La libération des Donalda

La libération des Donalda

Par Julien Voyer

Discussion sur le rôle de collaboratrice avec une ex-membre de l’AFÉAS


« Selon moi, la Révolution tranquille s’est faite grâce aux femmes et on ne leur en a pas encore donné le crédit. […] Bien sûr, les hommes décidaient, comme toujours, mais les femmes avaient encore beaucoup d’influence sur les décisions prises. »

  • Azilda Marchand[i] (1979).

Quand j’ai dit à ma grand-mère maternelle que je voulais interviewer des membres de l’Association féminine de l’éducation et de l’action sociale (AFÉAS), elle m’a recommandé son amie, Mme Doucet. Huit ans après la mort d’Azilda Marchand, cofondatrice de l’AFÉAS, le témoignage de l’amie de ma grand-mère est précieux. Il nous rappelle que les droits et libertés individuelles, en particulier ceux des femmes — pensons aux luttes pour l’accès à la contraception et à la propriété — sont des acquis fragiles résultant d’actions collectives.

Au Lac-Saint-Jean, dans le stationnement d’une épicerie grande surface, je fais une entrevue avec une amie de ma grand-mère maternelle. Je profite que son fils et sa fille fassent l’épicerie pour sortir ma petite enregistreuse. Alors que ses enfants dans la cinquantaine me disent en cours de route que leur mère ne s’impliquait nulle part, je trouve dans sa bouche, un autre récit.

Enveloppée dans son manteau de fourrure rouge, ses yeux bleu clair attentifs, Mme Doucet me demande de fermer la radio pour bien entendre mes questions. À l’AFÉAS, elle m’explique avoir fait partie de différents comités, mais aussi, tout le plaisir qu’elle prenait à écouter d’autres femmes se confier. Ça avait duré jusqu’à ce que son mari devienne aphasique et partiellement paralysé en 2012, suite à un AVC.

  • Elle : Nous autres, les femmes c’était reste au foyer, pis aie des enfants, pis élève tes enfants! Mais quand ça a commencé là [l’AFÉAS], la femme, fallait qu’à soit conseillée pour prendre sa place. Tsé, ça fecque j’aimais ça moi, [les formations de l’AFÉAS]!
  • Moi : Quels types de conseils qu’ils donnaient?
  • Elle : Pas se laisser manger la laine sur le dos! Avoir notre part, dire notre mot, pis si on aimait pas ça, si on aimait ça, d’encourager, décourager, tsé! Les mouvements qui se faisaient, les actions qui se faisaient, en tant que femmes… Qu’est-ce que tu veux, j’aimais ça.

En replaçant sa bourse sur ses jambes, elle explique que dans le mouvement des collaboratrices[ii], les femmes étaient encouragées à prendre possession de la moitié des biens ou demander un salaire: « Celles-là qui étaient sur des fermes, pis que c’était pas à eux-autres, mais qui travaillaient sur la ferme, ah là là! Ah! Oh! Fallait que ça devienne moitié-moitié [à] notre nom : collaboratrice! » Toutefois, elle dit qu’elle n’a jamais senti le besoin de demander une reconnaissance légale… parce qu’elle était chanceuse, explique-t-elle, son mari l’aimait et prenait soin d‘elle. Mais ce n’était pas le cas de toutes. Elle se rappelle avoir encouragé beaucoup de femmes à revendiquer leur droit sur la moitié des biens après avoir subi des années de railleries de leur mari qui rechignait à donner l’argent pour les enfants et les besoins essentiels.

Pendant qu’elle replace ses cheveux blonds, je pense à la figure célèbre au Québec de Donalda, l’histoire d’une femme morte des suites d’une maladie, sans traitement, en raison de l’avarice de son mari Séraphin Poudrier. La génération de Mme Doucet a suivi massivement les déboires de cette figure télévisuelle avec la série Les Pays d’en haut (1956-1970) adapté du roman Un homme et son péché (1933) de Claude-Henri Grignon. Je réalise comment ce drame trouvait écho dans les conditions matérielles des femmes de l’époque. En encourageant d’autres femmes pour s’assurer leur accès aux ressources économiques, Mme Doucet et ses camarades travaillaient à libérer les Donalda parmi elles, c’est-à-dire, ces centaines de femmes à la merci de maris grippe-sous, sans empathie ou simplement mauvais comptables.

Les autos passent autour pendant l’entrevue, et je découvre, chez Mme Doucet — que j’avais toujours perçu comme une femme religieuse et traditionnelle — un surprenant passé de lutte pour l’accès aux méthodes de contraception. En lui posant directement la question des contraceptifs, j’apprends son rôle d’organisatrice pour Seréna (Service de Régulation des Naissances) un organisme créé en 1955, par Rita Henry-Breault et son mari, qui diffusaient la méthode du calendrier à travers le Canada et les États-Unis pour concilier contraception et catholicisme. Elle m’explique qu’elle a appris attentivement cette méthode, puis l’enseignait à d’autres couples chez elle.

  • Elle : J’ai suivi des cours moé, de Seréna, c’était pour empêcher la famille. Ça voulait dire qu’on prenait notre température, pis notre température nous disait si on était actives pour avoir des enfants ou non dans le mois. […] Les médecins nous expliquaient ça comme il faut. Mais c’était dur à suivre! Parce que, quand on vient là, apte à avoir une relation, ben là, faut pas n’en faire!

