La musique, trame sonore des indépendances et des décolonisations en Afrique

La musique, trame sonore des indépendances et des décolonisations en Afrique

Par Adèle Surprenant

L’année 2020 marque le soixantième anniversaire de l’indépendance de dix-sept pays africains face aux puissances coloniales européennes. Un moment d’ébullition politique, accompagné par une volonté de décolonisation aussi bien administrative que culturelle. 

Manu Dibango, Idir, Tony Allen, Mory Kanté… Ces grands noms de la musique africaine nous ont tous quitté.e.s dans les derniers mois, laissant un héritage culturel et politique important. 

C’est avec son morceau à succès Yéké Yéké en 1987 que le Guinéen Kanté s’est fait connaître à l’échelle planétaire, propulsant pour la première fois de l’histoire un artiste africain à la première place du palmarès du célèbre hebdomadaire américain Billboard 1. Il était surnommé le griot électrique, renvoyant à la figure du porteur de la parole et des littératures orales et vernaculaires dans les sociétés traditionnelles africaines 2

« De simples musiciens, [les griots], deviennent l’incarnation même de la mémoire que la société a de son passé et de son histoire,3 » un rôle qui semble avoir été conservé par les figures de la musique moderne en Afrique subsaharienne. 

« La musique a accompagné le mouvement de décolonisation un peu partout en Afrique », confirme à L’Esprit libre le professeur Ibrahima Wane du laboratoire de Littératures et Civilisations africaines de l’Université Cheikh Anta Diop. Rappelant que les langues locales étaient chantées et comprises même par les populations les plus éloignées des centres de pouvoir, il insiste sur l’importance de cet instrument de lutte, par la force de son langage et la taille de son public.

Indépendances et mbalax 4

Après la Seconde Guerre mondiale, le nouvel ordre international et la faillibilité désormais reconnue des puissances européennes laissent place aux revendications indépendantistes des pays colonisés d’Asie et d’Afrique. Contre la volonté des colonisateurs, des organisations citoyennes et politiques s’organisent dans toutes les capitales du continent africain et ailleurs encore. Seuls les Britanniques comprennent qu’une indépendance contrôlée peut être plus rentable que le maintien d’un coûteux système de domination 5, un contrôle passant notamment par le maintien de dépendances économiques et le soft-power culturel. 

Dans les territoires colonisés par la France, le général Charles de Gaulle utilise la Radio des colonies française d’Afrique pour diffuser une chanson de propagande avant un référendum sur l’indépendance de plusieurs pays. La Guinée est le seul pays à refuser par voie référendaire l’option d’une indépendance progressive et accompagnée par la puissance coloniale française, réclamant de ce fait l’indépendance immédiate et sans ingérences. Elle lui sera accordée le 2 octobre 1958, quatre jours seulement après le vote. 

Ahmed Sékou Touré, premier président de la République de Guinée, investit d’ailleurs dans la culture et l’industrie musicale en pleine effervescence, et va jusqu’à déclarer publiquement que  la culture est une arme plus efficace que le fusil 6.

Le titre Indépendance chacha, de l’orchestre congolais African Jazz, a retenti dans toute l’Afrique, nous dit le Professeur Wane. Dans chaque pays, les artistes ont chanté la nouvelle aube et galvanisé les peuples invités à prendre leur destin en main.

L’ancien Congo belge voit aussi naître l’un des orchestres les plus emblématiques de cette époque, Les Bantous de la capitale, qui se forment à Léopoldville 7 en 1959, un an avant l’indépendance de la future République du Congo. Dernier membre vivant d’un groupe aussi vieux que le pays qui l’a vu naître, Nganga Édo est décédé le 7 juin dernier, mettant fin à l’histoire du plus vieil orchestre africain. 

Dès les années quarante et cinquante, on voit pourtant déjà des musicien.ne.s s’affranchir du style plus traditionnel des orchestres, porteurs de l’âme des griots 8. Au Sénégal, notamment, les influences jazz, afro-cubaines et même rock se popularisent, dans la veine d’un panafricanisme solidaire des populations noires descendantes d’esclaves aux Amériques et ailleurs 9

L’homme de lettres et premier président sénégalais Léopold Sédar Senghor entreprend une réelle décolonisation culturelle 10, et fonde notamment le Festival mondial des arts nègres à Dakar, en 1966. Un évènement majeur, qui peut être compris comme s’inscrivant dans une entreprise qui vise à rendre la parole à des populations locales sur leurs représentations spatiales et leurs identités  ‒ sachant que la colonisation y a laissé inévitablement une marque indélébile 11.

