Tous les lundis depuis plus de trois mois, la Bundesrepublik Deutschland connaît des manifestations d’envergure entre les partisans et les opposants du mouvement PEGIDA (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident). Pour en savoir davantage sur le sujet, nous sommes allés directement sur le terrain, à la rencontre des manifestants des deux camps opposés.
Munich, 12 janvier 2015 – La place Sendlinger Tor se remplit à nouveau en ce début de soirée frisquet. L’organisation anti-PEGIDA München ist bunt (Munich est en couleur) et le BAGIDA (la branche bavaroise du PEGIDA) ont donné rendez-vous à leurs partisans à la même station de métro, pratiquement à la même heure. Le dispositif de sécurité des forces policières est très imposant : des clôtures ont été installées tout au long de la Sonnenstrasse et des centaines de policiers anti-émeute veillent au maintien de la frontière entre les deux groupes. Une foule de plus en plus imposante se forme du côté des anti-PEGIDA; l’ambiance est festive, il y beaucoup de jeunes dans la foule, mais aussi des familles et des retraités. Certains chantent ou jouent du tambour pendant que d’autres prennent la parole sur une scène installée devant la porte sud du Vieux-Munich. Plusieurs drapeaux arc-en-ciel et des drapeaux rouges du SPD (parti social-démocrate allemand) flottent au-dessus des têtes des gens qui sont venus dire non au mouvement PEGIDA. Frank, dans la quarantaine, se promène dans la foule avec sa pancarte où il est inscrit « Religion, Opinion, Presse = Liberté, Égalité, Fraternité». Pour lui, l’intolérance n’a pas sa place en Allemagne : « La haine n’engendre que la haine. Je suis ici pour parler avec les gens du PEGIDA; je veux tenter de leur faire comprendre que la religion musulmane n’est pas synonyme de terrorisme et que le mélange des cultures est bénéfique pour notre société.» Un peu plus loin, Monika avoue être inquiète pour le futur de son pays : « J’ai peur de la montée de l’extrême droite dans mon pays et en Europe en ce moment. Nous devons faire quelque chose contre cela, c’est pour ça que je suis ici ce soir.» L’attentat survenu au Charlie Hebdo l’a bouleversée; elle a peur que ce triste événement amène les gens à généraliser et à condamner les minorités ethniques : « Je pense que les partisans du PEGIDA vont interpréter cet acte [l’attentat au Charlie Hebdo] de manière erronée. Ils vont généraliser ce cas unique sur tout un groupe. À mon avis, ils ont un manque flagrant d’éducation et ils ont de l’agressivité en eux. Ils doivent déverser cette frustration sur quelqu’un et c’est le pratiquant musulman ou l’immigrant qui la subit.» Pour la dame d’une cinquantaine d’années, il est normal que la popularité du PEGIDA soit plus élevée à Dresde : « Les gens n’ont pas d’emploi là-bas, le taux de chômage y est élevé, ils doivent trouver un coupable à leurs problèmes, alors ils visent les immigrants. Pourtant, on le sait, les immigrants ne représentent qu’une infime minorité de la population dans cette région.»
18h30 : Les partisans de l’autre camp arrivent peu à peu ; certains commencent à scander le célèbre slogan des manifestants d’Allemagne de l’est en 1989 contre le régime communiste de la RDA : « Nous sommes le peuple ! ». Erika, une étudiante de 24 ans, est visiblement en colère à l’arrivée des militants du BAGIDA : « Je serai là tous les lundis, tant et aussi longtemps que ces fascistes voudront parader dans nos rues ! » Les pro-BAGIDA sont plus nombreux que prévu et ils font beaucoup de bruit. Ils n’étaient pourtant qu’une cinquantaine lors les dernières semaines, selon plusieurs habitués des manifestations du lundi. Sur leur pancarte, on lit entre autres : « Arrêtez l’islamisation de l’Europe » ou « Solidarité avec tous les chrétiens du monde ». Les partisans du BAGIDA sont peu enclins à parler aux médias. Il faut dire qu’un statut publié la veille de la manifestation sur la page Facebook du mouvement appelait ses membres à ne parler en aucun cas aux médias. J’ai cependant pu m’entretenir avec Klaus, un partisan du PEGIDA dans la trentaine. Klaus est venu marcher car il est inquiet pour le futur de sa nation: « L’attaque survenue contre Charlie Hebdo est la preuve que l’Allemagne court un réel danger dans le futur. J’ai peur pour ma famille. Il faut tout faire pour que ça ne se reproduise pas. Les islamistes intégristes sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense, le danger d’une attaque terroriste est plus que possible en Allemagne. » Plusieurs partisans du PEGIDA ont des pancartes portant l’inscription « Je suis Charlie ». On peut lire sur l’une d’entre elles : « Vous, les rouges et les verts, vous êtes les haineux de la patrie. Vous n’êtes pas Charlie, Charlie est l’une des nombreuses victimes de votre idéologie! ». D’après Klaus, les gens qui viennent protester contre le PEGIDA sont naïfs et ne se rendent pas compte de la situation actuelle : « Ils sont complétement aveugles. Le danger d’une attaque terroriste est plus que possible dans notre pays, regardez ce qui s’est passé dans les locaux du journal d’Hambourg! » Rappelons que les locaux du quotidien allemand Hamburger Morgen ont été la cible d’un incendie criminel dans la nuit du samedi 10 janvier. Le journal d’Hambourg avait publié les caricatures de Mahomet provenant du magazine Charlie Hebdo au lendemain des attentats. Vers 19h, peu après mon entrevue avec Klaus, les deux camps vont se retrouver face à face, séparés par la ligne des policiers. Plusieurs insultes sont lancées de part et d’autre ; des opposants à PEGIDA scandent Nazis raus ! (Dehors les nazis !), l’autre camp brandit ses pancartes et ses drapeaux de l’Allemagne. Certains font des doigts d’honneur aux anti-PEGIDA. La dispute cesse à l’arrivée d’un important bastion de policiers.
Fin de soirée sous haute tension : 13 arrestations
La situation va s’envenimer après le départ de la marche du BAGIDA, dont le but était de se rendre à la Marienplatz, la place centrale de Munich, surplombée par l’hôtel de ville. La marche ne durera finalement qu’une dizaine de minutes. Les anti-PEGIDA, beaucoup plus nombreux, vont encercler et bloquer le passage des 1 500 partisans du BAGIDA. Des actes de violences dans les deux camps mèneront à 5 arrestations du côté du BAGIDA et à 8 dans l’autre camp. Des projectiles seront lancés de part et d’autre et un groupe de manifestants de l’anti-PEGIDA tentera en vain de franchir le cordon de policiers. Les manifestants du BAGIDA, protégés par un nombre impressionnant de policiers anti-émeute, seront finalement escortés par ceux-ci jusqu’à la station de métro la plus proche. L’organisation anti-PEGIDA München ist bunt! a rassemblé plus de 20 000 personnes lors de cette manifestation. De son côté, le BAGIDA a réuni 1 500 personnes, soit la plus grande foule de son histoire à Munich jusqu’à maintenant. Après la manifestation, sur la page Facebook du BAGIDA, on pouvait lire que l’organisation était « très heureuse » de la marche, qui était qualifiée d’ « énorme succès. »
PEGIDA : Dresde isolé du reste de l’Allemagne ?
Le PEGIDA a connu un élan de popularité sans pareil à Dresde depuis sa naissance. Le 12 janvier dernier, une foule record de 25 000 personnes s’est rassemblée pour marcher contre l’islamisation dans la ville natale du mouvement. De plus, le mouvement allemand ne se limite pas aux frontières du pays : il est maintenant présent dans pas moins de cinq pays européens : la Suisse, la Norvège, la Suède, l’Autriche et maintenant l’Espagne. Plusieurs manifestations, organisées par les branches locales du mouvement, sont prévues prochainement dans les capitales de ces pays. Si le PEGIDA connaît un succès de plus en plus important à Dresde et, dans une moindre mesure, ailleurs en Europe, il semble néanmoins incapable pour l’instant de s’imposer dans les autres grandes villes allemandes. Le reste du pays se mobilise fortement contre ce mouvement, né l’automne dernier à Dresde; le 12 janvier dernier, 100 000 personnes à travers toute l’Allemagne ont marché pour s’y opposer. À l’occasion de la première marche du PEGIDA à Leipzig, dans l’est du pays, ils étaient 30 000 personnes à manifester contre les 4 800 partisans du PEGIDA. Dans les autres villes importantes d’Allemagne comme Berlin, Hambourg et Hanovre, il n’y avait que quelques centaines de partisans du PEGIDA devant des milliers de personnes en désaccord avec le mouvement. L’Europe est sous tension. L’attentat au Charlie Hebdo à Paris, l’incendie criminel dans les locaux du quotidien allemand Hamburger Morgen et, en Belgique, l’arrestation de treize personnes soupçonnées d’appartenir à une cellule terroriste amène un vent de panique sur le continent. Qu’adviendra-t-il du mouvement PEGIDA? Les prochaines semaines nous le diront. La manifestation du 19 janvier à Dresde a été interdite par les forces policières, qui craignent une attaque terroriste contre l’événement; signe incontestable que, pour l’instant, les autorités politiques allemandes sont toujours sur le qui-vive.
