par Alexandre Dubé-Belzile | Juin 6, 2019 | Feuilletons, Societé
Je suis arrivé en pleine nuit. L’aéroport était désert et les services de sécurité m’ont invité dans leur bureau le temps d’un petit interrogatoire. Ils ont fini par étamper mon passeport après quelques questions banales. En entrant dans le hall d’arrivée, le propriétaire de mon petit hôtel, Hakim, m’attendait, avec, à la main, une feuille de papier avec mon nom mal orthographié. Avec lui, je me suis enfoncé dans une nuit d’encre. Tout juste en sortant du terminal, une enseigne annonçait la frontière iraquienne. La Jordanie est un havre de paix au Moyen-Orient. C’est aussi la base de tous les efforts de « reconstruction » de l’Iraq, comme en témoignent les camions de SNC-Lavalin qui s’y promènent. Le pays abrite également une caverne mentionnée dans le Coran et le mont Nébo, mentionné dans la Bible, duquel Moïse aurait entrevu la terre promise. C’est aussi le lieu de tournage de nombreux films d’Hollywood, dont Indiana Jones et la dernière croisade, pour lequel certaines scènes ont été tournées à Pétra, lorsque le héros pilleur de tombes joué par Harrisson Ford s’apprête à mettre la main sur le Saint-Graal. Jérusalem est à deux heures de route. Je songeais à entreprendre une visite d’un jour à la ville israélienne, mais le visa israélien dans mon passeport ou même l’étampe de sortie du côté de la Jordanie m’aurait empêché de visiter une bonne partie des pays du monde musulman, et ce, parce que le Mossad a la réputation de s’approprier des passeports européens. Qui plus est, des échanges de roquettes auront lieu à Gaza, entre moi et la ville sainte, durant mon voyage, après un raid de l’armée israélienne contre deux leaders du Hamas. On était plutôt enthousiaste en Jordanie : c’est la première fois qu’on rapportait plus de morts du côté israélien que du côté jordanien, disait-on. Le trajet de l’aéroport nécessitait environ 40 minutes. Je discutais avec Hakim de tout et de rien, d’abord du IKEA qui se trouvait tout près de l’autoroute, témoignant de « l’ouverture économique du pays ». Tous ces beaux meubles peuvent garnir les constructions décrépites du centre-ville. On a ensuite parlé de sa famille. Comme une grande majorité de Jordanien⸱ne⸱s, il était d’origine palestinienne. Il avait dû quitter son pays pour ne plus pouvoir y revenir. Une famille juive vivait maintenant chez lui et on lui refusait systématiquement le visa pour visiter sa ville natale. Quoi qu’il en soit, au bout d’un moment, nous arrivions à l’hôtel, situé au pied d’un amphithéâtre romain. Quelques kiosques et gargotes étaient encore ouverts, près de minuit le soir. Hakim m’assurait que la Jordanie était sûre, même en pleine nuit.
Le lendemain, je prenais une marche dans le souq. Des Palestinien⸱ne⸱s, des Iraquien⸱ne⸱s et des Syrien⸱ne⸱s se partageaient divers étals, vendant l’attirail touristique habituel et des cartes postales, en plus de pipes à charbon, de porte-clés avec des petits Ak-47 et des drapeaux de la Palestine, et même des aimants à frigo « Free Syria ». Il y avait aussi des jeux de cartes à l’effigie de Saddam Hussein et de ses ministres, ainsi que des dinars iraquiens avec la gueule du président déchu. Il y a deux principaux camps de réfugié⸱e⸱s syrien⸱ne⸱s en Jordanie, l’un près de Mafraq, l’autre près de Zarqa. Malgré cela, le pays reste paisible. Cette année, la famille royale jordanienne et le roi Abdullah, dont le portrait se trouvait partout en Jordanie, sur la monnaie, à l’aéroport et dans les universités, ont célébré le 13e anniversaire d’un attentat perpétré contre trois hôtels luxueux. À l’occasion, 60 personnes avaient perdu la vie et près de 200 avaient été blessées. Un Égyptien avec qui je me suis lié d’amitié me disait que le mot irhab, l’équivalent en arabe de terrorisme, avait une connotation qui glaçait le sang de ceux qui s’exprimaient en cette langue. « Tout le monde a un ami ou un membre de la famille qui a souffert ou qui est décédé dans un attentat », disait-il. Quoi qu’il en soit, les mesures de sécurité entreprises en Jordanie sont musclées et semblent fonctionner, pour le moment. Abu Musab Al-Zarqawi, ancien du djihad afghan entraîné par la CIA et principal fondateur d’al-Qaida en Iraq, l’organisation qui allait évoluer pour devenir DAECH, est originaire de la Jordanie. Aujourd’hui, le pays mène des efforts importants contre ce mouvement et les services secrets jordaniens collaborent avec les autres services du monde entier.
Les rencontres étranges se succédaient et, lors d’une de ces soirées, alors que j’errais dans le souq de la rue Hashimi, près de la mosquée Al-Husseini, un homme est même venu me voir pour me demander les numéros gagnants de la loterie, croyant que mon apparence un peu poilue me donnait des pouvoirs divinatoires. J’en ai profité pour lui recommander d’être un peu moins crédule face aux hirsutes qui lui faisaient part de leurs révélations. Quoi qu’il en soit, c’est lors d’une autre de mes marches dans le souq que j’ai fait la rencontre de deux ingénieurs d’origine palestinienne. Ces derniers, Abdullah et Marwan, avaient fait leurs études ensemble à Islamabad, au Pakistan, il y a de cela près de 40 ans. Le premier portait une jalabiya grise et un bonnet blanc, avec de grosses lunettes sur le bout du nez et une barbe poivre et sel. L’autre portait l’étoffe bédouine rouge et blanche et arborait une moustache fournie et un veston.
Nous nous sommes mis à marcher ensemble sur la voie achalandée. Ils m’ont invité à manger une sucrerie traditionnelle de la ville de Naplouse, en Palestine, le kounafa, faite avec du fromage, du sirop et une couche de vermicelles frits ou de semoule. Abdoullah m’expliquait, tout en mangeant sa pâtisserie, que les gens du Canada étaient plus proches de l’Islam que les Jordanien·ne·s. « Ils ne mentent pas; votre gouvernement permet qu’on le critique », s’est-il exclamé au moment où nous reprenions la rue.
