par Simon Bossé-Pelletier | Fév 12, 2016 | Analyses, Canada
La prise de pouvoir du gouvernement libéral de Justin Trudeau, en octobre dernier, marque la fin de l’ère conservatrice du gouvernement de Stephen Harper. Avec pour promesse de redonner au Canada ses lettres de noblesse sur la scène internationale, Justin Trudeau a clairement signifié ses intentions de réformer la politique étrangère canadienne (PEC) au lendemain de son élection le 19 octobre dernier. Pouvons-nous nous attendre à un virage radical de la PEC? Une certaine continuité est-elle à prévoir? Que pensent les militaires canadiens de ce changement de direction? (1)
Le Canada occupe une place bien particulière sur la scène internationale. D’une part, sa position géographique l’éloigne des guerres et lui assure une précieuse stabilité, et d’autre part, il est le voisin des États-Unis, la plus grande puissance économique et militaire. Rappelons que le Canada est un jeune État et que sa complète souveraineté concernant sa politique étrangère date de la déclaration de Balfour en 1926 qui, de l’initiative britannique, accordait l’autonomie complète à ses dominions pour leur politique étrangère. Nous sommes donc passés d’un dominion protégeant ou accompagnant l’Empire britannique dans ses campagnes impérialistes, à un pays à faible démographie se cherchant une identité dans le domaine de ses relations sur le plan international au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.
L’internationalisme canadien, qui a marqué l’image du pays sur la scène internationale, « … se caractérise par un engagement constructif du Canada à l’égard des peuples, des organisations et des États dans la poursuite de solutions face à des défis et des problèmes globaux » (2). Le rayonnement de sa puissance douce(3) s’est réellement mis en place avec la Crise de Suez en 1956 et la création des Casques bleus, suite à la résolution présentée par le ministre canadien des Affaires étrangères Lester B. Pearson. Par la suite, avec les gouvernements de Trudeau, Mulroney, Chrétien et Martin, le Canada a bâti son image de gardien de la paix, de médiateur et de « royaume paisible ».
Nous verrons que la venue d’un gouvernement libéral ne touchera pas nécessairement le cœur des orientations canadiennes au niveau de sa politique étrangère et que les principaux changements concernent principalement le discours officiel du pays. Dans un premier temps, nous aborderons les principaux points de rupture durant la décennie Harper ainsi que leurs impacts sur l’image du Canada à l’étranger. Dans un deuxième temps, nous allons décortiquer les différents mythes qui ont forgé la PEC ainsi que l’identité du pays. À quoi fait-il référence? Nous terminerons par une entrevue avec Nicolas Laffont, rédacteur en chef de 45eNord.ca qui nous trace un portrait de la situation actuelle au sein des Forces armées canadiennes et des changements au sein de la chaine de commandement.
L’héritage de l’ère Harper dans la politique étrangère canadienne
Afin de bien saisir les différents enjeux et points de rupture de l’ère Harper, L’Esprit libre a rencontré Marc-André Anzueto, doctorant, chargé de cours à l’UQAM et spécialiste des problématiques de la PEC en Amérique latine. Selon lui, le principal héritage de l’ère Harper concerne la redéfinition du Canada comme puissance : « Le Canada est passé d’une puissance moyenne multilatéraliste à une puissance énergétique à caractère impérialiste. » Cela s’illustre concrètement par l’attitude des minières canadiennes dans le monde, l’importance accordée à l’industrie pétrolière ou par le rejet du protocole de Kyoto, pour ne nommer que ces exemples.
Les principales caractéristiques de ce changement de paradigme de la PEC passent par une réaffirmation des alliances dites « réalistes », avec les États-Unis et Israël notamment. Lors d’un colloque organisé par le Centre d’études et de recherches internationales (CÉRIUM) en octobre dernier, Justin Massie, professeur à l’UQAM et directeur de recherche du Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec (CIRRICQ), ajoute qu’il y a une redéfinition du Canada comme puissance guerrière (axée sur le hard power). De plus, il mentionne l’insertion de la notion de la supériorité morale qui met fin au relativisme qui a régné durant l’âge d’or de l’internationalisme canadien. Ces trois points ont pour principale conséquence un repli sur soi et un effritement de l’image de faiseur de paix du Canada.
L’une des raisons de ce changement de paradigme repose sur un clientélisme électoral. En effet, en réalignant la PEC sur celle des principaux alliés du Canada (du moins, de la frange conservatrice canadienne), notamment Israël et les États-Unis, le gouvernement Harper a espéré séduire un électorat issu des communautés culturelles (la communauté juive ou ukrainienne par exemple). M. Anzueto souligne également, lors de notre entretien, la volonté de transformer les pensées quant à la PEC. Il s’agit de teinter la PEC d’une idéologie néoconservatrice en rupture avec l’internationalisme libéral qui était « l’image de marque » du Canada. La notion de supériorité morale est très présente lorsque l’on analyse la politique étrangère sous Harper, nous souligne le chercheur, et cette supériorité morale tend fortement vers une approche manichéenne des alliances.
Un autre axe de rupture, en lien avec cette croyance en la supériorité morale canadienne, touche la promotion des droits humains (DH) : « Contrairement à la dichotomie libérale-réaliste inhérente à la culture stratégique internationaliste qui permet une certaine élasticité en matière de DH, les fondements idéologiques du néocontinentalisme marquent une rupture importante en matière de moralité internationale. » (4) (5). M. Anzueto ajoute que la question des droits humains, sous l’ère Harper, a été subordonnée aux intérêts commerciaux et aux alliances traditionnelles. Il s’agit donc, en d’autres mots, de « choisir » où réclamer le respect des droits humains en fonction de nos intérêts réalistes.
Le mythe de la politique étrangère canadienne : au service de l’unité nationale
Nous présenterons ici des mythes qui sont directement liés à la notion de soft power du Canada et de sa capacité d’influence. En effet, Justin Massie et Stéphane Roussel dans leur article Au service de l’unité : le rôle des mythes en politique étrangère canadienne, soulignent que les mythes « représentent une dimension incontestable (ou sacrée) et historique du récit identitaire plus vaste qui les entoure et qui donne un sens aux expériences d’une société » (6). Les deux auteur-e-s parlent d’une « identité libérale canadienne » qui se caractérise par son multiculturalisme et son cosmopolitisme. Un autre élément important concerne la préservation de l’identité canadienne par rapport à son voisin américain. Cela se concrétise par le multiculturalisme, comme nous l’avons mentionné, en contradiction avec le communautarisme ou le melting pot typiquement américain.
Parmi les trois principaux mythes analysés par les auteur-e-s, il y a d’abord celui du « paisible royaume » basé sur l’image d’un Canada antimilitariste. Le Canada se perçoit, et est perçu, comme une nation pacifiste apte à exporter la paix par l’exemple. Le deuxième mythe traité est celui que le Canada est un « champion du maintien de la paix ». Ce mythe prend principalement ses sources dans de la crise du canal de Suez grâce au rôle du pays dans la médiation, mais surtout grâce à sa force d’interposition non combattante déployée sous la bannière de l’ONU. Cette image a été gravement atteinte par la nouvelle orientation du gouvernement Harper, lors de la mission en Afghanistan, qui était plus axée sur les combats que sur le maintien de la paix. Finalement, le troisième mythe mentionné par M. Massie et Mme Roussel traite du Canada comme pays « médiateur ».
Ces mythes ont donc contribué à forger l’identité canadienne. Marc-André Anzueto conclut, dans son article Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne, en étudiant le cas du Guatemala depuis les années 80, à la « (…) constante instrumentalisation avec les intérêts tant dans une culture stratégique internationaliste que dans une idéologie néoconservatrice » (7). Nous constatons en effet que la PEC a toujours servi à faire valoir le soft power ou l’impérialisme canadien en utilisant la question des droits humains.
De réels changements sur le terrain?
Dans le but de comprendre les changements concrets sur le terrain, nous avons interviewé Nicolas Laffont, rédacteur en chef de 45enord.ca et journaliste spécialisé en questions militaires.
Q : Qu’en est-il des différents théâtres d’opérations où les Forces canadiennes sont déployées?
R : Pour l’instant, il n’y a pas de grands changements perceptibles sur le terrain. Les engagements du Canada ne s’annulent pas avec l’élection d’un nouveau gouvernement et il est à prévoir que le gouvernement de Justin Trudeau ira jusqu’au bout du mandat de la mission aérienne du Canada qui se termine le 31 mars. Par contre, ce qui est intéressant de noter est le changement au niveau de l’image que le Canada projette. Les diplomates ont retrouvé leur autonomie et c’est au niveau du discours du Canada que les principaux changements se font sentir. Nous pouvons prévoir un Canada qui réinvestit les institutions internationales comme l’ONU et l’OTAN. On sent un retour du discours du Canada faiseur de paix.
Q : Nous ne devons donc pas nous attendre à des changements majeurs dans les prochaines semaines?
R : Non, nous verrons peut-être une transition au niveau aérien avec plus d’avions de ravitaillement et autres de ce type. Nous en sommes encore au stade des consultations et de la mise en place d’un plan de match « libéral ». Ce que nous pouvons prévoir par contre est un réalignement des actions canadiennes vers des missions de formation et d’assistance. Nous verrons donc peut-être des soldats canadiens en territoire kurde afin de mener des missions d’entraînement.
Q : Au sein des membres des Forces canadiennes, l’arrivée d’un gouvernement libéral est-elle bien vue?
