La situation actuelle à Gaza vue par Solal
Par Solal Comics

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Par Sylvia De-Benito
En avril 2006, plusieurs journaux partageaient les phénomènes suivants : la jeunesse française prenait la rue pour manifester contre la première réforme du travail ; au même moment, environ 25 000 jeunes espagnol-e-s se mobilisaient en organisant des « macro-botellón » (un grand rendez-vous pour boire dans la rue) pour saluer le printemps (1). Quelques années plus tard, on voyait une image complètement différente à la une des journaux internationaux : celle de millions d’espagnol-e-s qui manifestent pendant des semaines contre les conséquences de la crise économique. C’était l’image des «Indignés », c’était l’année de la perte de l’innocence.
Le 15 mai 2011, la société espagnole s’est réveillée et a connu des mobilisations sociales qu’on n’a pas vues depuis la Transition. Ces manifestations, spontanées au début, ont désarmé les partis politiques et les structures de pouvoir traditionnelles qui n’ont pas réussi à comprendre les causes et les conséquences de la rage des citoyen-n-es. Certains d’entre eux ont même essayé de délégitimer les protestations, affirmant que les responsables derrière celles-ci cherchaient à mettre fin à l’actuel modèle de démocratie. Au contraire, manifester contre la gestion et le modèle des institutions démocratiques doit être perçu différemment du fait de plaider contre la démocratie elle-même. Parmi les slogans les plus populaires figuraient d’ailleurs : « Nous ne sommes pas anti-système, nous sommes anti-vous », ou « démocratie réelle maintenant ». Outre l’utilisation de formes traditionnelles de protestation, de nouveaux éléments ont été introduits: des campements dans les endroits d’intérêt, des réunions dans la rue, des « escraches », des blocages aux institutions, des marches à travers le pays ou des initiatives pour arrêter les expulsions (du logement) (2).
Trois ans plus tard, alors que la crise est toujours bien présente, beaucoup se demandent où est le 15-M (3) et où sont les « Indignés ». Qu’est-ce qui s’est passé avec la masse qui manifestait et occupait les places et les rues ? La réponse : elle est toujours là. Malgré le manque de notoriété dans les médias traditionnels et dans les journaux hors des frontières espagnoles, les mobilisations continuent. La grande masse de personnes s’est scindée, et maintenant il existe un tissu social composé de groupes de travail, d’assemblées de quartier, de plateformes et de nouvelles associations et organisations. Dans plusieurs villes et quartiers, les citoyen-n-es s’organisent pour fournir les services de base que plusieurs ne peuvent s’offrir : des crèches, des écoles de musique, des bibliothèques, des centres de culture, des restos sociaux, et surtout, de nombreuses banques alimentaires. Les citoyen-n-es agissent là où l’État providence n’est plus présent. Certaines plateformes font aussi la promotion du non-paiement de la dette et de la désobéissance civile.
L’influence du 15-M s’étend partout en Espagne, mais elle est aussi très présente sur le web. La désaffection générale provoquée par la crise en conjonction avec les possibilités offertes par l’Internet ont donné naissance à un grand nombre de projets et d’initiatives solidaires, tels que les banques du temps, la monnaie sociale, le « crowdfunding » et plusieurs nouveaux médias et instruments d’information. Le journaliste Juan Luis Sánchez, sous-directeur du journal « El diario », doute que ce projet ait pu voir le jour de sans l’existence du 15-M (4). Les nouvelles plateformes citoyennes utilisent les outils informatiques pour améliorer les mécanismes de participation civiques. C’est le cas notamment pour « Que font nos députés » (http://quehacenlosdiputados.net/). Le cas le plus significatif est sans doute la « 15Mpédie », une encyclopédie en ligne développée par le mouvement 15-M, recueillant avec détail tous les événements et actions autour de ce phénomène depuis sa naissance en mai 2011. (5)
Voici quelques mouvements nés depuis le 15-M et qui comptent parmi les plus actifs aujourd’hui :
En février de cette année, 400 personnes provenant des différentes PAHs espagnoles se sont donné rendez-vous à Barcelone pour célébrer le 5ème anniversaire de ce mouvement. Née à Barcelone au débout de 2009, la PAH est une organisation horizontale, pacifique et non-partisane qui, depuis l’éclatement de la bulle immobilière, revendique le droit au logement digne. Présente dans pratiquement toutes les grandes villes espagnoles, elle agit à travers ses sections locales qui s’occupent entre autres des cas d’expulsion de logement ainsi que de la négociation d’une amélioration des conditions de l’hypothèque avec les banques. La PAH s’organise à travers ses assemblées, où sont présentés les cas de personnes ayant des problèmes avec leur hypothèque. L’organisation met à disposition l’aide légale et les ressources humaines pour trouver une solution aux problèmes pratiques, mais aussi aux problèmes psychologiques, puisque depuis le début de la crise, le taux de personnes qui se suicident après avoir perdu leur logement n’a fait qu’augmenter. L’organisation a d’ailleurs créé différentes campagnes :
Le travail de la PAH a mérité le Prix Citoyen Européen 2013. Quelques mois plus tôt, en mars, le Tribunal Européen du Luxembourg avait déclaré que la législation espagnole en matière d’hypothèques est contraire aux droits fondamentaux. Jusqu’à présent, la PAH a arrêté 1135 expulsions et son Œuvre Sociale a relogé 1180 personnes (6).
