L’Esprit libre a rencontré trois jeunes professionnel-le-s qui auraient été considéré-e-s comme des travailleurs-euses autonomes par leur employeur sans leur consentement. Les trois personnes interviewées ont décidé de préserver leur anonymat. Les noms utilisés sont donc fictifs. Nous avons retranscrit presque intégralement les entretiens. Les propos exprimés n’engagent que les personnes interviewés. Nous n’avons pas cherché à vérifier leurs propos auprès de leurs employeurs, l’objectif étant de simplement leur donner la parole. Cependant, leurs témoigagnes ont été jugés comme suffisamment crédibles, selon nos vérifications, pour être publiés. Nous suggérons aux lecteurs-trices de d’abord lire cet article: http://www.revuelespritlibre.org/travailleur-travailleuse-autonome-recherche-protection-legislative
« J’ai perdu mon emploi parce que je voulais être reconnu comme un salarié. »
Vincent a été embauché pour récolter des fonds pour le Mouvement Québec français, qui a pour mission de défendre la langue française au Québec. Il avait accepté un statut de travailleur autonome à condition que son statut soit régularisé, ce qui n’est jamais arrivé selon lui.
Q. Était-ce clair avec l’employeur que vous obtiendriez un statut de salarié avec tous les avantages et protections qui en découlent ?
R. Oui, dès le début. On nous a dit que ça se ferait, que ça s’en venait bientôt et ça n’est jamais arrivé.
Q. Est-ce vous qui faisiez vos horaires, négociiez votre salaire et travailliez avec votre matériel comme le ferait un travailleur autonome ?
R. Le matériel de travail était fourni par l’employeur. On avait un horaire assez fixe et on avait une bonne discipline de travail qui faisait en sorte qu’on devait arriver à l’heure quand on était assigné. Tout cela était tout de même organisé de manière assez collégiale avec la responsable du financement qui était elle aussi travailleuse autonome.
Q. Comment récupériez-vous votre paye ?
R. Nous faisions une feuille de temps ; nous ne payions pas d’impôts à la source. Nous n’avons pas eu de T4, rien d’officiel. Il n’y avait rien qui était régi par la loi de ce côté-là. Il fallait mettre notre revenu dans “Autre revenu” dans la déclaration d’impôts du gouvernement.
Q. Quelle était la réponse de votre employeur face à votre désir d’être reconnu comme salarié ?
R. Je pense qu’à un moment donné, on s’est fait dire qu’on en demandait un peu trop. Qu’on devrait juste recommencer à récolter des fonds sans trop se poser de questions. On m’a reproché d’imposer des conditions à mon travail, ce qui, je crois, est normal. On veut simplement des conditions de travail. Comme on n’avait aucun réel statut d’employé, et bien ils ont juste réussi à fermer le programme temporairement. Je crois que c’était pour ne pas nous dire officiellement qu’on était renvoyé. Les gens qui sont restés solidaires ont perdu leur emploi.
Q. D’un point de vue personnel, vous sentiez-vous dans un certain état de précarité ?
R. Cette précarité était très difficile. En plus, nous étions payés le même salaire horaire que des salariés conventionnels. Pourtant, il y a des frais supplémentaires à payer en tant « qu’entreprise individuelle ». C’est la raison pour laquelle les vrais travailleurs autonomes demandent beaucoup plus que les salariés.
Q. Avez-vous fait une plainte aux normes du travail ?
R. Oui, l’employeur a été contraint de nous verser une paye de vacances ainsi que pour les jours fériés. Il y a des lois pour définir ce qu’est un travailleur autonome ou pas et nous n’étions clairement pas des travailleurs autonomes aux yeux de la loi.
Q. Il s’agissait d’une organisation à but non lucratif. Était-ce parce qu’ils étaient dans une situation financière difficile qu’ils ont agi de la sorte à votre avis ?
R. Parce qu’ils représentent une cause, ils demandent à leurs employés des sacrifices importants qui représentent des reculs graves sur les droits des travailleurs. Ils pensent que si tu crois en la cause, tu dois accepter de mettre ta situation financière en danger. Si tu oses te plaindre, tu es un ingrat parce que l’organisme qui a déjà une situation précaire t’offre la magnifique opportunité d’avoir une job. Le respect du statut d’employé n’existe pas parce que ceux-ci sont tous pris à la gorge. La seule façon qu’ils trouvent pour survivre est de se pervertir et d’exploiter du monde. Je crois qu’il y a matière à réflexion.
« On m’a imposé un statut de travailleuse autonome dans un milieu de travail dangereux. En cas d’accident de travail, je n’aurais eu aucun recours. »
Amélie a travaillé pour une firme de sous-traitance de technicien de scène du nom de Prodigium. Elle aurait appris après son premier contrat qu’elle était considérée comme une travailleuse autonome.
Q. Comment s’est passé votre processus d’embauche pour Prodigium ?
R. Une offre d’emploi a été diffusée. J’ai appliqué sans me faire dire qu’il s’agissait d’un salaire de travailleur autonome. C’est une fois qu’on est engagé et qu’on sait qu’on doit produire une facture si on veut être payé.
