L’intime marchandise de l’artiste commercial

L’intime marchandise de l’artiste commercial

Ce texte est extrait du quatrième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

Notice biographique : Artiste reconnu tant au Québec qu’à l’international, Julien est un ami de longue date de Siggi. Il a illustré les essais longs des deux premiers numéros, ainsi que la couverture de la parution sur l’attente. Pour ce dossier sur le style, il fait le saut du côté des auteur·rice·s et nous offre un point de vue de l’intérieur sur cette thématique.

Maîtriser un style est mon métier. Je cultive un assemblage particulier de couleurs, de formes et d’idées qui, à force de les répéter, véhiculent une impression de singularité reconnaissable, une entité visible qui m’est a priori toute personnelle. Cet assemblage visuel est aussi de grande valeur, car dans une économie de l’attention, une belle image attire le regard comme l’asclépiade attire les abeilles. Le paradoxe d’entretenir une relation intime avec une marchandise est gravé dans un de mes titres, je suis un « artiste commercial », un oxymore lié par le trait d’union invisible du style. En d’autres termes, moins connotés, je suis un illustrateur.

Être illustrateur ou illustratrice, c’est entretenir un rapport étroit avec le concept. Nous apprenons très tôt à nous poser anxieusement la question : « Comment trouver mon style? » Une quête importante, car le romantisme nous a appris que le style est une expression de l’intériorité d’un·e artiste, donc trouver son style, c’est un peu se trouver soi-même. Mais du romantisme cette quête a surtout l’amertume et l’agitation, car échouer à trouver son style, c’est donc échouer à se trouver soi-même. Le style est presque toujours un but à atteindre, un trésor à trouver, bref, un objet désirable.

Des années avant de devoir me poser ces questions, alors étudiant aux « Beaux-Arts » en France, j’ai été socialisé pour être artiste sans être commercial. Alors que je mentionnais le style d’une artiste que j’admire à un professeur, il m’a corrigé : « Les artistes n’ont pas de style, ils ont une démarche. » Je me suis rendu compte que « style » est un terme qu’on utilisait entre étudiant·e·s, mais rarement avec le corps professoral pour qui prétendre que ce mot n’existe pas était sans doute une stratégie pédagogique. À l’époque, je comprenais seulement que les idées priment sur la forme, que le style n’est qu’un enrobage superficiel. Mais ceci n’était qu’une partie du casse-tête et je suis resté avec le sentiment qu’il y avait dans cette correction terminologique une rectification idéologique qui m’échappait.

Ce n’est que des années plus tard, alors que cette fois j’étudiais en anthropologie à l’Université de Montréal, que l’anthropologue Lily Chumley m’a offert la pièce manquante dans son livre sur les écoles d’art chinoises : « Le style est un moyen de savoir que nous sommes dans un système capitaliste[1]. » Dans sa plus récente formule, le capitalisme propose en effet aux individus de façonner leur identité à travers la consommation de biens stylisés qui, ensemble, constituent la preuve tangible de leurs goûts, de leurs choix, de leur singularité. En tant qu’artiste commercial, je produis la matière première de cette économie, le style. Je me suis alors rendu compte que si mon professeur aux Beaux-Arts était si prompt à repousser le style loin de l’artiste, c’est parce que l’histoire de la discipline a soigneusement repoussé l’économie loin de l’art. Dans le système capitaliste, mon style, à peine « trouvé », n’est alors déjà plus le mien – il ne l’a peut-être jamais été – d’autres ont pris le soin de le définir, de le délimiter, de le réguler.

La directrice artistique d’un magazine m’a un jour contacté pour illustrer un article et a joint à son courriel quelques images issues de mon compte Instagram pour exemplifier les éléments de mon travail qu’elle aimait. Les images en question incarnaient tout ce que je désire ne plus faire, une version de mon travail ou peut-être de moi-même qui ne me ressemble plus. Pris au piège du style, j’ai accepté à reculons. L’art commercial est une drôle de bête, jamais totalement art, jamais totalement marchandise, mais toujours un peu des deux. L’originalité n’a de valeur que face aux autres à un moment donné. À travers le temps, l’originalité est à éviter à tout prix et doit être remplacée par une constance sans faille, sans surprise. C’est cette tension entre originalité dans l’espace et similarité dans le temps qui permet de tirer profit du style en le rendant prévisible. Travailler comme illustrateur ou illustratrice, c’est un peu comme jouer à « un, deux, trois, soleil ». On avance, on expérimente, on prend des risques jusqu’à ce que quelqu’un se retourne et regarde notre travail. Il faut alors s’arrêter, prétendre avoir un style, être immobile.

Si l’idée du style semblait être une sorte de libération alors que je le recherchais, la pratique du style, elle, est tout sauf émancipatrice. À l’intersection du soi et des autres, de l’Art et du marché, du romantisme et du néolibéralisme, mon style est un objet hybride dont je n’arrive plus très bien à cerner les contours. Je me demande souvent à quoi ressemblerait mon métier si nos idées de ce que sont l’art, le travail, l’économie, l’authenticité étaient différentes. De quoi l’industrie culturelle aurait-elle l’air si elle proposait de découvrir des « démarches » plutôt que de consommer des « styles »? Est-ce que Giotto ou Piero Della Francesca pensaient à leur style? Se demandaient-ils quel assemblage de couleurs, de formes et d’idées leur permettraient d’avoir le plus de contrats? Est-ce que le style aurait sa place en art au-delà de son utilité économique? Ma relation intime avec un style n’est-elle qu’une façade pour mieux vendre? Est-ce que finalement, mon métier, c’est servir plutôt que maîtriser, un style?


CRÉDIT PHOTO: Alice Paré-Mouillot 

[1] Lily Chumley, Creativity Class, Princeton, Princeton University Press, 2016.

Le style de vie de la restauration

Le style de vie de la restauration

Notice biographique : L’auteur travaillait auparavant dans les bars et les restaurants. Il n’a jamais vraiment quitté ce milieu, car il a passé les deux dernières années à l’étudier d’un point de vue sociologique. Accompagné de son collègue et ami photographe, il est allé faire un tour dans le bar qui l’employait jadis.

Ce texte est extrait du quatrième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

Lorsque je fais de nouvelles rencontres, mon enquête sur la restauration est généralement un sujet de prédilection pour délier les langues et alimenter la conversation[1]. Nombreuses sont les personnes qui ont travaillé dans le domaine et qui en ont conservé quelques anecdotes mémorables. Ces séances de small talk se terminent systématiquement par une remarque soulignant l’exceptionnalité de ce milieu de travail : « C’est un monde à part », conclut-on.

C’est précisément cette impression, vague mais généralisée, que j’ai tenté de saisir en m’entretenant avec une quinzaine de serveurs et serveuses des restaurants et bars branchés du grand Montréal. Au fil de l’enquête, j’en suis venu à considérer la restauration comme un univers culturel qui marque durablement les individus qui y entrent. Voici quelques éléments de cette « culture ».