« Juventud Sin Futuro » est un mouvement sensible à la situation précaire dans laquelle se trouve la jeunesse espagnole, et qui était présent pendant les premières manifestations du 15-M. L’organisation est née de l’initiative de divers groupes universitaires de Madrid qui ont constaté l’aggravation des conditions sociales des jeunes depuis les mesures prises par le gouvernement pour gérer la crise économique en Espagne. Son slogan : « sans boulot, sans maison, sans futur, sans peur » [http://wiki.15m.cc/wiki/Juventud_Sin_Futuro]. Avec une importante présence sur l’Internet, ce collectif s’est consacré à dénoncer la paupérisation des jeunes, la marchandisation du système éducatif, le manque de bourses pour financer les études, et la situation (taux, niveau) du chômage, qui touche 55,5% des jeunes de moins de 25 ans (7).
Selon eux, la réforme du marché du travail a transformé les jeunes en « travailleurs précaires pour la vie ». La réforme des retraites, qui allonge la durée de cotisation et retarde l’âge minimal de départ à la retraite, est également ciblée : « si je ne peux pas travailler, comment vais-je cotiser? ». Enfin, le groupe s’insurge contre la marchandisation de l’éducation nationale. « Vous nous avez trop pris, maintenant nous voulons tout », concluent-ils. Dernièrement, le mouvement s’est consacré à dénoncer l’exil forcé auquel beaucoup de jeunes sont condamnés chaque année. C’est précisément pour cette raison que l’organisation compte sur un grand soutien à l’étranger, où les jeunes exilés se sont organisés dans plusieurs villes pour continuer à exprimer leurs revendications. Leurs dernières campagnes : « Madrid n’est pas une ville pour les jeunes », en 2014 [noesciudadparajovenes.com] et « On ne s’en va pas, ils nous expulsent » en 2013. [nonosvamosnosechan.com]. Cette dernière est une initiative qui dénonce l’exil forcé de la jeunesse précaire et montre à travers une carte les nouvelles destinations à l’extérieur et à l’intérieur du pays.
Chaque marée a ses propres revendications et sa propre façon de s’organiser. Mais elles ont des formes d’action similaires : assemblées, coordination avec les écoles et hôpitaux, des renfermements, etc. Car à la fin de la journée, toutes les marées signalent le même problème : l’absence de démocratie dans le pays.
Le rouge reste toujours la couleur des travailleur-euse-s, et les espagnol-e-s n’en peuvent plus. Le taux de chômage ne fait qu’augmenter et les conditions de travail sont de pire en pire. Cette marée rouge sert donc de catalyseur pour les revendications, et permet aussi aux travailleur-euse-s et chômeur-euse-s d’exprimer leur rage. La colère et l’impuissance des citoyen-ne-s sont mieux comprises dans le contexte des déclarations faites par certains membres du patronat qui, depuis le début de la crise économique, se sont consacrés à les mépriser et à les dédaigner. Ainsi, on a entendu Monica Oriol, présidente du Cercle des Entrepreneurs, dire que le droit aux prestations de chômage encourage le parasitisme chez les chômeur-se-s. Son homologue de la région de León se demandait aussi pourquoi ce ne sont pas les travailleur-se-s qui compensent l’entreprise lorsqu’ils sont licenciés. On trouve un autre exemple du manque de respect envers la classe ouvrière avec les événements survenus au cours d’une sélection pour un (seul) poste de travail, à travers laquelle les candidat-e-s devaient rattraper un billet de 50 euros pour gagner le poste vacant (8).
Les médecins, les infirmier-ère-s, et le reste du personnel sanitaire ne capitulent pas devant les politiques libérales et manifestent fortement contre les coupures qui menacent l’universalité des soins santé. La réalité: des listes d’attente interminables et des patients décédés dans les couloirs d’hôpitaux en attendant un lit. Pour la plupart, le problème majeur demeure la ferme détermination du gouvernement en vue de privatiser le système, privilégiant ainsi les plus fortunés. Ainsi, dans la Région de Madrid, les grèves continues et une décision judiciaire défavorable ont finalement arrêté la mise en œuvre d’un plan de privatisation de 8 hôpitaux (9).