Q. Donc, il n’était pas indiqué que vous seriez une travailleuse autonome ?
R. Non, aucunement.
Q. Avez-vous déjà rencontré votre employeur en personne ?
R. Jamais. Je n’ai rencontré que des techniciens « upgradés » qui agissaient comme sous-traitants pour le boss. C’est ces superviseurs-là qui donnent un feedback sur notre travail à l’employeur.
Q. Décidiez-vous de votre horaire de travail ?
R. Quand le patron se considère comme un client, il peut faire ce qu’il veut. Il n’est pas obligé de te donner un horaire fixe. Il peut t’appeler la veille et tu dois être là sinon tu n’es plus sur la liste d’appel. Ce n’est pas qu’on est obligé, mais si on veut être rappelé, on l’est en quelque sorte.
Q. Avez-vous négocié votre salaire ?
R. Dans mon cas, on m’a dit que ça commençait à 16 $ de l’heure. Mais, une fois sur le terrain, je me suis rendu compte que certains de mes collègues avaient commencé à 13 ou 14 $ de l’heure. Je me suis rendu compte qu’ils décidaient un peu de ce qu’était le salaire de base pour chacun de leurs employés, au gré de leur humeur..
Q. Il se produit parfois des accidents durant le montage et le démontage de scène. Aviez-vous une quelconque forme de protection ?
R. Le problème, effectivement, c’est que d’installer des équipements de scènes, c’est dangereux. Parfois, on nous faisait transporter de lourdes charges sans sécurité. On me faisait monter sans harnais de sécurité à 10 mètres de haut. C’étaient des conditions de travail qui me rappelaient celles des années 30. Je me suis dit: « ça y est, ils ont trouvé la façon de se débarrasser des syndicats et des normes coûteuses : – ils n’ont qu’à nous donner un statut de travailleur autonome. – Ils peuvent recommencer à exploiter les employés sans répercussions légales. » S’il arrive un accident, personne n’est responsable sauf le travailleur autonome considéré à tort comme une entreprise individuelle. C’est inacceptable.
Q. Était-ce votre emploi principal ?
R. C’était censé le devenir, du moins c’était ce que je croyais. Quand j’ai vu l’exploitation sur place, je me suis dit que je ne voulais pas participer à cela. Je constate avec beaucoup de désolation que c’est de plus en plus partout pareil. Mon conjoint aussi travaille pour une autre compagnie du genre et c’est la même chose. J’ai l’impression que, de plus en plus, la droite parle fort et nous dit qu’on devrait se considérer chanceux d’avoir une job, mais à quel prix ?
« Mon collègue s’est fait renvoyer parce qu’il a exigé de recevoir sa paye. »
Arnaud travaillait au Musée Dufresne-Nincheri situé dans Hochelaga-Maisonneuve. Il a appris par la bouche d’un collègue qu’il n’était pas considéré comme un salarié par son employeur.
Q. Comment s’est passé votre processus d’embauche ?
R. J’ai vu une offre d’emploi du Musée Dufresne-Nincheri pour être responsable aux événements. J’ai passé l’entrevue et j’ai ensuite été embauché ainsi que cinq autres personnes. J’ai appris par la suite que mes tâches seraient diverses, allant de l’entretien aux visites guidées. La nouvelle description de tâches ne me fut transmise que verbalement.
Q. Travaillez-vous avez votre propre matériel et aviez-vous un lien de subordination avec l’employeur ?
R. Non.Je ne travaillais pas avec mon matériel. Ce n’est pas moi qui faisais mes horaires et je n’ai jamais négocié mon salaire. Je me considérais clairement comme un employé et non un travailleur autonome.
Q. Comment avez-vous appris que vous étiez en fin de compte un travailleur autonome ?
R. Je me suis informé concernant le fonctionnement pour les payes puisqu’on ne m’avait jamais demandé un spécimen de chèque. Finalement, on m’a simplement dit qu’il fallait que je produise une facture. Je ne comprenais pas trop pourquoi, mais c’est ce que j’ai fait. Par la suite, un salarié permanent m’a dit que les autres nouveaux et moi-même étions considérés comme des travailleurs autonomes. Jamais mon statut ne m’a été annoncé par mon supérieur immédiat. J’ai su, par ce permanent-là, qu’ils nous considéraient comme des travailleurs autonomes pour se simplifier la paperasse.
Q. Qu’en pensaient les cinq nouveaux employés ?
R. On a commencé à en discuter entre nous et on s’est rendus compte que ça n’avait pas d’allure. Il y a ensuite eu quelques incidents. On a reçu une lettre par courriel nous disant qu’on ne serait pas payé durant un mois dû aux difficultés financières du musée. La lettre nous a été envoyée signée de la main du patron, mais par la vice-directrice, par courriel, et ce, sans explications. On a été payé pour nos heures seulement un mois et demi plus tard. Nous, on était stressé parce qu’on ne voulait pas travailler pour rien.