Une condition médicale l’obligeait à ne pas avoir d’autres enfants (après ses huit actuels), c’était donc une question de survie pour elle : « Ouais, là ils disaient que c’était dangereux de faire d’autres enfants… Tout ça. Mais que c’est qu’il faut que je fasse? Pas avoir de relations pas du tout, quand on a un homme, pis qu’on est actifs tous les deux? » Mme Doucet, à presque 90 ans, me parle ainsi, de sa sexualité, de ses désirs, avec honnêteté et simplicité. Est-ce que ça vous surprend? Moi oui, sur le coup. Est-ce que j’avais cru qu’elle aurait une gêne? Et pourquoi? Après tout, les femmes catholiques du Québec ne se réduisaient pas à la parole des curés puritains. Elles avaient leur agentivité et capacité d’organisation.

***

De retour à Montréal, je cherche à la BAnQ dans les archives de la Collection nationale pour consulter le rapport de 1978 et de 1983 sur les femmes collaboratrices. Au comptoir, le bibliothécaire me confie que sa mère aussi était dans l’AFÉAS. Au-delà des petites histoires de familles, je commence à voir la grande histoire de ces femmes qui se dessine. Je découvre qu’en 1983, la plupart des femmes collaboratrices travaillent plus de 37h par semaine, alors que seulement 40% d’entre elles déclarent recevoir un salaire. Pour reprendre les paroles d’Azilda Marchand en épigraphe, nous avons un devoir de mémoire envers le rôle des femmes, pas seulement dans le succès des réformes de l’éducation et du système de santé, mais aussi, dans l’essor économique de la province. Comme agricultrices, comptables, ou gérantes improvisées, elles ont été les piliers — souvent sans rétribution — des milliers de petites et moyennes entreprises québécoises. Au-delà de nos modèles d’hommes et de femmes d’affaires qui brillent certains soirs dans L’œil du Dragon, il reste encore aujourd’hui à rétablir le rôle de ces travailleuses de l’ombre.

Sources

Carrier, Micheline. Septembre 1979 « Azilda Marchand Membre du CSF : ma vie a été une expérience en éducation », La Gazette des Femmes, Vol 1. N. 1 : 17-19.

Fahrni, Magda. 2005. « Revue de livre : Diane Gervais, Seréna. La fécondité apprivoisée 1955-2005, Seréna Québec, 2005. 107 p. 15$ », Historical studies, Vol. 72, 2006.

Rose-Lizée, Ruth. 1984. Portrait des femmes collaboratrices, Saint-Lambert, Association des Femmes Collaboratrices du Québec, 1985, 154 p.

Roy, Monique. Septembre 1979. « La femme collaboratrice du mari », La Gazette des Femmes, Vol 1. N. 1 : 22-23.

Vallée-Leguerrier, Mireille. La femme collaboratrice du mari dans une entreprise à but lucratif, AFEAS, 1977, 221 p.


[i] Co-fondatrice de l’AFÉAS et initiatrice du rapport sur les femmes collaboratrices, elle recevait en 1985 le titre de chevalière de l’ordre national du Québec. Elle est décédée le 9 mai 2010.

[ii] L’organisation de l’AFÉAS sur ce thème visait trois objectifs « 1. Aller chercher, selon une démarche scientifique, des données qui permettent de brosser un tableau le plus précis possible sur le statut légal et financier de la femme qui travaille avec son mari au sein de l’entreprise; 2. Sensibiliser, informer les femmes sur leur statut à cet effet, l’AFÉAS a réalisé parallèlement une démarche d’animation auprès de ces femmes. ; 3. Faire des recommandations en vue de changer certaines lois fédérales et provinciales pour assurer leur sécurité financière actuelle et future et leur reconnaissance sociale. » (Vallée-Leguerrie 1977, VII)

Étiquette d’une nécrologue

Étiquette d’une nécrologue

En 2018, Barbara Thériault a fait une tournée de villes en Thuringe, une province de l’est de l’Allemagne. Pour le compte du journal Thüringer Allgemeine, elle enquêtait sur l’état d’esprit morose qui y règne depuis les dernières élections fédérales. Dans le texte reproduit ici, elle relate ses expériences à Nordhausen, une ville de 45 000 habitant·e·s située à une heure de train au nord de la capitale, Erfurt[i].

Il y a des gens qui commencent à lire le journal par la fin. Ce qui les intéresse avant tout, ce sont les avis de décès. C’est le cas de Madame B., de Nordhausen. Alors que les nouvelles la mettent hors d’elle, elle aime lire les avis de décès.

La responsable de la publicité, section « service aux familles », du quotidien Thüringer Allgemeine, m’a confirmé que les avis nécrologiques sont très populaires. Nous nous sommes rencontrées au bureau de la rédaction locale, ou « Service Center », à Nordhausen. « Les annonces sont particulièrement lues la fin de semaine », a-t-elle précisé. Cette tendance explique pourquoi certain·e·s lecteurs et lectrices ne s’abonneraient qu’à l’édition du week-end du journal.