Fela Kuti et la mentalité coloniale 

Après les indépendances reste donc la décolonisation, qui passe notamment par la définition  ‒ ou redéfinition‒ de l’identité culturelle des communautés nouvellement libérées de l’emprise coloniale. Cependant, comme le souligne Yves Raibaud, chercheur au CNRS, l’identité culturelle n’est pas une question d’authenticité, idéal pouvant entraîner une essentialisation des populations en voie de décolonisation,  mais d’autorité 12.

En matière d’autorité, le nigérian Fela Kuti s’impose sur la scène musicale durant la décennie soixante-dix. On lui attribue la paternité de l’afrobeat, un style fusionnant les sonorités jazz, yorouba et funk, qui est à la fois une musique à danser et un vecteur de contestation, voire de résistance à l’oppression du peuple, à l’injustice sociale, à l’inégalité des rapports de force, à la trahison des valeurs africaines au profit des anciennes puissances coloniales, etc 13

Fela a pourtant commencé sa carrière comme trompettiste jazz, puis dans le highlife, un style musical inventé durant les années vingt dans la colonie anglaise du Gold Coast, devenu aujourd’hui le Ghana 14. C’est en 1969, lors d’un voyage à Los Angeles, aux États-Unis, que Fela rencontre des militants du Black Panther, une organisation socialiste de libération des Noir.e.s, et qu’il se radicalise politiquement. 

En entretien,  Fela confiait au Glendora Review African Quarterly on the Arts que c’est aux États-Unis qu’il a entendu parler de l’histoire de son continent d’origine pour la première fois. Cet  éveil politique  lui permet de réaliser qu’il avai[t] utilisé le jazz pour jouer de la musique africaine alors qu’[il] aurai[t] dû utiliser la musique africaine pour jouer du jazz 15.

Il revient au pays avec l’afrobeat en poche et les écrits de l’homme politique afro-américain Malcom X en tête, faisant de lui une figure à la fois culturelle et politique majeure du Nigeria nouvellement indépendant. En 1981, Fela Kuti sort le morceau Colonial Mentality, dans lequel il chante: ils ont maintenant fini de te libérer, mais tu ne te libères jamais toi-même 16.

Interrogé sur la portée émancipatrice de la musique aujourd’hui, Ibrahima Wane confie :  l’art a non seulement servi à contester le pouvoir colonial, mais a aussi permis de véhiculer la critique contre les dérives politiques au lendemain des indépendances. 

Ainsi, du Bénin à la Somalie, entre indépendances et impérialismes, régimes dictatoriaux ou de parti unique, la création artistique et littéraire a été un des rares espaces de dénonciation.

Le Monde avec AFP. Le 27 mai 2020. « Musique et chants mandingues aux funérailles du “griot électrique” Mory Kanté en Guinée ». [En ligne] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/05/27/musique-et-chants-mandingues-aux-funerailles-du-griot-electrique-mory-kante-en-guinee_6040887_3212.html (page consultée le 30 juillet 2020)

N’sele, Kibalabala. « Le griot, porteur de la parole en Afrique » dans Jeu, 1986, n.39, p.63.

3 Ibid., p.64.

4 Type de musique populaire née dans les années 1970 au Sénégal.

Deltombe, Thomas. 2014. « Afrique 1960, la marche des indépendances » dans Le Monde diplomatique. [En ligne] https://www.monde-diplomatique.fr/publications/manuel_d_histoire_critique/a53268 (page consultée le 30 juillet 2020)

Cagnolari, Vladimir. Le 27 juin 2020. « La valse des indépendances » dans l’émission Musiques du monde de Radio France internationale (RFI). [En ligne] https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200628-la-valse-ind%C3%A9pendances-une-%C3%A9mission-sp%C3%A9ciale-propos%C3%A9e-vladimir-cagnolari (page consultée le 29 juillet 2020)

7 Aujourd’hui nommée Brazzaville. 

Bator Dieng, Amadou. Le 4 avril 2020. « Sénégal: après l’indépendance, la décolonisation culturelle » dansPAM. [En ligne] https://pan-african-music.com/senegal-apres-lindependance-la-decolonisation-culturelle/ (page consultée le 29 juillet 2020)

9 Cagnolari, Vladimir, Op.cit.

10 Bator Dieng, Amadou, Op.cit

11 N’sele, Kibalabala, Op.cit.

12 Raibaud, Yves. 2008. « Les musiques du monde à l’épreuve des études postcoloniales » dans Volume! La revue des musiques populaires. [En ligne] https://journals.openedition.org/volume/167 (page consultée le 31 juillet 2020)

13 Bensignor, François. 2009. « Les origines de l’afrobeat » dans Hommes et migrations. [En ligne] https://journals.openedition.org/hommesmigrations/352 (page consultée le 31 juillet 2020)

14 Ibid

15 Kuti, Fela. Entretien de John Collins, le 22 décembre 1975 dans le Glendora Review African Quarterly on the Arts, vol.2.

