La rivière aux Brochets, qui s’écoule à travers l’Estrie jusque dans la baie Missisquoi, a atteint un niveau d’eau historiquement bas cet été. Signe de l’accélération des changements climatiques, cette tendance s’observe toutefois sur une échelle bien plus grande au Québec. Cette ressource naturelle tenue pour acquise deviendra-t-elle une ressource rare dans les prochaines années? Enquête sur l’état des étiages au Québec.
Source: OBVBM
En temps normal, en regardant à travers la fenêtre des bureaux de l’Organisme de bassin versant de la baie Missisquoi (OBVBM), dans la petite ville de Bedford, il est possible de voir la rivière aux Brochets suivre son cours vers la baie Missisquoi pour se déverser dans le lac Champlain. Or, lors de ma visite à la fin du mois d’août 2021, la rivière témoignait plutôt d’un débit presque inexistant. Selon les renseignements fournis par l’OBVBM, le débit de la rivière en date du 17 août a atteint le niveau le plus bas depuis vingt ans, soit 0,037 m3/seconde. Ce niveau a d’ailleurs battu le record de bas débit observé l’année précédente, d’environ 0,180 m3/seconde.
Toutefois, la situation de la rivière aux Brochets est le résultat de sècheresses de plus en plus fréquentes au Québec. Notre rapport à la consommation d’eau, tenu pour acquis par certains, devra être en mesure de changer. Un manque d’eau est inévitable et il faut s’y préparer.
Le cas de la rivière aux Brochets
« À l’embouchure de la rivière aux Brochets, à la jonction avec le lac Champlain, il y a une réserve de biodiversité, la réserve de la rivière aux Brochets, qui est magnifique […] le dernier endroit au Québec où il y a des tortues molles à épine », explique Anthoni Barbe, chargé de communications et chargé de projets à l’OBVBM. Toutefois, la faible quantité d’eau de la rivière menace la survie de cette espèce aquatique – en plus de certaines autres, comme la torture des bois, la tortue géographique ou la tortue peintre – entre autres par l’apparition des cyanobactéries, plus communément connues sous le nom d’algues bleu-vert. « Quand tu as des cyanobactéries comme ça, c’est l’oxygène dans l’eau qui est rendu plus [faible], alors presque toutes les espèces sont susceptibles d’être vraiment affectées par ça, si les cyanobactéries prennent beaucoup de place », déclare Anthoni Barbe.
Source : OBVBM
L’étiage, soit « le nom donné à la période où le niveau d’eau d’un lac ou d’une rivière est à son plus bas », tel que l’explique l’OBVBM, s’observe de plus en plus tôt dans le sud du Québec. « On [y] connait des étiages très forts, et de plus en plus forts », mentionne M. Barbe, « la rivière Saint-François est basse, la rivière Yamaska est très basse, donc c’est […] un phénomène qui touche vraiment plus le sud du Québec ». En effet, la rivière Yamaska et son barrage Choinière ont atteint leur plus bas niveau en plus de quatre ans[i]. Quant à elle, la rivière Saint-François a atteint un niveau d’étiage plus important, alors que certaines prévisions hydroclimatiques prévoient une diminution de près de 20 % de son niveau d’eau d’ici 30 ans[ii].
À la rivière aux Brochets comme ailleurs, des étiages importants consécutifs agissent comme un cercle vicieux :
« Tout est une question de recharge. Pour recharger un environnement qui est en gros manque d’eau, il faudrait le « booster » plus, mais là si on a encore une année qui a un petit peu moins d’eau que la moyenne, on observe une tendance lourde où la rivière va avoir un débit moyen qui va être appelé à diminuer avec le temps », affirme le chargé de projets à l’OBVBM.
Bien que la rivière aux Brochets ne soit pas cartographiée dans l’atlas hydroclimatique du Québec, programme qui cartographie les régimes hydriques des cours d’eau du Québec, l’OBVBM calcule des prévisions générales, et s’attend donc à ce que « ça doive aller […] en diminuant, moins d’eau, plus de pression, et des étiages plus forts ». Cette pression provient entre autres des intrants agricoles nocifs pour les cours d’eau, des milieux urbains près des rivières, comme Bedford, et des routes pavées. Ainsi, « moins on a d’eau, plus on a de pollution concentrée dans l’eau ». À long terme, cette accumulation de polluants peut d’ailleurs provoquer un enjeu d’accès à l’eau potable, puisque les habitant‧e‧s de Bedford et de villes avoisinantes puisent leur eau à partir de cette rivière.
L’eau potable tenue pour acquise?
« Cette année, il y a des secteurs de la Montérégie où il y a eu des livraisons d’eau pour des villages, pas juste pour une personne ici et là, mais vraiment pour des communautés », mentionne Kim Marineau, biologiste et présidente de l’entreprise Biodiversité conseil. Entre autres, la municipalité de Saint-Rémi a dû se faire livrer 1140 m3 d’eau par camion-citerne le 13 juin dernier[iii], une situation qui pourrait sembler impossible dans une province qui contient près de 3 % des réserves mondiales d’eau douce[iv]. « Nous, on est dans le pays du monde où il y a le plus d’eau potable, d’eau de surface, donc on n’a jamais réfléchi à la possibilité de manquer d’eau comme en Californie », illustre Kim Marineau.
L’accès à l’eau potable est-elle tenue pour acquise par les Québécois·e·s? Bien que la situation semble changer – la consommation quotidienne d’un·e Québécois·e ayant passé de 777 litres en 2001 à 536 litres en 2018[v] – le Québec se situe toujours bien au-delà de la moyenne canadienne qui, elle, se place au deuxième rang de consommation d’eau parmi les pays de l’OCDE[vi]. Cela étant dit, de plus en plus de situations témoignent d’enjeux d’approvisionnement en eau potable comme des avertissements de contrôle de l’eau potable émis par la Ville de Québec le 24 août dernier ou encore des approvisionnements en eau à même des camions-citernes. Bien que ces situations soient encore plutôt rares, Kim Marineau voit celles-ci s’empirer au courant des prochaines années. « On ne prend pas des mesures pour prévenir les manques d’eau et on remet ça à plus tard, et à un moment donné on va avoir des manques d’eau dans certaines municipalités », explique-t-elle.
« On a de la difficulté à faire des démarches pour faire des aménagements ou mieux gérer le territoire en prévention, et ça c’est humain : dans l’histoire de l’humanité, on s’est arrangé pour manger aujourd’hui, pas dans 20 ans. »
En plus de la consommation d’eau à domicile, le manque d’eau potable touchera également les agriculteur‧trice‧s puisque selon des estimations de la Banque Mondiale, près de 70 % de l’eau douce serait destiné à des activités agricoles[vii]. Pourtant, comme l’explique Mme Marineau, malgré des cris du cœur de l’industrie agricole[viii], « c’est […] eux qui ont [largement] contribué à abaisser les nappes phréatiques ». Ces nappes, qui constituent des réseaux d’eau potable souterrains, où l’eau circule entre « les interstices constitués par les pores et les fractures [du sol], comme dans une éponge imbibée d’eau[ix] », sont une source méconnue d’approvisionnement en eau pour certaines municipalités. Cela étant dit, le drainage agricole et urbain a historiquement provoqué l’abaissement et la réduction de ces nappes phréatiques, rendant les cours d’eau de plus en plus « linéaires », comme l’explique Kim Marineau, et donc moins diffus au travers des sols.
Un signe de l’accroissement du réchauffement climatique
Les images des inondations monstres à Sainte-Marthe-sur-le-Lac en 2019 ont fait les manchettes pour leur bilan matériel et psychologique effroyable. Selon des prévisions de l’organisme Ouranos, ce type de désastre naturel arrivera pourtant à un rythme de plus en plus fréquent au Québec, celui-ci étant globalement associé à un accroissement des températures globales[x]. Or, les changements climatiques semblent également influencer l’autre extrême de ses évènements, soit les sècheresses extrêmes des cours d’eau. « Une des choses que les changements climatiques nous disent, c’est que très vraisemblablement, les pluies extrêmes [et] les grosses pluies [estivales] terribles […] vont être plus intenses dans le futur », explique Alain Mailhot, professeur et chercheur au Centre Eau Terre Environnement de l’INRS, « vous imaginez une pluie très intense qui tombe sur des sols un peu à sec, ça favorise un ruissèlement. Ça peut créer des situations de ce qu’on appelle les flash floods, ou les crues éclair, qui peuvent entrainer des phénomènes d’érosion très importants ».
Pour Mailhot, les liens entre étiages sévères et réchauffement climatique sont associés au phénomène d’évapotranspiration : une grande période de sècheresse et une évaporation constante des cours d’eau font baisser le niveau des eaux. Ainsi, plus les périodes chaudes sont longues, plus les cours d’eau s’assèchent.
À cela vient s’ajouter l’enjeu de la qualité de l’eau. « Si les températures réchauffent, si les étiages sont plus sévères, il y a toute une problématique de la qualité de l’eau. Une eau plus chaude, et une eau moins abondante, dilue moins et favorise le développement d’algues bleues », indique Alain Mailhot, un phénomène de plus en plus visible dans divers cours d’eau au Québec, notamment la rivière aux Brochets.
Une opportunité pour travailler avec la communauté
L’organisme G3E, ou Groupe d’éducation et d’écosurveillance de l’eau, tente de changer la façon d’approcher la préservation de l’eau. « Le programme le plus connu c’est « J’adopte un cours d’eau ». On amène les jeunes, les deux pieds dans l’eau, récolter des échantillons de leur rivière, ils retournent en labo et regardent ça. Ça leur donne une idée de l’état de santé de leur cours d’eau », illustre Mathilde Crépin, coordonnatrice aux communications au G3E. Par la pratique, l’observation et la science, le G3E croient que la conscientisation à la santé des cours d’eau sera bien plus grande.
« On amène les gens sur le bord des cours d’eau, les pieds dans l’eau, parce qu’il faut qu’ils voient de quoi ça a l’air, il faut qu’ils trouvent ça wow, pour avoir envie de protéger ces endroits-là. […] Il va toujours manquer un peu de proximité quant à ces enjeux-là », développe Mathilde Crépin.
Parmi les autres projets de l’organisme, il y a le « SurVol Benthos », chapeauté par Alexandra Gélinas, qui consiste à faire « le suivi des cours d’eau en allant ramasser des petites bibittes au fond des cours d’eau qui s’appellent des macroinvertébrés benthiques ». La principale intéressée de ce projet explique ce que sont des petits organismes : « Macro, visible à l’œil nu, invertébré [c’est-à-dire] sans colonne vertébrale [et] benthique, qui vit au fond des cours d’eau. » Ainsi, comme ces bestioles sont à la base de la chaine alimentaire aquatique, une analyse laboratoire de la santé de celles-ci permet de comprendre la santé des cours d’eau dans lequel elles vivent.
Le rôle des municipalités dans cette gestion
Les municipalités ont un bilan mitigé. D’un côté, de multiples municipalités ont des systèmes d’aqueduc désuets et doivent donc inévitablement déverser leurs eaux usées excédentaires dans les cours d’eau. La ville de Bedford en est un exemple, là où, comme l’explique Anthoni Barbe, « le réseau est vite saturé » et doit donc se servir de la rivière aux Brochets comme source de déversement. Avec des étiages de plus en plus sévères, les polluants deviennent davantage concentrés, et mènent inévitablement vers l’apparition de certaines cyanobactéries nocives pour la consommation.
De l’autre côté, les municipalités travaillent de plus en plus à la sensibilisation de la population à l’utilisation abusive d’eau potable, mais également à la gestion des eaux pluviales. La ville de Bedford, au cœur du problème de l’assèchement de la rivière aux Brochets, a récemment mis sur pied un jardin de pluie dans son centre-ville, initiative servant à diriger l’eau pluviale directement des gouttières vers une platebande[xi]. Ce type d’aménagement évite que les eaux de pluie s’accumulent inutilement dans les réseaux d’égouts, ceux-ci étant facilement saturables et se déversant directement dans la rivière aux Brochets. Il s’agit d’une initiative « démonstrative », que l’OBVBM espère incitera les citoyen‧ne‧s à reproduire.
Les aménagements de ce genre, s’ils ne sont pas développés adéquatement, sont en partie responsables des problèmes d’étiage, explique Alain Mailhot de l’INRS :
« L’occupation du territoire a aussi un impact majeur sur les débits en rivière […] vous pourriez très bien avoir une augmentation de la sévérité des étiages, mais qui n’a strictement rien à voir avec le régime pluviométrique. »
Parmi d’autres types d’aménagements, M. Mailhot se permet de réitérer l’importance de la conservation de milieux humides, qui agissent comme une « zone tampon qui stocke l’eau ». En asséchant les milieux humides, un peu comme le font certains drainages agricoles et urbains, la probabilité de voir apparaitre des étiages sévères devient de plus en plus probable.
Des solutions à tout ça?
Dans ce cas, est-ce que le Québec est voué à la perte graduelle de son eau potable? Selon Jacob Stolle, professeur associé à l’INRS, il existe quelques solutions. « Il faut avoir plus d’espaces verts, il faut créer des systèmes de transport de l’eau entre les régions, créer des systèmes naturels pour amener l’eau vers les rivières », explique-t-il. Concrètement, la solution miracle réside dans la conservation, par les villes et riverains, des milieux naturels près des rivières.
« Plusieurs fois, le plus grand problème avec l’effet anthropique [donc qui est dû à l’activité humaine] est quand on change le système naturel. On doit donc considérer tous les systèmes naturels quand on crée les systèmes [humains] », ajoute Jacob Stolle.
Mais, il faut également savoir se préparer au pire. Au Québec, c’est actuellement le sud qui est touché par les problèmes de sècheresses et d’étiages sévères. Anthoni Barbe incite alors les municipalités au nord du Québec à se préparer: « On sait qu’avec le changement climatique, le climat va bouger vers le nord. Le climat qu’on avait avant au Vermont, il est rendu ici. Le climat bouge environ 70 kilomètres au nord à chaque 10 ans. »
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Juillet 2021 a été le mois le plus chaud de l’histoire, une tendance qui ne semble pas vouloir s’estomper[xii]. Des périodes de sècheresse et de canicules seront donc plus fréquentes au Québec, ce qui influera conséquemment sur la quantité d’étiages dans nos cours d’eau. Pour éviter les manques d’eau potable, il faut donc nécessairement une prise de conscience d’une plus grande quantité d’acteur‧trice‧s : les agriculteur‧trice‧s, et leur contrôle des extrants agricoles dans l’eau; les citoyen‧ne‧s et leur consommation d’eau; et les municipalités et leur contrôle des infrastructures urbaines permettant de mieux gérer les pluies et les eaux souterraines.
Ultimement, les changements s’opèrent également dans une prise de conscience populaire des services que nous rend la nature, un peu comme tente de le faire l’organisme G3E avec ses programmes éducatifs sur le terrain. « Les gens ne croient pas que c’est important que toutes nos espèces restent présentes dans nos territoires. On ne voit pas ce qu’est le lien entre un canard ou une grenouille qui disparait, mais chaque espèce a son rôle à jouer dans l’équilibre entre les espèces », détaille Kim Marineau.
Alors que des vagues de chaleur touchent sévèrement des habitant‧e‧s de l’Ouest canadien et étatsunien, les villes du monde entier effectuent un exercice d’introspection sur leur rôle dans la lutte au réchauffement climatique. Un moyen naturel, pouvant être pris pour acquis, semble prendre la défense de cette chaleur insoutenable : l’arbre.