Pour répondre aux exigences du temps, la responsable de la publicité a, l’an dernier, compilé un catalogue de deuil de 90 pages offrant de vastes choix aux proches de personnes décédées dans la préparation d’un avis. L’époque où l’on portait un titre universitaire ou professionnel jusque dans la tombe — sur une pierre tombale ou une notice nécrologique —, est révolue. Si on trouve encore dans les notices quelques vers de poètes ou de philosophes — Albert Schweitzer, Goethe, Kant — ou des versets de la Bible, il est à penser que les inscriptions tatouées sur les personnes décédées sont aujourd’hui plus révélatrices de leur individualité. « Tout est aujourd’hui plus individualisé », constate la responsable de la publicité. Les annonces types de Herr et Frau Müller sont dorénavant offertes dans un vaste éventail de coloris, d’images, d’arrière-plans. Grâce aux choix qu’il propose, le catalogue standardisé permet du sur-mesure sans exiger du personnel, ce qui nécessiterait un effort considérable.

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Madame B. m’explique que dans le journal, on distingue les avis de décès des remerciements. Alors que les premiers sont souvent factuels, les seconds sont plus personnels. À Nordhausen, on publie souvent des remerciements à l’intention du directeur d’une maison funéraire. Il se charge des avis de décès, de l’éloge funèbre et accompagne les personnes endeuillées dans ces moments difficiles. Il insiste sur l’unicité des gens, le dialogue et les conseils personnalisés.

Le directeur de la maison funéraire, un ancien moine bénédictin, se démarque de ses collègues. Contre la tendance à l’enterrement semi-anonyme dans l’Allemagne de l’Est sécularisée, il privilégie les adieux à cercueil ouvert. Une expérience personnalisée, mais aussi traditionnelle : l’homme est vêtu de noir, respectueux, digne — sans formule toute faite, comme le promet sa publicité. Je suis si impressionnée par son approche, son attitude confiante et son éloquence, que j’en signerais immédiatement un contrat de préarrangements funéraires.

L’homme est ce que la jeune sociologie du début du XXe siècle appelait une « grande individualité » ou une « personnalité ». À la quantité, il préfère la qualité. Comme beaucoup de gens que j’ai rencontrés en ville ces jours-ci, il critique ce qu’il perçoit comme un individualisme égoïste généralisé. Les gens peinent selon lui à nouer des liens; ils s’atomisent, une tendance apparemment matérialisée dans l’image de la salle de sport. Ce genre de paroles et d’images sont bien reçues dans une ville où, selon un autre interlocuteur, « les gens sont frustrés et ne savent pas pourquoi ». Les grandes individualités se posent comme prophètes, à la fois annonce et réponse, à nos désirs inassouvis; avant tout — me semble-t-il — un désir d’individualité et de reconnaissance.

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Je comprends pourquoi la responsable de la publicité a voulu me présenter le directeur de la maison funéraire. Sa riche biographie et sa philosophie — « elle m’est propre », insiste-t-il — détonnent dans la ville. Cette impression d’une personne « à part » est d’ailleurs renforcée au plan esthético-architectural par son élégante villa.

« Nous étions une des villes les plus riches d’Allemagne », commente un politicien local. Aujourd’hui, la ville n’est plus une « grande » ville, mais elle n’est pas petite non plus. Elle compte des industries, des institutions culturelles et un établissement d’enseignement supérieur, mais on n’y retrouve pas l’éclat architectural d’une ville au passé prospère. Si on fait abstraction des bâtiments communistes et de la vieille ville rénovée, ce qui frappe, ce sont surtout les espaces vides. En écoutant les gens, il semble que la guerre, qui a presque tout détruit, est moins à blâmer pour la situation que les occasions manquées des années 1990, après la réunification allemande.

« Et les habitant·e·s? », voulais-je savoir. « Les gens ne sont pas riches, mais ils ont ce qu’il faut », m’a-t-on répondu. Ces jours-là, j’ai rencontré beaucoup de personnes tatouées et d’hommes en chemise à carreaux. Je me demande si tous ces gens, des classes que l’on qualifie de moyennes inférieures, oseraient aller chez le directeur de la maison funéraire s’ils n’y étaient pas amenés, comme moi, par une responsable de la publicité d’un journal.

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Une amie de la région m’a une fois accompagnée à un service funéraire, dans une église de Lévis, au Québec. Elle avait été agacée par trois choses : l’ambiance triste-mais-conviviale, les conversations à mi-voix et les couleurs vives. Il n’est pas rare que les funérailles soient maintenant les seuls moments qu’ont les familles pour se réunir — il n’y a guère plus d’autres rituels des cycles de vie, mariages, baptêmes, premières communions… L’atmosphère des funérailles à l’église est parfois enjouée sans qu’on s’en scandalise. Il n’est pas rare que les orateurs et oratrices voient cette atmosphère d’un œil bienveillant : on ne s’est pas vu depuis longtemps et on se réjouit de se retrouver enfin.

Madame B., la directrice de la publicité et le directeur de la maison funéraire à Nordhausen seraient certainement d’accord avec mon amie : une telle attitude va à l’encontre de l’étiquette du deuil. Le journal veille au ton pieux, réservé, conforme aux normes des chroniques nécrologiques, tout en s’efforçant de préserver un certain caractère individuel. Madame B. pourra ainsi s’énerver sur bien des pages de son journal, mais pas sur celle-là.

[i]                   « Etikette einer Nekrologin », Thüringer Allgemeine, 26 juillet 2018, p. 4.