Q. Avez-vous essayé d’en discuter avec votre patron ?
R. Le deuxième permanent et salarié à temps partiel est allé voir le patron à ce moment-là et il s’est plaint de la situation concernant le retard dans les payes. Nous avons appris par la suite, qu’il avait été renvoyé pour des raisons de “conflit de personnalités.” Plus tard, j’ai que le su patron voulait changer son statut de salarié à celui de travailleur autonome. Il aurait refusé puisqu’il savait que c’était illégal. De mon côté, on m’a fait savoir très clairement que si je refusais la situation de travailleur autonome, c’était terminé, je n’avais plus d’emploi. Comme on est tous dans une situation de précarité, on n’avait pas vraiment le choix d’accepter.
Q. Le Musée Dufresne-Nincheri reçoit des subventions de la ville. N’y a-t-il pas également une vérification de l’administration municipale concernant le fonctionnement de l’institution ?
R. Justement. La problématique avec tout cela, c’est que nous, on pense que notre salaire n’est pas nécessairement comptabilisé. Ils reçoivent des subventions, qui doivent probablement servir aussi à payer des employés. Alors, détournent-ils les fonds ? Je m’avance un peu et je n’ai aucune preuve à l’appui. Par contre, ce qui est sûr, c’est que je trouve cela très frustrant que le musée investisse énormément dans du matériel depuis la dernière année, mais nous oblige à être dans cette situation de précarité.
Q. Avez-vous contacté les normes du travail ?
R. Oui, mais je n’ai pas été agréablement surpris par l’accueil que j’ai reçu. On m’a dit qu’il y avait effectivement une problématique. On m’a dit que si je faisais une plainte officielle, je risquais de perdre mon emploi, mais que j’obtiendrais probablement mes congés fériés, etc. On m’a suggéré d’aller voir Revenu Québec également pour faire une plainte. Bref, je ne me sentais pas très bien soutenu. Avec les autres, on a pensé à se syndiquer, mais ce n’est pas possible puisqu’on est des travailleurs autonomes. Récemment, on a appris qu’ils ont engagé un nouveau travailleur étudiant, considéré comme salarié. En fait, son salaire est subventionné par un programme gouvernemental. Ils ont donc trouvé une nouvelle façon de faire des économies. L’équipe était en colère parce que les cinq travailleurs autonomes n’ont presque plus d’heures. Le musée économise des fonds ainsi et n’a aucun compte à nous rendre puisqu’il ne nous considère pas comme des salariés. C’est très frustrant.
En salle depuis mars dernier, le documentaire L’Empreinte coréalisé par Carole Poliquin et Yvan Dubuc se porte garant d’un ambitieux projet de définir ce qu’est LA culture québécoise, en prenant comme point de départ l’époque coloniale. Cette relecture de l’histoire présente une réflexion identitaire assez essentialiste, tout en romançant notre passé colonial.
Modèle de colonisation « unique »
La quête identitaire portée par l’Empreinte propose en premier lieu de réinterroger la façon dont le peuple québécois se raconte l’époque coloniale avant le régime britannique. Les premières minutes du film mettent en scène Roy Dupuis, figure protagoniste du documentaire, et l’historien-sociologue Denys Delâge, discutant ensemble de l’arrivée de Champlain et des premières alliances forgées avec les peuples amérindiens. Longeant le bord du fleuve Saint-Laurent, les deux hommes soulignent l’idée selon laquelle les colons français se seraient dès le départ intégrés aux « premiers » peuples tout en développant des relations basées sur le respect des traditions amérindiennes. À travers la « proximité quotidienne des premiers 150 ans », la « façon de faire amérindienne » aurait séduit nos ancêtres qui se seraient laissés imprégner de ces valeurs. Attirés par l’égalitarisme et la coopération des sociétés autochtones, les colons français se seraient donc progressivement métissés, ouvrant ainsi un espace d’échange culturel et de partage d’idées plus collectives qu’individuelles. Quelques scènes plus tard, Roy Dupuis s’entretient avec l’anthropologue Serge Bouchard, bien installé dans le confort d’un luxueux chalet en région. Même constat : les Français-es fraîchement débarqué-e-s auraient préféré la liberté et la vie des bois plutôt que de perpétrer le modèle hiérarchique européen, et se seraient littéralement ensauvagé-e-s. Descendante métissée de cette période de contacts, de là prendrait racine la culture québécoise d’aujourd’hui. À plusieurs reprises, le documentaire nous met devant le constat d’une colonisation unique au monde, éloignée d’ardeurs impérialistes tel que ce fut le cas ailleurs en Amérique, et même dans le monde. Et c’est plutôt tentant comme image : sur un gros plan de cours d’eau bleu acier, une voix féminine d’une narratrice hétérodiégétique nous parle de nos « mères amérindiennes qui nous ont bercés ». Cette représentation de la femme autochtone comme être mythique illustre également la femme autochtone comme figure parentale protégeant le bébé métissé, présenté ici comme notre ancêtre. Cette image est hautement problématique à cause du remodelage romantique du colonialisme qu’elle sous-entend. Cela nous amène à revisiter quelques notions historiques fondamentales que l’Empreinte met délibérément de côté. La période