Le bilan humain causé par les vagues de chaleur au Québec entre 2015 et 2020 grimpe à 166 décès, un constat illustré par une enquête choquante publiée le 10 juillet 2021 par le Journal de Montréal[i]. Parmi ceux-ci, ce serait près de la moitié (52%) qui avaient des conditions de santé les mettant à risque, notamment des troubles mentaux, des maladies cardiaques ou pulmonaires, et des dépendances à des substances psychotropes. Pourtant, c’est la vague de chaleur de 2018 qui a causé le plus de décès, soit 125 personnes. Ces conséquences humaines sont visibles partout dans le monde : Entre 2000 et 2018, le journal médical Lancet déclarait que les mortalités des personnes de plus de 65 ans liées aux chaleurs extrêmes avaient atteint un total de 296 000 dans le monde, soit une augmentation de 54% par rapport aux années précédentes[ii]. Mélanie Beaudoin, conseillère scientifique et coordonnatrice de l’équipe en changements climatiques à l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) y voit aussi un danger dans le futur : « On pourrait facilement dire que les journées de très forte chaleur, donc de plus de 30ºC, pour Montréal, soient 4 fois le nombre qu’on a actuellement ». Ces chiffres, basés sur une étude de l’organisme Ouranos, confirment bel et bien que les journées de plus de 30ºC à Montréal passeront de 10,4 aujourd’hui à 41,9 en 2041, et ce, considérant une augmentation des émissions globales coordonnées à la hausse de la population. [iii].
Le rôle des villes
Voyant ces situations alarmantes se reproduire plus fréquemment, les villes du monde entier commencent à réfléchir à leur propre impact sur le réchauffement climatique, mais également aux manières de s’adapter à ses augmentations de température. Montréal, quant à elle, mise sur le Plan climat 2020-2030, une initiative qui comporte, entre autres, l’objectif de planter 500 000 arbres sur le territoire montréalais d’ici 2030[iv].
Laurence Lavigne Lalonde, élue dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve et responsable au comité exécutif de la transition écologique, de l’agriculture urbaine et de l’Espace pour la Vie, précise que « cet objectif-là, de 500 000 arbres, on ne l’a pas mis pour répondre à [la réduction directe de CO2 qu’offre les arbres], […] mais plutôt comme un objectif d’adaptation aux changements climatiques » notamment puisque « même si on réduit nos émissions de GES, les changements sont déjà là ». Les canicules qui deviennent de plus en plus fréquentes, ou encore les inondations dans plusieurs régions du Québec en sont des exemples concrets.
L’adaptation avant la lutte
Comme le mentionne Mme Lavigne Lalonde, la plantation d’arbres se veut avant tout un moyen de s’adapter aux conséquences des changements climatiques.
Parmi ces conséquences importantes, on trouve le phénomène des ilots de chaleur, soit « la différence de température entre un milieu urbain et un milieu rural », voire même entre deux milieux urbains à proximité, tel que l’explique Nilson Zepeda, coordonnateur de la campagne ILEAU au Conseil général de l’environnement de Montréal. « Les différences de température entre un ilot de chaleur et un ilot de fraicheur peuvent aller entre 7 à 10 degrés. C’est quand même considérable » ajoute-t-il. La campagne ILEAU, ou Interventions Locales en Environnement et Aménagement Urbain, cherche avant tout à la réduction des ilots de chaleur dans une perspective d’adaptation aux changements climatiques.
Mélanie Beaudoin de l’INSPQ perçoit également les ilots de chaleur comme un problème important de santé publique, entre autres puisque « la majeure partie des décès qu’on peut constater lors de périodes de canicules, ou hospitalisations, ce sont des gens qui habitent dans des ilots de chaleur, donc des endroits où la végétation est complètement inexistante ». Elle réitère du même coup l’importance de l’arbre dans la lutte à ses ilots, celle-ci auto-citant une phrase qu’elle aime bien répéter : « Les arbres qu’on plante maintenant, ça va être les climatiseurs de demain ».
L’arbre en ville : à quoi ça sert au fond?
En réponse à la question « à quoi ça sert l’arbre en milieu urbain », Nilson Zepeda, grand passionné de la plantation urbaine, s’est vu donner la tâche difficile de résumer son champ d’expertise en quelques minutes. « Ça permet d’améliorer la résilience urbaine face aux changements climatiques parce que ça crée une canopée qui protège le territoire contre les effets d’une chaleur qui est très intense » explique-t-il. Plus globalement, « les arbres, ça permet d’améliorer plusieurs bilans : la pollution atmosphérique, la qualité de l’air, le bruit, le bilan de lutte contre les ilots de chaleur en soit, capturer le carbone ». Ces affirmations sont d’ailleurs corrélées avec des résultats de plusieurs études sur le sujet. Entre autres, la revue Environnemental Pollution prédisait qu’en date de 2010, la présence d’arbres aux États-Unis avait retiré près de 17,4 millions de tonnes de matières polluantes, permettant de sauver près 6,8 milliards $US en dépenses de santé publique[v]. Il en va de même pour une étude du département de l’Énergie étatsunien, qui concluait que la présence d’arbres en milieu urbain pouvait couper approximativement 50% du bruit ambiant à l’oreille humaine[vi].
Kathleen Dumont, architecte paysagiste et chargée de projets à la Soverdi, organisme dédié à la plantation d’arbres en milieu urbain, explique quant à elle l’avantage d’une canopée imposante : « L’arbre va créer un couvert, donc ça va faire en sorte que le rayon du soleil ne va pas se rendre à l’asphalte. L’asphalte va capter l’énergie du soleil, et va le rediffuser durant toute la nuit. Ça ne crée pas de temps de répit et de repos pour la fraicheur. »
Les organismes ILEAU et Soverdi travaillent également à éviter la minéralisation des villes, ces espaces asphaltés et sans végétation qui deviennent de véritables pièges à chaleur. Parmi ces zones, plusieurs stationnements, et même des cours d’école.
« La température naturelle de la végétation, ça permet d’atténuer l’effet de la chaleur sur les gens, mentionne Nilson Zepeda. Si vous passez d’une rue fortement minéralisée à une rue plus verte, avec beaucoup d’arbres, on voit immédiatement l’effet, non seulement au niveau de la température, mais aussi au niveau de la fraicheur et de l’humidité. »
Pourtant, bien au-delà des avantages sur la réduction des chaleurs par la canopée urbaine, les arbres possèdent des bénéfices qui vont bien au-delà des changements climatiques : diminution du bruit, augmentation des valeurs immobilières, réduction des couts en climatisation, des conditions de marche favorables, la création d’un sentiment de sécurité et même un abaissement des taux de criminalité, tel que l’explique Nilson Zepeda. Dans cette longue liste d’effets bénéfiques, M. Zepeda rappelle également que les arbres et végétaux près des berges créent une « éponge » et réduisent les effets des inondations.
Une collaboration étroite entre municipalités et organismes
« Ah c’est génial ! », « absolument ! » répondent en cœur Jessyca Farrugia, responsable des communications à la Soverdi et Kathleen Dumont, en réponse à la question concernant leur appréciation des liens entre la ville de Montréal et les organismes de verdissement comme la leur. Un partenariat qu’ils qualifient même « d’unique ».
Afin d’arriver à leurs objectifs, tels les 300 000 arbres pour 2025 dans le cadre de leur Plan d’Action 2012-2021 (la date butoir ayant été repoussé), en plus des 500 000 arbres du Plan Climat 2020-2030 tel que susmentionné, la Ville de Montréal utilise un plan de plantation en deux volets. En premier lieu, la ville, ayant contrôle sur ses espaces publics, tels les rues et les parcs, plantera la moitié de l’effectif arboricole à ces endroits. En deuxième lieu, elle accorde des subventions, à hauteur de 2,9 millions $, à des organismes par le biais de l’Alliance Forêt Urbaine, un regroupement de 50 organismes sous la supervision de la Soverdi[vii]. « C’est unique comme façon de travailler. [La ville] octroie un budget en fonction du nombre d’arbres qui vont être plantés et nous laisse complètement libres d’utiliser ce budget » expliquent les deux membres de la Soverdi, « c’est gagnant-gagnant! ». Ceux-ci sont donc responsables des plantations en milieu privé, industriel et institutionnel, zones où la ville n’a pas préséance. « On a discuté en Belgique, en France, on a aussi discuté avec la ville de Québec. Il y a plusieurs endroits qui ont été assez surpris de savoir comment fonctionne cette alliance » mentionnent Kathleen Dumont et Jessyca Farrugia.
La canopée, une histoire de classes sociales
« Dans les quartiers plus vulnérables au niveau socioéconomique, malheureusement, on constate que c’est des endroits où, au fil du temps, il y a moins d’investissements en termes d’infrastructure », explique la conseillère municipale Laurence Lavigne Lalonde, « mais aussi des endroits où il y a moins de canopée ». Celle-ci réitère donc l’intérêt de la ville à faire une transition à fois climatique et socioécologique.
« Ce sont des gens qui ont généralement plus d’ennuis de santé, donc les populations qui sont les plus vulnérables à la chaleur, ce sont les personnes les plus âgées, ce sont les personnes qui ont déjà des problèmes de maladies chroniques. La chaleur va venir exacerber les symptômes qu’ils ont en temps de canicule. »
Selon M. Zepeda, « la majorité des quartiers défavorisés à Montréal, quand on pense aux terrains qui sont disponibles pour les logements sociaux, se situent proche des grands ilots de chaleur. » À ça vient se rajouter l’éco-embourgeoisement, phénomène qui amène les populations plus démunies à se déplacer vers des quartiers plus minéralisés en raison de la hausse des valeurs immobilières des quartiers nouvellement végétalisés[viii]. Quoique peu étudié encore, ceci pourrait devenir un enjeu social important dans les années à venir.
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Bien que la plantation d’arbres en milieu urbain ait été prouvée efficace dans la lutte aux changements climatiques et ne comporte que très peu d’insatisfaction au sein de la population, Nilson Zepeda signale toutefois qu’il ne faut pas oublier les autres moyens de s’adapter aux changements climatiques dans les villes : « tout est absolument relié », faisant référence aux autres projets d’urbanisme comme les ruelles vertes et les toits végétalisés. En d’autres termes, « tout projet du 21e siècle doit comporter une vision architecturale qui tient compte de la résilience climatique ».
[v] David J. Nowak et al, « Tree and forest effects on air quality and human health in the United States », Environmental Pollution, vol. 193, Octobre 2014: 119-129. doi.org/10.1016/j.envpol.2014.05.028
À travers son œuvre polymorphe, Caroline Lamarche interroge en filigrane la place que les êtres humains accordent aux animaux dans leur vie quotidienne. Elle nourrit les réflexions de notre époque en élaborant des récits tout en nuances, dans lesquels se découvre un espace où tombent les conventions régissant les sociétés humaines autant que celles attribuées au monde animal.
Autrice belge d’expression française née à Liège en 1955, Caroline Lamarche construit des récits aux formes multiples où s’entremêlent l’amour et la douleur pour tracer un portrait vibrant de notre époque. Le Jour du chien (Les Éditions de Minuit, 1996) et Nous sommes à la lisière (Gallimard, 2019), respectivement ses premier et dernier ouvrages en date, se font écho tant par le fond que par la forme et balisent une production littéraire où la sensibilité à l’être vivant dans toute sa diversité occupe une place de premier plan. En novembre 2019, Caroline Lamarche nous a accordé un entretien1 paru dans le numéro d’hiver de la Revue générale, dont le dossier avait pour sujet Des animaux et des hommes. Lamarche y livre des réflexions et des anecdotes personnelles ayant trait à son enfance, à ses croyances, aux livres marquants de sa jeunesse et plus encore Tous ces évènements et ces ouvrages ont nourri son rapport au monde et, corollairement, son œuvre littéraire, en ce sens qu’elle vise à atteindre une certaine universalité par l’utilisation d’une matière personnelle, qui reflète une dimension plus politique de notre relation aux éléments extérieurs. Nous pouvons ainsi lier ces réflexions globales sur l’état du monde à une œuvre qui, si elle n’est certainement pas une version romancée d’un message politique, manifeste un rapport au monde qui nous apparaît particulièrement conscient de l’interdépendance fondamentale des êtres qui peuplent la Terre.
Notre époque se situe sous le signe du paradoxe : à l’heure où les disparitions et les saccages irréversibles dont font les frais les mondes animal et végétal, ceux-ci ont des répercussions de plus en plus étendues et catastrophiques. L’urgence climatique devient (enfin) visible et audible, et l’on commence (enfin) à percevoir, dans l’espace public et scientifique, la sensibilité animale. La conceptualisation du monde qui prédomine dans nombre de sociétés humaines contemporaines veut que notre monde soit divisé en deux : d’un côté l’humanité, de l’autre ce que celle-ci qualifie d’« environnement ». Cette conception est éminemment problématique à plusieurs niveaux : d’une part, elle suppose une séparation essentielle entre les humains et les autres êtres qui peuplent la terre; d’autre part, elle réduit la « nature » à un tout homogène, niant l’hétérogénéité et la complexité de ce qui n’est pas humain. Or, l’impact global de la destruction de ce que l’on qualifie hâtivement d’« environnement » sur l’humanité remet en question la séparation entre ces deux entités qui, en vérité, ne sont pas séparées : l’humanité fait partie intégrante de cette « nature » à bout de souffle, qui ne l’entoure pas, mais dans laquelle elle se fond. C’est ici qu’interviennent les arts et, dans le cas qui nous intéresse, la littérature. Les œuvres littéraires construisent un rapport au monde que la fluidité de la narration participe à « faire aller de soi ». Ainsi, les romans, comme les films, en dépit de leur caractère fictionnel, participent à construire ou à déconstruire des codes et des visions du monde. Cette façon « d’aller de soi » tient pour beaucoup à la manière dont sont transcrits les sujets abordés, c’est-à-dire à la narration. Bien sûr, on ne peut rechercher dans une œuvre de fiction le portrait de son auteur ou de son autrice et de ses convictions : cette personne n’est pas là pour transmettre un message, et Lamarche soutient d’ailleurs que la littérature n’a aucun « rôle » à jouer : « L’écrivain[·e] n’écrit pas “pour” (délivrer un message ou sauver le monde), [il ou elle] écrit “traversé[·e]” et ce qui le [ou la] traverse saute de son époque sur la page. » La littérature de fiction ne peut prendre la forme d’un manifeste – ce n’est pas sa fonction –, mais elle peut ouvrir de nouvelles voies. Ce sont ces voies que nous allons analyser, sous l’angle de la transcription de la sensibilité animale. Pour ce faire, nous nous baserons sur l’entretien que nous a accordé l’autrice, mais nous emprunterons également une approche comparative en convoquant principalement le roman Anima de Wajdi Mouawad (Leméac / Actes Sud, 2012), que nous mettrons en parallèle avec les deux ouvrages précédemment évoqués, Le Jour du chien et Nous sommes à la lisière, dont nous analyserons les thèmes, la structure et les choix narratologiques, pour découvrir d’autres voies possibles et les confronter entre elles.