Au gym avec Georg Simmel

Au gym avec Georg Simmel

La salle de sport est un endroit idéal pour le sociologue : les utilisateurs et les pratiques sont tous très variés. Le gymnase est une petite société. Pratiquant et sociologue, je m’y rends tous les matins afin d’y effectuer quelques exercices. Plutôt discret dans ma démarche, je m’entraîne seul et je porte un uniforme simple : un t-shirt noir, un short de sport ni trop serré ni trop ample, également de couleur noire, et des chaussures noires.

Bien que préférant l’aspect solitaire de l’entraînement, j’avais invité un ami à la salle aujourd’hui : un simmélien. Père de la sociologie allemande, mais aussi économiste et philosophe, Georg Simmel est surtout fameux pour sa Philosophie de l’argent. Son but : comprendre l’aspect structurant de l’argent dans la vie des individus, pour peut-être saisir la Vie en soi. Mon comparse et moi avons eu une discussion franche, précise et sérieuse. Cette séance aérobique avait cependant quelque chose de particulier ce matin, et mon ami simmélien s’entraînait davantage à bavarder qu’au soulevé de terre en prise supination :

«Tu vois le type qui court avec les pieds à plat sur le tapis roulant là-bas? avais-je demandé.

-Bien évidemment que je le vois, je l’entends aussi! avait-il répliqué.

-Il s’agit d’un associé d’une firme d’avocats. Chaque matin, il vient courir 30 minutes en s’assurant que tout un chacun puisse l’entendre. C’est qu’il n’a pas une foulée de coureur : son pied plat frappe directement le sol.

-Cet homme est avocat? Associé d’une firme d’avocats réputée? Que fait-il ici? Ne vous en coûte-t-il pas qu’un maigre 10.00$ mensuel pour être membre de ce club de sport?

-Oui, c’est exact, un 10.00$ bien investi. répliquai-je, plein d’assurance.»

Le simmélien me regarda, comme apeuré du destin des classes ouvrières, des « pauvres » comme son maître, Georg Simmel les appelait. Dupliquant la sociologie, il parlait de restriction, d’économie, de rareté, de surabondance, d’avarisme. Il a renchéri avec des mots comme « besoins », « fonction », « valeur », « iniquité » et « fortune » — un vocabulaire qu’il me faudrait bien sûr émonder, ultérieurement, et à tête reposée.

Somme toute, il livra un soliloque grandiose qui a su épater les quelques étudiants qui lui avait prêté leur écoute entre deux séries de curl biceps. Ce que l’ami simmélien disait était, entre autres, basé sur son observation du riche avocat qui courait les pieds à plat sur le tapis roulant.

Il rappelait en fait que les gens aisés (je ne me rappelle plus exactement s’il avait dit aisé ou vulgaire, ou les deux en même temps. Enfin…) n’avaient pas leur place dans cette salle de sport à bas prix d’un quartier ouvrier. Il rappelait avec justesse que la surface de la salle de sport étant limitée dans l’espace, elle ne pouvait augmenter sa capacité sans devoir s’engager dans des projets de rénovation et d’agrandissement, ce qui allait à coup sûr faire augmenter le prix mensuel de l’abonnement des clients. Cette fâcheuse aventure, bien qu’augmentant le  confort global et le nombre de mètres séparant deux utilisateurs d’eux-mêmes, allait restreindre l’accès à la salle aux abonné·es précaires, ceux pour qui la somme de 10.00$ mensuelle représente en tous points le maximum que leur menu budget peut leur permettre. La pauvreté des gens riches, pour lui, résidait dans le fait qu’ils passaient pour des économes, des génies du calcul coût-bénéfices individuels, et qui, en fin de compte, ne seraient pas affectés dans une trop grande mesure en cas d’une hausse du prix de l’abonnement de 40 %, voire de 50 %.

Mon compagnon s’était même lancé dans une joute oratoire digne de mention après une série de squats bien exécutée : « Celui qui a la liberté de choisir entre un niveau de vie plus bas ou plus élevé doit maintenant choisir le niveau le plus élevé encore compatible avec son budget pour soulager dans leur quête de moyens de subsistance toutes les couches de la société qui ne peuvent pas dépasser les niveaux inférieurs de la concurrence ».

Faisant référence à la tenue de l’avocat, le simmélien me confia à quel point l’ostentation vulgaire de sa richesse n’était que trop décuplée par le mauvais goût kitsch — je pourrais dire bourgeois — de son uniforme de sport. Il précisait même qu’en parlant au téléphone si fortement au gym (à défaut de s’y entraîner), il s’imbriquait parfaitement au caractère blasé caractéristique de la classe aisée : « quand l’argent devient ainsi le dénominateur commun de toutes les valeurs possibles de la vie, quand la question n’est plus de savoir quelle est leur valeur, mais combien elle vaut, leur individualité s’en trouve amoindrie ». Et il était bien moindre, cet avocat.

Distrait par ce qui passait à la télévision (un président orange et un autre portant des déguisements de toutes sortes se lançaient dans une guerre de mots qui avait pour fondement, le prix du lait et du bois; l’un pensant protéger les producteurs d’une invasion sur son économie et l’autre cherchant avant tout un prétexte pour causer une dissension), je vis le signe que Simmel m’a fait en guise d’adieu. Pour le sociologue, comme pour le bourgeois qui veut économiser, la salle de sport est un moyen par lequel il réfléchit sur le monde. Contemplant Simmel quitter la salle, j’ai compris, perplexe, que la seule réflexion que j’espérais désespérément en ces matins peu achalandés provenait du miroir.