La guerre civile espagnole de 1936-1939 est possiblement, bien cachée derrière le voile westphalien, le conflit européen le plus méconnu du 20e siècle et probablement le plus important du point de vue des idéologies politiques. En 1936, sous les explosions politiques de l’Espagne, c’est avant tout en tant que journaliste que George Orwell s’est rendu à Barcelone. Or, Orwell était à l’époque un jeune militant rempli d’enthousiasme, et parfois au-delà de l’objectivité journalistique il y a l’histoire qui se déroule devant nos yeux et il y a le corps qu’on habite qui voudrait bien sauter sur scène plutôt que de témoigner passivement, avec détachement. En 1938, l’auteur publie donc un récit nommé Hommage à la Catalogne. Il y dépeint d’ailleurs dès le début une Barcelone presque irréaliste, moitié communiste, moitié anarchiste, aux changements sociaux idéels assurément vertigineux pour l’activiste qu’il était: «Les anarchistes avaient toujours effectivement la haute main sur la Catalogne et la révolution battait encore son plein. […] C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. À peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes ; pas un mur qui ne portât, griffonnés, le marteau et la faucille et les sigles des partis révolutionnaires ; il ne restait de presque toutes les églises que les murs, et les images saintes avaient été brûlées. Çà et là, on voyait des équipes d’ouvriers en train de démolir systématiquement les églises. Tout magasin, tout café portait une inscription vous informant de sa collectivisation ; jusques aux caisses des cireurs de bottes qui avaient été collectivisées et peintes en rouge et noir! » (1)Cette « Atlantide » des idéaux révolutionnaires, comme on perçoit Barcelone dans les écrits d’Orwell, que les raz-de-marée du franquisme ont complètement anéanti pendant cette grande guerre en Espagne, est manifestement le genre de mythe qui s’ancre profondément dans la culture et l’histoire du peuple de Catalogne. Un grand mythe, bien « encré » dans la mémoire de ce dernier, que les écrits catalans refusèrent obstinément d’oublier. En effet, visiter Barcelone aujourd’hui laisse sentir les relents de cette mémoire et de ce presque-conte dont témoignait Orwell. Près de quarante ans après la mort de Franco et la fin de la dictature militaire en Espagne, les rues de Barcelone respirent de nouveau la révolte prenant la forme, foncièrement différente tout en étant semblable, d’un tout nouveau mouvement social de grande envergure : Le mouvement indépendantiste catalan.
La langue et le souffle de vie
Après la Guerre civile d’Espagne s’ensuit la longue dictature du général Francisco Franco qui, en plus de réimposer la monarchie, décida d’uniformiser le peuple de l’État d’Espagne : un peuple, une culture, une langue. Ainsi, pendant plus de 35 ans, le castillan (communément appelé « l’espagnol ») prédomina sur tout le territoire et on tenta délibérément d’écraser les trois autres langues : le galicien ou « galego », le basque ou « euskara » et le catalan. Ce projet d’épuration de la « race » d’inspiration fasciste devait stabiliser le pays et garantir la prospérité de la gloire de cette force coloniale. Il se dota également de sa solution finale propre, un individu s’étant fait surprendre en train de parler une langue « non chrétienne » se retrouvait aussitôt enligné devant les canons de la justice franquiste avant de disparaître à la fin d’un court procès. Combien de langues auraient survécu à autant d’années cloîtrées dans les chaumières, chuchotées même autour de la table, peut-être entre deux ruelles. Silence. L’armée a de nombreuses oreilles. Atenció, parlem fluixet. Combien de peuples auraient survécu à un bâillon aussi soutenu? La révolte peut-elle être assez patiente pour faire triompher la mémoire? Aujourd’hui, en Espagne, sur tout le territoire, tout le monde sait parler le castillan; c’est devenu la règle générale d’organisation et de vie commune. Or, malgré sa commodité, malgré qu’elle est la deuxième langue la plus parlée au monde comme langue maternelle, le castillan, au lendemain de la guerre et de la dictature, n’a pas eu le choix de laisser davantage de place aux autres langues dans les régions qui ont demandé l’autonomie culturelle. Par exemple, le parler basque, presque rayé de la carte au 20e siècle, est en hausse actuellement grâce à la politique de bilinguisme obligatoire au travail et au combat quotidien qu’a entrepris cette population des montagnes. Il totalise maintenant 900 000 locuteurs, territoires français et espagnol confondus. Les catalanophones, quant à eux, sont plus de 10 millions dans l’étendue de ce que l’on appelle les Pays catalans (La communauté autonome de Catalogne, la communauté de Valence, les îles Baléares et la région des Pyrénées-Orientales en France). La langue est non seulement devenue une fierté grandissante, mais aussi le solvant d’un mouvement de forte affirmation inclusive, entre autres parce que sur les 10 millions de catalanophones, seulement 4 le sont de langue maternelle. La llengua catala est donc aisément devenue le fer de lance de ce nouveau nationalisme catalan, en passant par l’anglais pour rejoindre la communauté internationale. Bref, l’important est d’abord de faire comprendre au monde que le catalan n’est pas un simple dialecte espagnol comme on l’entend souvent, mais une langue indo-européenne à part entière, avec une histoire datant du Moyen-Âge. Puis, une fois que l’on sait qu’il y a quatre langues officielles en Espagne et que la langue catalane est propre à un peuple et à sa culture, l’important c’est que si parles catala, ets catala. Ainsi, la mémoire catalane voyage comme les idées et se propage et le combat, au-delà du peuple catalan, s’empreinte d’une valeur de justice qui touche désormais à l’universel.
Qui sème le débat récolte le combat
Le 11 septembre 1714, lors de l’événement qu’on nomma le Siège de Barcelone, le royaume de Castille conquit la Catalogne qui se fit annexer à l’Espagne. La date restera la fête officielle de la Catalogne, qui y conservera ainsi la nostalgie de la liberté politique. Puis, après l’échec de deux Républiques, la Guerre civile et la dictature franquiste, c’est seulement en 1978 que les différentes régions d’Espagne signent une constitution qui assure une forme de démocratie, la monarchie constitutionnelle, celle d’un État unitaire. Elle fut votée en bloc, et ainsi Franco, décédé depuis déjà trois ans, gagna officiellement l’une de ses plus grandes batailles : l’indivisibilité de l’Espagne était maintenant un fait de droit légitime. On peut comprendre qu’une telle constitution puisse passer en Catalogne grâce, notamment, à la pyramide de Maslow, le besoin de sécurité venant largement avant celui de s’accomplir. Prou la guerre, prou la dictature, si us plau : demandait le peuple à bout de souffle social, prêt à accepter la moindre forme de démocratie plutôt que de se battre encore pour le mieux. Cependant, cette trêve ne laissa finalement que très peu de repos. En effet, le pays ne cessa jamais réellement de se déchirer en débats sociopolitiques dans les décennies qui suivirent. Ne nommons que la saga du mouvement politique ETA, revendiquant par la lutte armée l’indépendance de l’Euskal herria (Pays basque) et qui ferait probablement rougir le FLQ autant sur l’intensité que sur la durée de leur mouvement, le mouvement des Indignés ou plus récemment les manifestations aux drapeaux républicains demandant la fin de la monarchie. La marche vers l’autodétermination de la Catalogne fait donc partie d’une multitude de mouvements qui fait de l’Espagne un État toujours aussi instable, bien dissimulé sous son unité constitutive, pour des raisons beaucoup plus fondamentales que la crise économique. Cette dernière, prétexte fourre-tout du 21e siècle pour justifier la moindre crise sociale, est de toute évidence fortement instrumentalisée en Espagne comme ailleurs pour aisément écarter d’une seule main le discours des différents mouvements sociaux. L’une des grandes revendications du mouvement des Indignés, autant que l’un des grands moteurs des mouvements indépendantistes mondiaux (disons précisément au Québec, en Écosse et en Catalogne) , est depuis plusieurs décennies maintenant la démocratie. En effet, si le système électoral espagnol est en théorie proportionnel, il s’avère à fonctionner davantage comme un système majoritaire (voir le système canadien) et à favoriser largement la perpétration du bipartisme socialiste vs. conservateur, comme le soulignait en 2011 le professeur de sciences politiques barcelonais Roberto Liñera au groupe de communication basque EITB. En Catalogne, autrement, si la jeune histoire de leur démocratie a longtemps favorisé la suprématie d’un seul parti, les dernières années ont permis d’observer la politique d’un regard différent, grâce à la composition de deux gouvernements de coalition sur trois mandats. Perçus comme la peste dans la politique canadienne et québécoise, les gouvernements de coalition entre différents partis sont devenus de plus en plus probables dans leur système électoral proportionnel et presqu’une deuxième nature en Catalogne. Aux élections catalanes, on compte entre 6 et 8 partis différents ; tout l’axe politique s’y retrouve, entre indépendantistes et unionistes, progressistes et conservateurs : – CiU : nationaliste de centre-droite – PSC : centre-gauche unioniste – ERC : indépendantiste social-démocratique – PP : conservateur unioniste – ICV : écologiste républicain – C’s : centre unioniste – CUP : indépendantiste de gauche radicale – SI : indépendantiste sans affiliation gauche-droite En 2006, alors que CiU emporte les élections avec une faible minorité, une coalition entre PSC, ERC et ICV prendra finalement le pouvoir afin de réaliser un projet précis : une réforme du statut de communauté autonome de la Catalogne. À retenir du système proportionnel plurinominal de la manière dont il fonctionne dans cette région : l’orgueil de parti désenfle dès qu’un projet de grande envergure se présente ; le débat laisse place à l’action. Ainsi, plusieurs mois de travail avec Madrid donne à Barcelone un nouveau statut d’autonomie, rapidement réduit en miettes par un tribunal constitutionnel en 2010 et par l’arrivée au pouvoir des conservateurs (PP) de Mariano Rajoy à Madrid en 2011. Ainsi, l’élection de 2012 en Catalogne laisse place à une nouvelle coalition, cette fois avec un nouveau projet, plus radical et hautement soutenu par la société civile catalane : une consultation sur l’indépendance. La coalition se dessine rapidement entre les différents partis indépendantistes qui s’entendent sur le projet, vertigineux certes, vu l’état actuel de la constitution espagnole. Ainsi, le mouvement vers l’indépendance, qui sera d’ailleurs une route épineuse, est en marche. La mémoire se reconstitue lentement et les débats s’enflamment sur les places publiques.