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La transformation des goûts

Les personnes que j’ai rencontrées identifient clairement leur premier emploi dans le milieu comme une étape marquante : c’est à partir de ce moment qu’elles ont commencé à s’engager dans un travail permanent d’élargissement de leur culture gastronomique. Au début, on s’intéresse aux vins, aux aliments rares et aux cocktails pour être un bon serveur ou une bonne serveuse. On cherche à se donner les moyens de décrire adéquatement le menu à la clientèle, de bien faire son travail. Peu à peu, cet intérêt professionnel devient une passion personnelle. On développe alors un amour profond et sincère pour les vins nature, les produits du terroir, les nouvelles cartes de la métropole ou la dégustation de bières de microbrasserie. Cette passion trouve sa forme concrète dans les nombreuses sorties au restaurant, généralement avec ses collègues lors des journées de congé. On prend ainsi plaisir à découvrir de « bons produits » entre comparses qui savent en « apprécier la qualité ».

La bière staff

En restauration, la coutume veut que le patron ou la patronne offre une consommation d’alcool à ses employé·e·s une fois le quart de travail terminé. On s’installe généralement au bar afin de siroter sa « bière staff » tout en discutant avec les collègues. Ce moment de sociabilité est considéré comme quelque chose de précieux. En effet, le labeur en restauration est intense et appelle à un moment de détente. L’essentiel du travail se déroule sous pression durant les périodes de rush. Les collègues doivent être particulièrement bien coordonné·e·s afin de parvenir à servir une clientèle nombreuse. Il n’est pas rare que les nerfs des employé·e·s soient mis à rude épreuve : de petites erreurs peuvent générer de sérieuses frustrations et mener les collègues à se rudoyer. C’est pourquoi la bière staff est si importante : elle permet de relaxer, de rigoler et de s’excuser si nécessaire.

Puisqu’un des effets de l’alcool est de donner envie de boire plus d’alcool, cette bière est souvent la première d’une longue série. S’ensuivent logiquement des soirées bien arrosées. Les personnes avec qui je me suis entretenu n’ont pas manqué de souligner que cette sociabilité après le quart de travail est « quasiment obligatoire ». Celles et ceux qui n’y participent pas sont vu·e·s d’un mauvais œil, on les considère comme des outsiders qui ne prennent pas à cœur l’esprit d’équipe.

La tournée de shooters

Lorsqu’on travaille dans un restaurant ou un bar et que l’on veut montrer son appréciation d’un·e comparse, l’offrande par excellence est le shooter d’alcool fort. Que ce soit après le quart de travail ou durant celui-ci, on ne le boit jamais seul·e (on risquerait alors d’être étiqueté·e comme alcoolique). On le commande plutôt en tournée et l’on partage les petits contenants. Il ne s’agit pas d’une simple consommation d’alcool, mais d’un véritable rituel ayant pour effet de lier les participant·e·s. En entrechoquant les minuscules verres avant d’avaler le doux poison qu’ils contiennent, puis en les cognant à répétition contre le comptoir une fois vidés, on souligne sa solidarité et son appartenance à un monde commun.

Si la plupart des personnes que j’ai interrogées durant mon enquête apprécient le rituel, quelques-un·e·s m’ont confié trouver l’exercice épuisant à la longue. C’est parce que l’on peut difficilement s’y soustraire. Comme n’importe quel cadeau, il est mal vu de refuser une tournée de shooters. Celui ou celle qui ne paie jamais de tournées risque pour sa part d’être rapidement identifié·e comme « radin·e » ou « cheap ». Symbole d’appréciation mutuelle, la tournée de shooters n’en reste pas moins une obligation sociale, c’est-à-dire implicite et diffuse.

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La culture des employé·e·s de la restauration ne se limite évidemment pas à ces trois éléments, mais ceux-ci me semblent particulièrement importants, car ils ont un point commun : ils participent à un brouillage des frontières entre le professionnel et le privé, le sérieux et le plaisir. Le travail prend aisément des airs de fête tandis que les temps libres sont marqués par les habitudes et les rituels issus de l’univers de la restauration. Si celui-ci se présente comme un « monde à part », c’est probablement parce qu’il offre plus qu’un mode de subsistance; il attire les personnes qui y travaillent dans un style de vie. Ce style de vie est caractérisé par de nombreuses sorties gourmandes et une sociabilité alcoolisée entre pairs.

On se délecte du style de vie de la restauration dans la vingtaine, mais lorsqu’on avance dans la trentaine ou la quarantaine, celui-ci devient de plus en plus incompatible avec ses autres engagements, familiaux notamment. Les personnes les plus vieilles que j’ai rencontrées semblaient souffrir d’un dilemme. Elles exprimaient un désir de « moins sortir », voire de quitter la restauration, mais faisaient état d’une incapacité à y parvenir. En réalité, c’est qu’elles sont rattachées à la restauration par des fils invisibles : leur communauté et leur identité sociale résident dans ce style de vie, y renoncer reviendrait à renoncer à une partie de soi.

J’ai employé le verbe « souffrir » plus haut, mais en y pensant bien, je ne crois pas que ce soit le mot approprié. Il est trop fort, il renvoie à quelque chose de pathétique. Ici, il n’y a rien de misérable, simplement un tiraillement intérieur, une difficulté d’être, une ambivalence existentielle qui relève davantage du soupir que des larmes.

[1] Celle-ci a abouti à la publication d’un livre qui vient tout juste de paraître : Pourboire : une sociologie de la restauration, Montréal, Les éditions XYZ, 2022.


CRÉDIT PHOTO : Alexandre Legault

Pourquoi les théories du complot sont amusantes. Entretien avec Charles Blattberg

Pourquoi les théories du complot sont amusantes. Entretien avec Charles Blattberg

Ce texte est extrait du troisième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

À chaque parution, un·e professeur·e nous donne une brève leçon dans son domaine de spécialisation. Pour le présent numéro, nous avons rencontré Charles Blattberg, professeur de philosophie politique au Département de science politique de l’Université de Montréal. Il nous expose ici les liens entre esthétique et théories du complot.

Siggi : Depuis quelques années, vous vous intéressez à l’antisémitisme et aux théories du complot qui y sont souvent associées. Dans un article paru récemment[1], vous affirmez que les théories du complot sont amusantes. Pouvez-vous expliquer votre point de vue à nos lectrices et lecteurs?

Charles Blattberg (CB) : Oui, avec plaisir. Il me semble utile d’aborder les théories du complot en parlant de jeux. Il est assez évident que, lorsque nous jouons, nous devons respecter certaines règles. Si nous nous demandons pourquoi nous les respectons, la réponse est toujours : « Juste comme ça. » Il n’y a pas d’autres raisons qui le justifient, mis à part que c’est comme ça qu’on joue. C’est parce qu’un jeu est comme un monde fermé sur soi dans lequel les règles sont suivies pour elles-mêmes.