La conversation se déroulait en arabe. En suivant les hauts et les bas de la discussion, dévalant les ruelles, escaladant les nombreux vallons d’Amman, nous avons fini par aller prendre le thé chez Abdoullah. Pendant que nous sirotions notre breuvage, il argumentait : « La vraie tradition du prophète, c’est la justice sociale. » Il entonne ensuite : « Marx est plus proche de l’Islam que nous! » Il défendait même le philosophe allemand au regard de la phrase : « La religion est l’opium du peuple ». D’abord, à l’époque de Marx, l’opium était utilisé à des fins médicinales et n’avait rien à voir avec ce qu’elle représente aujourd’hui : l’héroïne et le fentanyl. L’opium était utilisé comme médicament et comme analgésique lors des opérations, entre autres. Cela d’une part. Ensuite, à l’époque, les théologiens, musulmans ou chrétiens étaient, selon eux, tous, à peu près, subordonnés aux autorités politiques.
Nous avons ensuite abordé l’assassinat de Kashoggi, qui serait, selon eux, l’arbre qui cache la forêt. Ils affirment que l’État saoudien, en plus d’être responsable d’avoir massacré bon nombre de femmes et d’enfants au Yémen, se débarrasse de tous ceux qui s’opposent au gouvernement dans un désert immense et brûlant dans lequel toute survie est impossible. Nous avons terminé la soirée en discutant de la question autochtone, les « Bédouins du Canada », que nous avons dépossédé de leurs ressources et de leurs territoires. Ils semblaient très bien comprendre cet enjeu, comme s’il y avait un parallèle à faire avec la situation en Palestine.
par Ksenia Burobina | Mar 21, 2019 | Feuilletons, Societé
Montréal – Moscou
« … Est-ce que… Savez-vous que… les sacs en plastique sont maintenant vendus au prix de dix sous? » demande la vendeuse de la librairie russe à sa cliente, se sentant manifestement mal à l’aise. Elle l’avoue tout de suite : « Cela me gêne de le dire. Mais on n’a pas le choix, c’est la loi ».
Ceux et celles qui magasinent à Montréal savent que depuis janvier 2018, les sacs en plastique ne sont plus donnés sans frais dans les magasins et les épiceries. Ce changement résulte d’un règlement municipal visant la réduction d’utilisation du plastique, par souci pour l’environnement. « Apportez vos propres sacs! » incitent certaines publicités. Peu de Montréalais·es s’imaginent cependant les souvenirs que cela peut évoquer pour les personnes ayant vécu en URSS. Un déjà vu. Et un rappel que les significations que nous donnons aux objets sont inséparables de nos expériences personnelles et collectives.
« Ah, ah! Nous voilà de retour dans les bons vieux temps soviétiques! » réplique avec enthousiasme un des clients du magasin, un homme russe dans la cinquantaine, abandonnant la vitrine des bijoux qui semblait avoir capté toute son attention. « Le bon vieux temps où nous lavions et relavions les rares sacs en plastique qui nous tombaient entre les mains. Vous rappelez-vous encore comment le faire? Cela semble redevenir utile, hein? » lance-t-il avant d’éclater de rire, suivi par toutes et tous autour de lui.
« Écoutez, écoutez, parlant de sacs, je vais vous raconter quelque chose », s’empresse d’enchaîner une autre cliente. « Êtes-vous allé·e·s dernièrement à la librairie sur le boulevard Notre-Dame? Pas encore? Allez faire un tour pour le voir de vos propres yeux. Lorsque vous montez les escaliers, la première chose que vous voyez à l’entrée, c’est un étalage plein de – imaginez quoi? – de sacs à filet, des avoskas soviétiques! Vendus « en solde » au prix d’un bon dix dollars, avec une étiquette qui annonce fièrement « Authentique. Made in France ». Ces sacs qui ne coûtaient presque rien, vous en souvenez-vous? Les couleurs sont pourtant beaucoup plus belles qu’à notre époque, et le style aussi… On dirait qu’ils [et elles] savent tout tourner en « haute couture », ces Français[·es]! »
Tout le monde rit un bon coup, puis chacun·e reprend son chemin.
En quittant le magasin, intriguée, je passe par la librairie mentionnée par la dame. Avant même d’entrer, je vois tout de suite les sacs, étalés fièrement et ornés, tel que promis, d’étiquettes « Authentique » et « Made in France ».
Je comprends ce qui a tant amusé la dame. Moi non plus, je ne pensais pas retrouver au Québec ce vieux sac soviétique. De plus, qu’est-ce qu’il a à voir avec la France? Le sac à filet qui se prétend « authentique », peut-il être autre que le sac avoska de l’URSS?
De retour chez moi, ma curiosité piquée par cette image aux allures d’une imposture, je me mets à chercher sur internet des informations sur les origines de ce sac que j’ai toujours trouvé trop banal pour m’y intéresser. Plusieurs sources en ligne en parlent : des billets de blogue, des pages de magasins en ligne, des journaux de mode et même Wikipédia. Ces pages me font découvrir des détails que je ne connaissais pas. Selon la version des faits la plus citée à travers l’espace virtuel, les origines du sac à filet ne seraient ni russes ni françaises. Le sac à filet authentique serait plutôt d’origine tchèque, inventé à la fin du XIXe siècle. Cependant, il doit effectivement son plus grand succès à son adoption en Union soviétique, au début du XXe siècle. Plusieurs de ces textes en ligne soulignent que le fameux avoska a été particulièrement utile pendant les périodes du soi-disant « déficit », ce qui fait référence à la pénurie dans les magasins. Une vieille blague soviétique résume d’ailleurs très bien ce phénomène : lorsqu’un·e client·e demande « Vous n’avez pas de poisson aujourd’hui? », le caissier lui répond d’un ton condescendant : « Ici, c’est une boucherie. C’est à la poissonnerie en face qu’il n’y a pas de poisson! »
Le nom russe de ce sac – « avoska » – provient justement de ce contexte particulier, où la chasse aux provisions faisait partie inhérente du quotidien des gens pendant de longues années. Ce nom apparaît pour la première fois dans un spectacle d’humouri du célèbre comédien soviétique Arkadi Raïkine, en 1935. Avoska est dérivé du mot russe « avos », qui est plutôt difficile à traduire et qui est souvent vu comme un des concepts clés dans la culture russeii. Parfois traduit comme « peut-être », il serait plutôt proche de « espérant que ». « C’est une avoska », disait l’humoriste. « Avos (espérons que) j’apporterai quelque chose à la maison aujourd’huiiii! »
Un magasin russe en ligne, qui vend des artefacts soviétiques, décrit ce sac comme un des symboles les plus caractéristiques de l’époque. Très petits et portatifs lorsque vides, les sacs étaient extensibles et avaient une grande capacité, pouvant supporter d’importantes quantités de provisions pesant même jusqu’à 70 kilogrammes. « Un sac si ordinaire et si fragile en apparence pouvait donc endurer beaucoup plus qu’on ne le croyait. Tout comme les citoyens et citoyennes soviétiques! », remarque dans son blogue un internaute russe. Son humour me fait rire, mais me laisse un goût amer.