En 2011, sous le slogan « éducation publique de tous, pour tous », la marée verte a été la première à prendre les rues pour éviter le démantèlement de l’école publique. Des professeur-e-s, des étudiant-e-s et des parents se sont exprimé-e-s contre la hausse des taxes scolaires, contre la réduction des bourses, contre l’augmentation du taux d’élèves par classe, contre le virement du personnel et contre les réductions de salaire qui ont fortement réduit le pouvoir d’achat des professeurs. À l’origine de ce mouvement, on trouve des assemblées et plateformes de professeur-e-s et d’étudiant-e-s qui se sont rassemblé-e-s pour la cause : outre de nombreuses grèves générales ont été organisées, dans plusieurs régions, des réclusions dans les centres publics de même que des pétitions adressées aux différents gouvernements. Des professeur-e-s au chômage ont également donné des cours dans la rue. Ces revendications ne visent pas seulement à améliorer les conditions de travail des professeur-e-s, mais aussi à maintenir la qualité des services publics de plus en plus dégradés dans le contexte d’une crise économique brutale (10).
La crise économique a aussi touché les droits des femmes : les allocations familiales ont presque disparu, mais les femmes demeurent tout de même à la maison pour prendre soin du reste de la famille. En outre, les politiques conservatrices que les Espagnoles subissent depuis trois ans cherchent de manière très subtile à imposer une image et un modèle de conduite pour les femmes : c’est celui de l’épouse soumise qui reste au foyer, dont les seuls rôles et dont les seules aspirations sont d’élever ses enfants et de prendre soin de son mari. La décision du ministre de la Justice de modifier la Loi portant sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG) a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase : son abrogation supposerait un énorme recul pour les droits sexuels et pour la santé reproductive des femmes et entraînerait un retour aux avortements clandestins, qui comportent de grands risques. Les dernières manifestations contre cette nouvelle loi, qui cherche pratiquement à supprimer le droit à l’avortement en Espagne, comptent parmi les plus imaginatives et les plus provocatrices: dans différentes villes espagnoles, plusieurs groupes de femmes se sont approchés des bureaux du Registre Foncier pour enregistrer leurs corps afin de protester contre « l’expropriation » continue qu’elles en subissent (11).
La couleur des passeports espagnols. La plupart de ceux et celles qui ont émigré vers autres pays n’ont pas choisi cet exil. Néanmoins, une fois à l’étranger, ils ont voulu s’organiser pour poursuivre la lutte, la protestation. Cette marée est née des convocations faites par Jeunesse Sans Futur dans plusieurs capitales européennes, en avril 2013, dans le cadre de sa campagne « On s’en va pas, ils nous expulsent » (12). À Londres, environ 300 personnes ont participé, et ont eu l’idée d’articuler un réseau international d’immigrant-e-s espagnol-e-s. À ce jour, des assemblées on lieu partout en Europe et en Amérique, notamment à Berlin, à Bruxelles, à Dublin, à Zurich, à Vienne, à Rome, à Paris, à Oslo, à Munich, à Milan, à Londres, à Lisbonne, à Montevideo, à Lima, à Mexico, à Bogotá, et à Montréal. Les assemblées de Londres et de Berlin comptent parmi les plus grandes et les mieux organisées. Les expatrié-e-s ont créé des réseaux solidaires pour accueillir ceux et celles qui arrivent et ont créé deux groupes de travail, le premier portant sur l’accès aux soins médicaux, et le deuxième sur le droit de vote depuis l’étranger (13).
Le 22 Mars 2014 ont eu lieu les Marches de la Dignité dont le slogan était « Pain, travail et toit pour tous et toutes ». Il s’agissait de manifestations provenant des différentes régions de l’Espagne et qui ont convergé vers la capitale, Madrid. Parmi les revendications se démarquaient le refus du paiement de la dette publique, le rejet des coupures budgétaires et des slogans contre la troïka (Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européenne et la Commission Européenne) [le Manifeste : http://marchasdeladignidadmadrid.wordpress.com/category/manifiesto-2/]. Les manifestant-e-s appelaient aussi à la démission du gouvernement et dénonçaient la situation extrême « d’urgence sociale » dans laquelle se situe une grande partie de la population espagnole. Encore une fois les manifestant-e-s ont eu recours à l’ironie et à l’humour pour montrer leur mécontentement. Sur les affiches on lisait des affirmations significatives : « ma fille serait ici mais elle a émigré», ou « d’est en ouest, du nord au sud, la lutte continue malgré tout » (14). Malgré les difficultés rencontrées dans l’organisation des manifestations, malgré la violence policière, malgré le silence médiatique, les marches furent considérées comme un succès par les organisateurs-trices, qui comptaient, selon des estimations, environ deux millions de participant-e-s. Néanmoins, le cri du cœur et le mécontentement des citoyen-ne-s réuni-e-s furent ignorés par le gouvernement et par la plupart des médias de masse, qui sont déterminés à ignorer et à minimiser l’importance des mouvements sociaux qui s’organisent pourtant partout à travers le pays.