« Sempre endavant, mai morirem » ou l’endurance du marathonien
À l’époque actuelle du Système-monde occidental, gagner le privilège de passer du statut de « petite nation » à celle de nation parmi les autres n’est certainement pas l’œuvre d’une seule génération, mais de plusieurs (comme le démontre les luttes en Écosse, au Québec ou en Palestine). Le marathon de la résistance catalane à son assujettissement à l’Espagne maintient une vitesse relativement constante depuis le siège de Barcelone de 1714 et prit différentes formes au fil du temps. L’ERC par exemple, parti politique en montée actuellement dans l’échiquier, était un mouvement important de la coalition antifasciste de la Guerre civile d’Espagne. Qu’elle ait accès à la démocratie ou non, la société catalane a toujours su compter sur elle-même et animer de puissants mouvements sociaux pour arriver à résister à l’assimilation culturelle et linguistique. Le plus gros mouvement de la société civile actuelle en Catalogne est l’Assemblea nacional catalana (ANC). Depuis 2011, l’ANC a su réunir des milliers de bénévoles pour faire de l’éducation populaire, organiser des événements de grande envergure et mobiliser près de 2 millions de personnes chaque 11 septembre pour revendiquer l’indépendance sinon le droit à une consultation populaire légitime pour que le peuple catalan puisse décider. Or, après avoir convaincu l’élite politique de s’engager à réaliser le projet, le mouvement social se frappe malheureusement à l’inflexibilité de la constitution de l’Espagne comme État unitaire, qui n’accorderait en fait légalement la tenue d’un référendum que sur l’entièreté du territoire espagnol et non dans une région précise, même si la question ne concerne que cette dernière. Au cours des trois dernières années, la machine d’État de l’Espagne et les médias qui en véhiculent les idées ont tâché de réduire le discours hétéroclite du mouvement social à un simple enjeu économique relié à la crise en cours. Si l’ANC, qui a tenté de porter la parole du mouvement dans son ensemble, a réussi à rejoindre de nombreux groupes à travers le monde pour constituer les fragments d’une solidarité mondiale, beaucoup d’autres voix, comme celles de l’Esquerra Independantista qui regroupe la gauche indépendantiste des étudiants, jeunes, travailleurs/ses et la CUP, rassemblés à Barcelone dans leur repère de Gràcia et revendiquant l’estelada (l’étoilée, drapeau indépendantiste catalan) rouge (héritée du communisme et socialisme) bien en vue.
« L’union européenne privilégie l’austérité et l’économie globale, elle ne permet pas le socialisme. La Catalogne ne devrait jamais y adhérer. » ; « Avant, nous n’étions que quelques centaines à revendiquer l’indépendance des pays catalans. Maintenant, d’un coup, nous sommes des centaines de milliers. Le militantisme devient difficile à intégrer pour tout le monde. » ; « L’Espagne est le seul État d’Europe à avoir refusé de légiférer contre le fascisme. » (2) À Barcelone comme dans maintes régions de Catalogne, la société civile est soudainement prise d’une activité fulgurante qui ne cesse de grandir depuis 4 ans. Les idées circulent vite et les débats sont vivifiants entre anarchisme, socialisme et indépendantisme. Beaucoup de cette vie politique convergeait vers un point précis : le 9 novembre 2014, date promise par le gouvernement catalan pour la tenue du référendum. Vu un peu comme l’événement percutant de décennies et même de siècles de résistance, le 9 novembre 2014 (9N14) se présenta comme une grande opportunité pour la liberté, la démocratie et la culture catalane de s’exprimer au grand jour. Or, la constitution espagnole prit la forme de la loi pour imposer le bâillon et délégitimiser toute consultation encadrée par l’État. Pas de référendum, pas de consultation populaire officielle ; la seule consultation qui fut possible en Catalogne fut encadrée par l’ANC et des milliers de bénévoles qui recueillirent finalement plus de 2,3 millions de votes sur 7,5 millions d’habitants. Dans un automne endiablé par le référendum écossais et les confrontations de plus en plus fréquentes entre Madrid et Barcelone, le mouvement indépendantiste catalan est quand même allé chercher un résultat élevé de 80% pour un état indépendant à cette consultation à deux questions : « Voulez-vous que la Catalogne devienne un État? Si oui, voulez-vous que cet État devienne indépendant? »
Consultation sur l’Indépendance de la Catalogne :
9N2014, Source : site officiel de la Generalitat de Catalunya
La participation fut sensiblement faible pour un exercice démocratique qui se voulait légitime, mais vu les circonstances légales, les résultats permettent tout de même d’assurer la suite de la mobilisation, d’après les objectifs de l’ANC. Mais quelle suite? Quel serait exactement le prochain pas à faire pour que le mouvement survive à l’épreuve de la légitimité et de l’épuisement? Pour l’ANC, le plan est déjà sur la table des stratèges depuis le 9 novembre : Il fallait unir les partis indépendantistes et annoncer le plus vite possible une élection portant essentiellement sur l’indépendance de la Catalogne. Malgré les divisions encourues entre les partis de la coalition indépendantiste suite au 9N14, le souhait de l’ANC deviendra officiellement réalité, le 27 septembre 2015, comme l’a annoncé le président Artur Mas le 14 janvier dernier. Rien n’est encore terminé en Catalogne, car même avec cette élection à venir, la lutte pour la reconnaissance avec Madrid risque d’être éprouvante. Les indépendantistes devront encore persister et résister, mais encore aujourd’hui, à l’approche de la fin du marathon, c’est leur mémoire qui triomphe. Un petit triomphe, puisque malgré la force impériale de l’unité espagnole et européenne qui écrase le petit peuple, l’on souffle encore la devise de la Catalogne (« Sempre endavant, mai morirem » ; « Toujours en avant, jamais nous ne mourrons. ») et l’on chante encore Els Segadors, chant national, dans les rues de Barcelone, Tarragona, Girona et Lleida :
Bibliographie (1) George Orwell, Hommage à la Catalogne, Éditions 10/18, version 1999, page 8. (2) Condensé d’opinions rassemblés à partir de témoignage avec des militants de la CUP et d’ARRAN, groupe des jeunes de l’Esquerra Independantista. (3) Site du Parlement de la Catalogne, http://www.parlament.cat/. (4) Site associé à la participation à la consultation du 9 novembre 2014, Généralité de la Catalogne, http://www.participa2014.cat/.
Le piratage de données informatiques est un phénomène mondial dont personne n’est à l’abri. Pas même les plus grandes célébrités. Et quand ce sont des photos d’elles nues qu’on pirate, la justice se brouille.
Le 31 août 2014, des pirates anonymes se sont emparés de photos intimes de centaines de stars sur leur compte iCloud pour ensuite les publier sur Reddit et 4Chan, des sites de partage de liens et d’images. Ce célèbre Celebgate (1), dont les principaux suspects sont Bryan Hamade, un Américain de 27 ans, et Sergei Kholodovskii, un Russe de 28 ans, remet en question la sécurité informatique du « Nuage ». Le cloud computing est un système qui permet le stockage et l’externalisation de données sur des serveurs liés à Internet. Autrement dit, grâce à l’informatique en nuage, les utilisateurs ont accès à leurs données, telles des photos, n’importe où et n’importe quand. Il suffit d’avoir en main un périphérique branché sur Internet : portable, téléphone intelligent, tablette. L’iCloud est un service de cloud computing pour les usagers d’Apple, mais il en existe d’autres en ligne comme Dropbox ou Google Drive.
En marge du scandale, plusieurs se sont penchés sur la méthode utilisée par les hackers pour obtenir les clichés privés. Quelques hypothèses ont été émises, dont le simple vol des mots de passe des célébrités pour avoir accès à leur compte iCloud grâce à une faille dans l’application « Localiser mon iPhone » d’Apple. Les pirates ont pu utiliser un logiciel pour tester des mots de passe des comptes des stars sans être bloqués, même après un certain nombre de tentatives infructueuses.
