par Rédaction | Jan 4, 2021 | Analyses, International
Par Adèle Surprenant
Plus de deux mois après le début des affrontements au Tigré, la situation sécuritaire en Éthiopie est incertaine. Le premier ministre Abiy Ahmed a déclaré avoir repris le contrôle de la zone rebelle, proclamant une victoire militaire après avoir mené une opération qui, selon ses dires, n’a pas fait de victimes civiles. Rien n’est moins sûr, alors que la région du Tigré est plongée dans le noir : l’accès aux télécommunications y est restreint, les journalistes ne sont pas autorisé·e·s à se rendre sur place et le travail des ONG est limité, faisant craindre aux Nations Unies une crise humanitaire à grande échelle1. Même s’il est difficile de savoir ce qui s’y passe réellement, ce qui s’est passé permet de mettre en lumière une partie du conflit actuel.
Le 4 novembre dernier, Abiy Ahmed a accusé le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) d’avoir mené des attaques contre une base militaire située à Mekele, la capitale tigréenne, et dans la ville de Dansha, à l’ouest de la région2. Par la même occasion, le dirigeant a annoncé une riposte militaire immédiate contre les forces rebelles, opération qui serait officiellement terminée depuis le 28 novembre, date de la prise de Mekele par l’armée fédérale3.
Les tensions sont au plus fort entre le TPLF et Addis Abeba depuis l’annonce du report des élections générales prévues en août 2020, pour cause de crise sanitaire4. Une décision qui a été jugée antidémocratique par le parti tigréen, qui considère qu’Abiy Ahmed a utilisé la pandémie comme prétexte pour s’accrocher au pouvoir et manquer à la Constitution5. À titre de protestation, les tigréen·ne·s ont décidé unilatéralement de mener des élections à l’échelle régionale en septembre, suite à quoi le gouvernement a coupé tout financement et toutes relations avec le Tigré6, qui héberge environ 6 % de la population du pays de 110 millions d’habitant·e·s7.
Les troupes du TPLF pourraient atteindre un effectif de 250 000 personnes8, et possèdent une expérience militaire historique : elles ont pris le pouvoir d’entre les mains du dictateur Mengitsu Haile Mariam par les armes et ont mené une guerre contre l’Érythrée (1998-2000) qui a fait 80 000 mort·e·s9.
Aux racines du conflit
Afin de situer le conflit dans l’histoire récente, il faut remonter à l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en avril 2018, désigné au poste de premier ministre suite à un processus d’arbitrage interne à la coalition du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF). À la tête du pays depuis 1991, l’EPRDF est une coalition de partis partageant la même ligne politique d’inspiration marxiste-léniniste et dominée par le TPLF. Avec la mort du fondateur de la coalition Meles Zenawi (1955-2012), l’EPRDF « commence à craquer sous la pression des disparités régionales10 », notamment économiques. En 2015, le maintien au pouvoir sans opposition de la coalition est contesté par une frange de la population et en particulier par la communauté oromo, ethnie majoritaire d’un pays qui en compte 8011. Alors que l’Éthiopie traversait une période de croissance économique et industrielle importante perçue comme le « miracle éthiopien », la jeunesse oromo se sent délaissée et ne bénéficie pas suffisamment à son goût des retombées de ce développement. Des manifestations éclatent partout en Oromia, un mouvement populaire auquel se rallie l’Organisation démocratique des peuples Oromo (OPDO), qui siège au sein de la coalition gouvernementale.
« Il y a eu une dynamique interne de reconfiguration des équilibres du pouvoir où le parti — le front tigréen qui avait dominé et exercé un contrôle absolu sur la politique éthiopienne depuis près de trente ans — considérait que se maintenir au pouvoir mettait en danger la stabilité de la fédération éthiopienne, et donc il était temps de passer la main à une nouvelle élite dirigeante issue des Oromos », explique Éloi Ficquet, anthropologue, historien et maître de conférence à l’EHESS. Abiy Ahmed est nommé, lui qui n’est jusqu’alors qu’une figure politique secondaire. La coalition « croyant sans doute qu’en le plaçant au pouvoir fédéral, ils pourraient continuer à en tenir les ficelles », poursuit M. Ficquet, rappelant qu’Abiy Ahmed est relativement jeune et peu expérimenté au moment de sa nomination.
La transition que devait assurer le nouveau premier ministre jusqu’aux élections ne s’est pas déroulée comme prévu. Abiy Ahmed a entrepris une série de réformes, à la fois sur le plan national et international, plutôt que d’assumer passivement le pouvoir transitionnel. C’est dans ce cadre que s’est déroulée la réconciliation avec l’Éthiopie voisine, qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 201912. Une réconciliation à double tranchant selon Patrick Ferras, qui soutient que « lors de la guerre, l’Érythrée a reçu une leçon militaire sur le terrain et ne l’a toujours pas digérée. Aujourd’hui, affirme le président de l’association Stratégies africaines et docteur en géopolitique, les Tigréens reprochent à Abiy Ahmed sa proximité avec l’Érythrée, et notamment avec son dirigeant Isaias Afwerk, qui n’a pas eu l’occasion de se venger des Tigréens et laisse Abiy Ahmed le faire13 ».
En parallèle, les réformes mises en place par le nouveau dirigeant ont permis le retour de l’opposition politique, contrainte à l’exil par l’autoritarisme du précédent gouvernement. Mais, d’autre part, la scène politique se polarise de plus en plus : « la difficulté de l’Éthiopie depuis quelques années, c’est que tous les foyers de tension se sont rallumés en même temps parce qu’on est entré dans une sorte de compétition politique généralisée, où tous les acteurs régionaux — avec ces nouveaux acteurs politiques revenant au pays après l’exil — avaient intérêt à faire monter les enchères et à mobiliser leurs partisans avant les échéances électorales qui, en quelque sorte, siffleraient la fin de la partie », explique M. Ficquet. Abiy Ahmed consomme sa rupture avec l’EPRDF en créant le Parti de la prospérité en décembre 2019, délaissant la démocratie révolutionnaire pour un libéralisme économique teinté de religiosité14.
Vers une régionalisation du conflit?
À l’automne 2020, les tensions sont multiples et d’assez haute intensité lorsque la crise se déclenche. Déjà, en juin dernier, l’assassinat du chanteur populaire oromo Hachalu Hundessa a entraîné des émeutes et violences communautaires qui ont fait plus de 230 mort·e·s15. Ces violences sont symptomatiques de la fragilité de l’équilibre démocratique et intercommunautaire que prétend assurer Abiy Ahmed, soutenu par la communauté internationale. Le fédéralisme ethnique à la base du système politique éthiopien était déjà pipé depuis les années 1990 par la domination de la minorité tigréenne, alors qu’il doit plutôt garantir une certaine autonomie aux différentes communautés. En théorie, chaque région peut s’auto-administrer, souvent en fonction des critères de l’ethnie régionale dominante : les Oromos en Oromia ou les Amharas en Amhara, par exemple16. Mis en place pour faciliter l’intégration des multiples ethnies au projet national éthiopien, le fédéralisme ethnique permet peu à peu la montée des revendications et groupes ethno-nationalistes, qui alimentent les foyers de tensions. Le règne d’Abiy Ahmed semble accélérer la déliquescence de cet équilibre de façade17.
Ce fragile équilibre s’effondre donc avec l’annonce du report des élections, fixées au 5 juin 202118, très mal reçue par l’élite politique tigréenne qui y voit une atteinte à la constitution dont elle-même fut l’instigatrice, nous explique Éloi Ficquet. La décision du TPLF d’organiser ses propres élections au Tigré provoque l’ire du pouvoir central et légitime l’opération militaire, entreprise début novembre par Addis Abeba.
À la fin du mois de décembre, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) estimait à 50 000 le nombre d’Éthiopien·ne·s parti·e·s se réfugier au Soudan19. À l’intérieur des frontières de l’Éthiopie, les plus de 63 000 déplacé·e·s internes et autres civils touché·e·s par le conflit sont à risques, selon l’ONU, d’être privé d’accès aux ressources fournies par les organisations humanitaires20.
L’implication de l’armée érythréenne aux côtés d’Abiy Ahmed a également été confirmée par une source gouvernementale américaine21, alors que l’accès à l’information sur la situation au Tigré est toujours limité. Plus de 95 000 Érythréen·e·s résident pourtant dans des camps de réfugié·e·s au Tigré, dont l’accès aurait été refusé à l’ONU et dont certain·e·s résident·e·s auraient été rapatrié·e·s de force, rapporte RFI22.
L’Éthiopie, considérée comme un pôle de stabilité dans la Corne de l’Afrique, pourrait-elle être le nouveau brasier de la région? La question reste en suspens, alors que la victoire autoproclamée d’Addis Abeba reste à confirmer et que l’implication érythréenne n’a pas pleinement été mise en lumière. Les autorités soudanaises s’inquiètent quant à elles que la présence supplémentaire de réfugié·e·s sur leur territoire ne vienne déstabiliser l’équilibre politique nouvellement acquis suite au mouvement social, qui a chassé le président Omar el-Béchir en avril 2019.
David Ambrosetti, chercheur au CNRS, met en garde contre ce qui pourrait apparaître comme une fausse solution au conflit : « les travaux sur les questions de conflits armés ont quand même souvent montré que l’organisation de scrutins en situation de conflit pouvait conduire non pas à la pacification, non pas à la stabilisation, mais à la radicalisation d’une scène politique23 ».
1 Organisation des Nations Unies (ONU), « Une crise humanitaire à grande échelle se déroule en Éthiopie, prévient le HCR », 17 novembre 2020. https://news.un.org/fr/story/2020/11/1082472.
2 Le Monde avec AFP, « Ethiopie : le premier ministre annonce une riposte après l’attaque d’un camp militaire dans le Tigré », 4 novembre 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/11/04/ethiopie-le-premier-ministre-annonce-une-riposte-apres-l-attaque-d-un-camp-militaire-dans-le-tigre_6058436_3212.html.