R : L’accueil des soldat-e-s est très mitigé. On sent un fort courant antilibéral au sein des Forces qui se traduit sur les réseaux sociaux par des propos haineux ayant même mené, dans certains cas, à des mesures disciplinaires. Les membres des Forces canadiennes se sentaient soutenu-e-s par le gouvernement Harper, ce qui est particulièrement paradoxal puisque, dans les faits, le gouvernement conservateur a coupé dans le budget de la défense. On a souvent parlé des « années sombres » des Forces durant les années 90, sous le règne libéral, mais lorsque l’on regarde les chiffres, la réalité est tout autre. Il s’agit donc de regarder du côté du discours du gouvernement Harper, beaucoup plus « pro militaire » dans l’ensemble, qui a séduit ses membres.
Conclusion
Nous avons vu, tout au long de cet article, les différents points de rupture du gouvernement Harper, durant sa décennie au pouvoir, ainsi que les principaux points d’ancrage de l’identité canadienne par ses mythes et son imaginaire collectif. Nous sommes donc à présent en mesure de constater que le point particulièrement sensible, au niveau de la PEC, se trouve dans la construction du discours et de l’image du Canada. Nous avons noté que dans les faits, le Canada, sous l’ère Harper, et maintenant, sous le gouvernement Trudeau, met beaucoup plus l’accent sur son image que directement sur les actions. Le principal enjeu, croyons-nous, pour les décideurs canadiens, se situe au niveau du maintien de leur influence sur la scène internationale. Nous avons vu brièvement que l’influence canadienne peut se manifester de manière plus réaliste par une réaffirmation de nos alliances traditionnelles, un certain impérialisme commercial et une conception du monde beaucoup plus manichéenne axée sur le hard power. Nous avons constaté que cette vision du monde entrait en contradiction avec la vision internationaliste canadienne qui insiste davantage sur les plateformes décisionnelles transnationales (l’ONU ou l’OTAN par exemple) et qui accorde plus d’importance aux droits humains et aux opérations de maintien de la paix. Elles sont habitées d’objectifs, tout comme la vision conservatrice, tels que le rayonnement du soft power canadien dans le but de garder le Canada à l’avant-plan des grandes décisions.
Sommes-nous donc devant un gouvernement qui créera une nette scission en matière de politique étrangère? Au-delà du discours et de l’image, c’est la mise en œuvre des politiques de Trudeau qui servira d’étalon pour mesurer le changement avec son prédécesseur conservateur. Les prochains mois en Syrie seront révélateurs et en diront long sur le type de rôle que le Canada y jouera.
(1) Nous tenons à remercier Marc-André Anzueto et Nicolas Laffont pour leur précieuse collaboration.
(2) Copeland, D., 2013. Once were diplomats: can Canadian internationalism be rekindled? In : H.A. Smith and C. Turenne-Sjolander, eds. Canada in the world: internationalism in Canadian foreign policy. Oxford : Oxford University Press, p. 125-144
(3) « Les notions de hard et de soft power (puissance dure, de contrainte, de commandement, de coercition et puissance douce, de cooptation, de séduction) sont dues à Joseph S. Nye, Le leadership américain. Quand les règles du jeu changent, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1992. La notion de structural power (puissance structurelle) est due à Susan Strange, States and Markets, Londres, Pinter, 2e éd., 1994. Au-delà de leurs spécificités, ces notions peuvent être assimilées : la première est définie par Joseph S. Nye comme la capacité de « structurer une situation de telle sorte que les autres pays fassent des choix ou définissent des intérêts qui s’accordent avec les siens propres » (J. S. Nye, op. cit., p. 173); la seconde est définie par Susan Strange comme « la capacité de façonner et de déterminer les structures de l’économie politique globale au sein desquelles les autres [acteurs] doivent opérer » (S. Strange, op. cit., p. 24-25). Exemple très concret de l’efficacité de cette puissance douce et/ou structurelle dont bénéficient les États-Unis de nos jours : toute insatisfaite qu’elle soit, la principale puissance ascendante qu’est la Chine a demandé son intégration à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), organisation s’il en est de la régulation du système international géré par les États-Unis. » Définition issue du texte de Dario Battistella, L’Ordre internationalhttp://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2004-2-page-89….
(4) Anzueto, Marc-André, « Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne? Le crépuscule de l’internationalisme et l’émergence du néoconservatisme au Guatémala », Études internationales, vol 45 no 4, 2014, p.60
(5) Le néocontinentalisme, conçu comme l’expression du néoconservatisme serait ainsi caractérisé par « la nécessité d’exercer la clarté morale », c’est-à-dire de « distinguer amis et ennemis (l’une des attitudes du néoconservatisme tel qu’il est articulé par Irving Kristol) ainsi que Bien et Mal, et de prendre les moyens d’agir contre les seconds » (Ibid. : 11). De ce fondement découlerait une série de « principes opératoires ». Une politique étrangère de clarté morale identifie les intérêts aux principes : il faudra donc promouvoir la démocratie dans le monde. Le renforcement de la puissance militaire est capital, car la puissance permet la lucidité requise pour identifier les menaces (le « Mal ») et agir contre elles. L’hégémonie américaine est bénigne et les institutions internationales qui tentent de la limiter font objet de méfiance. À cet effet, le Canada doit être prêt à faire usage de la puissance afin de « défendre l’ordre hégémonique américain » (12). Dorion-Soulié, Manuel, « Introduction : Les idées mènent le Canada : l’idéologie néoconservatrice en politique étrangère canadienne », Études internationales, vol. 45, numéro 4, 2014, p. 508.
(6) Idem, p. 71.
(7) Anzueto, Marc-André, « Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne? Le crépuscule de l’internationalisme et l’émergence du néoconservatisme au Guatémala », Études internationales, vol 45¸ no
par Benjamin Pillet | Jan 11, 2016 | Analyses, Canada
Le récent discours du Trône a confirmé ce que beaucoup espéraient depuis les élections fédérales, avec la confirmation d’une légalisation du cannabis au courant de l’année 2016. Un engagement « révolutionnaire », s’il faut en croire certain-e-s spécialistes.
Le récent discours du Trône a confirmé ce que d’aucun-e-s espéraient depuis les dernières élections fédérales : le nouveau gouvernement libéral s’engagera sur la voie de la légalisation du cannabis dès 2016. Après une quarantaine d’années de recommandations en ce sens de la part de nombreux-euses expert-e-s (1), et après le marasme entretenu sur la question par presque dix années de domination conservatrice, il n’est guère étonnant que cet engagement officiel soit considéré par certain-e-s comme « révolutionnaire » (2). Néanmoins, les bases de cette « révolution » sont bien ancrées au Canada depuis maintenant deux décennies. En 1997, la Loi sur les aliments et les drogues est amendée pour y inclure des dispositions concernant le cannabis; en 2001 est adopté le Règlement sur l’accès à la marijuana à des fins médicales. Il sera abrogé et remplacé en 2014 par le Règlement sur la marijuana à des fins médicales, ayant pour but de réguler, via Santé Canada, la culture, la distribution et la consommation de cannabis en collaboration avec les professionnel-le-s de la santé. Malgré le fait que le cannabis sous sa forme la plus commune –séché– ne soit pas un médicament approuvé par Santé Canada, les tribunaux ont statué que les Canadien-ne-s doivent bénéficier d’un accès raisonnable à une source légale de cannabis à des fins médicales. Il est donc déjà possible, pour tout individu muni d’une autorisation médicale, de se procurer légalement du cannabis par l’achat direct dans un dispensaire agréé, ou via la culture personnelle.
De plus, si, jusqu’à présent, la répression policière et judiciaire des distributeurs (dealers et dispensaires) semble se maintenir sur l’ensemble du territoire, à quelques exceptions près, les tribunaux canadiens cultivent de plus en plus une certaine clémence vis-à-vis des délits de simple possession (3).
La légalisation-régulation annoncée n’est donc en réalité que la suite logique d’un processus débuté il y a de cela une vingtaine d’années, par ailleurs renforcé par le dégel américain progressif de la règlementation liée au cannabis récréatif, réduisant considérablement une pression internationale qui semblait jusqu’alors constituer le frein le plus important aux ambitions canadiennes en la matière.
Du fait de l’ampleur de la question géopolitique, du droit de tous les citoyen-ne-s à bénéficier d’un accès égal aux soins de santé sur l’ensemble du territoire canadien et de la compétence fédérale en matière de régulation des médicaments et des drogues, circonscrire les réflexions au sujet du cannabis à une échelle pan-canadienne semblerait souhaitable. Le projet de légalisation viendrait ainsi logiquement s’insérer, telle une note de bas de page, dans le récit centenaire du nation-building canadien (du moins tel qu’il est présenté par les partisans d’un nationalisme canadien centralisateur) axé sur un gouvernement fédéral bienveillant qui, de la Confédération réalisée grâce au chemin de fer transcanadien en passant par l’assurance santé et le rapatriement constitutionnel, s’arroge la responsabilité d’unir, mari usque ad mare, un peuple canadien paisible et progressiste.
Ce serait néanmoins faire fi du rôle avant-gardiste joué par de nombreux acteurs locaux qui, quelque peu invisibilisés, préparent le terrain depuis des décennies, malgré la répression à laquelle ils ont fait –et font encore– face au quotidien. En ce sens, si la légalisation du cannabis au Canada peut se parer des atours de la nouveauté révolutionnaire, il est à parier que la responsabilité en incombe au travail acharné d’un activisme local dont la promesse fédérale n’en est que le fruit le plus jeune. Il suffit pour s’en convaincre de tourner nos regards vers l’Ouest, en direction de Vancouver.