Au-delà de l’acte de pirater des données informatiques qui est un crime en soi, c’est le partage de photos de nus, intimes, intrinsèquement personnelles, dont il est question. Les technologies d’aujourd’hui permettent de saisir, parfois avec une facilité étonnante, des données qu’on croyait fermement protégées. L’actrice oscarisée Jennifer Lawrence fut l’une des victimes des pirates informatiques. Des clichés d’elle dénudée, destinés à son copain de l’époque, ont été dévoilés sur la Toile. En entrevue pour le magazine américain Vanity Fair, elle semble révoltée. « Ce n’est pas un scandale, c’est un crime sexuel. C’est une violation sexuelle, soutient-elle. C’est dégoûtant. Les lois doivent changer, et nous devons changer. »
Serait-il vraiment possible de considérer le piratage de photos de nus comme un crime sexuel? Bref, une infraction d’ordre sexuel au même titre que l’agression sexuelle? La question est complexe. Au Canada, aucun article du Code criminel n’y fait directement référence. Si une situation semblable s’était produite au Canada et qu’une victime avait porté plainte, plusieurs types d’accusations auraient pu être portées. D’abord, il y a le volet piratage qui est traité à l’article 342.1 du Code criminel qui rend illégal « l’accès et l’utilisation d’un système informatique par une personne non autorisée » (2). On pourrait également songer à une accusation de vol (ici de photos), mais une décision en décembre 2013 de la Cour d’appel du Québec a infirmé cette idée. « Les choses intangibles, comme des données informatiques, ne peuvent qu’être “détournées”, elles ne peuvent être “prises” puisqu’elles n’ont pas d’existence matérielle. Or, sans prise ou sans détournement qui puisse entraîner une privation pour la victime, il ne peut y avoir de vol » (3).
Ensuite, l’infraction de voyeurisme pourrait être évoquée. C’est-à-dire lorsqu’une personne, d’après l’article 162 du Code criminel, « subrepticement, observe, notamment par des moyens mécaniques ou électroniques, une personne — ou produit un enregistrement visuel d’une personne — se trouvant dans des circonstances pour lesquelles il existe une attente raisonnable de protection en matière de vie privée ». De même, une accusation de corruption des mœurs décrite à l’article 163(1)(a), c’est-à-dire lorsque quelqu’un « produit, imprime, publie, distribue, met en circulation, ou a en sa possession aux fins de publier, distribuer ou mettre en circulation, quelque écrit, image, modèle, disque de phonographe ou autre chose obscène ». Cette infraction est passible d’une peine d’emprisonnement maximale de deux ans.
Toutefois, rien n’indique ou n’associe clairement le piratage de photos de nus à une infraction d’ordre sexuel. Ce crime ne peut donc être considéré juridiquement comme un crime sexuel, du moins au Canada. Le fait que Jennifer Lawrence, en tant que femme ayant subi un préjudice moralement irréparable, probablement choquée et oppressée par la façon dont on dispose de son corps, ait associé cet acte à une forme de violation sexuelle est compréhensible. Aux États-Unis, pays d’où provient la majorité des personnalités touchées par le Celebgate, la situation est différente. L’État de Californie a adopté en septembre une loi contre le piratage de photos intimes qui permet un « recours légal contre une personne qui distribue intentionnellement une image ou une vidéo à contenu sexuel d’une autre personne sans son consentement », et « avec intention d’infliger une détresse émotionnelle » (4).
Le piratage de photos intimes, au-delà du discours réducteur selon lequel les victimes n’avaient simplement pas à se photographier ainsi, viole le droit fondamental du respect de la vie privée. Un phénomène similaire, la cybervengeance ou revenge porn, qui consiste en la publication et le partage en ligne d’un document sexuellement explicite sans le consentement de la personne qui figure sur ledit document, s’observe de plus en plus. Des pirates informatiques ou d’anciens partenaires téléchargent par exemple des photos à caractère pornographique de la victime, souvent féminine, et les diffusent sur le web où, on le sait, rien ne peut jamais complètement disparaître. Au Québec, une jeune femme de Victoriaville, Maggy Saint-Martin, poursuit présentement en justice pour un montant de 35 000$ un ancien collègue de travail pour diffusion sur les réseaux sociaux de photos de ses implants mammaires. Douze États américains, dont la Californie, ont adopté des lois pour criminaliser le revenge porn, tout comme Israël et l’Allemagne. Au Canada, le projet de loi C-13, adopté le 9 décembre 2014, permet de condamner la cybervengeance et la cyberintimidation, et ainsi criminaliser le piratage de photos de nus. L’article 162.1 a été ajouté au Code criminel où « Quiconque sciemment publie, distribue, transmet, vend ou rend accessible une image intime d’une personne, ou en fait la publicité, sachant que cette personne n’y a pas consenti ou sans se soucier de savoir si elle y a consenti ou non » peut être déclaré coupable d’acte criminel et être passible d’une peine d’emprisonnement maximale de cinq ans. Le projet de loi essuie cependant plusieurs critiques. Selon ses opposants, il faciliterait la surveillance policière et l’accès aux renseignements personnels des Canadiens. Ce qui revoit à l’éternel débat entre la protection des renseignements personnels et le droit d’accéder à ceux-ci au nom de la sécurité nationale, mais il s’agit d’une autre discussion.
Le piratage de données, plus particulièrement de photos de nus privées, est un crime. Difficile cependant de le considérer d’un point de vue juridique comme un crime sexuel. Le développement du phénomène conjugué à l’adoption de plusieurs législations un peu partout dans le monde a toutefois certainement influencé le Canada à revoir son Code criminel sur la question.
(1) Le suffixe gate est utilisé par les médias anglophones depuis le scandale du Watergate dans les années 1970. Il tend à désigner un scandale en lien avec l’autorité politique et gouvernementale. Ici, celeb fait référence aux célébrités touchées par le piratage de données.
(2) Gendarmerie royale du Canada. « Crimes technologiques », Gendarmerie royale du Canada, [en ligne], http://www.rcmp-grc.gc.ca/ns/prog_services/specialized-services-services-specialises/technological-crime-Crimes-technologiques/index-fra.htm (page consultée le 4 décembre 2014).
(3) Cormier c. R., 2013 QCCA 2068 (CanLII)
(4) LE MONDE. « La Californie adopte une loi contre le piratage de photos intimes », Le Monde (1er octobre 2014), [en ligne], http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/10/01/la-californie-adopte-une-loi-contre-le-piratage-de-photos-intimes_4498198_3222.html (page consultée le 4 décembre 2014).
Pendant que Stephen Harper tente de démontrer la souveraineté du Canada dans l’Arctique, Douglas Cunningham, un investisseur expert dans le marché de la technologie des télécommunications à fibre optique, dépose depuis cet été un câble géant dans l’océan présentement le plus convoité de la scène politico-économique internationale.
Douglas Cunningham, c’est l’homme à la tête de la compagnie torontoise Arctic Fibre. Sur le site web d’Investing.businessweek.com[i], on peut lire qu’il a lancé et financé plusieurs projets de télécommunications ces vingt dernières années, principalement dans les Antilles. On y apprend aussi qu’il a été analyste financier au Canada et a été considéré comme le numéro un entre les années 1982 et 1993. Pour lui, «Shrinking Arctic is creating a golden opportunity.[ii]», et c’est avec cette idée qu’il a amorcé le projet de réduire de 7000 km le chemin le plus court (réseau internet actuel reliant Londres à Tokyo) en empruntant la voie désormais navigable de l’Extrême-Arctique. C’est un projet avoisinant les 600 millions de dollars canadiens, et peut-être 1,5 milliards si tout ne va pas comme prévu, c’est-à-dire si les gouvernements fédéral et provincial passent à côté de l’opportunité d’investir dans le projet.
Le projet
Arctic Fibre, supporté par AECOM (firme multinationale de design et d’ingénierie écoresponsable) et associé à diverses compagnies et organisations paragouvernementales au Nunavut, au Nord-du-Québec et en Alaska, propose une solution de rechange au service internet par satellite qui dessert actuellement le Nord avec des technologies peu fiables, coûteuses et désuètes. C’est l’utilisation de la fibre optique qui est au centre du projet, soit un câble sous-marin de plus de 15 000 kilomètres, dont 31 seront acheminés par voie terrestre. Le câble passera de la mer de Beaufort à la frontière Yukon-Alaska de l’extrême nord du Pacifique, à l’est de la mer de Baffin et au sud de la Baie d’Hudson et de la Baie James. La partie terrestre de 31 km sera acheminée sur la presqu’île de Boothia. Même si le projet est en cours depuis 2009 et que les premiers kilomètres de sondages des fonds océaniques ont lieu au Nunavut depuis la mi-août 2014, ce n’est pas avant 2016 qu’Arctic Fibre croit pouvoir fournir ses premiers lots de gigabytes. Ne désirant pas faire de vente au détail, c’est en fait aux compagnies de distribution déjà en place que des lots de bande passante seront vendus, et ces dernières les revendront à leurs clients, soit aux villageois du Grand Nord et aux entreprises locales.