Une égalité de nature : l’animal (ou l’humain) qui cache le bestiaire
Le Jour du chien est un roman composé de six chapitres où différents personnages évoquent, à la première personne, ce moment particulier qui les a rassemblés : lorsqu’ils ont aperçu un chien courant sur l’autoroute. Nous sommes à la lisière2 est un recueil composé de neuf nouvelles qui ont chacune pour titre un prénom – presque systématiquement celui d’un animal – et qui donnent, toujours, un rôle central à un personnage animal. Anima est un récit complexe qui retrace le parcours d’un homme à la recherche de l’assassin de son épouse et, plus viscéralement, à la recherche de sa propre identité. Divisé en quatre parties, le récit est successivement pris en charge par des bestiae verae, des bestiae fabulosae, un canis lupus lupus (loup gris commun) et un homo sapiens sapiens (humain moderne). Les bêtes vraies et fabuleuses se confondent (il s’agit, dans les deux parties, d’animaux empruntés au monde réel et non d’animaux fantastiques). Elles apparaissent dans autant de chapitres qui portent le nom latin de l’espèce à laquelle appartient le narrateur animalier, tandis que l’Homo sapiens sapiens de la dernière partie révèle que ce qui précède est un manuscrit écrit par Waahch Debch, l’homme dont l’histoire est racontée au travers de ces dizaines de voix.
Des parallèles s’établissent ainsi naturellement entre ces trois œuvres, tant dans la place centrale accordée aux personnages non humains que dans la structure et les voix narratives employées. Le Jour du chien et Anima sont composés de plusieurs voix liées à un seul évènement; La Lisière et Anima jouent avec le lectorat en ne lui indiquant pas clairement la nature de l’animal dont il est question : les noms latins des deux premières parties d’Anima constituent parfois des indices, parfois pas du tout, tout comme les descriptions de La Lisière peuvent être, ou non, directement évocatrices de l’espèce dont il est question. Mais s’il s’agit, dans les deux cas, de laisser en suspens l’identité de l’animal, la démarche apparaît, a priori, différente : dans Anima, deviner l’animal semble participer au genre auquel appartient le roman, portant à la fois sur une enquête policière et une quête d’identité. Dans ce contexte, préférer le nom latin à son expression francisée, plus commune, renvoie autant à une certaine rigueur scientifique (les dénominations latines autorisent des nuances qui n’apparaissent pas en français) qu’à un caractère générique. L’animal, bien qu’omniprésent, y est le plus souvent un narrateur extradiégétique ou, du moins, un personnage secondaire. Cette affirmation reste cependant à nuancer, car Mouawad procède fréquemment à de légers décadrages, qui laissent entrevoir le monde animal sans qu’il soit plus question de Waahch Debch. Donnons par exemple un papillon qui évoque la destinée du narrateur précédent : « Une bête traverse le grand espace où vibrent les voitures. Elle hésite, s’arrête, s’engage, recule et explose dans un éclair de sang3. »
En comparaison, dans le cas de Lamarche, laisser au lectorat le soin de deviner l’espèce témoignerait d’une forme de désintérêt pour l’appellation générique de l’animal, à laquelle l’autrice préfère la familiarité suggérée par un prénom : dans La Lisière, tous les animaux sont des individus aux personnalités singulières dont l’histoire est intrinsèquement liée à celle de l’humain·e qui la raconte, et tous ont un prénom4. Même si cette notion pourrait être problématique et pourrait vite prendre la forme d’une appropriation (pente glissante que n’emprunte jamais Lamarche), il s’agit bien là, avant tout et dans ce contexte, d’une tentative d’aller vers quelque chose : vers l’altérité, vers la construction d’une première passerelle entre les mondes en reconnaissant comme personnages, au même titre que les humain·e·s, ces êtres avec qui nous partageons notre quotidien sans toujours les voir.
Mes personnages, du reste, lorsqu’ils parlent d’un animal dont ils prennent soin, l’évoquent comme un autrui qui les séduit, les console, les accompagne un temps, et qu’il faut laisser libre de repartir, de rejoindre son territoire et la vie qui l’appelle. Ce n’est pas une appropriation. C’est un compagnonnage. Un échange. Ce qu’il y a de plus proche de l’amour.
À nouveau, un parallèle, plus discret mais aussi plus fondamental, s’établit dans Anima : dans la troisième partie du roman de Mouawad, il s’agit, de manière similaire mais inverse, de raconter un compagnonnage : celui de Waahch Debch et de Mason-Dixon Line, chien sauvage qui narre l’histoire de l’humain dont il a, de sa propre initiative, fait son compagnon. Certes, plus on avance dans la lecture, plus on se dirige vers l’humain (des bestiae à homo sapiens sapiens), mais plus les différentes parties s’éclairent à la lumière des révélations des suivantes. Bien que l’animalité tourne autour de Waahch, qui reste au centre de l’histoire, le chapitre final renverse cette conception : sous couvert de raconter sa propre histoire, c’est l’humain qui parlait, assez attentif pour voir les animaux à côté de lui et leur offrir un temps de parole qui ne soit pas basé sur des clichés5. Tout compte fait, la fin de l’histoire révèle que tous ces animaux étaient des personnages à part entière.
La différence entre Lamarche et Mouawad se situe ainsi davantage sur le plan de la stratégie narrative que sur celui du fond : tous deux font preuve d’une attention profonde à l’égard de toutes les formes du vivant et ignorent les hiérarchies. Cela apparaît simplement de manière plus directe chez Lamarche, qui place d’emblée les personnages humains et non humains sur le même plan. Ainsi, une narratrice de La Lisière affirme à propos d’un hérisson :
Je pense à lui avec inquiétude – tant de dangers le menacent! – comme à un frère, le petit frère de la femme que je suis, hérissée d’objections silencieuses. Je décide de l’appeler Ulysse6.
Un autre, à propos d’une cane, raconte :
Voilà moins de six mois que je la connais et c’est ma plus belle love story [histoire d’amour]. […] Frou-Frou est le miroir de mes pensées. C’est bouleversant pour moi et peut-être aussi pour elle, même si je veille à rester discret à son égard7.
Chez Lamarche, l’humain n’est jamais au-dessus de l’animal. Le traitement du religieux dans la production de l’autrice en est particulièrement révélateur en ce qu’à de nombreuses reprises, le sacré est mis à la portée des animaux. « [E]n poussant le raisonnement à l’extrême, en quoi un estomac de poule est-il plus indigne de recevoir le corps du Christ qu’un estomac humain8? » s’indigne un narrateur de La Lisière, comme ce prêtre du Jour du chien qui ne doute pas, malgré l’enseignement de l’Église, que les bêtes aient une âme, et ce camionneur végétarien qui se fait le porte-voix de cette position antihiérarchique :
Et combien j’aimerais dire au monde que négliger les bêtes, c’est comme d’encourager l’esclavagisme, c’est aussi grave, simplement les chiens et les chevaux, les vaches et les poulets ont remplacé les esclaves9.
Il s’agit là de concepts qui animent Lamarche de longue date : élevée « en ville, sans chien ni chat, mais au contact de la nature dès que possible », elle a très vite « consid[éré] la forêt comme son milieu vital et les animaux, sauvages ou non, comme ses compagnons ». Ce socle forgé par une éducation où l’animal apparaît, sinon comme un égal, en tout cas comme un voisin dont on considère l’existence avec attention, est identifiable dans l’œuvre de l’autrice par le rejet systématique de l’essentialisation de « l’animal » : l’animalité qui parsème ses ouvrages est plurielle. Le chien du Jour du chien est l’occasion pour les narrateurs et narratrices humain·e·s d’évoquer leur quotidien, qui se trouve peuplé de bêtes. Le chien est au croisement de toutes ces manières d’êtres vivants dans la mesure où il s’agit de l’un des animaux les plus présents dans le quotidien des êtres humains; il est donc ici, l’animal qui cache le bestiaire – comme Waahch masquait, tout en le révélant, celui de Anima. Au-delà des animaux domestiques (ceux que l’on a décidé de ne pas manger) et exotiques (ceux dont l’existence revêt presque un caractère mythique à force d’être mis en scène dans des aventures rocambolesques), animaux de ferme, animaux de la forêt ou encore invertébrés trouvent leur place dans le quotidien des humains qui peuplent le roman :
L’araignée de cette nuit était belle : un corps étroit, légèrement allongé, des pattes très fines, démesurées, qui tâtaient l’air vers le bas, avec délicatesse, comme pour en mesurer le poids, la température et les courants infimes, y dessiner à l’avance le tracé de la toile, avec respect, et une sorte de conscience des bornes mystérieuses dont la vie – toute la vie, celle qui inclut la mort – est saturée10.
Cette aptitude à représenter des formes de vue multiples et à leur porter une attention quotidienne rappelle inévitablement les propos de Marguerite Yourcenar que rapporte Lamarche : l’autrice plaidait pour « une éducation où l’enfant apprendrait qu’il dépend de tous les êtres vivants », car « c’est un gain immense de s’apercevoir que la vie n’est pas incluse seulement dans la forme en laquelle nous sommes accoutumé[·e]s à vivre »11. C’est cette possibilité que l’on entrevoit dans les récits de Lamarche, celle d’un monde où l’humain·e et la ou le non-humain·e évoluent de manière complémentaire et respectueuse et tissent (inspiré·e·s par de jolies araignées) des ponts entre les mondes pour en créer un commun.
Questionner l’altérité : méthodes classiques et chemins de traverse
La présence polymorphe de l’animalité dans les récits de Caroline Lamarche est ainsi établie. La question est maintenant de traduire la sensibilité animale sans s’approprier une pensée qui, par essence, nous demeure étrangère. Dans bien des cas, dès que des animaux occupent un rôle important dans l’histoire, il s’agit de mettre en scène leur sensibilité telle que romancée par les humain·e·s, et non transcrite. L’anthropomorphisme n’est évidemment pas un travers, c’est un usage comme un autre des outils de la fiction. Le problème est que ces approches anthropocentrées sont prépondérantes et laissent peu de place à la variation; en conséquence, c’est toujours plus ou moins la même vision qui est ressassée: celle d’un monde divisé en deux, d’un côté l’humanité, de l’autre l’« environnement ». Il est pourtant possible d’écrire des contes ou des fables et de se placer en narrateur ou en narratrice omniscient·e sans pour autant établir de hiérarchies entre les règnes (animaux, végétaux) ni se conformer à des stéréotypes. Eugène Savitzkaya l’a bien montré :
Tous les bouleaux se ressemblaient mais n’étaient pas semblables. Pour les sapins, c’était pareil; il suffisait de bien observer. Et les rivières ne transportaient pas les mêmes alluvions, hébergeant toutefois des animaux de mêmes espèces. Nous voulons parler par exemple, tout en passant, de l’esturgeon, ce roi des eaux dont l’échine était couronnée et les œufs infiniment vénérés12.
Il est également envisageable d’emprunter la voix des animaux sans forcément trahir leur individualité, mais il faut, pour cela, emprunter un chemin de traverse. Cette dernière possibilité transparaît dans le roman de Mouawad, bien que certains aspects auraient tendance à indiquer le contraire, comme retrouver, dans la structure du roman, des réminiscences de la traditionnelle séparation interespèces ainsi qu’une idée de hiérarchie (des bêtes à l’humain, rappelons-nous). Vu sous cet angle, Mouawad emprunte le chemin classique, celui que l’on retrouve dans les contes et fables d’anthologie, celui qui va de l’animal vers l’être humain, lorsqu’il s’agit de faire parler les animaux pour dire quelque chose de l’humain. Hormis le fait que le roman représente, dans les deux premières parties de l’ouvrage, quantité d’espèces auxquelles on ne prête guère grande attention et qu’il introduit des variations dans leurs discours, cette remarque rejoint toutefois l’idée qu’il est impossible de « donner la parole » à des êtres qui en sont dépourvus puisque la subjectivité humaine est toujours derrière les narrations animales, comme le révèle la fin de l’ouvrage. Comment traduire la sensibilité animale? La réponse se situe dans la tentative : il ne s’agit pas de réaliser l’impossibilité fondamentale de traduire ce qui nous est étranger13, mais d’aller vers ce qui la traduirait au mieux.
L’originalité de Caroline Lamarche est de ne pas cacher qu’elle emprunte le chemin le moins fréquenté : celui qui part de l’humain à l’animal. Nous avons déjà évoqué la présence plurielle de l’animal dans sa production : d’entrée de jeu, Lamarche montre tous ceux qui se cachent derrière le chien-totem. Baptiste Morizot, dans Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020), pose le caractère intraduisible de la sensibilité animale et de sa reconfiguration dans l’espace littéraire, qui est sans cesse à retraduire, car il existe autant d’approches qu’il y a d’individus. Cette idée se concrétise dans la présence des multiples personnages, humains et non humains, qui peuplent Le Jour du chien et Nous sommes à la lisière. Plutôt que d’emprunter les voix animales, de parler à leur place ou en qualité de narrateur ou de narratrice omniscient·e, qui connaîtrait les pensées de chaque vivant, Lamarche choisit d’exposer les sensibilités à travers le regard d’un personnage humain qui, le plus souvent, s’exprime au je : « On tourne autour, on observe […] et peu à peu on apprivoise les mystères de la vie animale. On ne peut prétendre à plus. » Cette approche colle au plus près la réalité et, comme donner un prénom, participe à reconnaître l’existence des animaux sans empiéter sur leur territoire. Le choix de cette voix narrative humaine, le plus souvent autodiégétique (dans les deux livres qui nous occupent en priorité, mais aussi dans le reste de sa production), permet de s’éloigner de la focalisation omnisciente, apanage d’une certaine littérature classique et traditionnelle qui convient difficilement à la représentation équilibrée de vivants de natures distinctes.
C’est ainsi que Lamarche partage, dès son premier ouvrage, des imaginaires alternatifs qui dépassent les catégories et les clichés. Dans La Lisière, c’est un imaginaire des relations interespèces vierge de tout a priori qui est pensé en filigrane : ces relations ne se présentent ni sous la forme d’une servitude ni d’un sauvetage, mais sous celle d’un compagnonnage. Lamarche et Mouawad ont l’audace de bouleverser la dichotomie humanité-bestialité entendue au sens premier, lorsque l’animal figure la sauvagerie ou la pureté de la nature, par opposition à la sagesse ou à l’intelligence de la culture humaine. Dans les ouvrages que nous avons analysés, être « humain » n’est pas forcément synonyme d’être sensible et à l’écoute, bien au contraire : à l’intérieur du héros de Anima gronde « une bête », et c’est la raison pour laquelle ce héros parvient à voir et à entrer en résonance avec les êtres qui l’entourent, là où les autres humains sont d’une cruauté et d’une indifférence insupportables. Ces récits déploient des imaginaires fertiles, riches en possibilités, car ils écrivent les contours d’une humanité et d’une animalité interchangeables. Si, dans l’ouvrage de Mouawad, l’humain se confond avec la bête pour le meilleur et non pour le pire, chez Lamarche, l’humain·e et l’animal sont tou·te·s deux des créatures.
C’est dans un ouvrage de 2012, La Chienne de Naha14 (Gallimard), que Lamarche adopte le plus clairement ce parti pris, tel qu’on peut le constater dans l’exergue : « toute femme est femme ET chienne, humaine ET animale à la fois ». Il n’est pas rare que femmes et animaux se fondent et se confondent dans les récits de Lamarche par leurs « yeux de bête », leurs prénoms, leurs aptitudes… Le mal fait aux animaux et celui fait aux femmes apparaissent comme des thèmes récurrents de son œuvre, ce qui fait inévitablement écho à l’écoféminisme. L’autrice se défend cependant d’une quelconque appartenance à un courant de pensée, car, dit-elle :
La réponse genrée face à la destruction me semble insuffisante. Elle gomme le fait que ce sont avant tout les possédant[·e·]s qui consomment et détruisent, et que ce seront eux encore qui monteront dans l’arche salvatrice qui les transportera au-delà de l’effondrement.