3 Romain Gras, « Éthiopie : après la prise de Mekele, l’avenir incertain du conflit dans le Tigré », Jeune Afrique, 1er décembre 2020. https://www.jeuneafrique.com/1083405/politique/ethiopie-apres-la-prise-de-mekele-lavenir-incertain-du-conflit-dans-le-tigre/.
4 Nina Soyez, « Éthiopie : les racines du conflit au Tigré », TV5 Monde, 16 novembre 2020. https://information.tv5monde.com/afrique/ethiopie-les-racines-du-conflit-avec-le-tigre-383788.
5 Ibid.
6 Le Monde avec AFP, op.cit.
7 France 24, « Éthiopie : la poudrière du Tigré », Le monde dans tous ses états, 7 décembre 2020. https://www.france24.com/fr/%C3%A9missions/le-monde-dans-tous-ses-%C3%A9tats/20201207-%C3%A9thiopie-la-poudri%C3%A8re-du-tigr%C3%A9.
8 Ibid.
9 Soyez, op.cit.
10 Gérard Prunier, « Éthiopie-Érythrée, fin des hostilités »,Le Monde diplomatique, novembre 2018. https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/PRUNIER/59209.
11 Les Oromos représentent environ un tiers de la population de l’Éthiopie. France 24, op.cit.
12 Soyez, op.cit.
13 Ibid.
14 Abiy Ahmed s’auto-attribuerait une figure quasi-messianique, d’après Éloi Ficquet.
15 Le Monde avec AFP, « Éthiopie : “les émeutes après le meurtre d’un chanteur oromo ont fait plus de 230 morts », Le Monde, 8 juin 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/07/08/ethiopie-les-emeutes-apres-le-meurtre-d-un-chanteur-oromo-ont-fait-plus-de-230-morts_6045608_3212.html.
16 Ecofin Hebdo, « Ethiopie : l’échec d’un système politique basé sur le fédéralisme ethnique », 28 juin 2019. https://www.agenceecofin.com/la-une-de-lhebdo/2806-67379-ethiopie-l-echec-d-un-systeme-politique-base-sur-le-federalisme-ethnique.
17 Prunier, op.cit.
18 France 24, « L’Ethiopie fixe la date du 5 juin 2021 pour ses élections », 25 décembre 2020. https://www.france24.com/fr/afrique/20201225-l-%C3%A9thiopie-fixe-la-date-du-5-juin-2021-pour-ses-%C3%A9lections.
19Ibid.
20 UNHCR, « Ethiopian refugee numbers in Sudan cross the 40, 000 mark », 24 novembre 2020. https://www.unhcr.org/news/briefing/2020/11/5fbcccbf4/ethiopian-refugee-numbers-sudan-cross-40000-mark.html.
21 Léonard Vincent, « Éthiopie : l’implication des Érythréens dans le conflit au Tigré se confirme », RFI, 10 décembre 2020. https://www.rfi.fr/fr/afrique/20201210-%C3%A9thiopie-l-implication-des-%C3%A9rythr%C3%A9ens-dans-le-conflit-au-tigr%C3%A9-se-confirme.
22 Ibid.
23 David Ambrosetti interrogé par Julie Gascon, « La guerre en Éthiopie est-elle vraiment finie? », France Culture, 9 décembre 2020. https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/les-enjeux-internationaux-emission-du-mercredi-09-decembre-2020.
par Adèle Surprenant | Déc 16, 2020 | Analyses
Il y a neuf ans commençaient à apparaître les premiers signes de ce qui deviendrait le mouvement des carrés rouges. Des manifestations quotidiennes à la grève générale illimitée (GGI) qui a touché près de 50 % de la communauté postsecondaire1, le mouvement étudiant devenu social est, à ce jour, encore considéré comme l’un des plus importants de l’histoire du Québec. Depuis les mouvements de 2012 et de 2015, les quelques revendications portées par diverses associations et regroupements d’associations étudiantes font peu de vagues. Quel est l’état de la démocratie et du militantisme étudiant aujourd’hui, près d’une décennie après le « printemps érable », alors que la pandémie de COVID-19 célèbre son premier anniversaire?
« Comme chaque grève étudiante, 2012 a été une formidable expérience de démocratie, ouvrant à l’idée qu’il est possible d’être autre chose qu’un électeur aux quatre ans et un consommateur », affirme à L’Esprit libre le professeur de philosophie Arnaud Theurillat-Cloutier. Depuis 1968, l’expérience de la GGI s’est reproduite neuf fois dans les universités et les cégeps du Québec2, en plus des grèves à durée limitée ponctuelles et des autres moyens de pression déployés par les associations étudiantes de la province. On peut penser au mouvement de 2015 contre les mesures d’austérité du gouvernement libéral de Philippe Couillard ou, plus récemment, à la grève pour réclamer la rémunération des stages et de la formation professionnelle à l’université3. Ces mobilisations n’ont toutefois jamais atteint l’ampleur du mouvement des carrés rouges.
Essoufflement
Pour le professeur4, la force de la mobilisation de 2012 s’est en partie construite grâce à « la persistance d’une infrastructure de la dissidence dans le mouvement étudiant, c’est-à-dire l’existence de structures et de pratiques de démocratie directe et d’actions de masse dans les associations étudiantes, en particulier autour de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante [ASSÉ] ». La coalition large de l’ASSÉ, fondée en 2012, soit la CLASSE, s’est imposée comme acteur dominant du syndicalisme étudiant en 20125. Sa collaboration avec la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) et la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), deux entités de représentation étudiante moins radicales, a accordé au mouvement une certaine unité et a favorisé le rapport de force dans les négociations avec le gouvernement.
« Il y a une expérience accumulée des luttes étudiantes entre la grève de 2005 et [de] 2012, ce qui s’est traduit par une meilleure et [une] plus grande capacité d’organisation », explique M. Theurillat-Cloutier, qui rappelle l’importance des grandes sommes d’argent, du savoir-faire ainsi que du nombre plus important de militant·e·s et de savoir théoriques que permet la multiplication des mobilisations. Le transfert de connaissances entre militantes et militants s’effectue entre autres par l’organisation d’assemblées générales comme l’organisation de grèves. L’expérience qui a émané de la mobilisation sur les campus en 2012 peut donc expliquer la proximité dans le temps avec laquelle s’est déclenchée la grève contre les mesures d’austérité de 2015. L’ampleur et l’adhésion populaire n’ont cependant jamais atteint les sommets du mouvement des carrés rouges et la population québécoise était pourtant défavorable à la grève6. Le mouvement des carrés rouges a lui-même été perçu comme un échec par plusieurs, puisque la revendication au cœur du soulèvement, soit l’annulation de la hausse des frais de scolarité de 75 % sur cinq ans prévue par le gouvernement de Jean Charest, a finalement été remplacée par une indexation et non par une annulation intégrale de la hausse. « Bref, il n’y a eu aucun gagnant et, comme dans les tragédies, tous sont morts », écrit le sociologue et chercheur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Benoit Coutu, qui soutient qu’« en 2015, l’échec fut plus profond, disloquant le mouvement étudiant jusqu’à nos jours7».
Défauts d’organisation, revendications trop larges, épuisement militant et répression policière accrue8… Les raisons de cet échec sont difficiles à déterminer, mais la désillusion qu’il entraîne et ses conséquences sont claires pour le politologue Alain Savard : « Si aucune grève n’a lieu pendant une période prolongée sur un campus, le noyau militant perdra progressivement les connaissances liées à l’organisation de grèves et aura de la difficulté à recruter une relève, écrit-il. La participation aux assemblées chutera et l’association étudiante perdra son rôle politique. […] La plupart du temps, lorsque cela arrive, l’association étudiante glisse vers l’organisation d’activités sociales comme les partys et s’oriente vers les clubs d’appartenances9 ». La grève du printemps 2015 serait également à la base de la dissolution de l’ASSÉ en mai 2019. « À la suite de celle-ci, plusieurs critiques avaient été formulées comme un manque de transparence et de confiance envers les personnes élues, résultant en un désinvestissement progressif de la structure10 », peut-on lire sur le site du défunt regroupement d’associations.
Aujourd’hui, les associations étudiantes font face à un nouvel obstacle : la pandémie de COVID-19 et les mesures sanitaires qui en ont découlé forcent les acteur·trice·s de la démocratie étudiante à transformer profondément leurs pratiques.
De nouveaux défis
« J’avais l’impression qu’il se passait quelque chose au Québec et qu’enfin je n’étais plus seul à me battre de mon bord, raconte Vincent Boisclair au Huffpost alors qu’il était confiné dans le domicile de ses parents à Victoriaville11. Quand j’ai appris qu’il y avait un mouvement de grève qui s’annonçait, c’était ça ma vie. […] Depuis un an je préparais ça. Ça s’est juste effondré du jour au lendemain », se souvient l’étudiant en environnement de 25 ans, dont les activités militantes écologistes ont pris fin avec l’annonce du confinement en mars 2020. Les manifestations et les actions pour lutter contre les changements climatiques étaient fréquentes depuis quelques mois avec l’avènement de groupes comme Extinction Rebellion Québec. La marche pour le climat de septembre 2019, qui a attiré des milliers de personnes dont la militante écologiste Greta Thunberg, n’est qu’un exemple de la mobilisation multiforme des militant·e·s étudiant·e·s qui s’organisent autour de la question environnementale, du secondaire à l’université12. La pandémie a mis un frein à cet élan.
Les établissements scolaires postsecondaires offrent, depuis la session d’hiver, la majorité de leurs cours exclusivement en ligne afin de ralentir la propagation du virus. Outre les activités académiques, le travail des associations étudiantes est également perturbé par le passage des salles de classe aux visioconférences. « La pandémie affecte beaucoup nos activités étant donné que nous n’avons plus de contact direct avec nos membres », nous confirme Ariane Monzerolle, exécutante à la vie étudiante de l’Association étudiante du cégep de Saint-Laurent (AECSL). Même si l’AECSL réussit à maintenir ses activités régulières et la majorité de ses assemblées générales — celles-ci ne pouvant avoir lieu que lorsqu’est atteint le quorum déterminé par les membres de l’association —, Ariane redoute que les activités militantes ne soient profondément perturbées. « Je ne pense pas que l’association pourrait présentement prendre des actions provinciales comme dans le passé », affirme-t-elle, citant à titre d’exemples les mouvements de 2012 et de 2015 et expliquant que « c’est difficile [de] rassembler des personnes et [d’]avoir des contacts avec elles et eux [qui soient] organiques ».