Ce n’est pas surprenant qu’en pensant aux sacs de l’époque soviétique, j’aie encore de la difficulté à les libérer du poids de leur héritage et à les associer à l’élégance et au style. Après cette scène au magasin, je ne pense pas être la seule à les percevoir ainsi.
D’ailleurs, bien avant la fin de l’URSS, les avoskas ont perdu leur popularité, ayant graduellement cédé leur place aux sacs en plastique importés, dont l’apparence était alors perçue comme plus attirante. Peu à peu, les sacs à filet disparaissaient et commençaient à être associés, à tort ou à raison, à la pauvreté. Serait-ce pour cette raison que cette vague de nostalgie « rétro-soviétique » qui a frappé Moscou lors des dernières années semble avoir épargné les avoskas? Lors de mon récent voyage, je n’en ai pas aperçu dans les rues ni dans les magasins de la capitale.
Peut-être bien que ce n’est qu’une question de temps avant qu’on donne raison à ceux et celles qui prédisent à ces sacs une nouvelle vague de popularité, sous forme d’un « accessoire tendance ». J’y crois maintenant davantage, après les avoir vus de mes propres yeux dans les magasins à Montréal. Il faut l’admettre, ces sacs s’insèrent bien dans la publicité d’aujourd’hui : réutilisables, écologiques et « authentiques », peu importe ce que cela veut dire. « Si seulement en Union soviétique les gens avaient su que leurs avoskas étaient pleins de valeurs qu’ils ne soupçonnaient même pas! », écrit dans son blogue un autre internaute russe.
Si les sacs avoska retrouvent leur popularité, ils ne feront que s’ajouter à plusieurs autres objets rétro qui réapparaissent dans notre quotidien. À Moscou, on retrouve maintenant des fragments entiers de l’époque soviétique, des cafés aux jouets d’enfants. Des fragments, dont l’assemblage semble loin d’être le fruit du hasard. Je comprends l’attrait des objets rétro. Moi-même, sous l’influence de la nostalgie ou de la mode, j’avoue que je n’y ai pas échappé. J’aimerais seulement que ce retour des objets de l’époque totalitaire n’emmène pas avec lui les réalités de ce passé qu’on semble oublier trop rapidement.
Cela dit, je n’ai rien contre le sac en filet. J’avoue qu’en écrivant ce feuilleton, j’ai même pensé à en acheter un.
CRÉDIT PHOTO : Madison Inouye sur Pexels
i L’invention du nom du sac est attribuée à l’auteur Alexandre Poliakov qui a écrit le texte pour ce spectacle d’humour.
ii Par exemple, dans Anna Wierzbicka, 1992, Semantics, Culture, and Cognition : Universal Human Concepts in Culture-Specific Configurations, Oxford University Press, Oxford, p. 433-435.
iii Traduction libre de l’autrice. Il faut mentionner qu’en Union soviétique, les sacs à provisions n’étaient pas vendus dans les magasins. Avoir un sac sur soi était alors indispensable pour pouvoir profiter de l’occasion d’acheter lorsque la marchandise apparaissait sur les étalages.
par Alexandre Dubé-Belzile | Fév 8, 2019 | Feuilletons, Societé
Je suis arrivé à Alger en matinée. Le trajet de l’aéroport Houari Boumedienne, nommé d’après ce leader socialiste de l’Algérie des années 1960 et 1970, fut splendide. Intoxiqué par le décalage horaire, passivement, je traversais les nuages de poussière et les palmeraies qui menaient à Alger la blanche. La ville me rappelait Le Caire, mais avec une odeur de pétrole bon marché, comme Caracas. La capitale algérienne arbore encore des couleurs révolutionnaires : le journal El Moujahid du Front de libération nationale (FLN), avec sa devise « la révolution par le peuple et pour le peuple », un boulevard Ernesto Che Guevara et même une petite rue qui porte le nom du célèbre géographe anarchiste Élisée Reclus. Mon hôtel est dans l’ancienne ville française, à deux pas de la représentation du gouvernement indépendantiste sahraoui, que l’Algérie soutient en accusant le Maroc de colonialisme. J’ai passé ma première journée à errer dans les rues, à feuilleter les journaux locaux en buvant le costaud café algérien. El Watan (La nation), le journal indépendant algérien, publie des chroniques teintées d’un profond cynisme, non sans intérêt. On y parle même d’une nouvelle gouvernance par les « communes », équivalent des municipalités qui doivent être, en principe, un contre-pouvoir à l’État centralisateur, un propos qui ne serait pas pour déplaire à Jonathan Durand-Folco.
Le lendemain, je suis allé à la gare d’Agha m’enquérir des départs pour Constantine, où je devais me rendre quelques jours plus tard pour une conférence. Le gigantesque portrait du président me souhaitait la bienvenue au guichet. Je posais quelques questions au seul employé présent, afin de connaître l’heure de départ du train le surlendemain. Cela dit, cette balade n’aura servi à rien, si ce n’est qu’à explorer les rues lézardées qui cerclaient la gare, puisque aucun train n’a quitté la gare le jour prévu de mon départ, soi-disant pour des travaux à l’improviste. Quoi qu’il en soit, j’ai tout de même eu l’occasion de visiter la Casbah, qui fut le théâtre de la fameuse Bataille d’Alger. J’ai aussi pu voir le petit musée inauguré en l’honneur d’Ali Lapointe, non sans passer à deux doigts de me faire détrousser. Du moins, c’est l’impression que j’ai eue, en me retrouvant dans le cul-de-sac d’une allée sale avec un groupe de jeunes, le plus baraqué plongeant la main dans sa veste. J’ai foncé en plein milieu du groupe agglutiné pour retourner vers une ruelle plus achalandée. Cela dit, la révolution est loin derrière l’Algérie. Depuis la guerre d’indépendance, qui se réclamait à la fois de principes islamiques, socialistes et nationalistes, le peuple algérien semble avoir connu beaucoup de désillusions. Entre autres choses, les Algérien·ne·s sont très polarisé·e·s autour de la question religieuse. Les uns apparaissent plus attachés à leurs traditions, portant la barbe et la djellaba, cette longue tunique portée dans les pays musulmans. Les autres prêchent une laïcité inflexible et rejettent tout symbole d’appartenance à l’islam. Une province cherche même, à l’image de la France et du Québec, à bannir le voile de la fonction publique. L’Algérie est généralement perçue comme un pays musulman. Cela dit, la relation de sa société avec l’islam est pour le moins ambiguë. Les mosquées regorgent à l’heure de la prière d’hommes qui se retrouvent minoritaires dans les rues de la capitale, voire marginalisés.