C’est pour cette raison qu’elle accorde une telle importance aux histoires individuelles, car « tout cela charrie du politique et de l’universel ». Chez Lamarche, la voix narrative se révèle un puissant outil d’invention, d’innovation, sans pour autant participer d’une démarche ouvertement militante. Le motif de la nature saccagée, qu’elle dit observer depuis des décennies, n’est pas central mais traversant. Véhiculer des idées sans s’inscrire dans un mouvement ou un courant de pensée particulier, mais les fédérer (écologie et féminisme), partager une vision du monde en l’inscrivant dans des histoires individuelles, c’est ainsi que Lamarche transmet au lectorat « à la fois l’émerveillement et l’épouvante » ressentis dans son enfance face aux autres vivants et à la manière dont les (mal)traitent les humains. Lamarche a cette aptitude à semer le trouble dans les idées reçues, à montrer de nouvelles voies en osant quelques pas de côté. Cela tient à des procédés aussi simples que le choix d’une voix narrative singulière, la mise en scène de vivants de diverses espèces sans pour autant prétendre parler pour eux, l’omniprésence de tous ces êtres non pas autour des humains, mais dans leur quotidien : laisser à tous de la place pour s’épanouir dans l’espace du récit et, au-delà, dans la vie.
Conclusion : un nouvel espace possible
Les récits de Caroline Lamarche et Wajdi Mouawad dépassent la notion de concept en refusant l’essentialisation de la « nature » : elle et il montrent ce qui est caché par le mot, c’est-à-dire des vivants, des individus. Par leurs choix narratologiques et leur capacité à déplacer le curseur du centre autoproclamé de l’humanité, l’auteur et l’autrice étudié·e·s signalent que l’être humain fait partie intégrante de la biosphère, avec une simplicité telle qu’on en vient à se demander comment il pourrait seulement en être autrement. Lamarche et Mouawad tracent de leurs mots de nouvelles voies à emprunter pour promouvoir l’inclusion des animaux non humains dans les sociétés modernes. Reconnaître leur existence est le premier pas à effectuer afin d’envisager la mise en place d’une société qui ne soit pas anthropocentrée. Lamarche déplie ainsi la possibilité d’un nouvel espace, qui se cristallise sous la forme de la « lisière » : un lieu où se répare la séparation entre l’être humain et la nature, un espace indéterminé où tombent les conventions qui régissent les sociétés humaines autant que celles que l’on attribue au monde animal. Aux dires de l’autrice, cette réparation s’effectue tous les jours : « Des gens disent, écrivent, jouent, enregistrent les bruits de la nature pour garder une mémoire de ce que nous avons connu : un silence habité. » Voilà ce qui se déploie dans les fictions de Caroline Lamarche : écrire pour partager un imaginaire conscient de l’interdépendance des êtres, écrire pour se souvenir des forêts primaires et des rossignols, écrire pour replacer toutes les créatures sur le même sol.
Crédit photo : flickr/phil fiddyment
RÉFÉRENCES
1 Sauf mention contraire, toutes les citations de cet article réfèrent à Louise Van Brabant, « Entretien avec Caroline Lamarche », Revue générale, Presses de l’Université de Louvain, 2, 2019, 27-38.
2 Qui sera par la suite réduit à l’abréviation La Lisière.
3 Wajdi Mouawad, Anima, Paris : Actes Sud, 2012, p. 177.
4 Et pas seulement les animaux dits de compagnie, comme on peut le constater dans Anima.
5 Certes, le chien occupe, dans ce roman, une place centrale, mais ce temps de parole reflète la place qu’occupe aujourd’hui cet animal dans les foyers.
6 Caroline Lamarche, Nous sommes à la lisière, Paris : Gallimard, 2019, p. 104.
7 Lamarche, ibid., p. 13.
8 Lamarche, ibid., p. 76.
9 Caroline Lamarche, Le jour du chien, Paris : Éditions de Minuit, 1996, p. 15.
10 Lamarche, ibid., p. 77.
11 Louise Van Brabant, op. cit., p. 36.
12 Eugène Savitzkaya, Au Pays des poules aux œufs d’or, Paris : Éditions de Minuit, 2020, p. 19.
13 Voir Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes, Paris : Seuil, 1998. Référencé à la fin de Anima.
14 Caroline Lamarche, La Chienne de Naha, Paris : Gallimard, 2012.
Le 1er octobre 2020, 12 citoyen·ne·s ont donné le coup d’envoi virtuel du Grand dialogue régional pour la transition socioécologique au Saguenay–Lac-Saint-Jean (Grand dialogue dans le reste du texte). Le projet se présente comme une initiative citoyenne de transformation et d’autodétermination en vue de produire une feuille de route régionale pour la transition socioécologique sur un horizon de 10 ans. La démarche repose sur une ligne directrice clé : mobiliser et mailler toutes les personnes intéressées à coconstruire une vision pour la transition du nord du lac Saint-Jean jusqu’à Petit-Saguenay. La volonté est donc d’animer un dialogue territorial pour identifier les défis, les forces et les aspirations, afin de planifier et d’accélérer collectivement la transition de cette vaste région[1].
En somme, c’est une expérimentation de la transition sociale et écologique unique et une proposition audacieuse, mais aussi risquée. De quelle transition et de quelle démocratie parle-t-on? Quelle est la structure de gouvernance du Grand dialogue? Et concrètement, de quoi s’agit-il? C’est à ces différentes questions que nous répondrons à travers un récit descriptif de ce qu’est le Grand dialogue, qui en est à ses balbutiements. Ce récit est une esquisse de ce qu’il aspire à être, tant dans sa fragilité que dans ce qu’il a de profondément inédit et révolutionnaire.
Une transition transformatrice pour un changement d’échelle
Le Grand dialogue s’insère dans le débat plus large sur la transition socioécologique, débat somme toute éclaté au sein duquel plusieurs conceptions de la transition s’opposent et se complètent. Pour certain·e·s, la transition se résume à la réduction des émissions de gaz à effet de serre[2]. Elle est alors restreinte au remplacement des énergies fossiles par les énergies renouvelables pour assurer la continuité des structures socioéconomiques existantes. On parle alors d’une approche du statu quo ou aussi d’approche par réformes managériales qui correspondent aux appels à une croissance verte ou à un capitalisme vert[3]. D’autres définitions remettent en question plus globalement les structures de gouvernance actuelles et proposent de s’interroger collectivement sur une transformation de l’ensemble de nos systèmes[4]. D’après ces visions, la réduction de la production, de la consommation et la relocalisation des activités économiques sont des objectifs essentiels, tout comme le sont aussi les questions d’inclusion sociale, de santé, de bien-être collectif et d’éducation. Les partisan∙e∙s de ces approches (dites, par exemple, transformatrices[5]) estiment que le modèle du développement capitaliste doit être fondamentalement remplacé parce que reposant, entre autres, sur l’exploitation et la marchandisation de l’humain, du travail et de la nature, ainsi que sur la propriété privée et la croissance infinie[6].
C’est vers cette dernière approche que le Grand dialogue tend en choisissant de considérer la transition comme une démarche globale, pilotée de manière collective et citoyenne. Ce renouveau démocratique est considéré comme le moteur d’une transformation en profondeur des systèmes économiques, politiques, éthiques et culturels pour mettre en place des modèles de développement qui prennent à la fois en compte les besoins humains et l’urgence écologique. Le bien-fondé du projet découle du fait que, malgré les évidences sur la gravité des enjeux auxquels l’humanité est confrontée, la société tarde à se réformer et à s’adapter de manière convaincante. L’implication citoyenne proactive est jugée comme plus que jamais nécessaire par les membres à l’origine du projet, car la majorité des décisions politiques prises actuellement dans la région tendent à reproduire, voire à accentuer les causes des problèmes. De plus, si la pandémie de COVID-19 a exacerbé les zones de vulnérabilité, elle a aussi révélé l’importance d’une économie de proximité, d’une capacité d’adaptation des groupes sociaux, du courage, de la solidarité, de l’entraide et de la résilience. Autant d’éléments indispensables à la mise en action de cette transition. En somme, c’est un mouvement transformateur issu de la base citoyenne que le Grand dialogue veut mettre en place. Il s’inspire en cela d’initiatives comme le Transition Network[7], implanté sur le plan municipal, mais s’inscrit pour sa part dans une approche régionale, ce qui en fait d’ailleurs une initiative unique en son genre.
La transition au Saguenay–Lac-Saint-Jean, une rupture politique
Le Saguenay–Lac-Saint-Jean est certes marqué par plusieurs initiatives allant dans le sens de la transition, notamment sur le plan alimentaire, mais aussi et surtout par une forte histoire de colonisation industrielle. En effet, le scénario qui prédomine depuis le début du XXe siècle est construit autour de grandes entreprises de première transformation de ressources naturelles, aux emplois bien payés et syndiqués. Pensons notamment à l’industrie du papier au XIXe siècle, à Rio Tinto, fleuron de l’aluminium qui dispose de plusieurs usines dans la région, à l’industrie minière ou à celle du bois. Depuis 2014, d’autres joueurs lorgnent la région, notamment GNL Québec, qui n’a de québécois que le nom, puisqu’il est financé par des promoteurs américains. L’entreprise projette de construire une usine de liquéfaction de gaz naturel à La Baie. En plus de l’usine, un port serait construit en vue du transport de ce gaz par méthaniers à travers le fjord du Saguenay, unique parc marin au pays. Bien que ces bases industrielles soient fragiles et non durables d’un point de vue écologique et social, elles représentent la logique de développement économique glorifiée par une majorité d’instances politiques dans la région. Cette vision du développement provoque un sérieux clivage sur le territoire. En effet, le projet GNL a induit un champ de bataille entre les « anti » et les « pro », opposant des visions différentes du développement régional. Pourtant, le projet GNL ne fait à l’évidence pas partie de la solution pour une transition socioécologique, puisqu’il fait partie des industries qui, tout en fragilisant l’économie de la région, colonisent le territoire en accaparant la terre, les eaux et la politique locale. D’ailleurs, l’expression « la pieuvre saguenéenne » est souvent utilisée pour désigner les collusions et les conflits d’intérêts nombreux entre les représentant∙e∙s politiques et les acteur∙rice∙s économiques. Afin de désamorcer cette dynamique de pouvoir, le Grand dialogue tente de sortir des clivages, et de n’être ni « contre » ni « pour » le projet, mais de proposer une troisième voie qui envisage une tout autre trajectoire.
Les 21 thèmes pour une transition socioécologique transformatrice
Pour servir de prémisse au dialogue, 21 thèmes de base sont suggérés par les membres fondateurs du Grand dialogue. Ce nombre, vingt et un, n’est pas le fruit du hasard et fait écho à l’Agenda 21[8], plan d’action en faveur du développement durable ratifié par 182 chefs d’État au Sommet de la Terre de Rio en 1992 (rappelons que le « 21 » dudit Agenda fait référence à notre siècle présent). Par ailleurs, vingt et un est aussi une répartie contemporaine et décoloniale à la Société des vingt-et-un qui, au XIXe siècle, s’est installée dans la région pour l’exploitation des ressources forestières et l’occupation du territoire.
Les 21 thèmes déploient la transition socioécologique sous un riche éventail d’enjeux englobants : l’alimentation, la santé collective, la nature, la mobilité, le travail, l’économie, la consommation, le vivre-ensemble. Une grande place est accordée à l’idée d’un apprentissage à toutes les étapes de la vie, aux relations interculturelles, intergénérationnelles, aux liens avec les Premières Nations, aux aspirations des jeunes comme des personnes aînées. Le concept de « territoire » est aussi abordé, tant dans sa manière d’être perçu, aménagé, pensé et administré, mais aussi en s’attardant aux « territoires imaginaires », c’est-à-dire aux récits fondateurs, aux mythes, au sacré et à la spiritualité. Les autres thèmes se concentrent sur la résilience, les arts et la culture, le pouvoir d’agir collectif, la posture d’ouverture et d’inclusion, l’éthique, les loisirs, les principes qui favorisent des débats constructifs, de même que le rapport de la région au reste du monde.
« On pense qu’on a besoin de se parler, de se connaître, d’être surpris, de découvrir ce que les autres ont à raconter. On a besoin de débattre sereinement, besoin de rêver, besoin de rire aussi », affirme le professeur Olivier Riffon lors du lancement. Ces 21 thèmes promettent, sans conteste, des heures d’échanges fertiles qui seront par la suite précieusement colligés et analysés par une équipe de recherche. Il s’agit là d’un travail colossal qui permettra d’articuler la feuille de route essentielle au processus de transition.
Structure de gouvernance : autodétermination, reprise de pouvoir et recherche-action
La structure de gouvernance du Grand dialogue est liée à la manière dont il est financé. Pour l’instant, le Grand dialogue reçoit des fonds du programme de recherche Synergie du Centre interdisciplinaire de recherche en opérationnalisation du développement durable (CIRODD) et des fonds ou subventions de recherche provenant des professeur·e·s impliqué∙e∙s dans la démarche (notamment Sophie Del Fa et Olivier Riffon)[9]. Dernièrement, la démarche a reçu une subvention de 30 000 dollars par an sur trois ans de la Fondation Béati afin de disposer d’une ressource rémunérée pour réaliser la coordination du Grand dialogue. Par ailleurs, le Grand dialogue bénéficie du soutien de certaines organisations, notamment les organisations d’attache de certains membres du comité de démarrage (l’Université du Québec à Chicoutimi [UQAC], le Conseil régional de l’environnement et du développement durable et Eurêko! un organisme régional formé de professionnel·le·s engagé·e·s pour la restauration, la protection et la conservation des écosystèmes environnementaux[10]) qui agissent notamment comme fiduciaires des financements obtenus. Toutefois, il n’est pas prévu à court terme de faire du Grand dialogue une entité légalement constituée, tel un OBNL ou une coopérative.
La structure de gouvernance reflète donc cette volonté d’être et de demeurer un collectif citoyen. Sur le site Internet, cette structure est décrite comme étant décentralisée et suivant un processus de mobilisation organique qui va de la « germination » à la « forêt »[11]. Cette métaphore en cinq phases illustre la progression temporelle de la démarche et l’échelle d’action. De plus, elle témoigne d’une structure de gouvernance unique et audacieuse. La germination représente l’étincelle, l’émergence de l’idée, c’est le comité de démarrage, constitué des douze personnes, qui propose la démarche et en assure le lancement. Ensuite, l’étape cotylédon[12], qui vise à mobiliser les personnes les plus actives de la transition, en s’organisant à travers différents comités thématiques et organisés en cercles de travail, afin d’assurer le pilotage de la démarche. Vient ensuite l’étape des ramures, qui correspond aux quelques milliers de personnes engagées pour la transition, qui vont participer activement au dialogue et mobiliser leurs milieux. Les ramures se transformeront ensuite en feuillage, qui désigne la mobilisation générale de la population régionale afin qu’elle alimente le dialogue avec ses connaissances, ses idées, ses rêves. Enfin, le tout se termine en forêt c’est-à-dire le territoire sur lequel se déroule la scène et l’écosystème qui sera transformé[13].