Alexandra Henkélé, elle, semble plus optimiste. Jointe par téléphone, la responsable aux affaires externes et aux affaires étudiantes du Mouvement des associations générales étudiantes de l’Université du Québec à Chicoutimi (MAGE-UQAC), en poste depuis septembre 2020, admet « que ce sont de nouveaux défis et toute une approche différente, parce que là il faut parler avec les étudiants et les solliciter à distance, mais je pense que [ce sont] de bons défis et de nouvelles façons de faire qu’il faut apprendre, et c’est l’occasion en ce moment de développer de nouvelles stratégies, de nouvelles façons de penser et de mobiliser ».
Parmi ces défis, on compte le fait que les élections du MAGE-UQAC qui devaient avoir lieu à l’été ont été reportées en septembre. Pendant plusieurs mois, la charge de travail a ainsi reposé sur les épaules de trois personnes, alors qu’elle est normalement répartie entre les membres d’une équipe de dix. Alexandra craint également une baisse progressive de la participation aux assemblées générales (AG), tenues via la plateforme Zoom jusqu’à nouvel ordre : « nos AG avant avaient lieu le midi, dans la cantine, et on distribuait de la pizza gratuite, se souvient-elle. Donc c’est sûr que c’était vraiment facile pour [les étudiantes et les étudiants] d’aller manger à la cantine comme tous les jours, de prendre une pizza gratuite et d’être au courant de tout ce qui se passe à l’université! »
La première assemblée générale de la session d’automne 2020 a, contre toute attente, attiré beaucoup de participant·e·s. Un succès qu’Alexandra explique par l’engouement entourant l’un des enjeux y ayant été abordés, soit la lutte contre le projet Énergie Saguenay de GNL Québec. À l’UQAC, l’opposition au projet de construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel remonte à plus de trois ans. Depuis 2017, le MAGE-UQAC a mené de nombreuses actions, des journées de grève, a formé des partenariats avec plusieurs groupes de défense de l’environnement et, surtout, a réussi à mobiliser le corps étudiant et la population de Chicoutimi autour d’enjeux environnementaux. Un engouement qu’elle explique par la portée majeure du projet de GNL Québec, dont le président a d’ailleurs démissionné à la mi-novembre13. « Le projet de loi 21, ça touche beaucoup les étudiants en droit ou en éducation, donc c’est vraiment plus cette communauté-là qui va être mobilisée, alors que l’environnement, ça touche vraiment n’importe qui », soutient la militante et étudiante en intervention plein-air, dont l’association a même participé aux audiences du BAPE cet automne, et ce, malgré la pandémie.
En plus d’avoir rédigé et présenté un mémoire en son nom, le MAGE-UQAC a invité ses membres à envoyer des lettres personnalisées aux autorités du BAPE pour faire valoir leur désaccord face au projet Énergie Saguenay. Alors que la mobilisation étudiante était au plus bas, Alexandra confie que l’association a réussi à relancer le débat et à susciter l’intérêt de ses membres autour du BAPE en utilisant les réseaux sociaux.
Arnaud Theurillat-Cloutier laisse entendre plus de réserve quant au tournant numérique de la démocratie étudiante : « jamais les réseaux sociaux ne pourront nous donner la qualité de ces liens qui émergent dans et à la suite des assemblées générales étudiantes », se désole-t-il, insistant sur le fait qu’il s’agit d’« une perte importante, car nous avons besoin de lieux physiques pour se rassembler, se reconnaître, débattre de vive voix, confronter véritablement nos perspectives en sortant du confort de nos certitudes, développer notre confiance mutuelle, se reconnaître entre allié·e·s ».
En attendant la fin de la crise sanitaire et le retour aux modes d’exercices de la démocratie étudiante pré-COVID, toutes et tous s’entendent sur le fait qu’il leur faudra se surpasser d’ingéniosité pour redéfinir leur fonctionnement, mais également pour s’attarder à de nouveaux enjeux. Avec la pandémie, l’isolement social et la précarité économique qui n’épargnent pas la population étudiante du Québec, les préoccupations des associations étudiantes, dont le mandat principal demeure la représentation et la défense de ses membres, sont également amenées à changer. Problèmes de santé mentale, dégradation de la qualité des cours et frais de scolarités jugés trop élevés, sans accès aux locaux et aux services réguliers des établissements d’enseignement : tous ces problèmes remplacent, pour l’instant, d’autres luttes politiques et sociales qui étaient prévues à l’agenda des associations étudiantes, avant que l’année qui s’achève n’impose son propre ordre du jour.
Révision de fond: Léandre St-Laurent et Any-Pier Dionne;
Révision linguistique: Laurence Marion-Pariseau
1 Alain Savard. « Comment le mouvement étudiant démocratise les structures du militantisme » dans Nouveaux cahiers du socialisme. Hiver 2017. https://www.erudit.org/en/journals/ncs/2017-n17-ncs02920/84472ac.pdf
2 Ibid.
3 Isabelle Maltais. « Une grève étudiante générale est lancée pour la rémunération des stages » dansRadio-Canada. 18 mars 2019. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1159013/greve-etudiante-generale-remuneration-stages
4 Il était également engagé dans les mouvements étudiants de 2005 et 2012, et a contribué aux ouvrages collectifs À force d’imagination, Lux, 2013 et Un printemps rouge et noir, Écosociété, 2014).
5 Xavier Lafrance. « La route que nous suivons » dansÀ bâbord!. Octobre-novembre 2012. https://www.ababord.org/La-route-que-nous-suivons
6 Marco Fortier. « Les Québécois condamnent la grève étudiante ». Le Devoir, 11 avril 2015. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/436957/sondage-leger-le-devoir-les-quebecois-condamnent-la-greve-etudiante
7 Benoit Coutu. « Le mouvement étudiant de 2015 : retour sur un échec » dans Nouveaux Cahiers du socialisme. Automne 2017. https://www.cahiersdusocialisme.org/mouvement-etudiant-de-2015-retour-echec/
8 Cassandra Harbour et Christophe Tremblay. « Les effets de la répression policière visant les manifestants dans le contexte du « printemps érable » ». Rapport final présenté à la Ligue des droits et libertés – section Québec, avril 2013. http://liguedesdroitsqc.org/wp-content/uploads/2013/08/rapport_final_harbour_et_tremblay.pdf
9 Savard, Op.cit.
10 Association pour une solidarité syndicale étudiante. Congrès annuel 2018-2019 : les membres de l’ASSÉ votent en faveur de la dissolution. 29 avril 2019. https://nouveau.asse-solidarite.qc.ca/index.html%3Fp=3788.html
11 Florence Breton. « Militantisme et pandémie : “le momentum de nos actions a été perdu” »,Huffpost, 1er septembre 2020. https://quebec.huffingtonpost.ca/entry/militantisme-pandemie-momentum-perdu_qc_5f4d1af4c5b64f17e140f4e8
12 Ibid.
13 Alexandre Shields. « Le président de GNL Québec quitte son poste » dansLe Devoir. 11 novembre 2020. https://www.ledevoir.com/societe/environnement/589527/le-president-de-gnl-quebec-quitte-son-poste
par Rédaction | Déc 9, 2020 | Analyses, International
Par Adèle Surprenant
À un an près de la dissolution du statut spécial d’autonomie accordé au Jammu-et-Cachemire (J&K), le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi annonçait, le 27 octobre 2020, l’entrée en vigueur du troisième arrêté sur la réorganisation du territoire de l’Union. Ces réformes sont fortement critiquées par l’opposition indienne et la population cachemiri, alors que la région concernée est sujette à des restrictions en ce qui concerne les déplacements, les communications et les manifestations.
L’annonce de New Delhi est survenue quelques jours avant la fin du délai de modification prévu dans la Loi de réorganisation du Jammu-et-Cachemire, adoptée en août 2019. Décrété sans ratification du parlement, le troisième arrêté permet aux citoyen·ne·s indien·ne·s non Cachemiris d’acquérir des terres au J&K. Il comprend également l’abrogation de la Loi sur l’abolition des grands domaines fonciers adoptée en 1950 afin de protéger les droits des petits propriétaires agricoles de la région.
À la tête du gouvernement, le Bharatiya Janata Party (BJP) affirmait que « la décision avait été prise pour encourager le développement et la paix1 » de la vallée himalayenne, où les appels à la grève générale se multiplient depuis le samedi 31 octobre afin de dénoncer un projet de colonisation visant à modifier la démographie du Cachemire sous administration indienne. Le seul État à majorité musulmane de l’Union indienne a été divisé en deux territoires administrés par des gouverneurs nommés par New Delhi suite à l’abrogation des articles 370 et 35A de la Constitution en août dernier, retirant de facto au Jammu-et-Cachemire le statut particulier de semi-autonomie qui lui avait été accordé en 19472.
Une pierre à l’édifice
Le Cachemire est situé directement sur la frontière entre le Pakistan et l’Inde – il est donc réparti sur le territoire des deux pays – mais il est réclamé dans son entièreté par chacun3. Il s’agit d’un litige territorial qui remonte à l’indépendance du sous-continent indien, qui était jusqu’alors divisé en 565 États princiers gouvernés par la Couronne britannique et auxquels Londres a accordé la possibilité de choisir s’ils souhaitent se rattacher à l’un ou à l’autre des dominions. À la tête de l’État du Cachemire, le maharaja4 Hari Singh a dépassé le délai qui lui était accordé pour se prononcer, ce qui a ouvert la porte à une invasion menée par des groupes armés venus du Pakistan. Pour libérer son territoire des envahisseurs, le gouverneur a accepté de rejoindre l’Inde en échange de l’aide militaire indienne.