Sur la rue, on voit de nombreuses femmes portant le niqab complet, qui cache le visage, d’autres portant le hijab, qui ne couvre que la tête et la nuque et l’abaya, une tunique pour femme, d’autres le hijab avec jeans et chandail et d’autres enfin en robes plutôt osées par contraste. Sur les plages, on va encore plus loin. De nombreux hommes aussi, totalement vêtus à l’occidentale et rasés de près, semblent très pieux, le front marqué par la prosternation lors de la prière. Aux dires de certains de ces barbus, il n’y aurait qu’eux comme vrais musulmans en Algérie. Inversement, aux dires de certain·e·s, les barbus seraient systématiquement hypocrites. Il est fréquent d’entendre en Algérie que la tunique et la barbe constituent un accoutrement qui vient de nulle part. Face à ces déclarations, on ne peut qu’afficher un demi-sourire, surtout si le locuteur en question porte une chemise et un veston, accoutrement qui n’a, au fond, rien d’algérien. Si on en demande la preuve, il suffit de pointer du doigt l’une des nombreuses représentations de l’Émir Abdel Kadir, héro de l’Algérie, qui porte, hé oui, une tunique, une barbe et même un turban. Si vous voulez connaître le cocktail d’insultes et d’accusations (non sans fondements) qu’on adresse aux barbus en Algérie, voyez ci-dessous.
À cet égard, j’ai eu dans une sandwicherie de la rue Didouche Mourad la plus insolite des conversations. Dans le commerce en question, j’ai d’abord fait la connaissance d’un premier homme, blagueur, en veston et en cravate, le menton bien rasé, qui buvait tranquillement son espresso et fumait sa cigarette. Brahim se décrivait comme un musulman moderne. Il a ensuite invité un copain, Hocine, à se joindre à nous. Contrairement à Brahim, Hocine portait une barbe bien fournie. Il m’a regardé et m’a dit : « J’ai une barbe, mais pas les mêmes raisons que toi ». Il poursuivit en disant : « Moi, c’est pour le hard rock, les ZZ Tops ». Je ne doutais pas qu’il portait une barbe parce qu’il aimait les ZZ Tops, ce groupe de rock américain, mais qu’il s’agissait pour lui d’une meilleure raison de s’afficher que le simple fait d’être musulman, j’en fus décontenancé.
Quoi qu’il en soit, aussitôt assis, il m’a déballé une dissertation, affirmant s’inspirer de Mohammed Arkoun, un universitaire algérien installé en Europe, pour affirmer que le hijab et la barbe n’avaient rien à voir avec l’islam et sous-entendant presque que tous ceux qui disaient le contraire étaient idiots ou manipulés. Je ne trouve pas difficile d’accepter que ce point de vue soit revendiqué par certaines voix, aussi marginales soient-elles, mais je me demande si cette laïcisation de l’islam (élimination de tous les signes d’appartenance extérieurs) n’est pas tout aussi problématique que l’excès de zèle de certains « barbus ».
C’est peut-être d’ailleurs cette guerre invisible autour des barbes qui a maintenu en place un État qui aurait dû, historiquement, disparaître avec la fin de la guerre froide. Mes deux interlocuteurs défendaient l’idée d’un islam historique, ce qui n’est peut-être pas moins politique que l’« islamisme » du Front islamique du salut (FIS) et du Groupe islamique armé (GIA), ces mouvements dont les cadres revenaient du djihad afghan contre l’URSS dans les années 1980, après avoir été entraînés, armés et idéologiquement « formés » avec l’aide de la CIA. Ils avaient aussi été notoirement manipulés par le gouvernement de Chadli Benjadid et allaient, en quelque sorte, être des précurseurs de ce que nous appelons aujourd’hui le terrorisme. Ils étaient opposés au gouvernement algérien pendant les années 1990, baptisées la décennie noire. Le fait que la guerre civile se soit terminée lorsque le président Bouteflika a accordé une amnistie aux islamistes semble poser problème pour beaucoup d’Algérien·ne·s. Quoi qu’il en soit, Brahim et Hocine affirmaient que mon apparence, la barbe, le turban et la tunique, était un « faire-valoir » pour ces islamistes, comme si ma manière de m’habiller m’enlevait toute possibilité de parole ou de pouvoir de décision quant à mon identité et surtout, toute possibilité de participation politique.
Mon interlocuteur rejetait le communisme de Boumediene et parlait des États-Unis comme gendarme légitime du monde. Il dit même : « Les gendarmes, ils sont chiants, mais ils font leur travail ». Je constaterai plus tard que, en Algérie, la subversion aux normes sociales établies consistait très souvent à embrasser le néolibéralisme, se lancer dans des entreprises affairistes, refuser de parler français pour se tourner vers l’anglais et la culture nord-américaine. Je partais le surlendemain pour Constantine. Des palmeraies d’Alger, j’allais passer aux montagnes de la Kabylie, puis aux ponts de la ville nommée en l’honneur de l’empereur romain. Je me rendais à l’Université des Frères Mentouri pour participer à une conférence. Une éducation universitaire gratuite, des soins de santé gratuits, des logements sociaux ad nauseam, dans un pays si immense. Je me suis surpris à me poser la question suivante : quel dialogue le Québec peut-il avoir avec l’Algérie près de 50 ans après que les indépendantistes du FLQ y aient trouvé une terre d’accueil? J’y ai pensé en buvant de nombreux cafés.
