En menant une recherche ethnographique dans l’Est de l’Allemagne, Barbara Thériault a constamment été confrontée à ce qu’elle nomme ici les « sociétés invisibles ». Le texte qui suit a été traduit de l’allemand et fait partie du livre Die Bodenständigen. Erkundungen aus der nüchternen Mitte der Gesellschaft (Les Bodenständigen. Exploration du milieu sobre de la société), à paraître en 20201.
On y entre et en sort jour après jour sans s’en rendre compte, des sociétés invisibles. On n’y pense pas. Ça se fait tout seul.
Elles ne sont nulle part documentées ou recensées. Les statistiques, qui découpent la réalité pour la recomposer dans des catégories bien définies – groupes de revenus, Allemands ou étrangers, de l’Ouest ou de l’Est – ne s’en préoccupent pas. Les pessimistes culturels, qui prédisent depuis longtemps déjà la mort de la culture associative, les omettent. Elles ne portent pas de nom officiel, n’occupent aucun lieu propre, et ne disposent d’aucun statut.
Et pourtant, leurs membres se reconnaissent à certains signes ou codes : des références à la haute culture ou à la culture populaire (Jean-Sébastien Bach ou Game of Thrones), l’utilisation de langues étrangères (le français ou le latin, l’anglais moins), ou des phrases commençant par « entre » (« entre propriétaires de motos BMW… », « entre universitaires… », « entre fans de Depeche Mode… »). Il suffit parfois d’un regard éloquent entre femmes qui doivent endurer les explications d’un homme sur le fonctionnement du monde et des choses (#mansplaining), ou encore d’une carte postale « est-allemande » s’adressant, en alphabet cyrillique, à « ceux qui peuvent encore lire ceci » et qui partagent des expériences historiques communes.
Certaines sociétés ont certes tendance à exclure, mais ce n’est pas toujours le cas. Elles peuvent également créer des formes de solidarité. Comme lorsque dans un bar qu’on fréquente nouvellement on est salué par des habitués qui nous tapent dans le dos en nous lançant un « t’es correct, toi ». Ou alors dans ces occasions où l’on sort chercher un album photo et l’on raconte des histoires qui créent un moment d’intimité.
Certaines sociétés ont un effet libérateur et provoquent l’amusement, qui n’est pas sans être teinté d’une certaine culpabilité, comme dans le cas des sociétés de commérage.
Certaines ébauches de sociétés n’aboutissent jamais. Un flirt faisait en toute occasion référence à un film ou à un autre : « Connais-tu le film X, Y, Z ? ». Non, je ne les connaissais presque jamais ; « Qui a le temps de se taper tous ces films ? », je me demandais. Rapidement, nous avons cessé de nous voir. Et il y a ces fois où l’on sort chercher un album photo et on raconte des histoires qui ennuient.
Il y a des sociétés que l’on rejoint seulement malgré soi, qui sont pénibles. Dans mes recherches, leurs invitations se faisaient parfois par un conspiratif « tu sais ce que je veux dire… ». Pour des raisons de « rectitude politique », la suite restait non dite ; il était sous-entendu que nous partagions une même opinion politique. Même chose avec l’allusion, qui ne promet généralement rien de bon, « ce que je voulais encore dire… » qui invite à une société précisément au moment où l’on était sur le point de la quitter.
Il est possible que l’on sorte d’une société plus consciemment qu’on y entre. On peut la quitter : en faisant une pause dans la conversation, en allant se chercher un verre, en prétextant un besoin naturel ou, dans certaines régions de l’Allemagne, en frappant sur la table. Parfois, il faut se défendre un peu. Un théologien de ma connaissance m’a un jour raconté qu’on enseignait dans sa formation pastorale des techniques pour les visites à domicile : la sourde oreille (prétendre ne pas avoir entendu), le regard vide (prétendre avoir la tête ailleurs) lorsque les hôtes se perdaient dans les commentaires. Je me suis promis de l’essayer à la prochaine occasion.
Parfois, c’est sérieux. Au cours du procès du Nationalsozialistischer Untergrund (le NSU ou le mouvement national-socialiste clandestin), qui a entre 2000 et 2006 assassiné dix innocentes victimes, des hommes et des femmes ont été accusé·es d’appartenir à des groupes d’extrême-droite ou de sympathiser avec leurs idées. Pour s’en défendre, ils ont parfois fait référence à l’absence de signes visibles (« Je ne suis membre d’aucun groupe »), comme si seules des structures officielles permettaient d’attester l’existence d’une société.
Un serveur aux cheveux décontractés et au sourire confiant nous installe au bar. Isabelle et Laurence, mes deux amies, discutent de tout et de rien. En écoutant d’une oreille distraite, mes yeux errent à la recherche d’une réponse : comment expliquer le succès de cette buvette qui vient d’ouvrir tout près de chez moi? Ce bar à vin décontracté est plein à craquer à chaque fois que je passe devant. Il est pourtant à peine visible depuis la rue, avec sa façade sobre et sans enseigne.
Mes yeux tombent finalement sur la carte des vins. Bien loin des petites pastilles de goût de la SAQ, ce sont des mots comme « émotion », « punk » ou « joufflu » qui sont employés pour décrire les vins. Alors que j’essaie d’extraire du sens de cette langue nouvelle, le serveur aux beaux cheveux vient prendre notre commande. Avec son air détendu, il s’accoude nonchalamment sur le comptoir et nous fait quelques propositions. Il a le fâcheux réflexe de toujours tourner ses yeux rusés vers moi lorsqu’il parle. Je ne comprends pourtant pas un traitre mot à ses explications sur cet « assemblage de cépages indigènes d’Hongrie » constituant un vin « très fermiers, aux notes d’abricots ». Mes amies sont d’actuelles ou d’anciennes serveuses : ce sont elles les expertes!
