par Thomas Caubet | Nov 14, 2020 | Feuilletons
De retour à Paris je suis contacté par un ancien collègue. Me voilà embauché dans un bar-restaurant du nord-est de la ville. Plutôt grand, ce bar a pignon-sur-boulevard, un boulevard qui lui-même marque la frontière administrative nord/sud entre deux arrondissements de la capitale. Au nord, un quartier que l’on qualifie souvent de « populaire » ; au sud, un quartier dit « gentrifié » duquel la jeunesse étudiante remonte les soirs et les week-end pour s’enivrer dans les débits de boisson du boulevard. Un croisement donc. Un bar comme interface sociale à mi-chemin entre deux contextes urbains a priori non destinés à s’enchâsser. Moi au milieu, avec mon plateau, mon tablier, et ma maîtrise de sociologie.
L’histoire que je m’apprête à raconter pose la question du droit à l’espace urbain, ou comme disait Henri Lefebvre, du « droit à la ville ». Mais le droit de qui ? À quelles conditions ? À qui de droit cette ville revient-elle ? Pour traiter de ces interrogations, ce récit mêle les problématiques quelque peu classiques de l’interpénétration des inégalités de classes et du rapport à l’espace ; mais il souligne également une asymétrie dans les usages que ces groupes sociaux font d’un espace urbain. Mon imagination sociologique est très vite alertée quand je prends conscience d’être pris, sans l’avoir pour le moins prémédité, dans un ensemble de phénomènes complexes fait de rencontres sociales, de chevauchements urbains, d’appropriations spatiales que j’observe depuis l’interface que représente le bar. J’entends ce terme d’interface dans un sens critique. Le bar est un point nodal à l’endroit même où des individus que rien n’assemble vont être amenés, quotidiennement, à se croiser sans réellement entrer en relation. Cette interface est aussi un lieu disputé, dont les uns ont l’usage quand les autres en font un usage strictement marchand. Du point de vue où j’observe, cette économie de l’espace croise des logiques classistes, disciplinaires, et finalement d’exclusions de certaines formes d’usages. Ce sont ses dynamiques intriquées que ce récit se propose de traduire.
***
Le bar ouvre de 9h du matin à 2h du soir. Le matin se croisent les habitué-e-s et les “pros” de la restauration pour un café matinal distraitement avalé. Plus tard, vers 10h en général, surtout l’hiver où le froid mord les ongles, des ouvriers du bâtiment viennent s’en jeter un petit en douce pour se donner du cœur à l’ouvrage, contemplant les mêmes boulevards que leur aïeux terrassiers dépavaient de colère à la « belle » époque.
Puis vient le rush du midi ou une clientèle affamée surgit de nulle part pour engloutir distraitement un repas bas-de-gamme, avant de regagner ses bureaux pour ne réapparaître que le lendemain, même heure, même repas. Puis le soir, c’est petite bouffe et apéro entre ami-e-s (du sud du boulevard). C’est au tour des étudiants et étudiantes d’investir les locaux. Tout en les abreuvant je me demande si ces personnes ont déjà songé à ce que, dans quelques années, il n’est pas impossible qu’elles se retrouvent à la place même de leur ainé-e-s, à midi pile, engloutissant méthodiquement la même formule : “ entrée-plat-dessert-café, et par-carte-s’il-vous-plait ! ”.
« C’est chez nous ? »
Toutes ces personnes se succèdent donc durant une journée-type au bar du boulevard. D’autres pourtant restent et font du lieu un usage bien différent. Un petit groupe, que les collègues appellent les « gars du quartier » (celui au nord du boulevard), côtoient continûment l’échoppe. Là déjà le matin pour un café ou une noisette, là encore le midi pour un jus, là toujours l’après-midi pour un, deux, trois cafés ou un soda, là enfin le soir pour retrouver les potes. Tous sont dans la petite trentaine et racisés, tous sont passé une ou plusieurs fois par la prison, tous ou presque travaillent de nuit.
Ici, comme ils le disent, « c’est chez nous ». J’ai mis un temps certain à comprendre cette formule. Je pensais au début qu’ils parlaient du quartier, celui du nord du boulevard. En fait, ils parlent aussi du bar et de l’usage très spécifique qu’ils en font. L’enseigne pour laquelle je travaille alors, et qui d’ailleurs n’existe plus aujourd’hui, n’était pas non plus la même quelques années avant mon arrivée. « C’est chez nous » signifie donc que, quel que soit le bar, il fait partie du quartier et qu’à ce titre l’usage que les gars en font n’a rien à voir avec celui de la clientèle (celle du sud du boulevard). Par exemple, je remarque que leurs cafés ils les prennent systématiquement à emporter, dans des petits gobelets de carton. Mais ils ne les emportent jamais bien loin et les boivent sur le côté (nord) du bar cachés à la vue de la clientèle (côté sud). Ils peuvent passer une bonne dizaine de fois par jour, la plupart du temps à la recherche d’un ami, ou d’une information quelconque. Quand on cherche quelqu’un ou quelque chose, c’est au bar du boulevard que l’on se rend ! Le bar n’est pas pour eux un outil de consommation festive, mais un lieu de sociabilité intégré au quartier… jusqu’à un certain point comme nous allons le voir.
Frontières, contrôle et usages
Eux, ce sont les « grands ». Eux seuls descendent sur le boulevard. Les plus jeunes garçons restent plus haut, au nord du boulevard. Frontière sociale, ce dernier est aussi une frontière disciplinaire. Les gars me racontent, et cela je le constate à maintes reprises durant les six mois que je passe dans le bar, que la police occupe régulièrement le quartier. Cezoning, ou profilage social consiste, tout simplement, à positionner une patrouille en bas de chaque rue joignant le quartier au boulevard pour en contrôler les accès et en réguler (souvent interdire) les sorties.
La situation de bouclage est d’autant plus ironique que les gars du nord du boulevard travaillent tous ou presque dans les transports. Certains sont taxis, d’autres chauffeurs VTC ou conducteurs de bus pour le réseau de transport public. Tous passent leurs nuits à quadriller les rues de Paris, à avaler les kilomètres en enchaînant les courses. L’emploi est donc ironiquement leur seul laisser-passer pour le bas du boulevard, le passeport social qui leur permettra d’accéder à une clientèle aisée capable de s’offrir leurs services pour se déplacer librement dans l’espace. Ici se repose la question du droit à la ville. Démarcation sociale, check-point disciplinaire, le boulevard est aussi une frontière d’usage ; une ligne à partir de laquelle le droit à la ville des uns est conditionné par l’obtention d’un « permis de social » – un contrat de travail, un emploi – pour faciliter le déplacement des autres. Pour traverser, il faut travailler ; sans cela, la frontière se referme littéralement devant eux à mesure que le dispositif policier se déploie.