C’est ici que je fais le parallèle avec les théories du complot. Même s’il existe souvent des fins extérieures à celles-ci — on peut penser à des stratégies psychologiques ou des objectifs politiques —, je dirais que, d’emblée, les personnes qui les inventent ou qui y adhèrent sont là pour les mêmes raisons que les joueurs ou les joueuses : d’abord et avant tout pour s’amuser. Voilà ce qui me semble peu reconnu : qu’il est très amusant de formuler ou d’adhérer à une théorie du complot, de la même manière qu’inventer ou jouer à un jeu de casse-tête.

Siggi : Dans vos recherches, vous proposez une compréhension fondamentale des théories du complot à partir de leur métaphysique.

CB : Mon approche de l’étude des théories du complot met avant tout l’accent sur l’ontologie, une branche de la métaphysique qui s’intéresse à ce qui est. Avant d’aller plus loin, il est important de distinguer trois dimensions de l’ontologie, qui nous seront utiles pour comprendre la suite. Il y a d’abord l’esthétique, qui est le domaine dans lequel se situent — comme c’est le cas avec le jeu — les fins intrinsèques qui sont agréables à réaliser. Ensuite, le naturel : il regroupe les entités qui existent en soi, y compris la part instinctive des êtres vivants qui vise la survie. Enfin, il y a le pratique, qui se rapporte à nos intérêts pour pouvoir bien vivre. Si, dans les dimensions du naturel et du pratique, nous retrouvons souvent des fins de type fonctionnaliste, l’esthétique renvoie plutôt à des motivations désintéressées. C’est donc dans cette sphère que je situe les théories du complot.

Siggi : Comment pouvons-nous définir les théories du complot du point de vue de la métaphysique?

CB : On peut concevoir les phénomènes esthétiques comme à la fois atomistes et monistes — et c’est justement le cas, je crois, avec les théories du complot. Je m’explique. On peut imaginer la dimension esthétique comme une sphère fermée, dont le tout est indépendant et détaché du reste de l’existence : on dira donc qu’il s’agit d’un tout atomiste. Il y a aussi, à l’intérieur, une grande cohésion entre toutes ses parties. C’est la raison pour laquelle la plupart des phénomènes esthétiques peuvent être considérés comme monistes, le monisme étant défini comme un système dont les éléments peuvent être réduits à une seule chose, une unité.

Il s’agit de différences très importantes par rapport au pratique et au naturel. Contrairement à la sphère fermée de l’esthétique, ces deux domaines n’ont pas de frontières nettes avec le reste de l’existence : si on voulait tracer une ligne de démarcation autour d’eux, elle serait pointillée ou floue. Le pratique et le naturel sont aussi davantage marqués par la fragmentation que l’unicité.

Siggi : Ce qui veut dire qu’on peut définir une théorie du complot comme fermée sur elle-même, et à l’intérieur de laquelle tout est connecté?

CB : Tout à fait. Beaucoup de chercheuses et de chercheurs parlent du fait que ces théories sont auto-obturantes (self-sealing), donc « étanches », ce qui explique pourquoi il est souvent très difficile, voire impossible, de démontrer aux adeptes qu’elles sont fausses. La théorie « fonctionne » toujours parce qu’il est impossible de la remettre en cause en invoquant des données extérieures; l’auteur ou l’autrice se retrouve donc bien « protégé∙e » à l’intérieur. Ces gens aiment montrer comment tout ce qui les intéresse est connecté, comment il n’existe pas de fissures dans leur théorie, donc comment toutes ces choses sont liées les unes aux autres d’une façon systématique.

Siggi : On comprend que l’adhésion aux théories du complot n’est pas qu’une affaire de manque d’éducation ou d’intelligence. Vous mentionnez d’ailleurs dans votre article que beaucoup d’intellectuel∙le∙s ont participé à la production de la propagande antisémite en Allemagne nazie. Qui est plus susceptible d’y adhérer?

CB : Disons que les personnes qui sont attirées par la complexité, qui aiment trouver des solutions aux casse-têtes, sont aussi souvent attirées par les théories du complot. Malheureusement, nous aussi, les intellectuel∙le∙s, en faisons trop souvent partie. On dirait qu’il s’agit d’un risque professionnel; c’est une tendance, une tentation. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle, en philosophie, l’élaboration des théories est à la base de la tradition dominante. En revanche, les philosophes qui suivent une tradition plus pratique — en visant la compréhension par l’interprétation plutôt que la théorie — ont peut-être plus d’humilité intellectuelle. Elles et ils reconnaissent que, la plupart du temps, ce qui est devant nous n’est pas un casse-tête à résoudre, mais plutôt un phénomène difficile à saisir. C’est toujours un défi en soi, puisqu’il n’y a pas de solution parfaite.

Siggi : On sait que les théories du complot sous-tendent une vision paranoïaque du monde. Cela n’entrerait pas un peu en contradiction avec l’affirmation selon laquelle elles sont amusantes?

CB : Voilà une excellente question. J’avoue que vous mettez le doigt sur une possible faiblesse dans mon approche. J’ai encore beaucoup de questions à résoudre en ce qui a trait à la fantaisie et à l’épistémologie. Cela dit, je peux proposer cette piste : il existe des émotions comme la peur qui ne sont normalement pas très agréables, n’est-ce pas? On pourrait toutefois parler d’une esthétisation de ces émotions, qui les rend plus amusantes et attrayantes. Par exemple, lorsqu’on regarde un film d’horreur, on est là, assis sur la chaise dans le cinéma, très confortable; il n’y a pas de véritable danger, bien que ce qui se déroule sur l’écran soit évidemment effrayant. Ce qu’on ressent n’est donc pas la peur au sens sérieux ou pratique, mais une version esthétisée de cette émotion. De cette façon, la « peur » et sa cousine, la paranoïa, peuvent devenir attrayantes, esthétiquement parlant. Elles sont agréables.

Bien sûr, il faut pourtant reconnaître que nous avons parfois de bonnes raisons d’être paranoïaques, tout comme il existe de vrais complots dans la réalité. Cela dit, les théories du complot sont le plus souvent des produits de la fantaisie, et je dirais que dans un tel cas la paranoïa sera ressentie comme une forme de jouissance. Dans mon article, je donne l’exemple de certains nazis qui avaient du plaisir à ce que leurs victimes les trouvent effrayants. Ce n’est donc pas seulement leur émotion qui est rendue esthétique, mais également la peur qu’ils inspirent aux autres. C’est pour cette raison que je suis en désaccord avec l’énoncé de Hannah Arendt, dans son fameux texte Eichmann à Jérusalem (1963), selon lequel le mal peut prendre une forme banale. Au contraire, il me semble que quelqu’un qui s’amuse, qui profite de la peur qu’il inspire aux autres, n’est pas un banal fonctionnaire, mais un vrai méchant, un monstre même.

Siggi : Si les théories du complot relèvent essentiellement de l’esthétique, comme un jeu ou une fantaisie, comment expliquer leurs conséquences, leurs effets réels?