En entrevue à Radio France internationale, la chercheuse Charlotte Thomas explique qu’aux premiers jours de l’indépendance, « arracher au maharaja Hari Singh l’accession de son royaume majoritairement musulman à une Inde dont les citoyens sont à 80 % de confession hindoue, était une belle victoire pour [le premier ministre Jawaharlal] Nehru et pour sa vision multiculturelle et séculariste de l’Inde naissante5 ». La décision a déclenché la première guerre indo-pakistanaise, qui a pavé la voie à un conflit ayant fait plus de 70 000 morts depuis 19896.
La série de modifications constitutionnelles mises en place par le BJP « mettent fin à la manière dont le J&K s’est vu garantir une plus grande autonomie peu après l’indépendance indienne afin de limiter le séparatisme dans la région », analyse le politologue et professeur à l’Université McGill Narendra Subramanian7, qui juge qu’elles ouvriront la porte aux migrations et aux nouveaux propriétaires d’autres régions de l’Inde. Par conséquent, ces changements entamés par le BJP risquent, selon lui, de « réduire l’autonomie politique de la région et d’accroître la possibilité de voir l’immigration réduire le pourcentage de population locale, et pourrait permettre une plus grande concentration de terres détenues par des individus fortunés de la région ou d’ailleurs en Inde », explique-t-il à L’Esprit libre.
À l’inverse de Jawaharlal Nehru, le gouvernement, au pouvoir depuis six ans, met de l’avant un nationalisme où se confondent ethnicité, religion et citoyenneté politique. « Le BJP au pouvoir est un parti nationaliste hindou commis à la promotion de l’hégémonie hindoue en Inde », explique M. Subramanian, qui rappelle que la dissolution spéciale du J&K était déjà comprise dans le manifeste du parti lors des élections de 2014. Depuis, le gouvernement Modi a également adopté la Loi sur la citoyenneté en 2019, basée sur l’appartenance religieuse. La loi est accompagnée d’un processus de vérification nationale visant, en principe, à cibler les immigrant·e·s illégaux·ales en provenance de pays musulmans comme l’Afghanistan, le Bangladesh et le Pakistan8.
« Bien que le travail de recensement de la population ait été reporté afin d’éviter la propagation du COVID-19, certaines déclarations faites par le ministre de l’Intérieur et par d’autres dirigeants du BJP ont suscité la crainte que des millions de musulmans indiens, dont un grand nombre appartient à des familles qui vivent dans le pays depuis des générations, pourraient se voir privés des droits découlant de la citoyenneté et marginalisés », peut-on lire dans un rapport de l’organisation Human Rights Watch (HRW)9. Monsieur Subramanian précise que « beaucoup de pauvres et d’individus moins privilégiés n’ont pas leurs documents officiels de naissance et de résidence », ce qui ferait en sorte que la loi ne priverait pas uniquement de leur citoyenneté les musulman·e·s issu·e·s de l’immigration récente.
À la fin mars 2020, le cadre légal entourant le droit à la résidence au J&K a également été redéfini, obligeant les Cachemiris à obtenir un certificat de domicile pour pouvoir accéder à l’emploi, à l’éducation et au logement sur leur territoire régional. Tandis que les Cachemiris subissent des pressions en ce qui concerne l’acquisition de leur certificat (le processus étant ralenti par les mesures engagées par New Delhi pour faire face à la crise sanitaire), le troisième arrêté d’octobre dernier facilite l’obtention de la résidence permanente aux citoyen·ne·s indien·ne·s non Cachemiris10.
Il s’agit là d’un traitement différentiel souvent comparé à celui qui est réservé à la Cisjordanie et à la bande de Gaza sous occupation israélienne, dont les méthodes inspirent Narendra Modi, ouvertement admiratif de la « maîtrise » de la population palestinienne par l’État sioniste11.
Abus et dénonciations
Le droit à la citoyenneté n’est pas le seul à être menacé par le gouvernement Modi : « la violation des droits humains est un phénomène rampant au Cachemire », nous renseigne Ifsha12, une chercheuse indépendante basée au Cachemire. « Il s’agit d’une tendance de fond depuis plus de trois décennies », poursuit-elle, rappelant que les meurtres extrajudiciaires, les viols et la torture sont des pratiques courantes des forces armées indiennes et que plus de 8 000 personnes ont été portées disparues depuis la fin des années 1980. En vertu de la Loi sur la sécurité publique et de la Loi de prévention des activités illégales récemment amendées, les personnes mineures peuvent être détenues par les autorités et quiconque peut être arrêté et incarcéré sans procédures judiciaires préalables.
Mushtaq Tabardar, 28 ans, se souvient d’un soir où, alors qu’il rentrait chez lui en marchant, un groupe de soldats indiens l’a interpellé et l’a roué de coups sans raison. Il raconte avoir souvent été témoin de ce genre de scènes, qu’il s’explique difficilement : « le Cachemire, c’est le paradis », nous écrit-il sur l’application de messagerie WhatsApp, l’un des seuls moyens de communication avec le monde extérieur pour les Cachemiris. Les droits à l’information et à la communication sont restreints depuis plus d’un an, confirme Ifsha; plus de 540 jours se sont écoulés depuis la restriction d’Internet haute vitesse, de lignes téléphoniques et de certaines chaînes satellitaires au J&K. Elle critique également « l’usage disproportionné de la force par l’armée, et ce, en toute impunité » et l’impossibilité, pour les personnes concernées, de dénoncer ces abus par l’entremise des réseaux sociaux ou des médias traditionnels.
« Le gouvernement indien affirme qu’il est déterminé à améliorer la vie des habitants du Cachemire, un an après la révocation du statut constitutionnel du Jammu-et-Cachemire, mais pour l’instant, ce ne sont que des belles paroles », a déclaré la directrice d’HRW pour l’Asie du Sud, Meenakshi Ganguly, ajoutant que « les autorités ont au contraire maintenu des restrictions étouffantes qui vident les droits fondamentaux des Cachemiris13 ».
Pour le professeur Subramanian, « la seule solution acceptable pour la majorité des résident·e·s de la région impliquerait la réduction de la répression et la promotion de la démocratique, le rétablissement de la citoyenneté et la reconnaissance d’une plus grande autonomie pour les trois régions culturellement distinctes de l’État », soit le Cachemire, la vallée majoritairement hindoue du Jammu et le Ladakh, à prédominance bouddhiste. Il ajoute que « rien de tout cela ne semble probable dans un avenir proche ». Ifsha, elle, considère « qu’il doit y avoir des changements structurels importants avant de pouvoir parler d’éventuelles solutions » au problème du Cachemire, aggravé par les récentes modifications au droit foncier.
Quant à lui, Mushtaq attend l’occasion de quitter le pays et de trouver du travail à l’étranger. Malgré l’attachement qu’il porte à son Cachemire natal, il juge que la situation est devenue intenable : « nous [Cachemiris] sommes en désaccord avec les décisions du gouvernement indien et nous avons peur de ce qu’elles auront comme effet sur notre avenir, explique-t-il en référence aux réformes entamées depuis août 2019, mais maintenant nous avons aussi peur de montrer notre désaccord », poursuit-il après quelques minutes de silence. Il s’excuse du délai de réponse, causé par l’interruption du réseau Internet.
1 LaMinute.info.Les grèves au Cachemire protestent contre les nouvelles lois foncières indiennes. 31 octobre 2020. https://laminute.info/2020/10/31/les-greves-au-cachemire-protestent-contre-les-nouvelles-lois-foncieres-indiennes/
2 Tirthankar Chanda. « La fin du statut spécial du Cachemire est le dernier acte d’un long processus » dans RFI. 14 août 2019. https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20190811-jammu-cachemire-autonomie-inde-pakistan-modi-imran-khan-partition-pulwama
3 Ibid.
4 Sanscrit pour « haut dirigeant ».
5 Ibid.
6 Ibid.
7 Tous les entretiens rapportés dans cet article ont été réalisés en anglais.
8 Human Rights Watch. Inde : la nouvelle loi sur la citoyenneté déclenche manifestations et affrontements. 9 avril 2020. https://www.hrw.org/fr/news/2020/04/09/inde-la-nouvelle-loi-sur-la-citoyennete-declenche-manifestations-et-affrontements
9 Ibid.
10 Leoni Connah. « Kashmir : new domicile rules spark fresh anger a year after India removed region’s special status » dans The Conversation. 29 juillet 2020. https://theconversation.com/kashmir-new-domicile-rules-spark-fresh-anger-a-year-after-india-removed-regions-special-status-142696
11 Vaija naravane. « Au Cachemire, l’hindouisme sabre au clair » dans Le Monde diplomatique. Octobre 2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/10/NARAVANE/60460
12 Pour des raisons de sécurité, Ifsha a préféré taire son nom complet.
13 Human Rights Watch. Inde : Les abus continuent au Jammu-et-Cachemire. 5 août 2020. https://www.hrw.org/fr/news/2020/08/05/inde-les-abus-continuent-au-jammu-et-cachemire
par Rédaction | Nov 23, 2020 | Analyses, International, Societé
Par Adèle Surprenant
L’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre dernier, a provoqué une réelle onde de choc en France et à l’étranger. Décapité devant le collège de Conflans-Sainte-Honorine où il enseignait, M. Paty était au cœur d’une polémique pour avoir présenté des caricatures de Mohammed durant un cours sur la liberté d’expression. Le gouvernement d’Emmanuel Macron multiplie depuis les annonces sur la lutte contre la « radicalisation » et l’« obscurantisme ». À quelques semaines de la présentation d’un projet de loi sur le « séparatisme islamique », le climat est tendu au pays de la liberté, de l’égalité et de la laïcité 1.
« Ce soir, je n’aurai pas de mots pour évoquer la lutte contre l’islamisme politique, radical, qui mène jusqu’au terrorisme. Les mots, je les ai eus. Le mal, je l’ai nommé. Les actions, nous les avons décidées, nous les avons durcies, nous les mènerons jusqu’au bout », déclarait le Président de la République Emmanuel Macron le 22 octobre dernier, lors d’une soirée hommage à Samuel Paty, qu’il qualifie de « victime de la conspiration funeste de la bêtise, du mensonge, de l’amalgame, de la haine de l’autre, de la haine de ce que, profondément, existentiellement, nous sommes 2».