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Un jour où je sers au bar, un des gars poursuivi sur le boulevard par la police se réfugie dans le bar, en proie à un stress intense. Repéré, il est violemment interpellé par trois policiers via plaquage-ventral à même le comptoir, puis le sol, puis la terrasse depuis laquelle quelques clientes et clients médusé-e-s assistent à la scène. Les policiers ne m’ont pas parlé, pas même regardé ; ils ont accompli leur travail de contrôle de la frontière, celle séparant le sud du boulevard du nord du boulevard.
La sentence m’est livré, glaçante, par un couple d’habitué-e-s ayant assisté à la violente arrestation : “ hé bien, comme ça au moins il ne vous embêtera plus ”. On me confirme sans détour que moi aussi, bien que travaillant dans l’interface, je suis bel est bien du sud du boulevard, mais que rien ne m’empêche de rester « chez eux ». “Il ne nous embêtera plus” veut dire “toi tu as le droit de rester”. Drôle de « chez nous » que ces endroits où d’autres restent quand eux s’en trouvent violemment délogé.
par Ksenia Burobina | Nov 3, 2020 | Feuilletons
Ce feuilleton de Ksenia Burobina est extrait du premier numéro du magazine de sociologie Siggi, à paraître le jeudi 5 octobre 2020. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne !
— Quelque chose à boire? me lance le serveur d’un ton invitant, surgissant à mes côtés pendant que je m’installe à la table.
Par une chaude soirée d’un été qui s’est fait attendre, je rejoins une amie pour prendre un verre sur une terrasse. Lorsque j’arrive, elle m’attend déjà, assise confortablement à une petite table pour deux, un piña colada à la main : un beau verre plein de couleurs et de crème fouettée qui s’agence bien avec les rythmes festifs de salsa qui retentissent, créant la parfaite illusion d’être ailleurs.
Je cède à la tentation :
— Un piña colada pour moi aussi, s’il vous plaît.
— Avec ou sans alcool? m’interroge le serveur, continuant le dialogue que je croyais clos.
Surpris par la surprise qui se lit sans doute sur mon visage, il se sent obligé de clarifier :
— Euh… Nous offrons, si vous voulez, la version virgin de la plupart de nos cocktails classiques. C’est écrit dans le menu.
— Ah oui, bien sûr. Merci, je vais commencer par le régulier.
Le serveur nous sourit et disparaît dans l’enceinte du resto déjà bien rempli. De ce malentendu, je perçois un léger malaise, peut-être un secret trahi par mégarde, cet échange anodin ayant jeté une ombre de doute sur le contenu du verre de mon amie.
Si aujourd’hui, le phénomène des mocktails – ces cocktails sans alcool – m’est bien connu, je me souviens de mon étonnement lorsque j’en ai pour la première fois appris l’existence. C’était une jeune collègue qui en avait commandé un lors d’une sortie de bureau. « Je prends des antibiotiques en ce moment », avait-elle alors expliqué, faisant remarquer qu’elle manquait à ses habitudes. « Mais de toute façon, j’aime ça prendre des virgins de temps à autre, et ils en font de très bons ici. » Au fil du temps, j’ai découvert qu’ils sont plutôt populaires et que les raisons d’en consommer sont nombreuses. Celles liées à la santé ou à la prise de médicaments semblaient dominer lorsque j’ai commencé à m’en enquérir, suivies par le fait d’être au volant. Un mode de vie santé par choix, de plus en plus à la mode, a timidement fait son chemin vers le haut de la liste. Je soupçonne cependant que les motifs évoqués publiquement sont souvent ajustés en fonction du contexte : ce qui est bienvenu dans certains cercles l’est moins dans d’autres. Par exemple, au travail, les femmes peuvent ressentir la pression de donner des justifications crédibles pour prévenir tout soupçon d’être enceinte.
D’autres raisons de prendre un cocktail sans alcool? Entre autres, ne pas avoir l’âge légal pour boire, la nécessité d’être à jeun au travail, la sobriété par principe, ne pas aimer l’alcool ou son effet… Ou bien, ne pas en prendre parce qu’un proche désapprouverait, avec ou sans raison…
Mais pourquoi prendre des mocktails et non pas autre chose, une autre boisson non alcoolisée? Les uns aiment le goût du cocktail original, mais veulent éviter les effets de l’alcool. Pour d’autres, l’attrait est dans le jeu des apparences : dans les mélanges qui s’y prêtent, l’image de la boisson est inaltérée, tout comme dans le cas de la bière non alcoolisée. Cela passe ainsi inaperçu, permettant de maintenir l’illusion de relâchement et de participer à la situation de sociabilité sans briser l’atmosphère.
L’inverse cependant est tout aussi vrai. Mon regard tombe sur un verre de Coca-Cola sur la table d’à côté, partagé par deux jeunes femmes en compagnie d’enfants. Qu’est-ce qu’il y a, dans ce verre? Cela pourrait tout autant être une innocente boisson gazeuse qu’un rhum & coke, et nous ne pourrons le savoir aussi longtemps que le secret entre la cliente et le serveur reste bien gardé.
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Je me souviens encore très bien d’un professeur de philosophie des religions de mon baccalauréat, lorsque je vivais encore en Russie. Un véritable maître de la mise en scène de soi. Sa salle de classe pouvait compter une centaine d’étudiant·e·s, et il leur inspirait un sentiment difficile à définir, quelque part entre la peur et l’émerveillement. Il était hypnotisant, conservant la pleine et entière attention de ses auditeurs et auditrices pendant des heures de cours, et même après lorsqu’on réécoutait l’enregistrement vocal pour être certain·e·s de n’avoir rien manqué. « Filioque! Et du Fils », a répondu en une fraction de seconde sa voix dans ma tête lorsque ma fille m’a questionnée récemment sur la différence entre la religion orthodoxe et catholique. (La voix n’a malheureusement pas élaboré davantage, et j’ai dû me tourner vers Google pour obtenir des explications plus détaillées.)
On ne saurait pas dire quel était le secret de cet effet impressionnant qu’il produisait. Il était entouré par un nuage de mystère qui n’y était sûrement pas pour rien. Un détail inséparable de lui et de son image, c’était son thermos. Il commençait chaque cours par le même rituel : il se servait une boisson chaude dans une tasse (on voyait la vapeur blanche s’échapper du thermos) qu’il buvait dans un silence complet dont on sentait alors l’épaisseur, et passait ensuite à la prise des présences. Une des questions qui animait les étudiant·e·s concernait le contenu de ce thermos : plusieurs débattaient de la possibilité qu’il y ait, dans ce qui avait l’air d’un simple thé, de l’alcool, la majorité se prononçant en faveur de cette hypothèse.