Les instigateurs du projet
Si certains investisseurs du projet demeurent encore anonymes, il n’est pas sans intérêt de noter que le siège d’Arctic Fibre est situé dans l’un des paradis fiscaux les plus connus, soit aux Bermudes. Cunningham y a déjà séjourné auparavant pour s’occuper d’affaires externes à Arctic Fiber, concernant entre autres le câble BUS-1 géré par GlobeNet[iii], un projet de connexion à fibre optique similaire reliant les États-Unis, les Bermudes, la Colombie, le Venezuela et le Brésil. Les Bermudes, en tant que territoire outremer du Royaume-Uni, ne sont pas sans lien avec le fait que le marché boursier de Londres soit parmi les premiers bénéficiaires de l’installation d’Arctic Fibre. Réduire la distance du câble entre la City de Londres et la bourse de Tokyo équivaut à augmenter plus que substantiellement les gains des échangeurs de devises et des marchands boursiers.
L’apport du câble à fibre optique
Par rapport à la connexion satellite, le projet de fibre optique de Cunningham apporte avec lui de forts arguments pour s’attirer la part des investisseurs qui lui manque, soit les instances gouvernementales, les résidents des communautés nordiques et les compagnies de télécommunications. Arctic Fibre propose donc 1) de fournir un accès à 4G de bande passante en haute vitesse; 2) d’occasionner du même coup une augmentation des services gouvernementaux (à condition qu’ils prennent part au projet) dans le domaine de l’éducation et de la télémédecine; 3) de donner un accès aux services de streaming pour le marché de l’audiovisuel; 4) d’améliorer indirectement l’économie locale en offrant une connectivité moins coûteuse aux PME; 5) d’augmenter la rapidité des interactions boursières internationales (trois à quatre fois plus rapide que la connexion par satellite actuelle, et surtout, dix fois moins cher). En effet, la liste est alléchante.
La technique marketing est intéressante : promettre une meilleure autonomie, la création de nouveaux emplois, une amélioration de la qualité de vie et tout cela, grâce à un simple câble à fibre optique. Il est question d’empowerment politique[iv], de donner une vision d’autonomie arrivant au Grand Nord, alors qu’en réalité, ce grand projet semble créé pour les grandes compagnies pétrolières et minières et pour le monde des échanges boursiers. Parmi les stations d’atterrissage des installations du câble, certaines sont d’ailleurs à proximité de grandes pétrolières, dont la Deadhorse Prudhoe Bay OilField enAlaska, ou encore d’installations scientifiques et militaires gouvernementales, telle la Station de recherche du Canada dans l’Extrême-Arctique, qui se construit présentement à Cambridge Bay au Nunavut. Chasibi, dans le nord du Québec, a aussi été choisie en fonction de sa proximité avec le chemin de la Baie James et des infrastructures à proximité.
Ainsi, ce n’est qu’indirectement et que si le gouvernement investit (ce qu’il risque faire étant donné que son contrat actuel de connexion par satellite prend fin en 2016 et qu’Arctic Fibre sera prêt cette année-là) que les communautés pourront observer l’étendue des bienfaits de ce qu’offre Arctic Fiber. Si le gouvernement n’investit pas et si les compagnies de télécommunications désirent demeurer avec le satellite, malgré les frais et l’instabilité de la connexion, les bienfaits du projet pourraient ne jamais voir le jour. En fait, si Arctic Fibre n’attire pas dans son projet tous les investisseurs qu’il souhaite, seulement 52% des villageois des communautés de l’Arctique auront accès au service. Pour que 99% de la population soit comblée, il faudrait que les phases 2 et 3 du projet se concrétisent, éventualité encore incertaine à ce jour.
Qui gagnerait quoi?
En octobre 2013, dans sa proposition finale donnée à divers organismes paragouvernementaux et gouvernementaux, Arctic Fibre mentionne que jusqu’à présent, 480 personnes ont été consultées, mobilisées, sollicitées, depuis 2011. De ce lot, 160 résident au Nunavut, parmi lesquels des trappeurs, chasseurs et pêcheurs. Les consultations publiques avaient encore lieu cet été et elles risquent de se poursuivre encore pour les quelques mois à venir, alors que la saison froide ralentira les travaux et que certaines questions, craintes et insatisfactions se font encore sentir quant à la pose du câble.
Les fermes à serveurs numériques
L’informatique en nuage, plus connue sous le nom de cloud computing, est le fait de bien savoir utiliser la puissance de calcul et de stockage de serveurs informatiques éloignés les uns des autres à l’aide d’un réseau, tel internet. Ces serveurs ont une valeur marchande, loués à la demande, parfois au forfait ou à la tranche d’utilisation. Avec le câble sous-marin d’Arctic Fibre, plusieurs géants américains ont d’ailleurs énoncé publiquement le projet d’établir ces fermes dans le but de profiter du froid.- oui, du climat naturellement réfrigéré de l’Arctique – et d’une bande passante haute vitesse fiable. Facebook a déjà son propre serveur dans le nord de la Suède[v], alors que le Québec aimerait bien attirer de nouveaux clients sur ses terres arctiques. L’idée derrière la création de ces fermes est de réduire à zéro les coûts liés à la climatisation, technologie essentielle au bon fonctionnement des serveurs dans les pays où le climat est chaud ou tempéré. La méthode consiste à retirer l’air du bâtiment où sont déposés les serveurs et d’y faire pénétrer par aspiration l’air froid de l’extérieur, de manière mesurée, tout en gérant le taux d’humidité des bâtiments.
La Station de recherche du Canada dans l’Extrême-Arctique (SRCEA)
Situé à Cambridge Bay, la SRCEA (CHARS en anglais) profiterait d’une connexion à fibre optique pour les activités de recherche qui y sont prévues dans les années à venir. Selon le site internet du gouvernement[vi], la SRCEA devrait «devenir un centre de sciences et de technologies de renommée internationale dans le Nord Canadien[vii]». Projetée depuis 2007, la station devrait ouvrir en 2017, soit pour le 150e anniversaire de la Confédération canadienne, qui est également l’année suivant la connexion officielle donnée par Arctic Fiber. Le projet officiel est d’attirer des scientifiques du monde entier pour faire travailler les résidents du Nord, mais l’idée est principalement d’assurer une forte présence scientifique et militaire dans l’Extrême Arctique et d’y raffermir la gérance gouvernementale canadienne. Cette présence, c’est aux pays de l’Arctic Five (autre que le Canada : les É-U, la Russie, la Norvège et le Danemark) que le gouvernement conservateur désire la démontrer. Cette station est un projet initié dans la «Stratégie pour le Nord Canadien» du gouvernement, qui a pour fin d’exercer la souveraineté canadienne sur 162 000 kilomètres des côtes et 40% des terres arctiques[viii]. Un tel projet exige une garantie sur la fiabilité de sa connexion internet et surtout, que celle-ci puisse être obtenue à moindre coût.
À la bourse
Le câble à fibre optique permet de fournir une bande passante dont la latence est faible[ix], plus faible que la transmission satellite, tout en transférant plus de données en moins de temps. La faible latence est importante pour les services de streaming, pour les communautés de jeux en ligne et les échanges d’algorithmes entre analystes financiers. Tous ces domaines demandent la meilleure qualité comme source de branchement à l’internet, ce qu’offre le câble en fibre optique. Par exemple, pour un client à la bourse, chaque milliseconde «perdue» occasionne cent millions d’opportunités perdues par an ; une différence de 3 millisecondes peut coûter 0,08 cents par action négociée[x]
Le trading haute fréquence (échanges de devises et d’actions à «haute vitesse») compte pour 70% des négociations faites sur les marchés américains, et cette proportion augmente en Europe et en Asie. Ce sont les investissements à court terme, réalisés dans le temps de quelques millièmes de seconde, qui fournissent le plus de liquidités aux marchés boursiers tout en assurant une forte probabilité de petits profits réguliers. Dans cet univers, le gain sur le temps se compte en millisecondes, et c’est justement ce que peut offrir le câble d’Arctic Fibre en empruntant le chemin le plus court suivant la plus petite circonférence du globe terrestre à la latitude septentrionale où il sera déployé. Aujourd’hui, les transactions les plus rapides se font en 230 millisecondes ; avec Artic Fiber, ce sera 170 millisecondes. Ce gain créera une sorte d’émulation sur les marchés boursiers et les analystes devront performer plus que jamais pour rivaliser d’un bout à l’autre de la planète, principalement à Tokyo et à Londres (3e et 4e plus grands stock exchange au monde).
L’Alaska et Quintillion Network
Basée à Anchorage, la compagnie Quintillion agit comme fournisseur de connexion internet haute vitesse aux résidents et aux entreprises locales. Ainsi, supportée financièrement par CALISTA et Futaris inc., lesquelles comptent parmi les 13 corporations régionales d’Alaska pour les autochtones (17 300 résidents), Quintillion organisera aussi la phase 2 d’Arctic Fibre en Alaska. La compagnie se chargera d’installer des câbles terrestres (micro-ondes principalement) et de répartir entre les villages de son État les branchements secondaires au câble sous-marin principal. La Arctic Slope Telephone Association Cooperative (ASTAC), coopérative de propriétaires de 9 communautés autochtones d’Alaska, s’inscrit aussi au nom des investisseurs participants. De son côté, Quintillion a aussi des ententes de partenariat avec l’industrie de la vidéo, laquelle désire créer du trafic sur son réseau. Les investisseurs du marché veulent plus de clients et Quintillion assurera la revente de la bande passante à moindre coût, ce qui attirera plus de clients; ainsi, tous en profiteront[xi].
