Hommage collatéral

Hommage collatéral

Par Julien Moisan

Cet article est d’abord paru dans le numéro 87 de nos partenaires, la Revue À bâbord!.

Comment en est-on venu à appeler à l’union sacrée à l’école et
« en même temps » à envoyer des élèves en garde à vue ?

Le 2 novembre 2020 : c’est la rentrée scolaire en France. Deux semaines auparavant, lors du dernier jour d’école avant les vacances de la Toussaint, Samuel Paty, professeur d’histoire-géo, est tué à la sortie de son collège pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet durant son cours sur la liberté d’expression. Les vacances qui suivront seront marquées par un déferlement médiatique rejouant le « choc des civilisations », entre discours sur les valeurs de la République et chasse aux sorcières.

Ces deux semaines seront aussi marquées par le procès des attentats de Charlie Hebdo, par une sortie de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, sur les ravages de l’islamogauchisme ; par un nouvel attentat meurtrier à Nice ; par l’annonce d’un nouveau confinement ; ou encore par l’autodissolution, face aux menaces du ministre de l’Intérieur, du principal collectif de lutte contre l’islamophobie en France1. Un contexte particulièrement propice, donc, pour faire de cette rentrée un temps apaisé pour les élèves et les profs.

Comment est-ce que celles et ceux qui font l’école ont vécu cette rentrée ? Plus largement, qu’est-ce que ce moment dit de la perception qu’elles et ils ont de leur métier, de leur institution, du rapport qu’elles et ils ont avec leur hiérarchie, leur ministre ? Vu que l’on compte quelque 870 000 enseignant·e·s et plus de 12 millions d’élèves, il est d’emblée important de rappeler que toute plongée dans cette « communauté éducative » ne peut être que partielle et non exhaustive2. Malgré ces limites évidentes à l’exercice, quelques enseignements valent le coup d’être relevés.

Un hommage en service minimum

Plusieurs profs ont fait remarquer que pour comprendre cette rentrée, il fallait dézoomer quelque peu et rappeler que pendant les jours qui l’ont précédée, des négociations entre le ministre Blanquer et certains syndicats avaient permis d’obtenir un temps banalisé (sans cours) pour préparer l’hommage à Samuel Paty, échanger entre profs, pouvoir exprimer ce qu’elles et ils ont ressenti suite à l’assassinat de leur collègue, bref ne pas reprendre les cours comme si rien ne s’était passé. Après moult revirements, le ministre de l’Éducation nationale annonce finalement que les cours devront reprendre « normalement » et qu’en guise d’hommage, une simple minute de silence et la lecture de la « Lettre aux instituteurs » de Jean Jaurès étaient au menu de la rentrée. Ce qui a été perçu comme une énième marque de mépris de la part du ministre (s’ajoutant à l’impression d’être envoyé au front, au vu d’un protocole sanitaire réduit à son minimum) est mal passée, et certain·e·s ont dû menacer leur direction de faire grève pour maintenir le temps d’échanges prévu.

Mais que vient faire Jaurès dans cette galère?

La lettre de Jaurès, seul support pédagogique imposé pour cette séquence, a elle aussi été quasiment unanimement critiquée. Il faut dire que le ministère a choisi un texte qui était une version tronquée et falsifiée (pas mal, pour illustrer la liberté d’expression !) qui ne s’adressait pas aux élèves (mais aux instituteurs), gommait la critique de Jaurès envers l’évaluation permanente et l’omniprésence des notes, n’abordait pas les thèmes du jour, le tout sans élément de contexte. Les élèves rencontré·e·s n’ont souvent rien compris à cette lettre, au mieux elles et ils n’ont pas saisi le lien avec la mort de Samuel Paty…

Quant aux principales annonces du ministre de l’Éducation nationale, on a eu droit à une augmentation des heures d’enseignement moral et civique suivie d’une réforme du brevet des collèges insistant sur l’évaluation de l’engagement civique des élèves. On a hâte de voir le contenu ou la grille d’évaluation de cet engagement… surtout si on se souvient d’un sujet d’évaluation qui, en 2017, demandait aux enfants âgé·e·s de 14 ou 15 ans de rédiger un discours pour démontrer que les interventions militaires françaises incarnaient les valeurs de la République3. Aujourd’hui, le ministre Blanquer poursuit en annonçant que « le principe sera de valoriser l’engagement civique des élèves. Par exemple, quand ils s’engageront dans les Cadets de la République avec les policiers ou avec les gendarmes4 ».

Un hommage et des gardes à vue

Le ton était donné pour cette rentrée, le trio ministériel de Jean Castex, Gérald Darmanin et Jean-Michel Blanquer5 jouant une partition attendue et reçue avec délectation par les éditocrates pyromanes ; l’appel à être une communauté « unie et fière de ses valeurs » côtoyant la menace de sanctions pour chaque élève qui sortirait du rang pendant la minute de silence.

On aurait pu réduire l’appel à la délation à un exercice de com’ de la part d’un gouvernement en guerre (contre le virus, les terroristes, les islamogauchistes – liste non exhaustive), sauf qu’il a provoqué des effets réels avec près de 800 signalements comptabilisés, dont 121 considérés comme relevant de l’apologie du terrorisme.

Des enfants se sont donc retrouvé·e·s en garde à vue et leur domicile a été perquisitionné. On se rappelle notamment le cas de quatre enfants de CM2, âgés de 10 ans, à Albertville, qui ont passé 10 h en garde à vue après avoir vu débouler au petit matin des policiers cagoulés et armés de mitraillettes6.

Pour certains profs, cet appel à la délation n’a fait que rentrer par une oreille et sortir par l’autre. Collectivement, certaines équipes pédagogiques (professeurs et directions) se sont assurés que ce qui était dit dans la classe n’en sortirait pas. Le but de cet échange avec les élèves était de libérer une parole et on ne pouvait pas inviter les enfants à parler pour ensuite en glisser quelques mots à la direction, au procureur ou à la gendarmerie du coin, ou encore à une équipe « Valeur de la République7 ».

Ce dispositif de délation, perçu comme un piège tendu aux élèves, a également provoqué une peur, partagée chez les profs ou les élèves, que ce qui allait être dit puisse provoquer des suites policières. Les un·e·s et les autres se sont autocensuré·e·s, sont resté·e·s muet·te·s, voyant dans ce moment l’inverse d’un temps d’expression et de verbalisation. Plusieurs profs se sont inquiété·e·s de voir à quel point leurs élèves percevaient l’école non pas comme un espace de discussion et d’expression, mais comme un endroit risqué où il valait mieux la boucler même quand elles et ils étaient invité·e·s à s’« exprimer ».

Le bilan de cette séquence, avec 175 élèves exclu·e·s8, un sentiment de déconnexion totale entre le ministre de l’Éducation et sa « communauté éducative », cet hommage bâclé et ces perspectives morales et civiques réjouissantes, se fait dans un contexte où la laïcité a été fêtée le 9 décembre (en anniversaire à la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État) dans toutes les écoles. Jour où le gouvernement a choisi de démarrer l’adoption de son projet de loi contre le séparatisme, dans lequel l’islam politique est explicitement présenté comme le seul ennemi de la laïcité et des valeurs de la République. Pour y faire face, Macron veut « refaire aimer la République9 », notamment en luttant contre l’endoctrinement que subiraient pour lui les quelque 50 000 enfants qui suivent un enseignement à domicile. Il est aujourd’hui obligatoire à partir de 6 ans, mais les enfants bénéficieraient dès 3 ans de cet espace de libre expression qu’est l’école, pour être mieux unis et fières de leurs valeurs ?

Crédit photo : Collage. Photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0).

1. Collectif contre l’islamophobie en France, « Communiqué final ». En ligne : www.islamophobie.net/les-nombreuses-contre-verites-sur-le-ccif/

2. Le reportage audio « Hommage collatéral » tente quand même le coup avec une quinzaine d’entrevues. En ligne : audioblog.arteradio.com/blog/155545/hommage-collateral

3. Voir à ce sujet un colloque organisé par Survie et la LDH à l’EHESS. En ligne : survie.org/themes/militaire/article/video-colloque-l-armee-francaise-et-les-valeurs-de-la-republique-un-etat-des

4. AFP, « Blanquer annonce un renforcement de l’enseignement moral et civique à l’école ». En ligne : www.lepoint.fr/societe/blanquer-annonce-un-renforcement-de-l-enseignemen…

5. Respectivement Premier ministre, ministre de l’Intérieur et ministre de l’Éducation nationale.

6. Voir à ce sujet « Cas de force majeure – L’histoire d’Emira ». En ligne : blogs.mediapart.fr/158568/blog/111120/cas-de-force-majeure-lhistoire-demira

7. En voici la présentation officielle « Dans chaque académie, une équipe Valeurs de la République apporte aux équipes pédagogiques et éducatives une réponse concrète en cas d’atteinte au principe de laïcité. Elle les forme et aide les établissements à réagir de manière appropriée ». En ligne : www.education.gouv.fr/seminaire-national-des-coordonnateurs-des-equipes-…

8. Ministère de l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports, « Bilan des incidents survenus lors de l’hommage rendu à Samuel Paty ». En ligne : www.education.gouv.fr/bilan-des-incidents-survenus-lors-de-l-hommage-ren…

9. Ouest-France, « Imams formés en France, école dès 3 ans… Les points forts du discours de Macron sur le séparatisme ». En ligne : www.ouest-france.fr/politique/emmanuel-macron/formation-des-imams-ecole-…

Premières Nations et médias : tendre la main vers une réconciliation

Premières Nations et médias : tendre la main vers une réconciliation

Réconciliation. Depuis les dernières années, ce mot est sur toutes les lèvres lorsqu’il est question des relations avec les Premières Nations. Les journalistes, souvent pointé·e·s du doigt pour leur maladresse avec les communautés autochtones ou accusé·e·s de faire circuler des informations négatives ou stéréotypées à leur endroit, n’y échappent pas. Se réconcilier, certes, mais encore faut-il trouver l’équilibre entre l’ignorance et les maladresses passées et la complaisance risquée. Encore faut-il distinguer ce qu’est la complaisance de ce qu’elle n’est pas.

« Du point de vue de plusieurs expert[·e·]s, les médias ont d’ailleurs un rôle important à jouer [pour informer le public]. Plus qu’un rôle, c’est une responsabilité qui leur incombe. » — Le commissaire Jacques Viens, lors de la publication du rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics.

Mon ami et collègue, le cinéaste Serge Bordeleau, se fait surnommer « Nadagam » par les Algonquin[·e·]s. C’est la signification de son nom de famille, « bord de l’eau ». Il m’a déjà dit : « J’ai décidé d’assumer que j’étais un créateur qui pouvait s’intéresser [aux Autochtones] et avoir un point de vue sur ces peuples, avoir envie de dire des messages qui s’adressent aux Autochtones, et vouloir collaborer avec [elles et] eux. Je ne suis pas un Montréalais qui débarque du jour au lendemain à Val-d’Or. J’ai un historique avec [elles et] eux, j’ai des ami[·e·]s, j’ai parcouru le territoire, j’ai une sensibilité envers ce qu’ils [et elles] vivent ». Il ne pouvait pas mieux exprimer mon état d’esprit.

Pour ma part, je n’ai pas de surnom algonquin. Par contre, ça ne m’empêche pas, en tant qu’allochtone et journaliste fascinée par les êtres humains en général, d’avoir moi aussi envie de raconter les histoires de mes voisin·e·s algonquin·e·s ou cri·e·s. Au fil des années – parfois avec erreurs, mais toujours avec respect – j’ai écrit sur leurs drames, leurs crises, leurs défis, certes, mais aussi sur leurs histoires inspirantes et leurs succès. Pourtant, en tant que Valdorienne depuis presque toujours, j’ai grandi en me faisant parler « d’eux autres », « d’Indiens saouls », de « Kawish »1, de réserves sales et de « Cris pleins de cash ». Pour tout ce chemin parcouru, et pour tous ces gens que j’ai consultés sur la question, j’ai envie de partager mes réflexions sur la couverture journalistique des enjeux autochtones et son rôle dans cette quête de « réconciliation ».

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« Je trouve qu’il y a beaucoup, beaucoup de travail à faire. Les médias nous donnent un portrait assez négatif de nos enjeux et tout ce qui nous concerne. Pourtant, on a tellement de belles histoires, comme des histoires de succès qui mériteraient d’être partagées. » — Sharon Hunter, directrice des relations intergouvernementales de la Première Nation de Long Point à Winneway

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Les étapes traversées

Ignorance

Lors de nos dernières vacances d’été, ma fille de six ans et moi nous sommes arrêtées pour une baignade au lac Roland, dans la réserve faunique La Vérendrye. Déjà sur place, trois fillettes algonquines de Kitcisakik s’amusaient dans l’eau sous l’œil veillant de leur Kokom (grand-mère en algonquin). En à peine cinq minutes, les quatre fillettes et moi jouions naturellement ensemble. Pas parce que j’ai passé de longues conversations avec ma fille à lui enseigner qu’elle se devait d’être ouverte d’esprit et de se lier d’amitié avec les Anishnabe qui cohabitent avec nous. Non, non! Juste parce que c’est venu naturellement.

Je peine à m’imaginer un tel scénario dans ma jeunesse. Les premières « petites Indiennes » (comme ma mère les appelait) que j’ai côtoyées étaient deux fillettes de Kitcisakik qui étaient hébergées chez un ami chaque année scolaire, car il n’y avait pas d’école là d’où elles venaient. Je ne savais même pas qu’elles venaient de Kitcisakik à l’époque. En fait, je ne savais même pas que Kitcisakik existait. Ce que je savais par contre, c’était que les deux « Indiennes » étaient bien baraquées et qu’elles étaient capables de foutre une raclée à mon ami Samuel, qui s’amusait quand même bien avec ses presque sœurs adoptives. Autour de 11 ans, j’avais aussi été marquée par une remarque du grand frère de mon ami, lorsque l’une d’entre elles avait accidentellement échappé le papier d’une collation par terre. « Hey, ramasse ça, on n’est pas dans une réserve icitte! », lui avait-il dit. Dès lors, je croyais savoir que les réserves, là d’où proviennent les Indien·ne·s, étaient ni plus ni moins que des dépotoirs à ciel ouvert.

En dehors de ça, mes connaissances s’arrêtaient à ce que j’entendais autour de la table lors des soupers d’adultes ou au quotidien. « Je ne suis pas allée au guichet, il y avait un Indien saoul devant la porte. » « Bon, on ne va pas aller en ville en fin de semaine, il y a un tournoi d’Indiens! » « Au moins, ça fait rouler l’économie! » J’ai donc surfé sur cette ignorance pendant de nombreuses années, jusqu’au milieu de ma vingtaine.

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« Depuis un certain temps, moi, je trouve qu’il y a du monde qui ont démontré plus d’intérêt. Comparativement à avant. Au lieu d’aller chercher de l’information auprès d’autres communautés, les journalistes viennent plus en personne, dans la communauté, pour prendre l’information. Il y a encore du travail à faire, c’est toujours en évolution, il faut apprendre aussi des deux côtés. » — Ronald Brazeau, membre de la communauté algonquine de Lac-Simon et directeur des Ressources naturelles

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Éveil

Il a fallu attendre mes études de deuxième cycle pour que je réalise l’état d’ignorance dans lequel je me trouvais. Candidate à la maîtrise en études internationales, j’avais développé un intérêt pour la vague de gauche qui avait gagné l’Amérique latine au début des années 2000. En Bolivie, le mouvement politique était alors marqué par la mobilisation des peuples indigènes et la prise de pouvoir de l’un des leurs, Évo Morales2.