Une autre rumeur courait, selon laquelle il avait été prêtre à l’époque soviétique alors que les activités religieuses faisaient l’objet de persécutions étatiques, et il aurait finalement quitté la religion pour devenir athée. Cette hypothèse ajoutait quelque chose de spécial à son image. Ce n’est que récemment, lorsque je suis tombée sur sa biographie en ligne, que j’ai constaté avec une certaine déception que cette légende n’était probablement pas fondée. Du moins, il n’en était pas question de manière officielle, laissant seulement un petit espoir pour un mystère encore plus profond et ainsi insolvable. Heureusement, ni Google ni Facebook, qui veulent tout savoir sur nos vies, ne pourront révéler le contenu de son thermos; celui-ci pourra donc toujours profiter de l’aura du secret dont il était si soigneusement enveloppé.
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En me remémorant maintenant cette anecdote à la lumière de ce que j’ai appris, notamment, à travers mes recherches sur la violence conjugale, je me dis qu’il y a des gens qui ne peuvent pas se permettre de telles mystifications. Par exemple, les femmes comme mon amie Lucie. Un soir pendant un « cinq à tard », alors qu’elle sirotait un rhum & coke, elle m’a avoué avec un brin d’ironie qu’elle s’était récemment mise à apprécier le voile d’intimité qu’offrait ce verre. Pas beau, mais plutôt discret et ambigu quant à son contenu, il lui permettait pour un moment d’oublier le poids de la surveillance constante qu’elle vivait. Lucie n’est pourtant pas une politicienne ni une vedette, qui sont souvent confrontées à la surveillance et à des attaques à leur image et leur crédibilité. Elle n’est qu’une mère, mais une mère séparée, et séparée d’un ex-conjoint abusif et contrôlant.
En sortant de cette relation, elle pensait retrouver sa liberté de jadis, celle d’une personne ordinaire. Elle s’est plutôt rendu compte, peu de temps après, qu’elle plongeait dans un trou noir, tout aussi profond, voire plus profond encore. Elle sentait sa vie devenir une prison sous surveillance et sans issue, alors que chaque geste anodin pouvait lui être reproché et utilisé contre elle. Le pire, disait-elle, c’est qu’à présent l’emprise ne venait plus seulement de lui – son ex-conjoint n’y serait pas arrivé à lui seul, maintenant qu’ils étaient séparés – mais de tout le monde autour.
— Pas nécessairement pour de mauvaises raisons, m’expliquait-elle, mais ils et elles pensent connaître nos vies, sans prendre le temps d’entendre et de comprendre, présument souvent sans même demander. Les gens, les institutions. On crée une image de moi qui n’a rien à voir avec la réalité, et j’ai peu d’options pour changer cela ; même le simple fait d’être en désaccord m’est reproché. C’est un cercle vicieux.
Il était question des procédures liées à la garde de leur fils, mais elle expliquait qu’ultimement cela touchait toute leur vie, tant dans les petits gestes que les grandes décisions, jusqu’au ridicule et à l’inimaginable.
Cible d’attaques constantes et de remises en question non fondées, avec le temps, elle a commencé à faire plus attention à son image. Je me rappelle, entre autres, la disparition des mèches de couleur dans ses cheveux et la transition vers un style un peu plus sobre, que j’avais attribuée à son parcours professionnel (justement, en présumant sans demander). Elle souhaitait seulement que ceux et celles qui ont le pouvoir de décider de leurs vies – tous ces juges, psychologues, travailleuses et travailleurs sociaux, agent·e·s de protection de la jeunesse – prennent le temps de les entendre, de regarder les faits, qu’ils ne présument pas et qu’ils soient conscients du poids de leur décision. Lorsque j’exprimais un doute et suggérais des solutions, elle disait que c’était un monde qui était différent, ajoutant que c’était normal de ne pas comprendre – elle aussi elle était passée par là.
Je me disais alors qu’après tout, il ne fallait pas voyager bien loin pour se trouver dans un monde parallèle, à la fois invisible aux autres et en pleine vue, derrière un mur qui semble transparent, mais qui peut être impénétrable quand on ne sait pas et ne cherche pas à savoir… un peu comme avec les boissons.
par Jules Pector-Lallemand | Août 30, 2020 | Feuilletons
« Le risque, c’est de se faire embarquer dans la roue », me lance un jour une serveuse en parlant des métiers de la restauration. J’ai trouvé la formule poétique, mais mystérieuse. Que peut bien être cette « roue »? Et puis, il y a cette curieuse formulation, « se faire embarquer », comme si ça ne dépendait pas de sa volonté propre.
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En réécoutant mes entretiens, j’ai débusqué d’autres traces de cette forme circulaire. Antoine, serveur dans un restaurant du centre-ville, m’explique qu’il compte bientôt quitter la restauration : « même si ça l’a été une expérience super agréable, à un moment donné, tu as fait le tour. Tsé, en restauration, c’est ça : c’est très cyclique, c’est très répétitif ».
Le « tour », le « cycle ». Encore des cercles.
Dans ce même entretien, nous discutons plus tard des différents moments d’une journée au travail : « À chaque fois que tu finis ton shift, tu sais que tout est clean parce que tu es passé par là 20 fois. Tu sais que tout est propre, que tout est prêt pour le lendemain ». Antoine voit juste: le point d’arrivée d’un shift n’est qu’un nouveau point de départ. Avoir fini de travailler aujourd’hui signifie que tout est prêt pour travailler demain. Le travail en restauration est une anti-finalité, ou plutôt, une finalité sans fin : l’exact opposé des études ou des carrières plus conventionnelles, où l’on franchit les étapes et les échelons, où le temps est en quelque sorte linéaire. Cette impression de tourner en rond est amplifiée par le fait que les possibilités de monter dans la hiérarchie du restaurant sont très minces.
Ce temps cyclique déborde des frontières du restaurant; il s’étend jusque dans la vie personnelle des employé·e·s de la restauration. Édouard, un ancien barman que j’ai également interviewé, m’a raconté comment il gérait son argent lorsqu’il travaillait encore dans les bars : « ce que je faisais, c’est que je prenais ma paye aux deux semaines, je la mettais tout de suite sur le loyer, Hydro pis ces affaires-là, pis j’avais plus une calice de cenne. Mes pourboires, bah tsé, si j’avais 100 piasses, bah j’avais 100 dollars jusqu’à mon prochain jour de travail ». La nature cyclique du travail correspond à un système de dépense cyclique où l’accumulation pour un projet dans le futur est en dehors du concevable. Aujourd’hui, Édouard fait du service à la clientèle par téléphone : « même si je fais moins d’argent, j’ai jamais eu autant de cash parce que je le flobe pas. Tsé, du temps où je travaillais à pourboire, je vivais vraiment au jour le jour ».
Bien plus qu’un lieu concret, le restaurant est un territoire abstrait, un pays subjectif, dans un autre fuseau horaire. Dans ce fuseau, le temps n’est pas une ligne entre deux points, mais plutôt un cercle refermé sur lui-même. Il est difficile de se projeter à l’extérieur de ce cercle fermé : c’est probablement pourquoi Édouard vivait « au jour le jour », sans économies.