Crédit photo: PhR 610, https://bit.ly/2TudWWM
par Barbara Thériault | Jan 6, 2019 | Feuilletons
Traduction : Francis Douville Vigeant et Rosalie Dion
Celui qui cherche la vertu devrait visiter la ville de Mühlhausen[i] en Allemagne : sur les murs de la grande salle du conseil municipal, elle y est dépeinte. On y retrouve six figures du XVIe siècle : justitia (justice), fortitudo (courage), spes (espoir), caritas (amour), prudentia (sagesse) et temperantia (modération). Elles forment un portrait de groupe où chacune semble observer le visiteur d’un œil sévère.
Temperantia est représentée par un homme portant une soucoupe et une cruche. Il symbolise le contrôle des pulsions et suggère une attitude mesurée par rapport à l’alcool. C’est du moins ce que j’ai retenu du commentaire de l’archiviste local. La figure faisait écho à ce que j’avais déjà observé : en Allemagne, on boit moins que par le passé. Cette tendance s’est d’ailleurs vue confirmée immédiatement après la visite de la salle du conseil. Alors que nous passions à table, les trois hommes avec qui je venais de passer la matinée ont commandé des jus de fruits. Quand j’ai pour ma part commandé une bière, le serveur a eu un geste de soulagement.
***
J’ai un jour demandé à un groupe de citoyen·ne·s issu·e·s de la classe moyenne d’Erfurt — employé·e·s, fonctionnaires et enseignant·e·s entre 40 et 55 ans — ce qu’elles et ils considéraient être un « bon repas ». Aucun d’entre eux n’a mentionné l’alcool. Surprise, j’ai demandé : « L’alcool ne fait-il pas partie d’un bon repas ? » « Peut-être une bière ou un verre de vin pour accompagner le rôti », a été la timide réponse.
La mémoire assure qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Un coup d’œil aux albums photos de mes interviewé·e·s suffit pour me le confirmer : on voit lors des fêtes familiales, sur la table, à côté des cigarettes, de nombreuses bouteilles d’alcool. « Avant, on ne buvait pas d’eau », a commenté sèchement ma belle-mère lorsque j’ai tenté d’aborder la question.
S’il est difficile de situer précisément cet « avant », il est clair que la tendance observée dénote un changement important, étroitement lié à de nouvelles formes de sociabilité. Les statistiques nous donnent plus de précisions : on consomme aujourd’hui moins de schnaps et de bière ; en revanche, on boit plus de whisky et, surtout, de vin. On boit moins, mais on boit mieux, sans pourtant être un connaisseur ou fantasmer sur une cave à vin. C’est ce que confirme également le restaurateur français d’Erfurt : à son arrivée dans la ville au début des années 1990, il ne vendait que du Bordeaux ; aujourd’hui, on lui demande des vins de Bourgogne et d’autres régions.
***
De nos jours, temperantia semble être la devise en matière de consommation d’alcool. Non pas qu’on ne boive plus, mais l’alcool contredit peut-être un ethos de la modération. On ne doit pas trop boire, mais il ne faut pas y renoncer complètement non plus. Les adeptes de la modération forment en quelque sorte un milieu sobre qui n’apparaît qu’en contrastant deux types : ceux qui boivent trop et ceux qui ne boivent pas du tout.
On reconnaît les représentant·e·s du premier type à leur volubilité et à certaines de leurs expressions euphémisantes : elles et ils boivent « une petite bière » ou « une goutte » et égrènent des dictons du genre : « La bière est sèche, je dois boire un schnaps », « Je soutiens l’industrie de Nordhausen[ii] » ou encore le légendaire « C’est un médicament ! ». Boire en quantité est encore autorisé, mais perçu comme peu convenable. Quelques exceptions sont toutefois possibles : lors des kermesses, des carnavals, des enterrements de vie de garçon, et dans certaines sociétés de femmes où l’on boit du mousseux et l’on peut – en groupe – se laisser aller.
Les représentant·e·s du deuxième groupe, celles et ceux qui ne boivent pas, n’ont pour leur part aucun besoin de parler. À lui seul, leur renoncement à l’alcool en dit déjà beaucoup. Il soulève le doute : a-t-on affaire à un·e alcoolique abstinent·e, une personne malade, une personne religieuse ? Si on ne se moque pas d’elles et eux, elles et ils doivent néanmoins vivre avec le fait qu’elles et ils empêchent les autres de boire à leur guise ; elles et ils mènent donc une existence sociale quelque peu isolée.
À ces deux types, ajoutons-en un troisième : les « faux buveurs » et « fausses buveuses ». Ce qu’elles et ils tiennent dans la main, qui a l’air d’un verre de bière semblable au nôtre, s’avère en réalité du jus de pomme. J’ai déjà rencontré ce genre de personnes, et elles m’ont semblé malhonnêtes. Il y a aussi les « faux non-buveurs ». Elles et ils consomment en cachette, de l’alcool et des pastilles à la menthe – mais c’est autre chose. Elles et ils suscitent plus de pitié que d’agacement.
La consommation modérée d’alcool est symbole d’une conduite de vie stricte ; en même temps, l’alcool est un antidote possible, une fuite momentanée de ces restrictions. Je ne sais pas si les gens sobres sont des maîtres de la modération ou s’ils ne pensent tout simplement plus à l’alcool. Lorsqu’on leur pose la question, ils déploient tout un arsenal de justifications pragmatiques qui appuient leur mode de vie équilibré : elles et ils travaillent tôt le lendemain, sont en voiture, ont encore une tonne de choses à faire. Bref : elles et ils sont terriblement occupé·e·s. Et peut-être font-ils aussi attention à leur ligne.
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Par son travail, un serveur, que ce soit à Mühlhausen, à Erfurt ou ailleurs, n’a pas à être un défenseur de la temperantia. L’étiquette de son métier le contraint à ne pas juger les préférences de sa clientèle. Ce principe s’applique également à la sociologue qui s’abstient de porter un jugement sur ce qu’elle observe. Si boire ne fait plus nécessairement partie d’un bon repas et n’est vraisemblablement plus aussi célébré qu’« avant », il faut reconnaître que la tendance peut être perçue comme dégrisante. Mais rappelons une chose : il est, en Allemagne, encore possible de boire un verre de vin au cinéma, une bière au sauna et un verre de mousseux dans le train. Quand on vient de l’étranger, on sait que quelque chose de ce genre, en dépit de toute modération, n’est pas évident.