La conquête de l’Ouest
Du fait de nombreux facteurs –politiques, environnementaux, territoriaux, culturels–, la Colombie-Britannique est à la tête de l’activisme pro-cannabis depuis des années. On y trouve les plus vieux dispensaires du pays, et les marches annuelles du 20 avril y sont populaires et populeuses; ajoutons à ce tableau une figure prophétique de stature internationale, celle de Marc Emery, le « Prince of Pot », dont les activités commerciales et politiques, basées à Vancouver depuis 1995, lui ont valu cinq ans d’emprisonnement aux États-Unis. Or, si la tolérance populaire du cannabis à des fins récréatives comme médicales semble assurée sur la côte Ouest, elle y est également renforcée par un soutien politique du conseil municipal vancouverois depuis le printemps 2015. En effet, bien qu’il soit de la responsabilité fédérale de réguler les questions relatives au domaine de la santé (dont le cannabis fait évidemment partie), les élu-e-s municipaux-ales ont approuvé un règlement local créant une catégorie de licence pour les commerces liés au cannabis, dont les dispensaires sont les principaux bénéficiaires. Ainsi, moyennant 30 000 $ par an, et à condition de respecter un éventail restreint de règles (interdiction d’opérer à moins de 300 mètres de distance des écoles, des centres communautaires et d’autres dispensaires, interdiction aux mineur-e-s, etc.) tout entrepreneur-euse motivé-e est en droit d’ouvrir son propre dispensaire. Pour avoir accès à de tels commerces, il n’est pas non plus nécessaire d’être muni-e d’une prescription médicale, contrairement à la norme en vigueur dans le reste du Canada : il suffit bien souvent de se rendre sur place. Après avoir rempli quelques documents légaux (principalement un engagement à ne pas revendre les produits achetés) et s’être soumis à une entrevue rapide, la plupart du temps via Skype, avec un-e professionnel-le de la santé, une dizaine de minutes d’attente suffisent bien souvent avant d’être officiellement admis en tant que membre du dispensaire en question. Ne reste plus qu’à procéder à l’achat de cannabis sous quelque forme que ce soit : intégré dans des produits comestibles allant des friandises aux boissons « énergétiques » en passant par les traditionnels biscuits; en produits dérivés de résine (haschich et huile de haschich cristallisée, aussi connue sous le nom de shatter); en application topique (pommades et huiles essentielles); voire même en liquide à vapoter.
Les raisons motivant ce coup de force politique sont plurielles. Elles sont d’abord organisationnelles et juridiques : la culture, la distribution et la consommation de cannabis connaissent une telle progression à Vancouver que, depuis quelques temps déjà, la justice a ouvertement pris la décision de ne considérer que les délits les plus graves en la matière afin de ne pas engorger les tribunaux. Ainsi, parmi les résidences converties en lieux de cultures ayant fait l’objet de raids policiers au cours des dernières années, seules la moitié font l’objet de poursuites au criminel. Le reste de ces maisons de culture ont été fermées sans autre forme de procès et déclarées impropres à l’habitation en l’absence de travaux de rénovation, principalement du fait des dommages liés à l’humidité. En validant des règlements municipaux favorables à la distribution du cannabis, le conseil municipal de Vancouver cherche à désengorger le travail du système judiciaire, tout comme celui de sa force de police, même si la Vancouver City Police continue néanmoins, dans certains cas, de contrôler périodiquement quelques établissements.
De toute évidence, des motivations financières jouent également un rôle prépondérant. S’il est un peu tôt pour en jauger les recettes, le récent règlement municipal vient renforcer l’augmentation annuelle du nombre de commerces liés au cannabis sur son territoire, dont le nombre semble osciller aujourd’hui autour d’une centaine de dispensaires. Les taxes foncières et commerciales acquittées par ces commerces constituent un revenu additionnel conséquent et bienvenu pour la municipalité, en droite ligne des bénéfices engrangés par les États américains ayant mis en place des législations permissives au cours des deux dernières années.
Sans doute existe-t-il également des raisons éthiques à cette évolution. Que l’on considère la question de la légalisation avec stoïcisme (« Because it’s 2015 » (« Parce qu’on est en 2015 »), pour citer le premier ministre Justin Trudeau) ou de manière plus normative, il est quelque peu aberrant que le droit –dont la mission est en partie de valider des normes culturelles dominantes– et son incarnation dans l’appareil juridique canadien continuent de pénaliser des individus pour des pratiques aujourd’hui normales, à en juger par le peu de remous que la légalisation provoque (sauf peut-être au sein d’une frange minoritaire de conservateurs), ou par les statistiques nationales concernant la consommation récréative.
Pour autant, et malgré le succès apparent de la manœuvre vancouveroise (la promesse du conseil municipal de Victoria d’imiter sa voisine a été accueillie par l’émergence fulgurante de nombreux dispensaires dans la capitale provinciale), celle-ci se retrouve, légalement parlant, dans une zone grise. Elle a d’ailleurs été accueillie froidement par Santé Canada, qui a rappelé à la population à de nombreuses reprises au cours de l’été 2015 que les mesures votées à Vancouver étaient parfaitement illégales, le cannabis n’étant pas à proprement parler légal et relevant exclusivement du champ de compétences fédéral. Et si les forces de police de Vancouver et Victoria ont réduit drastiquement leurs raids sur les dispensaires de ces deux villes, les commerces ayant voulu profiter du momentum dans d’autres petites agglomérations de la province continuent de subir la répression de la GRC, les municipalités en question ne bénéficiant souvent pas de leur propre force de police.
Révolutionnaire, oui, mais…
Comme dans beaucoup de révolutions historiques, une agglomération d’événements individuels, de tendances àde long terme et d’un lent travail de sape organisé par de petites avant-gardes isolées unies principalement par un même objectif ultime aboutit à un changement d’importance. Comme pour toute évolution de ce genre, c’est avant tout le regard extérieur, ultérieur et constructiviste qui permet d’élaborer une image « révolutionnaire » du changement.
L’adjectif « révolutionnaire » semble donc approprié pour qualifier les tendances actuelles entourant la légalisation du cannabis au Canada. Non seulement du fait de la structure des tendances qu’il décrit, mais surtout parce qu’il rappelle que le changement politique, loin de reposer uniquement sur les appareils légitimes du système dit démocratique et représentatif, trouve sa source et son véhicule principal dans des communautés locales; des communautés fortes, diverses imputables et le plus souvent effrontées face à une hiérarchie politique dont la légitimité populaire est inversement proportionnelle au nombre d’individus qu’elle entend représenter.
(1) Dès 1972, la commission d’enquête fédérale sous la direction de Gerald Le Dain recommande que le Canada cesse les poursuites dans les cas de simple possession ou de culture de cannabis. (2) Cheadle, B. « Les libéraux prêts à aller de l’avant avec la décriminalisation de la marijuana », Huffington Post. En ligne, paru le 5 décembre 2015. http://quebec.huffingtonpost.ca/2015/12/05/legalisation-marijuana_n_8728668.html Consulté le 14 décembre 2015. (3) Ebacher, L-D. « Un juge dénonce les lois « désuètes et ridicules » sur le cannabis », Le Droit. En ligne, paru le 26 novembre 2015. http://www.lapresse.ca/le-droit/actualites/palais-de-justice/201511/26/01-4925229-un-juge-denonce-les-lois-desuetes-et-ridicules-sur-le-cannabis.php. Consulté le 21 décembre 2015.
par Rédaction | Déc 16, 2015 | Canada, Idées
Par Sarah Daoust-Braun
« What does Quebec want ? », se demandait-on dans les années 1970. La fameuse question faisait écho à la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme mise sur pied en 1963 et qui devait évaluer le gouffre entre les deux solitudes et les façons d’y remédier. Avec la montée du nationalisme québécois à l’époque, le plus grand enjeu de la Commission Laurendeau-Dunton reposait sur le principe d’égalité entre les deux peuples fondateurs de la Constitution canadienne. Après un rapport final en six volumes et l’adoption en 1969 de la Loi sur les langues officielles, les Canadien-ne-s anglais-es s’interrogeaient toujours sur ce que voulait le Québec, avouant leur incompréhension face au mouvement souverainiste. Une incompréhension qui se transpose aujourd’hui face à une troisième solitude qui rebute les deux premières, celle des Premières Nations, le peuple invisible. « What do Aboriginal People want ? », se demande-t-on en 2015.
