Deuxième Guerre mondiale[ii]. Le débat résidait uniquement dans le degré de légitimité à acquérir auprès de la communauté internationale pour justifier une intervention armée. Aux interventions multilatérales appuyées par l’OTAN ou l’ONU dans les années 90 dans les Balkans, ont succédé les invasions rapides et unilatérales de l’Afghanistan et de l’Iraq dans les années 2000, pour ensuite revenir au multilatéralisme dans la gestion du Printemps arabe et les conflits subséquents au Moyen-Orient dans les années 2010.
Outre le côté militaire, le consensus interventionniste américain se traduisait dans la promotion d’une économie mondialisée et inclusive. De Reagan à Obama, les États-Unis ont signé une quinzaine de traités de libre-échange[iii], ont fait accéder la Chine à l’OMC et étaient sur le point d’implanter deux mégas traités régionaux – le Partenariat transpacifique et le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement – qui à eux deux réunissaient 90% du PIB mondial[iv], avant que l’arrivée de Trump à la Maison blanche n’empêche leur réalisation.
La participation active des États-Unis dans les institutions multilatérales et dans les conflits régionaux a longtemps été perçue comme un outil essentiel pour la défense de leur intérêt national. Qu’est-ce qui motive ce changement de cap si soudain et que l’on voit s’exacerber avec la gestion de la crise actuelle?
La logique derrière l’isolement
Il serait précipité d’expliquer le revirement de la stratégie internationale américaine sur la simple incompétence présumée du président. Il est vrai que l’extraordinaire volatilité de son équipe – quatre conseillers à la sécurité nationale et deux secrétaires d’État se sont succédés en moins d’un mandat – et sa propension à favoriser son propre instinct plutôt que les conseils de son administration laissent croire que le président peine à élaborer une stratégie cohérente[v]. Malgré tout, le choix de l’isolement n’est pas dénué de sens, mais il répond en partie à des considérations autres que celles géopolitiques.
Dans le cas spécifique de la COVID-19, les critiques virulentes que lance Trump à l’OMS – une organisation multilatérale – sont d’abord un excellent moyen pour lui de s’affranchir de toute responsabilité en cas d’aggravation de la situation[vi], selon Victor Bardou-Bourgeois, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis dans une entrevue avec L’Esprit libre. Le président sous-estimait encore la gravité de la crise quand plusieurs pays d’Europe étaient déjà durement affectés. Talonné sur la question par des journalistes une fois que le virus eut frappé les États-Unis, il accusa la lenteur de l’OMS à déclarer l’urgence de santé mondiale pour justifier sa propre réponse. Si la crise n’avait pas été prise au sérieux assez rapidement, ce n’était pas la faute de son insouciance, mais celle d’une organisation qui « travaille pour la Chine »[vii].
D’un regard plus général, M. Bardou-Bourgeois affirme que « l’abandon de l’interventionnisme et du multilatéralisme est […] guidé par des impératifs domestiques et électoraux »[viii]. Ainsi, l’intérêt national derrière « America first » semble être en fait l’intérêt du président, qui donne l’impression de ne chercher qu’à assurer sa réélection en 2020. Le directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) Pascal Boniface partage ce point de vue. Dans ses capsules Comprendre le monde, il explique qu’à travers le saccage des institutions internationales, Donald Trump s’adresse plus à sa propre population qu’à la communauté internationale. M. Boniface précise que les « électeurs [et électrices] détestent les institutions internationales [parce qu’ils·elles] ont le sentiment qu’elles viennent entraver la souveraineté américaine »[ix].
D’une certaine façon, elles et ils ont raison sur ce point, mais c’est la nature même du concept de multilatéralisme : concéder une partie de sa souveraineté pour mieux traiter les problématiques vécues par les autres États[x], comme les changements climatiques, le terrorisme et, évidemment, les pandémies. Pourquoi alors cette perception si négative des institutions internationales ?
Entre multilatéralisme et mondialisation
Puisque la perception du déclin de la puissance américaine pèse lourd sur la conscience de plusieurs aux États-Unis, Donald Trump a misé sur la promesse de restaurer cette puissance dans sa campagne électorale en 2016. Pour ce faire, il fallait identifier la cause de ce déclin. Outre « l’État profond », la cible choisie fut le multilatéralisme – ou la mondialisation, qui sont utilisés pratiquement comme synonymes. La réalité est qu’il n’a pas totalement tort.
L’idée de déclin de la puissance américaine peut se traduire par la montée en puissance du reste du monde. Le mot déclin fait uniquement référence à l’écart réduit entre les États-Unis et les autres pays, avec la Chine en tête de troupeau. De 40% en 1960, la part du PIB américain dans le monde n’est qu’à 22% en 2016[xi]. Cette réduction d’écart a été permise en très grande partie grâce à l’établissement d’un ordre mondial multilatéral et libéral, un projet continuellement mis de l’avant par les États-Unis, on s’en souvient, durant plus de 70 ans.
Avec la mondialisation de l’économie, les grandes entreprises américaines peuvent réduire leurs coûts de production en exportant leurs activités dans les pays en développement. Cela grâce à leur main-d’œuvre abondante et abordable, l’absence de normes contraignantes et des taxes plus faibles, voire inexistantes. Résultat, la main d’œuvre aux États-Unis ne rivalise pas et le secteur manufacturier a perdu le tiers de ses effectifs entre 2000 et 2010[xii]. À noter que la Chine intègre l’OMC en 2001 et s’élève au deuxième rang des économies mondiales en 2010[xiii]. Une corrélation qui n’est pas une coïncidence. C’est là que le bât blesse. Dans une discussion avec L’Esprit libre, Vincent Fauque, professeur en sciences historiques de l’Université Laval, explique que le projet de création d’une « économie mondiale ouverte » aurait joué « un vilain tour à la puissance américaine », qui l’avait conçue pour assurer le maintien de sa suprématie économique, et non pour la réduire. Or, une fois qu’un pays comme la Chine « joue le jeu, [il] remet en cause la prééminence américaine »[xiv]. De par la taille de son économie – et de son infrastructure militaire – toujours croissante.
Lorsque la pire crise financière depuis 1929 secoue les États-Unis et le monde entier en 2008, une prise de conscience s’amorce. D’un côté, les décideurs américains se rendent compte que la Chine constitue une menace à leur suprématie; l’interdépendance économique dérange une grande partie de la classe politique qui critique le déficit commercial important qui s’est installé entre les deux pays. Aussi, les changements structurels – démocratisation de son système politique et alignement avec les valeurs « universelles » de droits humains et de libertés individuelles – qui étaient anticipés en Chine alors que le pays s’ouvrait au capitalisme dans les années 80 ne sont finalement pas au rendez-vous.
Du côté de la population américaine, une remise en question des vertus de la mondialisation jaillit parmi les deux côtés du spectre politique. À droite, une classe ouvrière dépossédée qui a l’impression de se faire voler ses emplois ; à gauche, des écologistes qui voient dans l’augmentation des échanges commerciaux un accroissement de la pollution et des défenseurs·euses des droits humains qui voient dans la délocalisation des entreprises une forme de néocolonialisme économique[xv]. On constate aussi que les fruits du projet d’économie mondiale ouverte n’auront pas profité à tous et à toutes puisque la répartition de la richesse est de plus en plus inégalitaire. Finalement, les aventures militaires interminables deviennent un fardeau économique et humanitaire de moins en moins justifiable. Mais la gauche et la droite ne s’unissent pas pour autant et il faut ici bien séparer les concepts de multilatéralisme, lequel désigne un mode d’organisation des relations entre pays, et de mondialisation, lequel porte sur un processus de construction d’un système international[xvi].
À gauche, la notion de citoyenneté mondiale se substitue aux logiques nationalistes. On conçoit le monde comme une grande famille où tout est interrelié : les problèmes des uns sont les problèmes des autres. Le multilatéralisme, en tant que processus impliquant le plus grand nombre d’acteurs dans la recherche de solutions aux problèmes communs, apparaît comme essentiel. La critique de la gauche à l’endroit du multilatéralisme réside ici dans la lenteur et l’insuffisance du processus, non dans sa nature. Les manifestations durant les négociations menant à l’Accord de Paris en ont donné un bon exemple.
À droite, le multilatéralisme est perçu comme une contrainte. Devant les menaces à la sécurité nationale, le droit international restreint la marge de manœuvre américaine dans l’exercice de sa politique étrangère. L’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, par exemple, limitait les sanctions économiques imposées par les États-Unis[xvii] pour faire pression sur le régime qu’ils souhaitent voir tomber depuis 1979. Empreint d’un sentiment nationaliste fort, tout ce qui implique un compromis avec d’autres nations agit comme une pression illégitime sur le libre arbitre, comme le font les cibles de réductions d’émission de CO2 de l’Accord de Paris. Le destin des États-Unis doit se décider par et pour des Américains·es uniquement, sans subir l’influence de forces extérieure et sans considération des problèmes d’autrui – une idée sur laquelle Trump s’est appuyé pour mettre de l’avant son America First. On reproche aussi au multilatéralisme de drainer des fonds publics qui ne devraient être utilisés qu’à l’intention du peuple américain. OTAN, ONU, OMC, OMS et l’aide humanitaire en général ne servent pas, selon leur point de vue, l’intérêt national et les ressources qui leur sont octroyées devraient servir à régler les problèmes internes. Donc, pour la droite, le multilatéralisme s’ajoute à la mondialisation pour alimenter le sentiment de frustration envers les élites politiques et économiques – soit le fameux « establishment ».
En somme, alors que des partisans de la droite et de la gauche s’entendent sur le fait que la mondialisation a jusqu’ici été néfaste pour la société américaine; ce sont les causes et les conséquences identifiées qui divergent d’un côté à l’autre du spectre politique. Or, lors des élections présidentielles de 2016, c’est la voix de l’anti-mondialisme nationaliste – la droite – qui l’emporte. Donald Trump a le champ libre pour mener sa guerre contre la mondialisation et le multilatéralisme.
D’ailleurs, le président n’est pas seul à critiquer les institutions multilatérales, le cas du Brexit parle par lui-même, et ses attaques ne sont pas complètement infondées. Si elles sont perçues comme un frein à la souveraineté dans les pays riches comme les États-Unis, on les critique d’être à la solde des grandes puissances dans pays « faibles ». Investie de la mission d’assurer le maintien de la paix dans le monde, l’ONU s’est fréquemment montrée trop lente, voire absente de plusieurs crises humanitaires et conflits armés. Les négociations à l’OMC sont en dormance depuis 2001 et, pour la deuxième fois en moins de 5 ans, l’OMS a réagi beaucoup trop lentement à l’éclosion d’un virus contagieux. De plus, la COVID-19 expose de façon évidente les risques liés au flux démesuré de personnes et de marchandise entre les pays, que la mondialisation a engendrés. D’autant plus que les bienfaits que cette pause forcée apporte à l’environnement ont été instantanés, en ce qui a trait à la qualité de l’air du moins.
Certes, les excès de la mondialisation auront causé des dommages sociaux, environnementaux et économiques importants, mais comment adresser ces problèmes qui touchent le monde entier, sans impliquer tous les acteurs qui le composent? Comment assurer la coordination avec les États, les entreprises transnationales et les organisations non-gouvernementales si ce n’est par le biais de forums où chacun peut s’exprimer et faire valoir ses idées (ou intérêts). Ces forums, si imparfaits soient-ils, sont incarnés par les institutions multilatérales.
À l’image des situations de crises peuvent pousser les individus à agir de façon à favoriser leur propre intérêt sans considération du bien commun, pour la politique « America first », la pandémie de la COVID-19 constitue une aubaine. L’occasion est idéale pour justifier et accentuer le retrait de la présence américaine sur la scène internationale et satisfaire ses électeurs. Cette attitude respecte le principe de la consigne de sécurité en avion – de penser à soi-même avant de penser aux autres – et prend d’autant plus de légitimité aux yeux de la population dans un contexte de crise mondiale. D’autant plus que, comme le rappelle Pascal Boniface dans L’Année stratégique 2020, si la situation « peut apparaître comme une rupture […], ce sont davantage les soixante-dix dernières années qui apparaissent comme une exception, les États-Unis ayant une tradition isolationniste »[xviii]. Le slogan même d’« America First » fait écho à une organisation sociale nationale dans les années 40 qui s’opposait à l’intervention des États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale. Donald Trump n’a rien inventé avec sa posture isolationniste et unilatéraliste, car elle est en fin de compte inscrite dans l’ADN du pays.
Mais le monde pré-Guerre mondiale n’est pas celui d’aujourd’hui. L’interconnexion tout azimut est une réalité qu’aucun discours nationaliste ne peut altérer. Avec ou sans l’engagement des États-Unis, les crises climatiques, économique ou sanitaires n’épargnent personne. De Clinton à Obama, les États-Unis se targuaient d’être la “nation indispensable” pour assurer la paix et la sécurité dans le monde[xix]. La politique “America First” de Donald Trump a abandonné cette idée. Elle donne un coup dur au multilatéralisme, dans un contexte où celui-ci devient plus que jamais utile. La question est de savoir jusqu’à quel point les États-Unis se retireront de la scène internationale à l’issue de cette pandémie et si le multilatéralisme peut survivre à l’absence de la plus grande puissance mondiale.
CRÉDIT PHOTO: Flickr/New York National Guard
[i] Katie Rogers, Lara Jakes et Ana Swanson. 2020. « Trump Defends Using ‘Chinese Virus’ Label, Ignoring Growing Criticism. » The New York Times, 18 mars, sect. U.S. https://www.nytimes.com/2020/03/18/us/politics/china-virus.html.
[ii] Andrew J. Bacevich, « Saving “America First”, » Foreign Affairs, 2017. https://www.foreignaffairs.com/articles/2017-08-15/saving-america-first
[iii] Cathleen Cimino-Isaacs, « PIIE Chart: Political Timetables for US Free Trade Agreements », 10 décembre 2014, https://www.piie.com/research/piie-charts/piie-chart-political-timetable….
[iv] Daniel S. Hamilton, « America’s Mega-Regional Trade Diplomacy: Comparing TPP and TTIP », The International Spectator, vol. 49, no 1, 2014 : 81-97. doi.org/10.1080/03932729.2014.877223.
[v] Ivo H. Daalder et I. M. Destler, « Why National Security Advisor Is the Hardest Post for Trump to Fill », Foreign Affairs, 11 septembre 2019. https://www.foreignaffairs.com/articles/2019-09-11/why-national-security….
[vi] Victor Bardou-Bourgeois, propos recueillis par Frédéric Aubé le 29 avril 2020.
[vii] Golden State Times, « THE WHO WORKS FOR CHINA: Trump says MAJOR Investigation Underway on the World Health Organization », Youtube, 2:55, 29 avril 2020. https://www.youtube.com/watch?v=la5r6wTpWZQ.
[viii] Victor Bardou-Bourgeois, propos recueillis par Frédéric Aubé le 29 avril 2020.
[ix] Pascal Boniface, « Trump : Make China great again », Youtube, 4:39, 24 avril 2020. https://www.youtube.com/watch?v=LR5Yk2jkSUg.
[x] Vincent Fauque, propos recueillis par Frédéric Aubé le 6 mai 2020.
[xi] Mike Patton, “U.S Role in Global Economy Declines Nearly 50%”, Forbes,29 février 2016. https://www.forbes.com/sites/mikepatton/2016/02/29/u-s-role-in-global-ec….
[xii] William B. Bonvillian, « Le déclin du secteur manufacturier américain et l’avènement des nouveaux modèles de production », Forum de l’OCDE, 2017. https://www.oecd.org/fr/forum/annuel-ocde/le-declin-du-secteur-manufactu….
[xiii] David Barboza, « China Passes Japan as Second-Largest Economy », The New York Times, 15 août 2010.
[xiv] Vincent Fauque, propos recueillis par Frédéric Aubé le 6 mai 2020.
[xv] Jacques Austruy, « Le néo-colonialisme économique », Encyclopédie Universalis, consultée le 10 mai 2020. https://www.universalis.fr/encyclopedie/neo-colonialisme/1-le-neo-coloni….
[xvi] « Glossaire », Perspective Monde, École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/BMEncyclopedie/BMGlossaire.jsp
[xvii] Yves-Michel Riols, « Accord historique sur le nucléaire iranien », Le Monde, 13 juillet 2015. https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/07/14/un-accord-sur-le….
[xviii] Pascal Boniface, L’Année stratégique 2020 : Analyse des enjeux internationaux, Paris : Armand Colin, 2019.
[xix] Micah Zenko, “The Myth of the Indispensable Nation”, Foreign Policy, 6 novembre 2014. https://foreignpolicy.com/2014/11/06/the-myth-of-the-indispensable-nation/
par Corinne Asselin | Juil 21, 2020 | Analyses
En l’espace de quelques mois, la société met en place et intègre un nouveau quotidien selon des critères dictés par l’État et la Santé publique. Ce qui aurait pu paraître surréel il y a de cela peu de temps encore, paraît aujourd’hui comme une nouvelle réalité qui se concrétise dans l’institution de nouvelles normes régulant le monde du travail. On peut mentionner à cet effet le déplacement massif de l’économie vers le télétravail, afin de respecter les consignes de distanciation. De petites et grandes entreprises ont rapidement dû réorganiser leurs méthodes de travail afin de s’adapter rapidement à ce nouveau prérequis, conditionnel à la poursuite du travail. Dans ses points de presse, le gouvernement laisse présager que les entreprises ayant été en mesure de réorganiser le travail selon ces considérations pourront reprendre leurs activités plus rapidement. S’agit-il d’un incitatif d’État pour entreprendre ou consolider un virage numérique? Alors qu’on est à même de penser qu’il s’agit d’une situation temporaire, ce qui peut effectivement être le cas, on peut aussi se demander si le déplacement massif du monde du travail vers le télétravail ne cristallise pas plus rapidement une tendance, déjà en cours, vers le numérique.
Confinement et déplacement du monde travail vers le virtuel
« Autant dans l’enseignement que du côté du monde du travail, on se dirige vers des modes mixtes », avance Diane-Gabrielle Tremblay, spécialiste en gestion des ressources humaines, en économie et en sociologie du travail et professeure titulaire à la TÉLUQ. En effet, une partie du télétravail devrait se maintenir après le confinement, considérant qu’il y avait une demande existante de la part de salarié·e·s bien avant la crise sanitaire. Dans le monde de l’entreprise, on pouvait constater à ce moment une certaine résistance de la part des cadres, qui avaient plutôt tendance à s’opposer à l’implantation de politiques de télétravail. La logique de l’arrangement individuel prévalait, avec une certaine méfiance découlant notamment de craintes liées à la baisse de productivité. « La crise a forcé une réorganisation rapide du travail vers le domicile, démontrant du même coup qu’il était possible de le faire » relève la chercheuse, qui s’intéresse spécifiquement aux enjeux socio-organisationnels de l’économie du savoir.
En guise d’illustration, Mme Tremblay estime qu’un bond de 10 à 40 % a été réalisé sur l’ensemble du territoire québécois depuis le début du confinement en mars 2020, principalement dans la région métropolitaine, mais également dans les régions périphériques. Ce taux devrait graduellement redescendre selon elle pour osciller autour des 30 %, au respect des directives de la santé publique en matière de sécurité au travail. Tout de même, une augmentation significative du recours au télétravail due à la crise sanitaire est à prévoir lors du retour au travail post-COVID-19. Toutefois, elle rappelle de conserver la possibilité de travailler en présentiel afin de retrouver des espaces collectifs nécessaires à une dynamique collaborative caractéristique du monde du travail, qui est aussi un milieu social. Jusqu’à nouvel ordre cependant, toutes les organisations de type bureaux devraient être davantage enclines à conserver ce fonctionnement jusqu’à l’automne au minimum, et même en 2021.
Du côté scolaire, « on devrait assister au développement de nouvelles formules d’enseignement pour réduire la densité de population étudiante présente simultanément sur les campus », remarque Mme Tremblay. À ce sujet, elle souligne un engouement pour la TÉLUQ de la part des étudiant·e·s, qui peut s’expliquer par le fait que les cours offerts soient pensés et construits pour être donnés à distance, alors que les cours en présentiel ont dû transiter dans la hâte vers l’enseignement en ligne dans le contexte de la crise sanitaire. Ainsi, tout porte à croire que la situation actuelle semble bel et bien précipiter le virage vers le numérique. Le gouvernement du Québec a d’ailleurs débloqué 150 millions de dollars destinés à faire l’acquisition d’équipements numériques dans les écoles1, ce qui laisse penser que le secteur scolaire représente un marché potentiellement très lucratif pour l’industrie numérique. Simultanément à la numérisation grandissante de l’organisation sociale, on apprend que les fonds CEFRIO, organisme de recherche dont le mandat était de soutenir le passage au numérique, ne seront pas renouvelés, celui-ci devant mettre un terme à ses activités en juin 20202.