Le professeur d’histoire-géographie était la cible d’une vidéo circulant sur les réseaux sociaux depuis quelques jours, dans laquelle un parent d’élève du collège de Conflans-Sainte-Honorine, où M. Paty enseignait, dénonçait le choix du professeur d’avoir montré en classe deux caricatures de Mohammed extraites de Charlie Hebdo. Une vidéo qui aurait été vue par son assassin, Abdoullakh Anzorov, 18 ans, abattu par la police quelques minutes après le drame.
Le matin suivant le drame, Paris se réveille lentement. La crise sanitaire oblige plusieurs commerces à garder le rideau tiré, la pluie a vidé les rues des promeneur·se·s du samedi, et seules quelques dizaines de personnes sont rassemblées, place de la République, pour rendre hommage au professeur assassiné. Habituée aux manifestations et rassemblements en tout genre, la statue qui surplombe la place est placardée d’affiches aux slogans qui résonnent tristement dans l’imaginaire collectif français : au « Je suis Charlie » de janvier 2015 s’est substitué le « Je suis prof », dans un élan de solidarité avec celui que le Président a déclaré être le « visage de la République 3».
Une déclaration qui fait écho à la une du Point 4, qui titrait son numéro du 22 octobre « Samuel Paty. Professeur mort pour la liberté », ou encore le magazine Marianne avec « Jusqu’à quand va-t-on se coucher? 5» Parce qu’à en croire le discours gouvernemental, le nouveau visage de la République serait tordu par la peur sous la menace d’un islam intégriste rampant.
Représailles
Une série de mesures ont rapidement été annoncées par le gouvernement, à commencer par la publication imminente d’un recueil de caricatures religieuses et politiques qui sera distribué dans les écoles du pays. « Par ce geste, dans le respect de nos compétences, nous voulons témoigner de nos engagements à défendre les valeurs de la République et le droit fondamental de chacun et chacune de nos concitoyens à vivre en paix et dans la liberté », a déclaré Renaud Muselier, président du Congrès des Régions, ajoutant que le recueil contiendra « bien entendu » des caricatures du controversé Charlie Hebdo 6.
S’en est suivi la fermeture administrative de la mosquée de Pantin, en banlieue parisienne. D’après le grief, l’imam principal, Ibrahim Abou Talha, serait « impliqué dans la mouvance islamiste radicale d’Île-de-France 7». La vidéo ciblant M. Paty a également été reléguée sur leurs réseaux sociaux, puis retirée tout de suite après l’attentat, dénoncé par les responsables de la mosquée. Depuis l’entrée en vigueur de la loi Silt, en 2017, les lieux de culte peuvent être fermés par ordre d’un préfet en cas de soupçon d’incitation au terrorisme. Au cours des deux dernières années, ce sont 250 mosquées, écoles, bars à narguilé et autres établissements qui ont dû mettre la clé sous la porte en vertu de cette loi 8.
« Donner certains pouvoirs aux autorités pour dissoudre certains groupes religieux sans préavis est problématique pour plusieurs raisons », d’après la chercheuse et spécialiste du contre-terrorisme Nadine Sayegh, contactée par L’Esprit libre. Prenant l’exemple de la fermeture de la mosquée de Pantin, elle ajoute que « l’imam a peut-être fait certaines remarques, et il devrait évidemment en être tenu responsable, mais la fermeture d’une mosquée en entier, laissant des centaines de fidèles sans lieu pour communier? Il s’agit clairement d’une punition collective par rapport à des remarques faites, alors que si on regarde les accusations portées envers certains hommes d’Église, souvent bien plus sévères, ceux-ci sont soit renvoyés, réaffectés ou remplacés. Mais on ne s’attend pas à ce que la communauté catholique en entier s’excuse pour les actions d’un prêtre corrompu », ajoute-t-elle.
Certain·e·s critiques accusent le gouvernement de s’en prendre à la loi de 1901, protégeant la liberté d’association 9, et ce, depuis l’état d’urgence proclamé par François Hollande en 2015 10. Henri Leclerc, ténor du barreau et ex-président de la Ligue des droits de l’Homme, est d’avis que « c’est toujours pareil quand arrive un tel drame, le gouvernement, pour renforcer son image et rassurer l’opinion bouleversée, impose des mesures voire des lois nouvelles, dont il n’est pas établi qu’elles soient efficaces sur les circonstances ou “l’atmosphère” qui ont permis que s’accomplissent les actes criminels 11».
« La police a des politiques d’interpellation et de fouille sur les individus depuis le gouvernement Hollande — laissant donc techniquement le pays dans un état d’urgence permanent alors qu’il n’y en a pas », renchérit Mme Sayegh. Selon elle, « le racisme et l’islamophobie envahissent la société tous les jours et à un rythme effréné [et] il n’est pas surprenant qu’ils soient enracinés dans la stratégie CVE [combattre l’extrémisme violent, ndlr] » du gouvernement, qui semble avoir entamé un virement à droite au cours des derniers mois.
La construction de l’« ennemi intérieur »
Le 2 octobre dernier, le président Emmanuel Macron s’exprimait sur le projet de loi voulant lutter contre le « séparatisme » qui devrait être annoncé le 9 décembre 2020. Un « mot véhicule que l’Élysée a longtemps conjugué au pluriel, sans convaincre quiconque qu’il s’agissait de parler d’autre chose que d’islamisme », peut-on lire dans un article d’Ellen Salvi, début octobre, sur le site de Médiapart 12.
Ces annonces ont réjoui la cheffe du Rassemblement national (RN) — nouveau nom du Front national (FN) —, Marine Le Pen. Elle a déclaré dans un communiqué de presse que « plusieurs annonces du président de la République reprennent des mesures présentées depuis longtemps par le RN », citant entre autres la suppression des enseignements de la langue et de la culture d’origine, la fermeture administrative des « lieux où est prônée la haine de la France » ou la fermeture de clubs sportifs qui « pratiquent le communautarisme en droit ou en fait 13».
« Communautarisme », « séparatisme » ou « ensauvagement », ces termes empruntés à l’extrême-droite sont aujourd’hui partie prenante du discours du gouvernement : « Macron a été élu en raison de son positionnement plus neutre que les partis de droite, mais il semblerait, à travers ce que je crois être une tentative d’accroître sa popularité électorale, qu’il change à la fois ses stratégies et sa rhétorique vers les positions d’extrême-droite », reconnait Mme Sayegh. Les exemples de ce glissement sont d’ailleurs loin d’être rares.
Le 20 octobre 2020, Gérald Darmanin déclarait sur les ondes de BFMTV avoir « toujours été choqué de rentrer dans un hypermarché et de voir un rayon de telle cuisine communautaire […] ». Il accuse ainsi le « capitalisme mondial » d’avoir sa part de responsabilité dans l’accroissement du « communautarisme ». « Quand on vend des vêtements communautaires, peut-être qu’on a une petite responsabilité dans le communautarisme? », s’interroge le ministre de l’Intérieur, actuellement visé par une plainte pour viol 14, affirmant que « si on peut demander des comptes aux hommes politiques […], on peut aussi dire au capitalisme qu’il est peut-être, de temps en temps, patriote 15». Il rassure cependant les auditeur·trice·s en ajoutant : « heureusement que toutes mes opinions ne font pas partie de la loi de la République parce que ce serait… », s’interrompt le ministre en haussant les sourcils 16.
Macron dénonce pourtant « le piège de l’amalgame tendu par les polémistes et par les extrémistes qui consisterait à stigmatiser tous les musulmans », prônant plutôt un « Islam des lumières » pour une France où serait assurée « une présence républicaine en bas de chaque tour, au bas de chaque immeuble 17».
Cette « présence républicaine », Ahmad, dans la cinquantaine, la sent déjà tous les jours. Le Mauritanien d’origine naturalisé français et en France depuis 9 ans, travaille dans une buanderie à deux pas de la mosquée Myrha, dans le 18e arrondissement de Paris. À la Goutte d’Or, la population est en bonne partie d’origine maghrébine. Il se désole de la surveillance policière accrue au courant de la dernière année, autour de la mosquée et dans le quartier qui l’héberge. « Tous les vendredis, pendant la prière, il y a une voiture de police stationnée devant la mosquée », raconte-t-il, en soulignant que les autorités s’inquiètent que les portes demeurent fermées durant la prière. À l’entrée de la mosquée, un panneau indique cependant que les portes sont fermées lorsque le quota de personnes a été atteint, afin de respecter les mesures sanitaires.
Deux poids, deux mesures
Toujours à la Goutte d’Or, un homme d’origine algérienne se désole de « voir la France devenir dangereuse », pour lui et sa communauté, mais aussi pour les non-musulmans : « ici, nous sommes tous un peu victime du gouvernement, c’est lui qui nous monte les uns contre les autres. […] C’est lui qui se radicalise », ajoute-t-il.
Il est loin d’être le seul à critiquer la polarisation du discours et de la société, alimentée par les politiques et les médias traditionnels. Plusieurs campagnes de boycottage des produits français ont débuté dans certains pays du Moyen-Orient et d’Afrique « pour dénoncer [l’]amalgame indécent, insultant, entre islam et terrorisme, cette islamophobie encouragée et couvée par l’État impérialiste français », d’après le mouvement panafricaniste Frapp-France Dégage 18. Le président turc Recep Tayyip Erdogan est allé jusqu’à sous-entendre que Macron avait des problèmes de santé mentale, provoquant le rappel de l’ambassadeur français en Turquie.
L’attaque au couteau du 18 octobre contre deux cousines voilées en balade sur le Champ-de-Mars a suscité l’indignation de la gauche parlementaire et d’une partie de la population. Survenue après une altercation concernant un chien sans laisse, l’attaque n’a toutefois pas été directement traitée comme un crime haineux, raciste ou islamophobe, même si les deux victimes, Kenza et Amal, racontent avoir entendu « sale arabe », « on est chez nous » et « rentre dans ton pays », avant de se faire poignarder 19.