Les entrepreneurs de la Deadhorse Prudhoe Bay Oil Field (pétrolière américaine numéro un de son domaine d’expertise en Amérique du Nord) investissent aussi dans le projet de câble optique. La firme est opérée par BP (British Petroleum), ExxonMobil (3e plus grande compagnie au monde dans son domaine, descendant directement de la légendaire Rockerfeller’s Standard Oil co.) et Conoco Phillips Alaska (qui est une compagnie d’État à Anchorage). De toute évidence, le monde du pétrole n’a pas hésité à choisir la fibre optique pour se connecter à internet.
Au Nunavut et au Nord-du-Québec
Même si Arctic Fiber compte parmi ses consultantes et consultants l’ancienne mairesse d’Iqualuit, Madelaine Redfer[xii], c’est sans contredit dans cette portion de l’Arctique (et elle n’est pas petite) que l’enthousiasme des résidents et des organismes locaux s’est fait le moins sentir.
Au Nunavut, Adamee Itorcheak, le vice-président du Nunavut Broadband Development Corporation (NBDC), croit que, comme la majorité des projets venus de l’extérieur, il n’y aura pas de phases 2 ou 3 pour l’implantation de fibre optique dans la région. Les seules communautés qui en bénéficient habituellement sont les 3 centres urbains majeurs, soit Iqualuit, Rankin Inlet et Cambridge Bay (lesquelles auront des stations d’atterrissage du câble principal). Il croit que le Nunavut n’a pas besoin d’Arctic Fiber, qu’il y a déjà suffisamment de support gouvernemental et provincial et qu’il vaut mieux conserver le service actuel (par satellite) qui promet de se moderniser[xiii]. Pour que le projet d’Arctic Fiber fonctionne, il y aurait un investissement de 192 millions de plus à faire pour lier les communautés voisines, et Itorcheak ne croit pas que le gouvernement devrait s’en mêler, du moins pas aux dépends des Nunavummiut. Il dit craindre la création d’une «division digitale» intercommunautaire entre les 52% connectés (ou les 92% si Arctic Fiber poursuit jusqu’à la phase 3) et le 48% (ou 8% si la phase 3 est achevée) restant[xiv].
Lors des rencontres de Cunningham avec les communautés du Nunavut et du Nord-du-Québec, plusieurs craintes ont été soulevées : que le gouvernement décide de ne pas investir dans le projet, laissant ainsi la phase 2 et 3 du projet avortée pour les communautés éloignées de câble principal; qu’il y ait des dommages environnementaux dans l’océan et près des stations d’atterrissage; que les profits soient faits sur le dos des résidents et au bénéfice des compagnies de câblodistribution ou encore qu’Arctic Fibre fasse son projet et se lave les mains de ses responsabilités face à la population lorsque le tout sera installé. Sur le site internet de Arctic Fibre, dans la section «Foire aux questions», on peut lire les diverses réponses données à ces craintes par M. Cunningham. De notre lecture, les réponses aux craintes énoncées dans ces lignes ne sont pas satisfaisantes.
De la Baie James à Montréal
Afin de relier Montréal à cette fibre optique -car la métropole provinciale a elle aussi quelques dollars à y gagner- le chemin le plus court serait de prendre la sortie du câble à Chasibi et de le faire descendre jusqu’à Montréal, pour ensuite lui faire rejoindre New York et le New Jersey. Malheureusement, pour que cette portion des travaux soit simplement amorcée, il faudra d’abord restaurer la route qui mène jusqu’à Chasibi par le chemin de la Baie James, car cette route est actuellement trop risquée pour satisfaire aux besoins de circulation d’Arctic Fiber. Cunningham prétend que ce doit être à Hydro-Québec de payer la facture pour restaurer la route. De son côté, la société d’État veut que le gouvernement ou bien Arctic Fiber paient aussi pour leurs besoins. Hydro-Québec se dit prêt à couvrir une partie des frais, s’ils sont équitablement divisés avec les autres qui l’utiliseront, comme cela a été fait lors de la construction des barrages à la fin des années 1970 et 1980. Cunningham croit que des investisseurs à Montréal devraient s’intéresser au projet s’ils veulent en avoir les bénéfices. Selon lui, si le marché montréalais attend le gouvernement, les travaux ne seront débutés qu’en 2019. Ce délai trop long pourrait faire dévier Arctic Fiber de son chemin et choisir Toronto plutôt que Montréal. Les coûts estimés pour les travaux de la route seraient de près de 200M$. C’est donc dans les mains des entreprises montréalaises que Cunningham laisse la question[xv], La seule information recueillie sur le web concernant la portion du projet concernant la vallée laurentienne laisse prévoir peu de travaux additionnels outre ceux projetés dans l’Arctique, sinon des associations avec les grandes compagnies qui distribuent le service internet actuellement, dont Bell Canada[xvi].
Par ailleurs, à Chasibi, des projets scientifiques d’antennes paraboliques semblent avoir déjà attiré les Allemands et les Suédois. Le Canada devrait y déposer la sienne avant 2020. [xvii] Arctic Fibre n’aurait pas choisi cet emplacement sans raison, n’est-ce pas?
L’Asie, une voie de contournement
Le câble crée une voie de contournement au système en place en passant par l’Arctique. Cela permettrait à plusieurs pays de passer ailleurs que par la mer Rouge et les câbles américains qui sont sous haute surveillance. Les centaines de millions d’individus utilisant internet haute vitesse en Asie permettraient à Arctic Fiber de faire 15 à 18 millions de $ par année (en profits)[xviii].
Les avantages… sans études d’impact environnemental
Bien que plusieurs études de préfaisabilité (à ce jour, une quinzaine de versions, rédigées par Arctic Fiber) aient été faites pour informer les diverses instances gouvernementales (Industrie Canada, le Ministère des Ressources Naturelles du Québec, les comités de villages, les mairies et leurs homologues américains), aucune étude de risque d’impact environnemental n’a été faite à ce jour. Une première étude devrait être conduite d’ici les deux prochaines années (2015) et ne prendrait tout au plus que six mois selon Cunningham. Malgré cette lacune importante, plusieurs éléments ont été pris en compte dans deux rapports remis à la Commission OSPAR (pour le Nunavik) et une réalisée par Salter Global Consulting inc. (SGC) à la demande d’Arctic Fibre.
Le câble serait sans effets sur l’air, sans émission de gaz à effet de serre (selon leur site web) et ne causerait aucune autre perturbation des sols que l’installation du câble. Cependant, la chaleur et le champ magnétique qui se dégageront du câble sont envisagés comme des agents perturbateurs de l’écosystème. On ne sait pas à quel point cela posera problème et il n’y a jusqu’à maintenant pas d’étude environnementale précédant les travaux qui permettent de connaître les données exactes à ce sujet.
Selon la 15e version de l’étude de SGC, publiée en 2013, le projet est considéré comme ayant un «impact significatif modéré à élevé». C’est un projet dit «transformatif» et il est jugé moins sévèrement que les projets miniers. Son grand bémol est que même si la capacité de la fibre optique est presque illimitée, la croissance des réseaux sera nécessairement limitée par les coûts d’interconnexion (liens micro-ondes ou satellitaires pour les villages qui n’ont pas un branchement direct au câble principal) et par les fournisseurs locaux qui revendent la connexion aux particuliers. SGC croit que le projet demeure réalisable et serait avantageux comparativement au système en place actuellement. Autrement, l’étude fait mention de plusieurs éléments environnementaux à prendre en considération en ce qui concerne les risques et impacts: 1) l’affouillement glaciaire créant un risque à l’intégrité des câbles par frottement; 2) la glace fixe qui est un risque majeur de bris de câble si deux plaques se rencontrent et se superposent; 3) le forage horizontal qui demande l’emploi d’un équipement lourd et bruyant au bord du rivage; 4) l’installation du câble dans les fonds marins qui perturbe la faune benthique (c’eat-à-dire du fond marin); 5) la cause de 90% des pannes envisagées, qui seront dues à des facteurs externes : ancres des navires, pêche, navigation; et 6) le temps requis pour réparer un bris dans l’hiver extrêmement long de la région concernée, considérant que 34% de la longueur du câble est enfouie dans des lieux inaccessibles sept mois par année[xix].