du siècle et demi dont parle le documentaire fait référence au Régime français, période pendant laquelle les Européen-e-s développent bel et bien des partenariats socio-économiques avec les autochtones, notamment la lucrative traite de fourrure. En considérant qu’au départ les Européen-e-s sont minoritaires dans la colonie, les autochtones deviennent rapidement une composante essentielle de la vie en Nouvelle-France, tant par leur rôle économique que militaire. Perçu-e-s alors comme des allié-e-s, il n’en reste pas moins que l’objectif initial à travers le projet colonial de la monarchie est d’en arriver à assujettir ces autochtones, soit littéralement les rendre sujets du roi (1). En ce sens, les autorités françaises ainsi que l’Église sont portées par l’idée utopique d’une France régénérée, et cela passe par une société débarrassée des traditions arriérées des « sauvages » pour laisser place à une chrétienté ranimée dans un nouveau pays. Contrairement au discours de l’Empreinte, il ne faut pas attendre la conquête britannique pour voir apparaître les idées ethnocentriques d’une supériorité culturelle européenne. En fait, dès le début du 17e siècle, on assiste aux premières tentatives des jésuites qui souhaitent évangéliser les « sauvages », ainsi qu’à plusieurs programmes d’assimilation misant sur la transformation du sauvage en citoyen-ne de par sa conversion à la religion catholique. L’État royal souhaite ainsi « naturaliser » le sauvage, c’est-à-dire lui reconnaître un statut similaire à celui du colon français de façon à l’incorporer et à le soumettre à la monarchie. Et cela doit se faire en douceur, comme l’explique Louis XIV à l’intendant Duschesneau en 1681 : « que ces Indiens s’y portent par leur propre intérest […] c’est par la douceur que l’on parviendra à les apprivoiser » (2). L’erreur flagrante de l’Empreinte réside exactement dans la non-reconnaissance du projet colonial et assimilateur présent dès l’arrivée des Français-es. En situant la cassure lors du passage au Régime anglais, le documentaire attribue l’apparition des rapports discriminatoires à la prise de pouvoir des Britanniques, de façon à victimiser le peuple franco-canadien qui aurait été forcé de rompre le lien de confiance construit avec ses « frères-sœurs » autochtones. Une telle omission du projet colonial, dans ses tentatives d’évangéliser pour « civiliser » le sauvage, met en place un cadre idéal pour la construction d’une identité autochtone essentialisée.
Construction d’un sujet colonisé
D’un-e interlocuteur-rice à l’autre, le documentaire dresse une liste de valeurs que la société québécoise aurait héritées de la culture autochtone. De sa discussion avec le fiscaliste Luc Godbout, Roy Dupuis souligne que le peuple québécois correspond à l’exemple d’une société égalitaire basée sur la redistribution des richesses. Godbout affirme ainsi que lorsque le gouvernement prélève des taxes et des impôts, c’est pour le remettre dans les services publics. Puis, s’entretenant avec la juriste Louise Otis, on insiste sur la recherche d’harmonie et de consensus caractérisant le peuple québécois, notamment en prenant comme exemple l’existence de juges médiateur-rice-s dans le système juridique québécois. On en conclut que « la pensée en cercle » amérindienne aurait donc influencé l’organisation sociétale québécoise afin de remplacer tranquillement les rapports hiérarchiques pyramidaux hérités de nos racines européennes. Bref, ces valeurs québécoises de communautarisme et de recherche d’harmonie — identifiées de façon plutôt arbitraire — découleraient donc d’un état d’esprit autochtone s’étant imprégné dans la conscience collective québécoise, une façon de faire qui aurait traversé les époques. Imposée et ficelée par la société dominante, cette définition identitaire présente une image statique et a-historique de la culture autochtone, tout en l’homogénéisant. En effet, il n’est nulle part question de la multiplicité des différentes nations et cultures autochtones, tandis qu’on se rabat simplement sur la représentation du cercle amérindien comme symbole de l’unique façon de penser amérindienne. Derrière cette définition essentialiste de la culture autochtone se cachent donc bel et bien des rapports de dominations (3). En effet, ce sont les allochtones qui imputent la différence aux autochtones, ce qui vient confirmer leur position d’altérité dans le système monde. En procédant à cette identification essentialiste de l’autochtone, le documentaire laisse peu de place au principal concerné quant à la possibilité de s’autodéfinir. En niant la capacité d’action (agency) des communautés autochtones dans ce processus identitaire, le documentaire crée l’Autre, une figure imaginée, homogène et déconnectée de la réalité (4) pour les besoins du film. Et même si l’image de l’autochtone est célébrée, l’Empreinte s’approprie ce pouvoir de représentation en créant cet Autre confiné dans un espace restreint, tout en excluant de cette construction identitaire la voix des peuples ainsi représentés. Bref, le documentaire semble négliger la composante autoritaire dans la représentation d’un sujet colonisé, et comme nous le verrons, relativement invisible dans l’ensemble du film.