Par un coup du destin qui m’échappe encore, nous parvenons finalement à choisir une bouteille. Nos coupes remplies, les choses sérieuses peuvent débuter : Laurence commence à raconter les derniers potins. Habituellement, elle baisserait le ton pour ce genre de confidence, mais ce n’est pas le cas ici. Les enceintes projettent avec force une musique réglée sur les basses, ce qui fait que l’on ne sait jamais identifier la chanson qui joue : on ne perçoit qu’un rythme constant et stimulant. Le volume des conversations rivalise avec celui de la musique. Ou plutôt, les deux s’unissent pour former un brouillard auditif enveloppant. Cette ambiance sonore nous isole et crée une bulle privée. L’obligation de se rapprocher pour bien s’entendre augmente cet effet d’intimité.
Nous sommes tantôt choqués, tantôt amusés par les révélations de notre amie. La discussion est croustillante; les réactions, éclatantes. À un moment, d’une inattention calculée, Isabelle échappe un rire fort, mais élégant, qui s’élève au-dessus de la dense jungle sonore. Avec aplomb, elle amène sa main devant sa bouche pour tenter, sans grande conviction, de rattraper ce rire qui dépasse les décibels normalement permis. Quelques secondes plus tard, une autre femme lâche un rire, très similaire à celui qu’Isabelle vient d’échapper. Faussement outrée, mais réellement amusée d’être victime d’une telle moquerie, notre amie tente de découvrir l’identité de l’imitatrice sarcastique. À notre grand désarroi, le rire inconnu s’évanouit dans la flore auditive sans laisser de trace. Presque déçue, Isabelle comprend alors que cette exclamation ne lui était pas adressée et avoue avoir été convaincue qu’on l’imitait.
***
Ce micro-évènement n’est pas anodin. En pensant avec satisfaction avoir été imitée, Isabelle trahit la mise en scène de son rire, destiné à se faire remarquer en se faufilant au-delà de la frontière de l’acceptabilité sonore. L’autre rire prouve d’ailleurs qu’elle n’est pas la seule à se prêter à ce jeu. Je ne crois pas me tromper si j’affirme que dans chaque lieu, il y a un niveau de décibel à ne pas dépasser. Le seuil est bas dans une bibliothèque et élevé dans un bar. Reste qu’il y a toujours un seuil. Or, certains bruits bénéficient parfois d’une dérogation spéciale, leur permettant d’être émis sans que son expéditeur ou son expéditrice ne soit puni par des regards réprobateurs. C’est le cas ici de certains rires habiles. Il y a donc toute une capacité à se démarquer avec classe en contrevenant adroitement à la législation sonore afin d’afficher, sans réellement le faire, l’étendue de son aptitude à profiter du moment présent. Au cours de la soirée, ce genre d’éclat de rire se répète. J’en viens d’ailleurs à me demander si je n’assiste pas à une compétition d’interprétation du stéréotype de la jeunesse insouciante profitant de la vie.
On pourrait mal me comprendre : je n’insinue pas que ces personnes, et encore moins mes amies, sont des hypocrites et que cette mise en scène constitue le règne du faux. Je suis plutôt d’avis que toute situation commande un rôle. Si j’en parle alors, c’est qu’ici, le rôle que tous et toutes interprètent me semble particulièrement exemplaire d’un certain idéal de la « vie bonne ». On veut consommer des produits de qualité supérieure, mais en toute simplicité, sans le décorum parfois présomptueux des hautes sphères de la société. C’est ainsi que « bar à vin » est remplacé par « buvette », que le classique « aromatique et charnu » est traduit par « punk » et que le sommelier maniéré est substitué par le serveur qui me parle comme si j’étais son ami.
Je ne pourrais cependant dépeindre davantage cet idéal. Difficile de décrire concrètement un état d’esprit. Je laisse de côté mes pensées et recentre mon attention sur la discussion en cours.
***
Au beau milieu du récit de ses péripéties, Laurence prend une pause pour regarder le menu: parler creuse l’appétit! C’est alors que je découvre la matérialisation la plus nette de cet idéal de la vie bonne. On trouve dans le menu une version distinguée du sandwich au baloney ainsi que des « pogauffres aux bourgots ». Le pogo, une saucisse de dernière qualité enrobée d’une pâte frite, est la définition même de la simplicité, mais pas n’importe laquelle. Une simplicité pauvre, bête, abjecte. Or, ici, la saucisse est remplacée par le bourgot, un escargot recherché, et la pâte frite par une pâte gaufrée. La simplicité rencontre le raffinement… à condition de délier les cordons de sa bourse. Si les bistrots pour jeunes professionnels se sont appropriés les éléments de la cuisine populaire, ils ont oublié au passage de s’approprier leurs prix!