Selon les chiffres du Secrétariat aux affaires autochtones, il y avait 98 731 Autochtones en 2012 au Québec, dont 69 900 résidents et 26 667 non-résidents qui vivent à l’extérieur des réserves, réparti-e-s entre les 10 nations amérindiennes et la nation inuite et formant ainsi 55 communautés (1). Ce nombre monte à environ 141 000 personnes lorsqu’on inclue les Métis. À l’échelle du Canada, on compte 1,4 million d’Autochtones, ce qui représente 4,3 % de la population selon Statistique Canada (2). Par ailleurs, l’histoire des Premières Nations est riche et complexe, marquée par des politiques d’assimilation qui ont laissé des blessures profondes. Écarté-e-s petit à petit de leur territoire durant la colonisation en dépit d’alliances conclues avec les Français-es et les Britanniques, puis mis-es sous tutelle et confiné-e-s dans des réserves, les Autochtones veulent aujourd’hui retrouver leur autonomie, et plus particulièrement leur autonomie politique. « Les Premières Nations sont regroupées dans des villages, la grande majorité a moins de 1000 habitant[-e-]s. Donc, est-ce que l’autonomie politique c’est une gouvernance qu’un village se donne, ou c’est une gouvernance à l’échelle de plusieurs villages qui forment une nation ? Il y a certaines populations qui ont des structures politiques à l’échelle de la nation, comme les Cri[-e-]s et les Inuit[-e-]s, mais il y en a beaucoup d’autres [pour qui ces structures sont] strictement à l’échelle du village. Il y a un débat présentement, à savoir s’ils [et elles] doivent faire partie d’un plus vaste ensemble », explique Pierre Trudel, anthropologue et chercheur associé à la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
Depuis plusieurs années, le gouvernement fédéral s’ingère moins dans les conseils de bande des réserves, qui relèvent de la loi sur les Indiens. En effet, Trudel nous explique qu’après la tentative d’abolir la Loi sur les Indiens en 1969 et l’abolition de « l’agent des Affaires indiennes », un agent de l’ancien ministère des Affaires indiennes présent dans les réserves jusque dans les années 1960, les bandes ont graduellement occupé des responsabilités administratives. Cela permet aux Premières Nations d’administrer davantage de fonds, par exemple. Cependant, les Autochtones ne revendiquent pas seulement l’autonomie administrative, mais la pleine autonomie politique. Sa forme idéale ne fait toutefois pas l’unanimité ni chez les Premières Nations ni du côté des instances gouvernementales. « La reconnaissance d’une gouvernance autochtone est au centre de toutes les revendications des Premières Nations. Cela a un avantage énorme pour [elles et] eux parce qu’avec ce type de revendication là, ça peut couvrir à peu près n’importe quelle revendication particulière, n’importe quel grief, parce que la gouvernance autochtone est un concept abstrait, un concept qui est savamment entretenu par les dirigeant[-e-]s. C’est une utopie », déclare sans détour Réjean Morissette, auteur du livre Les Autochtones ne sont pas des pandas, paru en 2012. Responsable des liaisons gouvernementales auprès des diverses nations autochtones du Québec au Secrétariat des affaires autochtones de 2002 à 2010, ce dernier plaide que la diversité d’intérêts des différentes communautés ne fait que renforcer l’incompréhension des allochtones et même des Autochtones envers ces revendications gouvernementales.
Avant d’arriver à un consensus, Viviane Michel, présidente depuis 2012 de l’organisme Femmes autochtones du Québec (FAQ), croit qu’il faut d’abord reconnaître aux Premières Nations la capacité de s’autodéterminer, c’est-à-dire la capacité d’un peuple à déterminer librement son statut politique, économique et administratif. « On doit s’asseoir, se parler et trouver des solutions ensemble. Il faut une meilleure coopération, une meilleure collaboration des deux côtés, chez nous comme du côté du gouvernement. Si on peut éviter justement le maternalisme ou le paternalisme, et dire qu’on est capables de se gérer, de s’autodéterminer », affirme-t-elle en ajoutant que de nombreuses luttes demeurent vaines. Cette dernière est originaire de la communauté innue d’Uashat mak Mani-Utenam située sur la Côte-Nord, tout près de la ville de Sept-Îles. Elle est impliquée depuis plus de dix ans au sein de FAQ et a œuvré longtemps comme intervenante auprès des femmes violentées. Le droit à l’autodétermination est par ailleurs garanti dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones adoptée à majorité en 2007. Le Canada est toutefois l’un des quatre pays, avec les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, a avoir voté contre son adoption.
Les droits ancestraux
L’autonomie revendiquée par les Premières Nations est également de nature économique, et pour gérer, exploiter et mettre en valeur les ressources naturelles du territoire qu’elles et ils occupent et ainsi favoriser le développement économique, les Autochtones font valoir depuis des décennies les droits ancestraux qu’elles et ils possèdent sur le territoire. « L’histoire territoriale est si méconnue qu’à un certain moment, on s’aperçoit que ce que les Autochtones revendiquent est tellement loin dans l’inconscience collective qu’on tombe des nues !, rappelle Pierre Trudel. Depuis 150 ans, on a réduit la superficie des réserves à cause des pressions urbaines, et des fois cela s’est fait illégalement. » Selon l’Encyclopédie canadienne, les droits ancestraux des peuples autochtones réfèrent aux « droits inhérents et collectifs, découlant de l’occupation ancestrale du territoire qui est maintenant le Canada et de l’ordre social antérieur à l’arrivée des Européen[-ne-]s ». Ces droits sont d’ailleurs reconnus à l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982, à l’article 25 de la Charte canadienne des droits et libertés et dans la résolution de l’Assemblée nationale du 20 mars 1985 sur la reconnaissance des droits des Autochtones.
« Le gouvernement canadien a reconnu depuis les années 1970 qu’il a un litige territorial avec les Autochtones. Sur les 650 bandes indiennes au Canada, il y en a des centaines qui sont présentement en négociation avec le fédéral quant à la superficie des réserves », indique l’anthropologue. Des discussions sont par exemple toujours en cours à Kahnawake, une réserve mohawk située en Montérégie en bordure de l’autoroute 30 près de la ville de Châteauguay, au sud de Montréal. Les Mohawks revendiquent le territoire de l’ancienne Seigneurie de Sault Saint-Louis, qui regroupe les municipalités de Candiac, Delson, Saint-Catherine, Saint-Constant et une partie de Saint-Philippe et de Saint-Mathieu, et une compensation financière s’y rattachant. « Il y a des centaines de milliers de gens qui habitent dans ces municipalités-là. Ils ont de la misère à comprendre qu’il y a des litiges qui ne sont pas réglés et qu’il y a des négociations là-dessus présentement. C’est facile de caricaturer, de développer des préjugés sur les Autochtones lorsqu’ils [et elles] vont faire reconnaître leurs revendications », commente le spécialiste des questions autochtones.
Pour faire valoir leurs droits ancestraux sur les territoires qu’elles revendiquent, les Premières Nations engagent des négociations avec le gouvernement, mais le processus est parfois très long, laborieux et dispendieux. « Des fois, pour mieux négocier, il faut aller chercher un jugement en cour, donc [elles et] ils [les Autochtones] vont chercher un premier jugement, mais le gouvernement ne veut pas assez négocier. [Elles et] ils sont alors obligé[-e-]s d’aller en Cour suprême et ça prend des années », précise M. Trudel. La signature historique de la Paix des braves en 2002 entre le gouvernement du Québec et les Cri-e-s mettait justement fin à une longue saga juridique qui opposait les deux groupes. La nation crie, qui rassemble neuf communautés situées dans le nord-ouest de la province, était insatisfaite des dispositions de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois de 1975. Elle avait alors intenté des poursuites de plusieurs millions de dollars contre le gouvernement et exigeait réparation. « Une des raisons pour lesquelles les Cri[-e-]s ont signé la Paix des braves, c’était pour mettre leur énergie en dehors du juridique parce que ça prend beaucoup d’énergie, d’argent et d’avocat[-e-]s », ajoute le professeur.
La quête de reconnaissance
Au-delà des diverses revendications politiques et territoriales, les Premières Nations cherchent aussi, et surtout, la guérison de leurs blessures. Pour qu’il y ait guérison, elles veulent reconnaissance de leur identité et réparation des préjudices qu’elles vivent ou ont vécus au cours de l’histoire. « Pour développer une réconciliation, il faut qu’il y ait une reconnaissance des torts qui ont été faits à nos peuples. On va pouvoir ensuite entreprendre un vrai dialogue et travailler ensemble pour la création d’une meilleure société », estime Mélodie Jourdain-Michel, porte-parole depuis trois ans pour le Réseau jeunesse des Premières Nations. La jeune femme d’origine innue, également originaire d’Uashat mak Mani-Utenam, a quitté son coin de pays à l’âge de 17 ans pour entreprendre des études postsecondaires et a complété un baccalauréat en sexologie en 2013. Elle a ensuite travaillé un an dans sa communauté puis a effectué en janvier dernier un retour aux études en gestion de la santé et des services sociaux. Même si elle est une Autochtone vivant en milieu urbain, Mélodie Jourdain-Michel reste très engagée auprès des jeunes de sa communauté et s’implique dans de nombreux événements et comités comme le Conseil national des jeunes de l’Assemblée des Premières Nations.
Les différentes politiques d’assimilation et les pensionnats, où plusieurs enfants ont subi des sévices physiques et psychologiques lors du siècle dernier, ont laissé de lourdes marques qui peinent à se cicatriser dans les communautés autochtones. « Le niveau de violence dans les communautés est vraiment élevé, et c’est important qu’on comprenne d’où vient cette violence-là. Il y a des violences systémiques en arrière de tout ça, les pensionnats et les tentatives d’assimilation des peuples autochtones. Il y a une blessure qui est profonde dans les communautés et cette violence prend beaucoup d’ampleur dans les familles », signale Viviane Michel.
Des événements majeurs comme le scandale des femmes autochtones assassinées ou disparues, ou dernièrement les allégations, révélées à l’émission Enquête, d’agressions physiques et sexuelles envers des femmes autochtones par des policiers de la Sûreté du Québec de Val-d’Or, en Abitibi-Témiscamingue, ont mis de l’avant, aux yeux de tou-te-s, la précarité des conditions de vie et le niveau de violence qui sévit actuellement chez les Amérindien-ne-s et les Inuit-e-s. Pénurie de logements, accès difficile aux soins de santé, malnutrition, mortalité infantile élevée, la liste des enjeux est longue, et tout semble prioritaire. « Le Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador [Ghislain Picard] s’était fait poser la question justement par un journaliste et il répondait que tout était prioritaire, qu’il y avait tellement de choses qu’il ne savait pas où mettre la priorité. Probablement que la priorité est d’investir dans de meilleurs programmes qui visent à réduire la misère sociale, et de faire en sorte que l’éducation progresse », soutient Pierre Trudel.