Pourtant, plus que jamais, il convient d’approfondir la réflexion collective sur les enjeux de l’économie numérique, et plus particulièrement du recours massif au télétravail, qui déplace les lieux conventionnels du travail vers l’espace privé. Des questions concernant des considérations d’ordre matériel et immatériel se posent : qui fournit l’équipement et les installations adéquates? Comment le télétravail transforme-il notre rapport au travail? D’après ses recherches, Diane-Gabrielle Tremblay souligne que les deux avantages principaux pour les salarié·e·s seraient la réduction du temps de déplacement, particulièrement dans les zones urbaines; et une amélioration de la concentration au travail, en contraste avec les milieux de travail à aires ouvertes par exemple, qui ont tendance à être plus bruyants. On mentionne également la possibilité d’une meilleure conciliation travail-famille, plus spécifiquement chez les femmes. Cette situation n’est pas étonnante, car les chiffres démontrent que ce sont les femmes qui consacrent toujours davantage de temps aux activités domestiques3.
Pour ce qui est des inconvénients, on relève le manque de présence de collègues, ainsi que l’isolement, inconvénients qui sont davantage cités par les femmes et par les personnes qui pratiquent le télétravail à temps plein. Ces obstacles, que l’on retrouve surtout en situation de télétravail imposé, peuvent être surmontés par une mixité des pratiques, puisqu’ils sont minimisés lorsqu’il s’agit d’un désir émis par les employé·e·s. Par ailleurs, c’est au moyen de la socialisation et de la communication que sont mis en commun les réalités et enjeux liés au travail et essentiels à la construction d’un rapport de force capable de défendre les intérêts des salarié·e·s. Dans ce contexte, la pérennité de l’isolement des travailleuses et des travailleurs peut s’avérer problématique, ce pour quoi il demeure essentiel de maintenir des structures qui favorisent les interactions entre collègues.
Alors que le télétravail était jadis le plus souvent considéré comme une faveur pour les employé·e·s, force est de constater qu’il devient de plus en plus incontournable. Pour Mme Diane-Gabrielle Tremblay, « à partir du moment où ça devient plus généralisé, on peut prévoir que les syndicats regardent de plus près les enjeux qui y sont liés ». Dans les secteurs où le télétravail est davantage utilisé, par exemple celui des technologies de l’information et des communications, certaines entreprises fournissent le matériel nécessaire (ordinateur, chaise et table ergonomique) et couvrent certains frais afférents (chauffage, encre et imprimante, abonnement internet). Comme il s’agit d’une pratique peu, voire pas du tout réglementée ni encadrée légalement en Amérique du Nord, la chercheuse croit qu’on pourrait également s’attendre à ce qu’on entame de réels pourparlers à cet effet dans un avenir rapproché. L’espace adéquat pour travailler à domicile est un enjeu important, car il peut être source d’inégalités d’accès à l’emploi. En ce sens, il devient plus urgent pour les parties prenantes ·d’instaurer un cadre clair pour baliser la pratique et éviter les écueils·, affirme-t‑elle.
Le télétravail, au cœur des mutations du capitalisme
Dans une perspective plus globale, il est possible d’analyser le télétravail comme une pratique en phase avec les mutations du capitalisme à l’ère des technologies de l’information. Avant d’entamer cette réflexion, il est toutefois important de rappeler que la crise sanitaire actuelle n’est pas vécue de la même façon pour tous. En effet, les inégalités présentes dans la société sont révélées et renforcées dans le contexte de la pandémie. Pour le sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie, il est important de reconnaître que le confinement ne s’applique pas de façon uniforme pour toute la population : certains groupes sociaux sont confinés alors que d’autres ne le sont pas4. L’accès au travail à domicile pour les premiers peut être conçu comme un privilège, réservé d’abord aux emplois ayant statistiquement plus de chance d’être occupés par une classe sociale scolarisée. Les classes populaires sont plutôt davantage représentées au sein des emplois requérant une présence physique, par exemple dédiés à la production et livraison de biens et services considérés essentiels. Ceux‑ci, en plus d’avoir plus de chances d’appartenir à des populations plus vulnérables face au virus sur le plan de la santé, doivent donc endosser les risques supplémentaires associés au milieu de travail. La logique du confinement obéit donc d’abord à la logique de la classe sociale qui l’emporte sur la logique sanitaire5. En outre, la situation attribuable à la pandémie contribue fortement à renforcer la précarisation des groupes sociaux auparavant déjà précarisés et marginalisés, que ce soit les immigrant·e·s en situation irrégulière, travailleur·euse·s isolé·e·s, travailleur·euse·s du sexe, gens en situation d’itinérance, de dépendance ou autres. Cette situation s’illustre notamment sur les cartes géographiques de la région métropolitaine, où l’on constate que les quartiers les plus touchés sont ceux qui font l’expérience quotidienne des inégalités, de la pauvreté et du racisme systémique6.
Historiquement, il convient de souligner que la modernité se fonde pour plusieurs sur la séparation du travail à domicile et du travail salarié. Paradoxalement, sous l’impulsion des technologies de l’information et de la communication, on constate un retour d’une partie du travail salarié vers le domicile. L’accroissement de l’autonomie du travailleur n’étant plus soumis à une surveillance directe est caractéristique du « nouvel esprit du capitalisme7 » se dégageant des textes du nouveau management des années 70, qui nourrit la pensée patronale et les nouveaux modes d’organisation de l’entreprise de la période post-fordiste. Celle‑ci requiert désormais davantage d’autodiscipline, d’adhésion aux valeurs et objectifs de l’entreprise, d’investissement de soi, et même de concurrence et de surveillance entre salarié·e·s pour assurer la productivité. Le désengagement de l’autorité dans la chaîne de commandement peut donner une impression de liberté et de flexibilité aux travailleur·euse·s, qui se trouvent en fait à internaliser ce rôle auparavant rempli par les cadres8. Pour l’entreprise, l’externalisation9 d’une partie de ses activités permet une réduction des coûts liés à l’autorité et à l’immobilier, sans néanmoins réduire les impératifs de productivité et d’innovation nécessaires à l’accroissement des profits. Des facteurs de risques tels que le stress, l’épuisement et des enjeux de santé mentale sont associés au déplacement de cette charge additionnelle sur les épaules des travailleur·euse·s, qui ne se traduit pas nécessairement par une augmentation salariale conséquente.
Pour les sociologues françaises Claudie Rey et Françoise Sitnikoff, « La diffusion des TIC consacre et banalise l’incursion du travail dans l’espace privé10 ». En effet, les salarié.e.s passent plus de temps sur les lieux de travail et/ou apportent le travail à la maison grâce à l’omniprésence des TICs, ce qui résulte en une réduction considérable de l’espace privé non marchand. Dans certains cas, l’effacement des frontières entre espace privé et travail peut être exploité par le patronat, en se traduisant par exemple par des heures supplémentaires de travail non rémunéré associés à l’introduction d’une disponibilité accrue en dehors des horaires de travail traditionnels. En guise d’illustration, cet enjeu est à la source des débats sur le « droit à la déconnexion », qui vise à octroyer à l’employé·e la possibilité de moments de retrait du travail. Pour Éric George, professeur à l’École des médias de l’UQAM, ce nouveau management de l’organisation du travail est au cœur des mutations du système capitaliste financier : les hiérarchies y sont invisibilisées afin de mobiliser la subjectivité du salarié·e·s au service de l’entreprise11.
En guise d’illustration, ce dernier reprend la perspective du philosophe français Michel Foucault : « il s’agit de rendre les corps et les esprits dociles et utiles à la reproduction de l’ordre capitaliste12 ». L’auteur a effectivement consacré une partie considérable de son travail à la théorisation et la critique du pouvoir et des structures sociales, ainsi que leurs effets sur les corps et les subjectivités. On lui doit notamment le concept de biopouvoir, qui sert notamment à distinguer théoriquement, à partir de l’étude des techniques utilisées pour assujettir les corps, les formes « traditionnelles » des formes « modernes » de pouvoir exercé sur la vie. Alors qu’à l’âge classique, le souverain à droit de vie ou de mort sur le sujet, le pouvoir se déplace en Occident à travers la gestion de la vie de l’individu dans toutes ses composantes. Pour Foucault, la vie et le vivant deviennent les enjeux de nouvelles luttes politiques et économiques dès l’essor du capitalisme, car ils sont nécessaires à son fonctionnement. Ceci se fait au moyen de la discipline du corps, « considéré comme une machine qu’il faut dresser et dont il faut tirer le maximum de ses aptitudes, de sa force et de sa croissance13 »; couplée au contrôle du vivant grâce à l’usage d’un dispositif statistique de naissance, mortalité, santé et durée de vie qui sert à en assurer la gouvernementalité. Comme le formule la professeure de communication Sophia Del Fa dans une analyse qui met à profit la lunette foucaldienne pour analyser la pandémie au regard de la biopolitique, « [c]’est donc par la discipline des corps et la régulation de la population que se déploie le biopouvoir capitaliste qui a besoin de l’insertion contrôlée des corps dans l’appareil de production pour les assujettir aux processus économiques14 ». Le but de la gouvernementalité de l’État est de disposer des individus et des relations qu’ils entretiennent au moyen de normes, de travail ou de la vie sociale, inculquées et véhiculées à travers les institutions, de façon à servir objectifs et intérêts sans avoir à recourir à la force pour exercer sa souveraineté. Ainsi, en favorisant par exemple l’autodiscipline et l’amplification du brouillage des frontières entre vie privée et travail salarié, le risque est de contribuer à renforcer des logiques d’exploitation invisibles, alors que l’on invoque en façade l’amélioration de la qualité de vie des salarié.es.
En terminant, si ces enjeux ne sont pas applicables aux situations d’emploi en télétravail observées de façon individuelle, ils permettent tout de même de brosser un tableau plus large des conséquences potentielles et insidieuses des transformations du monde du travail à l’ère des TICs. À cet égard, le télétravail en représente une manifestation concrète et partagée à travers la quasi-totalité des domaines du monde du travail15. Par ailleurs, sur le plan environnemental, si on pointe une diminution du trafic routier quotidien en réduisant la masse de salarié·e·s devant se rendre au bureau chaque matin, il est possible d’envisager que le phénomène se traduise par une augmentation de l’étalement urbain, comme le fait judicieusement remarquer Diane Gabrielle Tremblay, les salarié.e.s n’étant plus contraints de se rapprocher physiquement du lieu de travail. On peut également mentionner l’impact environnemental et social de la production délocalisée des TICs, qui comporte en soi son lot d’enjeux. Ces considérations, présentes et questionnées bien avant la pandémie, appellent à une vigilance accrue dans le contexte de crise sanitaire actuel, qui contribue à accentuer la dépendance de nos sociétés aux technologies numériques.
CRÉDIT PHOTO: Flickr/Pascal Lefevre
1 La Presse Canadienne, « Québec veut accélérer le virage numérique dans les écoles », Radio-Canada, 31 mai 2020. ici.radio-canada.ca/nouvelle/1707958/quebec-tablettes-ordinateurs-virage-numerique-ecoles-pandemie-distance
2 Christine Thoër et Pierre Trudel, « Un coup dur pour la recherche et la société québécoise ». La Presse, 2 juin 2002. www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-06-02/un-coup-dur-pour-la-recherche…
3 Patricia Houle, Martin Turcotte et Michael Wendt, « Évolution de la participation des parents aux tâches domestiques et aux soins des enfants de 1986 à 2015 », Statistique Canada, 1er juin 2017. www150.statcan.gc.ca/n1/pub/89-652-x/89-652-x2017001-fra.htm
4 RT France, « Interdit d’interdire – Geoffroy de Lagasnerie sur les impensés du confinement », vidéo disponible sur Youtube, avril 2020. bit.ly/2OuCjiT
5 Idem.
6 Tracey Lindeman, « Why are so many people getting sick and dying in Montreal from Covid-19 ? », The Guardian, 12 mai 2020. www.theguardian.com/world/2020/may/13/coronavirus-montreal-canada-hit-hard
7 Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit Du Capitalisme, Paris : Gallimard, 2011.
8 Claudie Rey et Françoise Sitnikoff, « Télétravail à domicile et nouveaux rapports au travail », Revue Interventions économiques, n° 34, 2006. journals.openedition.org/interventionseconomiques/697
9 Transférer une partie des activités de l’intérieur vers l’extérieur de l’entreprise.
10 Idem.
11 Éric George, « L’intrusion de Google dans la vie privée, au cœur des mutations du capitalisme », Terminal, n° 108-109, 2011. journals.openedition.org/terminal/1331
12 Idem.
13 Sophie Del Fa, « Le biopouvoir à l’épreuve de la vie », Le Devoir, 20 juin 2020. www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo-histoire/581168/devoir-de-philo-le-biopouvoir-a-l-epreuve-de-la-vie
14 Idem.
15 Fabrice Filipo, « L’inquiétante trajectoire de la consommation énergétique du numérique », The Conversation, 2 mars 2020.
theconversation.com/linquietante-trajectoire-de-la-consommation-energetique-du-numerique-132532?fbclid=IwAR1_3fP53s7kY8qzCZrgn3HwF6mL6FJy1DEnSxBjMMNDY-4BFdThNWSEcf4
par Rédaction | Juil 4, 2020 | Analyses, Économie, International, Societé
Par Léandre St-Laurent
À l’ère du progrès sanitaire, il n’a fallu qu’un virus grippal de la ville chinoise de Wuhan pour que vacille la civilisation libérale, vieille d’au moins 400 ans. Les deux principales institutions qui donnent sa stabilité au libéralisme, le droit et le marché, ont été mises sur respirateur artificiel. Et il n’est absolument pas certain qu’une fois la crise passée, le vent libéral balaie du même souffle qu’auparavant le monde occidental. La COVID-19 vient bouleverser un rapport au monde érigé par un Occident qui pensait avoir évacué la moralité du champ politique.
La formation historique de l’unité libérale
Pour saisir la nature ce que l’année 2020 a vu se désarticuler, le rappel historique des racines de la civilisation libérale est nécessaire. La longue trajectoire qui a permis d’instaurer les institutions libérales nous éclaire, par contraste, sur le choc produit par la pandémie sur les sociétés qui ont adopté le modèle libéral. Tout d’abord, cette civilisation naquit, à la sortie du Moyen-Âge, des guerres de religions européennes. C’est un point fondamental, puisque c’est en réponse à cette situation que l’État moderne du XVIe siècle mit en place des dispositifs politico-juridiques pour pacifier la société. Le schisme entre catholicisme et protestantisme avait rompu l’équilibre si durement trouvé par l’Occident quant au « problème théologico-politique » si bien décrit par le philosophe Pierre Manent[i]. Selon cet équilibre, l’Église, mère de l’unité chrétienne, façonnait les esprits, tandis que la monarchie, en organisant la vie sociale des divers royaumes européens, prenait en charge le pouvoir terrestre, qui est le champ proprement politique. Le compromis théologico-politique n’était possible qu’à condition que soit assurée l’unité religieuse. Et sans compromis, sans entente sur la morale religieuse globale, ce système devenait intenable.
Comme le précise le critique du libéralisme Jean-Claude Michéa, ce sont les acteurs centraux des États européens de l’époque, les « politiques », qui, à partir de cette conjoncture, poseront les fondements matériels du libéralisme[ii]. C’est dans l’objectif de trouver une nouvelle unité civilisationnelle que le libéralisme se présentera comme une nécessité historique. Le problème central qui occupe l’esprit des politiques en est un pratique : dans un contexte de morcellement des référents religieux, l’imposition d’une morale collective devient source de discorde dégénérant potentiellement en guerre civile ou interétatique. Il devient donc primordial de construire un appareil institutionnel qui empêche quiconque d’imposer sa moralité aux individus, principalement via l’État. Le droit, se restreignant à la protection des droits et libertés des personnes, devient alors l’institution cohérente d’une certaine Europe qui ne veut plus se définir moralement par les voies politiques.
Évincer la morale de l’action collective constitue le moteur fondamental du libéralisme. Cynique, le libéralisme croit les sociétés modernes incapables de s’organiser moralement par le haut, par l’intermédiaire de l’autorité, sans commettre le mal. Dans cette perspective, c’est l’égo individuel qui vient structurer les forces organisant la société. C’est de cette façon que se référer à la neutralité du droit pour y défendre les droits individuels devient le socle des sociétés libérales. La préservation des individus est son assise.
Mais les droits des gens ne s’équilibrent pas naturellement entre eux. Ils se font compétition, et c’est là le problème pratique rencontré par la logique d’une extension des droits. Le tribunal devient cette institution qui, dans un fin jeu d’équilibrage, octroie des droits et immunités au détriment de ces mêmes droits et immunités pour d’autres individus ou groupes[iii]. Neutre, le tribunal suit la cadence de cette dynamique conflictuelle. Et rapidement, la guerre sociale tant redoutée par les politiques a tout le potentiel de se reproduire sous la forme d’un affrontement des droits multiples[iv]. Comment alors pacifier la société sans réintroduire politiquement la morale publique? Comment empêcher l’affrontement sans retomber dans les travers qui en premier lieu ont fait naître le libéralisme?
Historiquement, le projet libéral a trouvé une voie de sortie dans cette institution politiquement neutre qu’est le marché. L’économiste Friedrich Hayek a très bien su saisir l’essence de cette institution prisée par le libéralisme. Le marché est une « cattalaxie », selon le terme grec cattalaxia, qui signifie « rendre ami » par l’échange. Le marché, comme « cattalaxie », est un ordre social spontané dont l’organisation dépend d’un ajustement mutuel des acteurs qui y participent[v]. Contrairement à tout acte de commandement d’une institution politique, le marché n’impose aucune morale par le haut. Dans un marché, aucun individu ou groupe, en principe, ne décide des comportements collectifs qui sont adéquats. La morale, en constante dynamique, y émerge plutôt des multiples interactions des acteurs du marché. Elle s’autorégule.
C’est le lieu idéal pour un système qui veut à la fois éviter la guerre entre tous et toutes, et en même temps éviter de produire une morale publique par la voie des institutions politiques. C’est ainsi que le droit « sous-traite » — l’expression est de Michéa — la morale au marché. On peut ainsi résumer le libéralisme à la formule suivante : « […] le projet d’une société minimale dont le Droit définirait la forme et le Marché le contenu […] »[vi]. Il s’agit d’un acte civilisationnel qui vient neutraliser la morale publique.
La pandémie : un choc pour l’unité du libéralisme
Au contraire de ce qu’impose le libéralisme, la COVID-19 structure une crise planétaire qui neutralise le droit et le marché. Il s’agit a priori d’une neutralisation temporaire dans un contexte d’urgence. Le marché, de son côté, a démontré à maintes reprises durant l’histoire du capitalisme sa capacité à se réinventer, à prendre des formes nouvelles lorsqu’il subit un choc. Le dynamisme du capital le porte à s’accommoder d’une pluralité de contextes. La relation passive-agressive qu’il entretient avec l’État-providence en est l’exemple flagrant. Le marché capitaliste a également su se relever de bouleversements majeurs comme le krach de 1929 et la crise financière de 2007-2008. Le capital a aussi cette capacité à se dégager de nouveaux pôles d’accumulation lorsqu’il décline dans certains secteurs ou qu’il y a atteint le maximum de son potentiel de croissance[vii]. Ne proclamons pas de facto une crise assurément structurelle et permanente du libéralisme.
D’un autre côté, le choc produit par la pandémie est sans commune mesure. Aucune crise précédemment traversée par le libéralisme ne permet de jauger adéquatement ce qui assaille actuellement nos sociétés. De façon à saisir la singulière ampleur de cette crise, l’intellectuel libéral et avocat Nicolas Baverez fait le constat d’un triple choc : sanitaire, économique et financier. Pour lui, c’est un peu comme si nous devions faire face à un « […] mélange de la grippe espagnole de 1918 […], du krach de 1929 et […] de l’effondrement du crédit de 2008 »[viii]. Le libéralisme a beau avoir un sens inné pour l’adaptation, il existe un certain point de rupture à partir duquel il n’est plus possible de maintenir sa forme traditionnelle grâce à la suprématie du droit et du marché. Dans un passé rapproché, le libéralisme s’est effectivement effondré. La jonction de la première guerre mondiale et de la crise économique de 1929 a eu raison de lui. Le libéralisme n’a pu se refaire une santé qu’après la Deuxième Guerre mondiale, au prix d’une alliance contre-nature avec l’État-providence moderne qui impose son pouvoir moral sur des strates importantes de la société civile.
Et la question du caractère exceptionnel de l’urgence sanitaire pose problème. L’« exception » n’a de valeur que dans un espace-temps circonscrit. À partir du moment où c’est l’humanité entière qui est touchée et que la crise se prolonge, le caractère exceptionnel de la situation perd justement de son « exceptionnalité ». La science politique et l’histoire nous enseignent à cet égard une leçon importante : les crises historiques structurent des séquences institutionnelles dans lesquelles il est difficile de ne pas s’empêtrer une fois que lesdites séquences sont enclenchées. Peu importe les intentions de l’État et autres acteurs centraux d’un système institutionnel, plus une voie institutionnelle est empruntée, plus grands sont les incitatifs pour continuer à agir dans ce sens, et plus cher est le coût à payer pour agir autrement. Il s’agit d’un véritable engrenage dans lequel la main se coince. C’est là la fameuse notion de la « dépendance au sentier » (path dependancy)[ix]. Plus nos sociétés emprunteront une trajectoire hors du droit et du marché, plus il sera difficile d’assumer le projet civilisationnel du libéralisme de neutralisation morale.