Selon la commission OSPAR, laquelle a pour mandat de protéger et préserver l’Atlantique du nord-est américain et ses ressources, les impacts écologiques de la fibre optique sont multiples. Sont abordées en premier lieu la turbidité accrue dans les fonds marins et la remise en mouvement de sédiments contaminés, ce qui est problématique pour certaines espèces sensibles tels les bivalves (huîtres, moules, pétoncles); les plus à risque étant les espèces benthiques mobiles, tels les crabes. Une obstruction des mécanismes de filtration par certains organismes des fonds marins pourrait aussi être engendrée par les sédiments remis en circulation. Le câble en lui-même amène l’introduction artificielle d’un substrat dur (l’armature du câble), ce qui peut occasionner un effet de récif en attirant des espèces étrangères à l’écosystème local. Les émissions de chaleur sont à considérer sérieusement, car le fil conducteur du câble peut atteindre 90°C tandis que la gaine du câble peut atteindre 70°C. Cette énergie thermique peut s’étendre sur un rayon de quelques mètres en périphérie du câble; or, les organismes marins sont pour la plupart très réactif aux changements de température, même minimes. Ces modifications thermiques peuvent occasionner des effets d’éloignement et de rapprochement de différentes espèces, modifiant par la même occasion les comportements migratoires de celles-ci. OSPAR relève aussi que cette augmentation de température pourrait modifier la physiologie, la reproduction et la mortalité des communautés benthiques. Le champ magnétique provenant du câble risque quant à lui de perturber le système d’orientation des poissons et des mammifères marins, ce qui affecterait en outre leur comportement migratoire, surtout chez les élasmobranches (raies et requins) qui perçoivent très bien ces champs. Enfin, le risque d’accident nucléaire n’est pas négligeable, puisque ce sont des brise-glaces à moteur nucléaire qui sont utilisés pour tracer la route maritime lors des sondages, et qui le seront éventuellement lors des travaux de construction et de maintien de la fibre optique.
Arctic Fibre n’est pas seul
Arctic Fibre est un projet colossal dont on parle très peu. Nous pouvons imaginer que de nombreux débats s’animent autour de celui-ci et qu’une majorité des intéressés préfèrent garder l’anonymat d’ici à ce que toutes les formalités bureaucratiques et monétaires soient réglées. Pour l’heure, il semble peu probable de voir ce projet tomber dans l’oubli malgré les craintes des résidents du Nord. C’est que de tels câbles ont déjà prouvé leur efficacité (du moins pour le monde des affaires) en Afrique et au Groenland ces dix dernières années. Par ailleurs, Arctic Link et Polarnet, câbles états-uniens et russes, sont aussi en marche dans leurs propres pays, lesquels partagent des frontières communes avec le Canada dans l’Arctique. Deux autres années doivront s’écouler avant que la phase 1 du projet soit complétée : l’histoire et ses développements sont donc à suivre.
[iii] Pour en connaître davantage sur ce projet BUS-1, veuillez consulter le lien internet suivant : http://globenet.net/globenet-and-te-subcom
[iv] L’empowerment politique se définit comme une «technique visant à fomer des individus ou des groupes à s’insérer dans des rapports concurrentiels marchands […] [L]a logique néolibérale cherche autant que possible à privatiser ces actions [la compétition remise entre les mains des citoyens] pas forcément dans le sens d’un transfert vers des entreprises privées à but lucratif, mais dans celui d’une prise en charge par ceux-là mêmes qui subissent l’action.» MCFALLS, Laurence. Les fondements rationnels et sociaux des passions politiquesVers une sociologie de la violence contemporaine avec Weber et Foucault, Anthropologie et Sociétés, vol. 32 n°3, 2008, p. 151-172. [v] http://www.telegraph.co.uk/technology/facebook/8850575/Facebook-to-build-server-farm-on-edge-of-Arctic-Circle.html
[vi] www.science.gc.ca/SRCEA
[vii] www.science.gc.ca
[viii] idem
[ix] La latence est le temps demandé pour recevoir les données envoyées en langage binaire (le bit est l’unité minimale de quantité d’information transmise). Une bonne latence est inversement proportionnelle au temps écoulé, ainsi une latence faible est désirée pour réduire les délais de communication.
Depuis quelques années, le phénomène de l’accaparement des terres sème la controverse. Au Québec, plusieurs intervenant-es se sont également demandés si nous étions vulnérables devant ce phénomène. Le problème semble cependant se poser différemment ici, mais il provoque autant d’inquiétude chez les agriculteurs-trices.
Préoccupation mondiale : l’accaparement des terres
Depuis la crise alimentaire de 2008, nous avons pu observer une nouvelle vague d’intérêt de la part des pays caractérisés comme « développés » pour les terres arables à l’étranger. Celle-ci vient répondre à un besoin de trouver de nouvelles terres pour y pratiquer l’agriculture. En fait, les gouvernements de certains États considèrent que les terres sur leurs propres territoires ne sont plus disponibles ou sont en quantité insuffisante pour répondre à leurs besoins (1). En contrepartie, l’International Institute for Environment and Development (IIED) estime que les trois quarts des 800 millions d’hectares disponibles en Afrique ne sont pas exploités (2). C’est donc le continent africain qui fait l’objet des plus grandes convoitises, mais aussi l’Amérique du Sud et l’Asie du Sud-Est.
L’expression « location de terres à grande échelle » est le terme plus objectif pour désigner le phénomène d’accaparement. On parle de location puisque dans la plupart des États, on ne peut à proprement dit acheter une terre. Le gouvernement national peut cependant généralement « louer » ces terres à une entreprise étrangère. On parle donc de baux pouvant aller de quelques années à 75 ans et plus.
Il est également important de mentionner que la manière d’effectuer ces investissements respecte une certaine logique et une vision commune du rôle de l’agriculture et des techniques agricoles dans nos sociétés. La productivité et la rentabilité sont au cœur des préoccupations, ce qui implique généralement que ces locations de terre soient effectuées selon les méthodes de l’agrobusiness. Par exemple, on cherchera à favoriser la monoculture pour des raisons productivistes et comme étant la manière logique de pratiquer l’agriculture suite à la libéralisation du rôle de la production alimentaire au cours des années 1960-1970. Il faut savoir que le nouveau paradigme considère la terre comme un bien d’échange faisant partie des circuits commerciaux (3). C’est une marchandise comme une autre.
Bien qu’une majorité des contrats de location soit effectuée par des entreprises et non par des gouvernements, plusieurs entreprises nationales et privées bénéficient de mesures incitatives de la part de leur gouvernement afin d’investir à l’étranger (4). Ce qu’il faut comprendre, c’est que de nombreux États mettent en place des politiques afin d’externaliser une partie de leur production alimentaire. Il y a donc une volonté politique claire derrière cet enjeu et il ne faut pas en faire abstraction. Les gouvernements des pays « d’accueil » sont également, de manière générale, en faveur de ces investissements. Ils y voient la possibilité de se servir de cet engouement et des capitaux ensuite injectés comme un outil de développement national (5). D’ailleurs, plusieurs États africains vont placer l’agriculture au centre de leur stratégie pour sortir de la pauvreté (6). Ces politiques semblent avoir un impact notable depuis plusieurs années puisque ce n’est pas moins de 35 millions d’hectares qui ont été loués depuis 2009. C’est l’équivalent de quatre fois la superficie du Portugal (7).
L’une des premières organisations à avoir considéré comme problématiques les investissements massifs est l’ONG Grain. Celle-ci publia le rapport « main basse » en 2008 afin de dénoncer ce qu’elle qualifie comme du « néo-colonialisme » (8). Il s’agirait selon l’auteur du rapport de pratiques tout à fait semblable à celles qui ont eu lieu à l’époque de la colonisation. Elles consistent en la prise de contrôle des ressources naturelles d’un pays afin de répondre aux besoins de sa propre population sans se soucier des impacts locaux de sa présence. Le problème réside également, selon lui, dans le développement agroindustriel, qu’il considère comme étant destructeur pour l’économie locale. Depuis la publication de ce rapport, plusieurs ONGs prirent elles aussi position contre les locations de terres à grande échelle. Finalement, certains groupes financiers acquièrent de grandes superficies de terres afin d’effectuer de la spéculation foncière. Des ONGs paysannes comme Via campesina ont mis sur pied une campagne de mobilisation internationale. Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, a par ailleurs publié un rapport conseillant aux États de prendre les mesures nécessaires pour contrer les impacts négatifs des locations de terres à grande échelle.
Pas de risques significatifs d’accaparement étranger pour le moment au Québec
Au Québec, il semble que les risques que nous assistions à un accaparement massif des terres agricoles par des entreprises étrangères soit pour le moment minimes. C’est d’ailleurs la conclusion de plusieurs récents rapports comme celui du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (9), qui affirme qu’il n’y a qu’une infime partie des terres qui est possédée par des non-agriculteurs au Québec. Selon Jean-Pierre Juneau, conseiller en Affaires publiques à l’Union des Producteurs Agricoles du Québec (UPA) et rejoint en entrevue, le problème se pose davantage dans l’Ouest canadien qu’au Québec. D’ailleurs, selon lui, plus de 95% des terres québécoises sont possédées par des agriculteurs.
Le gouvernement du parti québécois de 2012 a par ailleurs procédé à l’adoption du projet de loi 46 visant à prévenir un tel accaparement étranger en imposant des balises et en obligeant les possibles acheteurs à avoir l’intention de résider pendant au moins trois ans au Québec. Monsieur Juneau considère que cette nouvelle loi est un pas dans la bonne direction, mais que le véritable problème n’est pas étranger, mais local. En fait, depuis seulement quelques années, des hommes d’affaires québécois ont mis sur pied de nouvelles sociétés d’investissement agricole visant à acquérir des terres arables au Québec. Ce sont ces sociétés qui constituent une menace selon lui.