Le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones, paru en 1996, sonnait déjà l’alarme quant aux conditions socio-économiques difficiles dans les communautés autochtones, signalant les besoins criants entre autres en santé, en éducation et dans le domaine de l’emploi. « Je pense que la pauvreté et l’isolement sont des enjeux importants. Il y a beaucoup de problématiques dans les communautés autochtones, mais en même temps, je pense que je fais partie de la nouvelle génération de jeunes qui veulent changer les choses et faire entendre leur voix, et qui veulent apporter du développement dans leur communauté », assure Mélanie Jourdain-Michel. Le défi passera certainement par l’éducation et la formation. « Il est essentiel de donner aux jeunes la volonté de terminer leurs études si l’on veut améliorer la situation économique des collectivités autochtones. Les jeunes ont besoin d’une solide formation traditionnelle et des aptitudes utiles à la société contemporaine. [Celles et] ceux qui possèdent ces aptitudes et contribuent au progrès de leurs collectivités et de leurs nations doivent être considéré[-e-]s comme les équivalents modernes des grands chasseurs et chefs d’autrefois », écrit-on dans le rapport de la Commission (3). Or, le sous-financement du système d’éducation et le manque de ressources dans les communautés posent problème. « L’éducation est quelque chose qui me touche beaucoup parce que je suis moi-même étudiante et je trouve cela dommage qu’on ne nous donne pas les mêmes outils, les mêmes ressources pour que les jeunes puissent s’instruire et réussir », dénonce la jeune femme de 27 ans. Selon l’Enquête nationale auprès des ménages de Statistique Canada, 48,4 % des Autochtones de 25 à 64 ans détenaient un titre d’études postsecondaires en 2011, comparativement à 64,7 % de la population non autochtone du même groupe d’âge. Toutefois, ce chiffre augmente chez les plus jeunes. Parmi les 35 à 44 ans, 68 % des Autochtones possèdent un diplôme d’études secondaires, contre 88,7 % chez les non-Autochtones (4).
Les espoirs se tournent alors vers le nouveau gouvernement de Justin Trudeau, qui s’est engagé à verser 2,6 milliards de dollars sur quatre ans pour garantir un meilleur accès à l’éducation pour les Premières Nations, entre autres dans l’aide à l’apprentissage. Une somme supplémentaire de 500 millions sur trois ans est promise pour la construction et la réfection des écoles dans les communautés. La question de l’éducation populaire, autant chez les Autochtones que chez les non-Autochtones, doit aussi être considérée. « Je pense que c’est important de rééduquer les populations, dans le sens de raconter la vraie histoire. L’histoire du Canada qu’on apprend dans les livres, c’est vraiment autre chose. Raconter l’histoire qui est vraie, raconter les impacts. Raconter, sans être dans la victimisation, c’est aussi comment maintenant on peut cohabiter, comment maintenant on peut avoir de meilleures relations, tout en faisant tomber la barrière des préjugés », lance avec conviction Viviane Michel. C’est cela qu’ils [et elles] veulent, les « Aboriginal People ». Être compris, tout simplement.
(1) SECRÉTARIAT AUX AFFAIRES AUTOCHTONES. Statistiques des populations autochtones du Québec 2012, [en ligne], http://www.autochtones.gouv.qc.ca/nations/population.htm (page consultée le 3 décembre 2015).
(2) CANADA, ENQUÊTE NATIONALE AUPRÈS DES MÉNAGES. Les peuples autochtones au Canada : Premières Nations, Métis et Inuits, Statistique Canada, 2011, [en ligne], http://www12.statcan.gc.ca/nhs-enm/2011/as-sa/99-011-x/99-011-x2011001-fra.cfm (page consultée le 3 décembre 2015).
(3) CANADA, COMMISSION ROYALE SUR LES PEUPLES AUTOCHTONES. À l’aube d’un rapprochement : Points saillants du Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones (1996), Ministère des Affaires autochtones et du Nord Canada, [en ligne], http://www.aadnc-aandc.gc.ca/fra/1100100014597/1100100014637 (page consultée le 21 novembre 2015).
(4) CANADA, ENQUÊTE NATIONALE AUPRÈS DES MÉNAGES. Le niveau de scolarité des peuples autochtones au Canada, Statistique Canada, 2011, [en ligne], http://www12.statcan.gc.ca/nhs-enm/2011/as-sa/99-012-x/99-012-x2011003_3-fra.cfm (page consultée le 3 décembre 2015).
par Maude Parent | Déc 11, 2015 | Analyses, Canada
Les provinces ont un rôle de premier plan à jouer dans la lutte canadienne aux changements climatiques, mais elles doivent harmoniser leurs efforts, d’après des experts de l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM.
La conférence des parties sur le climat se termine aujourd’hui à Paris. Ce sommet a pour objectif d’adopter un accord universel et contraignant afin de lutter contre les changements climatiques. Des dirigeants de tous les pays du monde sont réunis pour conclure un accord.
Parmi les objectifs annoncés par le premier ministre Justin Trudeau figure la liberté accordée aux provinces canadiennes de mettre sur pied leur propre plan d’action pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Le fédéral n’imposera donc pas de plan environnemental à l’échelle nationale.
D’après le professeur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM (ISE), Laurent Lepage, il s’agit d’une annonce de bon augure. Selon lui, le fédéral n’a pas le choix de se fixer cet objectif. « Dans la compétence des provinces, il y a les enjeux comme les transports, la gestion des ressources naturelles, l’agriculture. Ce sont des éléments clés dans la réduction de la production de gaz à effets de serre », explique-t-il. Les émissions de gaz à effet de serre provenant des transports et de l’agriculture représentent ensemble 28% des émissions à travers le monde et la production d’énergie 35% [1]. Les provinces ont donc intérêt à participer activement à la recherche de solutions pour freiner le réchauffement du climat.
Le terrain d’entente devient glissant parce que chaque province a des contraintes particulières. « C’est extrêmement difficile d’avoir une solution d’un océan à l’autre », croit Laurent Lepage. Les provinces peuvent toutes contribuer d’une manière différente dans le dossier de la réduction des gaz à effet de serre, donc le fédéral peut difficilement adopter une ligne directrice qui s’applique à chacune d’entre elles. « La solution aux problèmes se trouve dans l’harmonie des efforts entre les provinces », soutient l’expert. Le but est donc que tous les gouvernements provinciaux adoptent leur propre stratégie en collaboration avec les autres provinces. À titre d’exemple, le Québec serait en mesure d’adopter des politiques pour développer davantage le transport en commun et l’Alberta pourrait utiliser des ressources énergétiques propres pour remplacer ses centrales au charbon.
Pour Sebastian Weissenberger, également professeur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, trouver un plan à l’échelle nationale est toujours épineux. « C’est peut-être une raison qui explique que le Canada est un cancre [dans la lutte aux changements climatiques]. Les gouvernements précédents voyaient mal comment les provinces pouvaient se mettre d’accord sur un plan d’action », pense-t-il.
Harmonie des efforts
Les enjeux sont donc variables à l’intérieur du pays. Les réalités de l’Alberta ou de la Saskatchewan sont bien différentes des réalités du Québec et de l’Ontario. C’est l’addition des efforts qui apportera un changement réel et qui contribuera à concrétiser les objectifs canadiens. Les provinces représentent des pions qui ont des rôles différents à jouer sur la planche de jeu de la lutte canadienne aux changements climatiques et qui, en réunissant leurs forces, feront une différence. Le Québec comparativement à l’Alberta produit six fois moins de gaz à effet de serre par personne. Cet écart s’explique par la présence des nombreuses centrales au charbon et des sables bitumineux en Alberta alors que le Québec mise sur l’hydroélectricité qui produit très peu de CO2. La province de l’ouest jongle donc avec la question d’endiguer la production de gaz à effet de serre tout en maintenant son économie.
Un moyen d’y parvenir serait d’imposer une taxe sur le carbone. De ce fait, toutes les installations qui dépassent le plafond d’émissions de CO2 imposé devront payer une amende pour chaque tonne suplémentaire. Cette mesure vise à encourager les industries à diminuer leurs émissions. De l’avis de Laurent Lepage, il s’agit d’un projet de longue haleine, pourtant réalisable avec la première ministre Rachel Notley à la tête de la province. « Il est clair qu’on ne peut pas changer complètement l’économie de direction du jour au lendemain, affirme-t-il. Mais c’est un défi que l’Alberta accepte avec la première ministre actuelle ».
La solution efficace consisterait à étendre cette taxe sur tout le territoire et pas seulement en Alberta, d’après Sebastian Weissenberger. Il admet que plus il y aura de joueurs à la table, plus il y risque d’y avoir de changements concrets. Si les impacts seraient moindres au Québec qu’en Alberta dû aux faibles émissions québécoises de gaz à effet de serre, Sebastian Weissenberger insiste sur le fait qu’une équité des efforts doit s’opérer à travers le pays. « C’est un choix politique qui a été fait à un certain moment que de développer les sables bitumineux, mais on ne peut pas dire à l’Alberta qu’ils ont fait de mauvais choix et tant pis pour eux alors que nous on a choisi l’hydroélectricité », précise-t-il. L’Alberta paierait certainement une grosse facture, mais pour le professeur de l’ISE, les changements s’effectuent généralement là où le prix est le plus élevé.
Il n’y a pas que sur les sables bitumineux et sur les centrales au charbon que le Canada peut concentrer ses efforts pour s’attaquer à sa production de gaz à effet de serre. « Il y a du travail à faire au fédéral, au provincial, mais aussi aux niveaux régional et local », affirme monsieur Weissenberger. La majorité de la population canadienne habite dans les villes qui sont des maîtres en production de CO2 que ce soit pour le chauffage, l’éclairage ou le transport. « Réaménager les villes de manière à s’attaquer à ces problèmes est une initiative locale pertinente », précise-t-il.