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Les personnes avec qui j’ai eu la chance de m’entretenir adorent leur milieu de travail; c’est là qu’elles ont forgé leur caractère, qu’elles se sont fait des amis, que reposent leurs souvenirs. Tous et toutes se sentent appartenir à une communauté, soudée.
C’était l’emploi idéal à 20 ans, avec des revenus supérieurs à tout autre boulot dits « sans qualifications ». Mais avec ce temps qui tourne sur lui-même, les grains du sablier filent. Plusieurs des employé·e·s que j’ai rencontré·e·s ont retardé, voire abandonné, leurs études. Le « sideline », « l’emploi alimentaire », est devenu le métier; ils et elles se sont faits embarquer dans la roue. La trentaine se profile désormais à l’horizon et le sentiment d’avoir fait du surplace les ronge. Un constat cruel s’impose alors : la seule façon de cesser de toujours revenir au même point, d’arriver enfin quelque part, c’est de rompre le cycle, de débarquer de la roue, de quitter la restauration.
Mais à ce point, abandonner la restauration, c’est abandonner une partie de soi.
L’auteur mène présentement une recherche sociologique sur le style de vie des employé.e.s de la restauration montréalaise.
par Susana Ponte Rivera | Juin 15, 2020 | Feuilletons
« No voy a colgar. Je ne vais pas raccrocher. Je vais laisser les minutes s’écouler pour que tu sois pénalisée et je donnerai une mauvaise évaluation de ton travail pour que tu sois congédiée. » Maria n’avait jamais imaginé qu’un·e client·e du centre d’appel lui parlerait ainsi, ni qu’elle vivrait du racisme en travaillant dans un centre d’appel en Espagne. « Porque la gente no me ve, pero me escucha. Esto no me lo había imaginado. Parce que les gens ne me voient pas, mais ils m’entendent. Je n’y avais pas pensé avant que ça m’arrive. Il n’est pas rare que mes collègues d’Amérique latine et moi recevions des commentaires xénophobes et racistes. Sauf les Dominicains, car les clients pensent qu’ils sont Espagnols ».
Maria n’a pas toujours travaillé dans des centres d’appel. Au contraire, rien dans son parcours ne la préparait à cette éventualité. En 1998, elle s’installait à Montréal pour entreprendre une maîtrise en sciences sociales. Avant son arrivée, elle n’envisageait pas que son projet de recherche porterait sur l’immigration mais sa propre expérience d’immigrante lui a donné envie d’étudier ce phénomène social. C’est à contrecœur qu’elle a été obligée d’abandonner sa maîtrise en raison des frais de scolarité exorbitants. Étudiante étrangère sans bourse, elle ne pouvait plus assumer une facture de frais de scolarité qui, session après session, s’élevait à 6 fois plus que celle de ces collègues d’études québécois·e·s2. Elle décide de rester à Montréal pour y travailler en intervention sociale auprès de familles immigrantes. Elle savait qu’elle devrait travailler bénévolement afin d’acquérir la famosa experiencia canadiense, la fameuse expérience canadienne sans laquelle il est très difficile pour les personnes immigrantes d’accéder à un travail rémunéré. Quand je demande à Maria où elle a entendu parler de l’importance d’avoir de l’expérience canadienne, elle me répond qu’elle ne s’en souvient pas. « Peut-être dans mes séminaires universitaires sur l’immigration. Es que es …como algo que está en el aire. C’est, comment dire …quelque chose qui est dans l’air. »
En attendant d’obtenir son permis de travail, Maria souhaitait se rendre utile auprès des familles immigrantes en difficulté et, en même temps, acquérir l’expérience canadienne. Elle s’est donc réjouie en lisant, dans un journal de quartier, l’avis de recrutement de bénévoles d’un organisme communautaire œuvrant surtout auprès d’immigrant·e·s hispanophones. Après un entretien durant lequel la directrice de l’organisation la questionne sur ses expériences antérieures en lien avec ses tâches éventuelles et sa motivation à s’engager dans l’organisme, Maria est sélectionnée. Détentrice d’une licence en sciences sociales3, familière avec les questions migratoires et trilingue (français, anglais et espagnol), il faut dire qu’elle a « la gueule de l’emploi ». En septembre 1999, Maria commence son bénévolat à raison de 8 heures par semaine. Puis, à partir de novembre, pendant l’absence de la travailleuse sociale, Maria s’occupe de l’accueil et de l’intervention sociale. Quatre mois plus tard, quand la travailleuse sociale démissionne, c’est à Maria que le poste est offert.
« Je travaillais 35 heures par semaine et recevais un taux horaire de 10$4. J’étais payée en dessous de la table car je n’avais toujours pas de permis de travail. À partir de 2001, je travaillais 40 heures par semaine. À titre d’intervenante sociale, j’accompagnais les familles et individus en difficulté, je concevais et animais des ateliers de groupe. De plus, je m’occupais de la recherche de financement, de la rédaction des demandes de subvention et des rapports aux bailleurs de fonds. Toujours à titre d’employée de l’organisme, trois jours par semaine, j’occupais le poste d’agente de liaison dans une école primaire publique où je rencontrais les élèves immigrant·es, leurs parents et les enseignants qui éprouvaient des difficultés. Le fait de travailler sans permis et sans déclarer mes revenus me préoccupait. Je ne voulais pas travailler en dessous de la table, mais sinon j’aurais fait comment pour réunir les sommes nécessaires pour demander la résidence permanente5? »
Suivant les conseils d’un avocat en immigration, la directrice rédige une promesse d’embauche pour Maria, qui mènera à l’obtention du tant attendu permis de travail. Elle pourra finalement entamer les procédures pour sa résidence permanente, qui lui sera délivrée en janvier 2002.
Le mois suivant, son salaire est augmenté à 15$ et sa semaine de travail passe à 38 heures et demie. Cependant, la charge de travail étant très élevée, Maria travaille toujours entre 43 et 45 heures. Parfois, elle peut reprendre ces heures, mais, chaque mois, une vingtaine d’heures ne lui sont pas payées. Je ne souligne pas que d’après la Loi sur les normes du travail, les heures travaillées au-delà d’une semaine de 40 heures auraient dû lui être payées en temps et demi. À quoi bon puisqu’elle habite maintenant en Espagne?