CB : Je crois que les gens qui suivent ou qui inventent des théories du complot sont des esthètes. Ils vivent leur vie, de façon consciente ou non, selon l’esthétisme : une conception qui réduit toute la réalité à la dimension esthétique. On retrouve même cette approche chez certains philosophes, comme Nietzsche ou Heidegger (même si ce dernier rejetterait complètement cette étiquette). Évidemment, probablement comme vous aussi, je rejette l’esthétisme parce que je fais la distinction entre l’esthétique, le naturel et le pratique.

Pour revenir à votre question, les esthètes ne feront pas la distinction entre le plaisir que procure le jeu, par exemple, et toutes les autres activités pratiques et naturelles de la vie. Et c’est justement parce que ces gens veulent juste s’amuser qu’ils sont si dangereux. S’ils croient que la vie est comme un jeu, ou une pièce de théâtre — pour citer Shakespeare : All the world’s a stage, and all the men and women merely players (tout le monde est un théâtre et tous les hommes et les femmes ne sont que des joueurs) —, alors il leur sera difficile de prendre le monde au sérieux, ou même d’être sensibles à la souffrance des autres.

Siggi : Pourtant, lorsqu’on observe les gens qui adhèrent à des théories du complot, on remarque tout de suite qu’ils veulent être pris au sérieux, qu’on reconnaisse leurs convictions. Certains parlent même d’une quête de vérité. Ne seraient-ils pas en désaccord avec la comparaison de leurs théories à des jeux?

CB : Veulent-ils être pris au sérieux? Je dirais oui et non. Comme je l’ai suggéré, les esthètes ne sont pas du genre à être sensibles à la distinction entre le sérieux (ce qui est pratique ou naturel) et le non sérieux. Je crois qu’ils et elles veulent surtout être reconnu·e·s pour un autre mode de l’esthétique : celui du spectacle. Après tout, ils et elles veulent être acclamés pour avoir trouvé la solution à un puzzle important. Un scientifique sérieux ou une scientifique sérieuse, au contraire, est quelqu’un dont le travail est motivé par des fins pratiques — même si ce n’est qu’indirectement —, donc qui peut potentiellement contribuer au bien-être général. C’est ça, prendre au sérieux ses idées. Oui, les personnes qui inventent des théories du complot veulent qu’on soit d’accord avec elles, qu’on reconnaisse qu’elles ont trouvé la solution à un problème complexe, mais je ne dirais pas que ce sont des gens sérieux au sens strict.

Siggi : Vous apportez une nuance intéressante dans votre article : vous dites que ces gens ne croient pas à leurs théories, mais y « croient », entre guillemets. Qu’entendez-vous par là?

CB : Encore une fois vous mettez le doigt sur un aspect de la question qu’il me reste à approfondir. Cet aspect est plus épistémologique qu’ontologique : quelle est la signification de ces guillemets? Je pense qu’ils représentent justement une façon d’indiquer que l’on parle de quelque chose qui est esthétique, et non pas naturel ou pratique. D’ailleurs, il est fascinant d’observer comment les enfants reconnaissent facilement cette distinction. Je me souviens de la première fois, lorsque mon fils de quatre ans a dit : « Non, papa, je ne veux pas dire ça, je veux dire « ça ». » (Geste des doigts pour signifier les guillemets.) Je me suis même demandé comment il avait appris à faire ça, sans être au courant de toute la philosophie derrière! (Rires.) Mais sérieusement, j’ai beaucoup appris sur l’esthétique en échangeant avec mes enfants, puisque les enfants sont — Dieu les bénisse — des esthètes. Quand ils ne dorment pas, ils suivent presque toujours les principaux modes de l’esthétique : jouer pour s’amuser, s’adonner à la fantaisie, faire des spectacles et savourer la beauté.

Pour revenir à notre propos : dans le cas de l’antisémitisme, par exemple, il n’est donc pas question des Juifs, mais plutôt des « Juifs », c’est-à-dire de l’image ou de la figure du Juif qui, souvent, n’existe que dans l’imagination de l’antisémite. Ce n’est pas par hasard si l’antisémitisme se répand souvent dans des pays où il n’y a pas de population juive considérable. Je dirais aussi que saisir ce que l’on entend par les guillemets est aussi la meilleure façon de comprendre comment les théoriciens et théoriciennes du complot « croient » à leur théorie. Ils et elles n’y croient pas dans le sens d’une philosophie pratique, pour mieux interpréter une réalité, ou comme une ou un scientifique qui veut étudier un phénomène naturel. Non, ils et elles y « croient » puisque ça « fonctionne » pour leurs fins esthétiques qui, finalement, renvoient à la jouissance.

Siggi : En fin de compte, un ou une esthète ne serait donc pas capable de faire la différence entre croire et « croire »?

CB : Tout à fait, c’est un très bon résumé de ce que je voulais dire.

Siggi : Pour conclure, diriez-vous qu’il faut se méfier d’une théorie amusante, ou d’une belle théorie?

CB : Au moins au début, oui. Parce que c’est peut-être un signe qu’on simplifie la réalité. Cela dit, je dois préciser que je parle ici de phénomènes que l’on retrouve dans la dimension pratique, qui est normalement plus fragmentée que le naturel. Évidemment, pour une physicienne ou un autre scientifique de la nature, c’est leur travail de formuler des théories qui fonctionnent, et elles fonctionnent parfois très bien. Par contre, lorsqu’il s’agit de la dimension pratique — de la philosophie, des sciences sociales, de la psychologie, etc. —, dès que l’on croit avoir réussi à formuler une théorie qui est très belle, et même amusante, je dirais que c’est un signe que l’on est probablement à côté de la plaque!

La sociologie en terrain inconnu. Entretien avec Muriel Darmon

La sociologie en terrain inconnu. Entretien avec Muriel Darmon

Ce texte est extrait du troisième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

Siggi s’intéresse au parcours biographique des sociologues et s’interroge sur la place que celui-ci occupe dans leurs recherches. Pour ce troisième numéro, nous avons rencontré Muriel Darmon, présidente de l’Association française de sociologie. S’intéressant notamment au champ médical, elle a acquis une notoriété grâce à son étude sociologique de l’anorexie. Elle publie cette année son nouveau livre sur les récupérations post-AVC.

Siggi : Ça vous dérange si on enregistre la discussion?

Muriel Darmon (MD) : Quand on est sociologue, avec le nombre d’entretiens qu’on mène, c’est difficile de dire : « Non, il n’y aura pas d’enregistrement. Allez vous faire cuire un œuf. Vous prendrez des notes à la main! » (Rires.)

Siggi : Super! On pourrait commencer par votre premier livre, Devenir anorexique[1], qui est tiré de votre thèse de doctorat. Pourquoi avoir choisi ce sujet?