« Them don release you now, but you never release yourself » (version originale). Kuti, Fela.

16 Colonial Mentality. [En ligne] https://www.youtube.com/watch?v=MMaoA7bjt64 (page consultée le 30 juillet 2020)

Réflexions sur l’impérialisme américain et le capitalisme algorithmique

Réflexions sur l’impérialisme américain et le capitalisme algorithmique

Par Jonathan Durand-Folco

L’hostilité de Donald Trump envers la Chine semble devenue une nouvelle habitude du président américain. Mais les dernières réactions des États-Unis à l’endroit de l’application TikTok, les débats sur l’infrastructure 5G, et la montée des inquiétudes face à la domination monopolistique des GAFAM (Google, Facebook, Amazon, Microsoft), démontrent les tensions de l’économie numérique qui ébranle la plus grande puissance du monde. Et si les récentes manifestations du capitalisme contemporain, notamment dans sa version états-unienne, étaient l’incarnation la plus récente de l’impérialisme américain? Avant d’étayer cette hypothèse, voici quelques éléments de définition.

Qu’est-ce que le capitalisme algorithmique?

Par capitalisme algorithmique1, j’entends un nouveau stade du capitalisme qui a émergé dans la première décennie du XXIe siècle. Si l’expression « capitalisme numérique » est plutôt floue et remonte aux années 1980-1990 (avec l’arrivée de l’ordinateur personnel, l’Internet et la « société en réseaux »), l’émergence du « capitalisme algorithmique » coïncide avec l’arrivée des médias sociaux, les téléphones intelligents, l’économie de plateforme, le big data, la diffusion des algorithmes et le machine learning. Shoshana Zuboff utilise l’expression « capitalisme de surveillance » pour désigner cette reconfiguration du capitalisme, mais l’adjectif « algorithmique » permet de mettre l’accent sur l’extraction des données (data is the new oil), le développement accéléré de l’intelligence artificielle (IA) et la généralisation du « pouvoir algorithmique » comme mode de régulation des pratiques sociales. Alors que plusieurs théories critiques considèrent que nous sommes encore au stade du capitalisme néolibéral, financiarisé et mondialisé, l’hypothèse du capitalisme algorithmique considère qu’une nouvelle configuration du capitalisme a déjà pris le relais, en intégrant la rationalité néolibérale dans une dynamique encore plus englobante : la logique algorithmique.

Les manifestations concrètes de ce nouveau régime d’accumulation sont nombreuses: hégémonie des GAFAM sur les marchés boursiers et l’économie mondiale, apparition du digital labor (microtravail, travail à la demande dans léconomie collaborative, travail social en réseau), technologies addictives, surveillance de masse, « 4e révolution industrielle », automatisation des inégalités sociales par les algorithmes, renforcement de l’extractivisme et de la consommation énergétique par les infrastructures numériques, dont la 5G qui vise à propulser l’Internet des objets3, l’IA et le cloud computing.

Reconfigurations de l’impérialisme américain

Par « impérialisme américain », je reprends ici par commodité la définition de Wikipédia : « L’impérialisme américain est une expression utilisée pour désigner, de manière critique et polémique, l’influence des États-Unis dans les domaines politiques, militaires, économiques et culturels à l’échelle mondiale. »4 Quel est le lien entre l’impérialisme et le capitalisme algorithmique? Mon hypothèse est que pour comprendre la forme particulière que prend l’impérialisme américain depuis les années 2000-2010, il ne faut pas seulement regarder du côté du Pentagone, Wall Street ou encore Hollywood, mais nous tourner vers la Silicon Valley, Google, Apple, Facebook, Instagram, YouTube, Uber, Airbnb, Netflix et compagnie, qui sont aujourd’hui devenus les vecteurs d’une nouvelle « culture globale ».