« Est-ce que tu sentais que tu avais une dette envers l’organisme qui t’avait appuyée dans tes démarches pour obtenir ta résidence permanente? » « Pas du tout. Yo sabia cuanto valia mi trabajo. Je savais combien valait mon travail. Le problème était ailleurs. La directrice s’attendait à ce que je sois aussi dévouée qu’elle. Elle me faisait constamment pression, par exemple pour que je représente l’organisme lors d’événements qui avaient lieu après ma journée de travail et sans que ces heures me soient payées. Sa vie, c’était l’organisme, elle ne comptait pas ses heures et souhaitait que j’en fasse autant. C’était difficile pour moi de dire non. »
Les longues heures de travail de Maria l’exténuent et la pression augmente pour qu’elle prenne de plus en plus de responsabilités sans que sa rémunération soit majorée pour autant. Elle démissionne afin d’éviter un épuisement dont elle commence à sentir les effets. La charge émotionnelle de son travail d’intervenante sociale – profession où les femmes sont largement surreprésentées – n’a peut-être pas aidé Maria. Elle prend des vacances en Espagne pour se reposer et visiter sa parenté, qui a émigré en Espagne quelques années plus tôt.
En raison d’un « giro inesperado de los hechos », une tournure inattendue des événements, elle décide de rester en Espagne où elle répétera l’expérience d’effectuer du travail gratuit dans le but de se trouver un travail rémunéré à deux reprises. Son expérience montréalaise aura donc structuré sa manière de chercher du travail. « Je l’ai presque fait une quatrième fois, ironise-t-elle. J’ai apporté mon c.v. dans un organisme pour faire du bénévolat. Un processus de sélection pour un remplacement de congé de maternité était en cours et j’ai été embauchée pour la durée du congé de la travailleuse. Il n’y a pas eu d’autres postes à combler depuis. »
Dans ses expériences de bénévolat, dans trois organismes communautaires et dans deux pays, Maria sentait que sa contribution aux organismes et aux personnes qu’elle accompagnait était importante. Dans sa dernière expérience bénévole, Maria occupe un poste d’intervenante sociale mais auprès d’Espagnol·e·s. C’est la première fois dans sa vie professionnelle d’intervenante sociale, rémunérée ou pas, qu’elle n’est pas embauchée pour œuvrer auprès de personnes immigrantes ou racisées. Elle me raconte que son travail était apprécié et qu’elle pouvait mettre à profit ses compétences en intervention auprès de personnes natives. Je me suis toujours demandée ce qu’elle entendait par là. Pensait-elle qu’étant une femme immigrante racisée elle ne serait pas embauchée comme intervenante sociale pour travailler auprès de la population espagnole et très majoritairement blanche, que son expertise serait reconnue seulement pour travailler auprès d’autres immigrant·e·s? Je ne le saurai jamais puisque je ne le lui ai pas demandé. Je ne trouve pas toujours facile d’interrompre une personne qui me raconte une période pénible de sa vie.
Maria a poursuivi son rêve de compléter des études supérieures. Après avoir obtenu une maîtrise en sciences sociales tout en travaillant en intervention sociale, elle entreprend un doctorat, qui en est désormais à l’étape finale. Le monde du travail ne lui sourit pas pour autant. Son diplôme universitaire de premier cycle n’étant pas reconnu en Espagne, elle ne pourra solliciter des postes de professeure dans les universités espagnoles. « Pour que mon bac soit homologué, je devrai envoyer tous mes documents officiels à une université espagnole. Mon dossier sera analysé et le fonctionnaire qui étudiera mes papiers décidera, selon son humeur, si je dois passer un examen ou plusieurs. Tout ça après avoir complété une maîtrise et sous peu un doctorat dans ce pays! ¿Te das cuenta? Tu te rends compte? Et ça coûte de l’argent! Me revoilà donc en train de travailler dans un centre d’appel. Tout ça pour éventuellement étudier des choses que je sais déjà » dit-elle, visiblement découragée.
Paradoxalement, la formation en sciences sociales de Maria lui permet d’analyser les causes structurelles de sa situation, notamment la crise en Espagne, la néolibéralisation des politiques sociales, le sexisme, la xénophobie sans parler du racisme ordinaire. Au sujet de son quotidien, Maria dit : « En Espagne, je suis devenue une femme racisée et suis perçue comme une femme pauvre même si dans mon pays d’origine, je ne l’étais pas. Depuis que je suis arrivée c’est continuel. Ici, je dois toujours expliquer qui je suis, todo el tiempo, tout le temps. C’est comme si j’étais une imposteure, car les gens pensent que je suis une aide familiale, que j’habite avec une personne âgée malade et que j’en prends soin. Quand j’explique que je suis en train de terminer mon doctorat, ils sont surpris, déstabilisés. »
« Bien sûr, la stratégie du bénévolat m’a été utile, mais depuis mon contrat pour le remplacement du congé de maternité je n’ai plus trouvé de travail en intervention sociale », ajoute-t-elle. La crise sociale que l’Espagne vit depuis 2008 et les mesures d’austérité qui s’ensuivirent ont eu de graves conséquences sur ses employeurs potentiels, les organismes et associations communautaires. Rien pour aider une femme immigrante et racisée au chômage.
Sur la nécessité de faire du bénévolat pour travailler dans son domaine, la position de Maria est nuancée. Sa position de privilège, me raconte-t-elle, lui a permis de ne pas avoir de revenu car elle était financièrement soutenue, de manière intermittente à Montréal et plus tard en Espagne, par sa famille demeurée dans son pays d’origine ou par son conjoint. « J’ai donc pu me permettre, por asi decirlo, façon de parler, d’être bénévole pour ma réalisation professionnelle et en pensant à mon avenir. » Je lui demande si elle conseillerait cette stratégie à des immigrantes à la recherche de travail à Montréal. Elle prend son temps avant de répondre. « Es una arma de doble filo, c’est une arme à double tranchant. Tu obtiens un bénéfice, une ligne sur le c.v., mais si le gouvernement sélectionne des personnes qualifiées pour émigrer, pourquoi leur expérience n’est-elle pas reconnue? Mais je ne sais pas … j’opterais pour le bénévolat. Comme la stratégie a fonctionné pour moi à trois reprises, je l’utiliserai encore si nécessaire. Alors ça devient un dilemme moral, de convictions, de luttes personnelles parce que tu fais le jeu du système même si tu sais que c’est injuste. »
Esta en el aire, c’est dans l’air le bénévolat pour acquérir l’expérience canadienne mais c’est aussi sur le site web du gouvernement canadien sous la rubrique « Commencez votre vie au Canada » : « donner bénévolement de votre temps est un excellent moyen : de rencontrer des gens, de participer à la vie de votre collectivité et d’acquérir de l’expérience de travail au Canada6 ». Selon le gouvernement québécois, c’est sous le registre de l’altruisme qu’il faut comprendre le bénévolat. « L’action des bénévoles est généreuse, noble. La plupart du temps, elle est également silencieuse. » Ou encore « Les bénévoles ne cherchent pas les honneurs, mais il importe de reconnaître leur engagement et leur dévouement7. » Peut-être que certain·e·s bénévoles cherchent tout simplement du travail payé.