Laurence fait un choix et intercepte notre serveur aux beaux cheveux pour lui transmettre sa commande. Est-ce le seul à avoir une chevelure si stylée? Je tourne la tête et constate que tous les hommes dans le bar sont bien coiffés. En fait, c’est un euphémisme : ils ont tous la même coupe de cheveux! Vous savez, cette coupe masculine à la mode : court sur les côtés, avec un dégradé qui se conclut en longueur sur le dessus de la tête et une petite vague qui fait basculer le tout à l’Est ou à l’Ouest. Au sud de cette tête se trouve une chemise avec de petits motifs. Les femmes sont elles aussi dans leurs uniformes de genre. Elles portent une robe fleurie ou cet ensemble au goût du jour composé d’un haut court et d’un long pantalon évasé, ainsi qu’un mascara subtil. Même l’habillement me semble traduire ce mélange de simplicité et de finesse. Tous et toutes ont une tenue soignée, mais celle-ci se limite à des éléments de style suffisamment mineurs pour que l’allure ne paraisse pas trop calculée, afin d’assurer un effet de « naturel ».
Les rôles dans ce script de la vie bonne sont genrés, tant du côté des vêtements – c’est une évidence – que dans les manières. Les gestes des jeunes femmes sont ici élégants, tandis que les hommes tentent d’incarner le rôle du sommelier. C’est, je pense, pourquoi notre serveur ne s’adressait qu’à moi tout à l’heure : il voyait dans mon genre la possibilité d’un sujet connaissant. Ici, d’ailleurs, ce sont les hommes qui font le service et c’est une femme qui astique les verres en tant que busgirl, exactement le contraire de ce que l’on peut généralement observer en restauration.
Cette division ne semble pas poser problème. Au contraire, elle est partie intégrante du scénario non pour le moins plaisant auquel tous et toutes viennent prendre part. Au-delà des produits qui s’y trouvent, voilà peut-être ce que les gens viennent chercher dans cette buvette : la possibilité de participer à une prestation collective, où est affirmé un idéal de la vie bonne et authentique.
Au sujet de la gentrification à Leipzig, une ville allemande post-communiste, un auteur écrivait avec regret qu’elle avait perdu son âme, et avec elle son « wabi-sabi ». Dérivant de principes bouddhistes, le wabi-sabi est une disposition d’esprit qui vise à accepter avec sérénité – voire à apprécier – l’impermanence et la désuétude des bâtiments historiques. Il rappelle une attitude générale et un rapport à l’architecture que j’ai souvent rencontrés chez les jeunes adultes leipzigois. Un d’entre eux, nommé Tillman, en offrait un exemple éloquent, lorsqu’il m’a parlé de son arrivée à Dresde il y a une dizaine d’années. Originaire d’une petite ville ouest-allemande près de Stuttgart, il raconte qu’il a senti le besoin de se rendre en Allemagne de l’Est après la réunification du pays. Il en parle comme un moment excitant, dans des termes qui évoquent une transcendance lorsqu’il mentionne le paysage urbain :
When I came to Dresden the first time at the main station, I thought “oooh, it’s another planet”! And the people, and all the space, so many free space! Yeah, 30% of the city left, it was empty. And that was for me not possible, I couldn’t imagine that before.
Similairement, la plupart des gens que j’ai côtoyés – des collègues de l’université ou bien des artistes qui faisaient partie de leur cercle d’amis – avaient une sorte de fascination teintée de romantisme pour les vieux blocs à appartements et les manufactures décrépites ; une réminiscence de l’époque de la République démocratique allemande (1949-1990). Lorsque je me déplaçais à vélo avec Paul, un autre de mes amis leipzigois, il nous arrivait à l’occasion de nous arrêter et de regarder un moment un vieux bâtiment abandonné au milieu d’un champ, qui semblait pouvoir s’effondrer d’un instant à l’autre. C’est un type de paysage qui résonnait avec lui, propice à la rêverie et la nostalgie, mais qui en retour engageait une réaction cynique : « Probably these blocks will be renovated into fancy condos for the rich. It’s so sad. »
Certains quartiers autrefois hautement désirés par ce groupe d’amis, comme Plagwitz, le « coin des artistes », sont maintenant des endroits qu’ils veulent éviter. Peut-être est-ce dû à la présence de plus en plus importante de bâtiments rénovés ? À Plagwitz, aux graffitis sur les vieux bâtiments qui apparaissent sans planification, on opposait l’art mural professionnel des nouvelles boutiques ou bien la peinture fraiche sur les immeubles résidentiels. Un autre ami de la place m’a dit que certaines entreprises ont un contrat pour repeindre par-dessus les graffitis aussitôt qu’ils réapparaissent. Certains commerces tentent de reproduire en vain l’ambiance post-industrielle du quartier ; d’autres, en revanche, s’y opposent en tout point. C’est le cas d’un nouveau restaurant, ouvert depuis deux ans. Sa clientèle est en général plus âgée que mes connaissances du coin, la plupart étant des nouveaux nantis qui s’y rendent en voiture de luxe, ou bien des touristes. « Look at them », me dit Paul en me montrant un homme bien vêtu accompagné de sa femme, « it’s like they have no style at all ! » À l’intérieur, les gens peuvent manger et boire dans un décor aseptisé sur fond de musique lounge. C’est un style neutre qu’on retrouve partout dans le monde et qui, outre la langue sur les menus, ne laisse pas d’indices spécifiques sur l’histoire et la localité.