Au moment d’écrire ces lignes, les énergies de mobilisation sont concentrées à rallier l’ensemble des personnes qui sont déjà engagées pour la transition socioécologique (le cotylédon). Ce rassemblement des forces vives déjà en place, influentes dans leur milieu (alimentaire, économique, politique, etc.), mais quelque peu dispersées sur cet immense territoire qu’est le Saguenay–Lac-Saint-Jean, permettra d’accroître la mobilisation. Les personnes interpellées pour participer plus activement au Grand dialogue ont été invitées à manifester leur intérêt en remplissant un formulaire d’intérêt sur le site Internet du Grand dialogue. Ces formulaires ont été colligés par les membres de germination. À ce jour, 120 personnes ont rempli le formulaire et 60 se sont réunies le 29 octobre 2020 dans le cadre d’un rassemblement virtuel. Cette rencontre durant laquelle les avancées du projet ont été annoncées a également permis d’orchestrer des discussions de groupe, lesquelles se sont déroulées dans la semaine du 2 au 7 novembre. Ces rencontres virtuelles de 1 h 30, à l’assistance maximale de 15 personnes, ont permis d’écouter les gens désireux de participer à l’initiative, de connaître plus spécifiquement les manières dont ils veulent s’engager, d’ajuster le plan initial en fonction des idées de chacun·e et surtout, de mettre en place les cercles de travail (voir schéma). Plus de 80 personnes y ont participé, donnant un nouveau souffle au mouvement.
En parallèle avec la structuration du cotylédon, des activités d’animation autonome ont été préparées et sont proposées à tou∙te∙s les citoyen·ne·s. Il est possible de les réaliser en famille, au travail, en collectif, avec des jeunes et des moins jeunes. Par exemple, l’activité nommée « le conseil de famille », dont les objectifs sont de discuter en famille des définitions, des besoins, des visions et des actions possibles sur un thème choisi, de découvrir les idées et les rêves des membres de la famille et de vivre un moment d’échange enrichissant. Le même genre d’activité peut être réalisé en milieu de travail avec l’animation « machine à café ».
En plus de la constitution du cotylédon et des activités proposées, un travail de recherche-action mené par des professeur·e·s, des enseignant·e·s, des chercheur·se·s et des étudiant·e·s de l’université est également mis en place. La recherche vise notamment à documenter les initiatives existantes et à les analyser. Un sondage qui a reçu plus de 500 réponses avait été envoyé en mars 2020 justement pour avoir le pouls des aspirations citoyennes. Outre les méthodes quantitatives, le volet recherche sera aussi alimenté par des méthodes qualitatives qui comprendront entrevues, observations et collecte de documents. Le tout ayant pour but ultime d’ancrer la future feuille de route à la fois dans la parole citoyenne (via les cercles de travail), mais aussi dans la recherche. Cela revient finalement à mettre en place une démarche de recherche-action unique et originale où chercheur·se·s et citoyen·ne·s travaillent de concert, s’alimentant constamment.
« Une démarche non partisane, une force de proposition »
Telle est la façon dont Véronique Fortin, membre de germination, élue municipale à Alma et chargée de projet au Centre de solidarité internationale du Saguenay–Lac-Saint-Jean, définit le Grand dialogue. Cette définition pose par ailleurs plusieurs questions tant en ce qui a trait à l’ancrage politique de la démarche qu’en ce qui concerne son rapport aux acteurs et actrices qui œuvrent déjà pour la transition. C’est dans la tension entre ces deux éléments que le Grand dialogue doit être analysé, puisqu’il se veut autant une initiative profondément politique qu’une force centrale de proposition non partisane. Cette posture non conventionnelle n’est pas sans générer plusieurs questionnements et suspicions des actrices et acteurs politiques de la région. Par exemple, un membre d’un tout nouveau parti politique au Saguenay se demande pourquoi justement le Grand dialogue ne se constitue pas comme parti politique, véhicule qu’il juge plus intéressant pour entrer tout de suite dans l’action. La réponse est évidente pour les membres du comité germination : le Grand dialogue n’est pas un parti parce qu’il s’agit avant tout d’une initiative citoyenne inclusive qui ne vise pas à prendre le pouvoir, mais à le réformer par la base. John Holloway[14] a d’ailleurs déjà défini les mouvements sociaux contemporains en ces termes, affirmant qu’il ne s’agit plus de luttes pour le pouvoir, mais de luttes contre le pouvoir. Avec sa volonté d’autodétermination, c’est bien de cela qu’il s’agit pour le Grand dialogue : donner aux citoyen·ne·s un canal grâce auquel elles et ils peuvent se rassembler pour agir et faire la transition. La feuille de route qui sera rédigée en vue des élections de novembre 2021 en témoigne : réalisée par et pour les citoyen∙ne∙s, elle visera à lutter contre une certaine vision du développement régional. Comme le précise Guillaume Maziade, enseignant au programme de technique du milieu naturel au Cégep de Saint-Félicien, lors d’une réunion sur les enjeux politiques :
Ce qui nous différencie des autres démarches de dialogue, c’est le changement d’échelle. On a fait plein d’initiatives sectorielles et individuelles. Mais maintenant on prend tout et on l’amène à un autre niveau. On sait que ça marche. On l’a testé au niveau de l’alimentation, de la mobilité, mais l’idée à présent, c’est de dire : on ne veut plus que ce soit une expérience. On veut que ça devienne une norme.
Conclusion
Le projet ambitieux qu’est le Grand dialogue régional pour la transition amènera, nous l’espérons, jusqu’à la constitution, l’émancipation et l’autodétermination de ce que Hardt et Negri nomment la multitude, désignant l’ensemble disparate d’individualités singulières qui travaille la société de l’intérieur afin de créer une société globale alternative[15]. Selon Hardt et Negri, « la multitude n’a jamais existé jusqu’à présent […], elle est toujours-déjà-là et jamais-encore ». Le Grand dialogue actualisera cette multitude qui ne demande qu’à être vue, entendue et à habiter le territoire de manière autonome.
Expérimenter de l’intérieur la mise en place d’une initiative d’une telle ampleur est tantôt enivrant, tantôt déstabilisant, mais particulièrement unique et indescriptible tant ce projet ouvre des possibles et préfigure un futur différent. Évidemment, des enjeux sensibles demeurent, notamment sur des questions d’inclusion : comment rester ouvert∙e∙s et inclusif∙ve∙s en valorisant les aptitudes, considérations et intérêts de chacun∙e? Comment se nourrir des pensées divergentes, tisser des liens entre ces paroles afin de produire le dialogue? Finalement, cela revient à la question fondamentale de toute démocratie : comment faire avec la multitude et avec toutes les singularités qui la composent, et ce, en donnant aussi une voix à toutes et surtout à celles moins audibles, plus ténues, voire carrément silencieuses? Le Grand dialogue a donc deux objectifs principaux : changer d’échelle pour produire un nouveau paradigme et réenchanter le système politique actuel en valorisant la force du « nous ». Enfin, le discours général véhiculé dans les médias et sur les médias socionumériques contribue trop souvent à la polarisation des débats et, par conséquent, supprime le dialogue et nous enferme dans des « chambres d’échos » qui nous séparent les un∙e∙s des autres. Il n’y a plus d’espace pour jaser. Alors, recréons-le.
Crédit photo : flickr/Angélique Calmon
[1] Les deux autrices font partie du cercle de démarrage (germination) du Grand dialogue, la première en tant que professeure en communication à l’Université du Québec à Chicoutimi et la deuxième en tant qu’artiste, écoconseillère en formation et stagiaire pour la coordination du Grand dialogue.
[2] James McCarthy, « A Socioecological Fix to Capitalist Crisis and Climate Change? The Possibilities and Limits of Renewable Energy », Environment and Planning A: Economy and Space, 2015.
[3] Julia Posca et Bertrand Schepper, « Qu’est-ce que la transition juste? », Montréal: Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 22 octobre 2020.
[4] Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini. Produire moins, partager plus, décider ensemble, Montréal : Écosociété, 2019; Alain Deneault, L’économie de la nature, Montréal : Lux, 2019.
[7] Le réseau des villes en transition est un mouvement social qui rassemble des groupes animant dans leur commune une initiative de transition, c’est-à-dire un processus impliquant la communauté et visant à assurer la résilience de la ville face au double défi que représentent le pic pétrolier et le dérèglement climatique. Transition Network, https://transitionnetwork.org/.
Si, de prime abord, on considère rarement le jardinage comme une activité politique, en y regardant de plus près, on constate qu’il est parfois à l’origine de la création d’espaces de mobilisation collective, où coopération, sécurité alimentaire et soutenabilité vont de pair. Loin de n’être qu’une histoire de tomates et de laitues, les jardins collectifs transforment ainsi les rapports que les citoyen∙ne∙s entretiennent entre elles et eux, vis-à- vis des institutions, et vis-à-vis de l’espace urbain.
De dépotoirs à oasis urbaines
Ceux de la ville de Mexico ne font pas exception. De plus en plus nombreux à émerger au cours des dix dernières années, on les retrouve sous plusieurs formes : certains ont une vocation communautaire, d’autres fonctionnent comme des petites entreprises, et d’autres encore servent des buts pédagogiques, étant affiliés à des écoles de quartier1. Parmi les projets les plus développés, on en retrouve quelques-uns qui sont situés sur des terrains publics ayant été laissés à l’abandon par les autorités. Le Huerto [jardin] Roma Verde a ainsi vu le jour en 2012 sur un terrain vacant, qui appartenait au Centro Urbano Presidente Juárez. La structure s’étant effondrée lors du séisme majeur de 1985, le bâtiment a ensuite été démoli, puis l’espace est demeuré vacant pendant 27 ans. Il était devenu une sorte de dépotoir, jusqu’à ce que l’idée d’en faire un jardin communautaire soit évoquée par des habitant·e·s du quartier. Elles et ils ont alors mis la main à la pâte afin de nettoyer le terrain et d’y rendre l’agriculture possible2. Aujourd’hui, le dépotoir a donc laissé place à un grand espace vert très animé. On y retrouve en tout temps des citoyen·ne·s en train de prendre soin du jardin ou de bavarder, ainsi que des chats se prélassant à l’ombre des palmiers et de grands dômes faits de bois et de matériaux recyclés3.
Le Huerto Tlatelolco a été créé dans des circonstances similaires, étant lui aussi situé sur un ancien terrain public abandonné, où se trouvait la tour Oaxaca, qui s’est également effondrée en 19854. Gabriela Vargas, fondatrice du Huerto Tlatelolco, mentionne, dans un entretien accordé au chercheur Christian Soto Santiago, que ce jardin s’est créé petit à petit, avec l’aide de la communauté locale5. Les installations qui ont résulté de ce travail acharné sont impressionnantes; vues de haut, les plates-bandes où poussent les fruits et les légumes forment une sorte de mandala géant6.
Ces deux jardins sont un peu des ovnis dans le paysage urbain. Ni propriétés privées ni propriétés publiques, ils permettent aux gens de se retrouver entre eux pour échanger; on y cultive des fruits et des légumes, mais on y organise aussi une foule d’activités culturelles et communautaires. L’attitude du gouvernement municipal à leur égard en est principalement une de laissez-faire, bien qu’une loi adoptée en 2017 ait introduit la possibilité de formaliser le droit des regroupements citoyens à utiliser ces terrains7.
À contre-courant du mouvement d’urbanisation
Il faut savoir que l’agriculture urbaine à Mexico, loin d’être un phénomène nouveau, a existé dès la période aztèque. À cette époque, des groupes établis dans la vallée de Mexico avaient élaboré de nombreux modèles d’agriculture, incluant des formes de jardinage, afin de subvenir à leurs besoins et de faire usage des ressources de la région de manière durable. Or, au XXe siècle, la centralisation des activités économiques et politiques du pays vers la capitale a forcé les agriculteur·rice·s à battre en retraite. En effet, la population étant de plus en plus nombreuse, et la valeur des terrains ayant augmenté de manière exponentielle, de nombreux∙ses citoyen·ne·s ont été poussé∙e∙s à vendre leurs espaces cultivables. Ce processus d’urbanisation, qui a fait de Mexico la mégalopole la plus peuplée d’Amérique du Nord, a eu pour effet que l’agriculture qui subsiste dans la région se retrouve désormais surtout en zone périurbaine ou en banlieue8. Qui plus est, à partir des années 1980, des politiques mises en œuvre par les différents gouvernements ont limité le soutien aux agriculteur·rice·s et ont mené à la privatisation de la production de semences, augmentant les coûts de celles-ci de manière significative9. Les barrières à l’accès à l’agriculture dans la Ville de Mexico sont donc, à ce jour, multiples.
Le caractère informel de plusieurs des jardins qui ont vu le jour au courant des dernières années semble toutefois offrir une porte de sortie aux citoyen·ne·s qui souhaitent faire de l’agriculture urbaine, mais qui font face à ces barrières. En effet, en se réappropriant de manière plus ou moins légale des espaces publics laissés à l’abandon, celles-ci et ceux-ci parviennent à avoir accès à un terrain sans avoir à débourser des sommes énormes.
La réintroduction de l’agriculture dans les zones urbaines de Mexico, en renversant en quelque sorte le processus historique d’urbanisation, représente alors une manière d’honorer les traditions préhispaniques. Celles-ci sont souvent citées par les groupes de citoyen·ne·s impliqué·e·s dans les projets de jardins collectifs comme étant une source importante d’inspiration, notamment en ce qui concerne les méthodes durables de jardinage qui sont utilisées10. Dans le même ordre d’idées, on cultive, dans plusieurs de ces jardins, des plantes traditionnellement utilisées à des fins médicinales. Le Huerto Roma Verde organise ainsi régulièrement des ateliers communautaires portant sur les soins de santé alternatifs et holistiques, et souvent axés sur l’utilisation de plantes11. Du côté du Huerto Tlatelolco, un festival a lieu chaque année pour souligner l’importance historique du maïs dans la cuisine traditionnelle mexicaine12. Bref, bien que les jardins collectifs de Mexico soient assez jeunes, ils sont résolument ancrés dans un ensemble de pratiques traditionnelles de la culture mexicaine, et ils permettent aux citoyen·ne·s de célébrer celles-ci, en construisant un espace alternatif au sein du cadre urbain moderne13.
Entre violence urbaine et embourgeoisement
Si le Huerto Tlatelolco et le Huerto Roma Verde ont en commun cette trajectoire historique, ils se distinguent toutefois de plusieurs manières, à commencer par les quartiers dans lesquels ils sont respectivement situés. Le Huerto Tlatelolco fait partie de l’unité d’habitation de Tlatelolco, dans laquelle résident des centaines de familles, ce qui permet à celles-ci d’avoir un accès direct au jardin. Couvrant une surface de 1650 m2, il se retrouve sur le grand boulevard de La Reforma, et est entouré d’une multitude de tours de béton, ce qui en fait une sorte d’oasis au cœur de la ville. Le Huerto Tlatelolco a également la particularité d’être situé au croisement de plusieurs quartiers, dont la majorité sont réputés pour être difficiles, voire dangereux, notamment parce qu’ils sont des plaques tournantes du trafic de drogues14. Pour Gabriela Vargas, fondatrice du jardin, il y a là à la fois un défi et une opportunité, puisqu’elle croit que les jardins urbains, en offrant des espaces calmes et de l’air frais aux citadin·e·s, permettent d’améliorer le climat social et de diminuer la violence15. Toutefois, Marisol Romero, anciennement codirectrice du Huerto Tlatelolco et doctorante en études urbaines, souligne, dans un entretien accordé à Mario Barba Flores, que leur présence dans le quartier n’est pas toujours vue d’un bon œil par les habitant·e·s du quartier, et particulièrement par celles et ceux qui y sont installé·e∙s depuis longtemps. Selon Marisol, elles et ils ont tendance à regretter que le quartier soit en train de se transformer, et associent les problèmes de criminalité et d’insécurité à la venue des nouveaux et nouvelles arrivant·e·s, ce qui rend leur intégration plus difficile16.