Après avoir interrompu la rédaction de sa thèse pour travailler dans un centre d’appel pendant 8 mois, Maria a repris l’écriture et y dédie presque tout son temps. Elle passe ses journées chez elle, seule, en train de rédiger sauf la fin de semaine quand son mari revient de son travail dans une autre ville. C’est à 200 kilomètres de leur domicile qu’il a trouvé un emploi dans un entrepôt, un autre contrat à durée déterminée comme ceux qu’il cumule depuis des années. Dernièrement, Maria m’a écrit. Elle finira sa rédaction sous peu et vient de débuter un contrat à durée déterminée dans un centre d’appel.
Lors de nos rencontres, j’ai remarqué que Maria portait presque toujours des boucles d’oreilles et des bagues. Une de ses bagues en argent captivait mon attention. En position centrale, une perle en argent était entourée de dix petites perles qui, à leur tour, étaient encerclées d’une deuxième rangée de perles. Elle m’a expliqué, avec enthousiasme, que cet ouvrage d’orfèvrerie était le symbole de la ville espagnole qu’elle habitait. Je n’ai pu m’empêcher de penser que la ville qu’elle affectionnait lui rendait mal son attachement.
« Tengo otras perlas, sabes. Tu sais, j’ai d’autres perles de mon expérience dans les centres d’appel. Un jour, un client m’a dit : « Je veux parler à un Espagnol, je ne veux pas te parler. »
Photo : Johan Mouchet sur Unsplash
1 L’entretien a été réalisé en espagnol, langue maternelle de l’interviewée et de l’autrice du feuilleton.
2 Voir www.bei.umontreal.ca/bei/ds_info.htm
3 Ce diplôme de premier cycle dans son pays requiert 4 ans de scolarité, la réalisation d’une recherche, la rédaction d’un mémoire et une soutenance devant jury.
4 À cette époque, le salaire minimum au Québec était de 6,90$. Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST), « Historique du salaire minimum », juin 2020. www.cnt.gouv.qc.ca/salaire-paie-et-travail/salaire/historique-du-salaire…
5 Les candidat.e.s à la résidente permanente doivent d’abord obtenir le Certificat de sélection du Québec (CSQ) qui est délivré par le Ministère de l’immigration du Québec. Les personnes « sélectionnées » demandent ensuite la résidente permanente au Ministère de l’immigration du Canada. Ces coûts augmentent d’année en année. À titre indicatif, en 2014, le coût de la demande de CSQ s’élevait à 750$ et celui de la demande de résidence permanente à 490$. Si le candidat.e. est à l’extérieur du pays, il doit solliciter un visa qui coûtait, toujours en 2014, 550$. À ces montants, il faut ajouter notamment les coûts importants d’examens médicaux, de traduction et d’envoi de documents. Javiera Araya-Moreno, « L’alchimie de l’État : La construction de la différence dans le processus de sélection des immigrants au Québec », Mémoire de maîtrise, Université de Montréal – Département de sociologie, 2014. papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/11091/Araya-Moreno_Javiera_2014_memoire.pdf?sequence=6&isAllowed=y
6 Gouvernement du Canada, « Contacts avec la communauté », modifié le 29 juin 2017. www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/services/nouveaux-immi…
7 Ministère du Travail, de l’Emploi et la Solidarité sociale, « Action bénévole », modifié le 12 décembre 2019. www.mtess.gouv.qc.ca/sacais/action-benevole/index.asp et Gouvernement du Québec, « Lancement de la 23e édition des prix Hommage bénévolat-Québec – Dites merci à un bénévole ou à un organisme exceptionnel », communiqué de presse, 31 octobre 2019. www.fil-information.gouv.qc.ca/Pages/Article.aspx?aiguillage=ajd&type=1&…
par Mathieu Fournier | Mai 5, 2020 | Feuilletons
Il y a beaucoup de friperies « huppées », « nichées » ou « vintage » sur le boulevard Saint-Laurent. Elles sélectionnent des vêtements de seconde main qu’elles reçoivent ou qu’elles achètent pour les revendre. La portion du boulevard située sur le Plateau Mont-Royal en est remplie. Bien que ces friperies soient des commerces indépendants, elles ont un aménagement intérieur et une décoration qui se ressemblent drôlement. Leur regroupement sur un tronçon de la Main et leurs ressemblances ne sont sûrement pas l’effet du hasard. À mon avis, cette portion du boulevard Saint-Laurent est un écosystème, un milieu de vie qui possèderaient certaines particularités. Historiquement, la Main possède une « nature » culturelle, artistique et festive. On y trouve encore les traces dans ses commerces, ses bars, et ses festivals. Il se pourrait justement que les friperies s’intègrent bien dans ce milieu distinct, et que leur clientèle apprécie particulièrement cet habitat urbain.
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Sept friperies « vintage » se trouvent sur la Main entre le boulevard Maisonneuve et l’avenue du Mont-Royal. Dès que l’on franchit leurs portes d’entrée, on est submergé de stimuli visuels. On nage dans un espace chargé d’objets hétéroclites, de couleurs flamboyantes et de motifs de toutes sortes. Après quelques minutes, on vient à penser que l’on est entré dans un atelier d’artiste. Une énorme quantité d’objets relatifs à la musique, au cinéma et à la peinture décorent l’intérieur : des vinyles accrochés à des fils de pêche, de vieux projecteurs de salles de cinéma, des guitares suspendues, des figurines de Star Wars hors d’atteinte, des affiches d’artistes populaires tels que Boy George, Marylin Monroe, Bob Marley ou encore des cadres de films cultes comme Scarface. Ces objets ne sont pas à vendre et l’on peut y voir des affiches « ne pas toucher ». Une véritable exposition ! On pourrait venir dans ces commerces simplement pour admirer les décorations et les œuvres artistiques. Quelques dessins sur papier et sérigraphies autographiés par leur artiste se trouvent sur un mur.
Une affiche annonce l’exposition de Thierry Mugler, créateur et couturier français, au Musée des beaux-arts de Montréal. Une autre nous apprend qu’une exposition de pop art aura lieu dans les locaux de la friperie. Cet événement est décrit comme un « bazar d’artisan et d’expositions », et l’affiche indique une adresse courriel pour les artistes qui aimeraient exposer leurs œuvres.
Un autre type de décoration s’y trouve également, que l’on pourrait qualifier de « homemade » ou de « do it yourself ». Ces décorations n’ont pas été achetées. Objets de création, elles ont été faites à la main, peut-être par le propriétaire ou les employé·e·s de la friperie. Elles traduisent une certaine créativité et personnalisent quelque peu l’espace, à la manière des bricolages artistiques que les enfants réalisent à l’école et qui deviennent momentanément des œuvres exposées dans la maison familiale.