Tout est donc une question de timing. Afin d’imager cette trajectoire hors du libéralisme que nous impose la pandémie, l’ingénieur et analyste américain Tomas Pueyo utilisait dès les débuts de la crise les métaphores de « marteau » et de « danse »[x]. Le « marteau » consiste en cette stratégie de choc contre le coronavirus qui vise à aplanir la fameuse courbe de progression de la propagation de la COVID-19. La majorité des États développés, excepté certains comme la Suède ou la Corée du Sud, ont opté pour le confinement généralisé des populations. De la durée et de la dureté de ce confinement dépend la viabilité à court et moyen terme du libéralisme. La deuxième phase, la « danse » avec le virus, correspond au juste degré de déconfinement compatible avec le ralentissement épidémiologique voulu. Cette phase est nettement plus longue et perverse, puisque la ligne de démarcation entre état d’urgence et vie normale en société civile devient poreuse. Les peuples enclenchent alors une valse macabre avec la mort, un pas devant, un pas derrière, qui, chaque jour, enfonce un peu plus les sociétés libérales dans un chemin obscur où l’incertitude est la norme. Au moment d’écrire ces lignes, les populations occidentales se déconfinent lentement d’une première vague de la pandémie.
L’impuissance du droit
Le « marteau » a ainsi imposé le confinement à la moitié de l’humanité[xi]. En prenant le contrôle total de l’espace public devenu interdit, les États du monde entier ont transformé objectivement les sociétés en tyrannies. L’interdiction d’occuper l’espace public ne concerne pas que l’organisation politique de la Cité, mais bien les activités socio-économiques du quotidien qui permettent aux gens de se préserver, bref, de vivre. C’est que le fléau subi et anticipé est tel qu’il rend logique cette drôle de moralité publique qui dicte comme bonne façon de vivre le fait de lutter contre soi. Lorsque la camarde rôde, on retient son souffle.
Cette volonté de toute puissance paternelle évoque une forme de gouvernement que le libéralisme a toujours cherché à annihiler. Dans l’Angleterre du XVIIe siècle aux prises avec la guerre civile, l’un des premiers auteurs libéraux à faire de la préservation individuelle le socle de sa pensée politique, Thomas Hobbes, trouva une solution anti-libérale au problème de l’affrontement des moralités multiples. Pour Hobbes, l’intuition libérale de sauvegarde de la vie des gens était destinée à se nier elle-même si elle voulait atteindre son objectif d’assurer la sécurité individuelle. En fait, cette intuition libérale ne parviendrait jamais à concrètement protéger les gens si son modèle, qui se restreint aux droits individuels, entrave les institutions publiques dans leurs capacités à faire régner l’ordre, seule garantie pour la sécurité individuelle et collective. Dans ces conditions (libérales), il ne peut exister de préservation individuelle concrète. Hobbes était d’avis que la seule façon de neutraliser les morales particulières qui s’affrontent était de fonder un pôle de puissance si immense qu’il neutralise les capacités d’action de toute forme de prétention morale extérieure à ce pôle de puissance. Cette exigence d’un pouvoir absolu est à trouver dans l’État souverain, qui ne saurait supporter de limites à son champ d’action ni être remis en question[xii]. Hobbes voulait ainsi vider la moralité publique de sa substance en la soumettant à la froide domination de la loi. C’est ici la puissance de l’État qui vient neutraliser toute prétention à la moralité publique, plutôt que strictement le droit et le marché, comme le préconise le libéralisme.
La pandémie n’est évidemment pas une guerre civile, mais elle constitue un mal qui nécessite une réponse rapide, unidirectionnelle, coercitive et mesurée dans sa brutalité. La gestion de crise peut très difficilement s’accommoder d’une trop grande compétition quant à savoir ce qui constitue la juste prise en charge de la population. Dans ce contexte, le droit se résume, pour reprendre l’expression du juriste John Austin, à un « acte de commandement »[xiii]. Ce qui pose la loi et fait de l’individu un sujet du droit se limite alors à ce qui est proclamé par l’État, ni plus ni moins. L’écrit s’impose aux personnes sous la menace de peines si ce qu’il prescrit n’est pas respecté.
Cette façon de concevoir et d’appliquer la loi fait violence à la façon dont le libéralisme conçoit le droit. Une société libérale bien réglée ne se contente pas d’actes de commandements dictés par le pouvoir. Ces exhortations écrites ne constituent, comme l’exprime le philosophe du droit Herbert Hart, que les « règles primaires » du droit, cet aspect externe du droit qui pose des effets de contrainte sur les populations[xiv]. Mais au-delà de ce commandement de la loi, il existe au sein du droit des « règles secondaires » qui s’intéressent à la juste configuration des règles primaires, à leur application adéquate, à leur intégration dans un système juridique cohérent et aux façons dont ces règles peuvent être modifiées. Les « règles secondaires », partie interne du droit que les peuples intériorisent comme pratique légitime du vivre-ensemble, encadrent toute décision législative. Ces règles secondaires forment le socle de toute constitution et de toute jurisprudence.
Durant la crise sanitaire, le libéralisme doit faire face à une grande contradiction. Ce pilier fondamental du droit, qui transforme l’acte de commandement en loi, est censé protéger la vie des gens, surtout contre le pouvoir arbitraire de l’État. Or, dans un contexte où une pandémie nous assaille, il fait l’inverse de son objectif de préservation de l’individu, puisqu’il nuit aux capacités d’action rapide de l’État. Et chaque fois que l’acte de commandement de l’État est contraint ou ralenti dans son application, c’est une voie d’opportunité pour que le virus se propage. C’est là une belle contradiction. L’acte de commandement nie à l’individu son statut de sujet autonome. Mais en agissant de la sorte, il le protège.
Le même type de contradiction s’impose à un autre des principes fondamentaux du droit libéral : les droits de la personne[xv]. Cet étrange moment d’histoire vient mettre le libéralisme dans une position délicate. S’il veut préserver la vie des êtres humains, il doit tout faire pour que ces droits n’entravent en rien la gouverne de l’État. La libre auto-organisation de la société civile transforme les droits de la personne en armes bactériologiques, elle en fait les bras de la faucheuse. Le libéralisme se voit dans l’obligation de se suspendre juridiquement.
L’acte de commandement, d’un pays à l’autre
Au début de cette crise, toute forme d’application d’idéologie des droits de la personne s’est montrée impuissante, voire dangereuse en contexte de pandémie. En fait état, par exemple, l’acharnement avec lequel l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a tenté de maintenir le principe de libre circulation des personnes. Dans les premières semaines de la crise sanitaire, l’OMS agissait comme si le monde continuait de suivre la valse radieuse de l’humanitaire libéral. Reprenant les recommandations de l’appareil central du Parti communiste chinois (PCC), l’OMS a, durant des semaines, déconseillé aux États de restreindre les flux migratoires en provenance d’Asie. Pendant que les États occidentaux continuaient d’agir selon les paramètres ordinaires du libéralisme, le coronavirus se disséminait de façon fulgurante, passant d’épidémie à pandémie[xvi].
Les États représentatifs occidentaux qui, initialement, ont réagi le plus promptement à l’encontre du droit libéral sont ceux qui avaient à leur tête des gouvernements qui n’étaient pas particulièrement attachés au libéralisme politique classique. Les circonstances rendaient pragmatiques des décisions autrement jugées odieuses. Le 11 mars 2020, le président américain Donald Trump bloquait unilatéralement toute immigration en provenance d’Europe, après qu’il l’eut fait plus tôt pour l’immigration en provenance de Chine[xvii]. De son côté, le premier ministre canadien Justin Trudeau a gaspillé des journées critiques à tergiverser selon ses œillères libérales. Cette inaction força François Legault à envoyer des forces policières sécuriser l’aéroport Pierre-Elliot Trudeau, outrepassant par le fait même ses champs de compétences provinciaux[xviii].
Mais le libéralisme s’est finalement adapté, défigurant de la sorte son projet civilisationnel. Ce qui aurait été une hérésie il y a peu a été poussé à son maximum, de sorte que les territoires nationaux, les quartiers, les rues, l’enceinte de la sphère privée ont été interdites à la circulation normale des populations. La chape de plombs d’une certaine morale publique a posé son voile sur la vie des gens. Et voilà Justin Trudeau, que The Economist qualifiait il y a peu de l’un des « derniers libéraux »[xix] au monde, qui refuse la réouverture de la frontière canado-américaine au « populiste » et autoritaire Donald Trump[xx].
L’acte de commandement par lequel le droit libéral est bafoué passe par une suprématie du pouvoir exécutif qui agit par décrets. À mesure que se disséminait le coronavirus, l’exécutif de la majorité des gouvernements du monde étalait sa sphère d’action, jusqu’à englober la quasi-totalité du processus décisionnel par lequel l’État actualise sa puissance sur la société. Sa forme ultime est le confinement policier. L’État autoritaire semble le plus à même de prendre en charge cette tâche ingrate. Si la norme chez les États occidentaux est de distribuer aux gens des amendes dissuasives très élevées et de mettre en accusation pénale certains comportements jugés dangereux, le modèle d’un État autoritaire ne s’exclut aucune limite pour abattre la menace. L’individu devient un objet dans la trajectoire de l’acte de commandement. Le président des Philippines Rodrigo Duterte fut explicite. S’adressant aux forces policières du pays et à l’armée, il leur ordonnait dès avril « d’abattre » toute personne ne respectant pas les règles de confinement et de contrôle social. À l’endroit des récalcitrant∙e∙s, il s’élança : « Je vous enverrai au cimetière… N’essayez pas de défier le gouvernement. »[xxi]
C’est là l’exemple extrême d’une excroissance du pouvoir exécutif et de tout l’arsenal policier qui l’accompagne. Mais nul besoin de se plonger dans l’observation d’une dictature assumée pour prendre acte d’un tel phénomène. Plus près de ce que l’on est habitué d’observer en Occident, les régimes représentatifs dit « ilibéraux »[xxii] d’Europe de l’Est, comme en Hongrie ou en Pologne, accusent une radicalisation d’un pouvoir autoritaire qui fait sortir ces régimes du cadre parlementaire. En Hongrie, le parlement a ratifié une « loi coronavirus » qui décrète l’état d’urgence dans tout le pays et octroie les pleins pouvoirs au premier ministre Viktor Orban et ce, sans limite de temps. Le seul moyen pour qu’Orban perde son statut de chef suprême de l’État est que le parlement entièrement acquis à son parti, le Fidesz, lui retire ce statut spécial[xxiii]. Comme nous le savons, les démocraties représentatives, elles non plus, n’en sont pas sorties indemnes. La pandémie de COVID-19 a forcé la suspension du travail parlementaire de la majorité des pays du monde, durant des semaines, voire des mois. Tout fut mis en place pour que le pouvoir exécutif ait le champ libre dans sa capacité à imposer ses actes de commandement.
À l’heure du déconfinement des populations, l’urgence de la relance économique offre de nouvelles justifications pour une extension du pouvoir exécutif en contexte démocratique. Au Québec, la CAQ en fait la parfaite démonstration avec son projet de loi 61. Avant que l’adoption du projet de loi ne soit reléguée à l’automne 2020, la loi proposée visait à donner, durant deux ans, des pouvoirs d’exception au premier ministre François Legault, qui permettent au pouvoir exécutif de contourner des lois de l’Assemblée nationale ou de ne pas la consulter, de remodeler les relations contractuelles qui lient certaines entreprises à l’État québécois et de doter le gouvernement d’un pouvoir d’expropriation[xxiv].
La crise produit donc mécaniquement des modèles de gouverne étatique en rupture avec ce que préconise le libéralisme. Au moment où la pandémie atteignait les portes de l’Occident, l’État chinois se prétendait le modèle d’un État fort bien huilé qui est capable de réagir efficacement face à un fléau qui n’a que faire de la douce discussion libérale berçant la modernité occidentale. Contrairement au capitalisme libéral, la Chine assume, comme le précisait récemment l’économiste Branko Milanovic, un « capitalisme politique » entièrement inféodé à son État central[xxv]. Ce système est le fruit d’un Parti communiste chinois (PCC) qui a écrasé toute forme d’opposition sociale et idéologique à la domination de l’État lors de la récente révolution culturelle et économique. Le capitalisme chinois, qui vise l’exportation de son modèle, se distingue par deux aspects lorsque comparé au capitalisme libéral. Dans un premier temps, la croissance économique est entièrement prise en charge par une bureaucratie centrale qui encadre les acteurs du marché selon une planification de l’économie. Dans un deuxième temps, la loi, en pleine contravention du droit libéral, s’applique arbitrairement selon les volontés du PCC.
Avant même que l’histoire n’exige des sociétés l’urgence sanitaire, le peuple chinois était donc déjà habitué de fonctionner au pas d’un État qui impose ses actes de commandements en vue d’une juste moralité publique. La propagande chinoise n’a pas tardé, dès janvier, à faire montre de son tour de force contre la pandémie, tandis que l’Occident hésitera un moment avant d’imposer le « marteau » : isolation rapide par l’armée de la ville de Wuhan, confinement généralisé de la province de Hubei, couvre-feu, construction d’immenses hôpitaux, dont l’un supposément en dix jours, érection de murs en béton autour de résidences et de quartiers accusant d’importants foyers d’éclosion du virus, occupation des villes par l’armée, fermeture des aéroports[xxvi]. En prenant pour acquis la validité des données chinoises quant à la comptabilisation de leurs victimes de COVID-19, la Chine offre un portrait reluisant de la situation lorsque comparé à des pays occidentaux comme l’Italie ou les États-Unis où l’épidémie a dégénéré. Durant les mois de mars et avril, au pic de la propagation en Occident, le gouvernement chinois, qui assurait avoir maîtrisé la situation, accusait l’Occident d’être la source d’une importation de nouveaux cas de COVID-19[xxvii], puisque considérée incapable avec ses mœurs libérales d’endiguer le fléau[xxviii].
En Occident, il est facile de ne pas se rendre compte de la nature de cet acte de commandement qui s’est imposé. Le consentement consensuel quant aux justifications sanitaires de cette affirmation autoritaire d’une moralité publique renforce cette illusion. Dans les démocraties occidentales, l’épaisseur de ce voile se mesure à l’ampleur des taux d’approbation à l’endroit des gouvernements. Pourtant, du moment où il est perçu que l’État n’agit pas simplement pour de justes raisons de santé publique, et que l’imposition d’une façon de vivre n’est plus en phase avec ce qu’une masse critique de la population est prête à assumer, le calme plat du confinement se trouve assaillit d’importantes magnitudes.
Les États-Unis constituent probablement l’exemple type d’un pays démocratique où l’urgence sanitaire a pris l’apparence d’un pur acte de commandement qui dépasse ses prérogatives de santé publique. La polarisation de l’espace public étatsunien et son tribalisme politique sont tels[xxix] que l’imposition du confinement y a pris les allures d’une continuation brutale de la politique partisane. Durant la crise, le New York Times faisait le constat que l’affirmation des mesures de contrôle social avait pour effet une dégénérescence de la guerre culturelle sévissant entre progressistes (liberals) et conservateurs[xxx].
Dans certains États sous contrôle du Parti républicain, comme le Texas, l’Ohio ou l’Alabama, l’urgence sanitaire a été l’occasion d’exclure l’avortement de la liste des services médicaux essentiels et d’en criminaliser la pratique. La mécanique électorale fut également repensée sans consultation publique, en vue d’adopter le vote électronique. À l’opposé, lorsque les tenants du conservatisme subissaient l’urgence sanitaire, les mesures de contrôle social furent perçues comme la consécration d’un « État profond » qui bafoue les libertés civiles. Ainsi en fut-il de la liberté de conscience face à la fermeture d’églises, de la liberté d’entreprendre face à l’arrêt de l’économie ou du deuxième amendement de la constitution américaine (le droit de porter des armes) face à la décision de certains États comme celui de New York de ne pas considérer les magasins d’armement comme services essentiels. Dès le 17 avril, le président Donald Trump appelait la population, dans une forme de proto guerre civile, à « libérer » les États, la plupart gouvernés par des démocrates, où les mesures de confinement furent les plus strictes[xxxi]. Durant des semaines, des manifestations anti-confinement se sont multipliées. Le 30 avril, des hommes armés de fusils d’assauts, qualifiés par Trump de « très bonnes personnes », entraient dans le capitole de l’État du Michigan afin de faire pression sur les élue∙es[xxxii]. Cette hostilité à l’endroit de l’autoritarisme sanitaire peut potentiellement s’actualiser dans maintes sphères des sociétés en cause. Par exemple, suite au meurtre policier de George Floyd, il n’est pas difficile de s’imaginer l’indignation massive qui découlerait d’une décision des États de réprimer, sous couvert de raisons de santé publique, les manifestations antiracistes qui déferlent sur l’Occident.
Du commandement à la prise en charge sanitaire
Bien évidemment, le « marteau » concerne un espace-temps circonscrit. Le pari des sociétés libérales est qu’une fois l’exceptionnalité de l’urgence sanitaire assumée, un juste retour au droit libéral est possible. À cet égard, ce sera probablement du cas par cas, et tout dépendra des capacités de chaque société à faire rentrer dans sa bouteille le génie du pouvoir exécutif. Mais cette hypothèse reste aveugle sur un point crucial. Contrairement à son moment d’instauration, l’urgence sanitaire ne s’arrête pas du jour au lendemain par décrets. La forme qu’elle revêt suit plutôt la tendance de dissémination du virus. C’est là la « danse » avec le virus, moment où les sociétés tentent de lentement désactualiser la puissance d’un pouvoir exécutif devenu global. En déconfinant l’économie et les autres relations sociales, l’urgence sanitaire passe d’un acte de commandement explicite, et donc visible, à une dissémination subtile de la moralité publique à l’intérieur de la société civile. C’est là un aspect important qui vient mettre à mal le libéralisme qui croyait justement faire l’économie de la morale par le droit. Une forme de biopolitique[xxxiii], dictée par les spécialistes de la santé publique, s’instaure et vient modeler le corps dans ses actes et l’esprit dans ses épanchements. Pour que la bonne hygiène publique s’affirme, toute personne citoyenne devient une reproduction microscopique du pouvoir exécutif bienveillant. La norme est alors à la rectitude morale et à la délation.
Encore une fois, c’est la Chine qui montre la voie à suivre. Depuis plusieurs années, le PCC a instauré un « crédit social » qui permet à la salubrité morale d’organiser l’activité sociale des gens. Semblable à un épisode dystopique de la série Black Mirror[xxxiv], le crédit social instaure un système de points qui récompense les comportements sociaux jugés sains, le point octroyant ou réduisant les droits et services à la mesure du niveau cumulé par tout individu obligatoirement soumis à ce régime. Les technologies de la surveillance, comme la vidéo-surveillance, la géolocalisation et le bluetooth, forment le socle d’un régime devenu la première « dictature numérique » de l’histoire[xxxv]. Ce sont des mécanismes de contrôle social qui ont été radicalisés par l’État chinois durant la sortie de crise[xxxvi]. Pour l’Occident, en contexte de déconfinement, une utilisation plus modérée de ces technologies constitue la solution logique d’un pouvoir exécutif qui se retire graduellement. Elles visent à implanter le traçage numérique des gens actuellement ou antérieurement atteints par la COVID-19 ou de toute personne ayant croisé leur route, à l’image de certains pays qui ont appliqué plus modérément le confinement, comme la Corée du Sud[xxxvii]. En Occident, l’ampleur de ce phénomène dépendra des pas de danse avec le virus et, surtout, de la présence ou non d’une deuxième vague importante du virus.
L’impuissance du marché
En principe, une telle trituration du libéralisme n’est pas totalement incompatible avec une certaine forme d’autogestion de la moralité publique au sein de la société civile. On peut imaginer, une fois le déconfinement consommé, une société ayant suffisamment intériorisé les règles sanitaires nécessaires à la lutte contre la pandémie pour continuer son train quotidien, sans que l’État soit dans l’obligation d’appliquer un acte de commandement par décret. On peut également imaginer que l’État ne s’impose pas de manière trop forte comme force morale qui dicte ou structure une juste façon de vivre. Bref, que le libéralisme maintienne cet « […] État qui ne pense pas »[xxxviii].
C’est supposer que les mécanismes neutres d’autorégulation morale que sont ceux du marché capitaliste fonctionnent toujours. Pour qu’une telle chose soit possible, il aurait fallu que les règles qui encadrent l’ajustement mutuel des acteurs du marché, et qui rendent possible les lois de l’offre et la demande, soient maintenues. Comme nous le savons, la même logique qui faisait de certains droits fondamentaux des armes pour la propagation du virus s’applique de façon analogue à la compétition des activités économiques et à la libre circulation des marchandises. C’est de cette façon que le gros de l’économie planétaire a été mis à l’arrêt. L’autorégulation morale fut ainsi remplacée par la moralité publique de l’urgence sanitaire.