CRÉDIT PHOTO: Flickr-Cyril Caton
[i] Ce texte fait partie d’une série sur la vie quotidienne et les habitudes de vie de citoyens d’Erfurt et d’autres villes de Thuringe, province de l’Est de l’Allemagne. Il est d’abord paru en allemand (« Das Trinken der nüchternen Mitte », Thüringer Allgemeine, 8 septembre 2017, p. 4).
[ii] La ville de Nordhausen, en Thuringe, est réputée pour la production schnaps à base de grain.
par Natacha Brassard | Oct 27, 2018 | Feuilletons
Cellulaire à la main je compose ce numéro de téléphone qui me rend nerveuse à chaque fois que je le compose. Ça sonne.
– Allô.
– Ça fonctionne toujours pour toi pour demain soir?
– Ouais.
– Tu es sûr que ça ne dérangera personne?
– Non. Non. Promis. Sérieusement tu vas vivre une expérience hors du commun.
– OK. À demain.
– Salut!
Je viens de terminer ma conversation et mon cœur bat la chamade. Dans quoi me suis-je embarquée? Il y a tellement de choses que je peux compromettre en allant vivre cette expérience. Je peux me faire arrêter par la police ou ne pas en ressortir vivante.
Il est 22h00 et j’attends patiemment mon contact. Je l’attends à l’extérieur et on va se le dire, il fait vraiment noir et je ne me sens pas en sécurité. J’ai beau attendre patiemment, mais il est maintenant 22h15 et mon contact n’est toujours pas arrivé. A-t-il eu des ennuis? S’est-il fait arrêter? Ça y est, moi aussi je vais être dans la merde… Quelqu’un touche mon épaule. Qui est-ce? Ça y est je suis dans la merde. Quelqu’un vient m’attraper. « Hey! c’est moi! ». Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. En me retournant, je vois mon contact qui rigole. Bien franchement, ce n’était pas drôle du tout. « Alors, prête à rentrer dans ce monde inconnu? ». Pour tout vous dire, oui je suis prête, mais peut-être pas à 100%.
On arrive alors devant cette grande bâtisse. Une vieille usine de textile abandonné. « Tu sais, ça fait au moins une cinquantaine d’années que cette usine est hors fonction, mais maintenant elle en a une nouvelle. Du moins jusqu’à temps que la ville décide de la jeter à terre. » Je lui demande alors comment on va rentrer là-dedans. Est-ce qu’il y a une entrée secrète? Mon contact me regarde comme si j’étais complètement stupide. Il doit commencer à croire que je crois un petit peu trop aux contes de fées. Quoi? Il y a peut-être une porte comme dans Narnia là-dedans! Quelle déception quand mon contact m’annonce qu’il n’y a aucune entrée secrète, mais qu’il faudra faire de l’escalade sur le mur de l’usine pour atteindre une des anciennes fenêtres. Pour votre information, l’entrée de la fenêtre est à environ cinq mètres du sol. Je regarde la fenêtre et puis le sol. C’est pas mal haut… « As-tu peur des hauteurs? » Oui et non… OK. Oui. Il sort alors une échelle rétractable de son sac. « On va grimper avec ça. C’est moins dangereux qu’avec une corde. » Je me sens tellement en sécurité maintenant…
Il grimpe en premier pour s’assurer que la voie est libre. Il me fait enfin signe pour que je grimpe à mon tour. L’échelle branle d’un côté et de l’autre, mais je réussis tout de même à grimper jusqu’à la fenêtre sans embûche. Une fois à l’intérieur, j’ai l’impression d’être dans un autre monde. Je vois des gens debout autour d’un feu dans une poubelle en train d’avoir de grande conversation. Il y a des matelas un peu partout et certaines personnes y dorment. Des graffitis couvrent les murs. On se croirait dans une galerie d’art que tout bon hipster voudrait fréquenter, mais en réalité je suis dans un squat. Attention! Je ne parle pas d’un squat que tout le monde connaît. Seuls les initié·e·s connaissent cet endroit.
Mon contact s’assure auprès du groupe que ma présence est la bienvenue. On m’invite à m’approcher du feu. Je peux alors voir le visage de ces individus. Certains visages n’ont pas encore traversé le cap de la vingtaine et d’autres semblent avoir atteint l’âge adulte. Je ne peux m’empêcher de demander à ces squatteurs et squatteuses ce qui les motive à vivre dans de vieux bâtiments abandonnés. En premier lieu, c’est le fait que ça ne le coûte rien de vivre ici. Ils n’ont pas de taxes ou d’électricité à payer. Un des squatteurs me répond que la société ne lui a rien donné et c’est pourquoi il ne l’aidera pas en retour en travaillant et en payant des impôts. En gros, on laisse de côté les normes institutionnalisées pour s’en créer de nouvelles au sein même du squat. Les normes qui sont valorisées au sein du groupe ne sont pas les mêmes que celles qu’on valorise au sein de notre société. Ces normes sont mises en place dans la mesure où elles sont seulement l’expression même d’une forte association à ce groupe. Bref, au sein du squat, une seule règle supplante toutes les autres : ne parle du squat à personne. N’oublie pas que c’est ta famille maintenant. Après que l’un des squatteurs m’ait appris cette règle, il me regarde droit dans les yeux. Que dois-je répondre? Je lui ai déjà dit que je ne nommerais en aucun cas la ville dans laquelle se retrouve le squat, donc je respecte en un sens la règle numéro un de l’endroit. Non?