Depuis une dizaine d’années, le Canada n’a pas la cote en matière de diminution des émissions de gaz à effet de serre. Les experts soutiennent que le vent risque de tourner. Le nouveau gouvernement de Justin Trudeau « réalise mieux les enjeux et l’importance de léguer à nos enfants une planète comme nous l’avons reçue de nos parents, pense Laurent Lepage. Il y a de la bonne volonté ce qui n’était pas le cas sous Harper ». Le défi du Canada pour voir ses objectifs se concrétiser est donc de partager les efforts et de les faire converger vers une cible nationale pour lutter de manière efficace contre les gaz à effet de serre.
[1] http://www.cop21.gouv.fr/comprendre/cest-quoi-la-cop21/le-phenomene-du-d…
par Jonathan Durand-Folco | Oct 30, 2015 | Opinions
Schopenhauer sur les élections fédérales : la vie politique canadienne oscille, comme un pendule, entre la souffrance conservatrice et l’ennui libéral. Voilà formulée, dans sa plus simple expression, la dynamique parlementaire de notre monarchie constitutionnelle. Ce mouvement de pendule, presque mécanique si nous observons l’histoire longue de la politique canadienne au XXe siècle, ne doit pas pour autant occulter la part d’imprévisibilité, de retournements et de surprises qui ont ponctué la dernière campagne électorale. En effet, nul ne pouvait prédire le 2 août 2015 qu’il y aurait un tel tsunami rouge soixante-dix-neuf jours plus tard. La politique, un peu comme la vie, est constituée d’un inextricable mélange de contingence et de tendances lourdes, de hasard et de nécessité
Il n’est pas nécessaire de revenir ici sur les stratégies de communication des différents partis, l’analyse minutieuse des performances respectives des chefs, le débat houleux entourant le niqab ou d’autres péripéties mineures dont se délectent les journalistes et la twittosphère durant ce bras de fer. Une orgie de commentaires d’experts patentés, de politologues savants et de chroniqueurs médiocres contribuent déjà à inonder l’espace public d’opinions plus ou moins pertinentes sur des détails, sans pour autant dégager une vue d’ensemble sur notre époque et des significations larges qui nous permettraient de la comprendre. Comme le souligne Hannah Arendt dans le prologue de la Condition de l’homme moderne, « l’irréflexion (témérité insouciante, confusion sans espoir ou répétition complaisante de « vérités » devenues banales et vides) me paraît une des principales caractéristiques de notre temps. Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons. »
Face à la nouvelle donne libérale, que pouvons-nous espérer de la politique en général ? Quelle rupture et quelle continuité avec l’ancien régime conservateur ? Quel avenir pour les projets politiques qui remettent en question certaines structures de l’ordre dominant, comme la gauche et le mouvement souverainiste ? Comment construire une alternative réelle face à nouveau gouvernement en apparence « progressiste » ? Bref, y a-t-il un espoir au-delà de Trudeau, un nouveau système possible après le règne des Libéraux ? Après avoir dégagé les grandes lignes du « pouvoir coquin » qui prend déjà place sous nos yeux, nous soutiendrons que nous devons dès maintenant anticiper la perte de pertinence du clivage gauche/droite et de l’axe souverainiste/fédéraliste comme antagonisme fondamental du corps politique. Qu’est-ce qui motive une telle hypothèse de travail ?
Mythologie Trudeauiste
Pour comprendre ce qui nous attend et dégager des pistes d’action pour dépasser cette situation, commençons par une analyse sémiologique du mythe Trudeau, c’est-à-dire une étude attentive des signes auxquels renvoie cette image. Car nous avons bien affaire ici à une « représentation », à une mise en scène soigneusement préparée, le manque de contenu étant largement compensé par l’hypertrophie de la forme qui exprime à elle seule tout un univers de significations. Comme le souligne le philosophe et critique littéraire Roland Barthes, « la parole mythique est formée d’une matière déjà travaillée en vue de la communication ». Dans ses Mythologies, Barthes décortique la signification d’une foule de phénomènes sociaux et d’objets de consommation : le vin et le lait, l’opéra et le striptease, le cerveau d’Einstein, le savon et les détergents, etc. Dans son célèbre essai intitulé « Le monde où l’on catche », l’auteur analyse les matchs de lutteurs qui s’affrontent dramatiquement en montrant les ressorts symboliques de leurs gestes extravagants. Le parallèle avec la politique médiatique est on ne peut plus évident :
« La vertu du catch, c’est d’être un spectacle excessif. On trouve là une emphase qui devait être celle des théâtres antiques. […] Il y a des gens qui croient que le catch est un sport ignoble. Le catch n’est pas un sport, c’est un spectacle. Le public se moque complètement de savoir si le combat est truqué ou non, et il a raison ; il se confie à la première vertu du spectacle, qui est d’abolir tout mobile et toute conséquence : ce qui lui importe, ce n’est pas ce qu’il croit, c’est ce qu’il voit. »
D’où l’importance non pas de ce qui est dit, des débats d’idées et autres subtilités, mais de ce qui est montré sans ambiguïté, des gestes du politicien dont tout le monde sait d’emblée qu’il joue le jeu du bon politicien. L’apparence ici n’est pas une illusion qui cacherait une réalité plus fondamentale ou des intérêts inavouables, car la vérité se retrouve entièrement à la surface. Contrairement à Mulcair qui semblait souffler le chaud et le froid en essayant de plaire à des groupes disparates par esprit calculateur, Justin Trudeau est toujours resté pleinement authentique dans sa superficialité. Cela ne veut pas dire qu’il est un personnage vide ou dénué de toute proposition substantielle, mais qu’il incarne pleinement, dans ses gestes et sa personne, le « vrai » changement. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de l’apparence physique qui joue un rôle clé dans l’expression du caractère moral des personnages. Revenons aux analyses éclairantes de Barthes pour filer la métaphore de la politique comme sport de combat théâtralisé :
« Comme au théâtre, chaque type physique exprime à l’excès l’emploi qui a été assigné au combattant. Pour l’un, Thauvin, le rôle est de figurer ce qui, dans le concept classique du « salaud » (concept clef de tout combat [politique]), se présente comme organiquement répugnant. […] On se sert ici de la laideur pour signifier la bassesse […] Les [politiciens] ont donc un physique, aussi péremptoire que les personnages de la Comédie italienne, qui affichent par avance, dans leur costume et leurs attitudes, le contenu futur de leur rôle : Pantalon ne peut être jamais qu’un cocu ridicule, Arlequin un valet astucieux et le Docteur un pédant imbécile. »
On ne peut ignorer ici l’« âge » de Justin Trudeau, âge qui dénote en quelque sorte la forme ou le style du prochain gouvernement. Les conservateurs n’ont d’ailleurs pas arrêté de répéter que le chef libéral était trop jeune pour devenir premier ministre, qu’il manquait d’expérience et de sérieux, voulant ainsi miser sur la figure paternelle de Harper qui incarnerait la Responsabilité et la Sécurité. Or, Justin a bien 43 ans, la quarantaine représentant la norme dans les pays anglo-saxons lorsque les premiers ministres prennent le pouvoir pour la première fois : Jean Charest (44 ans), Brian Mulroney (45), Stephen Harper (47), Bill Clinton (45), George W. Bush (44), Barack Obama (47), etc. Pourquoi l’étiquette de « jeune » colle-t-il à la peau de Justin Trudeau? Comme l’observe Alain Dubuc dans un bref texte consacré à cette question :
« Il a l’air plus jeune que ses 43 ans. Pour des raisons génétiques, une silhouette athlétique, une chevelure qui résiste à la calvitie, un baby face. Mais aussi par choix, un style vestimentaire et une allure résolument jeunes. Il donne donc plutôt l’impression d’avoir 35 ans, assez pour projeter l’image d’un jeune homme plutôt que d’un homme. Cette image de jeunesse est renforcée par le contraste avec ses adversaires qui, à côté de lui, ont tous l’air de « mononcles ». Et derrière l’apparence physique, il y a le contenu, ou plus précisément, la façon de le livrer. Depuis son arrivée en politique, Justin Trudeau a plus misé sur le dialogue et sur les idées généreuses que sur les dossiers. En campagne, il défend plus ses idées sur le mode des élans que sur celui de l’analyse. Une spontanéité généreuse, un peu juvénile, qui, à tort ou à raison, ne suggère pas la profondeur ou l’autorité morale. » (1)
Ainsi, la jeunesse flamboyante de Trudeau s’oppose directement au caractère austère, impassible, voire autoritaire du gouvernement Harper. L’alternative à l’austérité conservatrice n’est donc pas d’abord un programme politique, mais une attitude souple et ouverte, une figure positive. Justin Trudeau, c’est le projet libéral devenu « corps ». On doutera certes des capacités intellectuelles et politiques du Fils qui n’accote pas celles du Père, mais nul ne peut mieux savoir ce que peut un corps que par le sport. D’où la fonction centrale du fameux match de boxe entre Trudeau et Brazeau du 31 mars 2012, où la joute politique n’était plus métaphoriquement sport, mais est devenue littéralement spectacle. Rétrospectivement, ce match historique constitue même une préfiguration des dernières élections fédérales, où le jeune libéral a gagné son pari malgré un premier round peu prometteur. La carrure musclée et l’attitude impitoyable du conservateur tentant d’écraser son adversaire, la silhouette fine et peu menaçante de Justin semblant ne pas faire le poids… jusqu’au moment où la brute, épuisée par ses propres coups, finit par céder, le regard terrifié, face au sourire candide du chef libéral.