Mais le soir du 22 mars, les marches de la dignité nous ont laissé une image complètement différente de celle que l’on avait le matin même, alors que les manifestant-e-s exprimaient leurs revendications de manière pacifique et civilisée. Aux fins d’une série d’affrontements violents entre la police et les manifestant-e-s, plusieurs policiers blessés ont dû avoir recours à des soins médicaux. A l’extérieur, des protestataires blessé-e-s priaient les unités d’urgence, complices des manifestant-e-s, de ne pas secourir les policiers blessés (15). Les moments de tension vécus cette nuit-là témoignent de l’ampleur du problème qui traverse la société espagnole. Le degré de confrontation entre le peuple et le gouvernement est si extrême et la situation politique, économique et sociale est tellement désespérée qu’il a été possible d’assister à des moments qui nous font douter de notre propre humanité, de notre condition humaine.
1) Olmos, Juan Ramón, 18/03/11, Ideal, http://www.ideal.es/granada/20110318/local/granada/fiesta-primavera-granada-personas-201103181401.html, 29/05/2014
2) Aloso, Zamora et Llop, 23/04/2014, Agora Blog, http://agora.vv.si/2014/04/en-profundidad-inseguridad-ciudadana-de-que-nos-protegen/, 26/05/2014
3) Le mouvement des Indignés (Indignados en espagnol) ou Mouvement 15-M est un mouvement assembléiste et non violent né sur la Puerta del Sol, en Espagne, le 15 mai 2011, rassemblant des centaines de milliers de manifestants dans une centaine de villes. Bien que les manifestants forment un groupe assez hétérogène, ils ont en commun un désaveu des citoyens envers la classe politique, la volonté d’en finir avec le bipartisme politique entre le Parti populaire (PP) et le parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), ainsi qu’avec la corruption.
4) Raúl Magallón Rosa , 01/07/2013, Blog Participasion, http://participasion.wordpress.com/2013/07/01/hijs-del-15-m-tecnologias-civicas-y-participacion-ciudadana/, 26/05/2014
5) http://wiki.15m.cc/wiki/Portada, 18/05/2014
6) http://afectadosporlahipoteca.com/, 16/05/2014
7) Datos Macro, http://www.datosmacro.com/paro-epa/espana, 20/05/2014
8) Jorge Moruno Danzi, 24/04/2013, Publico, http://blogs.publico.es/jorge-moruno/2014/04/24/parasitos/, 28/05/2014
9) 27/01/2014, Marea Blanca, http://mareablancasalud.blogspot.fr/, 12/05/2014
10) http://mareaverdemadrid.blogspot.fr/, 12/05/2014
11) http://mareavioleta.blogspot.fr/, 13705/2014
12) Clara Blanchar, 27/05/2013, El País, http://ccaa.elpais.com/ccaa/2013/05/26/catalunya/1369595046_737060.html, 28/05/2014
13) http://mareagranate.org/, 28/05/2014
14) Agence, 23/03/2014, El Huffington Post, http://www.huffingtonpost.es/2014/03/22/marchas-dignidad-directo_n_5012996.html, 29/05/2014
15) Lorenzo Silva, 24/03/2014, El Mundo, http://www.elmundo.es/espana/2014/03/24/532f6856ca4741116a8b457a.html, 15/05/2014
Par Solal Comics

Par Francis Dufresne
Ira Robinson est professeur au Département des sciences religieuses de l’Université Concordia. Ancien président de la Société canadienne des études juives, il a également rédigé une introduction à l’histoire de la communauté juive du Québec. L’entrevue s’est déroulée en anglais, pour ensuite être traduite par notre journaliste.
Q: Lors de son discours devant le parlement israélien le 10 janvier dernier, le premier ministre Stephen Harper exprimait son inquiétude face à ce qu’il appelle un «nouvel antisémitisme». S’il considère que l’on peut critiquer les politiques d’Israël, il déplore une «condamnation sélective, et exclusive de l’État juif», notamment par certains membres des Nations Unies. Trouvez-vous cette critique justifiée?