À la même époque, voilà que je tombe, en lisant un quotidien, sur un texte qui traite des conditions du tiers-monde qui perdurent à Kitcisakik, cette communauté algonquine située dans la réserve faunique La Vérendrye. Je n’en revenais tout simplement pas. C’était comme une douche froide. C’était la première fois que je voyais le mot « Kitcisakik ». Je réalisais que c’était juste à côté d’où j’ai grandi, et moi, je me fendais en quatre à comprendre le mouvement indigène d’un pays où je n’avais jamais mis les pieds!

Une dizaine d’années plus tard, alors que les scandales, commissions d’enquête et reportages de toutes sortes font la une au Québec, il va sans dire que la période d’éveil par douche froide prend d’assaut plusieurs citoyen·ne·s et inévitablement son lot de journalistes au Québec. Une fois éveillé·e, difficile de passer à côté. En veux-tu des reportages? En v’la!

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« On a développé une certaine méfiance. Souvent, les articles sont trop négatifs et après ça, on se fait mettre tou[·te·]s dans le même panier. Il n’y a pas juste des mauvaises choses chez nous! On travaille fort pour la jeunesse! Mais en même temps, les médias, ils peuvent nous aider aussi pour nos revendications. » — Pamela Papatie, vice-chef de la communauté algonquine de Lac-Simon

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La lune de miel

Une fois l’éveil venu, s’en est suivi une période de lune de miel : une effervescence qui s’apparente au moment où l’on se met à faire de l’exercice le 3 janvier, une fois le temps des fêtes passé. Je l’ai observée dans mon parcours et l’ai décelée chez d’autres journalistes. On enchaîne les reportages les uns après les autres, ce qui n’est pas mauvais en soi, au contraire! Par contre, on tombe souvent dans le panneau de ces reportages qui confinent les Autochtones à leur folklore : les tambours, les plumes, les pow-wow, les tipis, les cérémonies… En fait, on agit exactement comme ces journalistes français qui parlent du Québec dans leurs journaux : nos vastes forêts, notre charmant accent, le Carnaval de Québec, la poutine…

Mise en garde : les plumes et les tambours à profusion peuvent causer une indigestion! Pourquoi? Parce que justement, il y a plus que ça. Certes, il y a tous ces enjeux des communautés autochtones que l’on connaît et qui sont pour le moins importants : réappropriation de l’identité culturelle, isolement géographique, précarité financière, violence, abus sexuels, consommation d’alcool et de drogue, manque de logements… Mais il y a aussi toutes ces belles ou moins belles histoires très contemporaines qui se vivent comme dans toutes les villes et villages québécois : équipes sportives, initiatives jeunesse, emplois, main-d’œuvre, économie, etc. Et le danger d’une indigestion, c’est que nous risquons de ne plus toucher à ce qui nous l’a fait faire. Dans le cas qui nous concerne, ce serait de repartir de la case départ, soit revenir à l’absence ou la rareté de couverture – sauf en période de crise – en renforçant ainsi l’ignorance de la profession journalistique et celle du public sur les peuples autochtones.

C’est aussi dans cette période d’engouement qu’on se heurte parfois à des refus des demandes d’entrevues ou qu’on se trouve déconcerté·e·s simplement de ne pas se faire répondre par les intervenant·e·s des communautés. Seule une meilleure compréhension de la réalité de ces communautés ralentira nos ardeurs et nous fera comprendre la nécessité d’être patient·e·s, afin de créer un lien de confiance qui a sûrement été brisé dans le passé.

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« Je pense qu’il devrait y avoir plus souvent des reportages sur nos communautés. En anglais, on dit « information is power ». C’est par les communications qu’on peut transmettre l’information et je crois que les médias ont un gros rôle à jouer pour faire circuler la bonne information. Il faut que les médias se déplacent dans nos communautés, qu’ils viennent nous rencontrer, qu’ils s’instruisent un peu sur la réalité de nos communautés et qu’ils puissent partager les richesses et les valeurs que l’on a. Je crois que ça va favoriser la coexistence entre les Anishnabe et la population régionale. » — Steeve Mathias, chef de la Première nation de Long Point, communauté de Winneway

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« Il est extrêmement malheureux que dans la culture populaire, en éducation dans les écoles et même dans le langage courant au Canada on ne reconnaisse pas les nations par leur nom. On parle d’ »Autochtones ». On parle même de « Premières Nations ». En anglais, « First Nation », ça remplace « Indian reserve ». On va dire « Waswanipi First Nation ». Mais Waswanipi n’est pas une « First Nation ». Waswanipi, c’est une communauté. Les nations, c’est fondé sur une langue, une culture, une histoire commune, un territoire ancestral. La cartographie de la diversité culturelle originale de l’Amérique mériterait d’être mise de l’avant dans nos écoles […] pour que finalement, un jour, on en arrive, dans les années qui viennent, à arrêter de parler d’ »Autochtones » au Canada, mais [qu’on en vienne à] parler des Innus, parler des Eeyou, parler des Anishinabe […], [qu’on utilise] leurs noms. Les Nations ont un nom, et ont une histoire. » — Serge Bouchard lors de son témoignage devant la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (CERP)3

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La recherche d’un menu équilibré

C’est donc après avoir été ignorante, éveillée, un peu trop emballée et saturée que je me suis mise à pousser ma réflexion sur la couverture journalistique des enjeux AUTOCHTONES, n’en déplaise à Serge Bouchard. Voyant que plusieurs collègues en éveil de ma région et d’ailleurs au Québec m’approchaient pour obtenir des conseils sur comment s’y prendre, je me suis mise à m’intéresser en profondeur au sujet. La démarche me permettait de confirmer si, oui ou non, mon approche allait dans la bonne direction, mais aussi de savoir si je pouvais contribuer à améliorer cet aspect de la profession. Je souhaitais aussi porter une réflexion sur la frontière à dresser entre l’ignorance, l’hostilité et la complaisance dans la couverture journalistique sur les Premières Nations.

Je me suis mise à en parler avec des leaders algonquins de ma région, d’autres journalistes – autochtones et allochtones – des professeur·e·s et des étudiant·e·s universitaires en journalisme et gens du public. C’est dans cette démarche que je suis entrée en contact avec le journaliste et animateur de CBC, Duncan McCue. Il est lui-même Algonquin de la communauté des Chippewas de l’île Georgina, en Ontario. En 2010, il a élaboré un guide pour outiller les journalistes à la couverture dans les communautés autochtones dans le cadre d’une bourse qu’il a obtenue de l’Université Stanford. Reporting in Indigenous Communities4 est devenu une référence pour des journalistes partout dans le monde.

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ÉRB : Comment êtes-vous devenu journaliste? Y’a-t-il un lien entre qui vous êtes et le désir de devenir journaliste?

Duncan McCue : Rapporter des histoires sur ma communauté et donner une voix aux communautés autochtones dans les discussions canadiennes me passionnait. Le journalisme était un outil puissant pour le faire et il y avait très peu d’Autochtones, à ce moment, au début des années 1990, qui travaillaient dans les grands médias. Il y avait un besoin là.

ÉRB : Comment et pourquoi avez-vous créé le guide Reporting in Indigenous communities?

Duncan McCue : La création du guide est venue d’une discussion que nous avions à CBC entre des membres du personnel issu·e·s de communautés autochtones et les réalisateurs et réalisatrices. Nous nous demandions comment améliorer la couverture journalistique sur les Autochtones. Nous avions constaté, à cette époque, que plusieurs journalistes allochtones manquaient soit de compétences, d’expérience ou de connaissances générales à propos des communautés qu’ils et elles devaient couvrir. On a donc réalisé qu’il serait pertinent pour nos journalistes de connaître un peu mieux les Premières Nations, considérant le nombre important d’enjeux à couvrir dans les nouvelles.

Le problème, c’est qu’il n’y avait aucune ressource pour transmettre ces connaissances. La seule façon d’apprendre était par essais et erreurs! Donc, grâce à une bourse de l’Université Stanford, j’ai été mandaté, pendant un an, de mettre en place un projet et de rédiger ce guide qui est conçu à partir de ma propre expérience de couverture dans les communautés autochtones, mais aussi de celles vécues par d’autres journalistes du Canada, des États-Unis, de l’Australie et de la Norvège.

C’est un outil vers lequel les journalistes peuvent rapidement se tourner et avoir quelques idées sur comment améliorer leurs relations avec les communautés autochtones. Beaucoup d’enseignant·e·s, partout au Canada, aux États-Unis et en Australie, utilisent aussi le guide dans leurs cours de journalisme chaque année.

ÉRB : Quand j’ai lu votre guide pour la première fois, et que vous parliez des « quatre D »  dead, drunk, dancing, drumming  qui décrivent les circonstances dans lesquelles on retrouve les Autochtones dans les médias, ça m’a beaucoup marquée. En effet, lorsque je parle à d’autres journalistes ou à des étudiant·e·s en journalisme de la question, je leur dis souvent que je remarque que du moment où l’on commence à s’intéresser davantage aux Premières Nations en tant que journaliste, on tombe souvent dans une couverture très folklorique et complaisante. Je suis moi aussi tombée dans ce panneau. Je l’appelle l’étape « Lune de miel ». Qu’en pensez-vous?

Duncan McCue : Absolument. La représentation des Premières Nations dans les médias doit être corrigée, parce que ça a été basé sur des stéréotypes que les journalistes eux-mêmes et elles-mêmes ne se rendent pas compte de reproduire. Ce sont des biais inconscients basés sur leur jeunesse ou les histoires qu’on leur a racontées sur les Autochtones.

Ça ne veut pas dire qu’on doit laisser [de côté] notre regard journalistique lorsque l’on fait une entrevue avec un Autochtone! Il faut toujours poser des questions difficiles et il faut toujours rendre les gens redevables. Ce sont les aspects essentiels de notre métier. Dans le guide, je ne dis surtout pas qu’on doit oublier tous ces principes, mais ce que je propose, c’est qu’on agisse avec respect. Malheureusement, trop de journalistes, parce qu’ils et elles ne comprennent pas comment travailler avec les Autochtones, traitent les gens d’une façon irrespectueuse. Et ça, ce n’est pas très difficile à corriger, je crois.

ÉRB : Ça me semble difficile de trouver ce juste milieu.

Duncan McCue : Une partie de la solution est qu’on doit améliorer nos relations avec les Autochtones en couvrant une panoplie d’aspects intéressants de leurs communautés, que ce soit en éducation, en sport ou en culture. Une fois qu’on démontre et qu’on prouve aux communautés avec lesquelles on travaille qu’on n’est pas seulement intéressé·e·s aux tragédies ou aux conflits, on a plus de chances d’avoir des réponses même quand les histoires malheureuses se produisent.

ÉRB : Vous ne croyez pas que le rapprochement peut aussi se faire des deux côtés? Oui, des erreurs ont été faites dans le passé, mais pourquoi les membres des communautés n’approchent pas davantage les journalistes ou ne leur répondent pas? Et certains leaders autochtones aussi ne parlent que lorsqu’il est question d’enjeux chauds qui divisent…non?.

Duncan McCue : Ça ne devrait pas être la responsabilité des communautés autochtones de faire les premiers pas vers nous. Elles ne vont pas proposer des idées, à moins qu’elles soient plus que convaincues qu’on soit intéressé·e·s à ce genre de sujet.

Dire « ils ne nous appellent jamais », c’est parce qu’on ne démontre pas d’intérêt. NOUS devons faire la recherche. NOUS devons faire des suivis auprès des contacts que nous avons réussi à obtenir pour comprendre davantage ce qui se passe dans leurs communautés. C’est de cette façon qu’on peut dire « on ne se présentera pas seulement quand il y aura un feu, mais aussi quand il y a un camp musical, une remise de diplômes, etc. ».

Quand on va démontrer de l’intérêt pour d’autres aspects de la vie des Premiers Peuples, après, on pourra commencer à bâtir une relation avec eux. Là, ils vont apporter de l’eau au moulin en nous invitant. C’est vraiment une responsabilité de nos salles de presse de prendre le temps de bâtir ces relations.

ÉRB : Certain·e·s collègues, moins familiers et familières avec les Autochtones, ont envie de bâtir des liens, mais disent « je suis gêné·e, je suis mal à l’aise, j’ai peur de faire une gaffe ou de ne pas utiliser le bon vocabulaire… »

Duncan McCue : Malheureusement, dans le passé, des gens ont utilisé un langage dépassé et paternaliste à l’égard des Autochtones, mais c’est en train de changer. Par contre, on ne peut surtout pas laisser cette peur nous arrêter de couvrir un sujet dans une communauté et l’utiliser comme une excuse en disant : « j’ai peur de faire une erreur, donc je ne vais pas m’intéresser à ce sujet. » C’est beaucoup plus pertinent d’admettre aux gens que l’on rencontre qu’on ne connaît pas tout, qu’on est là pour apprendre, et qu’il est possible qu’on fasse des erreurs.

Un des conseils que j’ai écrit dans le guide, c’est que l’humour aide beaucoup. Si on ne se prend pas au sérieux et qu’on est capable de rire de nos erreurs et du peu qu’on connaît, c’est toujours une bonne façon de créer des ponts. Quand on est craintif ou craintive et nerveux ou nerveuse, peu importe la communauté d’ailleurs, les gens vont en profiter, et c’est une mauvaise façon d’entamer une relation. Avouer ne pas tout connaître et dire qu’on va poser des questions « niaiseuses » mais qu’on serait reconnaissant·e d’être éduqué·e est une meilleure façon de faire.

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Wewenda : faisons-le comme il le faut

Le 2 juin 2018, une vingtaine de journalistes – dont je faisais partie – et agentes de communication de l’Abitibi étaient réunies en cercle sous un tipi à Kinawit, le site culturel du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. La section régionale de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et l’organisme culturel anicinabe « Minwashin5 » nous avaient convié·e·s à une journée de réflexion sur le rapport entre les journalistes, les communicateurs et communicatrices et les Premiers Peuples de la région. L’aîné algonquin Richard Kistabish, le directeur de la radio innue Ntetemuk, de Pessamit, sur la Côte-Nord, et le directeur des ressources naturelles de la communauté de Lac-Simon, Ronald Brazeau, animaient les échanges. Quelques mois plus tard, l’initiative était d’ailleurs le sujet d’un panel au congrès annuel de la FPJQ.

Tout le monde était en mode « écoute ». Tout le monde souhaitait de meilleures relations. Mais une seule journée ne pouvait pas tout régler. Ayant toujours de sages paroles, Richard Kistabish nous conseillait d’avoir au moins « un·e ami·e » dans une communauté : quelqu’un avec qui on peut maintenir un lien, à qui demander ce qu’il se passe dans sa communauté une fois de temps en temps, même si le coup de fil ne se solde pas en un reportage.

Pour certaines journalistes, simplement lâcher un coup de fil dans la communauté relevait d’un grand pas. De l’autre côté, certain·e·s de nos interlocuteurs et interlocutrices autochtones nous ont proposé de valider avec des membres du conseil de bande avant de rencontrer des gens de la communauté – une requête qui a évidemment été refusée en expliquant en quoi les normes et pratiques journalistiques ne permettaient pas une telle contrainte. Dans les deux cas, le consensus, c’est qu’une meilleure connaissance de la réalité de l’autre est inévitable.

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« Nous avons du retard à rattraper. Ce n’est pas de la complaisance de remettre les pendules à l’heure! On ne peut pas nier le fait que le Canada s’est mal comporté. On a bafoué les droits de la personne et, ça, ce sont des faits. On ne peut pas mettre sur le même pied l’oppresseur et l’oppressé. » — Guy Bois, journaliste à Radio-Canada depuis 40 ans et chef de pupitre d’Espaces autochtones

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Place aux régions et aux milléniaux!

Au cours des dernières décennies, on ne peut pas le nier, le traitement médiatique a contribué à véhiculer de mauvais stéréotypes sur les Autochtones auprès des Québécois·es. Tant sous le tipi avec Richard Kistabish qu’à la Commission provinciale sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (CERP), la crise d’OKA a été nommée comme un événement traumatisant dans cette relation.