Afin d’attirer la clientèle, les friperies « arty » font également jouer de la musique et place parfois un haut-parleur à l’extérieur. On peut y entendre les classiques des années 60, 70 et 80, tel qu’Elvis Presley ou les Rolling Stones. Leurs portraits sont même sous nos yeux. Une fois arrivé dans l’allée des vestes de cuir, je me transforme en rockeur. Avec une guitare suspendue à portée de main et la chanson Born to be wild qui joue dans le magasin, je m’imagine être à genou et faire un solo de « air guitar » les yeux fermés et la bouche grande ouverte, en sautant du plancher surélevé sous les applaudissements des clients abasourdis par ma prestation surprise. Bien entendu, cette scène s’est seulement déroulée dans ma tête, mais je prends tout de même plaisir à l’imaginer. En regardant autour de moi, tout est là pour faire hommage au rock des années 70. Il manquait juste un amuseur public assumé…
Ces espaces, assurément vintage, exposent des objets et des vêtements qui appartiennent à des époques passées. On peut toucher à la vie matérielle d’autrefois et essayer de composer un numéro sur un téléphone à roulette, tenter d’allumer une lampe à huile, s’habiller avec des morceaux que l’on portait autrefois. Tous ces objets contribuent à éveiller notre curiosité sur un quotidien qui est maintenant révolu. Lorsque s’ajoutent les classiques de la culture populaire dans nos oreilles et sous nos yeux, le rapport qu’on entretient avec cet univers vintage devient multisensoriel. L’expérience sollicite à la fois le toucher, la vision, l’ouïe et fait aussi appel à nos connaissances sur les célébrités d’autres époques. Sous cet angle, on cherche possiblement à susciter un sentiment de nostalgie d’une époque que je n’ai pas vécue.
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La fin de semaine en plein jour, ces friperies « arty » sont assez achalandées. En observant, on peut voir que les client·e·s ont un look travaillé, quelque peu hippie « des hipsters », aurait dit mon ami. Leurs tenues semblent être un mélange éclectique de styles vieillot et actuel qui se fond à merveille dans le paysage architectural du boulevard Saint-Laurent. C’est un style vestimentaire qui ne respecterait pas le décorum de l’Assemblée nationale, mais plutôt celui d’un cours d’arts et sciences au CÉGEP. Leur habillement n’est pas provocateur ou nécessairement tape-à-l’œil. L’important est plutôt d’accrocher le regard sans paraître vouloir l’attirer. En ajustant la lentille, on s’arrête sur un élément plus saillant et qui détonne de l’ensemble. Ça peut être des bracelets colorés aux poignets, un béret jaune, un vieux blouson de cuir, des souliers aux semelles hautes de trois pouces, un crewneck en camouflage bleu, un bob (chapeau rond et mou) avec de petits motifs de bananes ou un pantalon de couleur bourgogne plissé comme un rideau. Cette pièce maitresse peut être un morceau, un accessoire ou un bijou. Elle peut ressembler à ce que l’on trouve en plusieurs exemplaires dans un magasin « de marques », mais que l’on déniche comme un trésor au bout de recherches dans les rangées de vêtements dépareillés d’une friperie. Souvent, le reste de l’habillement est plus discret et fait de l’ensemble une création mesurée. Peut-être que ces client·e·s des friperies sont des hipsters, mais ils semblent être avant tout des designers qui se bricolent des ensembles uniques et travaillés, fruits de leurs recherches et de leur créativité.
Mis à part les jeunes femmes employées dans ces commerces, toutes dans la vingtaine, un indice donne à penser que les friperies du boulevard Saint-Laurent, bien que s’adressant aux personnes de tout âge, sont avant tout destinées aux adolescents et jeunes adultes. Dans une salle où l’on peut s’asseoir, un jeune couple mange à une table en dessous d’un écriteau : « Your parents don’t work here. Don’t make a mess. » Cette blague, qui incite les client·e·s s à se ramasser, fonctionne si l’on habite à la maison familiale et que l’on n’est pas encore un adulte émancipé de ses parents. Par les mots que ces friperies utilisent, on devine ainsi aisément le groupe d’âge de leur clientèle habituelle.
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Sur la portion du Plateau Mont-Royal de la Main, une seule friperie détone du lot. Elle se nomme « Maison des modes Michel ». Cette friperie aussi fait une sélection des vêtements de seconde main qu’elle revend par la suite. Elle se trouve dans le même environnement urbain que les autres friperies « vintage » ou « arty ». En rentrant, je remarque qu’on y vend uniquement des vêtements pour femmes et que l’intérieur est décoré comme un entrepôt. Je demande au monsieur derrière le comptoir des caisses s’il y a des morceaux pour hommes. Il me pointe une petite section sur le côté qu’il me présente comme étant « unisexe », avec un regard qui semblait mettre en doute ma présence dans son commerce. Alors que je me déplace vers « ma » section, j’entends une voix derrière moi : « Salut Michel ! Est-ce que tu as trouvé de nouvelles choses pour moi ? » Je me retourne et j’aperçois deux dames d’un certain âge qui viennent d’entrer dans le magasin. Michel leur répond avec un sourire et se dirige vers un support pour y prendre quelques morceaux et les leur montrer. Michel a le même âge que « sa » clientèle. Celle-ci semble avoir un service personnalisé, une relation de proximité avec Michel, qui nomme même ses clientes par leur prénom. Il se peut qu’il soit, en quelque sorte, leur « designer » et qu’il sélectionne certains morceaux spécialement selon leurs goûts. Par la devanture délavée, on devine que ce commerce a pignon sur rue depuis plusieurs années. Il attire une population de gens plus âgés qui ne se déplace sûrement pas sur de longues distances pour magasiner.
Le commerce de Michel au décor minimaliste et sa clientèle plus âgée offrent un contraste éloquent avec les autres friperies du boulevard. En effet, bien qu’indépendantes, ces friperies semblent être du même type : on y vend des vêtements rétro dans une scène qui marie art, créativité et nostalgie. Ces ateliers se partagent aussi une clientèle : de jeunes « designers » qui peut-être, apprécient la nature artistique du boulevard Saint-Laurent. À bien y penser, sous les murales qui dessinent le paysage de la Main, ces friperies « arty » se fondent bien dans leur écosystème.
par Frédéric Lajoie-Gravelle | Mar 17, 2020 | Feuilletons
Dans les librairies commerciales de grande surface, je vois les livres d’Hermann Hesse (1877-1962) qui sont exposés en présentoir parmi les grands noms de la littérature. Siddhartha, Le Loup des steppes, Le jeu des perles de verre, Narcisse et Goldmund, L’art de l’oisiveté sont les œuvres que je croise souvent, avec parfois Demian. Mon constat, confirmé par un libraire, est que les livres de Hermann Hesse sont encore, presque 100 ans après leurs premières parutions, abondamment vendus et lus.
Contrairement à la croyance populaire, le libraire m’a assuré que ce ne sont pas que des adolescent·e·s ou de jeunes adultes qui lesachètent. J’étais étonné de cette information. En effet, lorsque je discute avec des adultes de mon entourage ayant plus de 30 ans, plusieurs ne l’ont soit pas lu ou bien réfèrent à un passé de jeunesse où les transformations identitaires se manifestaient le plus. J’ai trouvé révélatrice cette information, car les livres de Hesse sont du type à être consultés à un certain moment de la vie. J’ai donc voulu en savoir plus sur ses lecteurs.