R: Premièrement, il faut distinguer ce «nouvel antisémitisme» par rapport à l’antisémitisme que l’on retrouvait au 20e siècle. Au Canada par exemple, il y avait un mouvement appelé les créditistes. Ce groupe dénonçait les abus d’un pouvoir financier contrôlé par les juifs qui oppressait la population. Lorsqu’ils étaient accusés d’antisémitisme, ils répliquaient: «Nous ne sommes pas antisémites, nous sommes seulement contre Wall Street et les banques, qui sont contrôlés par les juifs.» À leurs yeux, ils n’étaient pas antisémites. Historiquement, la plupart des gens que l’on accuse de racisme le nient, avec les exceptions que l’on connait (le régime nazi par exemple). Aujourd’hui, le contexte est différent. Les individus accusés d’antisémitisme vont souvent être des critiques de l’État israélien, à différents degrés. Certains vont aller jusqu’à souhaiter la destruction du pays, d’autres sont plus modérés et critiquent les politiques israéliennes. Que ces personnes soient réellement antisémites ou non, certains vont dénoncer cette accusation comme étant un moyen de les réduire au silence. Les gens qui s’inquiètent d’une montée de l’antisémitisme vont évidemment nier cette allégation. Ils font valoir que les politiques israéliennes sont sujettes à débat au sein même de l’État hébreu, donc des juifs eux-mêmes. Ce ne sont donc pas simplement les critiques qu’ils dénoncent, mais la fixation de certaines de ces critiques sur Israël.
Q:N’est-ce pas curieux de voir M. Harper dénoncer cette fixation, alors que certains pays arabes dénoncent l’acharnement des pays occidentaux sur l’Iran?
R: Ici, le Canada prend sensiblement la même position que les États-Unis et d’autres pays européens comme la France. Ils forment un front commun pour défendre Israël, leur allié dans la région, contre un régime qui a explicitement menacé l’existence de l’État hébreu par le passé. La tension a augmenté depuis qu’il est question d’armement nucléaire. Ce qui est nouveau, c’est que Stephen Harper se positionne comme étant le chef d’État le plus près d’Israël.
Q: Qu’est-ce qui explique cette nouvelle position, comparativement aux anciens premiers ministres libéraux?
R: Je ne crois pas que ce soit une question de libéraux ou de conservateur. L’appui de M. Harper envers son homologue israélien semble être une position très personnelle, relevant d’une conviction qui lui appartient face à ce conflit.
Q: Revenons à la question d’antisémitisme. Pour M. Harper, qualifier d’apartheid la relation entre Israël et les Palestiniens, c’est de l’antisémitisme. D’un autre côté, l’ancien président américain Jimmy Carter publie en 2006 l’ouvrage Palestine: la paix, pas l’apartheid. Jimmy Carter est bien connu pour sa participation aux Accords de Camp David, qui négociait la paix entre l’Égypte et Israël. Comment peut-il être antisémite?
R: Évidemment, il faudrait être dans sa tête pour réellement savoir. Ce que je peux dire, c’est qu’il ne se considère vraisemblablement pas comme un antisémite. Il estime que la thèse avancée dans son livre est justifiée. De la même façon, certains observateurs jugent qu’il est allé trop loin. Est-ce exagéré de le traiter d’antisémite? Encore une fois, c’est une question de perception. Jimmy Carter, dans sa propre vision des choses, n’est pas allé trop loin. Les gens qui ont été choqués par le contenu de son livre ont trouvé légitime de le qualifier d’antisémite.
Q: Mais cette qualification d’antisémitisme ne risque-t-elle pas, dans certains cas, d’entrainer une censure? Pensons au cas Dieudonné par exemple.
R: Ici, il faut distinguer ce qu’il se dit dans les médias et ce qu’il se passe réellement. L’étiquette d’antisémitisme n’empêche que très partiellement la diffusion d’un message. Le simple fait que le débat puisse se dérouler dans l’espace public nous indique que cette étiquette ne tue pas ces débats. Les gens accusés d’antisémitisme continuent d’être publiés, comme c’est le cas pour Jimmy Carter. On peut limiter les moyens de Dieudonné, en interdisant ses spectacles. Mais on ne peut éliminer son message: il est très présent sur internet, il peut encore être invité dans les médias et ainsi de suite. On peut se réjouir d’une telle réalité, ou la déplorer. Je lis les journaux tous les jours, et toute cette question d’antisémitisme devient extrêmement prévisible. Votre critique des politiques israéliennes a franchi une certaine ligne ? Voilà, vous êtes antisémite! Vous me traitez d’antisémite pour ce que j’ai écrit? Voilà, vous êtes pour la censure! Je vois cette argumentation toutes les semaines, si ce n’est tous les jours. Dans nos sociétés démocratiques, la liberté d’expression est très importante. Mais en même temps, il y a cet exemple classique: «Est-ce permis de crier au feu dans une salle bondée?» Si cet équilibre était si simple à trouver, il n’y aurait pas tous ces débats.
Q: Cette guerre de mot se retrouve régulièrement dans les médias, comme vous le mentionnez. Comment évaluez-vous la couverture médiatique de cette question?