Mais maintenant, on fait quoi? Dans son mémoire déposé à la CERP6, l’anthropologue Pierre Trudel proposait que « davantage d’études sur la représentation de l’Autre dans les médias devraient être menées au Québec […] La diffusion de leurs résultats contribuerait grandement, à mon avis, à un plus grand respect des règles éthiques en journalisme », a-t-il écrit. Pour en arriver à cette conclusion, Pierre Trudel s’inspire principalement d’études et d’analyses reliées à la crise d’Oka en 1990.

Non pas que nous n’avons plus de leçons à tirer de ces événements, mais, trente ans plus tard, la cohorte de journalistes a bien changé. Force est de constater que l’ignorance n’est pas disparue, mais règne de moins en moins. Plusieurs de ces journalistes se sont éveillé·e·s et doivent maintenant peaufiner leurs connaissances historiques, juridiques et culturelles liées aux Premières Nations, tout en gardant bien en mémoire les normes et pratiques journalistiques.

Également, pour redorer les relations avec les communautés autochtones de partout au Québec, les médias nationaux ont une belle occasion de laisser plus de place à leurs journalistes locaux et régionaux. Ceux-ci, grâce à leur proximité géographique avec les communautés, ont souvent développé des relations de confiance avec elles. Voir débarquer « Montréal » avec ses caméras dans sa petite communauté n’est jamais très réjouissant ni réconfortant. Les journalistes locaux sont aussi à même de repérer quelques « trappes » à journalistes montréalais·es : ces politicien·ne·s ou ces leaders d’opinion qui aiment prendre la parole devant les caméras et en maîtrisent bien l’art et sont si faciles d’accès pour les journalistes, mais qui ne font pas l’unanimité dans leur communauté. Comme quoi la diversité des voix, principe journalistique de base, n’est pas négligeable.

Les journalistes ne sont pas des doctorant·e·s

Donc réconciliation, oui, mais l’acquisition d’une plus grande connaissance est inévitable. Les jeunes journalistes, particulièrement ceux et celles des régions, peuvent certainement jouer un rôle de première ligne dans cette réconciliation. Souvent, la bonne volonté ne suffit pas. Chacun·e passera inévitablement par des essais et des erreurs. À cet effet, je tiens à m’adresser à tou·te·s les doctorant·e·s et militant·e·s de ce monde. Sachez que les journalistes, à moins d’en faire une spécialité, n’en viendront peut-être jamais à en connaître autant que vous. Une journée, on parle des Premières Nations, le lendemain, on est au palais de justice et le surlendemain, on interroge le premier ministre… On n’écrit pas un texte en quelques jours, mais en quelques heures à peine. On le fait sans être docteur·e en droit ou en politique et c’est probablement ce qui fait à la fois notre force et notre faiblesse. Et rappelons que sans journalistes, la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services n’aurait pas existé et que sans journalistes, les 142 recommandations du commissaire ne pourraient pas se concrétiser.

Crédit photo : Michael Czyz, Unsplash, https://unsplash.com/photos/ALM7RNZuDH8

1 Terme injurieux à connotation raciste utilisé par certain·e·s Blanc·he·s pour décrire un·e Autochtone.

2 L’équipe de Perspective Monde, « Élection d’Évo Morales à la présidence de la Bolivie », Perspective Monde, École de politique appliquée, Université de Sherbrooke, 18 décembre 2005. perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=483.

3 Témoignage de Serge Bouchard, « Enregistrement du 2017-09-25 », Commission d’enquête Écoute, réconciliation et progrès, Gouvernement du Québec, 25 septembre 2017. www.cerp.gouv.qc.ca/index.php?id=57&L=998&tx_cspqaudiences_audiences%5Ba….

4 Duncan McCue, « About », Reporting in Indigenous Communities, mis en ligne en 2010. riic.ca/about/.

5 Peut être traduit par « c’est beau » en langue Anicinabe.

6 Pierre Trudel, « Médias et autochtones : pour une information dépourvue de préjugés », mémoire remis à la commission d’enquête Écoute, réconciliation et progrès, P-229, 2017. www.cerp.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers_clients/Documents_deposes_a_la_Co….

La moukhabarat

La moukhabarat

Le présent texte d’Alexandre Dubé-Belzile, même s’il n’a pas paru dans le recueil poético-politique Contre-attaque esthétique, s’inscrit dans un même état d’esprit. D’une part, cet essai littéraire se penche sur les conséquences du printemps arabe et du 11 septembre 2001 sur l’imaginaire occidental et sa vision de l’Orient. D’autre part, il s’intéresse aux raisons qui pousseraient des personnes issues de l’Occident à accepter l’Islam, et ce que cela signifie au regard de la politique à caractère identitaire qui a refait surface au cours des dernières années. La « moukhabarat » est le nom donné à la police secrète dans le monde arabe qui est, entre autres en Égypte, reconnue pour sa brutalité. Ce récit de voyage de l’auteur imprégné de rêveries et de réflexions personnelles est ponctué de passages poétiques. Il est à noter que le premier passage poétique est de Khwaja Abdullah Ansari, le sage d’Hérat, ville aujourd’hui en Afghanistan, qui a vécu au XIe siècle. Les poèmes qui suivent sont de l’auteur et ont été rédigés au cours du voyage dont il est question. On y constate l’influence de la poésie soufie, dont le texte d’Ansari est un exemple. 

Le meurtri y trouve le parfum d’un baume :  

Sa mémoire console l’âme des épris.  

Par milliers derrière les ombres, en quête de Son éclat  

Sanglotant comme Moïse : « Seigneur, montre-toi! »  

Je les vois par millier dans un désert de douleur,  

Errant sans but mais dans l’espoir  

« Allah! Allah! »  

Je vois des poitrines déchirées par la séparation  

Je vois des yeux débordant d’agonie.  

Agités de culpabilité et de refoulement  

Les épris s’exclament : « Notre pauvreté est notre orgueil! »  

Pir-i Ansar est alangui, imbibé de vin  

Intoxiqué tel Majnoun  

Vagabond désorienté i  

Je suis arrivé à Assouan depuis Le Caire un après-midi brûlant. J’étais parvenu à traverser les points de contrôle militaire sans trop de problèmes. Depuis la révolution et la chute du scélérat Hosni Mubarak, porter une barbe ne posait plus de problème. On nous disait qu’il n’y avait plus de moukhabaratii, plus de prisons secrètes, plus de sévices, plus de disparitions. À l’époque, on y avait prêté foi, et beaucoup d’Égyptien·e·s aussi. J’avais entendu l’histoire de ce prêcheur qui avait eu les yeux arrachés par les interrogateurs du régime et dont les bourreaux devaient maintenant lécher la poussière pour se voir momentanément soulagés des affections qui les dévoraient vivant. D’ailleurs, la mort de Khalid Saïd sous la torture des policiers de Moubarak, filmée et diffusée en ligne, ainsi que le mouvement Kulina Khalid Said (nous sommes tous Khalid Said) avaient été un catalyseur de la rage qui a jeté le dictateur en bas de son perchoiriii. Le mot haq (حقّ) en arabe vaut autant pour la « vérité » (ou réalité) que « droit ». Les histoires d’horreurs d’un système dans lequel les murs avaient des yeux et des oreilles abondaient. Dès mon arrivée à la station de bus, j’avais fait la rencontre d’étudiants qui voulaient m’accueillir à la résidence de leur université. Ils m’ont amené jusqu’au centre-ville dans une vieille Peugeot déglinguée que le oleil décapait. Les vapeurs qui s’en élevaient engendraient des mirages entre les hautes structures des rues étroites de l’agglomération nubienne et nilotique.  

Ô Seigneur 

Sous quelle ombre lourde vas-tu me laisser vagabonder 

Et quelles fatigues me font pourrir? 

Pour que je puisse crever vers le haut 

J’ai grouillé dans la poussière tel Éblis 

Pour ne pas frire dans le brasier 

Ô Seigneur des Univers 

Qui règle les rotations et les révolutions 

Les élections des lunes et des roitelets éphémères 

Ma créativité abonde & 

Coule en lèchements  

Dans ma chair d’angoisse 

Des langues de viande 

S’engourdissent et s’agitent 

De ma tête de bois 

À pieds de terre cassée 

Allah, je fus créé 

Esclave au sang froid 

La nausée jusque dans les reins 

Cette coulée de beurre avarié 

Une créature aux os d’airain 

De lourdes jointures soudées 

Dans la fonte désertique 

Le torse broyé 

Par le silence qui murmure 

De fil en aiguille, d’une rue poussiéreuse et fébrile à l’autre, on a fini par m’amener coucher chez le Cheikh Ridwan. Je crois que quelques bureaucrates un peu zélés m’avaient refusé l’accès à la résidence. Cheikh Abdoul Karim Ibrahim, connu sous le nom de Ridwan, était un vieil homme chaleureux, toujours vêtu d’une tunique bleue. Il tenait aussi une boutique au coin de la rue dont les étagères étaient presque vides. Cependant, il ne semblait guère s’en soucier. Il y lisait le Coran à longueur de journée. Il ouvrait ses portes juste après la prière de l’aube et retournait chez lui tard le soir. Il m’avait accueilli dans un appartement vide au-dessus de chez lui. Chez lui, j’étais tranquille. Le logement était poussiéreux et semblait servir d’entrepôt, mais on s’en accommodait. De plus, les armoires étaient encore pleines de haricots, de pâtes déshydratées et de riz.  

Avant de venir à Assouan, j’avais passé le jeûne du Ramadan dans le désert frontalier à la Libye. Juste de l’autre côté de la frontière, Khadafi venait de tomber. Jeûner dans un climat désertique procurait une certaine ivresse. Exalté, j’avais beaucoup songé au dictateur déchu. Il avait été sodomisé à la baïonnette et traîné nu dans les rues de Syrte, sa ville natale. Le dictateur libyen, dont les idées politiques avaient été publiées dans Le livre vertiv, combinait marxisme et islam en un singulier amalgame que certains ont rapproché de l’anarcho-syndicalisme, et que d’autres, dont le gouvernement saoudien, ont qualifié d’hérésiev. Le philosophe anarchiste américain Hakim Bey (pseudonyme de Peter Lamborn Wilson) a gardé de bons souvenirs de sa visite dans le pays dans les années 1990, lors de laquelle il avait participé à une conférence et abordé la révolution libyenne comme une résistance mystique soufie contre l’Islam corrompu de la monarchievi Khadafi est encore largement admiré en Afrique et dans le monde arabe comme un leader anti-impérialiste. Enfin, je le voyais bien, pendant ce jeûne dans les régions désertiques, la chaleur m’amenait en des lieux insoupçonnés de la conscience : 

Le désert me mord les pieds 

Avec ses saveurs de rouille 

Les braillements d’âne égoïnent le jour et la nuit 

Chaïtan y dépose les heures 

Traîne l’humanité dans sa nuit empruntée 

Allah laisse galoper & murmure mes réveils 

Dans les nuits éveillées de cette oasis 

Un jardin de melons éventrés 

Aux fibres essorées sous le sable 

Les ruelles accueillent des étangs inexistants 

Parsemées de galets, de pieds de poulets & de pieds de mouton 

De traînées d’huile aussi noires que le jais 

Et le sang coagulé en gâteaux de sable 

Le souffle brûlant s’en prend à l’intimité de mes yeux 

 J’étais irrigué de longues rêveries qui m’amenaient d’une ruelle à l’autre du petit village où je séjournais, parfois à pied, parfois dans une charrette de paysan tirée par un âne. J’y ai même fait la rencontre d’une famille de véritables nomades afghans, qui avaient grandi à Montréal, puis vécu en Syrie, en Somalie, au Yémen, aux Émirats arabes unis et en Iraq. Nous avions commencé à briser le jeûne ensemble un jour, puis une amitié s’est installée. Les quatre frères vivaient avec leur mère dans un petit appartement et y étudiaient le Coran avec les cheikhs locaux. J’aurai eu l’horreur d’apprendre plus tard que le plus vieux frère, Rashid, fut tué à l’étranger, dans une guerre prétendument sainte qui ne le concernait pas vraiment. Pour moi, ce drame incarnerait la fuite vers l’avant de jeunes apatrides, toujours prêt à changer de pays lorsqu’un visa expire ou qu’un autre pays leur octroie l’hospitalité. Enfin, c’est pendant ce jeûne que j’ai décidé d’entreprendre la traversée vers le Soudan, par voie fluviale. Je pris donc la route vers Assouan, le temps d’obtenir mon visa au consulat, l’estomac rongé par la rouille dont le gorgeait le jeûne. 

Le ventre cru répond, grogne 

Et se laisse pénétrer 

Se laisse éventrer 

La trompe des intestins répand sa souillure rauque 

Sur ces veines rousses dégorgées 

La langue rouillée racle 

Arrache les veines de rouille nues 

Sur un pavé flottant 

Le jour du départ enfin arrivé, j’ai rencontré un Afro-américain converti à l’Islam dans le magasin vide du cheikh Ridwan. Il maîtrisait parfaitement l’arabe et revenait tout juste du Yémen. Yaqoob, de son nom de converti, attendait mon départ pour occuper l’appartement du cheikh. Nous avons discuté de nos voyages pendant un certain temps. Le Yémen subissait alors une grave crise économique et un dollar valait littéralement quelques kilos de billets yéménites. Yaqoob avait fui la persécution en Pennsylvanie. Il avait été la cible de la moukhabarat étatsunienne après le 11 septembre. En effet, à l’aube de l’ère du PATRIOT actvii, qui conférait de nombreux pouvoirs aux services de renseignements étatsuniens, il n’était pas le seul à subir ce sort, à voir ses communications surveillées et à être intimidé et contraint de servir d’informateur. Il avait également, dans le cadre de ses études universitaires, rédigé une thèse hallucinante sur les révoltes d’esclaves africains musulmans qui avaient eu lieu aux États-Unis, au XIXe siècle, dans la ville de Bâton Rouge, puis en Floride, s’alliant aux autochtones séminoles, mais aussi à Salvador, au Brésilviii. Il y soulignait l’importance d’entretenir une conscience historique pour parer au colonialisme interne des nations des Amériques.  

Il avait dû fuir après que son texte ait causé une tentative révolutionnaire dans un pénitencier fédéral. Il avait ensuite vécu en Chine, au Nigéria et au Mali. Il est la dernière personne que nous avons saluée avant de prendre le taxi vers le port. Il y a lieu de se demander pourquoi tant de personnes afro-américaines se convertissent à l’Islam. Dans un rassemblement récent à Trinidad-et-Tobago, j’ai pu constater que l’écrasante majorité des convertis américains étaient d’origine afro-américaine. Certains d’entre eux ont expliqué qu’ils avaient d’abord appartenu à la Nation of Islam, mouvement sectaire auquel s’était aussi joint El-Hajj Malik El-Shabazz, plus connu sous le nom de Malcolm X, avant d’accepter l’Islam dans sa forme plus répandue. Le message d’égalité dont est empreint l’Islam semble une forte résonance au sein de la communauté afro-américaine. Aussi, étant donné que l’Islam est établi depuis très longtemps en Afrique, il peut s’agir d’un moyen de se démarquer du christianisme teinté de colonialisme et revenir « aux origines », et ce, même si beaucoup d’Africain·e·s voient dans l’Islam une forme d’hégémonie sur le continent.  Je me questionne parfois sur certains liens qui existaient déjà entre le FLQ et la Black Panthers dès la fin des années Nègres Blancs d’Amérique (mal informées), Pierre Vallières, avait reçu le soutien du groupe marxiste-léniniste afro-américain lors de son emprisonnement aux États-Unisix. Aujourd’hui, de nombreuses personnes au Québec acceptent l’Islam, beaucoup plus que dans le reste du Canada, semble-t-il. Or, il apparaît que, au revers de cette vision fortement implantée d’un Islam hostile, une minorité y voit l’incarnation d’un mode de vie  contre-courant l’aliénation de la consommation, que ce soit au Québec ou aux États-Unis, à moins que ce soit une séduction par ce qui est vue comme la seule force réellement capable de bousculer l’ordre des choses, et ce, surtout après le 11 septembre.   