Surreprésentation et invisibilité
Faisant de constantes références à ces valeurs québécoises transmises par les contacts entre peuples, on ne parle finalement que très peu des autochtones. Outre les quelques informations données par la poétesse innue Joséphine Bacon, les entretiens avec les invité-e-s traitent pour la plupart du temps sur leur expérience du vivre québécois, mêlée du mystérieux ressentiment d’avoir quelque chose d’autochtone bien caché en eux. Pour un documentaire sur la richesse d’un partage à travers la proximité avec les autochtones, le sujet lui-même est carrément invisible. Paradoxalement, le film met de l’avant une abondance de représentations disparates de la société québécoise blanche, mais pas une seule représentant le quotidien de la vie autochtone d’aujourd’hui. En surreprésentant la figure du Québécois blanc, le documentaire l’Empreinte, comme la majorité des productions audiovisuelles occidentales, place l’image de l’homme blanc comme norme, comme standard. De sa prédominance disproportionnée, il atteint le statut de la normalité, c’est-à-dire qu’on l’associe à l’image de l’être humain universel (5). Ainsi, une surprésence de la représentation de l’homme blanc articule et instaure un espace discursif et occidental imbriqué dans une dichotomie blanc/non-blanc. Une telle hégémonie dans les représentations agit sur le discours populaire et transporte une vision du monde minée de stéréotypes raciaux. En instaurant la culture dominante occidentale comme point de référence, elle devient présente dans les processus d’identification à travers lesquelles se négocient les cultures sous-représentées (6). En résumé, le discours et les images portés par l’Empreinte reprennent également cette surreprésentation hégémonique, en raison de l’absence des voix et des images de peuples autochtones. Au final, l’interrogation identitaire soulevée par le film encourage le peuple québécois à conceptualiser son identité de façon très fixe, comme s’il suffisait de cibler les traits majeurs et d’en faire l’énumération. En prétendant que ces valeurs sont originaires des communautés autochtones, on présente au public des stéréotypes récurrents associés aux autochtones, par exemple, l’amour inné pour la nature. Suite au visionnement, cette vision romantique est très séduisante pour les Québécois à qui l’on vient d’expliquer que leur sang s’est mêlé à celui de l’autochtone, ce qui lui a conféré des vertus quasi magiques. En plus, le documentaire situe le peuple québécois comme victime de la colonisation des Britanniques, en omettant simultanément les gestes ethnocides commis par l’autorité française. Réconforté par ce remaniement historique, le public repart paisiblement avec un bagage considérable de stéréotypes vis-à-vis des autochtones et avec un mythe colonial adouci. Sans contredit, l’Empreinte n’invite aucunement le public à s’intéresser au quotidien des peuples autochtones. En effet, on ne mentionne rien par rapport aux revendications territoriales, aux répercussions du Plan Nord, aux cinéastes et musicien-ne-s émergent-e-s, à la vie autochtone en milieu urbain, bref, rien sur les réalités autochtones d’aujourd’hui. En se concentrant sur le feeling d’avoir du sang autochtone, le documentaire renvoie une fois de plus à l’image des « peuples invisibles ».
(1) Havard, Gilles (2009) “Les forcer à devenir cytoyens – État, Sauvages et citoyenneté en Nouvelle-France (XVIIe-XVIIIe siècle) », Annales. Histoire, Sciences Sociales, p.992. (2) Ibid (3) Juteau, Danielle (1996) « L’ethnicité comme rapport social », Mots, no.49, p.102. (4) Said, Edward W. (1989) « Representing the Colonized : Anthropology’s Interlocutors”, Critical Inquiry, Vol.15, no.2, p.210. (5) Moreton-Robison, Aileen (2004) “Whiteness, epistemology and Indigenous representation” in “Whitening Race: Essays in Social and Cultural Criticism”, Aboriginal Studies Press, p.78. (6) Leavitt, Peter A. (2015) « ‘Frozen in Time’: The Impact of Native American Media Representations on Identity and Self-Understanding”, Journal of Social Issues, vol.71, no.1, p.40.
Radio-Canada/CBC aura 130 millions de dollars de moins dans ses poches pour l’année 2014-2015. Ces réductions budgétaires du gouvernement fédéral entraîneront l’abolition de 657 postes sur deux ans. Le 26 mars, on apprenait que 80 postes du service en français devront être supprimés. L’avenir du diffuseur public est source récurrente de questionnements, de critiques et de mobilisation.
La société d’État fait face, depuis plusieurs années, à des vagues de compressions comme celle, en 1995, de 400 millions de dollars sous le gouvernement de Jean Chrétien. C’est à se demander si un média et un diffuseur public comme Radio-Canada occupe toujours un rôle essentiel et fondamental au sein de la société canadienne. Privée de ses ressources, la SRC ne peut plus répondre correctement à son mandat d’informer, d’éclairer et de divertir.
Radio-Canada n’est pas le seul diffuseur public dans le monde. Chaque pays qui gère un service public audiovisuel et radiophonique met en place sa propre réglementation quant à son financement et à sa programmation. De façon générale, ces diffuseurs, comme la BBC au Royaume-Uni ou PBS aux États-Unis, ont pour mission d’offrir un service public de qualité grâce à une programmation riche et variée où l’information, l’éducation et le divertissement se complètent et s’équilibrent. Au Canada, en plus de répondre à ce mandat, Radio-Canada doit tenter de refléter la diversité régionale et le caractère multiculturel du pays et de contribuer au partage d’une conscience et d’une identité nationales (1). Au début du 20e siècle, lorsque les premiers diffuseurs publics sont apparus, il était plus facile de respecter ces exigences et de ce fait considérer la télévision et la radio comme un service public puisque les contenus étaient rares (2).