Alors que « l’américanisation du monde » dans la deuxième moitié du XXe siècle s’est diffusée par les industries culturelles (musique, films) et l’exportation de grandes marques (McDonalds, Coca-Cola, Nike, etc.), le XXIe siècle est davantage marqué par la diffusion de « styles de vie » basés sur les médias sociaux, le iPhone, les influenceurs, les valeurs, codes et références culturelles du web 2.0,  qui peuvent se décliner en une variété de langues et particularités nationales, régionales et locales. C’est donc la « siliconisation du monde »5 qui représente aujourd’hui l’archétype de l’impérialisme culturel, c’est-à-dire la suprématie d’un mode de vie particulier sur le reste du globe.

Cette analyse de l’aspect culturel du capitalisme algorithmique ne doit pas être négligée, ou considérée comme une simple « superstructure » qui émanerait de « l’infrastructure » numérique capitaliste. Elle est l’incarnation d’une forme de vie particulière qui peut être analysée comme telle, bien qu’elle soit toujours liée à des dimensions technologique, économique et politique qui l’influencent de façon dynamique. Cet impérialisme culturel est représenté par l’hégémonie de la Silicon Valley sur la « culture digitale » de notre époque.

La « nouvelle guerre froide »

Cela dit, qu’en est-il de la relation entre l’impérialisme militaire, politique et économique des États-Unis et le capitalisme algorithmique? Disons d’emblée que c’est l’impérialisme technologique qui peut avoir diverses ramifications sur les plans militaire, politique et économique. À mon avis (ce n’est qu’une simple hypothèse, car je suis relativement profane en matière de relations internationales), l’impérialismepolitique des États-Unis est sans doute l’aspect le plus éloigné du capitalisme algorithmique. Avec l’arrivée de Donald Trump, il semble même y avoir un clash complet entre le « néolibéralisme progressiste » de la Silicon Valley, lequel désigne un mélange de valeurs progressistes (diversité, ouverture, écologie, etc.) et de logique économique individualiste, puis le « populisme réactionnaire » du président6. Mais cette contradiction sur le plan politique se combine à une convergence d’intérêts sur le plan économique et militaire, le développement des algorithmes, la robotique et l’intelligence artificielle étant particulièrement utiles pour assurer la suprématie militaire et économique des États-Unis sur l’échiquier mondial. Si les États-Unis sont actuellement en train de perdre leur « leadership moral » à cause des errances débiles du président Trump, ils demeurent encore en position dominante sur les autres plans… pour le moment.

Or, c’est aujourd’hui la Chine qui apparaît comme le prochain hégémon potentiel sur la scène internationale. Si son influence économique comme « grande puissance industrielle » n’est plus à démontrer, c’est maintenant sur le plan technologique que la Chine pourrait dépasser les États-Unis dans la prochaine décennie. Notons ici que la Chine a vécu son « moment Spoutnik » en mars 2016, lorsque AlphaGo a battu le joueur Lee Sedol 4 à 1 dans une partie de Go. Dans son livre I.A. La Plus Grande Mutation de l’Histoire (2019), l’investisseur chinois Kai-Fu Lee raconte comment la Chine a décidé de se lancer à pleine vitesse dans la course à l’intelligence artificielle.

« Les capital-risqueurs, les géants de la technologie et le gouvernement ont brusquement inondé les start-up de capitaux, provoquant une accélération sans précédent de la recherche et des créations d’entreprises. […] Quant au gouvernement central, moins de deux mois après que Ke Jie eut déclaré forfait dans la dernière partie qui l’opposait à AlphaGo, il a présenté un plan ambitieux visant à développer le savoir-faire en intelligence artificielle. […] L’ambition avouée est de faire du pays, d’ici à 2030, le leader mondial de l’innovation en intelligence artificielle sur le plan de la recherche, des technologies et de leurs applications. »7

Rappelons ici que le capitalisme algorithmique existe actuellement sous deux principales formes: le capitalisme de surveillance mâtiné de libéralisme culturel de la Silicon Valley, puis le capitalisme autoritaire à la chinoise, lequel combine le système totalitaire du crédit social et le capitalisme d’État. Alors que l’impérialisme technologique américain est représenté par l’acronyme GAFAM, la Chine a aussi son BATX pour désigner ses Géants du numérique qui sont entrés dans le palmarès mondial des plus grandes entreprises: Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi.