Y a-t-il lieu de faire le lien avec le séparatisme islamique en Francex  Outre la forme assez totalitaire que peut parfois y prendre l’Islam, nous pourrions y voir une tentative d’autonomisation contre l’ancienne puissance colonisatrice, une tentative de ronger la France de l’intérieur. Au final, l’Islam aurait beaucoup servi, en Occident, à incarner cet ennemi de l’intérieur dans les discours hégémoniques. Malheureusement, force est de constater que, de nos jours, une certaine forme de militantisme islamique appartient surtout à la droite voire à l’extrême droite, tout le contraire des mouvements progressistes teintés d’Islam des années 1970 (mouvements palestiniens, le FLN algérien et à une certaine époque, le gouvernement révolutionnaire libyen de Mouammar Khadafi). Enfin, cette droite islamique (dont les différences idéologiques avec la alt-right raciste sont moins importantes qu’on peut le croire), sert souvent de catalyseurs de frustration et de haine, ce qui explique sans doute les attentats suicide, ce désir d’en emporter le plus possible avec soi comme dernier moyen de laisser sa marque sur le monde, de se sacrifier pour la cause.  

À ce propos, au Québec, j’avais connu une convertie qui avait terminé dans un pénitencier pour avoir tenté, comme Rashid, d’aller guerroyer à l’étranger. Jeune Québécoise originaire de Maniwaki, le cheminement exact de sa conversion m’échappait. Amna aurait été impliquée dans la vente de fentanyl pour soi-disant financer son voyage. Elle avait été arrêtée un beau matin, avec quelques complices. Même dans le pénitencier de Joliette pour femmes, elle avait été malmenée pour avoir proféré des menaces de mort  ses copénitencières n’avaient pas très bien prises. Elle disait : « Si tu ne te joins pas à nous, ils vont tuer ta famille! ». Comme l’affirme Peter Lamborn Wilson, dans The New Nihilismxi on peut comprendre qu’une personne veuille tout faire sauter, qu’elle veuille exercer vengeance contre une société monolithique, qui est aussi prétentieuse quant à son caractère avant-gardiste qu’elle est bornée et aliénée. Je suis moi-même tout à fait apte à comprendre ce sentiment, que j’ai aussi éprouvé, sans pour autant basculer de l’autre côté du miroir obscène.  

À vrai dire, il m’a toujours été difficile de voir un quelconque bien-fondé dans les tendances de l’Islam politique, le plus souvent carrément islamofascistes. Même si certains liens entre l’Islam et la gauche sont intéressants, c’est le cas des idées de l’iranien Ali Shariati, considéré comme le penseur de la révolution islamique en Iran, la richesse que j’ai trouvée dans l’Islam se trouvent plutôt dans son mysticisme, sa « radicale tolérance »xii pour reprendre les mots de Hakim Bey, qui a passé de nombreuses années en Afghanistan et en Iran dans les années 1970. Son contact avec les mystiques de l’Islam (avant la révolution islamique en Iran et avant le régime communiste en Afghanistan et l’invasion soviétique) a fortement influencé sa pensée anarchiste. Même s’il n’a jamais formellement accepté l’Islam, il est sûrement plus proche de ce que je vois dans cette vision spirituelle. Enfin, du port au navire, puis du navire au Nil, je suis entré en collision avec la nuit, pendant laquelle une ivresse semblable à celle du jeûne allait se saisir de moi, ravivant cette colère enfouie sous des couches de graisse et de carne. 

I  

Ô vautours en orbite 

Telles les aiguilles d’une montre 

Vous portez des yeux aveugles 

En vos becs charognards 

Je est le cloaque invisible 

Le cadavre social a les neurones en transe  

Les neutrons s’enfoncent et son flanc pourrissant 

Ballonné par l’accumulation scatologique 

Il étouffe par endoctrinement 

L’inconscient collectif 

Y est remplacé par un lapidé imposteur 

La créativité, par l’anthropophagie 

Entre la destinée et la conscience individuelle 

Gronde un océan agité 

Vaste, d’une profondeur ineffable 

II 

Au loin, j’entrevois 

Les longues surfaces cuivrées 

Les fleuves de sperme 

Qui ont amené l’humanité à cogiter 

Mais la larve s’est métamorphosée 

En désertification 

Où es-tu violé, ma créativité? 

Sur une plage d’yeux vitreux 

Au bord d’un océan de mères noyées 

Où es-tu violé, ma créativité? 

Toi, ô « je » qui fut soustrait au Néant 

Nous en sommes la plénitude 

Quelques heures plus tard, j’étais affaissé sur la carapace d’acier brûlant du navire. Les paillasses et les châles des passagers et des passagères tapissaient le pont supérieur du vaisseau africain. Des centaines de corps en sueurs semblaient catalyser toute la chaleur de la nuit. Cette chaleur nous irradiait et faisait flotter nos corps, détrempés des sueurs qui se mélangeaient. Nous étions en proie à une sorte de rêverie collective et nos âmes étaient devenues des protubérances qui s’exhibaient à demi hors de nos corps. Tel un champ de cordes entrelacées nous gisions, dans nos vêtements comme des feuilles de chou collées et gluantes. Nos torses et nos jambes s’étaient soudés à nos tuniques, torturés de démangeaisons absurdes, de picotements intermittents et de morsures d’insectes aux quatre extrémités. Nous étions ivres d’une nuit blanche de guerre avec les puces, sales et en sueur, coagulés les uns contre les autres sous un ciel désertique. Un monument de silence y avait été érigé de fatigués entortillés entre eux et contre les tiges chaudes et rongées des garde-fous. 

Juste avant l’aube, avec la transition de la nuit noire vers la nuit bleutée qui précède l’aube, les silhouettes se retiraient des fanges de la stupeur, maquillées des affres de la traversée nocturne. L’engin grondait d’un assommant tonnerre de ferraille. La voix de l’appel à la prière se déversait telle une psalmodie contre la marée, audible avec l’apparence d’un écho lointain. Lentement et maladroitement, les uns cherchaient leurs galoches pendant que d’autres patientaient en position fœtale ou sur le flanc parmi les sacs et les caisses. La lune nous observait, l’appel à la prière se poursuivait. Mon turban de coton noir dénoué sur l’épaule, je suis descendu dans le gouffre fumant du bateau par une cage d’escalier squelettique. Puis, au bout d’un étroit passage à travers les machines en dégueulades, j’entrais dans la gargote à foul (fève fava), le bouche-creux égyptien. Au Soudan, l’eau avec laquelle sont cuites les fèves est recyclée, c’est-à-dire achetée par les moins nantis et mêlée avec des morceaux de pain. Ils appellent cette mixture le Bush. Une confection semblable faite avec du lait se nomme Obamaxiii. Cela témoigne du ressentiment de la population à l’égard des sanctions des États-Unis (maintenant abolies). En fait, à l’époque où j’étais au Soudan, on priait pour la destruction des États-Unis dans certaines mosquées. Enfin, je n’ai pas connaissance d’une recette pour le Trump. L’appel se poursuivait. 

Mes yeux tentent de noyer l’ennui 

Dans les cieux liquéfiés et les fanges lentes 

Mais seul Ton nom existe, dévêtant toutes les nuits 

Sous leurs silhouettes soupire mon âme gémissante 

Ô Allah, pardonne à un halluciné à demi suicidé 

Une ombre à l’ombre d’un univers vaporeux 

Ô Allah, retire mon squelette de sa vierge de fer 

Pour le déposer là où il ne sera plus déchiré d’hier 

Dans ce paradis sans nausée, sans soif débordante 

Bien au-delà des profondeurs aux voix hurlantes 

Les crevasses de mes regards visqueux 

Sont les oblongs boudoirs 

D’un rêve dont tu as sculpté mes yeux 

Ces placards profanés, ces éteignoirs 

Ce crâne floconneux de cendre gelée 

De son silence d’humilié éclate 

Telles mille langues fumées 

Par le souffle de géhenne écarlate 

Ô Allah, pardonne à un halluciné à demi suicidé 

Une ombre à l’ombre d’un univers vaporeux 

Je ne sais pas encore exister 

Je reste une limace engluée de vivre 

Enlisé de feu pour m’y noyer 

À moins que Tes faveurs m’enivrent 

Mes yeux se sont faufilés dans le compartiment de classe supérieure, muni de grandes banquettes sans rembourrage, une ventilation quelconque, capharnaüm avec éclairage tamisé, discussions et volutes de fumée se propulsaient dans ce qui restait d’espace. J’enjambais les corps en concerts de ronflements pour me faufiler dans la ligne qui oscillait énergiquement vers les latrines. Des femmes endormies étaient bien ensevelies dans leurs niqabs enluminés ou léopards, les pieds tatoués de henné resurgissant comme des télescopes. Au-dessus de ces pieds, l’appel se poursuivait. Le type derrière moi, avec de grands verres noirs et miroitants, une calotte aux couleurs jamaïcaines sur son crâne imberbe me racontait : « Je suis né au fond de ces eaux mon frère, avant qu’ils ne construisent le barrage et que tout soit englouti. Je vis depuis 25 ans à Vancouver. » Au-dessus de la tête de ce type, l’appel continuait.  

Ma cervelle navire-proie 

Se dérobe vers l’acide du bain ancien 

Parmi les yeux qui flottent 

Les nerfs optiques sanglotent 

Chaque œil y est un grain de sable 

D’une ivresse déshydratée 

Chaque dune du décor 

Était une population de viols 

Mes paupières ne sont plus que des faisceaux oblongs! 

À l’endos de mes paupières mi-closes 

Se creusent deux étroits paysages 

Deux souterrains à la Van Giap 

Deux intestins cancéreux 

Dévaloirs incendiés vers le feu 

Vers les bas-fonds telluriques  

J’y vois ma chair pourrie combustible 

Et mon sang carbonisé 

À l’intérieur, les toilettes turques avaient débordé et l’eau du Nil avec ses matières en suspension nous passait entre les orteils. Nous utilisions le petit lavabo pour faire nos ablutions. Au-dessus de toilettes turques débordantes, l’appel se poursuivait encore. J’avais lavé mon visage et ma barbe. J’introduisais mes bras dans l’évier minuscule, puis passai mes mains mouillées sur mes cheveux. Enfin, je terminai par les pieds, un à un, une poigne ferme sur le hublot, lavant d’abord ma jambe droite, m’assurant que la peau soit rincée jusqu’aux chevilles. L’appel a fini par prendre fin. Le temps de remonter sur le pont supérieur, nous formions les rangs pour la prière. Les hommes se faufilaient un à un pour boucher les interstices. L’espace a été totalement occupé très rapidement. Un étranger hirsute au teint d’Européen se tenait au milieu des rangs. Debout et stupéfait, il restait enfoncé, immobile comme un épouvantail. Sa chevelure était nouée d’un élastique au-dessus du crâne. La touffe blonde giclait aux courants d’air comme une flamme jaune ou un drapeau. Orientés vers La Mecque, le navire a cessé pour un moment d’exister. 

Par qui les cœurs s’inondent 

Toi par qui les cœurs s’inondent 

Par qui bourdonnent et s’écrasent les mondes 

De quelles guerres ma langue est-elle amputée? 

Tel un serpent, pour quelle tentation a-t-elle déserté? 

Comment irais-je la récupérer? 

Là où mes paupières seraient arrachées 

Poses-y ton pied ô Allah seigneur des mots versés 

Avec force, ne la laisse pas traverser 

Le désert de fiel des idoles menacées, 

Des miroirs grisâtres d’opiacés 

Comment irais-je la récupérer? 

Là où mes paupières seraient arrachées 

Où suis-je pour ne plus me voir dans les cieux? 

Les sables mouvants me dévisagent d’immenses yeux 

Puisque ces telluriques entités s’enracinent dans mes jarrets 

Ma langue définitivement se dérobe 

Comment irais-je la récupérer? 

Lorsque mes yeux sont crevés 

Plus tard, une fois le Soleil bien haut, nous sommes arrivés à Wadi Halfa, la ville frontalière du côté soudanais. Il n’y avait pas grand-chose à part quelques auberges, ou plutôt des murailles d’argiles formant des cours intérieures dans lesquelles étaient alignés des lits de corde directement sur le sable, et quelques cafés rudimentaires bondés de fumeurs de narguilé. Quoi qu’il en soit, j’y ai fait la connaissance d’un étudiant qui voulait bien m’accompagner jusqu’à Khartoum. Dans l’arrêt de bus, le portrait du général Bachir en uniforme, dictateur du Soudan pendant près de 30 ans, de 1989 à 2019, guettait nos moindres mouvements. Après avoir flotté en provenance d’un pays en révolution, la Tunisie, moins d’un an après l’auto-immolation du vendeur ambulant Bouazizi, qui en avait l’étincelle, je me retrouvais dans la contrée encore habitée par la moukhabarat et l’excision pharaonique, une phallocratie antédiluvienne, multimillénaire qui n’avait pas encore été châtrée.   

Ô Seigneur des ouïes 

J’ai subsisté sur ta poussière 

J’ai traversé tes étendues sans miroir 

Ma chair y a suppuré sa sanie 

Ma chair et son « je » sont ta créature 

Ô Seigneur des yeux des cœurs 

Tu as vu mon tronc sec d’idolâtre 

Sa faim de ténèbres se repose 

À mon épaule fendue 

Cette langue T’implore de guérir 

Un habitant de l’Univers 

Seigneur de la compréhension 

Mon intelligence s’est amaigrie 

N’est plus qu’un désert 

De fibres et de membranes d’argile 

Des réflexions piliers de l’angoisse 

Le sang et les larmes sont coagulés 

Dans mon cerveau affaissé  

Mes membres glissent dans les actes du brasier 

Je crains les liseurs de grimaces 

Purifie mon visage! 

Je crois respirer le remugle de la tombe 

Et le parfum de mon crâne en bouillonnements 

Ô Seigneur des déchirements et des fumoirs 

J’ai étranglé mon intelligence 

Pour une mâchoire de chien, un os de datte 

Est-ce que je suis encore un esclave cadavérique? 

La moukhabarat soudanaise avait la réputation d’écraser les testicules avec des pinces lors de ses interrogatoires. Heureusement, je n’ai pas eu d’interactions, à ma connaissance, avec ces agents de la terreur. J’allais toutefois faire la rencontre d’anciens janjawid, les escadrons de la mort qui sévissaient au Darfour dans un conflit opposant, depuis 2003, le gouvernement et des milices paramilitaires à des rebelles issus de tribus non arabes. Ce conflit très complexe aurait eu pour cause à la fois la découverte de ressources pétrolières, les changements climatiques ayant causé sécheresse et les politiques racistes du gouvernement qui favorise les populations arabes du paysxiv. Ces anciens janjawid étaient des adolescents, parfois même des enfants, qui avaient pour la plupart eux aussi des enfants. Ils n’avaient rien de monstres, malgré les horreurs qu’ils avaient pu commettre et subir. J’allais passer des mois en leur compagnie à dormir dans les mosquées, à bénéficier de leur hospitalité, véritables trésors des déserts. L’un d’entre eux travaillait-il pour la moukhabarat?  