MD : Je ne l’ai pas choisi pour des raisons biographiques. Je n’ai pas été anorexique ou boulimique et je n’en ai pas connu. En fait, à l’époque, c’était le sujet de l’heure. Au début des années 1990, il y avait une visibilité forte de l’anorexie. On disait que c’était la « maladie du siècle » ou la « maladie des campus américains ». Il y avait beaucoup d’articles sur ce sujet dans des magazines féminins. En les lisant, j’étais consternée. On n’évoquait que le lien avec la mère pour expliquer ce phénomène et à peine la société d’aujourd’hui et le corps des femmes. Il me semblait pourtant évident que les pratiques alimentaires ne sont pas neutres socialement, mais ça, personne ne le disait. J’avais donc une volonté d’aller observer de plus près l’anorexie et de mettre à l’épreuve cette impression que j’avais, soit celle que ma discipline pouvait nous permettre de voir ce qu’on ne voyait pas à l’époque.

Siggi : Qu’est-ce que vous avez réussi à faire voir?

MD : Je pense être parvenue à montrer que l’on n’est pas anorexique. Ce n’est pas un état. Il y a une « carrière » : c’est en fait un cheminement, un parcours avec des personnes marquantes, des phases et une progression. C’est une progression qui est de plus en plus extrême. Et puis, ce parcours n’est pas neutre en matière de propriétés sociales, ça n’arrive pas à tout le monde. Les anorexiques sont surtout de jeunes femmes des classes moyennes et supérieures. Ces propriétés — le genre, l’âge, l’origine sociale — sont ce qui rend possible la « carrière » d’anorexique.

Siggi : Comment les psychologues et les psychiatres ont reçu votre enquête?

MD : À l’époque, j’étais terrorisée à l’idée de leur présenter les résultats de ma recherche, mais j’ai tout de même envoyé le livre dans les services hospitaliers dans lesquels j’ai mené ma recherche. Ils ont été bien reçus finalement. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a eu des réceptions différentes selon l’approche des spécialistes à qui je présentais mon travail. Les psychiatres comportementaux et biologistes, qui sont contre la psychanalyse, ont apprécié la « carrière » anorexique. C’était une description des symptômes plus précise que celle qu’elles et ils avaient. Les psychologues comportementaux adhèrent aisément aux analyses interactionnistes de mon enquête, celles qui rendent compte des conduites des gens et des représentations qui les poussent à persister dans des pratiques anorexiques. Ces mêmes spécialistes étaient beaucoup plus critiques de la seconde partie du livre, qui se penche sur la culture familiale. C’est parce qu’elles et ils s’opposent à l’approche psychanalytique, qui s’intéresse non pas aux symptômes, mais au passé et aux relations avec les parents.

Comme vous vous en doutez, c’était l’inverse pour les psychiatres psychanalytiques. Elles et ils me disaient que j’étais aveuglée par les symptômes, que je ne voyais que ce que les patientes voulaient bien me laisser voir. En revanche, la partie sur l’inconscient social, qui en est un de genre et de classe, ça leur permettait de critiquer leurs collègues comportementaux.

Siggi : C’est fascinant de constater comment les spécialistes de l’anorexie ne prennent que ce qui confirme leur approche.

MD : Je ne peux pas leur reprocher. Même nous, les sociologues, nous le faisons! (Rires.)

Siggi : Votre livre a par la suite été traduit en anglais. Comment a-t-on réagi, dans le monde anglo-saxon, à cette étude?

MD : Quand je me suis lancée dans cette recherche, mes profs en France m’ont dit : « Tu es complètement folle! Qu’est-ce que c’est que cette idée? L’anorexie, c’est une question psychologique. D’accord, il y a Le suicide de Durkheim, mais ton enquête ne porte pas sur le suicide et tu n’es pas Durkheim. » La réaction à mon sujet de thèse aux États-Unis, c’était plutôt : « Ah oui? Encore l’anorexie! Mais qu’est-ce que tu vas pouvoir dire qu’on n’a pas déjà dit? » Il y avait plein de bouquins qui avaient été publiés sur le sujet, mais ils portaient uniquement sur le genre, pas sur la classe sociale. Il y a donc eu un intérêt pour Devenir anorexique.

Siggi : Vous êtes par la suite devenue chercheuse au Centre national de la recherche scientifique avant d’être élue à deux reprises comme présidente de l’Association française de sociologie.

MD : Oui, c’est une grande fierté de pouvoir représenter la discipline. Pour me faire élire, mon slogan était : « Il faut prendre la sociologie davantage au sérieux et se prendre soi-même moins au sérieux. » Ce n’est pas l’ensemble de mes collègues qui ont apprécié, mais personne ne se présentait contre moi! (Rires.)

Siggi : Qu’est-ce que vous vouliez dire avec ce slogan?

MD : Quand je suis arrivée dans le monde professionnel des sociologues dans les années 2000, on avait encore les grands pontes de la génération précédente, des hommes surtout, qui occupaient l’espace avec exactement la combinaison contraire. Ils se prenaient très au sérieux; en plus on est en France, ça fait partie de l’habitus national masculin de se prendre au sérieux. (Rires.) En même temps, ils avaient une sorte de désinvolture par rapport à la discipline. C’étaient par exemple les professeurs qui m’avaient déconseillé d’étudier l’anorexie parce que c’est un sujet qui appartient soi-disant à la psychologie. C’est un peu ce genre d’expériences que j’avais en tête au moment de formuler ce slogan. J’avais rencontré des sociologues qui ne croyaient pas beaucoup à la sociologie, mais qui, en même temps, se prenaient au sérieux et se mettaient eux-mêmes de l’avant. Je me disais donc qu’avec l’arrivée de ma génération, on pourrait peut-être parvenir à inverser cette tendance.

Siggi : C’est un slogan qui va résonner avec la mission de Siggi! C’est un peu le même esprit qui anime notre magazine : faire une sociologie qui prend au sérieux la vie quotidienne et en même temps qui descend les sociologues de leur piédestal en les forçant à abandonner leur langage hermétique.

MD : Oui, c’est ce qui m’importe : faire descendre les sociologues de leur piédestal sans pour autant renoncer scientifiquement à la qualité de la discipline. Je prône une sociologie sérieuse, rigoureuse, mais qui vise le développement de notre discipline plutôt que la promotion de soi-même.

Siggi : En quoi consiste votre travail de présidente de l’Association française de sociologie?

MD : En France, la sociologie est discutée dans les médias et par les ministres, le plus souvent pour en dire du mal. Ça fait des mois qu’on entend que les sociologues sont des « islamo-gauchistes », que les intersectionnalistes sont en train de faire mourir la civilisation française et que nous sommes perverti·e·s par l’Amérique. Il y a aussi eu un premier ministre qui a dit que « la sociologie, c’est la culture de l’excuse » parce qu’elle donne des prétextes aux gens pour être des délinquant·e·s ou des terroristes. La sociologie ferait le lit du terrorisme parce qu’elle cherche à comprendre la déviance. Le ministre de l’Éducation a même affirmé que « la sociologie, c’est l’apprentissage du fatalisme ». À force de dire qu’il y a des inégalités à l’école, les sociologues allaient persuader les élèves qu’il y en a. Ce serait donc notre faute s’il y a des inégalités.