Cette « nouvelle guerre froide » entre les États-Unis et la Chine ne prend plus la forme de la course à l’espace ou de la course aux armements nucléaires qui opposa les Russes aux Américains jusqu’à l’effondrement du bloc soviétique; la compétition féroce pour la supériorité technologique entre grandes puissances est aujourd’hui centrée sur le développement des machines algorithmiques. Cette tension grandissante entre les États-Unis et la Chine se manifeste par différents incidents impliquant des compagnies technologiques, à l’instar de Huawei (lutte pour le contrôle de l’infrastructure 5G), ou encore TikTok, un média social de propriété chinoise qui est devenu hyper populaire auprès des jeunes depuis son lancement en septembre 2016. Le fait que les États-Unis ont annoncé vouloir bannir TikTok dans la semaine du 3 août 20208, pour empêcher une potentielle collecte de données personnelles par Pékin, alors que les éants de la Silicon Valley font de même depuis une décennie, démontre qu’il s’agit avant tout d’un enjeu géopolitique.

Dimensions de l’impérialisme algorithmique

C’est pourquoi, en résumé, nous devrions analyser les enjeux entourant le bannissement de TikTok à travers la lunette de l’impérialisme américain, qui tente de garder son hégémonie à l’ère du capitalisme algorithmique. L’analyse critique du capitalisme algorithmique comme système économique, ou encore comme moteur de l’hégémonie culturelle, doit ainsi être combinée à une analyse plus globale des nouvelles formes de l’impérialisme au tournant des années 2020. À ce titre, la définition classique de l’impérialisme formulée par Lénine en 1917 offre un bon point de départ un siècle plus tard :

« Aussi, sans oublier ce qu’il y a de conventionnel et de relatif dans toutes les définitions en général, qui ne peuvent jamais embrasser les liens multiples d’un phénomène dans l’intégralité de son développement, devons-nous donner de l’impérialisme une définition englobant les cinq caractères fondamentaux suivants : 1) concentration de la production et du capital parvenue à un degré de développement si élevé quelle a créé les monopoles, dont le rôle est décisif dans la vie économique; 2) fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création, sur la base de ce « capital financier », dune oligarchie financière; 3) l’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, prend une importance toute particulière; 4) formation d’unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde et 5) fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes. L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financiers, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes. »9

Pour actualiser cette définition, nous pouvons dire que l’impérialisme du XXIe siècle, comme « stade suprême du capitalisme algorithmique », repose sur les cinq piliers : 1) domination des monopoles numériques (GAFAM-BATX) sur l’ensemble de la vie économique; 2) fusion du capital industriel, financier et numérique, et création, sur la base du « capital algorithmique », fondé sur l’accumulation de données et de la puissance algorithmique; 3) exportation d’applications et d’algorithmes (au lieu de la production de simples marchandises) comme moteur d’accumulation; 4) formation de réseaux transnationaux de plateformes numériques se partageant le monde; 5) fin du partage territorial du globe et des sphères de l’existence humaine (y compris la vie quotidienne)10 entre les plus grandes puissances capitalistes.

Le procès des GAFAM

Cette définition provisoire de l’impérialisme algorithmique devra être approfondie, nuancée et modifiée au besoin, mais elle permet tout de même de mettre en lumière certains événements de l’actualité. Par exemple, la récente audition des PDG de Apple, Google, Amazon et Facebook devant la commission des affaires judiciaires de la Chambre des représentants américaine visait à condamner les pratiques anticoncurrentielles de ces compagnies. L’hégémonie des GAFAM est à la fois l’expression de l’impérialisme américain, mais aussi une menace pour le principe sacro-saint de la libre concurrence capitaliste. 

Comme le note un article du Devoir : « Les patrons ont pu faire valoir leurs arguments, surtout lors des propos liminaires, les parlementaires ne leur laissant qu’assez peu la parole lors de la séance de questions et réponses. Tous en appellent à la fibre patriotique des élus. Leurs sociétés, « fièrement américaines », dixit Mark Zuckerberg, doivent leur succès aux valeurs et lois du pays — démocratie, liberté, innovation, etc. « Il n’y a pas de garanties que nos valeurs vont gagner. La Chine, par exemple, construit sa propre version d’Internet sur des idées très différentes et exporte cette vision dans d’autres pays », insiste le jeune milliardaire. Les GAFA mettent aussi en avant leurs investissements, les créations d’emplois aux États-Unis, et assurent favoriser la concurrence et faire face à une concurrence féroce. »11