Je me souviens d’une nuit brûlante, lors de laquelle, dormant dans une petite mosquée à quelques kilomètres de Khartoum, dans le désert, j’ai été tiré de mon sommeil par le souffle violent d’une explosion. J’apprenais le lendemain qu’un avion israélien avait bombardé une usine d’armement du régime. Cela n’avait cependant que contribué au discours antiaméricain de l’État, qui ne tomba que près d’une décennie plus tard, en 2019, sous les pressions des révoltes populaires. Le pays est à ce jour en pleine transition…xv  

J’irai comme un cheval fouxvi 

Étourdi dans les sueurs ocres  

Et l’amertume des brûleries 

Médusement, ma céphalée absorbe 

Les murs et les enluminures 

Des matières violées pour mon œil 

La nuit hurle de ses pattes et de ses mains 

L’obscurité ronge l’ampoule nue 

Saigne le verre des vitrines de vide 

La nuit lèche la fange avec vacarme 

Laisse ses crocs couler le long des herbes 

Les fumées et les vapeurs 

S’accouplent et muent 

De cireux ossements se font lâches 

Et viennent se poser sur un front insomniaque 

i Khwaja Abdullah Ansari, Intimate Conversations, traduction de Wheeler M. Thackston, Paulist Press, New York, 1978, cité par Peter Lamborn Wilson. 2014. Spiritual Journeys of an Anarchist, Autonomedia, Brooklyn, 2014, p.43 (Nous avons assuré la traduction vers le français). 

ii Nom donné à la police secrète dans la plupart des pays arabes. Elle est notoire en Égypte, au Soudan, en Iraq et en Syrie, entre autres régimes, pour sa brutalité.  

iii Al Jazeera, « My Arab Spring: Egypt’s silent protest »,  Al Jazeera, 24 janvier 2016. https://www.aljazeera.com/news/2016/01/arab-spring-egypt-silent-protest-160124101244868.html

iv Mouammar Kadhafi, Le Livre vert, Éditions Cujas, Paris, 1976. 

v Al-Sulami, Muhammad. 2011. « Saudi Arabian Scholars Support Libyan Uprising ». Eurasia Review, 1 mars 2011. https://www.eurasiareview.com/01032011-saudi-arabian-scholars-support-libyan-uprising/

vi Hakim Bey, « Jihad Revisited », 2009, https://theanarchistlibrary.org/library/hakim-bey-jihad-revisited

vii Nouvel Observateur. 2006. « Qu’est-ce que le Patriot Act ? » Nouvel Observateur, 6 septembre 2006. https://www.nouvelobs.com/monde/20060906.OBS0822/qu-est-ce-que-le-patriot-act.html

viii Pour avoir visité cette ville récemment, je suis resté troublé par la manière dont l’islam africain y avait été presque totalement effacé. De nos jours subsiste un Islam surtout à Sao Paulo, communauté essentiellement palestinienne, syrienne et libanaise. 

ix Louis Fournier, F.L.Q.: Histoire d’un mouvement clandestin, Lanctôt, Montréal, 1998. 

x Pierre Michaud, « France : Macron lance la lutte contre le “séparatisme islamiste” ». Euronews, 21 février 2020. https://fr.euronews.com/2020/02/18/france-macron-lance-la-lutte-contre-le-separatisme-islamiste

xi Peter Lamborn Wilson, The New Nihilism, Bottle of Smoke Press, North Salem, NY, 2018. 

xii Peter Lamborn Wilson, Spiritual Journeys of an Anarchist. Autonomedia, Brooklyn, 2014, p.64. 

xiv La page Wikipedia, dans ce cas-ci, propose une bonne synthèse : https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Darfour 

xv Al Jazeera, « 12 defining moments in Sudan’s 12-month uprising ». Al Jazeera, 18 décembre 2019. https://www.aljazeera.com/news/2019/12/12-defining-moments-sudan-12-month-uprising-191215151600227.html

xvi Le premier vers de ce poème est aussi le titre d’un film de Fernando Arrabal, réalisé en 1973 et tourné, en grande partie, n Tunisie. Le protagoniste du film fuit dans le désert et y rencontre un nain extraordinaire qui lui fait découvrir un autre univers de sens. Ce film surréaliste évoque pour moi, métaphoriquement, le mysticisme islamique et ce qu’il représente pour moi.   

Le crépuscule des idoles au Salvador : dollarisation, Banque Scotia et pupusas

Le crépuscule des idoles au Salvador : dollarisation, Banque Scotia et pupusas

Je quittais le Honduras au moment où l’armée a été déployée dans les rues pour contrôler les étudiant∙e∙s. Je suis arrivé à San Salvador à peu près au moment où le nouveau président, Nayib Bukele, déployait l’armée pour ravir le contrôle de plusieurs parties du pays aux gangs de rue. Le père de Bukele était imam de la mosquée la Luz, la première mosquée du pays, située dans le centre historique de San Salvador. Le président Bukele est propriétaire de la filiale Yamaha au Salvador. Il s’est lancé dans les affaires à 18 ans et a fait partie du parti politique issu de la guérilla, le mouvement Farabundo Martí de libération nationale (Frente Farabundo Martí para la Liberación Nacional – FMLN) de 2012 à 2017[1]. Il a ensuite lancé sa propre formation politique, la Grande alliance pour l’unité nationale (Gran Alianza por la Unidad Nacional  GANA), une formation de droite. Président depuis le 1er juin 2019, son élection récente marquerait la fin de la période postconflit. Cette période qui prenait fin avait été caractérisée par une polarisation entre l’Alliance républicaine nationaliste (Alianza Republicana Nacionalista – ARENA), parti d’extrême droite dont les escadrons de la mort étaient le bras armé durant la guerre civile, et la guérilla devenue parti politique (FMLN). Cela dit, avec la dollarisation récente et un ancrage profond du Salvador dans le système économique de l’Oncle Sam (Mike Pompeo a même visité le pays récemment), il y a lieu de se demander si des années de guerre civile ont changé quoi que ce soit. Enfin, là où les États-Unis sont présents, leur voisin du Nord n’est jamais loin, comme en témoignent toutes les succursales de la Banque Scotia qui pullulent dans le pays. Une économie en dollars américains, gardés dans des banques canadiennes… Qui sauvera le « Sauveur » de la botte du marché?

Le vendredi, je me suis rendu à la mosquée Ibrahim (plus récente que la Luz), à San Salvador, située un peu à l’écart de l’avenue Franklin Delano Roosevelt. J’y ai fait la rencontre d’un Iraquien, un certain Idris, qui avait connu Bukele père, lorsque celui-ci dirigeait la prière. Même si nous avons brièvement abordé les problèmes de sécurité qui touchaient le pays, nous avons surtout parlé de la colonisation de l’Iraq par les États-Unis. Idris avait complété un doctorat à Marseille et s’exprimait parfaitement en français comme en espagnol. Comme bon nombre de ses compatriotes, il affirmait que le pays était beaucoup mieux sous Saddam Hussein, à une époque où la violence et la pauvreté étaient à peu près inexistantes et pendant laquelle les revenus du pétrole profitaient vraiment aux gens du pays. La privatisation de l’Iraq et la mise à sac de ses ressources, la destruction de sa culture et la sectarisation de sa population étaient des phénomènes récents. Ce sont des groupes sectaires qui gouvernent maintenait un Iraq doté d’un gouvernement fantoche placé par les Américains. Ce n’est pas dire qu’il nie la brutalité de l’ex-leader iraquien. Seulement, l’imposition d’une pseudo-démocratie libérale n’a rien fait pour améliorer les choses. Au Salvador, ce serait les gangs de rue qui gouverneraient sous le regard d’un gouvernement corrompu et inefficace, gras et stagnant à force de dévorer les ressources du pays, pour la plupart agricoles. Bukele promet de changer les choses, mais des courants forts bousculent ses ambitions.

Face à des conditions extrêmement difficiles, si on cherche à trouver, à ras le sol, sous l’État qui a déjà avalé la guérilla pour en faire l’un des deux clans du statu quo, une forme de résistance du quotidien, peut-être pourrions-nous la trouver dans l’« économie de la pupusa ». Cette dernière résiste à l’hégémonie des supermarchés dans lesquels un légume, un fruit, du fromage ou presque n’importe quel ingrédient qui ne saurait constituer un repas à lui seul coûte plus cher qu’un repas entier dans une pupuseria[2]. La pupusa est une tortilla farcie de fromage, de viande ou de haricots, servie avec une sauce tomate et une salade de chou. Elle se vend partout pour environ un dollar. Son existence semble dépendre de tout un système d’approvisionnement parallèle de petits producteurs sans doute en marge de la production industrielle, mais qui suffisent à en alimenter beaucoup. J’ai aussi fréquenté un établissement taiwanais et végétarien, mais je devais retirer les cafards des légumes avant de les manger. Les pupusas restaient donc une option plus alléchante.

En circulant dans les rues de San Salvador avec Alvaro, le conducteur de taxi qui assurait mon transport, j’abordai la réalité du pays : il y a tant d’horreurs racontées dans les médias au Salvador, comme si toute la vie politique d’un peuple était sublimée dans l’horreur et la peur de vivre. Il n’est pas étonnant que les membres des gangs soient appelés « terroristes ». Cependant, est-ce seulement eux qui engendrent la peur? À tout le moins, ils en sont en partie responsables, leurs méthodes dépendant d’abord de l’extorsion. Dans les quartiers qu’ils contrôlent, tous·tes sont soumis·e·s à une « taxe », sans quoi iel·s risquent la mort. Les deux principaux gangs sont la MS-13 et la 18. Aussi, le Salvador compte un des taux de féminicides les plus élevés au monde. Les femmes sont totalement commodifiées par les gangs de rue. Comme tous·tes les habitant·e·s des zones concernées doivent nécessairement se rallier à un groupe ou à un autre, on impose à beaucoup certains rites initiatiques comme le meurtre ou, pour une femme, de coucher avec un grand nombre des membres de la gang, ce qui se résume souvent en un grand viol collectif qui s’éternise pendant des heures. On voit dans les médias ces femmes avec le nom d’une gang ou d’une autre tatoué de part en part du visage, comme si elles étaient une propriété, ce qui les stigmatise encore davantage.

Alvaro affirmait : « Je conduis le taxi depuis 35 ans, de tous les côtés de San Salvador, et je n’ai jamais senti que ma vie était en danger. » L’homme, qui n’était pourtant pas éduqué formellement, était conscient du terrorisme que représentait non les gangs de rue elles-mêmes, mais la peur de circuler, d’aller où on l’entend. Cela n’est pas si différent des discours d’un État comme le nôtre, qui cherche à effrayer à l’idée de penser hors de l’État, mais aussi de physiquement se rendre hors de l’État. Ainsi, les conseils aux voyageurs publiés sur le site Web d’Affaires mondiales Canada revêtent nécessairement un caractère politique, c’est-à-dire qu’ils engendrent une peur d’aller là où l’expérience de vie radicalement différente pourrait conscientiser en ce qui a trait à l’aliénation de la société de consommation. De plus, les ambassades, qui fournissent pourtant une aide aux multinationales, sont réticentes à aider un voyageur en difficulté, par exemple, une personne dont le passeport aurait été dérobé. En ce sens, le voyage dans les pays du Sud, non comme une forme de consommation, mais avec cette intention de conscientisation et de solidarisation, est une forme d’ascèse contre l’aliénation de la société de consommation.

Après San Salvador, j’ai pris la route pour Perquín, localité dont l’histoire est intimement liée à celle de la guerre civile, comme repère du FMLN. En cours de route, une jeune femme a pris place à côté de moi. Elle m’a demandé si je vivais à Perquín, pensant que je revenais de faire des emplettes. Elle s’est présenté comme Leticia, étudiante. De la même manière dont s’était exclamée la vendeuse de livres révolutionnaires de San Salvador lorsque je lui ai dit que j’étais un Canadien de passage, elle m’a demandé : « Je veux aller au Canada; comment on fait? » Je lui ai expliqué d’emblée le caractère impérialiste, à mon avis, de l’immigration dans des pays du Nord. Nous avons ensuite parlé de religion. Elle se sentait plus ou moins à l’aise avec le catholicisme parce que sa mère avait été violée par un curé et en raison d’autres abus de la part du clergé. L’État, ou l’institution, est un viol ontologique dont les agressions ponctuelles ne sont que l’épiphénomène. Nous nous sommes arrêté dans un village. Avant de descendre de l’autobus, elle m’a mis en garde de bien garder mon téléphone dans mes poches, le banditisme et l’assaut des autobus étant monnaie courante dans ces régions.

Perquín était un village encore relativement isolé, une simple route parsemée de cases qui menait vers le musée de la révolution. Chaque soir, j’allais à la pupuseria du village. Au-dehors, le village était plongé dans l’obscurité. À une occasion, j’y ai rencontré un ivrogne qui affirmait avoir vécu aux États-Unis et au Canada et avoir passé du temps en prison pour avoir tué un « Noir ». Ce racontar mérite réflexion, si on prend en considération le fait que beaucoup de membres des gangs ont vécu aux États-Unis. En fait, les MS-13 et 18 tirent leurs origines de Los Angeles. Pour certains, les gangs s’inscriraient en continuité des escadrons de la mort des années 1980 et incarneraient, sous des apparences à peine distinctes, la mainmise de l’Oncle Sam sur le pays. Un néocolonialisme rendu effectif par des organisations criminelles? Pas si étonnant, si on tient compte des paradoxes qui jonchent ne serait-ce que les relations entre l’interventionnisme politique des États-Unis et le trafic de drogues. Au plus large de la nuit, sur l’unique chemin de terre, les chien·ne·s errant·e·s affamé·e·s zigzaguaient, grisé·e·s d’un ventre creux, se jetaient dans les bois pour en bondir quelques instants plus tard.

[1] Une importante population d’origine arabe est établie au Salvador. Schafik Handal, un des membres fondateurs du FMLN, est aussi d’origine palestinienne

[2] La pupuseria est un type de petit commerce, souvent ambulant, qui prépare et vend des pupusas.

Mon oncle de Karachi

Mon oncle de Karachi

Le Pakistan est un pays dont la réputation a beaucoup souffert au lendemain des évènements du 11 septembre 2001, étiqueté comme un pays soutenant le terrorisme. Cela dit, à l’époque, le général Pervez Moucharraf[1] avait assez rapidement offert son soutien à Georges W. Bush, qui menaçait de bombarder le Pakistan au point de le ramener à l’âge de pierre[2]. Mon dernier voyage au Pakistan et, en fait, en Asie du Sud, remontait à près de 10 ans. Je m’y rendais pour une visite familiale à Karachi. J’aurai l’occasion, dans ce condensé de récits de voyage, de dresser un portrait du Pakistan, qui se veut abordable par son caractère plus personnel et son ton léger, mais qui ne néglige pas non plus, au regard de la mission de L’Esprit Libre, d’aborder l’histoire, la politique et les sociétés du Pakistan. Son style peut paraître un tant soit peu décousu, mais doit se lire comme une mosaïque cherchant à représenter un pays qui est lui-même tout à fait hétéroclite.

Le récit commence dans un taxi, en route vers l’aéroport Lester B. Pearson de Toronto. Le chauffeur, Mounir, était un indien musulman d’Hyderabad, ville à majorité musulmane du Telangana (auparavant Andhra Pradesh), dans le sud de l’Inde. Mon oncle est lui-même originaire d’une province avoisinante, le Karnataka, avant que sa famille ne vienne s’installer dans la ville portuaire de Karachi, dans l’actuel Pakistan. Le Pakistan est traditionnellement un pays allié aux Occidentaux, et ce, depuis la guerre froide. Cette alliance quasi inconditionnelle du pays avec les États occidentaux dans la lutte contre le terrorisme n’est pas sans en aliéner certain·e·s. Quoi qu’il en soit, Mounir abordait avec une rage passionnée les sinistres desseins de l’actuel premier ministre indien Narendra Modi. « L’Inde n’a pas besoin de mafia, ils ont Modi ». J’abordais les tensions qui s’étaient accentuées début mars dernier avec le Pakistan et qui avaient entraîné momentanément la fermeture de tous les aéroports au Pakistan et des principaux aéroports du nord de l’Inde[3].