Aujourd’hui, avec la multiplication des chaînes privées et l’arrivée de l’Internet –et surtout dans un contexte de coupes–, un radiodiffuseur et un télédiffuseur public comme Radio-Canada ne peut résister au jeu de la concurrence et délaisse ainsi parfois sa mission première, celle d’informer, de divertir et d’éduquer le public canadien. Aujourd’hui, Radio-Canada doit vivre dans un environnement très concurrentiel. Plusieurs critiquent justement la tendance du diffuseur d’agir comme une chaîne privée axée sur le profit et sur les lois du marché en offrant une programmation qui tente de plaire au plus grand nombre. Cette inclinaison ne date pas d’hier : le chercheur Dave Atkinson observe déjà le phénomène en 1993 et le nomme « syndrome canadien ». Selon lui, ce syndrome qui touche Radio-Canada est « celui d’un système national de télévision qui n’est ni commercial à l’américaine, ni public à l’européenne, […] qui prend la forme d’un régime mixte public-privé où tous les acteurs se concurrencent pour l’auditoire comme pour les recettes publicitaires; système au sein duquel la télévision publique souffre constamment d’un “dédoublement de personnalité” se comportant tantôt comme se doit de le faire une télévision de service public, tantôt comme une télévision commerciale » (3). Pour l’année 2013-2014, 59 % des revenus de Radio-Canada provenaient du financement public, 26 % des revenus publicitaires, 7 % des revenus d’abonnement et 8 % de revenus financiers ou autres. Avec l’influence des publicitaires conjuguée aux compressions budgétaires, la société peut tendre à délaisser ses visées pédagogiques initiales pour entrer davantage dans une logique de marché face à son concurrent numéro un, le réseau privé TVA (4). Selon certains observateurs, le contenu présenté par Radio-Canada ressemble donc de plus en plus au type de contenu privilégié chez les chaînes commerciales. Par exemple, des séries américaines achetées comme Vengeance (Revenge en anglais) s’écartent du mandat original de la Société.
Pour remédier à cette situation, il faudrait bien entendu éviter les compressions budgétaires et ainsi faire en sorte que Radio-Canada s’éloigne de cette logique concurrentielle. Selon les derniers chiffres de 2011, le coût annuel de la société d’État équivaut à environ 33 $ par habitant, l’un des plus bas des pays occidentaux. Son financement public provient de crédits versés par le Parlement canadien. À titre comparatif, le coût par habitant des diffuseurs publics est de 97 $ au Royaume-Uni, de 180 $ en Norvège et de 82 $ en moyenne parmi les pays possédant une politique de financement des diffuseurs publics (5).
Par ailleurs, les réductions budgétaires de Radio-Canada auront toujours pour conséquence d’affecter la qualité de l’information et de la programmation. D’abord, comme expliqué plus haut, en offrant des émissions qui ne répondent pas nécessairement aux mandats du diffuseur public. Ensuite, en abolissant des centaines de postes (1 500 d’ici 2020 dans le cadre du plan « Un espace pour tous »), la qualité en prend un coup. Il en résulte des conditions de travail plus précaires et une possible surcharge de travail pour les employés qui demeurent en poste. De même, faute d’effectifs, l’information régionale se voit menacée au profit d’une centralisation de l’information à Montréal. Tout de même, Radio-Canada n’est pas laissée seule à son sort. Les organisations professionnelles et syndicales ont à cœur la préservation du média public de référence au Québec, gage d’une information de qualité. Même le public s’est mobilisé et a organisé des manifestations dans plusieurs villes du Québec le 16 novembre 2014 en soutien au diffuseur public. Plus particulièrement, l’organisation des Amis de Radio-Canada, formée du Syndicat des communications de Radio-Canada en collaboration avec la CSN, a rendu disponible son livre blanc sur l’avenir de Radio-Canada/CBC, qui offre plusieurs pistes de réflexion sur la raison d’être du diffuseur public dans un contexte de réductions budgétaires et de bouleversements médiatiques et technologiques.
Par ailleurs, en février, le premier ministre Stephen Harper a tenu en ondes certains propos à l’endroit de Radio-Canada. « Moi, je reste convaincu que, malgré l’image donnée par certains médias, par certains de nos opposants, les Québécois ne sont pas des gauchistes », a-t-il indiqué dans une entrevue pour FM 93, une station de radio de Québec. « Je comprends très bien qu’il y a beaucoup [de gens]) à Radio-Canada qui détestent ces valeurs, mais je pense que ces valeurs sont les vraies valeurs d’un grand pourcentage de Québécois », ajoute-t-il un peu plus tard. Il évoque la haine que de nombreux employés à Radio-Canada entretiendraient envers les valeurs conservatrices. Difficile de ne pas voir poindre dans ces affirmations des raisons idéologiques derrière les compressions imposées au diffuseur public depuis quelques années par le Parti conservateur. Le gouvernement de Stephen Harper n’a jamais été tendre envers les journalistes, notamment en ce qui a trait à sa volonté de réduire l’accès à l’information. La commissaire à l’accès à l’information du Canada, Suzanne Legault, a d’ailleurs reconnu encore une fois que les « intérêts du gouvernement l’emportent sur ceux du public » dans un rapport présenté à la fin mars visant à moderniser la Loi sur l’accès à l’information. Surtout, ces idées remettent en question la neutralité et l’impartialité journalistique en vigueur à Radio-Canada, alors que la Société a pour mission première de préserver son indépendance et de rester à distance du pouvoir politique.