Mais ce n’est pas tout. Pour que cette catallaxie décrite par Hayek, cette dynamique où l’autre est « l’ami » avec qui l’on échange, puisse se déployer, il est nécessaire que cette autorégulation morale trouve un point d’appui concret dans la réalité sociale. Ce point d’appui, qui donne les informations nécessaires aux acteurs du marché pour adapter rationnellement leurs comportements, c’est le prix des marchandises. L’autorégulation du marché s’affirme à partir du moment où l’offre et la demande se joignent sous un prix d’équilibre. Ce prix correspond toujours à sa possible transposition en un accès à des ressources matérielles. C’est pourquoi le marché, s’il veut exister, dépend de la croissance économique associée à celle de la population et de ses besoins, ainsi qu’à la croissance du capital.
Or, ce sont justement les racines matérielles du marché que l’arrêt de l’activité économique a arrachées de terre. Ces mois de confinement ont vu se concrétiser l’effondrement de la production mondiale. L’historien et économiste Adam Tooze s’alarmait dès avril des effets déjà hautement perceptibles de la politique de confinement sur l’économie planétaire. Pour lui, si la stagnation de l’activité économique se perpétuait trop longtemps, il n’aurait suffi qu’un an s’écoule pour que le PIB mondial s’effondre du tiers par rapport à son niveau du début de l’année 2020. Ce serait alors assumer « […] un niveau de contraction quatre fois plus rapide que celui de la Grande dépression des années 1930 »[xxxix]. Ça, c’est si la tendance de confinement s’était maintenue au-delà du mois de juin. La « danse » a depuis imposé son rythme lugubre.
Le présage de Tooze nous donne toutefois une idée de la violence de la dépression économique qu’ont produite les mois de mars, avril et mai. À cet égard, le Fond monétaire international (FMI) anticipe une chute du PIB mondial de 3 %, 6 % pour les pays développés, donc en deçà de la dépression de 1929 (-10 %), mais infiniment plus importante que la crise financière de 2007-2008 (-0,1 % en 2009)[xl]. La Banque mondiale a depuis revu ces prédictions à la hausse : -5,2 % pour l’économie mondiale et -7 % pour les économies développées[xli]. Il n’a suffi que de quelques semaines pour que les États-Unis perdent l’équivalent de l’ensemble des gains économiques attribués à la croissance des années 2010[xlii]. Et la Chine, pour la première fois depuis qu’elle émet des cibles de croissance économique (en 1994), a suspendu cette pratique pour l’année 2020[xliii]. À une ère où le progrès humain a pour condition une croissance au minimum entre 1 % et 2 % du PIB par année[xliv], c’est une catastrophe monumentale. Nous sommes dans une situation où les sociétés, avec leurs moyens actuels et, surtout, selon les paramètres normaux du marché, n’ont pas les capacités minimales de reproduction matérielle du bien-être humain, tel que le logement ou l’accès à des biens de première nécessité, des services essentiels et des loisirs.
La mise à mal du libéralisme économique
Le marché peut très difficilement continuer à se déployer librement sans contrevenir à l’esprit du libéralisme. La solution du marché au problème de la pandémie aurait normalement dû être celle qui n’a pas été appliquée : le laissez-faire. La stratégie de santé publique compatible avec ce dogme de l’autorégulation est celle de l’immunité collective à travers laquelle, dans une forme de darwinisme social, les plus faibles et les plus âgé∙e∙s succombent, et les mieux adapté∙e∙s, ayant contracté le virus, développent ladite immunité. C’est la stratégie de départ que le premier ministre britannique Boris Johnson voulait appliquer pour son pays, au contraire des objectifs de la santé publique[xlv], jusqu’à ce que l’éclosion du virus ne prenne des proportions monstre et qu’elle envoie aux soins intensifs un Johnson lui-même contaminé par la COVID-19[xlvi].
Encore une fois, Michéa est très utile pour cerner les acrobaties effectuées par le libéralisme lorsque confronté à une réalité qui entre en contradiction avec la vision du monde supposée par son projet civilisationnel. Plutôt que d’intégrer ces contradictions et de se transformer, le libéralisme maintient sa forme pure dans une « […] fuite en avant, avec son inévitable cortège de catastrophes et de régressions humaines »[xlvii]. Le libéralisme prend alors une forme qui réalise l’exact opposé de ce qui justifie son existence : il empêche la préservation de soi. Il n’y a pas meilleure démonstration de ce retournement funeste du libéralisme que les propos du lieutenant-gouverneur du Texas, Dan Patrick, qui affirmait fin mars que « les personnes âgées de ce pays sont prêtes à se sacrifier pour sauver l’économie »[xlviii]. Une société qui ferait ce genre de choix en est une qui préfère le libéralisme à la vie des personnes qui l’habitent. Belle contradiction que ce libéralisme qui se choisit lui-même plutôt que la sauvegarde du bien-être de l’individu, son but initial.
Une autre fuite en avant possible de la civilisation libérale est le maintien du marché dans une forme peu éloignée de celle qui prévalait avant la crise. Ce maintien des conditions de l’autorégulation économique nécessite toutefois, pour y parvenir, de faire violence au libéralisme en renflouant le marché à l’aide d’un État qui assume pleinement son pouvoir moral sur la société. C’est déjà ce qui s’est passé durant la crise financière de la fin des années 2000, lorsque l’État américain a injecté au-delà de 700 milliards de dollars dans la grande entreprise et les banques[xlix], assumant de la sorte un drôle de socialisme sélect pour capitalistes. Dans le contexte actuel, la Réserve fédérale américaine (FED) prévoit l’injection de 4000 milliards de dollars dans l’économie américaine, l’équivalent d’un cinquième de la richesse annuelle du pays[l]. L’Union européenne, de son côté, a déjà mis en place le 9 avril un projet d’injection de 540 milliards d’euros dans l’économie européenne[li]. Le duo franco-allemand souhaite, depuis fin mai, un plan de relance pour l’Europe de 500 milliards d’euros venant s’ajouter à l’argent déjà investi[lii]. La Commission européenne renchérit en proposant une injection de 750 milliards d’euros, dont 500 milliards en subventions et le reste en prêts[liii]. Cette fuite en avant dans la relance économique selon les paramètres du marché pourrait prendre la forme d’un raidissement des conditions de vie des gens. Pour exemple, en France, le président Emmanuel Macron envisage de contourner le droit du travail français, qui impose la semaine de 35 heures, pour exiger les 60 heures dans certains secteurs clé de l’économie[liv].
Le compromis moral du libéralisme
Mais ce qui semble plus concrètement se dessiner est une intégration par le libéralisme des contradictions auxquelles il fait face. Dans ces conditions, le libéralisme ne peut plus se contenter de la forme pure d’une union du droit et du marché. À cet effet, le XXe siècle nous éclaire quant à l’exemple d’une trajectoire libérale qui a assumé un compromis avec l’affirmation du pouvoir moral de l’État-providence, suite au krach de 1929 et à la Deuxième Guerre mondiale. La situation actuelle est le fruit d’un monde occidental qui a essayé, depuis les années 1980, et au contraire de ce qui a été fait en période d’après-guerre, de se désengager de cette voie de compromis. La rupture des années 1980 s’affirma par la lente réaffirmation de la toute-puissance du marché. Cette consécration du néolibéralisme nous a placé dans la conjoncture actuelle[lv].
La pandémie structure une séquence historique qui exige le retour d’un compromis, à moins d’une fuite en avant catastrophique du libéralisme. La désindustrialisation de l’Occident, la délocalisation de son activité économique et l’affirmation d’une division internationale du travail selon les paramètres d’une économie libérale globalisée sont des effets des mécanismes du marché qui se sont avérés funestes durant la crise sanitaire. L’idée que la distribution des ressources passe par une optimisation naturelle du capital s’est fracassée à la dure réalité d’une pandémie qui annihilait les capacités usuelles d’accumulation du capital.
Et la division internationale du travail, plutôt que d’assurer une harmonie organique des avantages comparatifs de chaque pays, a prouvé qu’en temps de crise, les États-nations s’accaparent les ressources stratégiques qu’ils ont accumulé. C’est exactement ce qui est arrivé avec la production de masques médicaux que les pays asiatiques ont dirigé vers la sauvegarde de leurs populations. Il s’en est suivi une compétition existentielle des États occidentaux pour l’approvisionnement en masques. L’on se rappelle tous et toutes de cet épisode du début avril où les États-Unis ont détourné, pour leur propre approvisionnement, une cargaison de masques chinois destinés au Canada[lvi]. Une autre calamité de la suprématie du marché fut également l’affaiblissement des systèmes de santé en Occident suite à des vagues successives de mesures d’austérité dans les dernières années et de réorientation de ressources vers le marché plutôt que dans les structures de l’État-providence.
Durant l’urgence sanitaire, le retour en force de l’État-providence a, dans l’immédiat, pris la forme d’une aide économique directe aux ménages et aux particuliers pour répondre à la massification du chômage[lvii]. Jointe aux plans de relance nationaux, cette aide a signifié l’explosion massive de la dette publique de la grande majorité des États. C’est là une entorse majeure à un dogme fondamental du néolibéralisme qui condamne toute forme de déficit public. Pour cause, l’Union européenne a suspendu ses règles budgétaires qui empêchent tout État d’assumer un déficit annuel au-delà de 3 % ou une dette dépassant 60 % de son PIB[lviii]. La Banque centrale européenne (BCE) avait même pour objectif d’organiser un programme de rachat des dettes des États européens, jusqu’à ce que l’Allemagne, économie dominante de la zone euro, impose unilatéralement un arrêt juridique contre la BCE par l’intermédiaire de sa Cour constitutionnelle[lix]. On a là l’exemple d’une fuite en avant contradictoire de la civilisation libérale où un État tente de sauver le libéralisme en imposant son pouvoir moral sur la neutralité du droit européen.
Bien que la relance économique se déploie dans l’optique d’un redémarrage du grand commerce capitaliste, les États organisent déjà en parallèle certaines solutions qui font violence aux paramètres du marché. C’est le cas, par exemple, de la France[lx], mais également des Pays-Bas, du Royaume-Unis et même des États-Unis[lxi], qui envisagent des nationalisations d’entreprises privées et de certains secteurs de l’économie, en sens contraire de la trajectoire que plusieurs de ces pays suivaient depuis plusieurs années. Il reste à voir si ces intentions seront suivies d’actions conséquentes.
Certains pays adoptent même des solutions innovatrices. Pensons aux Pays-Bas, qui s’imaginent un modèle de développement nommé le « Beigne d’Amsterdam »[lxii], visant à assumer une croissance économique en phase avec les besoins des peuples et les capacités de la nature à essuyer ses contrecoups. L’Union européenne, de son côté, envisage un plan de relance écologiste avec son « Pacte vert »[lxiii]. Pensons aussi à la Nouvelle-Zélande qui veut instaurer la semaine de quatre jours comme solution au chômage de masse[lxiv]. Globalement, avec le caractère systémique de la massification des mesures d’aide économique en réponse au chômage, l’idée d’un revenu universel garanti par l’État, dans maints pays, plane sur les esprits[lxv].
Tous ces coups de semonce du réel montrent que les capacités du libéralisme à neutraliser la morale, sous une forme tendant à imposer cette union historique du droit et du marché, sont pour le moment radicalement mises à mal. Face à ces catastrophes qui se jettent sur la civilisation libérale, le retour à une moralité publique forte semble inévitable. S’il est possible que l’humanité emprunte une trajectoire morale qui ne soit pas incompatible avec une forme renouvelée de libéralisme, donc en rupture du néolibéralisme, ce n’est pas une certitude assurée. Il est important de se rappeler que, si de l’effondrement du libéralisme du XXe siècle est née la social-démocratie, cette séquence trouble a également engendré le marxisme-léninisme et ses variantes, le fascisme ainsi que le nazisme[lxvi]. Il est pour le moment assez difficile de bien scruter la pénombre qui se dresse devant nous. Ce que le regard arrive à scruter à travers ce jeu d’ombres, c’est le dragon chinois qui veut se dresser hors de l’abîme. Et l’aigle américain, qui tente de toujours voler plus haut.
CRÉDIT PHOTO: Flickr/Silvision
[i] Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Paris : Pluriel, 2012.
[ii] Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal : Essai sur la civilisation libérale, France : Champs essais, 2010.
[iii] Wesley Newcomb Hohfeld, Fundamental Legal Conceptions, Yale University Press, 1966.
[iv] L’empire du moindre mal, op.cit.
[v] Friedrich Hayek, Droit, législation et liberté, France : Presses universitaires de France (PUF), 2008.
[vi] L’empire du moindre mal, op.cit., p.75
[vii] David Harvey, The New Imperialism, Royaume-Uni: Oxford University Press, 2005.
[viii] RT France, «Interdit d’interdire- Nicolas Baverez et Juliette Duquesne sur les conséquences du coronavirus», diffusé sur Youtube, 31 mars 2020 : https://www.youtube.com/watch?v=f-2fj0GYi0E&t=630s (Pour la révision, à partir de 2min).
[ix] Paul Pierson, Politics in Time: History, Institutions and Social Analysis, États-Unis: Princeton University Press, 2004.
[x] Tomas Pueyo, «Coronavirus : The Hammer and the Dance», Medium, 19 mars 2020. Repéré sur https://medium.com/@tomaspueyo/coronavirus-the-hammer-and-the-dance-be9337092b56
[xi] Le figaro avec AFP, «Coronavirus : la moitié de l’humanité appelé à se confiner», Le figaro, 2 avril 2020.
[xii]Thomas Hobbes, Léviathan, Folio, France, 2000 (1651).
[xiii] John Austin, « The Providence of Jurisprudence Determined», extraits traduits dans CHAMPEIL-DESPLATS, Véronique, GRZEGORCYK, Christophe, TROPER, Michel, Dir., Théorie des contraintes juridiques, LGDJ, France, 2005.
[xiv] «Le droit conçu comme l’union des règles primaires et secondaires» dans Herbert Hart, Le concept de droit, Publications des facultés universitaires Saint-Louis, France, 2006.
[xv] Ces droits de la personne sont au cœur de ce qui constitue le «droit naturel» en complément du droit positif écrit (règles primaires et secondaires). Voir « La doctrine du droit de saint Thomas» dans Michel Villey, La formation de la pensée juridique moderne, PUF, France, 2013.
[xvi] Le 11 mars 2020, l’OMS déclare la COVID-19 pandémie mondiale.
[xvii] Sophie-Hélène Lebeuf, «Coronavirus : Trump ferme les frontières aux voyageurs en provenance d’Europe», Radio-Canada, 11 mars 2020.
[xviii] Marie-Michèle Sioui & Guillaume Lepage, «Désaccord sur les frontières entre Legault et Trudeau», Le Devoir, 16 mars 2020.
[xix] The Economist, «The last liberals: Why Canada is still at ease with openness», The Economist, 29 octobre 2016.
[xx] Émilie Bergeron (Agence QMI), «La frontière canado-américaine fermée jusqu’à nouvel ordre», TVA Nouvelles, 18 mars 2020.
[xxi] Liny Billing, «Duterte’s Response to the Coronavirus: « Shoot Them Dead« », Foreign Policy, 16 avril 2020. (Traduction libre)
[xxii] Ivan Krastev, «Eastern Europe’s Illiberal Revolution: The Long Road to Democratic Decline», Foreign Affairs, mai/juin 2018.
[xxiii] The Economist, «Protection Racket: Would-be autocrats are using covid-19 as an excuse to grab more power», The Economist, 23 avril 2020.
[xxiv] Michel C. Auger, «Projet de loi 61 : la première grande défait de la CAQ», Radio-Canada, 13 juin 2020.
[xxv] Branko Milanovic, «The Clash of Capitalisms», Foreign Affairs, Janvier/Février 2020.
[xxvi] Bernadette Arnaud, «Coronavirus : chronologie de l’épidémie en Chine et émergence des théories complotistes», Sciences et Avenir, 19 mars 2020. Repéré sur https://www.sciencesetavenir.fr/sante/coronavirus-comment-rumeurs-et-theories-du-complot-se-sont-mises-en-place-en-chine-une-chronologie-des-evenements_142502
[xxvii] France 24, «Chine : record de nouveaux cas importés de Covid-19», France 24, 12 avril 2020.
[xxviii] Valeurs actuelles, «Coronavirus : l’ambassade de Chine se paye l’Occident dans une tribune assassine», Valeurs actuelles, 14 avril 2020.
[xxix] Déjà dès 2016, la division de l’espace public américain en tribus politiques, souvent sur une base raciale, se confirmait électoralement durant l’élection de Donald Trump, tendance déjà radicalisée sous la présidence Obama. Voir John Sides, Michael Tesler et Lynn Vavreck. 2018. «The Electoral Landscape of 2016». The Annals of the American Academy of Political Science. Septembre: 50-71.
[xxx] Jeremy W. Peters, «How Abortion, Guns and Church Closings Made Coronavirus a Cultural War», The New York Times, 20 avril 2020.
[xxxi] Chantal Da Silva, «Trump’s « Liberate« Tweets Incite Insurrection and Flout Federal Law Against Overthrow of Government: Ex-DOJ Official», Newsweek, 19 avril 2020.
[xxxii]Josh K. Elliott, «« Very good people« : Trump backs armed effort to storm Michigan capitol over coronavirus rules», Global News, 1er mai 2020.
[xxxiii] Cette expression de Michel Foucault fut reprise par certain-e-s analystes comme par exemple le journaliste François Bousquet qui en a fait un dossier étoffé. Voir «Biopolitique du coronavirus (1). La leçon de Michel Foucault», Éléments, 2 avril 2020. Et ses suites : repéré sur https://www.revue-elements.com/author/francois2019/
[xxxiv] Plus spécifiquement de l’épisode «Nosedive», Black Mirror saison 3, réalisé par Joe Wright & Carl Tibbetts, House Of Tomorrow & Moonlighting Films, 2016.
[xxxv] La littérature allant dans ce sens est plutôt dense. Peu avant l’éclosion de la pandémie, Arte menait une enquête sur le sujet, qui constitue une bonne entrée en matière : Tous surveillés : 7 milliards de suspects, réalisé par Sylvain Louvet, ARTE France & Capa Presse, 2020.
[xxxvi] Dominique André, «Covid-19 : quand « Big Brother« déconfine la Chine», France culture, 14 avril 2020.
[xxxvii] Human Rights Watch, «Données de localisation mobile et Covid-19 : Questions-réponses», Human Rights Watch, 26 mai 2020. Repéré sur https://www.hrw.org/fr/news/2020/05/26/donnees-de-localisation-mobile-et-covid-19-questions-reponses
[xxxviii] L’empire du moindre mal, op.cit., p.36
[xxxix] Adam Tooze, «The Normal Economy Is Never Coming Back», Foreign Policy, 9 avril 2020. (Traduction libre)
[xl] Delphine Toitou (AFP), «« Cette crise ne ressemble à aucune autre« : le FMI prévoit une récession mondiale en 2020», Le Devoir, 14 avril 2020.
[xli] Banque mondiale, «Perspectives économiques mondiales», Banque mondiale. Repéré le 12 juin 2020 : https://www.banquemondiale.org/fr/publication/global-economic-prospects#overview
[xlii] AFP, «La COVID-19 met fin à 10 ans de croissance aux États-Unis», Les Affaires, 29 avril 2020.
[xliii] Jonathan Cheng, «Beijing Scraps GDP Target, a Bad Sign for World Reliant on China Growth», The Wall Street Journal, 22 mai 2020.
[xliv] Du moins depuis les années 1950. Voir «La croissance : illusions et réalité» dans Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, France : Seuil, 2013.
[xlv] Cristina Gallardo, «Herd immunity was never UK’s corona strategy, chief scientific adviser says», Politico, 5 mai 2020.
[xlvi] Jonathan Calvert, George Arbuthnott & Jonathan Leake, «Coronavirus: 38 days when Britain sleepwalked into disaster», The Times, 19 avril 2020.
[xlvii] L’empire du moindre mal, op.cit., p.197
[xlviii] Adrianna Rodriguez, «Texas’ lieutenant gorvernor suggests grandparents are willing to die for US economy», USA Today, 24 mars 2020. (Traduction libre)
[xlix] Joseph Stiglitz, Le triomphe de la cupidité, France : Babel, 2010.
[l Le Figaro avec AFP, «Plan de relance aux États-Unis : 4000 milliards de dollars pour les entreprises», Le Figaro, 22 mars 2020.
[li] Virginie Malingre, «Alors que l’UE s’enfonce dans une récession sans précédent, le plan de relance à nouveau discuté», Le Monde, 21 avril 2020.
[lii] Thomas Wieder & Virginie Malingre, «La France et l’Allemagne jettent les bases d’une relance européenne», Le Monde, 19 mai 2020.