ILLUSTRATION: Julien Posture

Flâneurville

Flâneurville

Je me promène encore une fois, seul et sans but apparent dans les rues de Plagwitz, un après-midi de juin. Ce quartier embourgeoisé situé dans l’ouest de Leipzig – une ville d’Allemagne de l’Est – est réputé pour être fréquenté par les hipsters et les artistes. C’est la raison pour laquelle, depuis quelques semaines, je fais chaque jour l’aller-retour depuis mon lieu d’hébergement pour enquêter sur la bohème contemporaine[i]. Aussi cliché soit-il, jouer le jeu du vagabondage urbain aide à découvrir certains aspects de la vie publique qui passeraient autrement inaperçus, du fait de leur banalité.

La rue Karl-Heine m’apparait maintenant familière. On penserait que ses vieux immeubles couverts de graffitis sont abandonnés s’ils n’accueillaient pas à leurs pieds une terrasse de restaurant. Sur fond de ruines industrielles et de bloc-appartements ayant par le passé logé des familles ouvrières détonnent des commerces sortis d’un autre univers. Quel étrange paysage! On me répète sans cesse qu’il y a une dizaine d’années, « il n’y avait rien » sur cette rue, la plupart des immeubles étant vacants. Aujourd’hui on y trouve une boutique d’importation privée de vin, un centre de yoga, quelques studios de photographie, des cafés de style parisien et des librairies.

Malgré ces jolies petites vitrines, c’est plutôt l’immeuble du Westwerk, une ancienne manufacture aujourd’hui transformée en ateliers d’artistes et en locaux de musique, qui donne le ton. Son aura est telle qu’il y a presque toujours une poignée de gens assis sur le trottoir contre sa façade. Ce sont pour la plupart des étudiantes et des étudiants, et des membres de la classe jeune et professionnelle. Ces gens vont s’acheter une bière au dépanneur du coin, et passent leur temps à jaser et à fumer des cigarettes. La première fois que je m’y suis rendu, j’y ai rencontré par hasard une amie de l’Université de Leipzig. « It’s a nice place to hang out with friends, the sidewalks are large and you can watch people passing by », m’a-t-elle dit en anglais.

J’ai compris plus tard que ce qu’elle faisait au Westwerk est en fait représentatif de l’ambiance qui règne à Leipzig. J’y ai moi-même pris part régulièrement en allant rejoindre des connaissances, sans me rendre compte sur le moment que je passais d’un flâneur de profession à un flâneur social. Cela m’a rappelé qu’au Québec, dans la banlieue où j’ai grandi, le « flânage » – comme on l’appelle là-bas – est suspect, voire spécifiquement interdit à plusieurs endroits. À Leipzig, la flânerie attire peu l’attention. Celle-ci, en tant qu’activité ludique et sociale, est célébrée quotidiennement, chaque jour ensoleillé prenant des airs de dimanche.

Cette flânerie a ses endroits de prédilection. La vieille ville est trop agitée par les activités commerciales et touristiques, tandis que les quartiers résidentiels sont trop ennuyeux. Je l’aperçois plutôt tout au long du trajet reliant le campus des sciences sociales de l’Université de Leipzig jusqu’au quartier des artistes. On peut y observer régulièrement et à toute heure de la journée une grande variété de spécimens de flâneurs et de flâneuses. En effet, près de la piste cyclable, un grand espace de verdure est tacheté d’hommes et de femmes allongé·e·s dans l’herbe, pendant que des troupeaux s’assemblent autour de fours au charbon. Partout où la flânerie s’installe, il y a presque toujours de la bière et du tabac. Les deux semblent indissociables ; ensemble ils garantissent un état de détente et de rêverie qui représente bien le caractère de la flânerie sociale. Plusieurs se sentent appelés à se libérer des contraintes vestimentaires habituelles. Adieu les souliers et les bas, bonjour les pieds nus! Il y a une fille qui se fait bronzer en monokini, une liberté que mon ami leipzigois présent sur les lieux semble trouver exagérée, lui qui est pourtant un habitué des saunas et des plages naturistes.

Ce même ami me dit qu’en continuant le chemin vers Plagwitz, il y a un pont fermé aux voitures qui est réputé pour être fréquenté par la « bohème ». Je ne sais pas si la bohème, qui semble aujourd’hui une entité floue, est réellement présente ce jour-là. La flânerie, par contre, est bel et bien au rendez-vous. On y reproduit les clichés les plus communs du vagabondage, comme c’est le cas de ce groupe de musique tzigane ou de ces jeunes gens qui se coupent les cheveux chacun leur tour, un verre de vin à la main. À ma gauche, un intellectuel solitaire est plongé dans son livre, et à ma droite deux artistes en herbe font des esquisses. Voyant tout l’effort qui est mis dans cette façade, je me demande s’il ne s’agit pas d’un concours. Certaines personnes s’éloignent néanmoins des stéréotypes, comme ce monsieur en habit d’un certain âge qui s’est arrêté deux minutes pour regarder les gens passer, avec un casque d’écouteurs sur la tête.