Le sort de l’information et de la programmation de Radio-Canada dépendra du prochain gouvernement fédéral. Le diffuseur public est malmené depuis plusieurs années, mais n’est tout de même pas menacé de mort. Thomas Mulcair, du NPD, promet d’annuler les compressions et d’assurer un financement stable pour la société d’État. Justin Trudeau, du Parti libéral, s’est de son côté engagé à « donner un nouveau souffle » à Radio-Canada. Que veut-on dire par là? Le parti qui a le plus de chances d’être élu après les conservateurs entreprendra-t-il des actions concrètes pour assurer le financement de Radio-Canada ou gardera-t-il un profil bas? Reste à voir si ces promesses seront tenues lorsque l’un de ces partis accèdera au pouvoir.
L’opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d’opinion, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.
(1) Loi sur la radiodiffusion (1991, ch. 11, B-9.01, [Sanctionnée le 1er février 1991). (2) TRUDEL, Pierre. « Rôle et mandat du service public audiovisuel dans l’univers en réseau », dans Denis MONIÈRE et Florian SAUVAGEAU, dir., La télévision de Radio-Canada et l’évolution de la conscience politique au Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012, p. 177. (3) ATKINSON, Dave. La crise des télévisions publiques européennes ou la propagation du « syndrome canadien », Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1993, p. 24. (4) COMEAU, Paul-André. « Radar de la société, fenêtre sur le monde », dans Denis MONIÈRE et Florian SAUVAGEAU, dir., La télévision de Radio-Canada et l’évolution de la conscience politique au Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012, p. 80. (5) RADIO-CANADA. « Le financement des diffuseurs publics dans le monde », Ici Radio-Canada (27 novembre 2014), [en ligne], http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/economie/2014/11/27/002-financement-diffuseurs-publics-monde.shtml (page consultée le 23 mars 2015).
Depuis la mort de Michael Brown, un jeune Afro-Américain, le 9 août dernier, les mouvements contestataires se font nombreux. Les cris des manifestants se font entendre à travers les États-Unis : absence de justice, discrimination raciale et brutalité policière. Tout semble indiquer que la source principale du problème est une forme toujours bien apparente de ségrégation. Les inégalités ethniques, aux États-Unis, sont-elles réellement chose du passé ?
Le 4 août 2014, un jeune Afro-Américain non armé, Michael Brown, est abattu à Ferguson, dans le Missouri. Le 24 novembre 2014, le grand jury acquitte le policier blanc, Darren Wilson, de toutes charges pour cause de preuves insuffisantes. La brutalité policière à l’égard des noirs n’est plus un sujet tabou. La généralisation d’un cas particulier est chose courante lorsqu’un évènement tragique se produit. Cependant, Ferguson n’est pas le seul cas dans lequel les policiers et policières ont dépassé le stade de la légitime défense. Le 19 août à Saint-Louis, Kajeme Powell, 25 ans, est abattu. Le 11 août à Los Angeles, Ezell Ford, 25 ans, est abattu. Le 5 août en Ohio, John Crawford, 22 ans, est abattu. Le 9 août au Missouri, Michael Brown, 19 ans, est abattu (1). Ces quatre personnes ont deux choses en commun : elles sont Afro-américaines et ont été abattues par des policiers alors qu’elles n’étaient pas armées. Pourquoi le cas Ferguson crée-t-il autant d’émeutes au point que celles-ci dépassent le cadre du national pour devenir un soulèvement d’ampleur internationale ? Il est difficile de donner une réponse exhaustive dans une situation qui requiert la prise en considération de plusieurs éléments. Il est certain que l’opinion publique a joué le plus grand rôle dans la tournure internationale du soulèvement ¨Black Lives Matter¨ ou encore ¨ Hands up, don’t shoot !¨. Il est important de savoir qu’à Ferguson la population est composée à 63 % d’Afro-Américain-e-s. Cependant, paradoxalement, 90 % du corps policier est Blanc (2). Dans une perspective sociologique, les inégalités, la pauvreté, la militarisation de la police, la différenciation raciale et le stéréotype de l’homme noir criminel sont des composantes qui se doivent d’être prises en considération dans l’analyse de la réaction des policier-ère-s.
Les inégalités ethniques aux États-Unis : disparues ou ignorées ?