[liii] Ulrich Ladurner, «Une si puissante union européenne», Die Zeit, 27 mai 2020, dans Courrier international, no.1544 du 4 au 10 juin 2020.
[liv] AFP, «La durée du travail portée jusqu’à 60 heures par semaine dans certains secteurs», La tribune, 24 mars 2020.
[lv] David Harvey, Une brève histoire du néolibéralisme, Paris : Les prairies ordinaires, 2014.
[lvi] Thomas Gerbet, «Des masques destinés au Canada détournés vers d’autres pays?», Radio-Canada, 2 avril 2020.
[lvii] Adam Tooze, op.cit.
[lviii] Julien Da Sois, «La crise du coronavirus pousse l’Europe à assouplir la règles des 3%», C News, 18 mars 2020.
[lix] Jean Quatremer, «La Cour constitutionnelle allemande s’érige en juge de la BCE», Libération, 5 mai 2020.
[lx] Ali Laidi, «Avec le coronavirus, le retour des nationalisations en France?», France 24, 27 mars 2020.
[lxi] BFM Business, «Le grand retour de l’État interventionniste dans l’économie mondiale», BFM Business, 2 mai 2020.
[lxii] Daniel Boffey, «Amsterdam to embrace « doughnut« model to mend post-coronavirus economy», The Guardian, 8 avril 2020.
[lxiii]
[lxiv] Radio France, «En Nouvelle-Zélande, la semaine de quatre jours à l’étude pour relancer l’économie», Franceinfo, 20 mai 2020. Repéré sur https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/un-monde-d-avance/en-nouvelle-zelande-la-semaine-de-quatre-jours-a-l-etude-pour-relancer-l-economie_3950745.html
[lxv] Nicolas Massol, «Le revenu universel, panacée du monde d’après?», Libération, 21 mai 2020.
[lxvi] Karl Polanyi, La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris : Gallimard, 2009 (1944).
par Julien Forest | Juil 1, 2020 | Analyses
Les rues sont calmes ces derniers mois dans la communauté innue de Pessamit sur la Haute-Côte-Nord. Marie-Louise Picard, une enseignante à la retraite, est assise dans son salon et se désole de ne voir personne à l’extérieur : « Habituellement, j’ai toujours la visite de mes sœurs chez nous. […] Les gens de Pessamit sont très proches. C’est sûr que ça nous manque de sortir. Là, nous sommes bien obligé(e)s de rester [à l’intérieur], c’est pour notre bien-être. Il ne faudrait pas être malade parce que cette maladie-là, c’est quelque chose ».
Tout comme Marie-Louise Picard, le Conseil des Innus de Pessamit est conscient du danger que la pandémie de COVID-19 représente pour la communauté. Des mesures drastiques ont été imposées aux résident(e)s : une guérite a été installée à l’entrée du territoire et, jusqu’à la dernière semaine d’avril, seuls les camions qui amenaient la nourriture pouvaient entrer et sortir. Alors qu’au plus fort de la première vague de la pandémie, la population québécoise allochtone pouvait se déplacer à l’intérieur de régions délimitées par des barrages, la collectivité située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Baie-Comeau était cloisonnée du reste du monde.
Un fossé à combler
Dès le début de la crise de la COVID-19, l’administratrice en chef de la Santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, a mis en garde1 contre les risques disproportionnés de la pandémie pour les Premières Nations. Celles-ci sont particulièrement à risque face à la pandémie, notamment dû à certaines conditions médicales préexistantes comme le diabète2, qui affecte jusqu’à 26%3 de la population dans certaines collectivités. Devant l’urgence d’agir, le gouvernement fédéral a mis à la disposition de ces communautés 305 millions de dollars pour lutter contre la COVID-19 ainsi qu’un fonds additionnel de 100 millions pour du matériel médical.
Des expert(e)s doutent que cet argent parviendra à combler le fossé entre les services offerts aux populations autochtones et allochtones : « Il y a un problème fondamental de discrimination [envers les peuples autochtones], qui peut être chiffré en fonction des services qui leurs sont accordés comparativement au reste de la population » explique Renée Dupuis, sénatrice indépendante et alliée de longue date des peuples autochtones du Canada. Selon elle, cet écart dans le financement exacerbe les risques de santé pour les Premières Nations face à la COVID-19. La surpopulation « sans commune mesure » des logements fournis par les conseils de bande, qui abritent parfois plusieurs familles sous un même toit, n’est qu’une des conséquences du sous-financement qui aurait un impact sur la propagation du virus.
Quand les chiffres parlent d’eux-mêmes
À titre d’exemple de l’écart de financement des services offerts entre les communautés autochtones et allochtones, un rapport4 publié en 2016 par le directeur parlementaire du budget (DPB), Jean-Denis Fréchette, conclut un déséquilibre de centaines de millions de dollars entre le financement accordé aux écoles autochtones et celui que reçoivent les réseaux provinciaux. Selon la formule de financement de l’Ontario, entre 21 000 $ et 25 000 $ sont accordés pour chacun des élèves, soit le double des 11 500 $ accordés par le ministère des Affaires autochtones du Nord Canada.
« Quand on voit les millions [de dollars] qui sont donnés aux autochtones, on a l’impression qu’ils reçoivent énormément d’argent. L’argent n’est pas donné dans le contexte de développement durable. […] Ces sommes servent à répondre aux besoins immédiats et ne permettent pas aux communautés de penser à long terme », déplore Édith Garneau, experte en gouvernance autochtone depuis plus de 25 ans. Elle pointe du doigt le financement « à la pièce » des infrastructures et des services offerts dans les communautés comme un obstacle à la mise en place de services efficaces et durables.
Des communautés mobilisées
La communauté de Pessamit n’est pas la seule à s’inquiéter des conséquences d’une éclosion du virus parmi ses résident(e)s : « Si jamais le virus entre dans la communauté, en quelques jours, ce serait fatal » , prévient Sipi Flamand, le vice-chef du Conseil des Atikamekw de Manawan. On ne veut pas en arriver là ». Cette inquiétude est alimentée par les conséquences socio-économiques du sous-financement des Premières Nations. Avec un Centre de santé qui n’a pas les ressources d’accueillir en permanence des personnes âgées, il est fréquent que les membres des familles de Manawan agissent comme proches aidant(e)s auprès de leurs aîné(e)s, augmentant les probabilités de contamination communautaire pour cette tranche de la population déjà hautement à risque.
Pour éviter que le virus fasse son entrée à Manawan, la collectivité de 2134 résident(e)s a aussi mis en place une guérite à l’entrée de son territoire pour limiter l’accès aux centres urbains à ses résidents: « Nous devions faire cela pour assurer la sécurité des membres de la communauté. […] Les centres urbains sont un danger pour nous », affirme Sipi Flamand. Les places étant limitées au Centre de santé pour isoler de potentiels cas du reste de la communauté, les autorités de Manawan ont réquisitionné une auberge qui accueille habituellement des touristes. « Pour l’instant, personne n’y est logé », affirme le vice-chef.
Malgré la similitude des mesures mises en place à Pessamit et à Manawan, qui se trouvent à plusieurs centaines de kilomètres l’une de l’autre, Sipi Flamand explique que toutes les collectivités sont indépendantes de prendre les mesures qui assurent la sécurité de leurs membres. Il précise toutefois que l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL) coordonne les discussions entre les différentes communautés quant aux besoins supplémentaires que celles-ci pourraient avoir si la situation s’aggravait.
Informer pour mieux protéger
« Que ce soit dans le cas de la COVID-19 ou d’autres grandes crises, il faut que l’information puisse circuler », affirme Édith Garneau. Celle qui a travaillé avec des Premières Nations à travers le Québec estime que la communication entre les conseils de bande et leurs résident(e)s est inhérente à une gestion efficace de la crise, ce qui n’était pas toujours le cas dans le passé. « Ce qu’on voit maintenant, ce sont des communautés qui font état de la situation à presque tous les jours, explique la spécialiste. La transparence est beaucoup plus impressionnante qu’elle l’aurait été il y a 20 ans ».
Des Premières Nations à travers le Québec confirment les dires de la spécialiste: la communauté innue de Uashat située à Sept-Îles, qui dénombrait quelques cas positifs à la Covid-19 au courant du mois d’avril, diffuse plusieurs fois par semaine sur sa page Facebook des bulletins d’information sur l’évolution de la contagion. À Mashteuiatsh, une collectivité innue située aux abords du Lac St-Jean, le chef Clifford Moar fait le point sur la situation dans un bulletin radiophonique diffusé deux fois par semaine. Même son de cloche du côté de Manawan et de Pessamit, où les médias sociaux servent à tenir les résident(e)s informé(e)s sur les récents développements.
Déconfiner et avancer
La hâte des résident(e)s de Pessamit était palpable le 25 avril dernier lorsque la permission de sortir du territoire a été annoncée à partir de la semaine suivante selon des plages horaires limitées. Quelques minutes avant le début de la première plage horaire, une file de voitures attendait patiemment que la guérite libère le passage, permettant ainsi aux résident(e)s d’aller faire l’épicerie ailleurs que dans les trois dépanneurs de la communauté. Marie-Louise Picard était heureuse d’être allée dans une épicerie pour la première fois depuis des semaines : « Les gens respectaient la distanciation sociale ; je me sentais en sécurité », se réjouit-elle.
Alors que plusieurs5 se questionnent sur les conséquences à long terme de la crise actuelle, la sénatrice Renée Dupuis la voit comme un possible vecteur de changement pour la situation des communautés autochtones du Canada : « Il faut donner aux interlocuteur(trice)s autochtones les moyens de définir des objectifs à long terme et arrêter de négocier à la pièce. […] Une occasion comme cette crise peut pousser des changements en profondeur. […] L’échec de notre système tel qu’on l’a appliqué est tel que ça prend quelque chose de majeur qui nous donne une direction différente et qui s’accompagne d’un échéancier financier », insiste-t-elle. « Il faut se permettre de sortir de l’échec et donner de l’espoir », conclut la sénatrice.
La stratégie de prévention de la contagion chez les Premières Nations a été efficace jusqu’à présent au Québec : au moment de publier ces lignes, Emma Trapper de Montréal était la seule personne autochtone à être décédée de la COVID-19 et aucun décès à l’intérieur des communautés n’avait été enregistré. Les autochtones du Québec dénombrent 35 cas positifs à la COVID-19, un nombre inférieur aux cas répertoriés chez cette population en Alberta, en Colombie-Britannique, en Ontario et en Saskatchewan. Alors que le Québec est l’épicentre de la pandémie canadienne, les mesures drastiques mises en place par les Premières Nations au Québec semblent avoir bel et bien réussi à limiter la contagion de cette première vague de la pandémie.
CRÉDIT PHOTO: Flickr/ Alanah Heffez
- Kirkup, K. 2020. « ‘Are we a top priority’ : How Indigenous communities are bracing for coronavirus ». Globe and Mail. En ligne, paru le 22 mars 2020. https://www.theglobeandmail.com/canada/article-are-we-a-top-priority-how-indigenous-communities-are-bracing-for/. Consulté le 20 avril 2020.
- « COVID-19 : les risques pour les personnes vivant avec le diabète ». Diabète Québec. En ligne, paru le 7 mai 2020. https://www.diabete.qc.ca/fr/actualites/nouvelles/covid-19-les-risques-pour-les-personnes-vivant-avec-le-diabete/. Consulté le 9 mai 2020.
- B. Harris, S. et autres. 2013. « Le diabète de type 2 chez les Autochtones ». Canadian Journal of Diabetes. En ligne, paru le 1er octobre 2013. https://www.canadianjournalofdiabetes.com/article/S1499-2671(13)00905-2/fulltext. Consulté le 29 avril 2020.
- « Le sous-financement flagrant des écoles dans les réserves autochtones ». Radio-Canada. En ligne, paru le 6 décembre 2016. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1004219/sous-financement-ecoles-reserves-autochtones-directeur-parlementaire-budget. Consulté le 22 avril 2020.
- Champagne, D. 2020. « Aurons-nous la sagesse ? ». Le Devoir. En ligne, paru le 28 mai 2020. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/579723/sortie-de-crise-environnement-aurons-nous-la-sagesse?fbclid=IwAR3HsmN5DzRZkDZLnv4JYDa8QznylB-RUX8_NPMuIy3kQFFLK0SAKDPHRjs. Consulté le 28 mai 2020.
par Rédaction | Mai 30, 2020 | Analyses, International, Societé
Par Léandre St-Laurent
Cet article fait suite au texte « Un peuple en jaune – Partie 1 : le soleil citoyen ».
L’artiste Mathieu Lemarié a peint sur une assiette en céramique une scène de révolte où des gilets jaunes se dirigent vers Paris. Au sol, une pancarte indique les dates suivantes :
« 1789. 1968. 2018 »1
Il n’y aucune innocence dans ce regard posé vers le passé. Encore moins dans le fait de joindre deux dates charnières de l’imaginaire français à l’insurrection de 2018-2019. À elle seule, cette pancarte rend explicite un enchevêtrement d’espaces de représentations mentales qui, selon l’historien allemand Reinhart Koselleck, structure l’action collective : l’enchevêtrement d’un « espace d’expériences » et d’un « horizon d’attentes ».2 Lorsque des acteurs sociaux se mobilisent, ils le font toujours dans le sillage d’une trajectoire historique où passé et futur s’entrelacent. L’expérience historique vécue par les peuples s’active toujours dans le cadre d’attentes par rapport aux effets de l’action collective et des séquences que cette action produit. De son côté, l’horizon d’attentes n’est jamais nu. Il puise continuellement dans l’expérience collective cumulée. Passé et futur sont ainsi les deux pôles d’une dialectique complexe.
En se plongeant dans l’histoire moderne des révoltes de masse, l’espace d’expériences français constitue un abîme d’événements dont la densité des représentations et des récits n’a d’égal que l’irrésistible propension des Français·e·s à fouler le pavé. La Révolution de 1789-1792 en est certes l’ultime référentiel, mais une myriade de dates jalonne le tumultueux parcours national français. La grève étudiante et ouvrière de mai 1968 constitue probablement l’épisode historique ayant le plus structuré la séquence sociale contemporaine. D’autres soulèvements, peu mentionnés par les gilets jaunes3, mais dont la radicalité d’action coïncide avec le choc produit par le mouvement actuel, pourraient être évoqués : les révolutions nationales de 1830 et 1848, celle, socialiste, de la Commune de Paris en 1871, le Front populaire de 1936 et, dans une moindre mesure, la grève de 1995 contre la réforme des retraites du premier ministre Alain Juppé. L’espace d’expériences français est si grand que les attentes qu’il structure, et leurs actions conséquentes, peuvent prendre une multitude de formes. Qu’il s’agisse d’une forme ou d’une autre d’action collective, c’est l’horizon d’attentes qui s’en trouve transformé. La question à se poser ici est de savoir si l’action effective du mouvement des gilets jaunes, et les représentations collectives qu’il emprunte et fait siennes, est en phase avec une quelconque « révolution citoyenne ». Le mouvement des gilets jaunes, et la mobilisation sans précédent qu’il a enclenchée – notamment à travers la grève générale contre la réforme des retraites -, est-il la première phase d’un cycle historique menant à la constitution d’un nouveau corps politique? Et à l’ère du coronavirus, une telle évolution des institutions est-elle envisageable?
À la défense d’une « économie morale »
Commençons dans l’ordre : à rebours. La référence à mai 1968 fait sens dans la mesure où il s’agit d’une mobilisation de masse aux élans révolutionnaires, mais qui, contrairement aux grands événements du XIXe siècle, s’est structurée dans un contexte contemporain où se conjuguent économie de marché moderne, état de droit, démocratie représentative et État-providence. Il peut donc sembler cohérent de mettre en parallèle deux mouvements sociaux qui se déroulent dans une société où les règles du jeu politico-économique n’ont pas encore assez radicalement changées pour que la France soit à ce point méconnaissable qu’il serait impossible d’observer des similitudes entre l’action des militant·e·s gilets jaunes et l’imaginaire soixante-huitard.
Une fois cet état de fait admis, l’amalgame reste toutefois très difficile. Mai 1968 constitue certes un référentiel, mais plutôt de façon à le distinguer du mouvement des gilets jaunes et du marasme social qu’il suppose, tant l’état d’esprit qui motive chacune des deux révoltes est opposé. Mai 1968, c’est avant tout le symptôme d’une révolution culturelle qui, partant des campus universitaires américains, balaie le monde occidental. Et cette révolution est incompréhensible sans la constatation d’un phénomène nouveau que la deuxième moitié du XXe siècle apporte à la modernité : l’État-providence en construction est si efficace dans sa capacité à égaliser les conditions socio-économiques des sociétés capitalistes qu’il tend à façonner un monde nouveau qui ne se réduit pas à la libre circulation du capital. Par les services qu’il offre à la population et par l’élévation des conditions de travail qu’il assure en conjuguant ces forces à celle du monde syndical, l’État-providence permet à une masse de gens de se détacher de la stricte satisfaction de leurs besoins matériels immédiats, et de penser un monde qui dépasse la simple survie économique.
Un fait majeur associé à ce retournement de l’univers mental de l’Occident est probablement la massification de l’éducation supérieure chez la jeune génération du babyboom4. La combinaison de ce phénomène à celui de la nouvelle société d’abondance de la deuxième moitié du XXe siècle et de cette vaste gamme de services publics offerts par l’État porte à un rapport social bien particulier. Les babyboomers constituent la première génération qui, en si grand nombre et bien au-delà de l’apanage d’un privilège restreint de classe, a pu se construire un monde de représentations qui ne soit pas strictement réduit aux aléas du quotidien. C’est là un phénomène que l’on peut associer à l’avènement de ce que le politologue Ronald Inglehart nomme la société « post-matérialiste »5. Au sein de ce nouvel univers social, une masse critique de la jeunesse de l’époque s’est mise à réfléchir à la reconfiguration radicale des mœurs, notamment à travers la révolution sexuelle ou l’expérimentation de psychotropes. Cette jeunesse s’est également mise à percevoir le monde à l’aune de théories que l’espace académique et militant leur rendait accessible. Ainsi en fut-il des théories féministes, anticolonialistes, marxisantes, etc., tout comme l’accès à des auteurs radicaux comme le philosophe freudo-marxiste Herbert Marcuse ou l’écrivain français iconoclaste Guy Debord avec sa critique de la « société du spectacle » du monde bourgeois6. Cet état d’esprit s’est souvent inscrit dans une pratique militante de gauche radicale.
En France, dès le printemps 1968, un regroupement d’étudiant·e·s, le Mouvement du 22 mars (1968), s’active dans les campus universitaires en vue de réorganiser la société sur des bases anti-impérialistes, libertaires, antiélitistes (surtout dans le cadre de l’organisation de l’Université) et anticapitalistes7. Ce mouvement s’inscrit dans le sillage d’une multiplication de groupes d’étudiant·e·s d’extrême gauche, qu’il s’agisse d’anarchistes, de maoïstes, de trotskistes ou de situationnistes8. L’élément déclencheur du soulèvement à venir sera l’agitation politique dans l’Université et sa répression par les directions d’établissements et les forces de l’ordre. Le mouvement étudiant, pris dans une logique d’escalade, y répondra par l’occupation de bâtiments, la manifestation de masse et l’émeute. Ce n’est que par la suite que le prolétariat organisé se mobilisera en soutien aux étudiant·e·s et qu’il enclenchera la grève générale qui paralysera la France durant ce mois de mai explosif. Ce sera l’occasion pour le monde ouvrier de s’assurer des gains dans le monde du travail.
Nous avons là l’exemple type d’un espace d’expériences où c’est l’idéologie qui prime et qui motive l’action. Par idéologie, il est ici entendu que s’affirme la « logique » d’une idée, à partir de prémisses abstraites dans lesquelles le réel est enfermé9. Chronologiquement, les besoins matériels des classes populaires arrivent en deuxième. À l’époque, ce « théâtre de rue », comme l’appelait le penseur Raymond Aron, a pris au dépourvu l’ensemble des forces sociales qui encadraient les forces productives du pays, que ce soit les syndicats les mieux organisés et les plus combatifs comme la Confédération générale du travail (CGT), le Parti communiste français ou le mouvement gaulliste alors aux manettes de l’État. Le monde du travail traditionnel, dont les préoccupations du quotidien restaient bel et bien matérielles, était dépassé par les événements.