Depuis Baudelaire, la flânerie se rapporte à un art d’observer ; l’autre flânerie, quant à elle, s’élargit à un art de vivre qui n’a de sens qu’en public. C’est un type de sociabilité qui rappelle l’idée romantique et mondaine de la bohème à Paris au milieu du XIXe siècle. Plutôt qu’un relâchement complet, j’y vois un spectacle léger, une performance stylisée qui se joue réciproquement en présence des autres. Cette petite société n’est maintenue que pour un temps limité, car on ne flâne pas toute la journée ni toute sa vie. Pour le temps qu’elles durent, ces scènes constituent une enclave de la réalité, qui l’inverse parfois en projetant un idéal plus libre et spontané, loin des obligations sociales et de l’ennui.  

[i] Au milieu du XIXe siècle, la bohème se rapporte à une sous-culture anti-bourgeoise, regroupant des outsiders, artistes, dandys et intellectuels vivant en marge à Paris.

Sur les traces d’un bar hors-la-loi

Sur les traces d’un bar hors-la-loi

Ça arrive parfois lorsque je travaille jusqu’à la fermeture du bar qui m’emploie : je termine mon shift un peu étourdi par la boisson. Cette nuit-là, je finis rapidement mon ménage, m’écrase sur la banquette à côté de mon collègue et lui lance, comme une lamentation: « je prendrais bien une autre bière », sachant très bien que cela est impossible puisque la caisse est fermée. Sans lever les yeux de sa comptabilité, mon collègue me répond spontanément « justement, je pensais aller prendre un verre avant de rentrer chez nous ». Ne comprenant pas comment cela est possible à cette heure tardive, je lui demande des explications. Selon ses dires, il y aurait un bar ouvert après trois heures du matin, donc illégalement, connu des employé·e·s de la restauration.

Je reste muet, je peine à le croire. Mon incrédulité le réjouit. Pour chatouiller davantage mon intérêt, il renchérit ; ce lieu est également fréquenté par certain·e·s comédien·ne·s connu·e·s, noms à l’appui. Et ce n’est pas tout. Ce bar est loin d’être le repère d’enfants de chœur, me prévient-il : « on y trouve de l’alcool, mais aussi des drogues, des machines à sous et des prostituées. » « C’est un bar à vices. Peu importe c’est quoi ton vice, ils l’ont », conclut-il.

Il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. Je sens une vague d’adrénaline m’envahir. Mon imagination part alors en vrille : je visualise une grande salle aux riches tapisseries et décorations. Celle-ci est secrète, elle est au sous-sol et on y accède par des escaliers cachés. Des alcooliques et autres dépravé·e·s flambent leur argent tandis que des mafieux sont installés confortablement dans le fond de la salle et fument des cigares en se réjouissant du profit qu’ils tirent de ce commerce clandestin.

Je pense alors tenir un filon pour me lancer dans une carrière de journaliste d’enquête. Je m’imagine déjà en train de dévoiler au grand public l’existence d’un réseau de «bars à vices» spectaculairement criminel.

Mon collègue m’extirpe de mes songes et me propose de l’accompagner, offre que j’accepte naturellement sur-le-champ.

***

Une bonne marche plus tard, nous arrivons sur une petite rue commerçante. Je scrute du regard chaque boutique, me demandant laquelle peut bien cacher un bar afterhours. Nous nous arrêtons finalement devant l’entrée d’un petit restaurant dont les grandes fenêtres sont recouvertes d’épais rideaux noirs. Mon rythme cardiaque s’accélère. Mon collègue fait simplement aller sa main par la fenêtre en guise de salutation. Ni code secret, ni porte arrière : je m’étonne des faibles mesures de sécurité.

Un grand homme en jeans et t-shirt nous ouvre la porte. Il serre amicalement la main de mon collègue avant que ce dernier me présente. La poigne de l’homme est solide. Je crains de ne pas avoir serré suffisamment fort et que l’on m’identifie comme un intrus.

Mon collègue s’engouffre dans une grande salle obscure. Je le suis de près. Des visages se tournent vers nous. J’ai du mal à les distinguer, j’ai l’impression de faire face à des ombres. Le très faible éclairage est en cause, mais un mince brouillard règne également dans la pièce. Je comprends quelle en est la cause lorsque je remarque les cigarettes dans les mains de plusieurs client·e·s. Je suis un peu révulsé par l’odeur ambiante : nul cigare n’est fumé ici, que du mauvais tabac à en croire ce parfum âcre qui coupe le souffle. Je me retiens toutefois de tousser pour éviter d’attirer l’attention.

Nous nous installons enfin au bar. Mon collègue commande et on nous apporte deux verres en plastique bien remplis. Il nous en coûte 16 $. La première gorgée est insatisfaisante. Un mauvais rhum additionné à un ginger ale trop sucré; inutile d’être mixologue pour comprendre que mon breuvage est médiocre.

Nous commençons à discuter de tout et de rien. J’en profite pour scruter les lieux : les murs d’un blanc délavé, du moins c’est ce qu’il me semble en l’absence de lumière, sont pauvrement décorés à l’aide de tableaux de paysages sans grande valeur esthétique. Aucune célébrité en vue, pas plus qu’il n’y a de parrain de la mafia assis dans le fond de la salle. Il n’y a là-bas qu’une toilette où certains font des allers-retours… Plus près de moi, une petite machine à sous est branchée sur une rallonge. Il s’agit probablement d’un branchement alternatif afin d’éviter le contrôle gouvernemental des jeux de hasard qui, tout comme l’alcool, sont interdits après trois heures.