Avec mes collègues, on a donc eu à écrire un certain nombre de lettres d’opinion. On a par exemple expliqué que la sociologie, c’est l’inverse du fatalisme puisque l’on donne des armes pour contrer les inégalités. Bref, une grosse partie du travail de présidente, c’est d’écrire ce genre de textes, de défendre publiquement la discipline quand elle est attaquée. C’est un peu désespérant parfois. Heureusement, c’est un travail collectif, qui ne se fait pas seule.

Siggi : Vous venez tout juste de faire paraître Réparer les cerveaux[2], le résultat d’une étude sur la rééducation après les accidents vasculaires cérébraux (AVC). La première chose que nous nous sommes dite quand nous avons vu le thème, c’est : « Elle récidive et s’attaque à un autre objet de recherche qui appartient à la médecine. »

MD : Conquérir un objet d’étude inhabituel pour la sociologie, un objet qu’on penserait impossible à étudier du point de vue de notre discipline, c’est ce qui me motive. Il ne s’agit cependant pas de dire que je vais construire la théorie du cerveau qui va remplacer toutes les autres. Simplement, j’essaie de passer avec ma débroussailleuse et de faire mon chemin, qui n’est pas celui des autres, afin de montrer quelque chose que les gens dans le monde hospitalier ne voient pas, parce que ça ne les intéresse pas ou qu’ils n’ont pas les outils pour les penser. Quand je lis les neurologues sur la plasticité du cerveau, je me dis que ces cerveaux n’existent tout de même pas dans un vide social. Ce ne sont pas que des paquets d’influx nerveux dans une cuve au milieu de nulle part.

Siggi : Dans les premières pages de ce livre, vous abordez le thème de « l’interdisciplinarité ». C’est un concept à la mode, enveloppé de vertus. Pour obtenir une subvention, il est presque obligatoire de l’insérer dans sa demande. Vous émettez cependant un doute à son sujet. Quel peut être le problème avec l’interdisciplinarité?

MD : En soi, il n’y a pas de problème. Cependant, au moins dans le domaine des neurosciences, lorsque l’on invite des sociologues dans les recherches, on ne veut pas qu’elles et ils travaillent sur le même objet d’étude. On m’a déjà invitée à participer à une recherche en me disant : « On a besoin d’une dimension « science sociale » dans notre projet pour obtenir des subventions. » On voulait que je dise que l’étude est importante pour « la société » et que j’évalue la qualité des relations sociales dans le service hospitalier. Les patients et patientes, par contre, ce n’étaient pas mes affaires. Je leur ai dit que si je me joignais à ce projet, c’était en fait pour faire de la vraie interdisciplinarité, celle où l’on travaille de manière autonome sur le même objet.

Dans Réparer les cerveaux, c’est ce que j’ai fait. Je me suis intéressée directement aux tests cognitifs, par exemple. Là où des neuropsychologues voient un usage des fonctions exécutives diminué par l’AVC, je vois une situation où les évaluations hospitalières ont une forme scolaire. Cette forme va complètement empêcher un patient ou une patiente issu·e d’un milieu populaire de bien réussir le test et d’en profiter pour sa rééducation. À l’inverse, les personnes très diplômées ont un rapport au savoir plus congruent à la manière dont les tests et l’hôpital fonctionnent. Là, j’étudie exactement le même objet que les professionnel·le·s de la santé. Je ne conteste pas leurs connaissances, mais j’amène quelque chose de différent. Quand on me donne une telle autonomie, que l’on ne me force pas à renoncer à mon point de vue, on peut avoir un véritable dialogue interdisciplinaire. Il y a un problème avec l’interdisciplinarité quand la discipline dominante dicte quoi faire à la discipline dominée.

Siggi : Est-ce que cette étude vous a demandé d’apprendre une quantité importante de connaissances médicales?

MD : En partie seulement. Les ethnographes ne sont pas toutes et tous d’accord, mais je suis d’avis qu’il ne faut pas trop en savoir au sujet de son terrain d’enquête afin de pouvoir être surprise et ne pas tout trouver normal. C’est une chance de ne pas tout comprendre : on pose alors des questions et on se fait expliquer.

Il y a un moment de mon enquête où je suis avec un stagiaire et une médecin qui discutent. Il et elle ne savent pas si une incompétence visuelle d’un patient est liée à son AVC ou à une autre pathologie qu’il a. Je ne suis pas certaine de bien suivre la discussion. Je demande alors à la médecin : « Est-ce que vous pensez que le patient ne voit pas bien, mais qu’il cherche à vous tromper en affirmant bien voir, ou est-ce l’inverse? » La médecin me répond alors : « On ne sait pas ce qui se passe dans la tête du patient. » Elle dit ça en plein milieu du bureau infirmier, entourée de cinquante imageries médicales du cerveau de ce même patient! Cette question que je pose parce que je ne comprends pas un mot de ce qu’il et elle sont en train de raconter me permet de comprendre une chose très importante : ces spécialistes de l’AVC, qui ont une compréhension poussée des mécanismes neurologiques, n’ont pas vraiment d’outils pour interpréter ce qui se passe dans la tête des patientes et des patients. Ce que les spécialistes font alors, c’est du jugement social. Si on a tendance à croire un patient pour des raisons interactionnelles, on dit qu’il est crédible et qu’il va bien lorsqu’il affirme que c’est le cas. Si on prend un autre patient, qui est un peu macho, viriliste et expansif, on le juge différemment. Les médecins femmes, qui ont à souffrir de cette imposition de masculinité hégémonique, mettent en doute ce qu’il dit. Je les entends parler : « Il dit qu’il va très bien, mais en fait c’est une désinhibition et un déni des troubles liés à l’AVC. » C’est effectivement une des conséquences possibles d’un AVC, mais on a beau avoir cinquante IRM (imagerie par résonance magnétique), on ne sait pas si c’est le cas ou non. Pour trancher, les spécialistes ont recours à des jugements sociaux. Je ne pense pas que je m’en serais rendu compte si je n’avais pas posé autant de questions en toute innocence.

Il faut m’arrêter : je suis en train de tout spoiler mon livre! D’ailleurs, vous n’avez pas un mot français au Québec pour spoiler?

Siggi : Oui, « divulgâcher », mais je vous déconseille de l’utiliser à l’oral, on se moquera de vous!

MD : Dommage, j’aime bien ce mot. En tout cas, il reste encore des surprises dans ce livre pour celles et ceux que le sujet intéresse.


CRÉDIT PHOTO: The Future of Radiology and Artificial IntelligenceThe Medical Futurist (2017-06-29). (Creative commons)

1] Muriel Darmon, Devenir anorexique, une approche sociologique, Paris, La Découverte, 2003.