Le Huerto Roma Verde, lui, se retrouve plutôt dans un quartier embourgeoisé, celui de La Roma. Lieu qui a inspiré le long-métrage Roma d’Alfonso Cuarón, on n’y retrouve plus aujourd’hui cette tranquillité qui émane du film, puisque, à la suite de sa reconstruction après les tremblements de terre de 1985 et de 2017, La Roma est devenu un quartier jeune, vibrant et branché17, où l’on retrouve aujourd’hui beaucoup d’artistes émergent·e·s18. Le Huerto Roma Verde, qui recouvre 500 m2, y est donc tout à fait à sa place, avec ses couleurs vives, ses sculptures fantaisistes, et ses événements culturels19.
Ainsi, le sens que prend la réappropriation citoyenne de l’espace urbain par le biais de ces deux jardins n’est pas le même d’un cas à l’autre : le Huerto Tlatelolco doit composer avec un contexte urbain plus ardu et travailler à y faire valoir le bien-fondé de son projet pour la communauté locale, tandis que le Huerto Roma Verde détonne beaucoup moins dans son secteur, et contribue à le rendre attrayant pour les habitant·e·s ainsi que pour les touristes.
Construction d’une mission commune
Bien qu’ils s’insèrent dans des quartiers avec des réalités très distinctes, la mission de ces deux jardins est relativement semblable, s’articulant autour d’objectifs tels que le renforcement de la cohésion sociale, le verdissement de l’espace urbain, et la sécurité alimentaire. Sur le site Web du Huerto Tlatelolco, l’agriculture urbaine est décrite comme étant « un outil de transformation sociale profonde ainsi qu’une stratégie pour combattre les changements climatiques, et pour faire valoir la souveraineté et sécurité alimentaire20 ». Selon Gabriela Vargas, le Huerto Tlatelolco vise aussi à transformer l’espace urbain afin de le rendre plus écologique et à générer un sentiment de responsabilité commune vis-à-vis de la protection de l’environnement21. L’aspect collectif est au cœur du projet, comme en témoignent le design participatif du jardin22 ainsi que son système de compost communautaire : les citoyen·ne·s sont invité·e·s à y amener leurs déchets alimentaires, qui servent ensuite de matière organique pour nourrir les plantes23.
Au cœur du Huerto Tlatelolco se trouve aussi une mission éducative, celui-ci accueillant fréquemment des écoles et des enfants avec leurs parents afin d’apprendre aux jeunes à cultiver un jardin. Gabriela estime que le fait de grandir entouré d’espaces verts permet de développer un lien de protection et de soin vis-à-vis de la nature24. Le jardin offre aussi un programme éducatif destiné aux adultes, sous la forme d’ateliers de différents niveaux qui ont lieu chaque jeudi25, ainsi qu’un diplôme en agriculture urbaine, développé en partenariat avec l’Instituto Internacional de Recursos Renovables, et qui s’étend sur un an26. Enfin, d’autres événements ponctuels sont organisés tout au long de l’année pour faire connaître le jardin au grand public. Par exemple, le Festival por la Tierra a lieu chaque printemps. On y organise un marché de producteur·rice·s locaux∙les, des cours de cuisine, des conférences sur différents thèmes liés à l’alimentation et à l’environnement, des jeux pour enfants et un échange de semences27. Ultimement, Gabriela espère que, grâce à ces activités de diffusion, le jardin pourra servir d’inspiration à d’autres et être reproduit partout dans la ville28.
La mission du Huerto Roma Verde est davantage orientée vers l’aspect communautaire, et s’attarde donc un peu moins à la sensibilisation aux enjeux écologiques. Sur son site web, on le définit comme un espace voué à la création de liens au sein de la communauté, et dont le jardin n’est qu’une partie29. En effet, sur les 500 m2 de l’espace, seulement 260 m2 sont cultivables30. Le reste de l’espace est occupé par différentes installations. On y retrouve un gatario, c’est-à-dire un refuge et un centre d’adoption pour chats, un atelier de céramique, des lieux pour se reposer, une aire de jeux pour enfants et un atelier de vélo, entre autres choses. La santé fait aussi partie des principaux thèmes ciblés par le Huerto Roma Verde. Ainsi, en plus des ateliers de soins alternatifs mentionnés plus tôt, l’espace contient une temazcal (hutte à sudation d’inspiration préhispanique) et une tente de premiers soins, et offre des services d’acupuncture, en collaboration avec une école locale. Afin de s’assurer de leur accessibilité au grand public, la majorité des activités offertes sont gratuites31.
Quant à savoir pourquoi ces citoyens et citoyennes ont choisi de se réunir collectivement afin de travailler pour atteindre ces objectifs par le bas plutôt que de recourir aux institutions formelles et à l’État, on peut sans doute trouver une part d’explication dans la nature des rapports qu’entretiennent les citoyen∙ne∙s et l’État au Mexique. D’abord, il faut savoir qu’en Amérique latine, les institutions politiques sont souvent qualifiées de faibles, c’est-à-dire qu’elles peinent à réaliser leurs objectifs32. Ainsi, des politiques publiques qui semblent transformatrices sur papier peuvent s’avérer inutiles ou inefficaces lorsque l’on tente de les mettre en œuvre, que ce soit en raison d’un manque de ressources ou de l’absence de volonté politique33. Par exemple, au Mexique, malgré l’existence d’un grand nombre de politiques publiques concernant la sécurité alimentaire34, la malnutrition et la qualité des aliments vendus continuent de poser problème pour une vaste proportion de la population35. Même son de cloche du côté des politiques de conservation et de création d’espaces verts en milieu urbain36.
Ensuite, la participation citoyenne aux affaires politiques au Mexique s’inscrit dans une longue tradition. En effet, la faiblesse des institutions gouvernementales et l’insuffisance des politiques publiques font en sorte que les citoyen·ne·s du Mexique ont l’habitude de devoir participer activement à l’amélioration de leurs conditions de vie et de leurs communautés, faute de recevoir le soutien nécessaire par le biais des institutions étatiques. Cette tradition de participation politique, souvent désignée par le terme de « self-help37 » (s’aider soi-même), est indubitablement à l’œuvre dans les initiatives citoyennes telles que les jardins collectifs. Ceux de Tlatelolco et de Roma Verde en sont deux exemples frappants, si l’on considère l’état désolant dans lequel se trouvaient les terrains qu’ils occupent avant que les citoyen·ne·s ne les prennent en charge. En fin de compte, si ces groupes choisissent de prendre eux-mêmes en main le verdissement de leurs quartiers, leur souveraineté et leur sécurité alimentaire, et l’amélioration de la vie de la communauté, il y a lieu de supposer que c’est en grande partie par nécessité.
Ceci étant dit, les raisons qui poussent les citoyen·ne·s à s’investir dans une initiative de jardinage urbain sont bien sûr multiples et spécifiques à la trajectoire personnelle de chacun·e. Gabriela, qui travaillait auparavant comme photographe, raconte à Christian Soto Santiago qu’elle a toujours eu un attachement profond envers la nature. Mais c’est en devenant mère que son intérêt pour l’agriculture urbaine s’est développé, alors qu’elle souhaitait s’assurer que ses enfants avaient accès à une alimentation biologique de qualité. Elle a ensuite voulu apprendre à d’autres enfants d’où venaient les aliments qu’elles et ils consommaient, ce qui l’a menée à lancer un projet dans l’école de sa fille38. Puis, au début des années 2000, Gabriela a tragiquement perdu son fils, qui était âgé de onze mois et atteint d’une tumeur au cerveau. Elle explique s’être alors jetée corps et âme dans ses projets de jardinage, dont le Huerto Romita, qui dura six ans et qui fut le premier espace dédié à l’agriculture urbaine au pays39.
Quant au cofondateur du Huerto Roma Verde, Paco Ayala, sa trajectoire professionnelle porte à croire que ses motivations d’engagement étaient d’entrée de jeu politiques. L’avocat de formation, qui se définit lui-même comme un « hippie mal habillé », a en effet occupé quelques postes dans la fonction publique40. Il s’est même présenté comme député local aux élections municipales de 2018 sous la bannière du parti Humanista, un parti marginal dans le paysage politique mexicain41. Sa plateforme était alors axée sur la protection de l’environnement, l’économie solidaire et le renforcement des liens au sein de la communauté – trois thèmes au cœur du Huerto Roma Verde42. Ainsi, s’il considère que c’est la société civile qui est à l’origine des principales transformations en cours à Mexico43, la possibilité d’une implication politique plus formelle semble selon lui offrir un moyen de plus d’atteindre ses objectifs.
Piero Barandiarán, également cofondateur du Huerto Roma Verde44, a expliqué, lors d’une rencontre réunissant plusieurs contributrices et contributeurs aux initiatives de jardins urbains à Mexico, que la diversité des motivations personnelles des citoyen·ne·s représente un défi. Selon lui, il faut en effet s’assurer, dans les choix que l’on fait quant à la forme et au fonctionnement du projet, que celui-ci convient à tout le monde, malgré le fait que les participant·e·s ont des visions distinctes de sa raison d’être. Dans le cas du Huerto Roma Verde, certaines personnes s’intéressaient davantage à la santé, d’autres à l’économie sociale, et d’autres encore à la bioconstruction et à la soutenabilité. Créer des liens et bâtir un projet qui plaît à tous et à toutes implique donc de trouver des compromis entre ces intérêts divergents45.
Des projets qui reposent sur la communauté
Le fait que ces projets de jardins collectifs soient réfléchis par le bas, à l’extérieur des canaux institutionnels, et de manière collective, se reflète inévitablement dans leur mode de fonctionnement. L’idée de s’aider soi-même implique en effet de mobiliser d’abord et avant tout la communauté locale afin d’obtenir des ressources. Ayant accès à très peu de financement public, puisqu’il n’existe toujours aucune politique de soutien ciblant spécifiquement les jardins collectifs d’initiative citoyenne46, les groupes qui mettent sur pied ce type de projet doivent donc faire preuve d’ingéniosité afin de financer leurs activités par eux-mêmes. Du côté du Huerto Tlatelolco, Gabriela explique à Christian Soto Santiago que beaucoup des ressources utilisées pour construire les installations nécessaires dans le jardin sont des objets qui ont été donnés par le voisinage et qui sont recyclés, ou même des déchets revalorisés47. Autrement, le maintien du jardin est principalement financé par le biais des activités que les contributeurs et contributrices organisent et qui sont ouvertes au public, comme les visites guidées d’écoles ou d’entreprises, ou encore le marché, qui est ouvert quatre jours par semaine et dans lequel les produits du jardin sont vendus au public à faible coût48.
Du côté du travail effectué dans le jardin, le Huerto Tlatelolco compte cinq employé·e·s permanent·e∙s, qui reçoivent un salaire : Gabriela, la directrice, Karina Schwartzman, directrice de projets, Ralph Luna, biologiste, Marcos Ramirez, agronome, et Tonio, qui s’occupe du maintien général du jardin. Le reste du travail est effectué par une équipe de bénévoles, parfois locaux et locales, et parfois venu∙e∙s d’autres pays. Les bénévoles peuvent choisir de s’impliquer de manière informelle sans suivre un horaire fixe, ou de prendre part à un programme de bénévolat davantage encadré, qui dure trois mois, et dans le cadre duquel ils et elles apprennent les rouages de l’agriculture urbaine et visitent d’autres projets du même type. Tous les bénévoles repartent avec une part des produits cultivés, et c’est ce qui en reste qui est ensuite vendu au marché ou lors d’événements spéciaux49.
Le Huerto Roma Verde, lui, se distingue en ce qu’il a pour objectif clair de n’accepter aucun financement qui provienne soit du gouvernement, soit du marché privé50. Ce refus catégorique de collaborer avec les autorités publiques apparaît étonnant à la lumière de l’implication politique du cofondateur du jardin, Paco Ayala, ce qui laisse penser qu’il s’agit peut-être d’un point de discorde entre les personnes impliquées. Quoiqu’il en soit, lors de la rencontre mentionnée plus tôt, Piero Barandiarán insiste sur l’importance du principe d’autosuffisance derrière le projet. Selon lui, c’est grâce à ce principe que le Huerto Roma Verde a pu venir en aide aux habitant·e·s affecté·e·s par le séisme de 2017. Comme le jardin disposait déjà d’une infrastructure importante, il a été possible d’y offrir de l’hébergement à celles et ceux qui avaient perdu leur maison, et il est devenu un espace par où transitaient les différents services d’aide d’urgence, notamment les services médicaux. Piero estime en effet que ce type de catastrophes dépasse les capacités des autorités publiques et qu’il requiert donc que la société civile soit en mesure de venir en aide elle-même aux citoyen·ne·s affecté·e·s51.
Pour financer ses activités, le Huerto Roma Verde s’appuie donc sur les dons matériels des citoyen·ne·s, ainsi que sur les sommes obtenues lorsque sont organisées des activités payantes – bien que la majorité soient gratuites – et sur les revenus de la vente des produits excédentaires52. Tous les revenus du jardin sont réinvestis soit directement dans le jardin et dans ses projets, soit, lorsqu’il y a des excédents, dans d’autres projets communautaires à vocation environnementale ou sociale53. On constate donc que des liens de réciprocité importants unissent le projet aux autres membres de la communauté locale. À ce sujet, le Huerto Roma Verde sert aussi d’espace pour accueillir différentes organisations militantes, comme Extinction Rebellion ou Fridays For Future, qui manquent de ressources pour avoir leurs propres infrastructures54. En outre, comme le Huerto Tlatelolco, le Huerto Roma Verde s’appuie sur le travail de bénévoles, et offre un programme de bénévolat à travers lequel les participant·e·s apprennent la base de l’agriculture urbaine55. En fin de compte, toutefois, l’aspiration à être un projet autosuffisant fait en sorte que le Huerto Roma Verde éprouve souvent des difficultés financières, et doit toujours redoubler d’ardeur afin de trouver de nouvelles sources de revenus56.
Le jardin collectif : outil de transformation démocratique?
Au-delà des fonctions nécessaires qu’ils remplissent pour les citoyen·ne·s, une réflexion philosophique plus large s’impose quant au rôle politique des jardins urbains. En effet, s’ils peuvent être vus comme des projets fondamentalement démocratiques et transformateurs, c’est entre autres parce qu’ils poussent celles et ceux qui y prennent part à définir un nouveau mode de gestion des ressources qui est axé sur le care, ou le fait de prendre soin. On prend évidemment soin du jardin lui-même; on apprend à respecter ses limites, on le nourrit, on le modèle de manière à ce qu’il puisse s’épanouir dans les conditions environnantes, et en retour, il nous apporte des aliments. Mais le fait de prendre soin ne se limite pas aux plantes; ces espaces de jardinage sont aussi des lieux dans lesquels les citoyen∙ne∙s développent des liens d’amitié et se soutiennent, comme en témoigne l’expérience du Huerto Roma Verde à la suite du séisme de 2017. Autrement dit, en prenant soin du jardin, les participant·e·s prennent aussi soin les un·e·s des autres, le travail de l’un·e permettant de subvenir aux besoins de l’autre, dans un mouvement de réciprocité similaire à celui qui unit le jardin à ses cultivateur·rice·s. Et, malgré leurs intérêts parfois divergents, elles et ils réussissent à bâtir ensemble un projet qui est utile pour tous et toutes, comme l’expliquait Piero Barandiarán. Ainsi, à travers cette expérience commune de dialogue et de compromis, les contributeurs et contributrices tissent des liens qui vont au-delà de leurs trajectoires individuelles distinctes. Le travail collectif de cultiver un jardin, qui requiert donc d’être patient·e et de parfois laisser ses intérêts individuels de côté, semble ainsi conduire de manière tout à fait logique au développement de valeurs démocratiques57.