La population musulmane représente 8 % de la population française, soit 5,43 millions de personnes en 2020 20. Des chiffres souvent surestimés par l’opinion publique, qui estime par ailleurs à tort que les musulman·e·s de France sont tous et toutes issu·e·s de l’immigration : en 2016, la moitié d’entre elles et eux étaient français·e·s de naissance et le quart, français·e·s par acquisition 21. La présence de musulman·e·s est étroitement liée au passé colonial et mandataire de l’Hexagone, dont le passage en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest a contribué à tisser du lien culturel, économique et familial avec de nombreux pays, dont plusieurs ressortissant·e·s sont aujourd’hui installé·e·s en France 22.
« Expliquer, c’est déjà vouloir excuser », déclarait l’ex-premier ministre Manuel Valls en janvier 2016, lors d’une commémoration aux victimes de l’attaque de l’Hyper Cacher. Un discours qui semble désormais servir de doctrine dans la France macroniste, où l’on tente de « restreindre la liberté d’expression au nom de la liberté d’expression », comme le souligne Henri Leclerc 23.
1 « Ce qu’il faut retenir du discours d’Emmanuel Macron sur la laïcité et les « séparatismes » », Le Monde, 2 octobre 2020. .https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/10/02/ce-qu-il-faut-retenir-du-discours-d-emmanuel-macron-sur-la-laicite-et-les-separatismes_6054523_823448.html
2 « « Samuel Paty est devenu le visage de la République » : l’intégralité du discours d’Emmanuel Macron » , Le Monde, 22 octobre 2020. https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/10/22/samuel-paty-est-devenu-le-visage-de-la-republique-le-discours-d-emmanuel-macron_6056948_823448.html
3 Ibid.
4 « Samuel Paty. Professeur mort pour la liberté ». Le Point. Numéro du 22 octobre.
5 « Jusqu’à quand va-t-on se coucher? ». Marianne. Numéro du 21 au 29 octobre.
6 « Assassinat de Samuel Paty : ce que l’on sait du recueil de caricatures que les Régions veulent distribuer dans les régions », France Info, 21 octobre 2020. https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/terrorisme/enseignant-decapite-dans-les-yvelines/assassinat-de-samuel-paty-ce-que-l-on-sait-du-recueil-de-caricatures-que-les-regions-veulent-distribuer-dans-les-lycees_4150399.html
7 Margaux Lecroux, « A pantin, la fermeture de la Mosquée vécue comme une punition par les fidèles », Libération, 20 octobre 2020. https://www.liberation.fr/france/2020/10/20/a-pantin-la-fermeture-de-la-mosquee-vecue-comme-une-punition-par-les-fideles_1802923
8 Camille Polloni, « Avec le » séparatisme « , le gouvernement cible les musulmans », Médiapart, 8 septembre 2020. https://www.mediapart.fr/journal/france/080920/avec-le-separatisme-le-gouvernement-cible-les-musulmans
9 Ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports. La loi du 1er juillet 1901 et la liberté d’association. https://www.associations.gouv.fr/liberte-associative.html
10 Entretien réalisé par Jean Stern. « Henri Leclerc. Le chemin dangereux des restrictions des libertés en France », Orient XXI, 26 octobre 2020. https://orientxxi.info/magazine/henri-leclerc-le-chemin-dangereux-des-restrictions-des-libertes-en-france,4238
11 Ibid.
12 Ellen Salvi, « Séparatisme : Macron prescrit l’antidote et instille le poison », Médiapart, 2 octobre 2020. https://www.mediapart.fr/journal/france/021020/separatisme-macron-prescrit-l-antidote-et-instille-le-poison
13 Rassemblement national. Lutte contre l’islamisme radical en France : trop de lacunes pour être convaincant!, 2 octobre 2020. https://rassemblementnational.fr/communiques/lutte-contre-lislamisme-radical-en-france-trop-de-lacunes-pour-etre-convaincant/
14 Héléna Berkaoui et Iban Rais, « » Ensauvagement « Gérald Darmanin heurte jusqu’au sein de LREM », Médiapart, 29 juillet 2020. https://www.mediapart.fr/journal/france/290720/ensauvagement-gerald-darmanin-heurte-jusqu-au-sein-de-lrem
15 Gérald Darmanin en entrevue avec BFMTV, Publié sur Twitter, 20 octobre 2020. https://twitter.com/bfmtv
16 Ibid.
17 Salei, op.cit.
18 « Face à l’appel au boycottage d’Ankara, la France soutenue par ses voisins européens », France 24, 26 octobre 2020. https://www.france24.com/fr/france/20201026-face-%C3%A0-l-appel-au-boycott-de-la-turquie-la-france-soutenue-par-ses-voisins-europ%C3%A9ens
19 William Audeureau et Nicolas Chapuis, « Deux femmes poignardées, un chien non attaché et des insultes racistes : le point sur l’affaire de l’agression sur le Champ-de-Mars », Le Monde, 22 octobre 2020. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/10/20/enquete-ouverte-apres-une-agression-contre-deux-femmes-au-champ-de-mars-a-paris_6056731_4355770.html
20 Statista Research Department, L’Islam en France – Faits et chiffres, 20 octobre 2020. https://fr.statista.com/themes/6482/l-islam-en-france/
21 Ibid.
22 Pour en savoir plus : Maylis Kydjian, Penser l’immigration maghrébine avec l’histoire coloniale en France. https://journals.openedition.org/framespa/3333
23 Stern,op.cit.
par Rédaction | Sep 2, 2020 | Analyses, Économie, International, Societé
Par Jonathan Durand-Folco
L’hostilité de Donald Trump envers la Chine semble devenue une nouvelle habitude du président américain. Mais les dernières réactions des États-Unis à l’endroit de l’application TikTok, les débats sur l’infrastructure 5G, et la montée des inquiétudes face à la domination monopolistique des GAFAM (Google, Facebook, Amazon, Microsoft), démontrent les tensions de l’économie numérique qui ébranle la plus grande puissance du monde. Et si les récentes manifestations du capitalisme contemporain, notamment dans sa version états-unienne, étaient l’incarnation la plus récente de l’impérialisme américain? Avant d’étayer cette hypothèse, voici quelques éléments de définition.
Qu’est-ce que le capitalisme algorithmique?
Par capitalisme algorithmique1, j’entends un nouveau stade du capitalisme qui a émergé dans la première décennie du XXIe siècle. Si l’expression « capitalisme numérique » est plutôt floue et remonte aux années 1980-1990 (avec l’arrivée de l’ordinateur personnel, l’Internet et la « société en réseaux »), l’émergence du « capitalisme algorithmique » coïncide avec l’arrivée des médias sociaux, les téléphones intelligents, l’économie de plateforme, le big data, la diffusion des algorithmes et le machine learning. Shoshana Zuboff utilise l’expression « capitalisme de surveillance » pour désigner cette reconfiguration du capitalisme, mais l’adjectif « algorithmique » permet de mettre l’accent sur l’extraction des données (data is the new oil), le développement accéléré de l’intelligence artificielle (IA) et la généralisation du « pouvoir algorithmique » comme mode de régulation des pratiques sociales. Alors que plusieurs théories critiques considèrent que nous sommes encore au stade du capitalisme néolibéral, financiarisé et mondialisé, l’hypothèse du capitalisme algorithmique considère qu’une nouvelle configuration du capitalisme a déjà pris le relais, en intégrant la rationalité néolibérale dans une dynamique encore plus englobante : la logique algorithmique.
Les manifestations concrètes de ce nouveau régime d’accumulation sont nombreuses: hégémonie des GAFAM sur les marchés boursiers et l’économie mondiale, apparition du digital labor (microtravail, travail à la demande dans léconomie collaborative, travail social en réseau2 ), technologies addictives, surveillance de masse, « 4e révolution industrielle », automatisation des inégalités sociales par les algorithmes, renforcement de l’extractivisme et de la consommation énergétique par les infrastructures numériques, dont la 5G qui vise à propulser l’Internet des objets3, l’IA et le cloud computing.
Reconfigurations de l’impérialisme américain
Par « impérialisme américain », je reprends ici par commodité la définition de Wikipédia : « L’impérialisme américain est une expression utilisée pour désigner, de manière critique et polémique, l’influence des États-Unis dans les domaines politiques, militaires, économiques et culturels à l’échelle mondiale. »4 Quel est le lien entre l’impérialisme et le capitalisme algorithmique? Mon hypothèse est que pour comprendre la forme particulière que prend l’impérialisme américain depuis les années 2000-2010, il ne faut pas seulement regarder du côté du Pentagone, Wall Street ou encore Hollywood, mais nous tourner vers la Silicon Valley, Google, Apple, Facebook, Instagram, YouTube, Uber, Airbnb, Netflix et compagnie, qui sont aujourd’hui devenus les vecteurs d’une nouvelle « culture globale ».
Alors que « l’américanisation du monde » dans la deuxième moitié du XXe siècle s’est diffusée par les industries culturelles (musique, films) et l’exportation de grandes marques (McDonalds, Coca-Cola, Nike, etc.), le XXIe siècle est davantage marqué par la diffusion de « styles de vie » basés sur les médias sociaux, le iPhone, les influenceurs, les valeurs, codes et références culturelles du web 2.0, qui peuvent se décliner en une variété de langues et particularités nationales, régionales et locales. C’est donc la « siliconisation du monde »5 qui représente aujourd’hui l’archétype de l’impérialisme culturel, c’est-à-dire la suprématie d’un mode de vie particulier sur le reste du globe.
Cette analyse de l’aspect culturel du capitalisme algorithmique ne doit pas être négligée, ou considérée comme une simple « superstructure » qui émanerait de « l’infrastructure » numérique capitaliste. Elle est l’incarnation d’une forme de vie particulière qui peut être analysée comme telle, bien qu’elle soit toujours liée à des dimensions technologique, économique et politique qui l’influencent de façon dynamique. Cet impérialisme culturel est représenté par l’hégémonie de la Silicon Valley sur la « culture digitale » de notre époque.