Les Indiens avaient soi-disant bombardé un camp d’entraînement djihadiste du groupe Jaish-e-Mohammed[4] au Kashmir. Ce camp d’entraînement s’avérait être, aux dires de l’État pakistanais, une villa et quelques rocailles. Deux avions indiens avaient ensuite été abattus et un pilote fait prisonnier, avant d’être retourné en Inde en guise de bonne foi. La manœuvre aurait permis à Modi, à la veille des élections, de montrer ses muscles, racontait Mounir avec indignation. Modi a depuis été réélu, lui et son gouvernement d’extrême droite du Bharatiya Janata Party (BJP), un parti nationaliste hindoue lié à des éléments xénophobe et islamophobes, qui sert le Capital au détriment des couches les plus pauvres de la population pour faire du pays, à l’image de la Chine, l’usine du monde[5]. Poursuivant ses objectifs, il a également, au début du mois d’août dernier, aboli le statut particulier du Cachemire, auparavant garanti par la constitution. Ce statut lui accordait une certaine autonomie, sa propre constitution et la possibilité de voter des lois[6]. Le Cachemire est depuis plongé dans un état de siège, ce qui a été dénoncé par le premier ministre pakistanais Imran Khan à l’ONU[7]. Cette région disputée a maintenu jusqu’à présent les deux puissances nucléaires à couteaux tirés et a été l’enjeu de quatre conflits armés en 1947, en 1965, en 1972 et en 1999. Enfin, à la sortie du taxi de Mounir, j’ai échangé de chaleureuses salutations avec lui avant de plonger dans le terminal des départs.

Mon voyage vers le Pakistan nécessitait un transit en Turquie. L’aéroport Atatürk d’Istanbul, maintenant abandonné pour un aéroport tout neuf, comprenait plus de 700 portes vers des destinations dans tout le Moyen-Orient et l’Asie : Bagdad, Téhéran, Bichkek, Achgabat, Tachkent, Kaboul, toutes desservies par l’entreprise Turkish Air. Des centaines de hadjis et ce qui me semblait être des réfugié·e·s syrien·ne·s et iraquien·ne·s et un grand nombre de voyageur·euse·s dormaient çà et là un peu partout. Sur le vol Istanbul-Karachi, calé dans mon siège, je songeais à un de mes voyages antérieurs au Pakistan, qui m’avait mené jusque dans le désert du Baloutchistan. Cette région m’avait laissé une très forte impression[8]. Je me permets ici de raconter certaines expériences d’un voyage antérieur au Pakistan.

La capitale de la province, Quetta, est connue pour son immense bazar de produits afghans, des fruits séchés jusqu’aux armes à feu, en passant par les sabres et le thé kényan. C’est aussi justement un point de passage de la frontière pour se rendre vers Kandahar ou Zahedan, en Iran. J’y avais reçu de mystérieux coups de fil dans mon hôtel. Les interlocuteurs ne s’étaient pas identifiés, mais je soupçonnais qu’il s’agissait des agents du notoire Inter-Services Intelligence (ISI), les services de renseignements pakistanais, qui me surveillaient. Après tout, cette région était connue comme abritant la chourah des talibans qui avaient fui l’invasion américaine. Un scandale allait également éclater quelques années plus tard, avec l’incident Raymond Allen Davis, lors duquel l’agent de la CIA avait tué deux Pakistanais présumément armés[9].

J’avais ensuite passé trois jours à Ziarat, non loin de Quetta, là où le quaid e-azam (le grand leader), Muhammad Ali Jinnah, avait passé les derniers jours de sa vie. La petite agglomération se trouvait à proximité des zones tribales, hors de tout contrôle des autorités. Par conséquent, je devais m’inscrire auprès de la police. À ma surprise, on m’a invité à passer quelques jours au poste, une hospitalité inespérée. Je couchais dans la chambre d’un des agents, juste à côté de la cellule des prisonniers, qui tenait à peu près cinq ou six individus dans un espace qui suffirait à peine à moi seul. Le soir, je pouvais observer de loin les séances de torture. Pour me distraire, on me faisait regarder des DVD piratés de films américains, pendant que les policiers fumaient un joint[10]. Un homme nu se trouvait à plat ventre sur une table en bois et les policiers le frappaient avec ce qui ressemblait à un bâton de criquet recouvert de cuir. J’ai demandé au chef de police pourquoi ils le torturaient. Sa réponse était des plus candides : une motocyclette avait été volée. L’homme était le suspect et ils le torturaient pour qu’il admette son crime. Il m’expliqua qu’il n’avait pas les moyens de mener une enquête et que c’était le seul moyen de trouver le coupable. À la première occasion, je lui ai fait remarquer : « Et s’il y avait erreur sur la personne? » La question demeura sans réponse. Enfin, s’agissait-il vraiment d’un vol de motocyclette? En dépit de mes surprises, je dois dire que l’accueil qui m’a été réservé était irréprochable. Je suis parti quelques jours plus tard pour me rendre à Peshawar et visiter cet épicentre de la culture pashtoune, aussi situé non loin de la frontière afghane et de la passe de Khyber. La ville était non seulement un point de passage important lors des deux guerres afghanes menées par les Britanniques au XIXe siècle, mais figurait aussi sur le trajet emprunté par les hippies qui, dans les années 1960 et 1970, voyageaient sur la route de l’Europe jusqu’à Katmandou, en passant par la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Bien sûr, les raisons de ma visite étaient plus proches de celles du deuxième groupe de voyageurs.

J’avais aussi passé de bons moments à Peshawar, également tout près de la frontière afghane, mais beaucoup plus au nord. La chaleur était étouffante. Je me souviens d’avoir marché de la gare jusqu’à l’artère principale pour me trouver un hôtel. Le bord de la route était jonché d’excréments de buffles, de chats et de rats morts, et de plusieurs héroïnomanes verdâtres d’une immobilité surréelle. Au centre de la ville se trouvait une salle de cinéma présentant des films pachtounes, avec de grandes affiches-fresques peintes à la main, garnies d’éclaboussures rouge sang, de kalachnikovs et de moustachus grimaçants. Le cinéma pachtoune est unique en son genre, à l’antithèse d’une certaine pudeur qui reste la norme partout ailleurs au Pakistan. Hassena Atom Bomb (1990) et Da Khwar Lasme Spogmay (1997) sont des « classiques » très représentatifs du genre. Le deuxième film est particulièrement marquant, mettant en scène une femme loup-garou justicière et étant réalisé par une femme, Shehnaz Begum. Examinant l’immense murale à l’image du dernier film à succès pachtoune, je pris un bon repas de haricots rouges avec naan d’un vieux marchand avec une longue barbe blanche et un turban immaculé. À la fin de mon repas, je décidai de voir si l’expérience cinématographique pachtoune, j’entends par là celle d’une salle de cinéma, était comme n’importe quelle autre.

Je me suis donc engouffré dans la salle de projection. Les portes de l’édifice étaient verrouillées pendant les projections pour éviter les attentats-suicides. Après avoir acheté mon billet, j’ai pris place dans la salle, dans laquelle des bancs de bois étaient disposés comme dans une église. Le projectionniste a fait tourner la première bobine. Je ne comprenais rien aux dialogues, mais j’arrivais à suivre les grandes lignes du drame déjanté qui défilait sous mes yeux, une sordide histoire de vengeance. La salle de cinéma se remplissait peu à peu de fumée de cannabis et de cigarette. Le film en arrivait ensuite à une scène sans doute érotique : une femme se déhanchait à l’écran. Bien sûr, il n’y avait que des hommes dans la salle, mais il se sont tous mis à danser, joint ou cigarette au bec. Je suis resté dans le fond de la salle, un peu perplexe, mais impressionné par l’intensité d’une expérience de cinéma en pays pachtoune. Après ma sortie du cinéma, affamé, je suis allé déguster un ragoût de viande avec un thé vert dans une petite gargote de rue. Je me demandais alors pourquoi ces films étaient si violents. La réponse m’est venue sous la forme d’un pauvre réfugié afghan qui faisait semblant de tirer avec une mitraillette en pleine rue. Tous ces souvenirs ont défilé dans mon esprit alors que je rêvassais sur mon siège, déjà presque arrivé à destination, de retour au Pakistan après plus de dix ans.

Karachi est habitée par une majorité d’immigrants (les muhajirs) musulmans de l’Inde, après la séparation. Elle abrite la plus grande population de personnes ayant l’ourdou comme langue maternelle au Pakistan.Langue officielle, du pays, l’ourdou n’était pourtant parlé que par 6 % des habitant·es au lendemain de la fondation de la première république islamique. À Karachi, on trouve aussi un grand nombre d’Afghan·es persanophones et pachtophones, des bengalis restés même après l’indépendance du Bangladesh en 1971, des Rohingyas et d’autres. Le reste du Pakistan est habité par une constellation d’ethnies parlant autant de langues : Penjabi, Sindhi, Siraki, Mehmani, Balouchi, Chitrali, Hunzas.

La file d’attente est longue pour l’immigration à Karachi. Cependant, les procédures sont simplistes. Un agent étampe votre passeport et vous laisse en proie aux escroqueurs et aux porteurss pendant que vous essayez de récupérer vos bagages. À la sortie de l’aéroport, mes lunettes se sont embuées. Mon oncle m’a accueilli, souriant, vêtu d’un shalwar kameez[11]. Mon cousin a pris le volant. Nous nous sommes enfoncés dans la nuit de Karachi, la « ville des lumières », désormais ensevelie dans un épais smog. Les boulevards étaient harnachés par des motocyclettes bourdonnantes comme des guêpes dans un tube de verre embué. Des autobus dérapaient ici et là, baroques, enjolivés d’enluminures en inox, leurs toitures surchargées de passagers. La maison de mon oncle se trouvait au rez-de-chaussée d’un immeuble résidentiel et comprenait une petite cuisine, une salle commune et trois chambres, chacune appartenant à un de mes cousins, leurs femmes et deux ou trois enfants. Cette promiscuité, qui serait jugée extrême au Canada, était pourtant ce qui caractérisait la vie de mon oncle, fonctionnaire retraité, et celle de ses enfants, tous ingénieurs, une famille somme toute plutôt aisée. L’un des frères menait à bien des projets de construction en Tunisie et en Arabie saoudite et l’autre œuvrait sur les navires de guerre de la marine pakistanaise.

Une fois par semaine venait le masi ou la « femme de ménage », souvent chrétienne ou pauvre. Curieusement, au Pakistan, presque toutes les familles emploient de tels services, de telle sorte que pour beaucoup de migrant·e·s pakistanais·e·s au Canada, il est difficile de commencer à faire le lavage, le ménage ou la cuisine. Un véritable cas de « trickle down » dont parlent les économistes[12]? En passant en voiture près de la gare, je voyais de grandes affiches électorales de Bilawal Bhutto, fils de Benazir Bhutto et petits fils de Zulfikar Ai Bhutto, président du Pakistan dans les années 1970. Fidèle aux objectifs de ce récit, je me permets ici une parenthèse sur l’histoire politique du Pakistan.

À la tête du parti populaire du Pakistan, Bhutto avait tenté de mettre de l’avant un programme progressiste et laïc, se rapprochant de la Chine maoïste et perdant le soutien des États-Unis. Il fut victime d’un coup d’État soutenu par la CIA. Le général Muhammad Zia-Ul-Haq lui succéda et le fit pendre pour trahison. Peu avant son renversement, il aurait admis boire un peu d’alcool. Des rumeurs circulent toujours, selon lesquelles il aurait été un alcoolique prêt à vendre le Pakistan à l’Inde à tout prix. L’histoire des Bhuttos, une des familles les plus importantes en politique au Pakistan[13], après la mort de Zulfikar, n’a rien de réjouissant. Sa fille, Benazir, a été assassinée en 2007 lors d’un rassemblement politique[14]. L’identité des assaillants reste nébuleuse. Certaines rumeurs veulent que son mari, Asif Ali Zardar, ait été impliqué dans l’assassinat. Il aura servi comme président du pays à partir de 2008. Certains vont même jusqu’à dire que ce dernier pratiquait la magie noire.

Le général Zia-Ul-Haq allait être l’allié des États-Unis pour la création de ce qui allait devenir al-Qaida, contre l’armée russe en Afghanistan. Sa proximité avec Joanne Herring, responsable aux États-Unis de l’aide au Pakistan à l’époque, a même donné lieu à des rumeurs d’une passion romantique. Parallèlement, il allait aussi tenter une « islamisation » de l’État pakistanais, la République islamique du Pakistan n’étant pas conçue, a priori, comme une théocratie. Le Pakistan a ainsi retrouvé de bonnes relations avec les États-Unis, comme avaient pu le faire les régimes militaires antérieurs, dont celui de Mohammed Ayub Khan, général développementaliste ayant même visité le Québec dans les années 1960. Cela n’a toutefois pas empêché la mort de Zia-Ul-Haq dans un mystérieux accident d’avion en 1988. Le Pakistan a toujours été, traditionnellement, du côté du bloc de l’ouest durant la guerre froide, alors que l’Inde était un pays non-aligné. Cela n’aidait en rien à atténuer les relations entre les deux pays. De surcroît, les régimes pakistanais, un tant soit peu démocratiques, ont presque toujours été soutenus par l’Occident. Et si ce n’est l’alternance extrêmement redondante entre les régimes militaires et civils qui s’est poursuivie jusqu’au début des années 2000, le système politique pakistanais n’est, en théorie, pas si différent du fédéralisme canadien.

Le chef d’État n’est pas la reine d’Angleterre, certes, mais le président n’a que peu de pouvoir. Même si l‘armée a directement gouverné le pays pour une bonne partie de son histoire, il existait, jusqu’à tout récemment, deux partis principaux : le parti populaire pakistanais (PPP), associé au clan Bhutto, et la ligue musulmane fondée en 1988 par Nawaz Sharif. Fait intéressant, c’est aussi le nom d’un mouvement fondé sous les Britanniques  qui a milité pour un État musulman distinct et qui a existé pendant quelques années après la fondation du Pakistan, sans pouvoir survivre au décès des présidents Mohammad Ali Jinnah et Liaquat Ali Khan. Aujourd’hui, le Tehreek-e-Insaf (Mouvement pour la justice) est au pouvoir, entre autres, grâce au soutien de l’armée. Son chef Imran Khan a été élu le 18 août 2018. Pour ce qui est de Mohammad Ali Jinnah, ce dernier a été célèbrement interprété par Christopher Lee dans le film de Gandhi de Richard Attenborough (1981) et dans le film Jinnah de Jamil Dehlavi (1998), qui constitue peut-être le contre-discours au premier film, Jinnah y faisant plutôt figure de futur chef d’État laïc, défendant le droit des pauvres et des femmes, opposé aux manipulations religieuses du Mahatma Gandhi, auxquelles les manigances de l’actuel président indien font sûrement écho. Christopher Lee, qui détestait le rôle de Dracula dont il s’est longtemps senti prisonnier, aurait mentionné le film Jinnah comme le plus important de sa carrière avec The Wicker Man de Robin Hardy[15].

Peu après mon arrivée, mon oncle m’a annoncé la capture du voleur dans le quartier, un voleur s’étant enfui avec un générateur (à Karachi, les pannes d’électricité sont fréquentes) qui était revenu pour s’emparer d’une batterie de voiture. Les habitants du quartier se sont jetés sur lui et l’ont amené au poste, la police étant occupée ailleurs. Le Pakistan n’a pas besoin de police. Mon oncle n’avait pas fini de me gaver d’histoire sur la vie au pays. En Occident, on a développé les OGM; au Pakistan, on injecte de l’eau rouge sucrée dans les melons d’eau, m’a mis en garde mon oncle, alors qu’il concluait une transaction avec les marchands de pastèques installés devant la mosquée du quartier. Les annuaires téléphoniques, de leur côté, servent à emballer les naans du boulanger pachtoune de Karachi. Cela me rappelait Quetta et le Baloutchistan, ces régions aujourd’hui encore plus difficiles d’accès, frontalières avec l’Iran[16]. En passant, le premier ministre pakistanais Imran Khan agit maintenant en tant que médiateur entre l’Iran et les États-Unis. Il fait aussi face à une contestation principalement organisée par la droite et le parti religieux Jamiat Ulema-e-Islam Fazi de Fazl-ur-Rehman[17]. Cela dit, le mécontentement est d’abord et avant tout dû à l’inflation entraînée par les politiques austères du gouvernement et la dévaluation de la rupee.