Le nouveau coin vers lequel on dirige les espoirs pour l’art et l’aventure est dorénavant le quartier de Neustadt situé à l’Est de la ville, dont une rue a la réputation d’être « la plus dangereuse » de Leipzig – du moins c’est ce qu’on répète souvent. Par comparaison, Neustadt n’est pas aussi développée, elle compte aussi moins d’immeubles rénovés. C’est l’endroit où vivre si on veut s’éloigner de tout ce qui se rapporte à l’esthétique de la nouveauté. Une grande banderole est accolée sur l’immeuble abandonné en face de l’appartement de Tillman, sur laquelle on peut lire : « Ausbauhaus », ce que je traduirais librement par « maison à rénover ». Tillman m’explique que des logements sont libres pour être loués à prix modiques si les locataires sont prêts à tout rénover et aménager (cuisine, salle de bain, salon, chambres à coucher), ce qui mène souvent à des appartements peu peaufinés et à l’apparence détériorée ; une esthétique pourtant appréciée par mes amis à Leipzig. Après tout, les paysages urbains, à la fois dans leur composantes extérieures et intérieures, ne sont pas que des espaces fonctionnels, mais aussi des décors sur lesquels on projette des conceptions de la vie et qui, parfois, entrent en collision avec d’autres.
Diète cétogène, « shakes » protéinés, jeûne, régime hypocalorique ou encore chronorégime : ce n’est pas l’offre de diètes qui manque. En regardant ces différentes promotions en ligne, il y en a une qui retient mon attention : un programme d’amaigrissement qui se présente comme une méthode pour atteindre le bien-être et non pas perdre du poids. Ma curiosité piquée, je suis allée enquêter sur ce centre d’amaigrissement qui n’en est pas un.[1]
Mercredi, 18h30. En entrant dans une des salles de rencontres du centre d’amaigrissement « Santé Mieux-Être », j’aperçois de nombreuses chaises de couleur orange formant un demi-cercle. Elles laissent un petit espace au centre de la pièce où Manon, l’animatrice de la rencontre, déploie ses savoirs et, surtout, ceux de la compagnie sur le « bon » amaigrissement. Le seul homme présent dans la salle regarde les présentoirs des produits de l’entreprise : brownies, barres tendres et croustilles y sont mis en vente. Leur emballage aux couleurs vives rappellent la « bonne vie », celle du bonheur, du bien-être et de la fierté incommensurable d’avoir choisi de perdre du poids. « Les produits sont santé, sans colorant ou ajouts artificiels » précise Manon, comme pour nous rassurer. Les murs sont décorés de courtes citations visant à inspirer les participantes : « Le progrès plutôt que la perfection », « Soyez bien dans votre corps et votre esprit », « Les plus petits pas vous font le plus avancer ». Ce sont là, en quelque sorte, les articles de foi de la compagnie auxquelles les participantes doivent adhérer afin d’assister aux séances de discussion. Les participantes peuvent s’y ressourcer et se motiver pour maintenir leur fidélité au programme Santé Mieux-Être. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles vont à la rencontre : recevoir un « boost », comme me disent deux participantes du programme. Une autre participante a besoin d’un double « boost », ce pour quoi elle assiste à deux réunions par semaine, et surtout à la pesée, me dit-elle.
Au fond de la pièce, on retrouve deux petits comptoirs avec des balances. Une fois par semaine, les participantes sont tenues d’aller voir Madeleine, la surveillante du poids. Avant la discussion, elles se placent sur la balance, le dos tourné au reste des participantes qui attendent fébrilement leur tour. La pesée est une sorte d’épreuve personnelle : c’est le moment de voir si les participantes ont bien appliqué les principes du programme. « C’est une confrontation avec moi-même », affirme une participante. Je lui demande si elle est stressée. « Oh, mon dieu, oui ! À chaque fois ! », me dit-elle sans la moindre hésitation. Plusieurs participantes partagent cet avis. Elles sont courageuses de se soumettre à un tel exercice à la vue de toutes, d’autant plus que, lors de la pesée, les participantes ne sont pas seulement confrontées à leurs efforts par le chiffre qui apparait sur la balance, mais aussi à Madeleine.
Si Madeleine félicite les participantes lorsqu’elles perdent du poids ou lorsqu’elles maintiennent le poids de la semaine précédente, sa présence est surtout requise pour les encourager à persévérer lorsqu’elles prennent du poids. Dans ces cas, elle leur demande aimablement : « Qu’est-ce qui s’est passé cette semaine ? » Aiment-elles trop le sucre ou les aliments gras ? Ne respectent-elles pas le nombre de calories allouées à une journée ? Peut-être sont-elles, comme une des participantes du programme, des adeptes des céréales avant le coucher ? Peu importe la raison, Madeleine les aide à trouver une solution. Elle le fait par le suivi, la principale marque du programme Santé Mieux-être. Madeleine encourage les participantes à écrire tout ce qu’elles mangent dans une journée afin de « repérer le problème à sa source ». Il s’agit, pour les participantes, de « prendre conscience » de ce qu’elles mangent en se confrontant à ce qu’elles écrivent dans leur carnet de suivi. Selon Manon et Madeleine, cette pratique permet d’enrayer ce qui fait grossir ou ce qui empêche de perdre du poids.
Au sein de l’entreprise Santé Mieux-Être, ce ne sont pas seulement les participantes qui se font peser. C’est aussi le cas de Manon et Madeleine. Elles doivent maintenir leur poids santé (avec un jeu de deux livres) lors de leur pesée mensuelle. Étonnée, je demande : « Vraiment ? Et si vous ne respectez pas cette condition ? On vous renvoie ? ». « Non, pas tout de suite », me rassure Manon. Un plan d’action est d’abord mis de l’avant pour les aider à retrouver leur poids santé. Si la situation ne se résorbe pas après quelques mois, c’est le licenciement qui risque de les attendre. Me voyant quelque peu choquée, Madeleine ajoute avec une confiance qui semble à toute épreuve : « « You can’t preach what you’re not doing yourself ! » » Les animatrices et les surveillantes du poids ont une certaine éthique à respecter. Leurs enseignements n’auraient pas la même valeur si elles n’étaient pas elles-mêmes capables de se soumettre aux principes dont elles exigent le respect.