[2] Muriel Darmon, Réparer les cerveaux, sociologie des pertes et des récupérations post-AVC, Paris, La Découverte, 2021.

Le passager dans le train

Le passager dans le train

Ce texte est extrait du troisième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

Un texte de Daniela López (Traduit de l’espagnol par Simon Lafontaine) et une illustration de Laurence Thibault

Les médias le racontent ainsi : le 5 août, autour de 19 heures, Lautaro, 22 ans, portait un vêtement de sport et se déplaçait dans le train Roca depuis Longchamps, dans la province de Buenos Aires, pour se rendre au travail. À hauteur de la gare d’Adrogué, une femme accompagnée d’une fillette d’environ 10 ans monte dans le train. La fillette occupe le siège vide à côté de Lautaro, sans percevoir l’inconfort de sa mère. Celle-ci, prenant la fillette par la main, la tire vers elle en lui reprochant au même moment : « Comment vas-tu t’asseoir à côté d’un villero? »

Pour ceux qui n’habitent pas ces latitudes, une clarification sera certainement utile. Villero est un terme péjoratif, un stéréotype stigmatisant qu’il est fréquent d’utiliser dans certaines parties de l’Argentine pour se référer aux personnes qui habitent les villes ou les quartiers précaires de Buenos Aires. Il s’agit d’une typification sociale homogénéisante utilisée dans les interactions quotidiennes. Sous cette étiquette sont regroupées beaucoup de significations exclusives : le villero, c’est le pauvre, l’immigrant, le marginal, le délinquant, le paresseux, le junkie, l’immoral et j’en passe. Toutes les connotations négatives se rencontrent dans ce mot, dans ce type social. Habiter l’espace de la ville, c’est vivre jour après jour des situations de discrimination.

Mais avançons un peu plus dans le récit. Lautaro est infirmier, fils d’une femme au foyer et d’un ouvrier métallurgiste, et il est la première génération à avoir fait des études supérieures dans sa famille. Le jour où il a vécu cet épisode de discrimination, il se rendait à son travail dans un établissement médical d’Avellaneda. Je ne sais pas comment il s’est senti à ce moment, mais en arrivant à son travail, il s’est photographié, vêtu d’une tenue de sport, comme il était dans le train, puis il a pris une autre photo en portant son uniforme, à titre de comparaison. Il a publié les deux photos sur Facebook avec la légende suivante : « Les gens passent leur vie à juger par les apparences, voici le “VILLERO” avec qui je ne m’assois pas dans le train. Monsieur/Madame, en espérant que vous n’aurez jamais besoin de moi. » Son témoignage est devenu viral.

Cet épisode m’a rappelé le récit du passager dans le train que mentionne Alfred Schütz dans ses textes pour parler des contemporain·e·s, de ces personnes « anonymes » que nous croisons à chaque étape de nos vies dans le monde social[1]. Ces gens, dit Schütz, je ne peux les connaître qu’indirectement. En montant dans le train, j’oriente mes comportements en anticipant que certaines personnes entreprendront certaines actions. En l’absence d’une connaissance directe, intime, je leur mets des étiquettes, je leur attribue des « typifications » pour pouvoir comprendre leurs actions, pour pouvoir interpréter leurs actes. Là-bas un « chef de train », plus près de moi un « gardien », sur le siège à côté de moi un autre « passager ». J’attends de chacun de ces « types sociaux » certaines actions. Par exemple, de l’« employé des chemins de fer », j’attends qu’il veille à ce que des personnes comme moi, autrement dit des voyageuses et des voyageurs, arrivent à destination. Rares sont les fois où nous prenons conscience des manières par lesquelles nous étiquetons ou typifions les gens inconnus. Nous prêtons rarement attention à la forme par laquelle nous interprétons les autres, car nous vivons dans l’attitude naturelle et de telles questions ne nous intéressent pas. Toutefois, nous transitons dans le monde social, nous passons nos vies à typifier, évaluer, catégoriser des personnes, à porter des jugements et à nous positionner par rapport à elles.

Mais que se passe-t-il quand les types idéaux attribués à d’autres personnes ne sont pas acceptés par les individus subsumés sous de telles catégories sociales? Qu’arrive-t-il lorsque l’étiquette que j’assigne à l’autre est un stéréotype qui stigmatise et exclut? À quel moment le « passager anonyme » dans le train devient-il un « ennemi », quelqu’un dont il faut s’éloigner?

Dans le phénomène de discrimination se manifestent deux situations. Celui qui discrimine impose une typification qui rompt l’intégrité de l’autre, car il identifie toute la personnalité de cet individu (ou plusieurs strates de sa personnalité) par le biais d’un trait ou d’une caractéristique particulière. D’autre part, du point de vue de la personne discriminée, de son point de vue subjectif, elle éprouve un sentiment de dégradation, à être identifiée avec ces caractéristiques imposées. Non seulement l’autre est villero, mais par ce même acte d’énonciation est également tracée une frontière qui le définit et le place dans un groupe social. Cette délimitation est un acte de distanciation, « le villero est ce que je ne suis pas », il appartient à un groupe distinct du mien. Cette distance sociale qui se produit entre les « gens » s’accompagne souvent d’actes de distanciation physique. Non seulement cette personne appartient à un groupe auquel je n’appartiens pas, mais en plus je dois m’en éloigner physiquement. Dans les phénomènes urbains, on voit clairement comment la distance sociale coïncide avec la distance physique. Pierre Bourdieu a réfléchi à cette coïncidence en faisant remarquer que les gens qui se sentent proches et qui se perçoivent comme appartenant à un groupe social tendent aussi à être proches dans l’espace géographique[2]. Dans la scène du train également, la distance sociale a été renforcée avec une action de distanciation physique, ce qui a ajouté de l’intensité à ce processus de différenciation. Pourtant, bien que nous voyions ce type de scène jour après jour dans la vie quotidienne, nous continuons à classer, évaluer les gens et discriminer.

Parfois, j’aime m’imaginer des fins alternatives : que se serait-il passé si nous avions raconté l’histoire en ayant la possibilité de choisir et de décider d’un dénouement différent? Vous vous rappelez les livres du style « choisis ta propre aventure » que nous lisions quand nous étions enfants? La femme monte dans le train avec sa fille, Lautaro est un voisin de son quartier, infirmier, le fils de Sandra et Raoul. L’échange aurait certainement été différent : « Salut Lautaro, comment vas-tu? » « Salut Ema, ça va. » « Quelle sale journée! » « Tant de monde! » « Comment va Sandra ? » Une conversation banale. Mais non, Lautaro et la femme sont étrangers l’un de l’autre, totalement anonymes, un champ de significations ouvert à compléter, un vide significatif à remplir d’interprétations, de sens et, pourquoi pas, de préjugés.