R: Le conflit a définitivement été adopté par les médias. Pas parce que c’est plus important ou plus sanglant en ce moment. Pensons au Congo par exemple, qui reçoit une couverture beaucoup plus timide. Il semble y avoir une véritable fixation sur le conflit israélo-palestinien par les médias et les Nations Unies. De toute évidence, le conflit permet de vendre beaucoup de journaux. La guerre des mots m’apparait plutôt futile. Le plus important, c’est de trouver une paix durable entre Israéliens et Palestiniens.Ira Robinson est professeur au Département des sciences religieuses de l’Université Concordia. Ancien président de la Société canadienne des études juives, il a également rédigé une introduction à l’histoire de la communauté juive du Québec. L’entrevue s’est déroulée en anglais, pour ensuite être traduite par notre journaliste.
Q: Lors de son discours devant le parlement israélien le 10 janvier dernier, le premier ministre Stephen Harper exprimait son inquiétude face à ce qu’il appelle un «nouvel antisémitisme». S’il considère que l’on peut critiquer les politiques d’Israël, il déplore une «condamnation sélective, et exclusive de l’État juif», notamment par certains membres des Nations Unies. Trouvez-vous cette critique justifiée?
R: Premièrement, il faut distinguer ce «nouvel antisémitisme» par rapport à l’antisémitisme que l’on retrouvait au 20e siècle. Au Canada par exemple, il y avait un mouvement appelé les créditistes. Ce groupe dénonçait les abus d’un pouvoir financier contrôlé par les juifs qui oppressait la population. Lorsqu’ils étaient accusés d’antisémitisme, ils répliquaient: «Nous ne sommes pas antisémites, nous sommes seulement contre Wall Street et les banques, qui sont contrôlés par les juifs.» À leurs yeux, ils n’étaient pas antisémites. Historiquement, la plupart des gens que l’on accuse de racisme le nient, avec les exceptions que l’on connait (le régime nazi par exemple). Aujourd’hui, le contexte est différent. Les individus accusés d’antisémitisme vont souvent être des critiques de l’État israélien, à différents degrés. Certains vont aller jusqu’à souhaiter la destruction du pays, d’autres sont plus modérés et critiquent les politiques israéliennes. Que ces personnes soient réellement antisémites ou non, certains vont dénoncer cette accusation comme étant un moyen de les réduire au silence. Les gens qui s’inquiètent d’une montée de l’antisémitisme vont évidemment nier cette allégation. Ils font valoir que les politiques israéliennes sont sujettes à débat au sein même de l’État hébreu, donc des juifs eux-mêmes. Ce ne sont donc pas simplement les critiques qu’ils dénoncent, mais la fixation de certaines de ces critiques sur Israël.
Q:N’est-ce pas curieux de voir M. Harper dénoncer cette fixation, alors que certains pays arabes dénoncent l’acharnement des pays occidentaux sur l’Iran?
R: Ici, le Canada prend sensiblement la même position que les États-Unis et d’autres pays européens comme la France. Ils forment un front commun pour défendre Israël, leur allié dans la région, contre un régime qui a explicitement menacé l’existence de l’État hébreu par le passé. La tension a augmenté depuis qu’il est question d’armement nucléaire. Ce qui est nouveau, c’est que Stephen Harper se positionne comme étant le chef d’État le plus près d’Israël.
Q: Qu’est-ce qui explique cette nouvelle position, comparativement aux anciens premiers ministres libéraux?
R: Je ne crois pas que ce soit une question de libéraux ou de conservateur. L’appui de M. Harper envers son homologue israélien semble être une position très personnelle, relevant d’une conviction qui lui appartient face à ce conflit.
Q: Revenons à la question d’antisémitisme. Pour M. Harper, qualifier d’apartheid la relation entre Israël et les Palestiniens, c’est de l’antisémitisme. D’un autre côté, l’ancien président américain Jimmy Carter publie en 2006 l’ouvrage Palestine: la paix, pas l’apartheid. Jimmy Carter est bien connu pour sa participation aux Accords de Camp David, qui négociait la paix entre l’Égypte et Israël. Comment peut-il être antisémite?
R: Évidemment, il faudrait être dans sa tête pour réellement savoir. Ce que je peux dire, c’est qu’il ne se considère vraisemblablement pas comme un antisémite. Il estime que la thèse avancée dans son livre est justifiée. De la même façon, certains observateurs jugent qu’il est allé trop loin. Est-ce exagéré de le traiter d’antisémite? Encore une fois, c’est une question de perception. Jimmy Carter, dans sa propre vision des choses, n’est pas allé trop loin. Les gens qui ont été choqués par le contenu de son livre ont trouvé légitime de le qualifier d’antisémite.
Q: Mais cette qualification d’antisémitisme ne risque-t-elle pas, dans certains cas, d’entrainer une censure? Pensons au cas Dieudonné par exemple.