***
Manon et Madeleine ne seraient sûrement pas d’accord avec ma description de leur programme. « Santé Mieux-être, ce n’est pas que de la perte de poids. C’est un style de vie qui vous aidera à trouver de la joie, des liens et la force des saines habitudes », peut-on lire sur le guide de bienvenue. Comme me l’explique Manon : « On est devenues un peu comme des « coachs » de vie ». Selon le plus récent article de foi du programme, ce n’est plus le poids qui est central dans le programme, mais bien l’atteinte du bien-être. Madeleine m’a mise en garde dès la première rencontre : « On ne peut pas considérer le programme comme une diète, c’est un programme de bien-être et de santé ! »
« Est-ce qu’on se prive avec le programme Santé Mieux-être ? », demande Manon durant la rencontre. Le seul homme participant à la discussion lève sa main :
« Ben oui ! Moi, je me prive », répond-il naïvement.
– Ah oui ?, doute Manon.
– Ben, ce soir, j’avais envie d’une pizza graisseuse, mais je vais garder ça pour samedi et manger des aliments non caloriques pendant cette journée-là, ajoute-t-il, confiant de la légitimité de sa réflexion.
– Dans ce cas, vous reportez à la fin de semaine. Vous ne vous privez pas vraiment ! », rétorque habilement Manon en reprenant les rênes de la discussion.
L’homme ne parle plus. Peut-être est-il trop gêné de son erreur pour s’opposer de nouveau à l’animatrice. Afin de rectifier le tir, une autre participante intervient dans la discussion : « On peut vraiment manger ce qu’on veut ! Mais avec modération… » Certains « oui, oui ! » se font entendre dans la salle. Toutes les participantes hochent la tête en signe d’approbation. Manon se réjouit : si on fait abstraction du monsieur, le discours est visiblement intériorisé.
Pourquoi cet homme n’a-t-il pas eu le droit de dire qu’il se prive ? Pour prétendre que le programme de perte de poids mène au bien-être, Manon s’appuie sur deux rhétoriques : le programme n’encourage pas la restriction alimentaire et il permet de faire ce que les participantes veulent. Tout écart de discours face à ces principes est repris par Manon. À chaque discussion, toute occasion est bonne pour Manon de rappeler aux participantes la liberté offerte par le programme : « au lieu de penser aux trois poutines par semaine que vous ne pourrez plus manger, il faut penser à tous les aliments qui s’offrent maintenant à vous ». Si, par mégarde, les participantes oubliaient cela durant la semaine, les multiples brochures de la compagnie sont là pour leur rappeler. On y voit des membres du programme : un homme épanoui durant son jogging, des gens joyeux partageant un repas ou des femmes au sourire étincelant profitant d’une piscine privée.
Si les participantes du programme trouvent leur motivation aux rencontres de discussion, on peut croire qu’elles entretiennent aussi une certaine distance quant aux discours sur le bien-être. Une participante me confie : « Le poids, c’est central. Ils [l’entreprise] ne veulent pas que ce soit le cas, mais, « veux, veux pas », les gens s’inscrivent pour perdre du poids ». Pourtant, lorsque Manon lui demande : « Est-ce qu’on peut manger du fromage brie ? », elle répond, telle une étudiante modèle : « Oui! Le programme nous offre vraiment la chance de manger ce qu’on veut sans se priver ». « Contrairement à toi, elle a bien compris le programme, elle », penseraient sûrement Manon et Madeleine en lisant ce petit texte. Peut-être aurais-je besoin de quelques séances supplémentaires ?
[1] Tous les prénoms, le nom de l’entreprise ainsi que les citations tirées des documents de celle-ci ont été anonymisé afin d’empêcher la reconnaissance de l’entreprise.
La langue d’un peuple donne son vocabulaire, et son vocabulaire est une bible assez fidèle de toutes les connaissances de ce peuple ; sur la seule comparaison du vocabulaire d’une nation en différents temps, on se formerait une idée de ses progrès […]
Diderot, Encyclopédie, cité dans Foucault,
Les mots et les choses
Nous sommes assis autour d’une table de conférence à surface de bois synthétique, au milieu d’une salle de réunion sans fenêtres. C’est une salle située dans les entrailles du bâtiment dans lequel je travaille, quelques étages au-dessus de mon open space. Cette salle sans oxygène est, du moins c’est ce que je pense, trop exigüe pour une réunion comme celle à laquelle j’assiste avec plus de douze personnes ; elle est d’ailleurs trop sombre pour percevoir avec clarté qui ou quoi que ce soit.
Ma gestionnaire parle. Elle présente un « plan d’action » vers une approche nouvelle, bien plus audacieuse que celle qui l’a précédée, du programme quinquennal que notre division lancera d’ici quelques mois. Avec sa forte voix, il est difficile de ne pas entendre chaque mot qu’elle prononce, même pour quelqu’un dur d’oreille comme moi. Toutefois, le plan qu’elle décrit, qui souligne « la bonne gouvernance » et favorise l’utilisation d’approches « novatrices », « transformatives » et « axées sur les résultats », est difficile à saisir. Je pense au plan et m’interroge : « où sont les problèmes, les manières de les résoudre, sans compter le justificatif de cette approche et les délais du projet ? » À moi, linguiste de formation, les paroles de la gestionnaire rappellent – charme en moins – le fameux « colourless green ideas sleep furiously » de Chomsky, une phrase grammaticalement correcte, mais sans aucun sens.