Je ne peux alors m’empêcher de leur demander ce qui les a motivé·e·s à vivre dans un squat. Certain·e·s me répondent que c’était pour s’éloigner d’une vie qui ne leur convenait pas. L’un d’entre eux provient d’une famille très dysfonctionnelle où la mère partait des mois et ensuite elle revenait quelques semaines et repartait. « Ma mère était toujours saoule quand je la voyais. Elle nous criait après tout le temps quand elle revenait. Tsé, c’est mon père et ma grand-mère qui ont pris soin de tout le monde pendant qu’elle faisait le party on ne sait pas où. Moi, j’ai décidé de partir, parce que j’étais pu capable de vivre là-dedans. J’avais besoin de prendre l’air pis le squat est devenu ma nouvelle famille. » Un autre me parle que c’est la drogue qui l’a poussé à vivre dans la rue. « Le squat, c’est juste un endroit où je me sens en sécurité. Personne me juge parce que je prends de la dope. Pis la police peut pas me pogner icitte. »
Mon contact m’annonce que l’on doit partir. J’avais encore plein de questions qui me trottaient dans la tête. Avant de partir de chez moi, j’avais pris le temps de remplir mon sac de soupes en canne pour les donner au groupe à titre de remerciement pour leur accueil. « Tu peux revenir quand tu veux! » me répond l’un des squatteurs. Chacun·e me dit salut et me dit que si j’ai encore des questions, je peux passer n’importe quand. On se dirige alors vers la fenêtre. La foutue fenêtre à cinq mètres du sol…
Certes, ce fut une expérience hors du commun. Jamais de ma vie je n’aurais pensé rentrer dans un squat. Non ce n’est pas sale, non ces individus ne sont pas des criminel·le·s prêt·e·s à vous usurper tous vos biens. Elles et ils constituent seulement une petite société isolée du reste de la société, qui ne leur convient pas. Seulement, je vais vous demander une seule chose : ne dites à personne que je vous ai parlé de ce squat, parce que tout le monde va savoir que j’ai brisé la première règle du squat.
ILLUSTRATION: Julien Posture
par Susana Ponte Rivera | Oct 20, 2018 | Feuilletons
« ¡Hubiera traido mi camara! J’aurais dû emmener ma caméra (1) pour envoyer des photos à ma famille! » Émerveillée par le panorama qu’elle observait de la petite embarcation sur un lac de l’Estrie, Rosa avait presque oublié la raison de sa présence sur ce bateau à huit heures du matin. Elle me racontait cet épisode avec son rire éclatant et contagieux. Je me demande encore si naviguer sur ce beau lac estrien fut une des rares occasions où Rosa a pu oublier sa condition de femme sans statut migratoire.
Elle s’était levée avant l’aube afin d’arriver à six heures au métro Viau pour rencontrer son nouvel employeur et les 14 autres personnes, toutes immigrantes, avec qui elle travaillerait. À bord d’une camionnette, elles se sont rendues à un quai près de la ville de Sherbrooke. Ensuite, sur deux petites embarcations, les travailleuses et travailleurs ont traversé le lac en 45 minutes sans gilet de sauvetage. Ce n’est qu’une fois débarquée que Rosa a appris qu’elle arracherait des mauvaises herbes dans un champ de fraises toute la journée. C’était la première fois de sa vie — et la dernière m’affirmerait-elle plus tard —qu’elle faisait du travail agricole et ne savait pas comment s’y prendre. Elle se penchait en pliant légèrement ses genoux pour arracher les herbes. « Ne reste pas debout, baisse-toi et plie les genoux ou agenouille-toi. Sinon, tu ne pourras pas marcher demain », lui conseillait un de ses collègues. Rosa et deux autres femmes ne réussissaient pas à garder le rythme, mais deux travailleurs les aidaient en venant arracher des herbes dans leurs rangs de fraises. Rosa n’avait pas de chapeau et la source d’eau était beaucoup trop loin pour qu’elle puisse y remplir sa bouteille. Le soleil estival était accablant. J’ignore si Rosa a autant admiré le paysage pendant le voyage de retour, je n’ai pas osé le lui demander.
De retour au métro Viau, elle reçoit sa paye en argent comptant : 72$ pour 9 heures de travail. Un taux horaire de 8$ bien en dessous du salaire minimum qui, à l’époque, était de 9,90$. C’est sans compter que son temps de déplacement, pas moins de cinq heures, n’a pas été rémunéré. Rosa aura ces mots pour son employeur : «Te acepto el dinero pero me va a doler gastarlo. J’accepte l’argent, mais ça va me faire mal de le dépenser. Tu ne me reverras pas mais je dois te dire que me da vergüenza, j’ai honte que tu sois Hondurien et que tu exploites d’autres Honduriens et immigrants.» Pendant une semaine, fiévreuse à cause de l’insolation, pouvant à peine marcher ou s’asseoir, Rosa n’est pas sortie de chez elle.
À chaque fois que je la rencontre, Rosa est toujours impeccable. Ses cheveux rouge foncé bien coiffés, ses ongles toujours couverts de vernis. Nous nous sommes vues à une fête une fois et elle était très élégante. Lors d’une de nos rencontres, j’ai remarqué qu’elle avait appliqué un vernis blanc lustré sur ses ongles un peu longs et limés. « Je me fais la manucure moi-même, tu sais. J’aurais bien aimé suivre une formation pour devenir esthéticienne mais nous, les personnes sans statut, n’avons pas accès à l’éducation. Ni à la santé d’ailleurs. Somos fantasmas, no existimos. Nous sommes des fantômes, nous n’existons pas. »
Rosa habite à Montréal depuis presque dix ans, deux ans en tant que requérante d’asile, puis presque 8 sans statut. Sa demande a été déboutée par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié. Comme d’autres requérant·e·s d’asile dont la requête est refusée et dont la vie est en danger dans leur pays d’origine, elle est demeurée au Canada. Rosa me laisse entendre qu’elle a fui son pays en raison d’une relation conjugale violente. Je ne la questionne pas plus à ce sujet, je n’en vois pas la nécessité.
Depuis qu’elle vit à Montréal, Rosa a travaillé comme opératrice de machine à coudre et aide-ménagère. Sur la machine à coudre, Rosa s’éreintait treize ou quatorze heures par jour pour une rémunération horaire de 6 $. Ses employeurs étaient un couple de Salvadoriens. « Duele, ça fait mal, que ce soit des immigrants qui nous exploitent». Ni le très bas salaire ni les longues heures de travail n’ont incité Rosa à quitter cet emploi. C’est plutôt les insultes quotidiennes du patron qu’elle ne supportait plus. «À chaque occasion, il nous traitait, mes collègues et moi, toutes des femmes, de viboras, chismosas, mitoteras, holgazana, vipères, commères, mégères, paresseuses. Et il parlait toujours mal de mon pays. Mais moi j’ai du tempérament et je savais qu’un jour ou l’autre j’exploserais. Comme je dois éviter les ennuis, j’ai préféré quitter mon emploi. J’ai donné mon préavis de deux semaines à son épouse, car c’est elle qui m’avait embauchée. Je lui ai expliqué les raisons de mon départ et en ai profité pour lui dire que, siendo mujer, en tant que femme, elle ne devait pas permettre que son mari nous parle de la sorte.»