Je me tourne vers la douzaine de personnes installées comme nous au comptoir. Je tends l’oreille pour capter des bribes de conversation. J’ai l’étrange sensation que certaines exclamations sonnent faux, que certains rires sont poussés en retard. Je constate que chacun et chacune est légèrement en décalage avec les autres. Ces gens doivent s’enivrer depuis plusieurs heures; le poids de la fatigue et de l’obscurité commence à peser sur leurs épaules. Tout le monde s’obstine néanmoins à rester dans un certain état d’enthousiasme festif.

Ce bar clandestin m’apparait être, pour celles et ceux qui le fréquentent, une sorte d’enclave, une échappatoire à la réalité de la prohibition nocturne qui donne l’impression de pouvoir prolonger indéfiniment la vie stimulante et palpitante d’un bar. Le présent commerce n’est cependant qu’une sombre copie : l’ambiance est fade, les discussions sont nébuleuses, l’excitation est sur son lent déclin. J’ai ainsi l’impression de me trouver dans une vieille taverne, éternel repère de ces âmes éreintées qui semblent avoir besoin de l’obscurité pour germer.

La conversation amène mon accompagnateur à me raconter qu’il a invité un autre de mes collègues ici deux semaines plus tôt. « C’était drôle, il était vraiment stressé et il y a eu une descente de police! », me dit-il. Tout inquiet, je lui demande s’ils ont été arrêtés. « Non, pas du tout. Il y avait juste eu un crime pas trop loin et la police a shutdown le quartier », me répond-il sans trop d’émoi. Le commerce illégal dans lequel je me trouve est donc bien connu de la police. Je comprends alors pourquoi l’alcool coûte si cher : les tenanciers paient fort probablement une cote à la police.

Le présent bar s’apparente donc à une plate taverne et est connue des autorités : ma carrière de journaliste d’enquête disparaît aussi vite qu’elle a vu le jour!

Je continue tout de même mes observations. Je suis surpris qu’il y ait presque uniquement des hommes. Je ne sais comment l’expliquer, mais leurs postures respirent le virilisme. Il n’y a que deux femmes. Comme mon collègue m’avait parlé plus tôt de la présence de travailleuses du sexe, je me questionne à savoir si c’est leur cas. Quoi qu’il en soit, je me questionne tout de même : où vont les travailleuses de la restauration pour boire une bière après leur shift?

Il est probable que le pourcentage élevé d’hommes ici s’explique en partie par la division sexuelle du travail en restauration. Les femmes travaillent davantage comme serveuses que comme barmaids et terminent donc leur boulot avant trois heures. Toutefois, en écoutant les gens parler autour de moi, je réalise également que la clientèle est loin de travailler uniquement dans les bars. En fait, je ne me trouve pas tant dans un bar  pour employé·e·s de la restauration que pour initié·e·s. Et vraisemblablement, les hommes n’amènent ici que d’autres hommes…

***

Les minutes et les heures s’écoulent à mon insu. Je commence à bailler et à m’ennuyer. Pourtant, je ne veux pas partir, quelque chose me retient. Il y a un certain charme à cette clandestinité : je me suis habitué à la fumée et commence à apprécier la touche onirique que cette brume confère à la scène. Il y a plus. Je n’arrive pas à me faire une idée claire de ce lieu : il règne ici une certaine ambigüité. Je me trouve dans un bar illégal très tard dans la nuit, ce qui est excitant, et en même temps je suis dans ce qui me semble être une taverne tout à fait insignifiante. Le permis conclut parfois de bien curieuses alliances avec l’interdit.

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Tranquillement, le soleil déverse ses premiers rayons dans la salle par l’espace non couvert par les rideaux au haut des fenêtres. Le tenancier fait son last call. Je regarde l’heure : il est passé six heures! Nous quittons l’établissement par la même porte par laquelle nous étions entrés.

En guise d’au revoir, je remercie mon collègue de m’avoir fait découvrir cet endroit. « Je suis content que t’aies vu mon petit quotidien », me répond-il en toute simplicité.

J’enfourche mon vélo et chemine vers chez moi dans les rues que les premiers rayons de soleil inondent. Le bar me semble alors aussi lointain qu’un souvenir dans lequel le charme d’un lieu caché croise la banalité d’une taverne douteuse.

Garou et le problème de la réalité

Garou et le problème de la réalité

Réflexion inspirée du succès du chanteur en Pologne

Vous avez peut-être déjà ressenti cette impression un peu bizarre : vous vous trouvez à l’étranger, vous vous croyez au bout du monde, disons à Chemnitz en ex-Allemagne de l’Est, et vous voyez une publicité d’un DJ de la ville de Québec pour un party du nouvel an. Ça arrive plus souvent qu’on le pense. Ça m’est souvent arrivé à moi. En Pologne, par exemple, où le chanteur Garou connaît un incroyable succès. Au-delà de la simple curiosité, il y a l’énigme : pourquoi un tel succès, si loin ?

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« Sa voix et son talent sont uniques », dit Beata. « Il m’émeut », écrit Joanna. « J’aime sa sincérité, il chante avec son cœur », ajoute Małgorzata. On aime Garou. C’est sérieux. Les seuls signes d’ironie, exprimés par des smileys sur les forums de discussion, font référence à la bouche du chanteur, à son physique.