R: Ici, il faut distinguer ce qu’il se dit dans les médias et ce qu’il se passe réellement. L’étiquette d’antisémitisme n’empêche que très partiellement la diffusion d’un message. Le simple fait que le débat puisse se dérouler dans l’espace public nous indique que cette étiquette ne tue pas ces débats. Les gens accusés d’antisémitisme continuent d’être publiés, comme c’est le cas pour Jimmy Carter. On peut limiter les moyens de Dieudonné, en interdisant ses spectacles. Mais on ne peut éliminer son message: il est très présent sur internet, il peut encore être invité dans les médias et ainsi de suite. On peut se réjouir d’une telle réalité, ou la déplorer. Je lis les journaux tous les jours, et toute cette question d’antisémitisme devient extrêmement prévisible. Votre critique des politiques israéliennes a franchi une certaine ligne ? Voilà, vous êtes antisémite! Vous me traitez d’antisémite pour ce que j’ai écrit? Voilà, vous êtes pour la censure! Je vois cette argumentation toutes les semaines, si ce n’est tous les jours. Dans nos sociétés démocratiques, la liberté d’expression est très importante. Mais en même temps, il y a cet exemple classique: «Est-ce permis de crier au feu dans une salle bondée?» Si cet équilibre était si simple à trouver, il n’y aurait pas tous ces débats.
Q: Cette guerre de mot se retrouve régulièrement dans les médias, comme vous le mentionnez. Comment évaluez-vous la couverture médiatique de cette question?
R: Le conflit a définitivement été adopté par les médias. Pas parce que c’est plus important ou plus sanglant en ce moment. Pensons au Congo par exemple, qui reçoit une couverture beaucoup plus timide. Il semble y avoir une véritable fixation sur le conflit israélo-palestinien par les médias et les Nations Unies. De toute évidence, le conflit permet de vendre beaucoup de journaux. La guerre des mots m’apparait plutôt futile. Le plus important, c’est de trouver une paix durable entre Israéliens et Palestiniens.
Pour rompre avec la vision actuelle du Parti Québécois
L’objectif de cette lettre ouverte est de questionner la stratégie prédominante au sein du mouvement indépendantiste québécois et ce, plus particulièrement au sein des organisations de la société civile et du Parti Québécois. La fameuse déclaration de Bernard Landry, qu’il n’a cessé de marteler au cours de l’année 2013 représente bien la stratégie en soi: « L’indépendance n’est ni à gauche, ni à droite, mais en avant! ».
En d’autres termes, Monsieur Landry clame que l’indépendance du Québec ne doit pas être assujettie à certaines conditions. Offrir la liberté aux québécoises et aux québécois est amplement suffisant selon lui et celle-ci s’acquiert par l’indépendance. Dans un second temps, il faut chercher à unir à tout prix les forces indépendantistes, ce qui était d’ailleurs l’objectif du congrès de la convergence nationale. Ce n’est seulement qu’une fois l’indépendance du Québec obtenue que nous pourrons débattre de l’avenir du Québec. Génération nationale, qui a fait couler beaucoup d’encre au cours de l’année 2013, affirme aussi s’inscrire dans cette lignée en rappelant l’importance de la nation et des valeurs occidentales au sein du projet indépendantiste. Il dénonce par ailleurs une certaine mainmise des progressistes sur ce projet de pays.
Je ne remets pas en question les convictions des leaders indépendantistes qui défendent une telle stratégie, mais je crois qu’ils ne parviendront pas à mener à terme le projet de pays de la sorte. Ils présentent l’indépendance comme un projet qui devrait être isolé de toute contamination idéologique. Pourtant, je crois au contraire que l’indépendance ne peut pas être défendue et expliquée sans un cadre idéologique précis auquel le groupe ou le parti adhère. Les raisons de vouloir faire du Québec un pays sont multiples et parfois contradictoires. L’indépendance peut se faire à « gauche » comme à « droite ». Le résultat final en sera radicalement différent. En guise de comparaison, si tout le monde affirme que l’indépendance a pour objectif de donner plus de pouvoir au peuple québécois, de le rendre « maître chez lui », l’exercice du pouvoir populaire est conçu différemment. Certains croient que ce pouvoir s’exerce par le système de représentativité alors que d’autres, comme le Mouvement progressiste pour l’indépendance du Québec, croient que ce n’est pas suffisant et qu’une décentralisation des pouvoirs est nécessaire. Le Québec, dans le cadre fédéral actuel mais aussi dans une démarche d’accession à l’indépendance, pourrait dès maintenant mettre en place un processus de décentralisation et modifier son système électoral. Il pourrait aussi s’assurer d’une plus grande participation des citoyens à la vie politique en les outillant davantage. L’instauration d’un cours de politique et de citoyenneté obligatoire au secondaire serait un geste concret allant dans ce sens. Toutefois, le Parti Québécois s’ancre de plus en plus dans la voie du néolibéralisme et ne pose donc pas de gestes concrets dans cette direction.