Car c’est bien là la recette du succès et le secret de Justin : la candeur. Face à ses adversaires qui le sous-estiment systématiquement et le font apparaître comme un comédien ou un politicien amateur, le jeune homme connaît parfaitement ses capacités et sait pleinement ce qu’il fait ; il a un plan. Une fois de plus, il faut le répéter, il ne s’agit pas d’un plan économique, social ou politique, mais bien d’une manière d’être, une stratégie médiatique, bref une fonction mythique. Qu’est-ce que la candeur? Du mot latin candor qui signifie « blanc », la candeur désigne une « pureté d’âme », une confiance, une ingénuité, une franchise, bref une innocence. Le revers de la candeur est la crédulité qui découle de cette simplicité sincère, de cette confiance excessive envers soi-même et le monde qui nous entoure. La naïveté comme privilège de l’immaculé. Dans son discours de victoire, Justin aurait pu faire sienne cette célèbre phrase du poète Alexander Pope : eternal sunshine of the spotless mind.
« Il y a plus de cent ans, un grand premier ministre, Wilfrid Laurier, a parlé des « voies ensoleillées ». Il savait que la politique peut être une force positive, et c’est le message que les Canadiens ont envoyé aujourd’hui. Les Canadiens ont choisi un changement, le vrai changement. Sunny ways, my friends. Sunny ways. This is what positive politics can do. » (2)
Le sympathique adversaire
Lutter idéologiquement contre un adversaire moralement répugnant est facile, voire ennuyeux. Harper incarnait en quelque sorte la figure du « Vilain », un être désagréable à voir, méprisable, malhonnête, beaucoup trop straight, et surtout inquiétant. Or, s’opposer à un jeune homme sympathique, ouvert et dénué de toute méchanceté, c’est une autre paire de manches. Comment peut-on être contre la positive politics? On pouvait toujours objecter au gouvernement conservateur son obscurantisme, son autoritarisme, son indifférence vis-à-vis les problèmes sociaux et environnementaux, son mépris envers les scientifiques et les femmes autochtones, etc. Face au monde gris et terne légué par le règne conservateur, le Messie libéral évoque les lendemains qui chantent.
Un vent de fraîcheur semble déjà se répandre sur le Canada : interruption des frappes aériennes en Irak dès le lendemain des élections, délégation transpartisane au Sommet de Paris sur le climat, annonce de la parité hommes-femmes dans le prochain cabinet du gouvernement, une éventuelle réforme du mode de scrutin, la légalisation possible de la marijuana, un refinancement substantiel de Radio-Canada, peut-on espérer mieux? Évidemment, plusieurs souligneront que les nombreuses promesses fiscales et économiques – comme le fait de taxer le 1% des plus fortunés ou de tolérer quelques légers déficits pour relancer la croissance – risquent de passer à la trappe de la dure réalité budgétaire. Comment un gouvernement Trudeau pourrait-il lutter contre les intérêts financiers et le lobby pétrolier alors que ces derniers faisaient partie de la campagne électorale du Parti libéral (dont Daniel Gagné)? Ce n’est pas très grave après tout, car le Prince ensoleillé n’a jamais promis de renverser le pouvoir des banques ou de démocratiser l’économie.
Le progressisme farouche du libéralisme concerne avant tout les questions sociétales, c’est-à-dire les enjeux qui concernent directement les modes de vie, les identités, le vivre-ensemble, l’égalité des sexes et des genres, la lutte contre les diverses formes de discrimination, etc. Le contraste avec le caractère rétrograde et réactionnaire des conservateurs est évident sur ce plan ; c’est une différence de qualité, une différence de nature, le jour et la nuit. En ce qui concerne la question sociale par contre, qui renvoie aux contradictions du système économique et ses multiples dimensions (libre échange, rôle du marché, rapports entre patrons et travailleurs, inégalités sociales, etc.), on a plutôt affaire à une différence de degré, une attitude plus ou moins conciliante vis-à-vis le paradigme dominant. Si Harper incarnait une sorte de « Reagan canadien », un néolibéralisme cowboy aux accents libertariens, Trudeau représente une sorte de démocrate souriant, le capitalisme with a baby face. Il est donc difficile pour la gauche de miser sur un adversaire qui incarnerait la « Droite », personnifiée et intransigeante, car Trudeau représente plutôt, du moins dans l’imaginaire populaire, une certaine idée du Centre, du Progrès et de la Bonne Entente.
Il en va de même pour la question nationale qui semble perdre sa résonnance par l’effacement progressif de la guerre de tranchées entre souverainistes et fédéralistes depuis l’échec du deuxième référendum. Après un affrontement d’un demi-siècle et une période de latence d’une vingtaine d’années (les deux solitudes), sommes-nous mûrs pour un nouveau combat, ou plutôt pour des « retrouvailles »? Contrairement au fiel anti-séparatiste du Trudeau père, Justin semble assez indifférent, ou plutôt confiant face aux mérites de la fédération canadienne. En ce sens, le chef libéral exprime moins une attitude anti-nationaliste qu’un ethos post-national. Il a moins à construire un multicultarisme combatif contre le projet indépendantiste qu’à assumer un héritage devenu hégémonique en surfant sur l’air du temps. D’où la difficulté pour le mouvement souverainiste de s’opposer à un « bloc » canadien monolithique qui n’a même plus peur de la séparation du Québec. Cela est d’autant plus difficile compte tenu du fait que la géographie électorale québécoise a perdu son homogénéité lors des dernières élections fédérales. En effet, alors que le Bloc québécois dominait le paysage politique jusqu’en 2011, la « vague orange » changea subitement la couleur du Québec qui continuait de faire « bloc » contre le Canada conservateur. Or, le contraste électoral entre les deux solitudes disparaît en 2015, le Québec devenant rouge comme le ROC avec une carte beaucoup plus éclatée, comme un patchwork ou une mosaïque rose, bleue marine, orange et bleu poudre.
Cela est hautement problématique pour tout projet d’émancipation nationale et de transformation sociale, car les lignes de démarcation nécessaires à la mise en évidence d’un projet de société alternatif disparaissent. Contrairement à la conception souverainiste classique selon laquelle la question sociale détournerait l’attention de l’enjeu central de la question nationale (l’indépendance n’est ni à gauche, ni à droite mais en avant!), le véritable problème réside dans l’enlignement des multiples contradictions permettant de former deux camps antagonistes sur différentes dimensions. Si nous prenons l’exemple de la Catalogne et de l’Écosse, le clivage indépendantiste/fédéraliste recoupe en bonne partie l’axe gauche/droite, la scène politique du pays subordonné étant beaucoup plus progressiste que le gouvernement de la nation dominante. Frédéric Lordon remarque à ce titre qu’il est parfois utile pour un mouvement séparatiste de combiner la dimension culturelle/identitaire et le volet sociopolitique pour rendre visible l’impossibilité pour un peuple de s’autogouverner dans le cadre actuel, et donc de la nécessité de se séparer pour pouvoir réellement décider.
« C’est de former un sous-ensemble assez cohérent mais condamné à la condition minoritaire dans la totalité plus vaste où il se trouve inclus qui aura probablement donné l’essentiel de sa force motrice au séparatisme écossais : si nous formons une collectivité relativement homogène, mais systématiquement interdite d’expression politique par sa situation de minorité, alors nous voulons vivre séparément puisque cette séparation signifie la possibilité de vivre enfin selon nos principes. » (3)
Deux mouvements dans l’embarras
Ainsi, tant la gauche que le mouvement souverainiste sont les grands perdants des dernières élections. Certes, il y a les conservateurs qui ont perdu la face et on peut dire à ce titre sans hésiter : bon débarras! Mais l’alternative au régime autoritaire du règne Harper n’est pas un changement social substantiel qui remettrait en question le cadre politique ou économique sous-jacent ; le nouveau gouvernement Trudeau sera moins une rénovation qu’une restauration du « good old Canada ». La défaite de l’austérité morale signe le retour de la candeur libérale, le jeu politique canadien revenant au mouvement du pendule qui oscille entre le Centre ensoleillé et la Droite maussade. Après la pluie, le beau temps.
Toute la difficulté réside dans la construction d’un espace politique capable de sortir de cette dichotomie quasi-mécanique. Nous avons ici affaire à une nième « crise » du mouvement souverainiste qui continue de stagner, le Bloc récoltant seulement 19% des voix (malgré le passage de quatre à 10 députés entre 2011 et 2015). Comme le souligne Amir Khadir, « de toute évidence, le Bloc ne parvient pas à convaincre le même nombre d’indépendantistes qu’à une certaine époque ». Si plusieurs se sentent offusqués par une telle remarque et soulignent que la gauche n’a rien pour se vanter avec son maigre score électoral, cela n’empêche pas que la gauche et les souverainistes se retrouvent dans le même bateau. Faut-il en conclure que ses projets politiques sont désuets, qu’il s’agit de combats « d’un autre siècle », qu’il faudrait plier bagages et célébrer la fin de l’Histoire?
L’analyse pertinente de Sol Zanetti suggère que ce n’est pas tant le projet souverainiste qui recule, mais la représentation partisane de cette option politique. À mon sens, il en va de même pour la gauche, le 7,63% de Québec solidaire ne représentant fidèlement pas la gauche réelle et diffuse présente au sein de la société québécoise. Il faudrait plutôt prendre acte de ce constat général : nous assistons à une transformation sociohistorique et technico-générationnelle qui remet en question la forme traditionnelle du parti politique.