Signe des temps qui déchantent, le mouvement des gilets jaunes prend racine dans un sol rance qui peine à faire fleurir un tel élan idéologique. Les conditions d’association qui portent le peuple français à la concorde se sont détériorées à tel point que les conditions d’existence d’une masse critique de la société sont menacées. C’est l’urgence de maintenir, voire de retrouver, une vie décente qui est ici le moteur de l’action sociale. Il n’y a plus d’espace culturel vif faisant émerger la « logique » d’une idée géniale, comme ce fut le cas à l’époque pour la génération du babyboom. Plus de temps, en fait, pour le produire, ce maelstrom d’idées. Que les besoins immédiats du quotidien. Parlant du point de vue des opposant·e·s à la taxe « écologique » sur le carburant, Emmanuel Macron s’est à l’époque élancé, à l’aide d’un travail de communications bien rodé, d’une phrase vouée à la postérité : « ils [les membres du gouvernement] évoquent la fin du monde, et nous [les gilets jaunes] on parle de la fin du mois »10. Le quotidien est devenu si difficile pour plusieurs, que le monde, dans sa globalité, devient impensable pour les classes populaires. Le sentiment général qui porte à la révolte de ce mouvement affirme un retour du réel dans sa simplicité nue. Tant que les fins de mois ne sont pas assurées, il est impossible de construire un monde commun. Nous pouvons inverser la logique : un monde qui rend impossibles les fins de mois est un monde à détruire.
C’est bien là le signe d’un effondrement de ce qui a pu sembler être l’avènement d’une société post-matérialiste11. Reprenant le vocable de l’historien E.P. Thompson, le politologue Samuel Hayat considère que nous assistons là à la réémergence d’un sentiment populaire qui porte à la défense d’une « économie morale » qui s’ancre dans « […] des conceptions largement partagées sur ce que devrait être un bon fonctionnement, au sens moral, de l’économie »12. Il s’agit là d’une morale très terre à terre qui répond à cette question universelle qui est de savoir comment l’humain doit vivre13. La morale particulière qui a émergé en France durant le soulèvement a pris la forme d’une affirmation de normes tacites relevant d’attentes quant aux prix adéquats des marchandises, à des normes de réciprocité et de solidarité, ainsi qu’à un rapport à la distribution de la production. Lorsque cette décence commune, concept cher à Georges Orwell14, est trop radicalement transgressée par les forces du marché capitaliste ou par l’État, la révolte éclate.
Que cette urgence de défendre une économie morale se soit généralisée dans l’esprit du peuple français n’est pas une surprise. Récemment, l’anthropologue Emmanuel Todd analysait la nouvelle division de classes sociales de la société française en ce début de XXIe siècle15. Le déclin industriel français a lentement désagrégé le tissu social de sorte que ce qui menace la France n’est pas tant la croissance des inégalités économiques que l’abaissement généralisé du niveau de vie de l’ensemble des Français·e·s, situation qui, comme nous l’avons vu, porte le peuple français à avoir le sentiment de subir une rupture de contrat social16. Et cet abaissement dépasse l’univers social du bloc populaire, qui ne profite pas des fruits de la globalisation du marché capitaliste17. En fait, ce n’est qu’une infime minorité du bloc élitaire dont les conditions de vie se trouvent améliorées par l’état actuel des choses, à peine 0,1 % de la population, que Todd associe à la classe dominante, l’« aristocratie stato-financière », dont le président Emmanuel Macron est l’un des agents exemplaires. Comme l’indique son nom, cette classe se définit par une jonction entre le monde de la finance et la haute fonction publique française, majoritairement formée à l’École d’administration nationale (ÉNA) et gavée à l’idéologie néolibérale. La classe stato-financière s’affirme comme un oxymore social. Elle veut transformer le modèle social français, selon une vision néolibérale, en une nouvelle configuration sociale où le libre marché capitaliste est prédominant. Mais pour réaliser ce monde du progrès tout puissant de la globalisation, cette aristocratie stato-financière utilise sciemment tous les outils d’un État français unitaire et centralisateur. Nous assistons alors à l’étrange situation où le néolibéralisme s’affirme en France à travers les mains d’une administration publique devenue gigantesque. La dépense publique dépasse annuellement les 50 % du PIB français, tandis qu’au même moment l’appareil industriel national est démantelé, la qualité des services publics se dégrade et le modèle corporatiste français est remis en cause.
Pour Todd, cette baisse généralisée du niveau de vie restructure les rapports de classes en France. Pour un moment, l’appauvrissement du peuple français a généré un mépris de classe en cascade, vers le bas. Face au 1 % de la bourgeoisie toute puissance – dont la strate stato-financière est dominante (0,1 %) -, le gros de ce que Todd nomme la petite bourgeoisie des cadres et professions intellectuelles supérieures (CPI) (19 %) a réagi à la baisse de ses conditions d’existence en exacerbant la lutte pour une place sélecte au sein du monde radieux du progrès et de la globalisation. C’est là le bloc élitaire qui affronte la masse du peuple. Ce qui reste de peuple se scinde alors en deux classes inférieures : la « majorité atomisée » (50 %) – similaire à notre définition machiavélienne du peuple18 – et ce qu’il reste de prolétariat moderne (30 %)19. Longtemps, la lente paupérisation a signifié un mépris pour plus faible que soi, jusqu’au plus bas des couches populaires. Les membres appartenant aux strates inférieures, subissant le mépris d’en haut, ont souvent lâché leur dévolu sur les personnes qu’ils et elles jugeaient inférieures : les gens issus de l’immigration. C’est là en bonne partie la lie du vote pour l’extrême droite du Rassemblement national (RN), majoritairement ouvriériste. Le tournant du mouvement des gilets jaunes en est un de revirement vers le haut de la colère de classe. Un retournement qui suppose un choc frontal avec la classe dominante.
Cet élan pour la défense d’une économie morale et pour la restauration d’un contrat social brisé est si profond, et il traverse à ce point l’ensemble de la société, qu’il ne saurait être réduit à de l’idéologie et est extrêmement difficile à encadrer politiquement. « Protéiforme », au sens de la multitude de formes que revêt cet épisode de l’histoire sociale de France, est un terme qui sera revenu régulièrement dans l’espace public français pour décrire un tel mouvement. Protéiforme en termes de mobilisation, mais également en termes d’allégeances politiques et idéologiques, ou plutôt de non-allégeance. En fait, il y avait de tout, à l’image du pluralisme que suppose un peuple en mouvement. Il y avait des gens apolitiques, pour qui c’était la première fois qu’ils et elles se mobilisaient dans l’action sociale, des vétéran·te·s de Mai 1968, des électeur·trices·s des partis traditionnels – Partis socialiste (centre gauche) ou parti Les Républicains (centre droit) –, des militant·e·s de La France insoumise (LFI), y voyant là l’éclot de la révolution citoyenne tant espérée, des activistes d’extrême gauche, des anarchistes, des gens d’extrême droite – nationaux-populistes, néo-fascistes, monarchistes, soraliens20 ou pro RN –, et même des citoyen·ne·s déçu·e·s qui ont voté pour Emmanuel Macron lors de l’élection présidentielle de 201721. Cette agrégation de points de vue, discordante en d’autres circonstances, tient tant que le mouvement spontané de défense de l’économie morale sert de liant pour l’action. Globalement, et c’est probablement là l’un des éléments les plus surprenants de ce soulèvement massif du peuple, les idéologies particulières des groupes en cause ne se sont que très rarement affirmées, d’où l’unité de la révolte. Et pour cause. Certains des courants qui animent le peuple sont si radicalement en opposition idéologique, que leur exposition ne peut mener au mieux qu’à l’effondrement de l’action collective, au pire à l’affrontement brutal. La journée du 9 février 2019 en fut la démonstration explosive, où contestataires d’extrême droite et gauche radicale « antifasciste » se sont percutés à coups de bâtons et de projectiles22.
Révolution ou jacquerie?
Comme le rappelle Samuel Hayat, les normes intériorisées que suppose la défense d’une économie morale ne sont pas flottantes. Elles sont enracinées dans un « pacte social implicite »23. La demande de respect d’un tel pacte ne suppose toutefois pas un moment révolutionnaire lorsqu’une rupture advient. La défense d’une économie morale ne serait alors pas nécessairement compatible avec le modèle, très rousseauiste, d’une révolution citoyenne. Le mouvement des gilets jaunes s’affirmerait alors comme une révolte relativement conservatrice, une révolte qui entretient un rapport paternaliste avec le pouvoir politique. Dans cet état d’esprit, il n’est pas question de fonder un nouveau corps politique. Il s’agit plutôt de quémander le respect des élites pour une décence commune élémentaire. Le paternalisme bienveillant du corps politique actuel de l’État français comme réponse à la crise n’est pas une avenue à exclure. Ainsi, « […] il suffit que le pacte soit restauré pour que l’émeute s’éteigne. »24
Selon cette interprétation, le mouvement des gilets jaunes affirme un espace d’expériences distinct des représentations historiques mobilisées par le mouvement. Le soulèvement populaire observé depuis 2018 s’apparente alors plus difficilement à la Révolution française et à tout l’imaginaire qui entoure le choc de 1789. Si le soulèvement se réduit effectivement à l’élan conservateur pour la défense de normes ancrées dans la communauté nationale, difficile d’y adjoindre le modèle d’une révolution où une classe dynamique – dans le cas de la Révolution française, la classe bourgeoise – arrache le pouvoir à un régime dépassé, avec l’appui d’une part considérable du peuple – ici, le tiers-État25. Si nous voulions appliquer à la situation actuelle un schéma révolutionnaire contemporain, nous serions face à une avant-garde éclairée, par exemple la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, qui encadrerait le mouvement de contestation, de sorte qu’il en émerge une réponse politique. Ce n’est pas ce qui s’est produit.
En contraste de la Révolution, le mouvement des gilets jaunes s’apparenterait davantage à un mode d’action populaire très présent dans la France prérévolutionnaire de l’Ancien Régime : les soulèvements paysans ancrés dans la satisfaction de besoins primaires, ces soulèvements, dans l’ordre féodal, qu’étaient les jacqueries. Que le peuple français doive aller puiser dans un espace d’expériences prérévolutionnaires est le signe d’une détérioration dramatique du tissu social. C’est là la démonstration de l’omniprésence du marché autorégulateur au XXIe siècle et du choc qu’il produit sur les modèles de solidarité sociale moderne comme l’État-providence. Les conditions d’existence des sociétés occidentales sont dans un tel déclin, et l’incapacité des États-nations dans une telle inefficacité à trouver une voie de sortie pour le bien-être des populations, que l’idée même d’un projet politique global et cohérent devient impensable sur le plan pratique. Ce qu’il reste aux peuples, surtout dans le cas français, ce sont des soubresauts de résistance visant à défendre ce qu’il reste de décence dans l’ordre économique et dans les institutions politiques. Et cette résistance minimale n’a rien à voir avec l’affirmation d’un modèle révolutionnaire à exporter. Du moins, le cadre classique de la révolution est-il mis à mal. C’est ce qui faisait dire récemment au polémiste réactionnaire Éric Zemmour, dans un débat avec le philosophe libertaire Michel Onfray sur le sens de la révolution, que « […] les gilets jaunes ne sont pas un mouvement révolutionnaire […]. C’est un mouvement réactionnaire. »25 Même que la France, dans un contexte de sécession des élites, ne serait plus mûre pour une révolution. Pour tous ces gens qui « veulent du soleil »27, c’est tout à fait désespérant.
Plutôt que de voir dans le mouvement des gilets jaunes les balbutiements de l’affirmation d’un nouveau corps politique à venir, il serait ainsi plus juste de réduire le mouvement à une demande collective pour la satisfaction de besoins matériels immédiats. À cet effet, une liste de revendications concrètes, des « doléances »28, a fini par émerger au fil des interactions incessantes chez une masse de gens attachés à une certaine forme d’économie morale. La liste est longue. Prenons l’exemple de la liste de doléances de novembre 2018, largement diffusée dans les milieux militants et à travers les médias. Elle nous donne une idée pratique de ce que signifie le rapport à une économie morale. On y exigeait plusieurs choses : bien sûr, la fin de toute hausse de taxes sur les prix du carburant, mais aussi l’élimination de l’itinérance, un système d’imposition davantage progressif, un salaire minimum (SMIC) à 1300 euros par mois, un salaire maximum à 15 000 euros par mois, une justice fiscale taxant davantage les plus riches, une opposition à un système de retraites par points, le salaire médian pour les élu·e·s, une indexation à l’inflation de tous les salaires et retraites, la fin des politiques d’austérité gouvernementale, un plan d’action contre les délocalisations d’entreprises françaises, et la liste continue29. Bien que ces demandes chamboulent drastiquement les pratiques d’usage du libéralisme économique, elles n’impliquent pas nécessairement une transformation importante du cadre institutionnel du pays. Elles peuvent virtuellement se résoudre avec la prise en charge des doléances par un pouvoir étatique paternel et conservateur.
Mais le mouvement des gilets jaunes n’est pas qu’une jacquerie moderne. C’est oublier que l’action collective ouvre toujours un nouvel espace d’expériences qui façonne des attentes collectives parfois absentes en début de mobilisation. Le mouvement qui débuta spontanément en novembre 2018 se résumait effectivement à un cri du cœur contre la vie trop chère. Il constituait avant tout un combat contre une mesure concrète qui venait miner la viabilité économique du quotidien d’une masse critique du peuple : en l’occurrence la taxe sur le carburant. Si le soulèvement s’en était tenu à cette lutte minimale contre une administration fiscale à l’assaut d’une certaine forme d’économie morale, « jacquerie moderne »30 serait le terme adéquat pour cerner l’esprit de révolte des gilets jaunes. Les Français·e·s auraient eu leur « Tea Party »31 bien à eux, comme le pensait l’ancien dirigeant de la droite traditionnelle (Les Républicains) Laurent Wauquiez, ne voyant dans le mouvement des gilets jaunes qu’un mouvement antifiscal et en faveur d’une réduction de la taille de l’État. Son appui à un mouvement en contradiction avec le cadre libéral qu’il défend lui-même est à l’image d’une impossibilité de contraindre cette déferlante du peuple. Wauquiez et son parti s’effondreront aux élections européennes du printemps 201932.
Si le mouvement des gilets jaunes ne se résumait qu’à une jacquerie, le pouvoir en place aurait également eu matière à apaiser la contestation. C’est ce que Macron tenta de faire. À quelques semaines des élections européennes, il organisa son fameux « Grand Débat national »33. Cet exercice de communication visait à prendre le pouls de la population, ou du moins à en donner l’impression. Durant des semaines, il convoqua les maires de communes, dans une discussion cadrée par le haut, de façon à reconnecter l’État central avec les représentant·e·s politiques davantage associé·e·s au bloc populaire et moins au bloc dominé par l’aristocratie stato-financière, plus particulièrement les représentant·e·s des communes de la périphérie française. Une façon pour Macron de convoquer un semblant d’États généraux à travers lesquels il pourrait faire le constat d’un ensemble de doléances filtré par la représentation politique locale. Des entreprises locales, des associations et des organismes divers de la société civile et des citoyen·ne·s tirés au sort étaient également mis à contribution. À travers les thèmes de la transition écologique, de la citoyenneté et de la démocratie, de la fiscalité et du rôle de l’État34, Macron a pu organiser douze débats. À l’issue de ce processus qui s’est échelonné de janvier à mars 2019, Macron avait le beau jeu de sélectionner à sa guise les doléances recevables pour le pouvoir, de sorte que le retour – plutôt la perception d’un retour – à un certain respect d’une économie morale mette fin à la crise. Macron y alla de l’annulation de la taxe sur le carburant, d’une baisse de l’imposition pour la classe moyenne, d’une indexation des petites retraites (moins de 2000 euros par mois) à l’inflation de 2020, d’une « prime exceptionnelle défiscalisée » pour les salaires mensuellement en deçà de 3600 euros, d’une promesse de décentralisation administrative et d’un engagement à réduire les mesures d’austérité gouvernementale35.
Démonstration, s’il en est, que le mouvement des gilets jaunes sort du cadre de la jacquerie classique, la partie du peuple mobilisée s’est majoritairement montrée hostile à cette reprise en main paternaliste par l’État central des revendications du mouvement. Le lendemain du Grand débat, l’Acte 18 fut marqué par un regain de mobilisation et par une recrudescence de la violence au cœur de Paris. Au moment où Macron faisait le bilan du Grand débat, les heurts entre manifestant·e·s et forces de l’ordre faisaient jusqu’à 60 blessé·e·s et des incendies de rue se déclaraient, emportant avec eux une partie de la façade de l’emblématique restaurant Le Fouquet36. Les milliards d’euros cédés au peuple ne furent pas suffisants. La population exigeait bien plus qu’un timide mea culpa paternaliste.
La souveraineté populaire face à la représentation politique
Comme l’a indiqué le sociologue Alexis Spire, les sentiments qui sont rapidement devenus les moteurs de l’action pour les gilets jaunes sont ceux de respect et de dignité37. De la défense d’une économie morale s’est dégagée une fierté de s’exposer sans apparat dans la Cité, de façon authentique. L’origine ethnoculturelle, la position sociale et l’appartenance géographique sont devenues les facteurs essentiels de la reprise en main d’une existence mise à mal depuis des décennies. Être pauvre ou précaire cessait d’être quelque chose de honteux. Une masse de gens aux conditions socio-économiques similaires, ou du moins en rupture avec les critères sociologiques du bloc élitaire, refaisaient bloc en rendant apparent ce monde de la honte devenu fierté. En s’organisant, ce peuple flétri déplaçait la honte vers les élites, vers un univers mental et économique qui rendait possible une telle misère sociale.
Les ronds-points et les autoroutes occupés sont devenus les lieux d’une socialisation retrouvée, auparavant aliénée par le monde du capital et du progrès. Les gilets jaunes y ont fait l’expérience de structures politiques spontanées en adéquation avec ce qu’ils et elles étaient. Par la mise en pratique d’une démocratie directe radicale, à travers cette institution égalitaire qu’est l’assemblée générale, le peuple assemblé – le demos38 – a pu s’associer dans un consentement politique total. Consentement, s’il en est, lorsque l’organisation politique et l’expression populaire ne font qu’un. Quand les gilets jaunes décidaient en assemblée générale du mode d’action d’une mobilisation à venir ou de l’organisation sociale de la société idéale, c’est le demos qui décidait, sans filtre, et de façon souveraine. Ce sentiment d’une volonté de contrôle de son destin, une fois qu’il se répand chez une masse critique du peuple ne saurait être tu par des restants de table lancés à la plèbe.
Les gilets jaunes assemblés ont ainsi fait l’expérience d’une institution populaire où il est possible de s’intégrer soi-même et directement dans la prise de décision politique, sans qu’il n’existe d’intermédiaire pour filtrer ce qui est décidé en assemblée. Il s’agit là d’une praxis en rupture avec l’État représentatif moderne, à travers lequel la démocratie se résume, pour reprendre la formule classique de l’économiste Joseph Schumpeter, au « […] système institutionnel, aboutissant à des décisions politiques, dans lequel des individus acquièrent le pouvoir sur ces décisions à l’issue d’une lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple »39. En opposition de ce modèle représentatif, le demos a ici mis en pratique le principe du « premier venu »40, cher à la démocratie athénienne de l’Antiquité, qui considérait la proposition d’une loi comme relevant de l’initiative de n’importe quel citoyen présent à l’assemblée du peuple.
Au court terme, l’assemblée axée sur la démocratie directe a rapidement laissé place à des cafouillages, à des difficultés pratiques quant à la prise de décision rapide et efficace41. Mais, à moyen terme, l’espace d’expériences de la discussion démocratique par un demos s’organisant de rond-point en rond-point a permis un certain consensus populaire de faire surface, duquel a pu émerger les cahiers de doléances à la base des revendications des gilets jaunes.
Pour les militant·e·s de ce mouvement, un questionnement logique s’est naturellement imposé: si le peuple assemblé trouve un point d’accord général quant à l’attachement à une certaine forme d’économie morale, comment expliquer que les décisions qui découlent du gouvernement élu par le peuple soient en telle contradiction avec ce que veut la majorité de ce même peuple? Le cas de LREM et de la présidence Macron est un cas exemplaire d’un tel décalage, mais le même constat peut être fait d’un long cycle politique qui a mené à la situation actuelle. Comment, par exemple, expliquer que le président socialiste François Mitterrand, élu en 1981 sur la promesse de « dépasser à terme le capitalisme », soit celui qui ait amorcé les premières réformes néolibérales des institutions politico-économiques françaises?42 Ou expliquer que la même trajectoire néolibérale soit appliquée depuis par tout gouvernement confondu, de droite comme de gauche? Qu’après avoir consulté le peuple français en 2005 sur son adhésion à une future constitution européenne (libérale), que le parlement européen se soit assis sur le refus des urnes, intégrant ainsi la France à un nouveau traité, celui de Lisbonne, qui grosso modo reprenait les paramètres du cadre institutionnel rejeté lors du référendum français? En d’autres mots, comment se fait-il que la souveraineté populaire soit systématiquement piétinée?