UNION ÉLECTORALE
La division entre les différentes factions indépendantistes assure la victoire aux fédéralistes selon certains. Certes, au moment d’aller aux urnes ou lors d’un éventuel prochain référendum, une alliance est tout à fait envisageable, voir nécessaire sous certaines conditions. Mais est-ce vraiment le moment de se poser cette question? Est-ce sur cet aspect que le mouvement indépendantiste doit se concentrer? Le mouvement devrait d’abord chercher à comprendre pourquoi l’appui à l’indépendance n’augmente pas et agir en conséquence.
ÊTRE PLUS PROCHE DES PRÉOCCUPATIONS DES CITOYENS-NES
En fait, la vraie question est plutôt de savoir si la population québécoise pourrait véritablement se mobiliser en masse pour l’indépendance en ne sachant point à quoi pourrait ressembler le Québec de demain. Cela impliquerait que notre culture nationale oblige les politiciens d’un Québec libre à gouverner notre pays d’une certaine manière, en fonction de nos valeurs. Je doute fortement de la possibilité d’un soulèvement populaire seulement sur cet aspect, car si notre culture est construite elle peut aussi se déconstruire.
À l’époque où l’oppression impériale était plus tangible, les québécoises et les québécois voulaient un pays pour améliorer leurs conditions de vie et non pas pour obtenir simplement un nouveau pays. L’indépendance était un moyen de faire respecter davantage leurs demandes. Par ailleurs, la période des émancipations nationales partout dans le monde avait le potentiel de justifier l’indépendance comme étant un projet en soi, un projet urgent à mettre sur pied. C’était dans l’ère du temps. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les penseurs de la mondialisation et leurs organisations, notamment avec des « think tanks » redoutablement efficaces, ont réussi à présenter toute initiative visant à restreindre le libre-marché comme étant archaïque et nuisible pour l’intérêt des populations. L’indépendance est, elle, bien souvent dépeinte par ceux-ci comme étant un repli sur soi. Nous n’avons donc pas la conjoncture au niveau international pour nous permettre de défendre l’indépendance sans chercher à justifier et à démontrer pourquoi elle serait nécessaire pour l’intérêt des québécoises et des québécois ainsi que des peuples du monde entier. Nous devrions travailler plus fort que nos prédécesseurs.
Selon moi, une bonne stratégie viserait plutôt à écouter davantage les préoccupations des citoyennes et des citoyens. Dans la vie de tous les jours, il est rare qu’on surprenne une conversation sur la question nationale. Il est beaucoup moins rare cependant qu’on en surprenne une sur les problèmes de logement, sur les agriculteurs qui joignent de moins en moins les deux bouts, sur le travailleur à temps plein au salaire minimum qui vit toujours sous le seuil de la pauvreté. Ce sont ces préoccupations qui touchent les gens. C’est en garantissant que l’indépendance permettra d’améliorer les conditions de vie des citoyens-nes que le projet de pays pourra acquérir de nouveaux appuis. Je crois que même si nous ne pouvons seuls avoir un impact sur le système-monde en soi, nous pouvons tout-de-même en amoindrir ses effets et travailler de pair avec les autres pays qui défendent une alternative à la mondialisation actuelle.
Il faut cesser de prétendre bêtement que le meilleur moyen d’augmenter l’appui à l’indépendance est de ramener continuellement les mêmes concepts de liberté. Certes, il faut continuer à en parler et à en discuter avec les citoyennes et les citoyens, mais il faut également que l’indépendance soit accompagnée d’un projet politique plus concret. C’est précisément ce qui pourra convaincre les indécis.
Le rôle des mouvements militants pour l’indépendance est donc de prendre part au débat sans hésiter et d’exposer leurs raisons de faire l’indépendance grâce à un projet politique clair, qu’il soit de gauche ou de droite. Qu’il y ait différentes « factions » n’est pas un problème, et tenter de nier ce fait au nom de l’unité est prématuré. Dans le cadre d’un référendum prochain ou d’une élection sur la souveraineté, alors nous pourrons nous poser la question pour que les différentes familles politiques s’unissent sur certains aspects, mais pas maintenant. Les partis qui quant à eux prétendent vouloir l’indépendance devraient aussi nous présenter leur vision du Québec d’après.
Rapprochons-nous des préoccupations des citoyennes et citoyens et démontrons que l’indépendance est le meilleur moyen d’améliorer les conditions d’existence des québécoises et des québécois. Voilà l’orientation gagnante que devrait prendre le mouvement indépendantiste québécois.