Ces initiatives citoyennes ont donc un potentiel transformateur indéniable, puisqu’elles permettent aux citoyen·ne·s de se réapproprier collectivement l’espace public et de penser une manière démocratique de gérer les ressources communes. Toutefois, leur inscription dans un contexte politique néolibéral comme celui de Mexico suscite certains questionnements. Il faut en effet reconnaître qu’il s’agit majoritairement de travail non rémunéré. C’est d’ailleurs souvent le cas pour le travail que l’on associe au care, par exemple dans la sphère domestique, comme l’ont critiqué de nombreuses théoriciennes féministes58. Or, il faut admettre que, comme tout travail de care, celui des individus impliqués dans des projets de jardins collectifs a un impact indubitablement positif sur la ville, et par le fait même, sur les autorités publiques. En effet, puisque les citoyen·ne·s prennent ainsi en main leur sécurité alimentaire, ainsi que le verdissement et l’embellissement des quartiers, le gouvernement n’a pas à investir des sommes supplémentaires dans ces services à la population, ce qui cadre avec l’objectif néolibéral d’équilibre budgétaire59. On peut alors se demander si ces projets représentent vraiment une solution de rechange au système économique et politique en place, ou s’ils ne facilitent pas plutôt son maintien60. Pour l’heure, l’inscription de ces initiatives dans un discours critique et un projet politique plus large apparaît essentielle si l’on souhaite qu’elles agissent réellement comme vectrices de transformation politique et sociale. La multiplication des liens entre ces jardins collectifs et d’autres pratiques d’autogestion à l’échelle locale, par exemple les communes d’habitation, pourrait être la prochaine étape dans la constitution d’un véritable contrepoids au pouvoir néolibéral.
crédit photo : flickr/hardworkinghippy
1 Marisol Romero Magallán, « Agrarian Urbanism: The possibilities of urban agriculture in Mexico City ». Article présenté à la Green Urbanism Conference: The Periphery as a Catalyst for Energy and Skills. Rome : 2018.
4 Christan Pierre Soto Santiago, «Agricultura urbana, una alternativa comunitaria», Maîtrise en urbanisme, Universidad Nacional Autónoma de México : 2016. 5 Ibid. 6 Cultiva Ciudad, publié sur Instagram, le 11 novembre 2019, « El Huerto Tlatelolco visto desde el cielo ». https://www.instagram.com/p/B4vrx_RDN00/.
8 H. Losada, J. M. Vargas, J. Cortés, L. Luna, et V. Alemán, « Public policies affecting the development of urban agriculture in Mexico City», Livestock Research for Rural Development 27 : 2015. http://www.lrrd.org/lrrd27/8/losa27163.html.
9 Soto Santiago, op.cit. 10 Romero Magallán, Memorias del Encuentro de Huertos Urbanos.
13 Efrat Eizenberg, « Actually Existing Commons: Three Moments of Space of Community Gardens in New York City », Antipode 44, no. 3 : 2012, 764-782. 14 Notimex, « Huerto Tlatelolco, el oasis entre “brave barrios” ». Yahoo! : Finanzas, 9 mars 2020.
16 Mario Enrique Barba Flores, «Los proyectos de huertos urbanos comunitarios (HUC) desde la perspectiva critica de la ecologia politica urbana. Estudio sobre la situacion actual de los HUC en Alemania y México a partir de ejemplos en Francfort y Ciudad de México », Maîtrise en études politiques et sociales, Universidad Nacional Autónoma de México : 2018, 76.
17 Joel Balsam, « ‘Roma’ Is More Than Just a Movie — It’s One of Mexico City’s Most Vibrant Neighborhoods ». Travel + Leisure, 26 février 2019. https://www.travelandleisure.com/culture-design/tv- movies/roma-neighborhood-guide-mexico-city.
19 Tania Izet Vazquez Gonzalez, « Un plan de negocio con enfoque sostenible para huertos urbanos localizados en la ciudad de México », Maîtrise en ingénierie, Universidad Nacional Autónoma de México : 2017.
32 Daniel M. Brinks, Steven Levitsky, et Maria Victoria Murillo, Understanding institutional weakness: power and design in Latin American institutions, Cambridge: Cambridge University Press, 2019. 33 Ibid. 34 Soto Santiago, op.cit.
35 Maria Jose Ibarrola-Rivas et L. Galicia, « Rethinking Food Security in Mexico: Discussing the Need for Sustainable Transversal Policies Linking Food Production and Food Consumption », Investigaciones geográficas, Boletín del Instituto de Geografía, no 94 : 2017, 106-121.
36 Xanic Adriana Frías Farias, « Agricultura urbana. Una nueva forma de gestionar y promover las áreas verdes urbanas mediante la participación ciudadana en la delegación Cuauhtémoc », Licence en science politique et administration publique, Universidad Nacional Autónoma de México : 2014; Pablo Torres-Lima et Luis Rodríguez-Sánchez, « Farming dynamics and social capital: A case study in the urban fringe of Mexico City », Environment, Development and Sustainability 10, no 2 (avril) : 2008, 193‐208.
45 Romero Magallán, Memorias del Encuentro de Huertos Urbanos : 7.
46 Hans Dieleman, et Maria de Concepcion Martinez Rodriguez, « Las iniciativas ciudadanas sustentables en la Ciudad de México; fuerzas, debilidades y potencial para el largo plazo ». Article présenté au Congreso Instituciones, Gobierno y Sociedad. Hermosillo : 2017. https://www.academia.edu/34760793/Las_iniciativas_ciudadanas_sustentable… %A9xico_fuerzas_debilidades_y_potencial_para_el_largo_plazo.
57 Joëlle Zask, La démocratie aux champs. Du jardin d’Eden aux jardins partagés, comment l’agriculture cultive les valeurs démocratiques. Paris : La Découverte, 2016. 58 Ann Ferguson, Blood at the Root: Motherhood, Sexuality and Male Domination. New York:
Pandora/Unwin and Hyman, 1989; Nancy Folbre, « Exploitation Comes Home: A Critique of the Marxian Theory of Family Labor ». Cambridge Journal of Economics, 6(4) : 1982, 317-329; Evelyn Nakano Glenn, Forced to care: Coercion and caregiving in America. Cambridge: Harvard University Press, 2010.
59 S. Baudry., J. Scapino, et É. Rémy, « L’espace public à l’épreuve des jardins collectifs à New York et Paris », Géocarrefour, 89 (1-2) : 41-51, 2014. 60 Eizenberg, op.cit.
Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé L’effondrement du réel : imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine, disponible dans notre boutique en ligne.
Depuis les années 1960, les comics comptent dans leurs rangs d’étranges personnages végétaux à forme humaine. Si leurs aventures nous divertissent, ils sont aussi le symbole de l’émergence d’une conscience écologique et même d’un écocentrisme nous permettant de penser la nature autrement.
L’ancienneté de la question environnementale ne fait pas de doute1, et c’est surtout dans la seconde moitié du XXe siècle que l’écologie est devenue un problème de société, émergeant dans les consciences à la faveur des combats progressistes d’après-guerre. Liés à ce courant de pensée, au moins deux personnages marquants sont créés dans les comics. Chez Marvel, Groot apparaît pour la première fois dans Tales to Astonish n°13 en novembre 1960, protagoniste d’une histoire intitulée « I Challenged Groot ! The Monster from Planet X » sous les coups de crayons du scénariste Stan Lee, du dessinateur Jack Kirby et de l’encreur Dick Ayers. L’histoire, qui s’inscrit dans la tradition du récit de science-fiction dont l’antagoniste est un monstre géant, fait de Groot le monarque des flora colossi, espèce d’extra-terrestre issue d’un monde dominé par la vie végétale. Cette création disparaît presque totalement après cette histoire jusqu’à sa réinvention par le scénariste Keith Giffen en 2006, qui en fait le personnage aujourd’hui bien connu du grand public par la série de films Gardiens de la Galaxie réalisés par James Gunn pour Marvel Studios. Groot devient rapidement un pilier de l’équipe cosmique de super-héros et super-héroïnes et une mascotte de l’univers cinématographique Marvel, notamment sous la forme de « baby Groot ». La civilisation des flora colossi est présentée comme très avancée, notamment par sa méthode de transmission de connaissances. Si son langage est inaccessible à la plupart des êtres vivants, les contacts télépathiques de certains personnages avec Groot révèlent son intelligence, répondant, en quelque sorte, à la phrase de Henry David Thoreau « ce que nous appelons sauvagerie est une civilisation autre que la nôtre »2.
Le second personnage qui nous intéresse, également influencé par le transcendantalisme de Thoreau, particulièrement par son mode de connaissance intuitif, voire mystique, de la nature, est Swamp Thing. La création de Len Wein et de Bernie Wrightson est apparue pour la première fois dans un récit horrifique de House of Secrets n°92, en juillet 1971. Cette histoire indépendante, qui se déroule au début du XXe siècle, laisse ensuite place à une série régulière publiée par DC Comics mettant en scène le biologiste Alec Holland, métamorphosé par sa formule de régénération végétale, capable de « transformer les déserts en forêts »3. Avec l’arrivée du Britannique Alan Moore dans le scénario de la série, ce que Swamp Thing pensait être son origine se révèle être un mensonge. Alors que ce personnage croyait initialement être un homme qui avait été transformé en organisme végétal, l’auteur en fait, dans Saga of the Swamp Thing n°21, un être entièrement végétal qui a simplement été « infecté » par la conscience du Dr. Holland de manière accidentelle lors de l’explosion de son laboratoire. Swamp Thing devient le représentant de la Sève (« the Green » en V.O.), l’ensemble du règne végétal, une idée perpétuée par les scénaristes Scott Snyder et Jeff Lemire lors de leur reprise du personnage dans la nouvelle continuité de l’univers DC établie en 2012. Lemire explore, durant son passage sur la série, la notion d’équilibre de l’écosystème, tout en développant l’angle mystique mis en place par Moore. Ces deux végétaux anthropomorphiques des comics mainstream nous semblent significatifs de la place occupée par les problématiques environnementales dans le champ sociopolitique étatsunien par leur personnification du règne végétal, incarnation permise par la science-fiction.
L’influence de Henry David Thoreau
Henry David Thoreau (1817-1862) est un auteur prolifique qui influence profondément la société étatsunienne, en particulier sur son rapport à l’environnement. Il est notamment lié à Margaret Fuller, Ralph Waldo Emerson et au courant transcendantaliste américain, un mouvement littéraire et spirituel fondé sur la bonté inhérente de la nature dans son ensemble, l’autonomie des individus et qui trouve ses racines dans la doctrine transcendantale du philosophe Emmanuel Kant. Thoreau développe un courant de pensée écologique exaltant l’idée de wilderness, comme le fait James Fenimore Cooper dans Le Dernier des Mohicans en 1826. Selon Alain Suberchicot,
« Avant de se concrétiser en action politique […] [l’écologie] est d’abord une culture, faisant en quelque sorte précéder son entrée dans l’histoire d’une existence dans l’ordre des idées et de la création littéraire. Or la vie intellectuelle américaine […] a été le terreau qui a permis à cet ensemble d’idées de se constituer en culture »4.
La pensée de la nature élaborée par Thoreau est à situer dans le premier temps du développement des idées de l’environnementalisme américain, celui de la constitution par une élite intellectuelle. Si Emerson ou Thoreau font des conférences destinées à diffuser leurs réflexions issues de l’empirisme, conformément à leur idée de ce que doit être un intellectuel américain, leur pensée peut parfois sembler difficile d’accès. Le Journal de Thoreau, très riche, parfois obscur, est constitué d’environ 7000 pages manuscrites. Toutefois, Emerson comme Thoreau évitent d’aboutir dans leurs réflexions à une loi générale du territoire. Cette volonté d’évitement de la théorie est d’ailleurs revendiquée, pour mieux se présenter en intellectuels ancrés dans leur territoire et qui se font capables de lire la nature. Ils contribuent tous deux à l’émergence d’une pensée nationale par le détachement de l’image du philosophe européen. Ralph Waldo Emerson prétend à l’originalité en liant sa pensée de manière intime à la nature américaine, agissant plus volontiers en poète dont les modèles sont les romantiques britanniques. Dans l’idée de penser la nature sans en formuler une théorie, les comics centrés sur Groot ou Swamp Thing se placent en continuité avec la tradition transcendantaliste.
Il y a, chez Thoreau, la constatation d’une forme de peur inhérente à l’être humain lorsqu’il se retrouve face à la nature. Alors qu’il va presque jusqu’à faire parler celle-ci dans Walden ou dans son Journal, le pas est évidemment franchi par les auteurs mettant en scène Groot ou Swamp Thing. Le scénariste Alan Moore en particulier traite la série Saga of the Swamp Thing comme une série horrifique, selon la volonté de ses regrettés créateurs Len Wein, qui en restait l’éditeur, et Bernie Wrightson. L’expérience d’une nature sauvage souvent hostile confine parfois à la folie chez Thoreau, ou au moins à la perte de soi. Il s’oppose, en cela, à la symbiose harmonieuse et peut-être idéalisée présentée par Emerson. Sur le plan politique, ces deux visions s’opposent également : dans une certaine mesure, lorsque l’on se reconnaît dans la nature, cela s’accompagne de la volonté de s’en rendre maître et fonde la légitimité d’un impérialisme. A contrario, pointer l’opacité de la nature, c’est faire une expérience d’humilité et se dénier tout droit potentiel sur celle-ci.
On retrouve une opposition similaire dans la première histoire écrite par Alan Moore pour Swamp Thing, où il oppose la créature à un personnage miroir, le Dr. Jason Woodrue. Également biologiste, Woodrue cherche à devenir un végétal complet, tant dans le corps que dans l’esprit, comme c’est le cas pour Swamp Thing. Une différence majeure est bien dans cette volonté, opposée à l’accident qui donne naissance à la créature du marais. Il est celui qui procède à l’autopsie de l’avatar suite à sa mort face aux soldats survenue dans Saga of the Swamp Thing n°20. Il découvre, durant l’opération, que Swamp Thing n’a plus rien de biologiquement humain et que seul l’esprit d’Alec Holland habite la créature, ce que Woodrue désigne comme une « infection »5. À travers son développement, on constate son rejet de l’être humain, qu’il considère comme une simple « créature faite de viande »6 ou un « steak pleurnichard »7. Jason Woodrue, qui est déjà en grande partie végétal et connu sous le nom de Floronic Man, veut aller plus loin et se débarrasser de son anthropocentrisme d’une manière nouvelle. La transformation du corps ne lui suffit pas ; elle n’est qu’un point de départ ; il veut également changer son esprit. Il qualifie ce processus de « voyage », une « odyssée verte », permise par l’incarnation de la wilderness (le terme est employé par Alan Moore) qu’est Swamp Thing. La référence à Thoreau et à son œuvre est directe dans l’idée du voyage dans la nature sauvage comme manière d’accomplir le transcendantalisme : c’est le cas pour la créature du marais évidemment, qui n’a de cesse d’y retourner, mais aussi pour sa compagne Abigail Arcane. Il en est de même pour Jason Woodrue, dont l’expérience brute de la nature ne peut d’ailleurs se représenter que par des planches aux influences psychédéliques, aux aspects mystiques, où il n’est qu’une figure déstructurée qui ramène au récit horrifique, à ce qui dépasse l’entendement humain. Le processus est une réussite pour Woodrue, qui pense s’être débarrassé de son anthropocentrisme, sa part humaine étant complètement détruite au contact de la nature, mais cette fin n’est possible que par un contact prolongé au-delà de la souffrance et de la raison humaine.