De façon conjoncturelle, la réponse peut partiellement se trouver dans l’intégration économique de la France à l’Union européenne (UE). Depuis le traité de Maastritch de 1992, texte fondateur de l’UE, et plus particulièrement depuis le traité de Lisbonne (2007), le continent européen organise le système des États-nations selon le développement d’un marché économique commun43. Cette intégration politico-économique prend la forme de traités de libre-échange vigoureux et de dispositifs institutionnels qui empêchent les États de contrevenir au libre déploiement du marché ou d’assumer une trop forte dépense publique – pensons par exemple aux règles de rigueur budgétaire qui empêchent tout État membre de l’UE d’avoir un budget annuel dépassant les 3 % du PIB national ou d’avoir une dette nationale excédant 60 % de son PIB44. Ainsi, quand bien même le gouvernement représentatif serait en phase avec la volonté du peuple, l’action gouvernementale ne pourra jamais se concrétiser si cette volonté – ici, la défense d’une économie morale – contrevient aux desseins de l’UE. Jean-Claude Juncker, ancien président de la Commission européenne, l’a affirmé sans ambages : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens déjà ratifiés »45. Ce n’est donc pas un hasard si le parti eurosceptique l’Union populaire républicaine (UPR) de François Asselineau, partisan du Frexit, a été si populaire chez certain·e·s des porte-paroles des gilets jaunes46.
En ce qui concerne le fond de l’affaire, l’expérience démocratique des gilets jaunes met à mal l’État représentatif lui-même, au-delà de cette conjoncture qui attache l’État français au marché économique commun de l’UE. Bien que la démocratie représentative moderne contienne en son sein un élément démocratique, notamment à travers l’élection régulière couplée au suffrage universel et à travers la discussion publique, elle fait violence au principe du « premier venu » de la démocratie directe expérimentée par les gilets jaunes. L’élection impose un principe de distinction entre les gens élus, à même de prendre une décision politique, et la masse du peuple. Cette distinction suppose la sélection des meilleurs, les aristoi, l’élément aristocratique du régime représentatif47.
Cette compréhension des institutions occidentales s’est largement répandue chez les gilets jaunes à travers le travail pédagogique du professeur de droit et d’économie Étienne Chouard. Pour lui, cet état de fait mène à ce que le peuple n’ait que très peu d’outils institutionnels qui lui permette d’instaurer lui-même les lois du pays. Dans les faits, les élu·e·s du peuple ne font effectivement face à aucun outil institutionnel qui les force à respecter leurs engagements électoraux, ni non plus au spectre d’une révocation de mandat48. Les aristoi du régime représentatif sont alors en position d’agir à leur guise. Selon Chouard, cette indépendance politique fait de l’élection un outil antidémocratique d’accaparement de la souveraineté populaire. Comme le peuple n’a pas de constitution qui lui assure un réel pouvoir politique, il devient possible pour un gouvernement de prendre des décisions allant à l’encontre de la volonté générale. Ainsi, « c’est notre démission du processus constituant qui est la cause première des injustices sociales »49.
Ce constat a mené les gilets jaunes à être très hostiles à l’endroit de toute forme de représentation politique au sein du mouvement. Plutôt que de se doter d’élu·e·s, le demos avait des porte-paroles ne faisant que prendre en charge des mandats qui leur étaient délégués. Ces porte-paroles étaient fortement encadrés de sorte qu’aucun accaparement de la volonté populaire ne soit possible. Le refus des gilets jaunes de rencontrer un·e membre du gouvernement sans enregistrement vidéo en direct suit cet état d’esprit50. Toute tentative de transformer le mouvement en un parti politique a naturellement été balayée. Aucune liste de gilets jaunes n’a eu de poids politique lors des dernières élections européennes de 201951. Les gilets jaunes ont également refusé de collaborer avec les structures traditionnelles d’encadrement de la vie sociale et politique, que ce soit les syndicats ou les partis politiques. Le mot d’ordre sera resté, jusqu’à la fin : « aucune récupération politique ».
Ce rapport à la représentation politique ne signifie pas que le mouvement des gilets jaunes ait eu l’intention de confiner son action à la sphère socialement restreinte et historiquement circonscrite de la démocratie directe de cette séquence sociale. À partir de cette expérience démocratique du « premier venu », il devenait toutefois possible de s’imaginer une articulation de la représentation politique et de la souveraineté populaire, de sorte qu’un nouveau contrat social soit possible. Il redeviendrait enfin possible d’être à la fois sujet de la loi et souverain, bref, d’être pleinement citoyen·ne. Pour ce faire, un nouveau corps politique constituant, doté d’outils adéquats de contrôle des élu·e·s, devient essentiel. À cet effet, des « ateliers constituants » se sont multipliés durant ces mois d’occupation du territoire français52. Et comme pour les doléances, un consensus s’est dégagé quant à l’outil de contrôle par excellence : le référendum d’initiative citoyenne (RIC) en toute matière, y compris en ce qui concerne la révocation des représentant·e·s politiques. Le RIC stipule qu’à partir du moment où une pétition récolte la signature d’un certain pourcentage de la population, le gouvernement est dans l’obligation d’organiser un moment de débat national sur la question et d’organiser un référendum dont il devra respecter l’issue. C’est un moyen pour le peuple de jouer son rôle de législateur.
Le mouvement des gilets jaunes s’affirme ainsi comme une authentique révolution citoyenne visant, par l’introduction d’une dose institutionnelle du principe de « premier venu », à amplifier l’aspect démocratique du gouvernement représentatif et à en atténuer le caractère aristocratique. Si le mouvement des gilets jaunes devait structurer un horizon d’attentes conséquent pour les mouvements sociaux à venir, il constituerait la première étape d’une nouvelle séquence dans la grande histoire de la démocratie occidentale.
En France, la rupture entre représentation politique et souveraineté populaire est telle qu’elle ne devait aboutir au minimum qu’à la dissolution du gouvernement Macron, sous peine de grands troubles sociaux. Les cris scandant « Macron, démission! » ont par moments cédé le pas à des référents brutaux de la Révolution française. Pour exemple d’une mise en scène d’une telle rupture politique, un petit groupe de gilets jaunes se réunissait en décembre 2018, en Angoulême, pour décapiter un mannequin à l’effigie d’Emmanuel Macron53. Globalement acculée, l’aristocratie représentative ne pouvait maintenir son emprise politique que par la violence, masquée par cette pièce de théâtre aristocratique que fut le Grand débat. La féroce répression policière et judiciaire constitue l’un des éléments clés de la démobilisation. Elle fit un décès, au-delà de 2000 blessé·e·s dont plus de 100 blessures à la tête, 4 mains arrachées et une quinzaine d’éborgné·e·s54, environ 3000 condamnations judiciaires dont le tiers ont mené à de la prison ferme55. Dans ce grand et tragique moment d’histoire, ce peuple en jaune s’entête à rester souverain, à ne pas être pris en charge. Le coût de cette souveraineté est pour le moment d’être confiné à l’impuissance politique.
Le schéma incertain de la révolution citoyenne
Fait étrange : nous savons qu’il existe en France un mouvement politique en phase avec une bonne partie des revendications des gilets jaunes, ce qui a le potentiel d’offrir une sortie de crise par la voie politique. Il s’agit de La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon. Non seulement ce mouvement cadre-t-il son action politique selon l’avènement d’une phase politique destituante, mettant fin à la Ve République, puis constituante, avec l’affirmation d’une VIe République, mais il prend également en charge un nombre important des doléances des gilets jaunes à travers son programme politique L’Avenir en commun (AEC) et est partisan du RIC. Pourtant, LFI ressemble actuellement à un astre mort. Cette contradiction s’explique de plusieurs façons. Mélenchon doit une partie de cet échec à des erreurs qui appartiennent à son mouvement : des coups de gueule médiatiques nuisibles à son image, les ambiguïtés quant à l’appartenance de la France à l’Union européenne, des problèmes de démocratie interne ainsi qu’une étrange oscillation entre populisme et gauchisme culturel auquel le bloc populaire s’identifie mal56.
Mais la situation dépasse LFI. Premièrement, le mouvement représenté par Mélenchon est centralisateur et structure son univers mental dans la capitale parisienne57, ce qui entre en contradiction avec un élan du peuple issu du bloc populaire, dont les couches sociales de la périphérie territoriale démontrent une hostilité marquée à l’endroit de l’intrusion de l’État central dans la vie des citoyen·ne·s58. Deuxièmement, la ligne de démarcation entre bloc populaire et bloc élitaire structure la vie politique représentative de sorte qu’il est difficile qu’éclose politiquement une révolution citoyenne du type défendu par Mélenchon. En Occident, nous assistons présentement à un réalignement partisan qui casse en partie l’axe gauche-droite, autour de trois pôles électoraux que le politologue Pierre Martin définit comme suit : « démocrate-écosocialiste », « libéral-mondialisateur » et « conservateur-identitaire »59. En ce moment, les pôles libéral-mondialisateur, incarné par les « progressistes », et conservateur-identitaire, par les « populistes », monopolisent le champ politique français, ce qui favorise un affrontement entre LREM de Macron et le Rassemblement national de Marine Le Pen. Finalement, l’hostilité à l’endroit du caractère aristocratique de la représentation nuit à Mélenchon, du fait qu’il est un politicien professionnel depuis des décennies, ce qui le place dans le camp des aristoi de la pratique de la représentation politique.
Mais peut-être est-ce le schéma de la « révolution citoyenne » qui pose problème. Pour que ce cadrage fonctionne, il est nécessaire que la séquence sociale qui porte à la destitution du pouvoir politique soit victorieuse. Une fois cette victoire politique assurée, c’est la phase constituante qui s’affirme. La situation actuelle ne correspond pas au juste déroulement de ce processus. En fait, la phase destituante n’a pour l’instant même pas abouti. La difficulté de ce regard se pose comme suit : à moins de croire en un sens de l’Histoire, selon une idéologie du progrès qui pose à l’avance une inéluctable continuité logique du déroulement historique, le schéma de la révolution citoyenne ne se vérifie qu’après coup.
Faisons un exercice. Tentons d’adopter ce « regard d’après-coup », comme si la séquence actuelle s’était déjà déployée jusqu’au bout du processus révolutionnaire. Le moment présent en serait alors un de mi-chemin, dans un stade avancé de destitution politique. Que s’est-il passé jusqu’à maintenant? Pour l’instant, les multiples épisodes de crise sociale qui traversent la France depuis quelques années finissent toujours par s’estomper, sans que la stratification sociale dominante soit sérieusement désorganisée. Comme si, finalement, des mouvements comme celui des gilets jaunes n’étaient que les soubresauts, que les vaines poches de résistance d’un « ancien » monde social en réaction aux forces qui l’assaillent, à l’image d’une jacquerie.
Pourtant, si le calme suit chaque choc social, ce n’est que pour assurer le remous d’une vague encore plus brutale. Regardons les faits. La fin de la présidence de François Hollande s’est bouclée sur fond de crise sociale autour de la refonte du code du travail français. À l’époque, les étudiant·e·s français·e·s s’étaient mis en grève ainsi que le puissant syndicat de la Confédération générale du travail (CGT), ce dernier paralysant une partie de l’économie française60. À Paris, les mouvements de rue, les assemblées populaires et la répression policière auront ponctué le printemps 2016. Un retour au calme s’en est suivi. Lors des élections présidentielles de 2017, c’est le système de partis traditionnel qui s’effondre, réduisant le Parti socialiste et le parti Les Républicains à l’insignifiance. LFI fait 19 % des voix au premier tour. Macron affronte Le Pen, ce qui préfigure l’affrontement électoral des deux blocs. Un précaire retour au calme s’affirme. Il suffit alors de quelques mois pour que les cheminot·e·s français·e·s bloquent massivement les transports en commun avec une grève rotative qui durera plusieurs mois. Encore une fois, retour au calme. À l’automne 2018, le mouvement des gilets jaunes embrase le pays. Retour au calme. L’hiver 2019-2020 débute à peine que le peuple français se mobilise massivement contre la réforme des retraites imposée par Macron. C’est la grève générale dans la fonction publique et les transports. Une bonne partie du peuple se reconnecte avec ces instances populaires de la représentation politique que sont les syndicats. En pleins temps des fêtes, la société fonctionne au ralenti durant plus d’un mois. Une marée humaine inonde les rues. Le 5 et le 17 décembre, environ un million de français·e·s se mobilisent à travers le pays61. Le calme attendu par le retour au travail pris une forme étrange d’action directe que la presse s’empressa de nommer « guérilla sociale », par l’interruption impromptue de rassemblements du parti au pouvoir ou d’organisations collaborant avec le gouvernement, par le harcèlement d’élu·e·s ou par l’organisation de coupures de courant et autres formes de sabotage industriel62.
Et maintenant. Peut-on vraiment qualifier de « calme » le fléau sanitaire de 2020? Le choc externe et inattendu qu’est la pandémie de COVID-19 vient pour le moment chambouler toute idée de processus linéaire de révolution citoyenne, si processus il y avait. L’action sociale s’estompe à la faveur de relents qui pétrifient la société63. Si l’élan de révolte s’évapore, la sécession des élites n’est également plus possible. Les peuples se reconnectent localement vers les institutions qui donnent sens à la décence commune. L’UE laisse tomber le dogme budgétaire des 3 % de déficit maximum pour les États membres64. Le 12 mars, Macron affirmait solennellement la « reconnaissance de la nation » dans un combat pour la défense de l’État-providence et la relance économique, et ce, « quoi qu’il en coûte »65. L’État français envisage même une vague de nationalisations en rupture avec la récente désindustrialisation ainsi que l’arrêt de privatisations en cours66. La réforme des retraites a été suspendue. Mais malgré « l’effort de guerre » promis par Macron et le gouvernement, les difficultés rencontrées par l’État français pour assurer une gestion de crise adéquate fragilisent toujours davantage un président forcé d’adopter une ligne politique qui fait violence à sa nature67.
La pandémie ramène l’humanité aux fondements du consentement politique que Jean-Jacques Rousseau cernait dans ce sentiment fondamental qu’est la « préservation de soi »68. C’est ce sentiment de refuser de voir ses conditions d’existence s’effondrer, ce refus de se laisser périr, qui est le liant de la souveraineté populaire. Le pouvoir ne s’exerce qu’à condition qu’il préserve la vie des gens. C’est finalement la mort l’ultime Souverain.
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1 Joseph Confavreux (dir.), Le fond de l’air est jaune, Paris : Seuil, 2019.
2 Reinhart Koselleck, Le futur passé : Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris : Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences sociales, 2016.
3 Joseph Confavreux, « Avant-propos », op. cit.
4 Eric J. Hobsbawn, « La révolution sociale, 1945-1990 » et « La révolution culturelle » dans L’âge des extrêmes : Histoire du court XXe siècle, Bruxelles : Éditions Complexe, 1994.
5 Ronald Inglehart, The Silent Revolution : Changing Values and Political Styles Among Western Publics, Princeton University Press, 1977.
6 Michel Onfray, L’autre pensée 68 : Contre-histoire de la philosophie, tome 11, Paris : Grasset, 2018.
7 Collectif, Mouvement du 22 mars : Ce n’est qu’un début, continuons le combat, Paris : La Découverte, 1998.
8 L’Internationale situationniste est un mouvement d’inspiration néo-marxiste, critique de la « société du spectacle », dans la lignée de Guy Debord.
9 L’idéologie comme « logique d’une idée » correspond à la conception qu’en a Hannah Arendt. À ce sujet, voir « Idéologie et terreur, une nouvelle forme de gouvernement» dans Les origines du totalitarisme, Paris : Quarto Gallimard, 2017[1951]. Cette conception est également compatible avec une interprétation plus sociologique qui ferait de l’idéologie cet élan de la pensée transformant un particularisme social en explication totale d’un ensemble social. Voir, à cet égard, Karl Mannheim, Idéologie et utopie, Paris : Maison des sciences de l’homme, 2006.
10 Le Parisien, « Emmanuel Macron : fin du monde ou fin de mois, « nous allons traiter les deux » », diffusé sur Youtube, 27 novembre 2018. www.youtube.com/watch?v=pG3CdiDs7o4
11 C’est le constat que fait Inglehart lui-même suite à la crise financière de 2008 et l’émergence des partis dit « populistes ». Voir Ronald Inglehart et Pippa Norris, « Trump and the Populist Authoritarian Parties: The Silent Revolution in Reverse », Perspectives on Politics, vol.15, n° 2, 2017, pp. 443-454.
12 Samuel Hayat, « L’économie morale et le pouvoir » dans Joseph Confavreux, op. cit.
13 Le philosophe Bernard Williams distingue l’éthique, qui pose la question fondamentale « Comment doit-on vivre? », de la morale, qui vise à y donner une réponse particulière. Voir Bernard Williams, L’éthique et les limites de la philosophie, Paris : Gallimard, 1990.
14 Jean-Claude Michéa, Orwell : Anarchiste Tory, France : Climat Éditions, 2008.
15 Emmanuel Todd, Les luttes de classes en France au XXIe siècle, Paris : Seuil, 2020.
16 Concernant le rapport de la souveraineté populaire à la sujétion à la loi, fondement du contrat social, voir la première partie de cet article : Léandre St-Laurent, « Un peuple en jaune – Partie 1 : Le soleil citoyen », L’Esprit libre, 1er février 2020.
17 Pour mieux comprendre la division sociale occidentale entre blocs populaires et blocs élitaires, voir ibid.
18 Ibid.
19 Pour cette typologie, et la méthodologie qui y conduit, voir Emmanuel Todd, op. cit.
20 « Soralien » fait référence aux partisan-e-s du polémiste néo-fasciste et antisémite Alain Soral.
21 Le courrier international ainsi que Le monde diplomatique ont récemment fait un dossier sur cette masse diversifiée du peuple. Voir : Courrier international, Hors-série : La France des invisibles, octobre-novembre 2019 et Le monde diplomatique, Manière de voir : Le peuple des ronds-points, n° 168.
22 BFMTV, « Gilets jaunes : quand l’extrême droite et l’extrême gauche s’affrontent lors des manifestations », diffusé sur Youtube, 16 février 2019.
23 Samuel Hayat, op. cit.
24 Ibid., p.25
25 Sophie Wahnich, « Partie 1 – Devenir libre et souverain : une rupture démocratique? » dans La Révolution française, Paris : Hachette, 2012.
26 CNEWS, « Face à l’info du 21/01/2020 », diffusé sur Youtube, 21 janvier 2020. www.youtube.com/watch?v=cv5R57rpYlc
27 L’expression fait référence à un film documentaire du journaliste et homme politique français (LFI) François Ruffin. Pour la mise en contexte, voir la première partie de cet article à L’Esprit libre : Léandre St-Laurent, loc. cit.
28 Étienne Chouard, Notre cause commune : Instituer nous-mêmes la puissance politique qui nous manque, Paris : Max Milo, 2019.
29 Ibid., p. 108-111
30 C’est notamment l’expression utilisée par l’historien Pierre Vermeren pour désigner le mouvement. Voir La France qui déclasse : Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle, Paris : Tallandier, 2019.
31 Tea Party : mouvement né sous l’ère Obama, issu de l’aile droite du Parti républicain. Le Tea Party lutte en faveur d’un État minimal et contre l’immigration.
32 lexpress.fr avec AFP, « LR : Laurent Wauquiez démissionne de la présidence après la défaite aux européenne », L’Express, 2 juin 2019.
33 Voir le site internet qui y est dédié : granddebat.fr/
34 Emmanuel Macron, « Lettre aux français », 13 janvier 2019. www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/01/13/lettre-aux-francais
35 Valérie Mazuir, « Les annonces de Macron pour sortir du grand débat », Les Echos, 7 mai 2019.
36 La rédaction du Parisien, « Acte 18 des Gilets jaunes : un « ultimatum » marqué par un regain des violences », Le Parisien, 16 mars 2019.
37 Alexis Spire, « Reformuler la question sociale » dans Joseph Confavreux, op. cit.
38 Afin de cerner cette conception directe de la démocratie, à travers un demos en action, voir Francis Dupuis-Déri, Démocratie : Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Montréal : Lux Éditeur, 2013.
39 Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris : Payot, 1951, p.355.
40 Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris : Champs, 1995, pp. 28-29
41 On peut prendre l’exemple de plusieurs assemblées générales de gilets jaunes. Pensons à ce témoignage d’Yves Faucoup, journaliste à Mediapart : « Une assemblée générale de Gilets jaunes à Auch, le 4 décembre 2018 » dans Joseph Confavreux, op. cit.
42 Serge Halimi, Le grand bond en arrière : Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, Paris : Fayard, 2006.
43 Jean-Luc Mathieu, L’Union européenne (Que sais-je?), France : PUF
44 Marie Guitton, « Déficit : qu’est-ce que la règle européenne des 3 %? », Toute l’Europe, 6 février 2019. hwww.touteleurope.eu/actualite/deficit-qu-est-ce-que-la-regle-europeenne-…
45 Coralie Delaume, « Du traité constitutionnel à Syriza : l’Europe contre les peuples », Le Figaro, 2 février 2015.
46 Gaële Joly, « »On sent qu’il se passe quelque chose » : comment François Asselineau est devenu « très populaire » parmi les « gilets jaunes », Radio France, 1er mars 2019.
47 Bernard Manin, op. cit., p. 171-205
48 Ibid., p. 17-18
49 Étienne Chouard, op. cit., p.17
50 C’est par exemple ce qui se produisit lors de l’échec de la rencontre entre porte-paroles des gilets jaunes et le premier ministre Édouard Philippe : Mikael Corre, « »Gilets jaunes », la rencontre avec le premier ministre tourne court », La Croix, 30 novembre 2018.