Un des premiers thèmes que j’enseigne dans les cours d’introduction à la sociologie est la dénaturalisation le monde social. Nous sommes des produits sociaux, nous sommes le résultat de la culture, de la société, de la classe et du moment historique dans lequel nous avons vécu. Et au-delà du fait que nous vivons cela comme quelque chose de familier, de naturel, il est important de reconnaître qu’on nous a appris à interpréter, que nous avons appris à « voir les autres ». Nous avons hérité de façons de voir le monde social, ses objets et les personnes qui l’habitent. On nous a appris à définir des groupes, à tracer des frontières, à valoriser, à classifier, à catégoriser nos congénères, les gens, le passager du train. Cependant, ces étiquettes n’ont rien de naturel. Ce sont des constructions qui, dans de nombreux cas, excluent, et dans tant d’autres cas, coïncident avec des processus de discrimination plus larges qui touchent l’ensemble de la structure sociale. Ici, j’aimerais dire, avec Vicent Marquès : « Un peu de recul par rapport à ce qui nous entoure ne ferait pas de mal au lecteur et à la lectrice[3]. » Dénaturaliser nos manières de voir les autres est une façon de prendre distance de nos pratiques routinières et une opportunité de réécrire les trames du sens de notre vie dans le monde social.


ILLUSTRATION: Laurence Thibault

[1] Alfred Schütz, « The Dimensions of the Social World », Collected Papers II. Studies in Social Theory, La Haie, Martinus Nijhoff, 1964, p. 20–63.

[2] Pierre Bourdieu, « Espace social et pouvoir symbolique », Choses dites, Paris : Minuit, 1987, p. 149–168.

[3] Josep Vicent Marqués, « Capítulo Uno : Casi todo podría ser de otra manera », No es natural. Para una sociología de la vida cotidiana, Barcelone, Editorial Anagrama, 1982, p. 13–18.

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Un feuilleton de Loïc Beauregard-Lefebvre.

Illustrations de Laurence Thibault.

Ce texte est extrait du premier numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

Mon arrivée au travail s’opérait comme une danse, un rituel d’évitement : baisser la tête pour qu’on ne remarque pas mon retard, pointer mon entrée, saluer rapidement l’employée à l’accueil (le poids du retard n’exempte pas d’un minimum de politesse); enfin on m’indiquait mon poste pour la journée : quelque part dans l’animation d’un festival. Pour pointer mon entrée, tout passait par une application sur une tablette, une carte de punch moderne : j’entrais le numéro qu’on m’avait assigné puis j’indiquais sur mon profil l’heure de mon arrivée. L’application fonctionnait même à distance : en lui permettant d’accéder à ma position, elle m’autorisait à pointer mon entrée directement sur mon appareil mobile; si j’étais en retard, elle m’envoyait un courriel : un avertissement. Un petit bijou technologique.

En anglais, la langue du travail, on ne pointe pas son entrée, we clock in : on s’horloge, on se montre. En marquant l’heure de mon arrivée, l’application émettait un clic, signalant la capture d’une photo. Une photo banale, sans visée esthétique, purement pragmatique. Mon portrait s’affichait dans un cercle au haut de l’écran. Je ne cadrais pas mon visage, par principe : j’étais trop grand pour que l’appareil capte mon visage. Qui aurait pu savoir qu’il s’agissait bien de moi? (Qui regarde ces photos?) J’aurais bien pu envoyer un∙e collègue à ma place. L’application éclopée de sa fonction de surveillance, j’en tirais une humble victoire face aux heures de travail qui m’attendaient dans le froid de janvier.

***

La consigne est placardée un peu partout en ville, signe que votre commerçant possède lui aussi un certain sens de l’humour : « Souriez, vous êtes filmé[∙e∙]s. » Malgré l’ironie évidente de la consigne, à l’entrée de l’épicerie, du dépanneur, du supermarché, si un écran nous retransmet notre image en direct, il est possible que l’on obtempère d’un sourire. Moins dociles, ceux et celles qui ne suivront pas la consigne ne perdront tout de même pas la chance de jeter un petit regard à l’écran. La même réaction s’observe en passant devant une vitre teintée ou simplement devant un miroir. L’attrait de se voir est fort, rassurant.

***

Attendre nous donne une raison d’observer les autres sans gêne. Dans la file d’attente pour pointer la fin de mon quart, j’observe nonchalamment l’employé devant moi. En ouvrant sa page d’employé, il met deux doigts en l’air, un sourire, clic : il pose pour la caméra.

À mon tour, interpellé par ce comportement absurde, je questionne l’employée à l’accueil :

— Les gens font tout le temps ça? 

— Ça dépend, y en a qui font d’autres poses. Y a le pouce en l’air aussi qu’est bin populaire. 

J’ai manqué de clarté, je veux dire :

— Les gens posent toujours pour la photo? 

— En général, oui… Tu veux ta bière de fin de shift ou non?

Les un∙e∙s après les autres, les employé∙e∙s posent pour une application dont la fonction est de surveiller notre arrivée. Après tout, si la photo est obligatoire, pourquoi ne pas se montrer sous son meilleur jour? La réaction face à la caméra serait quasi instinctive.

***

Un ami me faisait récemment la remarque que le rôle de la photo aujourd’hui s’est alourdi : celle-ci ne permettrait plus seulement d’exister à l’extérieur de soi, de figer son image dans le temps, comme un portrait, mais servirait aussi à marquer un ici et maintenant, un instant. Dans l’instantanéité, l’accélération de la vie moderne, je montre moi aussi un instant de ma vie, je le fais entrer dans l’imaginaire. Dans une photo de groupe, l’imaginaire prend le dessus sur l’instant : nous jugeons d’abord notre image, détachée de l’ensemble. Un contrôle qualité qui impose même de reprendre la photo si nos standards n’y sont pas atteints (un recommencement éternel vers l’idéal).

L’important serait-il moins d’être vu que de se voir? Je me surprends parfois à flotter sur mes réseaux sociaux, mes photos. Je suis différents moments de ma vie, une image que je me suis construite. Je souris beaucoup. Pour une photo, on accepte sans broncher les conventions : la photo durera plus longtemps que notre humeur. Certain·e·s, avec plus de courage, défient les codes et décident de garder un air sérieux ou même de mettre de l’avant leur majeur : un doigt d’honneur dit-on alors. Faire preuve d’ironie permettrait de se représenter avec dignité.

Pour celui ou celle qui se fait photographier, la photo ne fait pas seulement office de symbole, elle atteste l’existence dans le temps, comme une preuve de soi. Chez mes parents, je me vois affiché partout, sur les murs, le frigo, à différents moments de ma vie. Mon image ne m’étonne plus : elle me rassure. Sur certaines de ces vieilles photographies, l’heure orangée est estampée dans un coin; aujourd’hui, sous nos publications en ligne, il est écrit : il y a deux semaines, il y a huit mois, il y a trois ans; la perspective est plus nostalgique.

***

Je me suis fait remercier de mon emploi depuis. On m’a dit que j’arrivais trop souvent en retard, que je prenais trop mon temps.

Illustration : Laurence Thibault