De quoi traitent les romans de Hermann Hesse? Ou encore : quel message portent leurs personnages? Les protagonistes que sont Siddhartha, Harry Haller, Goldmund, Joseph Valet et Émil Sinclair se retrouvent tous dans un cadre qui met leurs aventures intellectuelles de l’avant sous la forme d’un récit d’apprentissage, ce qu’on appelle, en littérature, des romans initiatiques. Ces personnages font face à des défis, parfois internes, parfois externes. Ils évoluent et trouvent éventuellement une voie qui passe par la découverte d’un monde intérieur, d’ordre métaphysique. Ces individus croient vivre en contradiction avec le contexte social qui les entoure. Pourquoi? Parce qu’ils sentent qu’ils ont un destin supérieur, que la vie ne peut pas simplement se résumer à être sur terre et se fondre dans la masse, à acquérir des biens matériels, à travailler et à être comme les autres. Avons-nous vraiment une raison unique ou suprême de vivre, une raison profondément individuelle, comme l’exprime Hermann Hesse lorsqu’il écrit que la mission de chaque humain est de « parvenir à soi-même »? Est-ce que nous pouvons encore prétendre qu’il y a, devant une vie qui semble déterminée par la science, une possibilité de croire en quelque chose de supérieur, souverain et propre à chaque individualité? Voilà des questions que pose Hermann Hesse à travers ses personnages.
Pourquoi retrouve-t-on encore fréquemment des romans traitant de ces questions (qu’il s’agisse de Siddhartha, Le loup des steppes ou Le jeu des perles de verre) sur les étagères, mais aussi en vedette sur les présentoirs des librairies? Sans nier l’aura dont bénéficient les œuvres de Hesse, je me demande : pourquoi est-on amené à lire Hermann Hesse de nos jours ? Les lecteurs et les lectrices de Hesse retrouvent-ils aujourd’hui les mêmes enjeux que ceux qui lui étaient contemporains? Telles sont les questions qui me taraudent.
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Les romans de Hesse touchent souvent à des aspects métaphysiques, transcendantaux. L’auteur place ses protagonistes face à des problèmes. Ils sont mus par le désir intérieur d’être plus que ce qu’ils sont. Ils sont en quête de sens, de liberté. Ils rêvent. Ce sont des personnages qui trouveront éventuellement la voie vers eux-mêmes, un royaume intérieur. Les dénouements des romans laissent parfois perplexes et songeurs. Nous nous demandons : est-il vraiment possible de mener la vie qu’ils ont menée? Ou devons-nous seulement retenir le symbole de leur quête? Peut-être faut-il voir dans la pérennité des succès des livres de Hermann Hesse notre vision, très occidentale, du fanatisme de l’épanouissement de l’être humain.
En tant qu’écrivain et artiste, Hermann Hesse est autant un représentant idéal de son époque que ses personnages. Ils évoluent dans ce qu’ils conçoivent comme un désenchantement et une souffrance spirituelle. De ce point de vue, il devient essentiel de redonner sens à l’existence, ou d’exprimer ses souffrances existentielles : élément manifeste théorisé de nos jours, comme à son époque, par des crises existentielles. Sa particularité et celle de ses œuvres — au-delà du fait qu’il a reçu le Prix Nobel de littérature en 1946 — est qu’il est devenu un porte-parole de l’idéologie de la réalisation de soi-même, cette injonction bien moderne d’être responsable de sa propre vie, qui prend des racines dépassant Hermann Hesse.
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Au-delà de leur intérêt métaphysique, on retient des personnages de Hesse qu’ils mettent tout en œuvre pour parvenir à une quête inconnue au lectorat. Il y a un jeu d’énigmes avec les notions de vie, d’existence et d’être où chacune d’elles s’entremêle pour donner un aspect mystique au roman. Autant Siddhartha, Demian, Harry Haller que Joseph Valet sont porteurs d’un message qui leur semble plus grand que dans d’autres types de romans, de par le caractère initiatique. Ils ont ce caractère bien particulier d’être dans des œuvres symboliques qui représentent des idées plus grandes que ce que notre « réalité » nous offre. Les romans de Hesse persistent dans le temps, on pourrait en faire l’hypothèse, parce qu’ils présentent des personnages aux idéaux intemporels. Ces idées, ce sont la quête de sens, la quête identitaire et la quête existentielle : ce sont, je crois, des quêtes aussi caractéristiques des personnages que de notre siècle, comme en font foi les succès de Paulo Coelho et Éric-Emmanuel Schmitt.
Quiconque s’attarde un peu aux œuvres qui se vendent le plus dans les librairies d’aujourd’hui et qui, en les lisant, ne s’attarde pas seulement aux personnages et à leur transformation, mais aussi à la manière de se réaliser, se demandera : les Siddhartha, Harry Haller et Joseph Valet sont-ils vraiment maîtres de leur destin ? Sont-ils les produits d’une conception humaniste qui valorise la liberté et l’autodétermination?
La conscience collective se nourrit de ces idées de liberté, de mythe de soi, de spiritualité, de nature : il suffit de regarder les autres présentoirs de la librairie pour s’en convaincre. Je crois que la limite des œuvres de Hesse se trouve toutefois dans la présentation de deux seuls destins : s’épanouir à l’extérieur du monde ou souffrir dans la société.
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Hesse construit toujours la structure de ses romans autour d’un personnage unique. Leur cadre social — le théâtre magique pour Harry Haller, le jeu des perles de verre pour Joseph Valet, le bouddhisme pour Siddhartha — ne sert qu’à mieux servir le message porté, c’est-à-dire illustrer le pouvoir de réalisation que possède tout individu.
Pour cette raison, je pense très bien comprendre pourquoi ses livres se vendent encore : ils bénéficient d’une aura combinée à une réputation de mystère et d’initiation. Je suppose que ses lecteurs et ses lectrices veulent nourrir cette impression qu’il est toujours possible de s’épanouir et que nous possédons cet épanouissement en nous. Ils et elles voient le monde autour d’eux exercer un certain déterminisme social, mais veulent aussi croire à leur volonté. Un regard sur l’époque de Hesse nous montre que la manifestation de ces idées n’est pas née d’hier. Toutefois, Hermann Hesse a plausiblement ce quelque chose en plus : il y dévoile un foisonnement intellectuel comportant une richesse philosophique et une construction du sens humaniste. Une question persiste néanmoins : qui lit encore Hermann Hesse de nos jours et dans quel but? Aujourd’hui, lire Hermann Hesse, c’est lire l’espoir d’être un jour plus que la personne qui va errer dans une librairie.