Ce travail lui laissait peu de temps libre et encore moins d’énergie. De toute façon, elle sort peu. «Cambio siempre de camino cuando salgo de casa. Je change toujours de trajet quand je sors de la maison; j’ai peur d’être arrêtée par la police. En fait, quand je vois la police je change de trottoir. » Je m’intéresse maintenant à ses relations sociales :« ¿Tienes amigos? Tu as des amis? Oui, quelques amis », puis elle se corrige aussitôt. « Plus que des amis j’ai des connaissances. Elles ne sont pas au courant de mon statut, on ne sait jamais. » Le dimanche, Rosa sort pour aller à la messe. De temps à autre, étant membre de quelques associations communautaires, elle va à des fêtes quand son travail du moment le lui permet et quand il lui reste de la force. « Ça me fait sortir de la maison et ça me permet de rencontrer des gens. » Parfois, elle participe à des assemblées où l’on discute de stratégies à suivre pour arrêter les déportations et régulariser les personnes sans statut, mais elle se demande si elle continuera à y aller. « Dernièrement, j’ai appris qu’une femme sans enfants mineurs, comme moi, a peu de chances d’obtenir un statut pour considérations d’ordre humanitaire. Entonces, ¿de qué sirve seguir luchando? Alors, à quoi ça sert de continuer à lutter? »
Depuis quelques années, Rosa fait des ménages. Elle préfère cet emploi à celui d’opératrice de machine à coudre car elle est plus autonome dans son travail, ses client·e·s lui font confiance et lui donnent les clés de leur domicile. Elle travaille 3 ou 4 jours par semaine ; elle est trop fatiguée pour travailler davantage. Même si ce travail lui convient, il n’est pas sans risque. « Une fois, je suis tombée sur le ventre chez des clients et me suis fait très mal. Une chance qu’ils n’étaient pas là. Ils auraient insisté pour appeler l’ambulance ou m’accompagner à une clinique, ce qui m’aurait peut-être obligée à leur dévoiler ma situation. »
Rosa est perpétuellement stressée. Récemment, une amie — ou plutôt une connaissance — qui voulait l’aider à se procurer des médicaments lui avait donné rendez-vous à l’entrée d’une pharmacie. Quand Rosa est arrivée, la police procédait à l’arrestation de deux jeunes hommes à l’endroit prévu pour leur rencontre. « J’ai hésité entre rebrousser chemin et partir, puis je me suis fait violence pour entrer. Car c’est très compliqué pour nous d’acheter des médicaments, tu sais? J’ai déjà eu un problème dans une pharmacie. Après ma chute en faisant du ménage, j’avais une inflammation et faisais de la fièvre. Un médecin m’avait prescrit des médicaments et je m’étais rendue dans une pharmacie. J’ai dit à la technicienne qui m’a servie que je n’avais pas ma carte de la RAMQ car je l’avais oubliée chez moi. Elle ne voulait pas me vendre les médicaments même si j’étais prête à payer le plein prix. J’ai insisté avec mes rudiments de français en lui expliquant que j’étais vraiment malade. Devant son refus, je lui ai demandé de me redonner ma prescription, mais elle n’a pas voulu. Plusieurs personnes ont été témoins de la scène car elles attendaient leur tour derrière moi. Je me suis sentie vraiment humiliée. La technicienne est allée parler à un homme qui semblait être son chef. Ces quelques minutes angoissantes m’ont semblé une éternité. Appelleraient-ils la police? Devrais-je sortir en courant? Finalement, le pharmacien m’a appelée et après m’avoir posé d’innombrables questions il m’a finalement vendu les médicaments. Depuis cet épisode, je ne suis plus retournée dans une pharmacie pour acheter des médicaments. Je demande à mes connaissances qui voyagent dans mon pays de m’apporter des anti-inflammatoires en prétextant qu’ici les médecins n’en prescrivent pas à moins qu’on ne soit très malade. C’est comme ça quand on est sans statut, on doit développer toutes sortes de stratagèmes pour occulter notre condition. Et les anti-inflammatoires c’est une inquiétude constante, car je dois en prendre régulièrement. »
Après mon entretien avec Rosa, j’ai pensé à ma mère. Femme immigrante espagnole de classe ouvrière, qui tout comme Rosa, a travaillé comme opératrice de machine à coudre et comme aide-ménagère. Deux métiers traditionnellement féminins et, par conséquent, peu valorisés et sous-payés. Mais les similitudes s’arrêtent là. Ma mère a toujours été payée au moins au salaire minimum, elle a pu se faire soigner et apprendre le français sans payer dans des institutions publiques. Elle n’a jamais eu peur dans une pharmacie, craint la police ou vécu dans la peur angoissante d’être déportée.
Nous les femmes ne connaissons que trop bien la peur el miedo. La peur quand des hommes marchent derrière nous en nous insultant, la peur quand des hommes nous suivent la nuit, près de notre domicile, dans des lieux mal éclairés ou isolés, la peur d’être violée. Si nous ne saisissons pas toutes en profondeur ce que signifie vivre sans statut nous comprenons la peur. Cette condition commune ne pourrait-elle pas ouvrir la porte à une solidarité concrète envers les femmes sans statut?
En attendant, et pour trouver l’équilibre, je réfléchis souvent au bonheur. Le sociologue Zygmunt Bauman (2) nous rappelle que pour le poète allemand Goethe le bonheur consiste à surmonter les problèmes. Vivre des journées heureuses et emplies de plaisirs équivaudrait à mener une vie ennuyeuse et sans buts. Bauman nous suggère donc de concevoir notre vie comme une longue lutte. Je me demande ce que Rosa penserait de tout ça.
- L’entretien a été réalisé en espagnol, langue de l’interviewée et langue maternelle de l’autrice du feuilleton.
- Al Jazeera, (2016). « Zygmunt Bauman: Behind the world’s ‘crisis of humanity’» https://www.aljazeera.com/programmes/talktojazeera/2016/07/zygmunt-bauman-world-crisis-humanity-160722085342260.html
CRÉDIT PHOTO: Collectif des femmes sans statut – https://www.facebook.com/Collectif-des-femmes-sans-statuts-Non-Status-Womens-Collective-359117424442117/