Les auteur∙e∙s de comics sont des agent∙e∙s du discours social dont la création est une action, et si « la responsabilité écologique s’est diluée dans le corps social »8, alors les histoires que nous analysons ici ont un sens fort. Le retour à la pensée sensible de Thoreau est une façon de se passer d’une science qui peut parfois apparaître comme discréditée éthiquement par les actes du XXe siècle, en particulier dans le domaine écologique. Alors que la présence humaine se fait de plus en plus pesante sur l’environnement, revenir à un penseur qui tend à effacer, dans son écriture, le sujet humain qui perçoit, prend tout son sens. Selon Alain Suberchicot, « cet amenuisement du sujet devant le monde naturel est le moyen d’un renforcement de l’idée écologiste »9. Dès lors, l’arbre anthropomorphique devient un moyen fictionnel de pousser ce processus d’amenuisement à sa limite, et l’élimination complète de l’origine humaine de Swamp Thing par Alan Moore dès son arrivée sur la série en témoigne. L’arbre anthropomorphique, en ce qu’il n’est pas un sujet humain mais végétal, permet d’aller au-delà de toute expérience humaine de la nature.
Incarner la nature
L’écologie moderne américaine, en tant que pensée politique, est profondément contextuelle, à la différence ce qui a pu être une philosophie de la nature : « Dans l’histoire et hors de l’histoire, les idées de l’écologie américaine s’arrachent au temps, et aussi lui répondent, en évoluant avec lui10 ». Son devenir sociopolitique après la Seconde Guerre mondiale, dépassant la tradition littéraire pour devenir un véritable programme, est lié à plusieurs événements. Le premier, antérieur d’une quinzaine d’années aux autres, est l’essai nucléaire du 16 juillet 1945 sous l’égide du physicien Robert Oppenheimer, qui ouvre la voie à un grand nombre d’expérimentations de l’arme atomique par les grandes puissances militaires. Ce premier essai, aux conséquences inconnues sur l’atmosphère lorsqu’il est mis en œuvre, déclenche une prise de conscience du rapport de la science à l’environnement, ainsi que des dangers de la domination de la première sur la seconde. Oppenheimer lui-même a exprimé plusieurs fois ses doutes sur ce sujet11. Il y a, dans l’apparition de Groot, en 1960, dans Tales to Astonish n°13, un renversement de cette dynamique particulièrement originale pour son époque. En effet, alors que c’est habituellement l’espèce humaine qui expérimente et contrôle la nature, à l’exemple d’un Hank Pym inventant un casque pour donner des ordres aux fourmis dans Tales to Astonish n°27, c’est ici l’arbre géant qu’est Groot qui vient sur Terre pour prendre une cité humaine et la ramener aux scientifiques de sa planète. La thématique des dégâts engendrés par les expériences nucléaires de l’espèce humaine est également abordée dans Swamp Thing avec le « Journal d’une tête nucléaire » dans les numéros 35 et 36 d’Alan Moore, Stephen Bissette, John Totleben et Tatjana Wood. C’est ici l’enfouissement des déchets toxiques qui est remis en cause en raison des dégâts importants qu’ils peuvent causer à l’environnement. La tête nucléaire en question, appelée Nukeface en V.O., est en réalité un ancien employé de centrale irradié qui s’alimente en déchets radioactifs et dont la simple présence provoque la mort pour toute forme de vie.
Les années 1960 sont marquées par des événements faisant de l’écologie une pensée sociopolitique influente. Dans le domaine militaire, suite au précédent de la lutte britannique contre l’insurrection communiste malaise des années 1950, les États-Unis considèrent l’usage des herbicides défoliants comme une tactique en accord avec les lois internationales12. Le Secrétaire d’État Dean Rusk et le Président John Fitzgerald Kennedy font donc de l’utilisation des herbicides arc-en-ciel, en particulier l’agent orange, un élément central de la progression de l’armée américaine dans la guerre du Viêt Nam. À partir de 1961, dans le cadre de l’opération Ranch Hand, plus de 68 000 m3 de défoliants sont déversés sur les mangroves pour priver le Viet Cong du couvert végétal et sur les rizières pour affamer l’ennemi. Cette guerre écologique d’un genre nouveau est médiatisée à la fois durant et après le conflit pour ses conséquences sur l’environnement et sur les combattants. Elle est plusieurs fois représentée de manière symbolique dans la série Swamp Thing. Alan Moore et Steve Bissette montrent le combat de soldats armés de lance-flammes contre Swamp Thing. Charles Soule, scénariste qui succède à Jeff Lemire en 2013, et le dessinateur Kano représentent l’Épouvantail attaquant l’avatar de la Sève avec un dérivé de l’Agent Orange. Les deux affrontements se soldent d’ailleurs par une mort temporaire de l’avatar, et donc une mort symbolique de la nature dans cette guerre. Cette symbolique est encore plus grande lorsque l’on compare les formes de Groot et Swamp Thing. Si le premier a réellement la forme de la partie boisée d’un arbre, avec son tronc et ses branches, le second, qui apparaît en 1971, met beaucoup plus en valeur les parties vertes de la végétation, associées dans l’imaginaire à la vitalité de la plante. Swamp Thing a partiellement les traits de l’arbre, mais il peut aussi sembler, dans certaines cases, être un amas de plantes et de mousse, qui serait passé de la vie à la conscience. Le monde végétal est d’ailleurs réuni sous le terme de « Green », et c’est bien en concevant une formule chimique destinée à revégétaliser n’importe quel environnement – l’exact opposé d’un défoliant, donc – que le biologiste Alec Holland est transformé en Swamp Thing, comme si, pour réparer les erreurs humaines, un pas supplémentaire était fait, dépassant la simple action scientifique pour devenir le héraut/héros du monde végétal. Dépassant sa situation accidentelle de monstre pathétique inspirant au lecteur la pitié, il devient au fur et à mesure de son histoire un représentant pleinement assumé de la vie végétale.
Aux événements scientifiques s’ajoutent les catastrophes de nature anthropique, qui tendent également à se multiplier dans les années 1960. La marée noire provoquée par le naufrage du Torrey Canyon au large des côtes britanniques en mars 1967 est particulièrement relayée médiatiquement, le navire étant à l’époque le plus important à se n’être jamais abîmé en mer. Cette médiatisation nouvelle des problématiques écologiques conduit à de nombreux engagements dans les années 1960 et 1970, parallèlement aux succès des mouvements progressistes pour les droits civiques, qui mènent à la conférence des Nations Unies sur l’environnement à Stockholm en 1972. L’influence des années 1960 est, par ailleurs, toujours mise en valeur aujourd’hui, au moins sur le plan graphique, comme le montre l’aspect psychédélique de certaines planches des épisodes de Jeff Lemire et de Yannick Paquette.
Le transcendantalisme américain de Ralph Waldo Emerson ou d’Henry David Thoreau exalte la nature sauvage et la recherche de son contact. L’être humain doit vivre en harmonie avec elle, la connaître intuitivement, une pensée en adéquation avec la construction nationale des États-Unis en pleine réalisation de leur conquête territoriale. Pour Thoreau, la frontière est partout où se fait le contact avec la wilderness, terme qu’il dégage de son sens biblique premier pour le redéfinir et le repenser continuellement tout au long de ses écrits13. Cet affrontement à la frontière, et donc à la nature sauvage, devient un élément important de la culture nord-américaine. On retrouve cette idée avec un des Swamp Thing qui précédent Alec Holland dans ce rôle. Né au début du XXe siècle, Calbraith A. H. Rodgers est un aviateur mort dans un crash et transformé par la Sève. Il est intéressant de voir que celui-ci plaide pour une modération de la Sève, pour que celle-ci se montre moins agressive et plus en adéquation avec l’espèce humaine. Le personnage est une réinterprétation de l’aviateur Calbraith Perry Rodgers, premier à avoir réalisé un vol transcontinental en Amérique du Nord en 1911. Également mort dans un crash, son exploit participe de l’affrontement à la frontière et de la domestication du territoire.
Dans la première moitié du XXe siècle, le botaniste Henry Alan Gleason s’attache particulièrement à la notion d’association végétale, que l’on doit à Alexander von Humboldt et qui désigne un groupement végétal relativement constant dont les espèces sont liées entre elles. On retrouve cette notion plus particulièrement dans la série Swamp Thing relancée par les scénaristes Scott Snyder et Jeff Lemire à partir de 2012, avec l’idée que les plantes ont le même type de comportement que ceux des membres d’une société humaine. Ainsi, dans Swamp Thing Annual n°2 en décembre 2013, l’avatar incarné par Alec Holland rencontre ses prédécesseurs pour apprendre à utiliser ses pouvoirs. Parmi eux, celui qui est surnommé le « Loup », est présenté comme un aristocrate naturaliste du XVIIIe siècle dont les travaux ont servi de fondements à l’écologie. Le naturaliste agit alors comme un professeur pour le biologiste qu’est Alec Holland, dans un fonctionnement qui semble bien plus humain que végétal. Le Loup explique par ailleurs que le Parlement de la Sève a un fonctionnement politique très similaire à la démocratie occidentale, avec différentes lignes politiques qui reçoivent plus ou moins de soutien de la part des anciens Swamp Thing. La notion d’association végétale n’est toutefois pas la seule influence du fonctionnement de la société humaine sur la société végétale. La notion d’équilibre, ici entre le règne animal incarné par le Sang et le règne végétal incarné par la Sève, est centrale dans l’histoire développée. Elle donne lieu à un crossover important entre les séries Swamp Thing et Animal Man, donnant le point de vue des deux super-héros sur les événements et la lutte contre le troisième élément de cet équilibre, la Nécrose. L’état d’équilibre, notion aujourd’hui dépassée, est notamment théorisé par Carl von Linné dans son économie de la nature au XVIIIe siècle, avec l’idée que l’évolution de l’écosystème sert à atteindre un état stable selon un plan divin pour n’être qu’au service de l’être humain, en référence à la Genèse biblique selon laquelle « l’homme […] domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre ». Si le contenu théologique est progressivement abandonné par les chercheurs et chercheuses, la thèse d’un équilibre de l’écosystème continue à évoluer et amène biologistes et zoologistes à travailler ensemble, en particulier dans la sphère d’étude nord-américaine des années 1960 et 1970. L’équilibre tripartite présenté dans l’univers DC Comics ne se fait pas au service de l’espèce humaine, qui n’est qu’une partie d’un tout qui la dépasse, mais une puissance mystique de la nature est toutefois bien présente. La possibilité pour la Sève de prendre un avatar, le Swamp Thing, semble remonter à des temps primordiaux, sans qu’une explication sur l’origine de cette force ne soit donnée.
Si le dépassement de l’anthropocentrisme ne semble donc pas complètement réalisé, il apparaît en filigrane comme une raison d’être de ces personnages dans les comics. L’équilibre proposé par le scénariste Jeff Lemire, dans lequel l’être humain n’est guère plus qu’un moyen pour les forces de la Sève, du Sang et de la Nécrose de s’affronter, est un moyen de dépasser la question irrésolue d’Emerson sur la valeur intrinsèque qu’il faudrait déterminer à la nature. L’arbre anthropomorphique dépasse l’anthropocentrisme, replaçant l’être humain dans un ensemble qui le dépasse. Il est complètement dépossédé de toute prétention à attribuer une valeur à la nature, qui existe par elle-même dans sa propre forme de conscience. Selon le niveau de lecture, dépasser l’anthropocentrisme dans une œuvre, qui est par nature humaine, peut évidemment apparaître comme illusoire. Pourtant, le personnage de comics se présente comme une chance unique d’approcher cet objectif, au moins comme une expérience de pensée par l’imaginaire. La nature graphique de cette médiaculture et l’existence d’univers qui ne sont pas soumis à un réalisme scientifique ainsi que la relative liberté laissée aux artistes de refaçonner les personnages, à l’exemple de ce que fait Alan Moore avec Swamp Thing, est un moyen de leur faire véhiculer des idées, par ailleurs, complexes. Cette liberté peut aussi amener à plus d’anthropomorphisme, on le voit avec le succès de Groot dans la version qu’en donne le réalisateur James Gunn pour ses films Gardiens de la Galaxie. Si le fameux bébé Groot, né à la fin du premier opus, remporte un franc succès, c’est peut-être parce qu’il semble très humain lorsqu’il danse sur le générique de fin.
Comme le montre Patrick Matagne, même au début du XXIe siècle, « l’écologie […] se cherche encore »14. Selon lui, « en se globalisant, l’écologie embrasse des domaines du savoir qui débordent largement le champ strictement scientifique »15. C’est peut-être cette difficulté fondamentale d’un champ si vaste, au point où il ne peut jamais être assimilé par l’esprit humain, qui explique la réinterprétation des pensées environnementalistes dans les comics par le moyen des végétaux anthropomorphiques. Le lecteur ou la lectrice trouve refuge dans une forme plus compréhensible d’équilibre écologique qui ne relève plus de l’unique responsabilité de l’espèce humaine mais d’êtres et de puissances qui n’ont que peu à voir avec celle-ci. C’est en ce sens qu’il y a à la fois un dépassement de l’anthropocentrisme et l’idée d’une pensée sans concepts dans laquelle les comics mainstream deviennent un outil de réinterprétation du monde à destination des masses de lecteurs.
SOURCES MENTIONNÉES
Stan Lee, Jack Kirby et Dick Ayers, « I Challenged Groot ! The Monster from Planet X » dans Tales to Astonish, 1(13), Novembre 1960.
Jeff Loveness, Brian Kessinger et al., Groot, 1(1-6), Août 2015 à Janvier 2016.
Alan Moore, Steve Bissette, Rick Veitch, John Totleben, Tatjana Wood, (Saga of the) Swamp Thing, 2(20-64), Janvier 1984 à Septembre 1987.
Scott Snyder, Jeff Lemire, Charles Soule, Yanick Paquette, Jesus Saiz et al., Swamp Thing, 5(1-40), Annual n°1 et 2, Novembre 2011 à Mai 2015.
Len Wein, Bernie Wrightson et al., « Swamp Thing » dans House of Secrets, 1(92), Juillet 1971.
1 François Duban, « L’écologisme américain : Des mythes fondateurs de la nation aux aspirations planétaires », Hérodote, 100, 2001, p. 55 doi.org/10.3917/her.100.0055
2 Henry David Thoreau, Journal, 1859, cité dans Duban, ibid., p. 66.
3 Len Wein, Bernie Wrightson, Tatjana Wood, Swamp Thing, 1(1), novembre 1972.
4 Alain Suberchicot, Littérature américaine et écologie, Paris : L’Harmattan, 2002, p. 9.
5 Alan Moore, Steve Bissette, Alan Totleben, Tatjana Wood et al., (Saga of the) Swamp Thing, 2(22), mars 1984.
6 Ibid.
7 Ibid.
8 Alain Suberchicot, op. cit., p.15.
9 Ibid., p. 24.
10 Ibid., p. 12.
11 Curtis W. Hart, « J. Robert Oppenheimer : a faith development portrait », Journal of Religion and Health, 47, 2008, 118, doi.org/10.1007/s10943-007-9136-z
12 Peter Hough, The Global Politics of Pesticides: Forging Consensus from Conflicting Interests, Londres : Earthscan, 1998, p. 61.
13 Richard W. Judd, « The Trouble with Thoreau’s Wilderness », Forest History Today, 2017, 48-55.
14 Patrick Matagne, Comprendre l’écologie et son histoire, Lonay : Delachaux & Niestle, 2002, p. 187.