Point d’énigme entourant Garou pour Beata, une femme dans la quarantaine, enseignante dans un collège de Jelenia Góra, à qui j’ai posé quelques questions. Elle était fort surprise d’entendre que je n’étais pas une admiratrice de Garou et qu’il n’était pas un des chanteurs les plus populaires à Montréal. Pourquoi alors s’y intéresser ? Malgré une petite déception, Beata a quand même accepté de m’aider à comprendre la popularité du chanteur.

Tout commence en 2002 lorsqu’il connaît un grand succès au festival international de musique de Sopot. Depuis, il revient pour des « récitals », me dit-elle ; et ses chansons tournent tout le temps à la radio. Beata a raison, Garou a vendu des centaines de milliers de CD ; les chansons « Sous le vent » (2001), « Seul » (2002), « Gitan » (2002), « Reviens » (2003), « Passe ta route » (2004) et « Burning » (2008) ont toutes été numéro un au palmarès, les pièces les plus jouées à la radio ; ses concerts — il sera de nouveau en tournée dans plusieurs villes polonaises à l’automne 2018 — font salle comble. Beata a encore ajouté qu’il existait une édition spéciale de l’album du chanteur, « Au milieu de la vie » (2013), pour le marché polonais. Il s’ouvre avec un duo avec une chanteuse polonaise, Paulla.

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Le succès de Garou est indéniable. Pourquoi précisément en Pologne ? Après avoir consulté les sites de discussion, les pages des fan-clubs et m’être entretenue avec des admiratrices, il m’est possible de faire l’observation suivante : Garou est populaire parce qu’il est proche et lointain. Il est les deux, à la fois.

Garou est proche. Ses fans parlent de lui sur les forums de discussion polonais avec une grande familiarité ; elles lui donnent un petit nom, l’appellent « Gar ». Garou est proche, mais il est aussi loin, notamment parce qu’il chante en français, une langue peu comprise, exotique, réputée romantique et moins quelconque que l’anglais. Anna dit qu’elle ne l’écouterait pas si ses chansons étaient en anglais : « […] the words in French are definitely a plus. I think French is the most musical language, all songs sound better… ». En fait, Garou a enregistré un album en anglais, « Piece of my soul ». En entrevue, il dit lui-même qu’il est un peu déçu que cet album, qu’il voulait faire depuis longtemps, n’ait pas connu le succès de ses albums en français.

Garou est aussi loin parce qu’il provient d’un lieu méconnu : on sait qu’il est canadien, c’est tout. Les fans en savent très peu sur lui. Sur le forum de discussion — c’est magnifique —, elles voient dans la rareté de l’information qu’elles peuvent glaner sur leur idole une grande qualité, un gage de son intégrité, son authenticité, son écoute ; on dit aussi que « Gar » aime la Pologne et qu’il y revient — il a appris à dire dziękuję bardzo et do widzenia, « merci beaucoup » et au « revoir ».

Si les admiratrices connaissaient davantage Garou, leur serait-il aussi proche ? J’en doute. Il suffit de regarder le cas d’un autre chanteur qui connaît un certain succès en Pologne : Bruno Pelletier. Lorsque je lis que le chanteur vient de Charlesbourg, ça ne me fait pas rêver, moi qui ai grandi à Lévis. Charlesbourg, c’est trop près de la réalité, d’une vie quotidienne qui ne m’inspire rien.

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En réfléchissant à Garou, je comprends un peu mieux pourquoi j’apprends le polonais. La langue me plonge dans un monde parallèle, qui n’existe fort probablement qu’en dehors de la Pologne.

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Écouter Garou, pour ses admiratrices polonaises, c’est prendre le large, une possibilité de transcender l’espace et le temps tout en restant chez soi. Le monde de Garou se définit par opposition au monde de la réalité, par un autre langage ; c’est une enclave dans la réalité, celle de la vie quotidienne. « Lorsqu’il sourit, écrit une fan, j’oublie tous mes problèmes » ; une autre ajoute : « je ferme les yeux, et il est là ».

Les sociologues savent que les réalités sont multiples, même si l’une d’entre elles nous paraît primordiale, plus vraie que toutes les autres, celle de la vie quotidienne. La musique de Garou, l’idée de sa personne aussi, transporte ses admiratrices. On dit qu’il ne travaille pas pour l’argent, qu’il ne veut pas être populaire à tout prix, qu’il est sincère et authentique. Il est fort à penser que cette perception contraste avec ce que les admiratrices conçoivent de leur réalité quotidienne, quelque chose à laquelle elles échappent dans le « monde Garou ».

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En attendant mon café à Montréal, je repensais à Beata, à son étonnement face à la relative indifférence du Québec envers Garou. La dame qui travaillait au comptoir du café écoutait distraitement la radio. J’ai reconnu Mario Pelchat, un autre chanteur ayant vécu le phénomène Garou – au Liban, cette fois. Je lui ai demandé si Garou tournait toujours à la radio. Sur un ton assez neutre, elle a répondu que c’était rare et que, s’il voulait redevenir populaire au Québec, il faudrait qu’il refasse des concerts ici. Vraiment ? Peut-être est-il trop proche de la réalité pour nous transporter dans un monde parallèle.