Bien sûr, les membres de la commission ont mis en évidence le fait que Mark Zuckerberg et autres dirigeants des GAFAM enfreignent les lois antitrust12 de différentes façons. La stratégie qui consiste à faire vibrer la fibre patriotique des États-Unis, pour que les élus sceptiques expriment de la compassion face à la « concurrence féroce » à laquelle sont soumis les géants du numérique, montre ici que la Chine apparaît comme le grand ennemi aux valeurs anti-américaines qui pourrait un jour dominer le monde. Doit-on pour autant penser que les États-Unis sont sur le point d’appliquer les lois antitrust pour démanteler les GAFAM? Nul ne le sait encore, mais il faut garder en tête que les États-Unis sont confrontés à leur potentiel déclin face à la Chine, et que des actions trop robustes du côté des GAFAM pourraient nuire à leurs intérêts économiques, géopolitiques et militaires à moyen et long terme. Jean-Robert Sansfaçon montre bien ce dilemme dans sa dernière chronique :

« Cela dit, à l’exception de quelques élus plus sensibles à l’importance d’une réelle concurrence et du respect des droits des usagers, la majorité des représentants au Congrès restent fermement solidaires de leurs entreprises à succès malgré la critique. Et même si le président Trump promet de les mettre au pas après avoir lui-même vu ses fausses nouvelles censurées, il n’en reste pas moins leur plus grand défenseur lorsqu’elles font l’objet de poursuites judiciaires ou fiscales à l’étranger. Combien de milliards ces multinationales ont-elles pu rapatrier à taux d’imposition réduit grâce à la réforme fiscale de Donald Trump, en 2017? Malgré des critiques bien senties, les élus américains sont d’abord soucieux de l’importance pour l’Amérique de maintenir sa domination sur le monde numérique face au concurrent chinois menaçant, tant sur le plan économique que militaire. »13

Démanteler l’oligarchie

Somme toute, l’impérialisme américain basé sur l’hégémonie des grandes plateformes du capitalisme algorithmique représente l’un des principaux enjeux de notre époque. La lutte contre l’impérialisme algorithmique devrait être une priorité tant pour la gauche, soucieuse de justice sociale et économique, que pour le mouvement indépendantiste, qui milite pour la souveraineté populaire et nationale. 

Cela dit, des réformettes sociales-démocrates ou la simple souveraineté politico-juridique d’un État indépendant ne sauraient faire le poids face à l’oligarchie des GAFAM, l’impérialisme américain et la montée rapide du capitalisme autoritaire chinois. Seule une perspective internationaliste et résolument anticapitaliste peut orienter nos réflexions, actions collectives et réformes radicales pour viser le démantèlement du capitalisme algorithmique. 

L’expression « capitalisme algorithmique » a été utilisée pour la première fois par Michael A. Peters dans son texte Algorithmic capitalism in the Epoch of Digital Reason (2017). http://www.uta.edu/huma/agger/fastcapitalism/14_1/Peters-Algorithmic-Capitalism-Epoch.htm. Moi et mon collègue Jonathan Martineau sommes en train d’écrire un livre qui propose une théorisation plus complète de cette reconfiguration du capitalisme, lequel devrait être publié en 2021. Notre conception du capitalisme algorithmique recoupe celle du AI-capitalism analysé par Nick Dyer-Whitehford, Atle Mikkla Kjøsen et James Steinhoff dans Inhuman Power. Artificial Intelligence and the Future of Capitalism, Pluto Press, London : 2019.

Pour une analyse détaillée du digital labor, voir Antonio Casilli. En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Seuil : Paris, 2020.

L’Internet des objets désigne l’interconnexion croissante entre l’Internet, les objets physiques (électroménagers, voitures, etc.) et les environnements humains (maisons intelligentes, villes intelligentes), laquelle accélère la circulation de données entre le monde matériel et le monde numérique. 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Imp%C3%A9rialisme_am%C3%A9ricain

Éric Sadin, La siliconisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, Paris : L’échappée, 2016.

Pour une analyse plus détaillée du néolibéralisme progressiste et du populaire réactionnaire dans la sphère politique américaine, voir Nancy Fraser, « De Clinton à Trump, et au-delà », Revue Esprit, septembre 2018. https://esprit.presse.fr/article/nancy-fraser/de-clinton-a-trump-et-au-dela-41672

Kai Fu-Lee, I.A. La plus grande mutation de l’histoire. Paris : Les Arènes, 2019, p. 20-21.