Après la réunion, je discute du plan d’action avec la seule personne restée dans la pièce, celle qui a posé l’unique question intelligente au cours des deux dernières heures. Elle sourit et suggère de jouer au buzzword bingo à la prochaine réunion. L’idée me fait rigoler et penser à la première fois que j’ai entendu cette expression. C’était pendant une conférence dans le cadre d’un cours de psychologie, il y a maintenant plus de trente ans. Le professeur avait décrit un jeu à tableaux qu’il avait joué en classe avec ses camarades à Berkeley. Les règles du jeu étaient les mêmes que celles du bingo : lorsqu’on entend un buzzword, on le raye de son tableau, et aussitôt qu’on raye toute une ligne de buzzwords, on crie « Bingo ! ».
Cette petite « guérilla », cette manifestation d’irrévérence et d’audace, m’a semblé attirante, inspirante. Les buzzwords me semblaient n’être qu’une coquille presque vide – je les considérais comme n’étant rien d’autre que des fadaises, une source de plaisanteries – jusqu’au moment où j’ai été moi-même confronté à ces mots et aux environnements où ils prolifèrent. Depuis ce temps, j’ai compris qu’ils constituent une tyrannie, sans pouvoir légitime. Permettez-moi de développer cette idée par une brève analyse du mot « buzzword ».
***
Il convient d’abord de clarifier que je souhaite me pencher sur cet anglicisme – et non sur l’expression « mot à la mode » ou quelque chose du genre. Puisque « buzzword » apparaît en effet dans les textes en français, cela semble un choix raisonnable. En plus, le mot a une histoire particulière qui peut nous aider à déchiffrer le problème au cœur de son usage.
D’où vient cette expression ? Selon le Oxford English Dictionary, son origine et son usage principal seraient américains, compris dans le sens de « catchword or expression currently fashionable, a term used more to impress than to inform, esp. a technical or jargon term. » Comme sommaire brut de l’usage du mot, cette définition est juste, bien que dépouillée de son contexte explicatif.
Plus révélateur encore : l’expression nous vient du discours – osons le dire – désinvolte de la gestion des entreprises. C’est d’ailleurs le thème de « ‘Buzzwords’ at the ‘B School’ », un article de Hallgren et Weiss (1946) paru dans la revue American Speech. D’après les auteurs,
Students at the Graduate School of Business Administration at Harvard University use a specialized vocabulary known as « buzz words » to describe the key to any particular course or situation. To ask for the answer or solution for any given case one merely asks, « What’s the word? »
On peut soutenir que l’optimisme exprimé dans cette description – la conviction qu’on peut court-circuiter l’analyse des faits en cherchant une solution à un problème spécifique – est la clé du mystère du buzzword et, en raison de l’absurdité de l’idée même exprimée par ce mot, la cause de sa propre dévalorisation. Il n’est donc pas surprenant que quelques années après l’émergence du mot « buzzword », on trouvait des usages comme les suivants, documentés par l’Oxford English Dictionary qui ne manquait d’ailleurs pas de les ridiculiser au passage :
The possibilities of a send-up were spotted by the First National City Bank of America which gives its customers what it calls the Instant Buzzword Generator. « Technology », it says, « has created a new type of jargon that is nearly as incomprehensible as it is sophisticated ». With the card « you can generate an almost endless variety of intelligent-sounding technical terms ». (Scottish Daily Mail, 1968)
The air is thick with devalued buzz words, including « buzz words ». (Time, 1980)
L’impression qui se dégage de ces usages est qu’un buzzword n’est pas vraiment « un mot à la mode ». Au contraire, il s’agit en quelque sorte d’un « mort-vivant verbal », déjà dégradé et dévalorisé, une auto-parodie, sauf pour les personnes qui l’utilisent.
***
Revenons à la salle sans fenêtre et à l’exposé du plan de la gestionnaire accompagné par des schémas, tous en couleurs, qui contiennent des carrés, des lignes droites et des lignes incurvées, et des cercles qui se chevauchent comme dans des diagrammes de Venn, mais qui – contrairement à ceux-ci – n’ont aucune signification. En d’autres mots, un ragoût peu ragoûtant de buzzwords.
Où se trouve la tyrannie de ces mots risibles ? Sans doute pas dans le fait qu’ils remplissent l’espace de la véritable réflexion par leur vide ou qu’une solution formulée en ces termes n’offrirait aucune solution crédible. Elle se trouve plutôt dans l’inutilité de critiquer quelqu’un qui fait des déclarations construites de ces mots en invoquant leur manque de contenu. Contester des déclarations gonflées de buzzwords – et les idées fausses ou mal formulées que ceux-ci représentent – exigerait une réponse vigoureuse. Mais, et c’est là le problème, les utilisateurs habituels des buzzwords ne démontrent aucun intérêt dans ce type de réponses et les autres auditeurs, déjà affaiblis par leur soumission à l’offensive de ces mots, n’ont souvent plus de patience à les écouter. En bref, c’est une tyrannie maintenue par la crainte de toutes ses victimes qu’elles ne pourraient, en essayant de la combattre, seulement gagner qu’une victoire à la Pyrrhus.