Les nouvelles sociétés privées d’investissement agricole au Québec
Il existe plusieurs sociétés d’investissement agricole au Québec dont PANGEA, qui a bénéficié d’une importante exposition médiatique puisque son fondateur est nul autre que Charles Sirois, codirigeant de la Coalition pour l’avenir du Québec, ancêtre de la CAQ. Leur mission officielle est « d’assurer la pérennité des fermes familiales tout en contribuant à la revitalisation du secteur agricole ». Mais que proposent-ils vraiment? En fait, PANGEA propose d’acquérir la moitié (49%) d’une terre agricole en partenariat avec un-e agriculteur-trice afin de l’aider à augmenter le nombre d’hectares cultivés. En investissant des capitaux, PANGEA affirme donc pouvoir aider des agriculteurs qui n’en auraient autrement pas les moyens.
La société Partenaires agricoles propose aussi cette formule, mais achète (ou rachète) également de nouvelles terres et en assure elle-même la gestion. Selon son fondateur Clément C. Gagnon, rejoint en entrevue téléphonique par l’équipe de l’Esprit libre, il y a beaucoup de terres arables qui ne sont pas allouées dans la province, menant donc à une sous-utilisation des terres. D’un point de vue économique, Monsieur Gagnon rappelle par ailleurs le côté lucratif de l’agriculture au Québec et son rôle important dans l’économie québécoise. Il considère que sa société propose un nouveau modèle révolutionnaire. Il nous a par ailleurs confié avoir rencontré l’ambassadeur du Bénin qui souhaite exporter ce modèle sur son territoire.
Ces sociétés d’investissement affirment être essentielles pour augmenter et sécuriser notre production alimentaire. Selon elles, la conjoncture fait en sorte que les agriculteurs-trices ont besoin d’aide de manière urgente. Il y a, dans un premier temps, un déficit clair de relève agricole et le vieillissement de la population ne fait qu’aggraver la situation. Il y a donc un risque que notre production alimentaire perde de sa vigueur. De plus, ce sont les agriculteurs-trices québéois-es qui sont les plus endettés au Canada. Ces sociétés d’investissement prétendent donc pouvoir supporter le développement de l’agriculture au Québec en palliant au déficit de relève et au manque de fonds en injectant massivement des capitaux
Risque de dérives
À première vue, l’émergence de ces nouvelles sociétés d’investissement agricoles au Québec semble une heureuse nouvelle. Qui peut être contre la vertu? En entrevue téléphonique, l’enthousiasme de Clément Gagnon et l’importance qu’il accorde au rôle de l’agriculture semblait véritable et sincère. Cependant, quelques voix s’élèvent contre ce nouveau modèle et d’autres demeurent sceptiques quant aux résultats. Les critiques ne portent pas sur l’intention des fondateurs de ces sociétés, mais bien sur la vision du modèle d’agriculture qui y est préconisé et sur les effets de ce modèle à long terme.
De son côté, Patrice Juneau est très clair et rejette ces initiatives privées: « (…) avec des groupes comme PANGEA, on retourne un peu à l’époque féodale, ce ne sont plus des propriétaires (agriculteurs), mais de simples locataires! ». Pour l’UPA, bien que 95% des terres soient possédées actuellement par des familles d’agriculteurs, il demeure important d’œuvrer à la préservation de ce modèle. Ces sociétés sont une menace à l’agriculture familiale puisqu’elles tendent à augmenter le nombre d’hectares possédés par un seul groupe ou bien à carrément empêcher la gestion de certains hectares par des familles, car ils seraient dorénavant entre les mains de la société d’investissement. Ceux qui accepteraient un partenariat ne pourraient d’ailleurs plus exercer pleinement le contrôle sur leurs terres puisqu’ils devraient se soumettre aux impératifs des investisseurs.
Ces impératifs peuvent également diverger de ceux de la ferme familiale. Après tout, l’objectif de ces hommes d’affaires est également de faire du profit. À quel point sont-ils prêts à augmenter la productivité des terres au détriment de la diversité des aliments ou de la qualité de ceux-ci? L’exemple des cas d’accaparement des terres en Afrique où l’agro-industrie a préféré pratiquer une monoculture pour des questions de rentabilité tout en sachant qu’elle « assècherait » la terre nous montre que la maximisation des profits peut occasionner certaines dérives. Est-ce que ce sera également le cas ici? Quelles garanties avons-nous, autres que les bonnes intentions des sociétés d’investissement?
Bien que PANGEA se soit publiquement défendu d’avoir occasionné une augmentation du prix des terres après l’achat de lots en Abitibi-Témiscamingue, l’UPA persiste à affirmer qu’ils en sont la cause. C’est-à-dire que puisqu’ils possèdent plus de moyens, ils ont pu acheter des terres à un prix beaucoup plus élevé que la normale, occasionnant une augmentation généralisée aux alentours. Cette augmentation restreindrait l’accès à la propriété foncière pour les petits agriculteurs. La crainte chez l’UPA concerne également les risques de spéculation foncière. Elle consisterait en une prise de possession des terres par des individus malintentionnés ne cherchant pas à les cultiver, mais à en faire croitre la valeur pour ensuite les revendre. Partenaires agricoles de même que PANGEA affirment ouvertement lutter contre la spéculation. Cependant, il n’en demeure pas moins que dans certains projets, ce sont des non-agriculteurs qui s’occupent de la gestion des terres. En connaissant moins le travail d’agriculteurs, certaines de leurs décisions pourraient être défavorables à la production de denrées alimentaires de qualité et abordables.
Alternatives
Un rapport de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) paru il y a un mois affirme que le surendettement des agriculteurs-trices au Québec que l’on brandit comme une menace n’est peut-être pas si alarmant (10). En effet, selon les chercheurs-euses de l’IRÉC, les agriculteurs-trices sont plus endettés, mais parce qu’ils investissent massivement pour acquérir du nouveau matériel à la fine pointe de la technologie. Le fait qu’ils investissent plus que leurs confrères et consœurs de l’Ouest canadien s’explique par la bonne santé du marché québécois et par la confiance qu’ils ont en celui-ci. Ils et elles sont donc davantage confiants de pouvoir rentabiliser leur production et donc investissent à long terme quitte à s’endetter.
C’est d’ailleurs pourquoi Patrice Juneau affirme que les sociétés comme PANGEA ne sont pas essentielles au développement des fermes agricoles et que sans leurs capitaux, les agriculteurs-trices peuvent tout de même acquérir du matériel de qualité. Par ailleurs, chez l’UPA, on préconise la création d’une Société d’investissement et d’aménagement au Québec (SADAQ). Inspiré du modèle français, cet organisme d’État veillerait à gérer les nouvelles acquisitions de terres par des non-agriculteurs et à supporter financièrement les agriculteurs. Ils ne s’ingéreraient pas dans les transactions de terres entre producteurs agricoles. Selon Monsieur Juneau, ce serait une initiative formidable afin d’empêcher tout accaparement étranger et de mettre un frein aux investisseurs privés locaux comme PANGEA et Partenaires agricoles. Clément Gagnon croit quant à lui que personne ne veut de cette société chez les agriculteurs-trices.
Menace pour l’agriculture familiale?
Il est encore trop tôt pour avoir l’heure juste sur le travail de ces sociétés privées d’investissement agricole. Ce qui est cependant clair, c’est qu’elles suscitent beaucoup d’inquiétude dans le milieu agricole. Mais le plus important à noter, c’est que le modèle traditionnel familial d’agriculture est remis en question par ces hommes d’affaires. Leurs initiatives ont la possibilité de changer radicalement le visage de l’agriculture québécoise, pour le meilleur ou pour le pire.
(1) Polack, E., Cotula, L. et Côte, M. Reddition de comptes dans la ruée sur les terres d’Afrique : quel rôle pour l’autonomisation juridique ? IIED/CRDI, Londres/Ottawa. 2013, p.8
(2) International Institute for Environment and Development (IIED), Projet Claims. 2006. Modes d’accès à la terre, marchés fonciers, gouvernance et politique foncières en Afrique de l’Ouest. Union Européenne. Rédigé par Jean-Pierre Chauveau et al. 97p.
(3) Paquette, Romain. Rapaysannisation dans les pays en développement, prolongement de l’expérience vécue. Cahiers de géographie du Québec, volume 54, numéro 151, 2010, p.154
(4) Brondeau, Florence. Les investisseurs étrangers à l’assaut des terres agricoles africaines. EchoGéo, Volume 14, 2010. 12p.
(5) IBID
(6) Action for Large-scale Land Acquisition (ALLAT), 2013. Who is beniffiting ? Freetown. Rédigé par Joan Baxter. P.32
(7) Land Matrix. 2013. GRAIN. En ligne. « http://www.landmatrix.org/en/ » . Consulté le 1er avril 2014.
(8) Grain, 2008. Mais basses sur les terres agricoles en pleine crise alimentaire et financière. Espagne. p.2
(9) CIRANO, Meloche, Jean-Philippe. Acquisitions des terres agricoles par des non-agriculteurs au Québec. (10) http://www.irec.net/index.jsp?p=120