8 https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/08/03/tiktok-interdit-aux-etats-unis-les-reponses-a-vos-questions_6048058_4408996.html

Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1917. Disponible en ligne sur : https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp7.htm

10 Les plateformes numériques et les algorithmes prennent une place toujours plus grande dans nos vies de tous les jours, notamment pour communiquer avec nos ami·e·s via les médias sociaux, ordinateurs et téléphones intelligents. De plus, l’arrivée de l’Internet des objets multipliant les biens physiques branchés sur le réseau (lits, brosses à dents, réfrigérateurs, voitures, etc.) fait en sorte que la logique algorithmique se déplace du « monde en ligne » vers le « monde réel », en faisant sauter la distinction entre les deux.

11 Chris Lefkow, Julie Jammot, « Les patrons des GAFA devant le Congrès américain », Le Devoir, 30 juillet 2020. https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/583250/les-patrons-des-gafa-en-audition-devant-le-congres-americain

12 Les lois antitrust, apparues vers la fin du XIXe siècle aux États-Unis, sont des lois visant à réduire la concentration du pouvoir économique de trusts ou monopoles, comme les empires de John Rockefeller et Andrew Carnegie dans les domaines du pétrole et de l’acier par exemple. Microsoft a fait l’objet d’une poursuite judiciaire et d’une application de loi antitrust en 2001.

13 Jean-Robert Sansfaçon, « Le patriotisme avant les principes », Le Devoir, 5 août 2020. https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/583576/geants-du-numerique-le-patriotisme-avant-les-principes

CRÉDIT PHOTO: Giuseppe Milo / FLICKR

Du Minnesota à Ramallah : anatomie d’une lutte

Du Minnesota à Ramallah : anatomie d’une lutte

Par Adèle Surprenant

La plus récente vague de manifestations liées au mouvement #BlackLivesMatteraux États-Unis a déclenché un élan de solidarité mondial. Le slogan « je ne peux pas respirer » a résonné jusqu’en territoires palestiniens occupés, où le soutien aux luttes pour les droits des afro-américain.e.s ne date pas d’hier. Retour sur des décennies de solidarité.

« Nous devons nous rappeler que George Floyd n’est pas mort à cause d’un manque d’oxygène. Il est mort à cause d’un manque de justice, » confie l’artiste palestinien Taqi Spateen dans une entrevue accordée à Mondoweiss1. Suite à l’assassinat de Floyd par un policier blanc à Minneapolis, le 25 mai 2020, Spateen a peint son portrait sur le mur séparant la ville de Bethléem, en Cisjordanie occupée, d’Israël.

Un geste de solidarité fort et évident pour Spateen, selon qui le mur de séparation contribue à « asphyxier » le peuple palestinien, vivant sous occupation israélienne depuis plus d’un demi-siècle.

Cinq jours après l’assassinat de George Floyd, un étudiant palestinien autiste de 32 ans, Eyad el-Hallaq, perdait la vie suite à son interpellation à un point de contrôle dans Jérusalem-Est occupé. Sa mort entraîne des manifestations partout au pays et propulse le #PalestinianLivesMatter sur les réseaux sociaux. En 2019, les membres des forces de sécurité israélienne ôtaient la vie à 133 palestinien.ne.s dont 28 mineur.e.s, d’après l’organisation de défense des droits humains B’tselem2.

La même année, 250 afro-américain.e.s ont été tués par la police aux États-Unis, d’après une enquête du Washington Post3. Cela représente un quart des décès annuel résultant d’une intervention policière. Les afro-américain.e.s ne constituent pourtant que 13,4% de la population américaine4.

« Quand je les vois, je nous vois5 »

Le mouvement des droits civiques aux États-Unis débute au milieu des années 1950, seulement quelques années après la déclaration de l’État d’Israël en 1948, dont découla l’exode d’environ 750 000 Palestinien.ne.s. Porteur du projet de création d’un foyer national juif, le mouvement sioniste se réclame alors majoritairement d’une gauche socialiste, attirant la sympathie et le support de militant.e.s et dirigeant.e.s politiques afro-américain.e.s6.

La guerre des Six jours de 1967 et l’annexion de territoires palestiniens par Tel-Aviv créera une scission indélébile au sein des alliances afro-sionistes: les ambitions coloniales d’Israël sont désormais claires, et contredisent l’anti-impérialisme et l’antiracisme inhérents aux positions des défenseuses et défenseurs des droits civiques, qui se rangent du côté des organisations palestiniennes. Les élu.e.s qui se succèdent au Congrès américain continuent quant à eux à afficher un soutien quasi-inébranlable au pouvoir israélien. Une position de laquelle il est mal vu de déroger, comme en témoigne le cas du militant Andrew Young, qui a perdu son poste d’ambassadeur aux Nations unies en 1979 pour avoir rencontré des membres de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP)7.