CRÉDIT PHOTO: FLICKR – Mishari Muqbil

[1] Fait intéressant : Moucharraf est également responsable de la libéralisation des médias au Pakistan, pour le bien et pour le pire. En effet, je pense qu’il est pertinent de s’intéresser, dans le cadre de la mission du média indépendant L’Esprit Libre, à cette transition de médias d’État à des médias tout à fait capitalistes. Cela pourrait faire l’objet d’un autre article.

[2] Reuters, « Pakistani Leader Claims U.S. Threat After 9/11 », The New York Times, 22 septembre 2006, récupéré sur : https://www.nytimes.com/2006/09/22/world/asia/22pakistan.html (Consulté le 4 novembre 2019)

[3] Asad Hashim, « India-Pakistan tensions: All the latest updates », Al Jazeera, 10 mars 2019, récupéré sur https://www.aljazeera.com/news/2019/02/india-pakistan-tensions-latest-updates-190227063414443.html (consulté le 31 octobre 2019)

[4] Groupe armé se revendiquant de l’islam, fondé en 2000, expulsé d’Afghanistan puis interdit en 2002 par l’État pakistanais, justement dans le cadre de la guerre contre le terrorisme. Les puissants services de renseignements pakistanais, l’ISI, sont encore soupçonnés de les soutenir.

[5] Vrishti Beniwal et Atul Prakash, « Modi needs more than tax breaks to make India factory for the world », The Economic Times, 26 octobre 2019. Récupéré sur https://economictimes.indiatimes.com/news/economy/indicators/modi-needs-… (Consulté le 4 novembre 2019)

[6] « India revokes Kashmir’s special status », Al Jazeera, 4 septembre 2019, récupéré sur https://www.aljazeera.com/news/2019/09/india-revokes-kashmir-special-status-190904143838166.html (consulté le 5 novembre 2019)

[7] Rick Gladstone et Kelly Virella, « Imran Khan Warns of Kashmir ‘Blood Bath’ in Emotional U.N. Speech », The New York Times, 27 septembre 2019, récupéré sur https://www.nytimes.com/2019/09/27/world/asia/khan-modi-united-nations.html (consulté le 5 novembre 2019)

[8] Au moment de ma dernière visite, toute visite au Baloutchistan était rendue dangereuse par les activités de groupes indépendantistes qui pratiquent l’exécution sommaire de toute personne posséda de documents d’identité autres que ceux de la province.

[9] Declan Walsh and Ewen MacAskill, « American who sparked diplomatic crisis over Lahore shooting was CIA spy », The Guardian, 20 février 2011, récupéré sur https://www.theguardian.com/world/2011/feb/20/us-raymond-davis-lahore-cia (consulté le 4 novembre 2019

[10] Non seulement le cannabis est illégal au Pakistan, mais la possession de petites quantités peut résulter en des peines de prisons à vie voire de mise à mort. Quoi qu’il en soit, sa consommation est assez répandue et la dépendance aux opiacés est un problème encore plus grave. Le Pakistan est une plaque tournante du trafic d’héroïne, dont près de 90 % est produite en Afghanistan.

[11] Habits traditionnels pakistanais, une tunique en deux pièces.

[12] Idée selon laquelle des politiques favorisant les riches finissent toujours par être bénéfiques pour les pauvres, qui récoltent les « gouttes » qui tombent des riches. Voir Amadeo Kimberly, « Why Trickle-Down Economics Works in Theory But Not in Fact », The Balance, 27 octobre 2019, récupéré sur https://www.thebalance.com/trickle-down-economics-theory-effect-does-it-work-3305572 (consulté le 1er novembre 2019)

[13] Salman Taseer, Bhutto a Political Biography, Vikas Publishing House, New Delhi, 1980, récupéré sur http://www.bhutto.org/Acrobat/Bhutto%20a%20political%20biography.pdf

[14] BBC News, « Benazir Bhutto killed in attack », British Broadcasting Company, 27 décembre 2007, récupéré sur http://news.bbc.co.uk/2/hi/south_asia/7161590.stm

[15] On aurait envie d’ajouter à cette liste certaines collaborations avec Mario Bava et Jesus Franco.

[16] L’Iran subit aujourd’hui un isolement accru. Le Canada a rompu toute relation avec le pays en 2014, sous Stephen Harper.

[17] « Five things to know about Pakistan’s anti-government protests », Al Jazeera, 6 novembre 2019, récupéré sur https://www.aljazeera.com/news/2019/11/pakistan-anti-government-protests-191105110114858.html  (consulté le 6 novembre 2019)

La diversité des rapports à la crise environnementale

La diversité des rapports à la crise environnementale

Le cas « Trans Mountain » 

Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes. 

Aborder le thème de « la diversité dans nos vies au quotidien » m’amène à traiter d’un important sujet dont nous entendons parler jour après jour, à savoir l’état de notre environnement. Difficile de passer une journée sans participer à une discussion, entendre une entrevue, lire une nouvelle, partager une publication Facebook, apercevoir une annonce d’évènement qui ne concerne une dimension ou une autre de la crise socio-écologique actuelle. Or ces espaces exposent-ils une diversité de manières de concevoir les enjeux socio-écologiques et les pistes d’action? Oui… et non. En fait, cela dépend logiquement des créneaux de diffusion et de médiation auxquels on se retrouve exposé·e et des réseaux auxquels on participe. Car si la diversité des rapports à la crise socio-écologique est bien réelle et qu’elle peut effectivement être appréciée en fréquentant différents interstices, il demeure que le discours ambiant sur l’état de l’environnement a vite fait d’aplanir cette diversité.

Mais d’abord, pourquoi souhaiter cette diversité si c’est plutôt le consensus qui, nous répète-t-on, devrait être atteint pour faire converger les forces vives vers une action qui permette la sortie de crise? En fait, sur ce point, prendre acte de la diversité des visions et des possibilités vécues et imaginées nous amène justement à voir que le leitmotiv du discours politico-économique dominant face à la crise, « concilier environnement et économie », nous enfonce toujours davantage dans cette dernière. Ainsi, se rallier toutes et tous derrière la vision d’« une croissance économique forte et verte » n’aurait aucun sens; nous courrions alors ensemble à notre perte.

Ensuite, la diversité est biologiquement et culturellement porteuse de résilience, un ingrédient dont nous avons bien besoin en ce temps de crise. S’ouvrir sur la diversité des rapports à l’état de l’environnement nous permet également de prendre connaissance de la multitude de manières dont les personnes et les communautés se relient à leur milieu de vie, à leur territoire et aux autres vivants qui y cohabitent. Souligner cette diversité de liens amène finalement à rendre visibles les diverses formes d’injustice suscitées par l’ignorance volontaire des visions, des besoins et des projections liés à ces différents modes de relations[i]. La complexité éco-socio-systémique et la diversité bioculturelle sous-jacente ont historiquement donné lieu à une diversité d’ontologies[ii]. Toutefois, la mondialisation et son moteur, le néolibéralisme, provoquent un aplanissement de ce kaléidoscope. L’espace public souffre de ce rouleau compresseur et moins nous sommes exposé·e·s à la diversité, plus nos imaginaires, notre capacité à penser les situations critiques et les pistes de sortie, s’en trouvent limités.

Les controverses socio-écologiques qui se déploient dans l’espace public laissent apercevoir cette diversité malmenée. Il faut en fait s’aventurer en dehors des canaux de diffusion centraux, en dehors des espaces de consultations publiques – trop souvent cadrés sur des questions techniques et des impératifs économiques –, pour mieux l’observer et la saisir. Il s’agit d’apprendre à découvrir et à comprendre cette diversité, pour contribuer à la valoriser.

Le cas Trans Mountain

Pour cela, la controverse actuelle concernant l’oléoduc Trans Mountain est édifiante. Construit dans les années 1950, il sert à transporter le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta jusqu’aux rives de l’océan Pacifique (en Colombie-Britannique), où il est transbordé sur des cargos à destination de l’étranger. L’entreprise Kinder Morgan, qui était jusqu’à l’été dernier propriétaire du pipeline, en projetait l’expansion. L’objectif de la multinationale était de tripler la capacité de l’oléoduc[iii] afin de répondre à la croissance de l’industrie albertaine des sables bitumineux[iv].

Nombre d’acteurs et actrices politiques ont manifesté haut et fort leur désaccord face à ce projet qui menace l’intégrité des écosystèmes terrestres et marins. L’expansion de Trans Mountain pose des risques sanitaires majeurs et se trouve en totale contradiction avec l’effort international de réduction des émissions de gaz à effet de serre, conventionné dans l’Accord de Paris en 2015.

Le gouvernement britanno-colombien, appuyé par de nombreuses municipalités, Premières Nations et ONG, s’est fortement opposé au projet, alors que le gouvernement albertain le défend bec et ongles. La première ministre de l’Alberta a même menacé le gouvernement britanno-colombien de sanctions économiques devant son refus d’obtempérer. Une certaine proportion des Premières Nations dont les territoires sont concernés immédiatement par le projet a plutôt choisi de l’appuyer, comme l’ont fait les communautés allochtones albertaines pouvant vraisemblablement en tirer d’importants bénéfices.

Dans ce paysage politique tendu, le gouvernement fédéral s’est aussi fait grand défenseur du projet de la multinationale, allant jusqu’à racheter le pipeline à l’entreprise lorsque les actionnaires de cette dernière ont jugé que l’expansion de Trans Mountain représentait dorénavant un risque économique trop grand pour aller de l’avant. C’est ainsi que depuis août 2018, les Canadiens et Canadiennes sont devenu·e·s propriétaires d’un pipeline vieux de 65 ans au coût de 4,5 milliards de dollars, achat lié à une promesse d’expansion qui mènerait la somme totale de fonds publics investis dans le projet à au moins 7,4 milliards de dollars[v].

Le 30 août 2018, la Cour d’appel fédérale – à la suite d’une requête de révision judiciaire déposée par un regroupement de Premières Nations, les Villes de Vancouver et Burnaby et deux ONG – a mis un frein au projet d’expansion pour cause de consultations publiques et d’études d’impact insuffisantes[vi]. Ayant décidé de ne pas contester la décision, le gouvernement canadien a maintenant l’obligation de procéder à une consultation « significative » des Premières Nations concernées par le projet[vii] et à une étude d’impact portant sur les effets de l’augmentation du transport maritime lié à l’expansion sur l’écosystème marin côtier, via l’Office national de l’énergie (ONE)[viii]. Ce même organisme – officiellement indépendant, mais dans les faits particulièrement proche de l’industrie – avait choisi de ne pas tenir compte de cette dimension du projet dans son étude d’impact initiale. Le gouvernement libéral a amorcé les démarches en ce sens, mais soutient déjà que l’expansion adviendra en bout de ligne[ix]. Il est dès lors permis de douter de la valeur du processus à venir, qui apparaît profondément superficiel avant même d’avoir commencé. 

Maintenant que le cas « Trans Mountain » a été brièvement décrit, penchons-nous sur la manière dont s’y révèle la diversité des rapports à la crise socio-écologique. Comment les personnes et les groupes concernés semblent-ils se représenter les enjeux en question? L’observation attentive de cette controverse[x] m’a amenée à dégager une typologie initiale composée de huit postures. Ces manières d’aborder la crise ne sont pas mutuellement exclusives, c’est-à-dire que plus d’un type peuvent coexister chez une même personne ou un même acteur social, au même moment ou au fil du temps.

Une posture économiciste

Notons d’abord une posture économiciste.  Dans cette perspective, l’environnement est la source des possibilités de développement économique et le lieu d’actualisation de ces ambitions d’affaires. Le territoire y est un espace d’opportunités à créer et à saisir – à claimer – sans rien attendre, sinon les conditions économiques favorables au projet de développement économique tant convoité. Selon cette vision économiciste, le développement ne pourrait advenir sans exploitation des ressources environnementales et, en retour, une économie forte serait requise pour avoir les moyens de préserver l’environnement.

Or, on demeure sciemment aveugle à la conséquence la plus élémentaire d’une économie fondée sur une perspective de croissance soutenue (infinie) dans le contexte d’une planète finie. Quel environnement reste-t-il après le passage d’un mégaprojet économique qui le laisse toujours plus hypothéqué, réduit, confiné, dégradé? Il y a à chaque fois beaucoup moins à préserver et les ressources économiques générées par l’exploitation ne peuvent plus grand-chose face aux dommages irréversibles causés.

La posture économiciste, éminemment court-termiste, repose donc sur les théories mythiques de l’économie orthodoxe, pourtant brillamment déconstruites par nombre d’analystes[xi]  sur nombre de tribunes depuis plus de cinquante ans. Suivant cette vision de la crise environnementale, qui m’apparait être la plus déconnectée de la réalité, le monde serait tel qu’il est écrit dans les livres d’économie du XIXe siècle. Les acteurs de la controverse Trans Mountain s’inscrivant dans cette représentation sont notamment le gouvernement fédéral, le gouvernement albertain, les entreprises et lobbies pétroliers et les institutions financières appuyant le projet.

Une posture parcellisante

Corollaire de la posture économiciste, la posture parcellisante fragmente les enjeux socio-écologiques tout en promouvant une économie globalisée. Selon cette perspective, on élude les principes physiques élémentaires de la dynamique des fluides et des gaz lorsque vient le temps d’analyser les risques écologiques associés à un projet de développement, mais on envisage les échanges commerciaux et financiers à la manière de flux « organiques » que les frontières devraient contraindre le moins possible.

C’est depuis une telle posture que l’ONE en vient à évaluer les impacts environnementaux d’un pipeline sur son unique tracé, sans tenir compte du bassin versant concerné ni des conséquences écosystémiques globales et à long terme de l’implantation d’une telle infrastructure et sans considérer l’augmentation substantielle de la production de pétrole rendue possible par une nouvelle voie de transport. Suivant la même logique de segmentation, la Loi sur l’Office national de l’énergie laisse aux commissaires de l’Office la liberté de décider des personnes qui peuvent être entendues lors d’une audience publique sur un projet de pipeline :

« […] l’Office étudie les observations de toute personne qu’il estime directement touchée […] et peut étudier les observations de toute personne qui, selon lui, possède des renseignements pertinents et une expertise appropriée. La décision de l’Office d’étudier ou non une observation est définitive[xii]. »

Les émissions de gaz à effets de serre relatives à la production et à l’utilisation du pétrole transporté par pipeline concernent pourtant tous les Canadiens et les Canadiennes. De même que les risques de contamination des bassins versants traversés par un tracé de pipeline. Ils et elles devraient donc tou·te·s pouvoir participer aux audiences publiques de l’Office national de l’énergie.

Une posture conformiste

Une posture conformiste, étroitement liée à la représentation économiciste, est aussi observée dans le débat entourant le projet de pipeline. Ce rapport à la crise donne puissance à la vision précédente; il représente la force d’inertie que les acteurs précédemment cités arrivent à générer dans la société, jouant sur les désirs et les peurs. Dans un rapport conformiste à la crise environnementale, une grande proportion de la population voit le monde tel que le discours dominant le présente. Des valeurs fortes de sécurité, de conservatisme et de réussite ou d’approbation sociale consolident cette posture. Si toute la charge d’argumentation (scientifique, éthique, citoyenne) contre l’expansion du pipeline n’est pas arrivée à faire arrêter le projet et à entrainer une profonde remise en question du modèle énergétique sous-jacent, c’est bien parce que la grande majorité de la population consent passivement – et plus ou moins consciemment – à ce qu’il aille de l’avant.