51 Le Monde avec AFP, « Élections européennes 2019 : après six mois de mobilisation, les listes « gilets jaunes » font moins de 1 % », Le Monde, 27 mai 2019.
52 Étienne Chouard, op. cit.
53 France Bleu Larochelle, « Une effigie d’Emmanuel Macron décapitée à Angoulême : trois gilets jaunes charentais mis en examen », France Bleu, 29 décembre 2018.
54 D’une source à l’autre, le nombre de blessé-e-s varie, mais toutes les données tendent vers un nombre élevé. Concernant le collectif « Désarmons-les », voici la compilation des données : desarmons.net/index.php/ressources/ . Le ministère de l’intérieur français parle lui aussi de plus de 2000 manifestant-e-s blessé-e-s : CNEWS, « Mobilisation, blessures, arrestations… Un an de gilets jaunes en chiffres », CNEWS, 15 novembre 2019.
55 Alexandre Lechenet et Simon Gouin, « Gilets jaunes face à la justice : 3000 condamnations prononcées, 1000 peines de prison ferme », Bastamag!, 23 septembre 2019.
56 Thomas Guénolé, La chute de la maison Mélenchon : Une machine dictatoriale vue de l’intérieur, Paris : Albin Michel, 2019.
57 Pour le philosophe Michel Onfray, LFI se situe dans une ligne jacobine, propre à cette tendance radicale et centralisatrice de la Révolution française, en contraste avec la révolte des gilets jaunes, davantage compatible avec la tendance girondine, décentralisatrice et portée vers l’autonomie de l’individu et des communautés. Voir Michel Onfray, Grandeur du petit peuple, Paris : Albin Michel, 2020.
58 Richard Werly, « Les campagnes, où l’on se bat pour ne pas « craquer » », Le Temps, 1er mai 2019 dans Courrier international, loc. cit.
59 Pierre Martin, « Les systèmes représentatifs occidentaux » dans Crise mondiale et systèmes partisans, Paris : Science Po Les Presses, 2018.
60 Martine Pauwels et Amélie Baubeau (AFP), « Conflit social et spectre d’une pénurie d’essence en France », La Presse, 24 mai 2016.
61 Arnaud Bouvier, Lucie Peytermann et les bureaux de l’AFP (AFP), « Réforme des retraites : des centaines de milliers de Français dans les rues », La Presse, 17 décembre 2019.
62 Richard Werly, « Cette forme de guérilla sociale qui s’installe en France », Le Temps, 21 janvier 2020.
63 Signe de la persistance de la crise sociale, des manifestant-e-s gilets jaunes se sont tout de même réunis le 14 mars à Paris, malgré le début des mesures de confinement : AFP, « À Paris, manifestation de « gilets jaunes » malgré le coronavirus », La Presse, 14 mars 2020.
64 Jean Quatremer, « Le coronavirus a eu la peau du Pacte de stabilité de l’UE», Libération, 23 mars 2020.
65 RFI, « Coronavirus : la déclaration du président français Emmanuel Macron », diffusé sur Youtube, 12 mars 2020. www.youtube.com/watch?v=U_qD7OliGjw
66 Ali Aidi, « Avec le coronavirus, le retour des nationalisations en France? », France 24, 27 mars 2020.
67 Richard Werly, « Vu de Suisse. En France, le Covid-19 restaure les fractures des « gilets jaunes » », Le Temps (Courrier international), 2 avril 2020.
68 Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Paris : Flammarion, 2012 [1762].
par Samuel Lamoureux | Mai 16, 2020 | Analyses
Si le métier de journaliste est souvent présenté comme une aventure exaltante permettant d’éviter la banalité du quotidien, il n’est pas à l’abri de la division aliénante du travail, de l’automatisation et de l’exploitation du travail non payé.
« Lorsque nous nous trouvons sur le terrain, nous avons la sensation de vivre pleinement, totalement. Débarrassé du quotidien et de ses entraves1 ». Ces paroles tirées des entrevues qu’ont effectuées les chercheur·e·s Florence Le Cam et Denis Ruellan avec des reporters de guerre illustrent très bien l’aura romantique qui entoure encore aujourd’hui la profession de journaliste. Questionné·e·s sur les raisons qui les poussent à exercer ce métier, les correspondant·e·s répondent que celui-ci permet d’apprendre tous les jours, de rechercher la vérité, de rencontrer des personnes inspirantes et d’être au cœur des événements. Le journalisme est une « hypervie2 » concluent les chercheur·e·s, car il procure la sensation d’une vie immergée et totale.
Or, un paradoxe fondamental ronge le journalisme : comment un métier si exaltant peut-il pousser autant de gens vers le surmenage (burnout)? Le 5 décembre 2019, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a ouvert son infolettre hebdomadaire en annonçant la création d’un Programme d’Aide aux Membres, un service de soutien (juridique, financier, nutritionnel) confidentiel fourni aux journalistes souffrant de détresse psychologique. Il existe très peu de chiffres sur l’état des lieux au Québec, mais les recherches nord-américaines le prouvent : depuis les dix dernières années, les journalistes sont plus que jamais en surmenage3, plus malades, et consomment davantage d’alcool et de drogues de performance. Dans une enquête réalisée en 2011 par Scott Reinardy, 25 % des reporters interrogé·e·s avaient l’intention de quitter le métier dans les cinq prochaines années4. Les femmes sont parmi les plus stigmatisées, notamment à cause de la conciliation travail-famille impossible et du plafond de verre.
Au sujet des causes pouvant provoquer ces surmenages, les psychologues s’en tiennent souvent à des arguments relevant d’une inégalité dans l’accès aux ressources. En effet, le journalisme est un métier de moins en moins bien payé et de plus en plus précaire, surtout pour les non-permanent·e·s. Les pigistes ont vu leur revenu moyen diminuer de 30 % depuis 30 ans5. De nombreuses salles de rédaction ont également été victimes de coupures dans les dernières années6. Mais il serait trop facile de s’en tenir à l’accès aux ressources. J’argumenterai dans ce texte que pour comprendre réellement les causes de surmenage des journalistes (je me concentrerai ici sur les journalistes travaillant dans des salles de rédaction), il faut avant tout examiner le processus de travail journalistique et la manière dont il est rongé par les impératifs capitalistes. Pour ce faire, il faut envisager ses pratiques comme une « aliénation ».
Aliénation des travailleurs et travailleuses du milieu culturel
Il peut paraître bizarre d’appliquer le mot aliénation au journalisme qui semble à première vue un métier si original et créatif. Quand on pense au mot aliénation, c’est l’image des travailleurs et des travailleuses d’usine qui nous vient à l’esprit. Ce n’est pas un hasard, Marx se référait principalement aux ouvriers ou et aux ouvrières dans ses textes. Pour lui, il était clair que l’aliénation provient à la fois de la propriété privée, mais aussi de la division du travail et du machinisme7. En effet, l’histoire de la division du travail dans les usines est celle d’une parcellisation et d’une dépossession du savoir artisanal. Avec le développement de l’organisation scientifique du travail, les capitalistes ont retiré le contrôle du processus de travail de la main des ouvriers et des ouvrières pour la mettre dans celles des gestionnaires et des contremaîtres. C’est la séparation entre la conception et l’exécution ou plus simplement entre le travail intellectuel et manuel. A suivi ce qu’on a appelé le taylorisme8, le fait de mesurer à la minute près les mouvements et les tâches de chaque travailleur et travailleuse pour augmenter la productivité. Un phénomène encore présent aujourd’hui, par exemple dans les hôpitaux où les tâches de chaque infirmière sont minutées et calculées (la méthode Lean9).
Or, diront les journalistes, nous ne travaillons pas dans une usine. Nous sommes libres. Nous faisons partie de la classe créative. C’est vrai, et c’est pourquoi les journalistes, tout comme les artistes, ont historiquement été à l’abri de l’organisation scientifique du travail. Il est impossible de fabriquer un article (encore moins un recueil de poésie) comme on fabrique une boîte de conserve. Les patrons ont donc traditionnellement laissé beaucoup d’autonomie aux journalistes au point de la conception du contenu, tout en resserrant l’élastique aux points de circulation et de distribution10. Concrètement, cela veut dire que les reporters sont libres de travailler comme ils et elles veulent, les rédacteurs et rédactrices en chef libres de choisir les sujets les plus importants, mais ils et elles n’ont aucun droit de regard sur la vente de leurs produits. Il suffit d’effectuer une recherche rapide sur les conflits de travail dans le milieu journalistique pour réaliser qu’une bonne partie d’entre eux concernent le droit d’auteur, c’est-à-dire la capitalisation sur la distribution de l’article et non sur sa conception. Le lock-out au Journal de Montréal en 2009-201011 concernait exactement ce point : assouplir le droit d’auteur des journalistes de Québecor pour réutiliser les contenus sur toutes les plateformes (le phénomène de convergence).
Automatisation et intensification du travail
Outre les conflits de travail sur le droit d’auteur, le cheval de Troie des technologies numériques est au cœur des transformations qui ont ébranlé l’autonomie et la liberté des journalistes. Trois phénomènes sont ici absolument essentiels : les réseaux sociaux, les outils de mesure d’attention du public et l’intelligence artificielle. Au sein du milieu journalistique, on croit souvent, à tort ou à raison, que la technologie est complètement à notre service. Lors d’une conférence sur les liens entre le journalisme et le capitalisme organisée à l’automne 2019 par l’Université populaire de Montréal (l’UPop), un étudiant m’a demandé si ces technologies ne pourraient pas délivrer les journalistes du travail répétitif pour leur permettre de se concentrer sur le travail plus complexe, par exemple les enquêtes ou les portraits. Mais on oublie souvent ce que les auteurs et les autrices critiques nous répètent depuis longtemps : en contexte capitaliste, les machines servent avant tout à accélérer et intensifier la production12. Pas à nous en libérer.
À ce sujet, l’un des journalistes qui est devenu le plus critique à l’égard de sa profession est certainement Mickaël Bergeron. Le désormais responsable du contenu pour un organisme de prévention prend de plus en plus la parole dans l’espace public pour dénoncer les dérives du métier :
Aujourd’hui, il y a une accessibilité à l’information, aux archives, aux contacts, qui aide énormément dans la production. Par contre, considérant que la technologie a quand même aidé à faciliter la production, et bien les hautes directions en ont abusé et ça a ouvert la porte au fait d’augmenter le nombre de tâches. Le journalisme fait peut-être maintenant en une heure ce qu’il faisait en trois-quatre heures », dit celui qui a pris une pause du métier à la suite d’un burnout.
Les technologies numériques ont avant tout accéléré la productivité. Si un journal papier pouvait produire trente-quarante articles par jour, des médias numériques mettent en ligne aujourd’hui des centaines, voire des milliers d’articles par jour (Vice News s’est déjà vanté de publier 6 000 articles par jour13). Cela met énormément de pression sur les journalistes numériques qui doivent produire parfois cinq, six, ou sept articles courts par jour, tout en alimentant les réseaux sociaux.
C’est sans parler des outils de mesure d’attention du public qui aliènent particulièrement la fonction éditoriale du journaliste. Traditionnellement, c’est le rédacteur ou la rédactrice en chef et ses adjoint·e·s qui choisissent les nouvelles à traiter et leur degré de priorité. Ce tri relève de l’instinct et des habitudes : c’est par ses nombreuses années d’expérience que le rédacteur ou la rédactrice peut dire qu’un sujet est plus d’intérêt public qu’un autre. Or, l’arrivée de nombreuses applications pour mesurer la performance des articles en temps réel a complètement dépouillé les journalistes de ce savoir situé. Aujourd’hui, des sites web comme Chartbeat, Google Analytics, Omniture ou Parse.ly14 suivent des articles et fournissent des statistiques aux gestionnaires sur le temps de lecture, le profil des gens qui les consultent, les types de nouvelles qui les intéressent, combien de temps ils restent sur la page, s’ils lisent l’article au complet, juste le titre, le premier paragraphe, etc. Ainsi, des salles de rédaction numérique affichent en temps réel le graphique de la performance des articles de l’ensemble des journalistes, créant des sentiments de rivalité et d’impuissance parmi les reporters (des primes sont parfois accordées aux journalistes qui ont rejoint le plus de gens). Les gestionnaires se servent ensuite de ces outils numériques pour décider quels sujets doivent être priorisés et sous quel angle. Des médias en arrivent donc à un stade où les décisions éditoriales sont prises par des algorithmes, ces derniers uniformisant les contenus et éliminant complètement la prise de risque dans les choix de sujets.
Mais une fois que les machines peuvent décider du contenu du journal, une fois que l’intelligence artificielle peut produire certains articles, notamment sur des fluctuations boursières et des résultats sportifs, les journalistes sont dépouillé·e·s de leur savoir qui leur permettait de résister à l’organisation scientifique du travail15. Si on sait que tel type d’article produit tel nombre de clics, on peut très bien le produire à la chaîne. On peut même, et c’est un cas extrême, délocaliser la production de cet article dans des fermes à clics16 où on exploite des travailleurs et travailleuses, ce qui fragilisera encore plus l’autonomie des journalistes. Comme me l’a mentionné la journaliste pigiste Rose Carine Henriquez, l’autrice d’un article sur la santé mentale dans la dernière édition du journal Le Trente : « On se sent comme des bêtes… On est interchangeables en fait ». Le journalisme n’est plus cet homme-orchestre du travail culturel possédant des connaissances irremplaçables, il est divisé, spécialisé à l’extrême et parcellisé. Dans les salles de rédaction numérique, des journalistes ne sont parfois payé·e·s que pour partager et brander des contenus sans jamais sortir sur le terrain. Une foule de nouveaux noms est associée à ces postes : gestionnaire de communauté, producteur multiplateforme, éditeur de partenariat, éditeur de contenu, etc. Le rôle de ces nouveaux journalistes est non pas d’écrire, mais bien de développer des stratégies de visibilité sur le web, de partager du contenu et des photos sur les réseaux sociaux et surtout de développer le public de leur média. Ainsi, chaque article devient un mini-centre de profit à partager au maximum, désenchassé du journal ou de son support qui lui donnait auparavant sa valeur17.
Travail non payé
Si l’intensification de la productivité est une loi capitaliste essentielle, la réduction des coûts de production en est une autre. C’est ici que l’exploitation du travail non payé entre en jeu. L’arrivée d’une économie post-fordiste (qui suit notre période qualifiée d’État providence) au détour des années 2000 a favorisé la précarisation et la flexibilisation du travail. C’est l’ubérisation de l’économie : au lieu d’embaucher des employé·e·s à temps plein sur une période indéterminée, les nouvelles entreprises embauchent des contractuel·le·s pour travailler sur des projets à la pièce, les technologies se chargeant de maintenir la structure. Ce fonctionnement diminue énormément les coûts de production.
Ce contexte touche particulièrement les nouveaux et nouvelles journalistes. Combien de diplômé·e·s se cassent les dents en tentant d’entrer dans la profession pour ne trouver que des emplois intermittents ou surnuméraires? Ce phénomène impose le travail non payé : la ou le futur reporter ne peut se permettre de ne rien faire, elle ou il doit se mettre à jour, entretenir ses sources, ses profils sur les réseaux sociaux, se faire un portfolio à l’extérieur des grandes organisations. Toutes ces tâches sont du travail bénévole ensuite récupéré par les entreprises. Si certaines personnes néolibérales ont pu saluer le déclin des grandes institutions qui favoriserait l’apparition des journalistes-entrepreneur·e·s, ce déclin affecte en réalité la santé mentale de journalistes déjà précarisé·e·s par l’attaque au point de conception de la division machinique du travail et de l’automatisation.
En effet, pour réussir, les jeunes journalistes doivent être connecté·e·s en permanence, en plus d’être dispersé·e·s, commencer plusieurs initiatives en même temps, tout en s’investissant émotivement dans des projets bénévoles. Leur journée de travail ne s’arrête jamais. Pire, leur vie devient une façon de travailler. Mickaël Bergeron aborde la question de la séparation entre le temps de travail et le temps de loisir :
C’est difficile de décrocher et encore plus maintenant avec les technologies. Les réseaux sociaux sont là, ou nos patrons ou nos collègues aussi, on peut recevoir un retour d’appel en tout temps. Nous [les journalistes], en théorie on a punché off, mais l’information ne s’arrête pas. C’est un problème que je remarque chez beaucoup de journalistes. Parfois, certain[·e·]s — que je trouve audacieux et audacieuses — décident d’éteindre leur cellulaire, mais en même temps c’est dangereux parce qu’on ne sait jamais quand il va se passer quelque chose. C’est un peu aliénant, parce qu’il faut tout le temps que tu sois prêt[·e], en stand-by ».
Tous ces facteurs aliénants, autant la division du travail ou l’automatisation que l’accélération des rythmes de vie et l’exploitation du travail non payé, remettent en question l’idéal romantique de la ou du journaliste qui promet une vie exaltante au cœur de l’action. Mais il n’est pas trop tard pour s’organiser. Comme le dit Rose Carine Henriquez : « On n’est pas des robots. Dans les prochaines années, il va falloir faire quelque chose pour la santé mentale. C’est la société qui est malade. Ce n’est pas juste le journalisme, c’est le rapport au travail au complet qui serait à revoir. »
Comme le dit Nicole Cohen dans son livre sur les luttes syndicales des journalistes numériques : « If journalism is to have a future, it must be organized18 ». [Si le journalisme souhaite avoir un avenir, il doit être organisé]. Pour elle, cette organisation doit avant tout provenir de luttes syndicales des journalistes mêmes. De multiples gains sont possibles : de meilleurs salaires, des horaires plus stables, mais aussi des lois contre le harcèlement sexuel et la discrimination raciale à l’embauche. De manière plus structurelle, des luttes pour changer la propriété des médias – vers des coopératives ou des OBNL – sont également possibles pour sortir de la marchandisation de l’information. Plus généralement, les journalistes peuvent aussi s’allier aux autres travailleurs et travailleuses créatives et réclamer une forme de salaire universel ou un revenu contributif. Il en va de notre santé mentale : travailleurs et travailleuses de l’information, unissez-vous et réclamez des changements avant qu’on vous brise définitivement.
1 Florence Le Cam et Denis Ruellan, Émotions de journalistes. Sel et sens du métier, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 2017, p. 74.
2 Ibid., p. 125.
3 Jasmine B. MacDonald, Anthony J. Saliba, Gene Hodgins et Linda A. Ovington, « Burnout in journalists: A systematic literature review », Burnout Research, vol. 3, n° 2, 2016, pp. 34-44. doi.org/10.1016/j.burn.2016.03.001
4 Scott Reinardy, « Newspaper journalism in crisis: Burnout on the rise, eroding young journalists’ career commitment », Journalism, vol. 12, n° 1, 2011, pp. 33-50. doi.org/10.1177/1464884910385188
5 Hugo Pilon-Larose, « Journaliste, un métier de plus en plus précaire », La Presse, 28 août 2019. www.lapresse.ca/actualites/politique/201908/27/01-5238864-avenir-des-med…
6 Nathaëlle Morissette, « Groupe Capitales Médias : une industrie en crise », La Presse, 20 août 2019.
7 Voir le livre : Karl Marx, Manuscrits de 1844, Paris : Gallimard, 1932.
8 Une des meilleures analyses historiques du Taylorisme se retrouve dans le livre suivant : Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste, Paris : Maspero, 1976.
9 Étienne Boudou-Laforce, « La méthode Lean, ou comment déshumaniser les services de santé au Québec », Huffington Post, 19 août 2013. quebec.huffingtonpost.ca/etienne-boudou-laforce/methode-lean-sante_b_3761879.html
10 Dans cette partie de l’argumentation, je m’inspire énormément du texte suivant : Nicole Cohen, « Cultural Work as a Site of Struggle: Freelancers and Exploitation », TripleC: Communication, Capitalism & Critique, vol. 10, n° 2, 2012, pp. 141-155. doi.org/10.31269/triplec.v10i2.384
11 Lia Lévesque, « Il y a 10 ans, le lockout au « Journal de Montréal » était décrété », Le Devoir, 23 janvier 2019. www.ledevoir.com/culture/medias/546226/il-y-a-10-ans-le-lockout-au-journ…
12 Harry Braverman, op. cit., p. 142.
13 Nicole Cohen, « At Work in the Digital Newsroom », Digital Journalism, 7(5), 2019: p. 580.
14 Ibid., p. 578.
15 Nicole S. Cohen, « From Pink Slips to Pink Slime: Transforming Media Labor in a Digital Age », The Communication Review, vol. 18, n° 2, 2015, pp. 108-109.
16 Ibid., p. 113.
17 Nicole S. Cohen, op. cit., 2019, p. 583.
18 Nicole S. Cohen, Writers’ Rights: Freelance Journalism in a Digital Age, Montreal, Kingston: McGill-Queen’s University Press, 2016, p. 3.