La « nouvelle guerre froide »
Cela dit, qu’en est-il de la relation entre l’impérialisme militaire, politique et économique des États-Unis et le capitalisme algorithmique? Disons d’emblée que c’est l’impérialisme technologique qui peut avoir diverses ramifications sur les plans militaire, politique et économique. À mon avis (ce n’est qu’une simple hypothèse, car je suis relativement profane en matière de relations internationales), l’impérialismepolitique des États-Unis est sans doute l’aspect le plus éloigné du capitalisme algorithmique. Avec l’arrivée de Donald Trump, il semble même y avoir un clash complet entre le « néolibéralisme progressiste » de la Silicon Valley, lequel désigne un mélange de valeurs progressistes (diversité, ouverture, écologie, etc.) et de logique économique individualiste, puis le « populisme réactionnaire » du président6. Mais cette contradiction sur le plan politique se combine à une convergence d’intérêts sur le plan économique et militaire, le développement des algorithmes, la robotique et l’intelligence artificielle étant particulièrement utiles pour assurer la suprématie militaire et économique des États-Unis sur l’échiquier mondial. Si les États-Unis sont actuellement en train de perdre leur « leadership moral » à cause des errances débiles du président Trump, ils demeurent encore en position dominante sur les autres plans… pour le moment.
Or, c’est aujourd’hui la Chine qui apparaît comme le prochain hégémon potentiel sur la scène internationale. Si son influence économique comme « grande puissance industrielle » n’est plus à démontrer, c’est maintenant sur le plan technologique que la Chine pourrait dépasser les États-Unis dans la prochaine décennie. Notons ici que la Chine a vécu son « moment Spoutnik » en mars 2016, lorsque AlphaGo a battu le joueur Lee Sedol 4 à 1 dans une partie de Go. Dans son livre I.A. La Plus Grande Mutation de l’Histoire (2019), l’investisseur chinois Kai-Fu Lee raconte comment la Chine a décidé de se lancer à pleine vitesse dans la course à l’intelligence artificielle.
« Les capital-risqueurs, les géants de la technologie et le gouvernement ont brusquement inondé les start-up de capitaux, provoquant une accélération sans précédent de la recherche et des créations d’entreprises. […] Quant au gouvernement central, moins de deux mois après que Ke Jie eut déclaré forfait dans la dernière partie qui l’opposait à AlphaGo, il a présenté un plan ambitieux visant à développer le savoir-faire en intelligence artificielle. […] L’ambition avouée est de faire du pays, d’ici à 2030, le leader mondial de l’innovation en intelligence artificielle sur le plan de la recherche, des technologies et de leurs applications. »7
Rappelons ici que le capitalisme algorithmique existe actuellement sous deux principales formes: le capitalisme de surveillance mâtiné de libéralisme culturel de la Silicon Valley, puis le capitalisme autoritaire à la chinoise, lequel combine le système totalitaire du crédit social et le capitalisme d’État. Alors que l’impérialisme technologique américain est représenté par l’acronyme GAFAM, la Chine a aussi son BATX pour désigner ses Géants du numérique qui sont entrés dans le palmarès mondial des plus grandes entreprises: Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi.
Cette « nouvelle guerre froide » entre les États-Unis et la Chine ne prend plus la forme de la course à l’espace ou de la course aux armements nucléaires qui opposa les Russes aux Américains jusqu’à l’effondrement du bloc soviétique; la compétition féroce pour la supériorité technologique entre grandes puissances est aujourd’hui centrée sur le développement des machines algorithmiques. Cette tension grandissante entre les États-Unis et la Chine se manifeste par différents incidents impliquant des compagnies technologiques, à l’instar de Huawei (lutte pour le contrôle de l’infrastructure 5G), ou encore TikTok, un média social de propriété chinoise qui est devenu hyper populaire auprès des jeunes depuis son lancement en septembre 2016. Le fait que les États-Unis ont annoncé vouloir bannir TikTok dans la semaine du 3 août 20208, pour empêcher une potentielle collecte de données personnelles par Pékin, alors que les éants de la Silicon Valley font de même depuis une décennie, démontre qu’il s’agit avant tout d’un enjeu géopolitique.
Dimensions de l’impérialisme algorithmique
C’est pourquoi, en résumé, nous devrions analyser les enjeux entourant le bannissement de TikTok à travers la lunette de l’impérialisme américain, qui tente de garder son hégémonie à l’ère du capitalisme algorithmique. L’analyse critique du capitalisme algorithmique comme système économique, ou encore comme moteur de l’hégémonie culturelle, doit ainsi être combinée à une analyse plus globale des nouvelles formes de l’impérialisme au tournant des années 2020. À ce titre, la définition classique de l’impérialisme formulée par Lénine en 1917 offre un bon point de départ un siècle plus tard :
« Aussi, sans oublier ce qu’il y a de conventionnel et de relatif dans toutes les définitions en général, qui ne peuvent jamais embrasser les liens multiples d’un phénomène dans l’intégralité de son développement, devons-nous donner de l’impérialisme une définition englobant les cinq caractères fondamentaux suivants : 1) concentration de la production et du capital parvenue à un degré de développement si élevé quelle a créé les monopoles, dont le rôle est décisif dans la vie économique; 2) fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création, sur la base de ce « capital financier », dune oligarchie financière; 3) l’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, prend une importance toute particulière; 4) formation d’unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde et 5) fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes. L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financiers, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes. »9
Pour actualiser cette définition, nous pouvons dire que l’impérialisme du XXIe siècle, comme « stade suprême du capitalisme algorithmique », repose sur les cinq piliers : 1) domination des monopoles numériques (GAFAM-BATX) sur l’ensemble de la vie économique; 2) fusion du capital industriel, financier et numérique, et création, sur la base du « capital algorithmique », fondé sur l’accumulation de données et de la puissance algorithmique; 3) exportation d’applications et d’algorithmes (au lieu de la production de simples marchandises) comme moteur d’accumulation; 4) formation de réseaux transnationaux de plateformes numériques se partageant le monde; 5) fin du partage territorial du globe et des sphères de l’existence humaine (y compris la vie quotidienne)10 entre les plus grandes puissances capitalistes.
Le procès des GAFAM
Cette définition provisoire de l’impérialisme algorithmique devra être approfondie, nuancée et modifiée au besoin, mais elle permet tout de même de mettre en lumière certains événements de l’actualité. Par exemple, la récente audition des PDG de Apple, Google, Amazon et Facebook devant la commission des affaires judiciaires de la Chambre des représentants américaine visait à condamner les pratiques anticoncurrentielles de ces compagnies. L’hégémonie des GAFAM est à la fois l’expression de l’impérialisme américain, mais aussi une menace pour le principe sacro-saint de la libre concurrence capitaliste.
Comme le note un article du Devoir : « Les patrons ont pu faire valoir leurs arguments, surtout lors des propos liminaires, les parlementaires ne leur laissant qu’assez peu la parole lors de la séance de questions et réponses. Tous en appellent à la fibre patriotique des élus. Leurs sociétés, « fièrement américaines », dixit Mark Zuckerberg, doivent leur succès aux valeurs et lois du pays — démocratie, liberté, innovation, etc. « Il n’y a pas de garanties que nos valeurs vont gagner. La Chine, par exemple, construit sa propre version d’Internet sur des idées très différentes et exporte cette vision dans d’autres pays », insiste le jeune milliardaire. Les GAFA mettent aussi en avant leurs investissements, les créations d’emplois aux États-Unis, et assurent favoriser la concurrence et faire face à une concurrence féroce. »11
Bien sûr, les membres de la commission ont mis en évidence le fait que Mark Zuckerberg et autres dirigeants des GAFAM enfreignent les lois antitrust12 de différentes façons. La stratégie qui consiste à faire vibrer la fibre patriotique des États-Unis, pour que les élus sceptiques expriment de la compassion face à la « concurrence féroce » à laquelle sont soumis les géants du numérique, montre ici que la Chine apparaît comme le grand ennemi aux valeurs anti-américaines qui pourrait un jour dominer le monde. Doit-on pour autant penser que les États-Unis sont sur le point d’appliquer les lois antitrust pour démanteler les GAFAM? Nul ne le sait encore, mais il faut garder en tête que les États-Unis sont confrontés à leur potentiel déclin face à la Chine, et que des actions trop robustes du côté des GAFAM pourraient nuire à leurs intérêts économiques, géopolitiques et militaires à moyen et long terme. Jean-Robert Sansfaçon montre bien ce dilemme dans sa dernière chronique :
« Cela dit, à l’exception de quelques élus plus sensibles à l’importance d’une réelle concurrence et du respect des droits des usagers, la majorité des représentants au Congrès restent fermement solidaires de leurs entreprises à succès malgré la critique. Et même si le président Trump promet de les mettre au pas après avoir lui-même vu ses fausses nouvelles censurées, il n’en reste pas moins leur plus grand défenseur lorsqu’elles font l’objet de poursuites judiciaires ou fiscales à l’étranger. Combien de milliards ces multinationales ont-elles pu rapatrier à taux d’imposition réduit grâce à la réforme fiscale de Donald Trump, en 2017? Malgré des critiques bien senties, les élus américains sont d’abord soucieux de l’importance pour l’Amérique de maintenir sa domination sur le monde numérique face au concurrent chinois menaçant, tant sur le plan économique que militaire. »13
Démanteler l’oligarchie
Somme toute, l’impérialisme américain basé sur l’hégémonie des grandes plateformes du capitalisme algorithmique représente l’un des principaux enjeux de notre époque. La lutte contre l’impérialisme algorithmique devrait être une priorité tant pour la gauche, soucieuse de justice sociale et économique, que pour le mouvement indépendantiste, qui milite pour la souveraineté populaire et nationale.
Cela dit, des réformettes sociales-démocrates ou la simple souveraineté politico-juridique d’un État indépendant ne sauraient faire le poids face à l’oligarchie des GAFAM, l’impérialisme américain et la montée rapide du capitalisme autoritaire chinois. Seule une perspective internationaliste et résolument anticapitaliste peut orienter nos réflexions, actions collectives et réformes radicales pour viser le démantèlement du capitalisme algorithmique.