Un rapport désenchanté à la crise s’observe aussi autour de nous, dans nos familles, nos milieux de travail, sur les réseaux sociaux. Absents du débat, les porteurs de cette représentation ne croient pas ou plus en leur pouvoir d’agir, à leur prise sur le monde ni à la force du nombre. Ce cynisme n’est pas étranger à l’accaparement toujours plus grand des ressources et des pouvoirs par les plus privilégié·e·s. Il est aussi lié à la multiplication des consultations promue par le modèle de « gouvernance » néolibéral, où la participation citoyenne est trop souvent instrumentalisée au profit de la décision déjà prise en amont par les responsables[xiii] . La nouvelle consultation des Premières Nations et la nouvelle étude d’impact qui s’amorcent dans le dossier Trans Mountain – alors que le gouvernement a déjà signifié qu’il irait de l’avant à l’issue de ces démarche – est de nature à renforcer ce désenchantement.

Parmi les absents du débat, il y a aussi tous ceux et celles qui n’ont – ou ne se sentent – tout simplement pas la possibilité d’y être. Dans un rapport pressurisé à la crise, on ne peut intervenir dans l’espace public, car on n’a pas la disponibilité pour le faire. Les impératifs d’une vie familiale et de travail vécues au rythme accéléré de notre société occidentale font qu’une trop grande partie de la population reste dans le silence malgré un intérêt certain pour les enjeux socio-écologiques. Ce n’est pas le manque de sensibilité ni le manque d’information qui posent problème ici, ce sont les conditions d’existence engendrées par le système politico-économique en place (semaines surchargées, isolement, pressions à la performance, etc.); le temps fait défaut, d’autres préoccupations se hissent en haut de la liste des priorités. Le manque de préparation à l’engagement politique et les enjeux d’accès aux espaces démocratiques et d’expression publique sont aussi en cause.

Une posture dépolitisée

Une autre position que l’on peut identifier concerne un rapport volontaire, mais dépolitisé à la crise. Selon cette perspective, l’action la plus directe, accessible et efficace qui puisse être réalisée en tant qu’individu concerne l’écoconsommation, les « petits gestes » du quotidien. Devant la complexité du système à l’origine de la crise environnementale, on recherche des prises pouvant procurer un certain sentiment de contrôle et on trouve en son pouvoir d’achat– si réel pouvoir il y a – un levier.

On évitera donc de soutenir l’industrie des sables bitumineux en réduisant par exemple sa consommation de pétrole et de produits dérivés (les plastiques en particulier). On mangera le plus possible local pour réduire le transport des aliments, on se déplacera à pied, à vélo, en transport collectif ou en faisant du covoiturage, on évitera d’acheter des produits emballés dans le plastique, etc. Si tous ces écogestes sont bien pertinents et nécessaires (j’insiste), il demeure qu’ils sont faits isolément et qu’ils ne peuvent donc à eux seuls, même tous amalgamés, susciter des transformations sociales substantielles.

Car l’injonction aux écogestes – qui convient si bien aux tenants du néolibéralisme tant elle s’accommode du modèle politico-économique en place – associe erronément citoyenneté et consommation. En effet, l’action citoyenne relève d’une manifestation (oratoire, symbolique, artistique, etc. souvent organisée et collective) dans l’espace public à propos d’un enjeu de société. Alors que le geste de consommation, même « écolo », concerne la sphère privée et nous ramène à notre condition d’individu. Le danger est que le discours de l’écoconsommation nous fasse oublier notre rôle primordial d’écocitoyen·ne, qui tient de la vigile critique, de la proposition de solutions de rechange et de la lutte politique pour les faire advenir.

Une posture critique

Malgré la prégnance des postures évoquées jusqu’ici, la posture critique ressort aussi très fortement du débat sur Trans Mountain. Elle est celle des groupes conscients de leur pouvoir politique, utilisant l’énergie de leur indignation, de leur colère et de leur désir d’harmonie avec le milieu de vie au profit de la lutte. Ce rapport à la crise se nourrit de toute la rigueur d’analyse et la créativité militante et sociale qui se déploient au fil des mobilisations écocitoyennes. Il porte la voix des personnes et des autres formes de vie brimées et violentées par les projets de développement prédateurs.

Cette mouvance est ainsi imprégnée d’une vision forte de justice écologique et sociale. Elle puise dans les analyses du champ de l’écologie politique, dans les savoirs militants[xiv], les études scientifiques, ou encore dans les écosophies développées traditionnellement dans diverses cultures. La posture critique soutient un essentiel dialogue des savoirs.

Idle no more et The Treaty Alliance Against Tar Sands Expansion sont deux initiatives visant à faire reconnaître, à travers le pays, la souveraineté territoriale autochtone et la volonté d’un ensemble de Premières Nations au regard des mégaprojets extractifs. Ce sont aussi des figures clés de la critique du projet de Kinder Morgan. On y trouve également des groupes écologistes et des comités citoyens mobilisés non seulement en Colombie-Britannique, mais aussi ailleurs au Canada. Au Québec plus précisément, le mouvement Coule pas chez nous et les manifestions « Stop Kinder Morgan » se sont déroulées simultanément en mai 2018 dans plusieurs villes canadiennes dont Montréal. Des citoyen·ne·s de Tadoussac organisèrent même un rassemblement.

Le mouvement de résistance au projet Trans Mountain, qui invite à la sobriété énergétique et vise une transition énergétique juste et solidaire, s’est enraciné d’un océan à l’autre. Il a soutenu une nécessaire convergence entre les luttes pour la reconnaissance des cultures et des pouvoirs autochtones et celles concernant la justice environnementale et le respect des multiples formes de vie de manière plus globale. Ces groupes travaillent à cerner et à dénoncer les limites structurelles à leur agentivité pour tenter de les repousser.

Une posture holistique

Enfin, une posture holistique se détache de la controverse sur Trans Mountain. Elle prend d’ailleurs de plus en plus de place, au Canada comme à l’étranger, dans les différents débats liés à la crise socio-écologique contemporaine. Les tenant·e·s de l’approche holistique envisagent la crise environnementale en tant que conséquence d’une occidentalisation exacerbée du monde, axée sur le « développement » et le « progrès ». Tous deux rendus possibles par le déploiement d’une méthode particulière voulue universelle – la science, rationnelle, objective – et portés par un rapport linéaire au temps[xv]. L’approche holistique, plutôt inscrite dans une temporalité circulaire (faisant référence aux cycles des saisons et de la vie), ne rejette pas nécessairement la cosmovision occidentale, mais plutôt la colonisation des esprits, l’« enculturation d’empiètement[xvi] » que son omniprésence a engendré.

La voix des Premières Nations en lutte face à de grands projets de développement est de plus en plus entendue et relayée, au Nord comme au Sud. Les luttes autochtones contre l’extractivisme occidental ont engendré une dynamique de revalorisation de leurs cosmovisions et savoirs ancestraux, de redéfinition et d’affirmation des aspirations qui sont les leurs. Dans un rapport holistique au milieu, l’humain est intrinsèquement connecté à son environnement, il en fait partie intégrante. Selon cette vision, « on ne possède pas un territoire, nous sommes possédés par lui », comme l’écrit Richard Desjardins[xvii] alors qu’il rapporte la manière dont le peuple Anishnabe conçoit son lien à la Terre-Mère (Djódjó Akî en anishnabe).

Les peuples autochtones vivant dans ce que nous appelons aujourd’hui le Canada expriment tous avec différentes nuances une relation privilégiée au territoire, célébrant les interrelations, basée sur l’émerveillement, le soin et la reconnaissance. Les grands projets extractifs sont alors souvent envisagés comme blessant profondément, voire irrémédiablement, le territoire. Le grand chef Serge Simon de Kanesatake (cité dans un article d’Any-Pier Dionne[xviii]) explique : « les modes de vie sont reliés à nos terres, il n’y a pas de territoire B ». En privilégiant une posture holistique face à la crise, on valorise les savoirs ancrés dans le territoire, la prise en compte de valeurs et de visions non-occidentales.

Cette approche, mise de l’avant par les Premières Nations opposées à Trans Mountain, trouve de plus en plus d’échos dans les mouvements écologistes allochtones et les alliances allochtones-autochtones deviennent de plus en plus fréquentes. Le grand défi demeure de faire reconnaître cette autre manière de penser, de connaître et de vivre dans les espaces décisionnels. À la suite de la Commission vérité et réconciliation, le gouvernement canadien a récemment affirmé vouloir prendre en compte les savoirs autochtones dans les processus de prise de décision nationaux. Mais la récente sortie du ministre responsable des Ressources naturelles dans le dossier Trans Mountain nous amène à douter du sérieux de cette affirmation. En effet, si le ministre soutient déjà que l’expansion du pipeline se concrétisera, à quoi bon faire l’exercice de consultation des Premières Nations demandé par la Cour? Les communautés autochtones concernées joueront-elles le jeu pour obtenir une couverture médiatique et tenter de marquer des points de cette manière ou boycotteront-elles plutôt l’exercice pour signifier leur indignation? Il sera pour le moins instructif de suivre cette prochaine étape du débat Trans Mountain.

Ces huit différentes postures, exemplifiées à travers la controverse sur le pipeline Trans Mountain, ne sont qu’une sélection de rapports à la crise socio-écologique; d’autres s’observent dans nombre de débats socio-écologiques. En outre, ces postures forment la trame de repères à partir desquels nous composons notre propre relation à la crise environnementale. Cette relation est complexe, s’étant construite au fil du temps, de rencontres, d’histoires, d’aventures, de lectures, de visionnements et d’influences. Il importe grandement de valoriser cette diversité de rapports à l’environnement et à la crise lorsque vient le temps de débattre d’une question socio-écologique vive. Les éclairages qu’apportent ces divers points de vue permettent une meilleure compréhension des enjeux de fond. Ils permettent aussi de faciliter l’élaboration collective d’éthiques et de pistes d’action. Souhaitons qu’il y ait davantage d’espaces où rendre visible ce kaléidoscope, où discuter de cette diversité trop souvent occultée. 

[i] Boaventura de Sousa Santos, 2017, « Épistémologies du sud », Études rurales, vol. 1 no 187, pp. 21-49. https://www.cairn.info/revue-etudes-rurales-2011-1-page-21.htm?contenu=r….

         Boaventura de Sousa Santos, 2016, Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémique sur la science, Desclée            de Brouwer, Paris.

[ii] Philippe Descola, 2005, Par-delà nature et culture, Gallimard, Paris.

          Philippe Descola, 2014, La composition des mondes, Flammarion, Paris.

         Tim Ingold, 2011, The perception of the environment: essays on livelihood, dwelling and skill, Routledge, Londres.

         Eduardo Kohn, 2017, Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, Zones Sensibles,              ,        Belgique.

[iii] Julie-Anne Lapointe, 30 août 2018, « Le pipeline Trans Mountain ne peut aller de l’avant, tranche la cour », Radio-Canada Infohttps://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1120899/pipeline-trans-mountain-cou…

      Alexandre Shields (2018, 24 août). « Nouvelle victoire pour les partisans du pipeline Trans Mountain », Le Devoir,             Montréal.  https://www.ledevoir.com/societe/environnement/535118/nouvelle-victoire-…       trans-mountain

[iv]  Cette industrie est dénoncée de par le monde vu la quantité de déchets toxiques qu’elle génère (pollution atmosphérique, émission massive de CO2, contamination des cours d’eau et des sols, etc.) et la quantité de ressources (eau, sol, énergie, etc.) qu’elle nécessite, en faisant un mode de production énergétique des plus polluants et des moins efficients.

[v]  Alexandre Shields (2018, 31 août). « Trans Mountain : Ottawa mis en échec », Le Devoir, Montréal. https://www.ledevoir.com/politique/canada/535649/la-cour-federale-annule…

[vi] Tsleil-Waututh Nation et al. c. Procureur général du Canada et al., 2018, Sommaire exécutif des motifs de jugement, Cour d’appel fédérale.
http://www.fca-caf.gc.ca/fca-caf/pdf/Executive_Summary_Trans_Mountain_(French)_clean.pdf

[vii] Il doit y avoir un nouveau processus de consultation, ce qui n’implique pas pour autant que le gouvernement doive obtenir le consentement des Premières Nations.

[viii]   Hélène Buzetti, 4 octobre 2018, « Trans Mountain : Ottawa ne contestera pas le jugement de la Cour d’appel », Le Devoir, Montréal.
https://www.ledevoir.com/politique/canada/538249/trans-mountain-ottawa-n…

[ix] op. cit.

[x] Cette observation a pris la forme d’une revue de presse exhaustive, menée parallèlement à une recension d’écrits académiques. La démarche a impliqué la mise en relation des résultats de l’analyse avec ceux de d’autres cas étudiés précédemment, entre autres le débat sur la reconstruction de l’échangeur Turcot à Montréal et la controverse liée à l’exploitation des ressources pétrolière au Québec.

[xi] Voir entre autres les travaux suivants :
 Edgar Gonzalez-Gaudiano et Esthela Gutiérrez Garza, 2010, De las teorías del desarrollo al desarrollo sustentable. Construcción de un enfoque multidisciplinario, Siglo XXI-UANL, Mexico.

                Serge Latouche, 2004, Survivre au développement, Fayard, Paris.

                Wolfgang Sachs, 2010 [1992], The development dictionnaryA guide to knowledge as power, 2e édition, Zed                                Books, Londres et New York.

[xii]    Loi sur l’Office national de l’énergie, LRC, 1985, ch. N-7. Dernière modification le 29 mars 2018. https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/n-7/

[xiii]   Laurence Brière, 2014, « De la responsabilité de la « gouvernance » à la responsabilité écopolitique », Éthique publique, vol. 16, no. 1, pp. 159-179.
https://journals.openedition.org/ethiquepublique/1384

[xiv] La définition que donne Jérôme Lamy de cette forme de savoirs m’apparait éclairante : « Les savoirs militants rassemblent une large gamme de connaissances élaborées, mobilisées et diffusées pour contrarier et combattre des processus de domination. (…) L’enjeu est la solidification de discours et de pratiques légitimant des connaissances ignorées, méprisées, refoulées par les instances scientifiques académiques ou les institutions politiques ». Référence : Jérôme Lamy, 2018, Savoirs militants. Essai de définition historique et sociologique. Cahiers d’histoire, no 138, pp. 15-39. https://journals.openedition.org/chrhc/6773

[xv] Arturo Escobar, 2018, Sentir-penser avec la Terre. Une écologie au-delà de l’Occident, Seuil, Paris.

           Enrique Leff, 2004, Racionalidad ambiental. La reapropiación social de la naturaleza, Siglo XXI, Mexico..

[xvi]  Nicole Roelens, 1991, « Le métabolisme de l’expérience en réalité et en identité », dans Bertrand Courtois et Gaston Pineau (dirs.), La formation expérientielle des adultes, La Documentation française, Paris, pp. 219-241.

                 À la page 220, Nicole Roelens définit ainsi le concept : « L’enculturation d’empiètement consiste à remplir l’espace                       potentiel de découverte de quelqu’un en lui injectant des représentations qui l’encombrent et diminue d’autant sa                         capacité à produire ces propres représentations à partir de l’expérience. Cet empiètement s’organise au niveau                             social par l’attribution à certains du pouvoir de définir « la réalité » pour les autres. »

[xvii]  Richard Desjardins, 2019, « Les Algonquins de Val d’Or », Liberté, no 322, pp. 59-66, Montréal.

[xviii] Any-Pier Dionne, 14 avril 2016, « Communautés autochtones et projets pétroliers », L’Esprit librehttps://revuelespritlibre.org/communautes-autochtones-et-projets-petroliers

CRÉDIT PHOTO: FLIKCR – Igbario