« L’époque où les citoyens prenaient aisément leur carte de membre d’un parti politique semble révolue. Les générations Y et Z sont peu présentes dans les partis politiques traditionnels. Elles préfèrent les associations étudiantes et d’autres formes de groupes militants. Elles hésitent à embarquer dans des véhicules dont elles connaissent peu les fondateurs, si inspirants soient-ils. Ces générations sont-elles moins intéressées par l’engagement envers la collectivité ? Le soulèvement étudiant de 2012 témoigne que ce n’est pas le cas. Le problème se trouve dans les institutions politiques partisanes actuelles. C’est ainsi. Il faut composer avec cette réalité et innover. » (4)
On se retrouve donc devant le problème urgent de l’innovation politique. Une manière simple de contourner cette difficulté consiste à vouloir trouver un chef charismatique, un « sauveur » capable de montrer à nouveaux frais la pertinence d’une option en perte de crédibilité. On peut penser à PKP pour le mouvement souverainiste, ou encore à la tentation pour la gauche canadienne de vouloir trouver une sorte de Bernie Sanders ou de Jeremy Corbyn, bref de bons vieux socialistes capables d’assumer une posture décomplexée. Dans les deux cas, il y a un réel besoin d’avoir des leaders qui pourraient manifester un courage marqué, une éthique de conviction et une vraie détermination à rebrousse-poil de la doxa dominante. Cela ne représente pas un problème en soi, et c’est même probablement le signe d’une certaine volonté de rompre avec l’attentisme, la prudence politicienne et l’esprit calculateur qui sont incapables de susciter l’enthousiasme. Or, le danger est de placer de telles figures à la tête d’appareils politiques inchangés, et de s’enfermer dans la logique médiatique qui empêche de penser réellement.
Le règne de l’hyper-présence
Une fois de plus, on se retrouve à reproduire l’aliénation de la politique médiatico-parlementaire où des électeurs passifs votent pour des visages sympathiques à la télévision une fois tous les quatre ans. Comme le souligne Alain Deneault, « la télévision ne permet pas tant de vivre ce qui se produit à distance que de nier la distance de ce qui est vécu au loin. » (5) En cette époque de politique spectacle et de médiocratie dont Trudeau incarne la nouvelle figure, on pourrait même paraphraser cette idée en critiquant le gouvernement représentatif où l’élection de gouvernants constitue le seul lieu d’exercice du pouvoir politique : le vote ne permet pas tant de décider ce qui se produit à distance que de nier la distance de ce qui est décidé au loin. Le philosophe Alexandre Matheron utilise une formule lapidaire pour marquer la distinction politique fondamentale entre la puissance et le pouvoir, potentia et postestas : « Le pouvoir politique est la confiscation par les dirigeants de la puissance collective de leurs sujets. » (6)
Il y a donc bel et un bien un phénomène étrange par lequel la souveraineté populaire, la puissance collective des citoyennes et citoyens, se trouve « captée » par une minorité de figurants élus périodiquement. Cornelius Castoriadis décrit de manière sarcastique le caractère bizarre de cette opération qui semble aller de soi au sein de nos démocraties contemporaines. « Il y a une métaphysique de la représentation politique qui détermine tout, sans jamais être dite ou explicitée. Quel est ce mystère théologique, cette opération alchimique, faisant que votre souveraineté, un dimanche tous les cinq ou sept ans, devient un fluide qui parcourt tout le pays, traverse les urnes et en ressort le soir sur les écrans de la télévision avec le visage des « représentants du peuple » ou du Représentant du peuple, le monarque intitulé « président »? Il y a là une opération visiblement surnaturelle, que l’on n’a jamais essayé de fonder ou même d’expliquer. » (7)
Cette mise en garde est d’autant plus importante que Trudeau a gagné les élections par son excellente maîtrise des procédés communicationnels. D’ailleurs, le mécanisme représentatif ne consiste pas tant à sélectionner les politiciens les plus aptes à gouverner (aristocratie), qu’à choisir par vote populaire les individus les plus conformes aux codes médiatiques dominants (médiocratie). Cela ne concerne pas seulement la télévision, mais également les médias sociaux et le règne des téléphones intelligents. On peut évidemment penser à la séance surprise de selfies au métro Jarry le lendemain des élections, ou encore au bon usage de la twittosphère par Justin qui semble appliquer rigoureusement les principes du Twitter Government and Elections Handbook : être soi-même, agrémenter ses tweets de photos et de vidéos, parler directement à ses abonnés, se géolocaliser, utiliser des hashtags, etc. (8)
L’attitude austère et autocratique du gouvernement Harper, caractérisé par le mépris de l’opposition parlementaire, des revendications de la société civile et des journalistes, c’est-à-dire par l’absence totale d’écoute et de compassion envers la population, fait maintenant place à son exact contraire ; un nouveau régime de l’hyper-présence, de l’enflure médiatique et d’un discours empathique. Voici la formule simple du renversement : la négation du populisme conservateur et de la « wedge politics » se traduit par la « peopolisation » et la « positive politics ». Pour remédier à la « crise de la représentation » et à la perte de confiance envers les élus, Trudeau propose une solution candide parfaitement adaptée à sa personnalité : la légitimité de proximité. Cette logique ne désigne pas seulement la propension des médias à accorder systématiquement une plus grande visibilité aux vedettes du show-bizz en étalant leur vie privée. Il s’agit de favoriser une nouvelle forme de légitimité démocratique en réduisant la distance entre la loi et les situations particulières, les représentants et les gens ordinaires. Comme le note l’historien et politologue Pierre Rosanvallon :
« On attend surtout du pouvoir qu’il manifeste une capacité de partage, qu’il fasse preuve d’attention, qu’il témoigne de sa sensibilité aux épreuves vécues. Un impératif de présence et une attente de compassion se sont de la sorte substitués à une exigence de représentativité qui ne faisait plus clairement de sens. Le fait d’être présent a remplacé le projet de rendre présent (repraesentare). […] La présence donne aussi un caractère de permanence à la représentation. Le pouvoir devient comme immanent, immergé dans la société, épousant ses mouvements : l’abolition de la distance met en place l’équivalent d’une nouvelle temporalité démocratique. À l’utopie régénératrice d’une démocratie directe, elle substitue un régime effectif d’immédiateté. C’est ainsi que le pouvoir empathique instaure une expression de la généralité démocratique comme sollicitude universelle, familiarité quotidienne, constitution d’un espace sans dénivelé. Cette généralité est omniprésence, attention continue, en même temps que reconnaissance du caractère d’exemplarité de certains faits singuliers. » (9)
Bien que cette logique de proximité ne soit pas nouvelle, elle atteindra son paroxysme avec l’ère Trudeau. La réduction de la distance représentative ne prendra pas la forme de l’instauration d’une démocratie participative et délibérative, mais d’un rapprochement physique et empathique visant à combler symboliquement les attentes déçues de la population. « Alors que les engagements électoraux établissent un lien ressenti comme de plus en plus faible et fortement hypothétique, la présence offre sa consistance immédiate et effective. L’empathie elle, tient toujours ses promesses, pourrait-on dire, même si elles sont modestes. Les gouvernants ont pris acte du désenchantement citoyen. Ils s’engagent du même coup moins sur des résultats. Ils se contentent de garantir l’énergie qu’ils vont déployer, l’attention qu’ils vont porter, le souci qui va les animer. […] La présence est pour cela en train de devenir une véritable forme politique. Elle redéfinit les rapports entre gouvernants et gouvernés sur un mode inédit, et pose dans des termes post-représentatifs la question de la soumission du pouvoir à l’opinion. » (10)
Rien ne sert ici d’approfondir davantage les rouages de la politique-spectacle à l’heure des médias sociaux. Mais il ne fait nul doute que la gauche et le mouvement souverainiste devront affronter une nouvelle forme de pouvoir politico-médiatique chapeautée par la figure de Justin qui excelle dans l’art de l’hyper-présence. Faudra-t-il battre le chef libéral à son propre jeu, en redoublant d’ingéniosité pour augmenter la popularité d’une vedette concurrente qui saura séduire les électeurs en vue du prochain scrutin? Devrions-nous plutôt miser sur un « retour aux sources », une revalorisation d’idéaux politiques bien établis pour opposer à une forme vide un contenu plus substantiel, quitte à redoubler d’efforts afin de convaincre les indécis de la pertinence d’un projet alternatif, qu’il soit basé sur la gauche et/ou l’indépendance? Et si le problème n’était pas tant une affaire d’idéologie ou de programme, mais bien une question de forme, de façons de faire, de manières d’agir au-delà du cadre électoral? Tout se passe comme si l’obsession de la démocratie représentative et de l’espace médiatique nous avait fait perdre le sens même de l’action politique. Peut-être avaient-ils oublié c’était quoi la démocratie, au-delà des partis.
À suivre.
(1) http://plus.lapresse.ca/screens/be4bd31c-74fa-4330-b5fa-36927233ff1b|_0.html
(2) ttp://ici.radio-canada.ca/breve/31277/revoyez-discours-justin-trudeau
(3) Frédéric Lordon, Imperium. Structures et affects des corps politiques, La Fabrique, Paris 2015, p.187
(4) http://www.ledevoir.com/politique/canada/453288/question-nationale-un-mo…
(5) Alain Deneault, La médiocratie, Lux, Montréal, 2015, p.179
(6) Cité par Frédéric Lordon, Imperium, p.111
(7) Cornelius Castordiadis, La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe, tome IV, Seuil, Paris, p.198
(8) http://www.journaldemontreal.com/2015/10/22/8-raisons-qui-prouvent-que-j…
(9) Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Seuil, Paris, 2008, p.295-299
(10) Ibid., p.313