Suite à la décision du grand jury de l’État du Missouri le 24 novembre dernier, les manifestations ont débuté et pas seulement dans les rues de Ferguson. Le flot contestataire est à la hausse ; l’accroissement des inégalités ethniques et la condition des noirs américains sont pointés du doigt. Si autant de gens réclament une justice dans l’affaire Brown, c’est parce que celle-ci est liée directement à la condition des Afro-Américain-e-s en général. Selon l’historicité, le racisme institutionnel n’est pas disparu. Dans le milieu carcéral seulement, les Noirs représentent 40 % des détenus aux États-Unis (4). Bien que la ségrégation soit considérée comme terminée depuis environ 70 ans, cela serait se méprendre de dire que le racisme a disparu. Les stéréotypes, eux, sont encore bien visibles. Il y a une surestimation du danger par les policiers et policières quand la personne est noire. Ce préjugé implicite est une perception biaisée du danger (6). S’il n’y avait aucune distinction raciale, un-e policier-ière ne se sentirait pas davantage ¨menacé ¨ lorsque la personne est afro-américaine que lorsqu’elle est blanche. Justice n’a pas été rendue pour la tragédie de Ferguson. Dans son témoignage, Darren Wilson affirme qu’il aurait tiré même si la personne avait été blanche, mais le problème est justement ici. Tirer pour désarmer c’est une chose, mais tirer à six reprises ? La conclusion est assez explicite. Il faut oublier l’argument de la « légitime défense ». À la suite des évènements, le grand jury affirme avoir manqué de preuves. Était-ce un manque de preuves ou de volonté d’amener l’affaire à terme ? Le manque de justice découle aussi d’une pluralité de sous-problèmes. Le 1er décembre dernier, suite aux manifestations, le président Barack Obama a décrété qu’il y aurait un « investissement de 263 millions de dollars pour l’équipement et la formation de la police » (7). Est-ce le moyen du chef d’État d’améliorer les rapports entre les communautés et la police ? Il est paradoxal que le président ait l’intention d’investir dans de l’équipement supplémentaire quand il est déjà fortement critiqué qu’aux États-Unis les policiers et policières sont suréquipés pour leurs fonctions. L’installation de caméras portatives est une bonne idée pour obtenir des preuves supplémentaires lorsqu’elles manquent lors des témoignages. Cependant, d’un autre côté, ce sont des problèmes tels le manque d’emploi et le taux de chômage grandissant qui sont mis dans l’ombre. Le taux de criminalité est directement lié aux conditions sociales, c’est pourquoi la création d’emplois est l’élément qui devrait être priorisé dans la politique interne américaine. Les contestations des Afro-américain-aines ne sont pas nouvelles ; les émeutes de Los Angeles de 1992, lors de l’affaire King, pour laquelle quatre policiers furent acquittés de toutes charges par un jury composé de dix personnes –dont huit Blancs– pour avoir tabassé un Afro-américain, sont similaires à celle de Ferguson. Une multitude d’exemples peuvent être invoqués pour affirmer qu’il y a continuation du profilage racial par les autorités américaines.
Militarisation des policiers et policières : réels combats contre les inégalités et la protection des citoyens et citoyennes ?
Les évènements du 11 septembre 2001 font partie des facteurs ayant contribués à une militarisation accrue des policier-ières. Depuis 1996, pour répondre au taux élevé de criminalité, 4,3 billions de l’équipement militaire fut transféré aux polices locales à travers les États-Unis (7). La crainte s’installe et les stéréotypes se renforcent. La peur du terrorisme affecte la mentalité des policier-ières qui est orientée vers un rôle d’agent-e de la paix pour se transformer rapidement en celui d’un-e soldat-e contre l’ennemi. Le problème de cette peur du terrorisme est qu’il impose aux policier-ières de faire un travail qui n’est pas le leur. Équiper les policier-ières comme des soldat-es est directement lié avec cette insécurité croissante qui règne dans les populations. Le rôle premier d’un-e policier-ière est d’assurer la sécurité, non d’être soldat-e. Ce n’est pas son rôle de prendre une décision concernant la sentence d’une personne lors d’une situation donnée. Si une situation conflictuelle se présente, il doit arrêter la personne et laisser le système judiciaire décider de la sentence. Les policiers-ières utilisent trop souvent la force lorsque celle-ci n’est pas nécessairement requise.
Se mobiliser pour un changement : ¨ No justice, no peace ¨.
Nos sociétés démocratiques sont décrites comme des systèmes qui promettent le respect des libertés civiles et des droits humains. Comment cela se fait-il que des combats tels que celui des inégalités ethniques persistent ? De Londres au Canada, les manifestants ont démontré devant les ambassades américaines que sans justice, il n’y aura pas de paix. La situation à Ferguson est une goutte supplémentaire dans un vase déjà trop plein. Une multitude de questions se présentent suite à ce déroulement, telles que la légitimité ou la paralysie du système judiciaire américain. Enfin, la population est-elle encore favorisée par le système démocratique ou bien ce mot est-il devenu un masque cachant les discordes internes du pays, telles que les inégalités ethniques et sociales? Les États-Unis, à trop vouloir être une superpuissance sur la scène internationale, laissent tranquillement s’éteindre les promesses d’avenir faites à leur population. Et bien souvent, ce sont les Afro-américain-aines ou les Latino-américain-aines qui sont étouffés dans ces promesses utopiques d’un avenir meilleur. Les contestations et la colère qui en découle ne sont donc pas surestimées. Il faut maintenant attendre les actions entreprises pour réellement ramener la justice dans le système américain.