Après que le diocèse de Mont-Laurier a vendu l’église près du chalet familial où je me soustrais de temps à autre, les résident·e·s du village ont établi un nouveau point de rencontre dans une auberge mystérieuse. Au cours de mes observations, j’ai découvert que ce bâtiment devant lequel je passais comme un étranger depuis plusieurs années renfermait des activités citoyennes aussi variées qu’inusitées. Les soupers communautaires, les après-midi de danse en ligne et les tournois de bras de fer s’étaient naturellement substitués aux rites d’antan pour animer le village comme le faisait jadis la paroisse. Mais par-dessus tout, c’est là que j’ai fait un soir d’hiver la rencontre fortuite de ceux que j’ai nommés les cowboys des Laurentides.
***
« Sois bien prudent là-bas », me lance ma mère en me voyant enfiler mon manteau. Les familles qui possèdent une résidence secondaire sur le bord du lac se soucient peu de ce qui se déroule au-delà des limites de leur terrain. Pourvu qu’il n’y ait pas d’algues bleues dans l’eau, que leur fosse septique se contienne et que les mouches noires ne soient pas trop voraces quand l’été arrive. Lorsque l’on quitte les bornes de son terrain pour rejoindre l’inconnu, il faut être prudent, et particulièrement quand l’inconnu se situe à dix minutes de voiture.
Dans le vestibule de l’auberge se trouvent additionnées à la porte principale deux batwing doors identiques à celles qui sont dépeintes dans le cinéma western. En les franchissant pour accéder à la salle commune, on se sent enveloppé par une aura de virilité comme si un blouson de cuir venait se poser sur nos épaules. Si les établissements du Far West utilisaient ces portes pour aérer les lieux et voiler les activités illicites auxquelles se livraient les brutes, on peine ici à leur trouver une raison d’être. Les vents hivernaux sont trop froids et les bars de région ne sont pas des mondes interlopes. Leur fonction première consiste à rendre l’endroit plus exotique. Et quoi qu’on en pense, c’est plutôt réussi. Cette esthétique se propage sans vergogne pour déteindre sur les quatre coins de l’auberge : les murs sont tapissés par des images de cowboys et d’« Indiens » finement sélectionnées, au-dessus du bar pendent des cornes de taureau et au loin retentissent des mélodies du rockabilly des années cinquante. Western, western, quand tu nous tiens…
Si le décor de l’auberge a quelque chose d’attrayant, l’accueil que l’on réserve à un étranger comme moi a de quoi provoquer un malaise. Les regards fuyants et les « bonsoirs » qu’on ne me disait pas étaient les signes avant-coureurs d’une étrange gravité. Étais-je entré dans un pseudo–saloon où je n’étais pas le bienvenu? J’allais sans doute le découvrir. Pour l’instant, je partageais l’auberge avec quatre hommes dans la cinquantaine quelque peu réchauffés par la boisson. Aux fins de l’observation, je me suis installé à quelques mètres d’eux et j’ai sorti mon calepin rouge afin de capter ce qui traversait mon champ de vision. J’ai alors remarqué qu’il était inscrit sur une affiche « We don’t dial 911, we use colt » et au même moment un des hommes a proféré à son voisin : « Et puis, l’as-tu enfin enregistrée, ton arme à feu? »
Je pensais à ma mère.
La serveuse est venue me voir pour m’offrir à boire. J’ai accepté volontiers en lui suggérant de m’apporter sa boisson préférée. Quelques minutes se sont écoulées et j’avais entre les mains une grosse bière fièrement américaine de 710 millilitres. La soirée pouvait commencer.
***
« Qu’est-ce que tu écris? », m’a demandé une employée en uniforme de jeans accoudée au comptoir, « Des jokes pour un show d’humour? » Si la question m’a fait sourire, c’est que deux humoristes en rodage ont récemment donné le premier spectacle d’envergure au village. On s’en enorgueillit et l’on cherche à récolter un peu partout des bribes d’humour qu’ils auraient pu semer ici pendant leur bref passage. Je lui ai expliqué que mon entreprise était malheureusement moins amusante que la leur : « J’étudie en sociologie et je fais une petite séance d’observation sur l’auberge. » Sans m’en rendre compte, mon inexpérience venait de me plonger dans une situation embarrassante. Après m’avoir écouté pendant un moment, l’employée s’est dirigée vers les quatre hommes en s’exclamant : « Messieurs, on a un sociologue de Montréal parmi nous ce soir! »
On m’a regardé comme si j’étais aux prises avec un grave problème. Qu’est-ce que cette auberge pouvait bien avoir de particulier pour qu’un « sociologue de Montréal » délaisse le confort de son chalet pour venir s’y aventurer? L’aîné du groupe me fusilla même du regard : « Et tu prends des notes sur nous en plus! Moi, mes notes, je les prends ici », dit-il en pointant son crâne du bout de son index. Difficile de savoir s’il était réellement fâché ou quelque peu railleur. Je sentais toutefois avec plus de certitude que le commentaire naïf de l’employée m’avait mis sur la sellette et qu’il était temps pour moi d’officialiser une rencontre avec ces hommes. Me prêtant donc à quelques gymnastiques, j’ai laissé mon calepin derrière moi et suis allé m’asseoir avec eux. La troupe se formait d’un dynamiteur de profession, d’un entrepreneur général, d’un ébéniste et d’un fermier. Je le répète : la soirée pouvait enfin commencer.