1 L’expression « capitalisme algorithmique » a été utilisée pour la première fois par Michael A. Peters dans son texte Algorithmic capitalism in the Epoch of Digital Reason (2017). http://www.uta.edu/huma/agger/fastcapitalism/14_1/Peters-Algorithmic-Capitalism-Epoch.htm. Moi et mon collègue Jonathan Martineau sommes en train d’écrire un livre qui propose une théorisation plus complète de cette reconfiguration du capitalisme, lequel devrait être publié en 2021. Notre conception du capitalisme algorithmique recoupe celle du AI-capitalism analysé par Nick Dyer-Whitehford, Atle Mikkla Kjøsen et James Steinhoff dans Inhuman Power. Artificial Intelligence and the Future of Capitalism, Pluto Press, London : 2019.
2 Pour une analyse détaillée du digital labor, voir Antonio Casilli. En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Seuil : Paris, 2020.
3 L’Internet des objets désigne l’interconnexion croissante entre l’Internet, les objets physiques (électroménagers, voitures, etc.) et les environnements humains (maisons intelligentes, villes intelligentes), laquelle accélère la circulation de données entre le monde matériel et le monde numérique.
4 https://fr.wikipedia.org/wiki/Imp%C3%A9rialisme_am%C3%A9ricain
5 Éric Sadin, La siliconisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, Paris : L’échappée, 2016.
6 Pour une analyse plus détaillée du néolibéralisme progressiste et du populaire réactionnaire dans la sphère politique américaine, voir Nancy Fraser, « De Clinton à Trump, et au-delà », Revue Esprit, septembre 2018. https://esprit.presse.fr/article/nancy-fraser/de-clinton-a-trump-et-au-dela-41672
7 Kai Fu-Lee, I.A. La plus grande mutation de l’histoire. Paris : Les Arènes, 2019, p. 20-21.
8 https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/08/03/tiktok-interdit-aux-etats-unis-les-reponses-a-vos-questions_6048058_4408996.html
9 Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1917. Disponible en ligne sur : https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp7.htm
10 Les plateformes numériques et les algorithmes prennent une place toujours plus grande dans nos vies de tous les jours, notamment pour communiquer avec nos ami·e·s via les médias sociaux, ordinateurs et téléphones intelligents. De plus, l’arrivée de l’Internet des objets multipliant les biens physiques branchés sur le réseau (lits, brosses à dents, réfrigérateurs, voitures, etc.) fait en sorte que la logique algorithmique se déplace du « monde en ligne » vers le « monde réel », en faisant sauter la distinction entre les deux.
11 Chris Lefkow, Julie Jammot, « Les patrons des GAFA devant le Congrès américain », Le Devoir, 30 juillet 2020. https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/583250/les-patrons-des-gafa-en-audition-devant-le-congres-americain
12 Les lois antitrust, apparues vers la fin du XIXe siècle aux États-Unis, sont des lois visant à réduire la concentration du pouvoir économique de trusts ou monopoles, comme les empires de John Rockefeller et Andrew Carnegie dans les domaines du pétrole et de l’acier par exemple. Microsoft a fait l’objet d’une poursuite judiciaire et d’une application de loi antitrust en 2001.
13 Jean-Robert Sansfaçon, « Le patriotisme avant les principes », Le Devoir, 5 août 2020. https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/583576/geants-du-numerique-le-patriotisme-avant-les-principes
CRÉDIT PHOTO: Giuseppe Milo / FLICKR
par Rédaction | Août 12, 2020 | Analyses, International
Par Adèle Surprenant
Le 4 août 2020, une double-explosion dans le port de Beyrouth a fait plus de 149 mort.e.s, 4000 blessé.e.s et 300 000 personnes sans-abris. Regard sur un Liban aux prises avec une crise politique et économique majeure, amplifiée par la pandémie de Covid-19.
« Ils ont fait exploser Beyrouth… Littéralement, et délibérément. Oui, délibérément. Ils l’ont fait exploser, et ont fait exploser nos cœurs avec elle, » écrivait la sociologue et professeure à l’Université américaine de Beyrouth (AUB) Rima Majed sur les réseaux sociaux.
La veille, le hangar 12 et les 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium qu’il contenait ont explosé, causant des dégâts importants sur 9 kilomètres. Une détonation si forte qu’elle a été sentie à Chypre, à quelque 200 kilomètres. L’entreposage du matériel hautement explosif remonte à septembre 2013, alors que le cargo moldave Rhosus avait fait escale au port de la capitale libanaise à cause de problèmes techniques avant d’être interdit de départ et abandonné par ses propriétaires, selon l’agence Reuters.
Entre 2014 et 2017, la direction générale des douanes libanaises aurait averti les autorités à cinq reprises des risques liés à la présence du nitrate d’ammonium dans le port, à proximité de quartiers résidentiels densément peuplés.
Des avertissements n’ayant visiblement pas été pris au sérieux par le gouvernement, expliquant l’accusation portée par Mme. Majed et nombres de libanais.e.s envers ceux qui auraient « délibérément » provoqués la catastrophe de mardi dernier.
Sous la révolte, le pavé
Ce n’est pas la première fois que le président Michel Aoun et son gouvernement sont accusés de négligence: le 17 octobre 2019 éclatait partout au pays une vague de manifestations anti-gouvernementales sans précédent dans l’histoire du pays, autrement connue pour avoir été le théâtre de plusieurs conflits armés dont la guerre civile de 1975 à 1990.
Libanaises et libanais de toutes appartenances religieuses – autrement divisés par les blessures de la guerre et le système politique confessionnel entretenant les animosités – sont descendus dans les rues jusqu’à l’éclosion de la pandémie de Covid-19 et le confinement qui en découla.
La thawrai, avait été déclenchée par l’annonce de nouvelles taxes sur l’application populaire de messagerie WhatsApp, annulées le soir-même et laissant de ce fait la place à diverses revendications: la démission du gouvernement jugé corrompu et clientéliste, la fin de l’impunité pour les dirigeants corrompus, l’abolition du confessionnalisme politique, etc.
Dans la nuit du 6 août 2020, deux jours après l’explosion, le quartier entourant la Place des Martyrs fût à nouveau bondé de manifestant.e.s en colère, dont certain.e.s ont tenté de pénétrer l’enceinte du parlement.
Sur le pavé, les pierres et bouteilles vides ont remplacés l’épaisseur d’éclats de vitres qui jonchaient le sol encore quelques heures auparavant, ramassées entre temps par des citoyen.ne.s équipés de balais et de patience. Face au marasme de l’état libanais et à l’atrophie de ses services publics, elles et ils ne comptent sur personne d’autre pour reconstruire.
Pour les manifestant.e.s présent.e.s ce soir-là, le tragique accident décrit par la presse étrangère n’en est pas un. La goutte qui a fait déborder un vase déjà inondé, plutôt, alors que la livre libanaise a perdu 65% de sa valeur dans la dernière année et qu’un.e Libanais.e.s sur deux vit sous le seuil de la pauvreté.
Les Libanais.e.s, connu pour leur résilience à la suite de nombreuses guerres, à la pauvreté endémique et à l’occupation militaire répétée de forces étrangères sur leur territoire, ont une fois de plus face à la rhétorique désormais célèbre et usé du « ça va bien aller ».
Derrière la révolte se cache pourtant une réalité bien concrète: des coupures d’électricité allant jusqu’à 23 heures par jour, l’absence d’eau potable et le manque quasi-total de soins de santé publique. Le Liban est le troisième pays le plus endetté dans le monde, avec une dette équivalente à 170% de son produit intérieur brut (PIB). Sur une population de 5,5 millions d’habitantsii, on compte le plus grand nombre de réfugiés per capita, alors que le quotidien local An-Nahar estimait que le taux de chômage avait dépassé les 40% en 2020.
Le mythe du phœnix
Depuis bien avant sa création par la puissance mandataire française en 1920 et son indépendance en 1943, le territoire du Liban est ponctuellement détruit, puis reconstruit.
Beyrouth, qui compte parmi les dix plus vieilles villes du monde, s’en est valu une réputation mythique, voire mystique. Elle est souvent comparée à la figure du phœnix, cet oiseau légendaire connu pour renaître de ses cendres après s’être consumé dans les flammes.
Symbole par excellence de la résurrection, il s’est taillé une place dans l’imaginaire libanais. Une sculpture en a par exemple pris la forme à l’automne dernier, construite à partir des débris de tentes démolies par des opposants à la thawra sur la Place des Martyrs, lieu central lors des protestations.
Aujourd’hui, le phénix bat de l’aile.
Comme le soulignait la journaliste Becky Anderson à CNN, « ce qui est vu comme une oligarchie politique a, pendant des décennies, évidé un pays entier de l’intérieur à travers une infinie et incessante série de dysfonctionnement et de vols, » dont le plus récent exemple a pris la forme de l’explosion de mardi dernier
Un événement pour le moins spectaculaire, mais presque aussi dévastateur que les feux de forêts qui, à l’automne dernier, ont ravagés plus de 1200 hectares avant d’être contrôlés, par faute d’entretien des hélicoptères antifeu. Un exemple parmi tant d’autres « d’un système de dysfonctionnement beaucoup plus large, alors que gouvernement après gouvernement au Liban échouent à faire leur travail le plus fondamental et prendre soin de leur peuple », continue Becky Anderson.
Le quartier branché de Gemmayze et ses bâtisses traditionnelles sont détruits, alors que la veille les bars enlaçant sa rue principale étaient pleins, comme tous les soirs. À Qarantina, ancien camp palestinien devenu quartier populaire, c’est à peine si les gens ont survécu aux murs, effondrés par dizaines. Dans l’ombre du phénix, les artefacts grecs, romains et phéniciens qui parsèment la ville ont été rejoint par d’autres morceaux de vies, en ruines.
« Ne dites pas aux gens qu’ils se relèveront, » commentait sur Twitter Hamed Sinno, le chanteur du groupe populaire Mashrou’ Leila, « dites-leur de construire une p* de guillotine ».
Le lundi 10 août, le gouvernement du premier-ministre Hassan Diab annonçait sa démission.
i Arabe pour « révolution ».
ii Chiffre estimé, puisque le dernier recensement démographique officiel date de 1932.