***
Il serait possible de feuilleter mon calepin rouge et d’y trouver quelques citations mesquines qui appuient l’idée selon laquelle ces hommes étaient quelque peu lourds et légèrement grossiers. Mais cela m’importe peu. On venait tout juste de me baptiser sociologue de Montréal et pour honorer ce titre, il me fallait dépasser ces préinterprétations. Pendant les jours qui ont suivi cette rencontre inopinée, une même question me taraudait : comment expliquer le comportement hostile de ces hommes à mon égard? En guise de réponses, j’aimerais vous faire part de deux courtes histoires : l’une traite des bottes, l’autre de l’ivresse.
La botte de ville et la botte de travail
La façon par laquelle nous couvrons nos pieds peut nous renseigner sur le type de rapport que nous entretenons avec la réalité. En ce qui me concerne, je chausse la plupart du temps des bottes de ville avec lesquelles je me rends confortablement à l’université tous les matins. Je tente de les garder en bon état et j’évite de marcher volontairement sur la terre solide du sens communi. À ce propos, certains écrivain·e·s se plaisent à dire, non pas sans ironie, que les pieds des universitaires ne « collent » pas toujours à la réalité; celle de la ruralité, de la province et du bon sens. Inversement, s’il est une botte qui y adhère fermement, c’est bien la botte de travail. Elle promeut la force physique, celle des muscles du corps, de la poitrine et des bras.
Lorsque j’ai franchi les deux batwing doors de l’auberge, une aura de virilité avait beau m’envelopper de son blouson imaginaire, mes bottes de villes, elles, me trahissaient. Elles projetaient l’image d’un garçon oisif pour qui le travail physique semblait être quelque chose de parfaitement étranger. Devant les huit bottes robustes que chaussaient ces hommes, les miennes paraissaient tout à fait chétives : deux réalités se côtoyaient sous le même toit sans se croiser.
La valorisation du travail physique a une longue histoire dans la province, et surtout dans celle qui a trait à la colonisation des Laurentides. On peut lire dans un livre publié au début du XXe siècle par le ministère de la Colonisation du Québec la chose suivante : « Si vous aimez la vie au grand air, le travail énergique et la tranquillité; si vous êtes un bon ouvrier, intelligent, plein de santé; si vous aspirez au bonheur de soustraire vos enfants aux dangers des grandes villes et de leur assurer un avenir modeste, mais solide, oh! Là par exemple, vous êtes mon hommeii ».
Trois des quatre hommes qui se trouvaient à l’auberge cette soirée-là étaient natifs du village et leurs ancêtres étaient de véritables pionniers des Laurentides. Sous les durs commandements d’Antoine Labelle, ils avançaient sans se lasser dans les immenses terres du Nord en entendant toujours, comme des coups de fouet : « Abattez les arbres! Faites reculer les forêts!iii » Si les tournois de bras de fer sont aujourd’hui populaires à l’auberge, c’est peut-être parce qu’ils renouent avec cet esprit qui tend à valoriser le travail physique. Le gagnant, c’est évidemment celui qui a les bottes les plus usées.
La bière de 710 millilitres et le shooter d’une once
La bière de 710 millilitres se boit tranquillement. Quand on la commande, on signale son intention de passer un bon moment à picoler. On s’ouvre ainsi à la possibilité de combiner sa consommation à une discussion. Le shooter d’une once, quant à lui, se boit d’un trait, dans la rapidité. On penche vite sa tête vers l’arrière, on avale vite le liquide et on en ressent vite les effets. Les manœuvres se font en l’espace de quelques instants.
Je me trouvais donc assis avec ma troupe de colosses à discuter quand trois individus dans la trentaine ont fait leur apparition dans l’auberge. Vu leurs accoutrements, ils venaient sans doute d’une grande ville tout aussi dangereuse que la mienne et ils s’étaient aventurés ici pour faire une courte escale avant de reprendre la route vers leur chalet. Ils ont commandé une demi-douzaine de shooters, les ont avalés tout de go, et sont repartis aussi vite qu’ils étaient entrés. « Ils ne sont même pas venus nous voir… », a râlé d’un air mi-fâché, mi-déçu l’aîné du groupe.
Les gens qui ont une résidence secondaire dans les Laurentides consomment la nature comme ils consomment leur alcool : ils quittent la ville en vitesse le vendredi, font une marche rapide le samedi, et reviennent au bercail à la hâte le dimanche pour éviter le trafic. Par chance, l’employée m’avait servi une grosse bière fièrement américaine. Peut-être était-ce le sésame pour que les quatre hommes m’accueillent avec une certaine clémence auprès d’eux malgré tout.
***
Les lueurs de la lune réfléchissaient sur les capots des chevaux-vapeur qui attendaient leur conducteur dans le stationnement. Les bêtes à propulsion devaient toutefois être patientes, car les quatre hommes étaient bien campés au comptoir du bar. À l’intérieur de l’auberge, on se remémorait, non sans nostalgie, un temps où l’on s’avançait dans les forêts encore vierges des Laurentides, comme les cowboys repoussaient jadis les terres hostiles de l’Ouest américain.
i« La terre solide du sens commun » est une expression employée par Roland Barthes dans ses Mythologies. Roland Barthes. 2001 [1957]. Poujade et les intellectuels dans Mythologies. Paris : Éditions du Seuil. p.170.
iiHenri-Gaston de Montigny. 1902. Le Livre du Colon. Montréal : Ministère de la Colonisation de la Province de Québec. p.5.
iiiPierrette Langlois Thibault. 2009. L’immigration des familles dans les Laurentides. Paru dans Histoire Québec 14 (3). p.32.