De leur côté, les organisations palestiniennes multiplient les contacts avec les défenseuses et défenseurs des droits afro-américains. De nombreux échanges stratégiques ont notamment lieu entre l’OLP et les Black Panthers, alors que le bureau international de ces derniers est situé à Alger, capitale des luttes décoloniales durant les années 19608.

Ces liens de solidarités s’expliquent par une lutte commune contre toutes formes d’oppressions raciales -le sionisme étant reconnu comme une forme de racisme dans la résolution 33799 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1975.

De plus, les militant.e.s Afro-américain.e.s et palestinien.ne.s « reconnaissent des similarités entre leurs oppresseurs, » nous indique le professeur à l’Université américaine de Beyrouth et auteur d’un livre sur la question10, Greg Burris. « Les États Unis et Israël sont des [entités] suprématistes blanches, vendant des projets coloniaux qui sont tous deux nés en Europe, » ajoute-t-il, rappelant qu’« ils ont travaillés et collaborés avec beaucoup de proximité dans les dernières décennies. »

La réactualisation des relations entre militant.e.s palestinien.ne.s et afro-américain.e.s doit quant à elle attendre l’été 2014. Alors que l’assassinat par la police de Michael Brown déclenche des manifestations à Ferguson, dans l’État américain du Missouri, le Président israélien Benjamin Netanyahou entreprend une campagne de bombardements contre les positions du Hamas et d’autres factions armées dans la Bande de Gaza.

Tandis que les évènements de Ferguson lèvent le voile sur la militarisation de la police aux États-Unis et sur la violence et le racisme systémique au sein de l’institution policière, des militant.e.s palestinien.ne.s affichent leur support aux Noir.e.s américain.e.s sur les réseaux sociaux. Certain.e.s vont même jusqu’à partager sur Twitter des recommandations pour limiter les effets des gaz lacrymogènes ou se protéger des balles de caoutchouc.

« De Ferguson à la Palestine, l’occupation est un crime11 »

Dans son intervention lors du congrès annuel de l’American Studies Association, la sociologue d’origine palestinienne Rabab Abdulhadi soutenait que « ces manifestations [de solidarité] ne sont pas nouvelles et ne découlent pas d’un enthousiasme momentané. Elles ont des précédents historiques dans les liens qui ont initialement rassemblé les mouvements anticoloniaux, antiracistes et anticapitalistes – des politiques révolutionnaires claires, non pas des politiques réformistes12 ».

D’autant plus que, d’après Greg Burris, « depuis le début du mouvement sioniste, les sionistes voient les États-Unis comme un modèle. » Dès l’installation de colons juifs en Palestine au début du XXe siècle à la création d’Israël et jusqu’à aujourd’hui, « ils pensent devoir traiter les Palestinien.n.e.s comme les Américain.e.s ont traité les Premières nations » et, par la suite, les populations afro-américaines.

Un « traitement » se déclinant en plusieurs formes, de la marginalisation économique à l’incarcération massive, en passant par la ghettoïsation13 du système d’éducation. Les Noir.e.s américains sont 10 fois moins riches que les Blanc.he.s, avec un taux de chômage presque deux fois plus élevé, d’après la Brookings Institution14. Avant l’éclosion de la pandémie de COVID-19, le quart de la population palestinienne était au chômage, 24% vivant sous le seuil de pauvreté15.

Le « deal du siècle » pour le règlement du conflit israélo-palestinien présenté par l’administration Trump en janvier 2020 ouvre la voie à l’annexion israélienne de la vallée du Jourdain, soit environ un tiers de la Cisjordanie16. L’annexion n’a officiellement pas eu lieu à ce jour, retardée par la pandémie et les bouleversements internes à la Knesset, le parlement israélien17. Un plan décrié par les spécialistes du conflit et la communauté internationale, à quelques mois seulement de l’élection présidentielle américaine.

 

1 Patel, Yumna. «  Meet the artist who painted the George Floyd mural on the Separation Wall  » dans Mondoweiss, le 11 juin 2020. [En ligne]  https://mondoweiss.net/2020/06/meet-the-artist-who-painted-the-george-floyd-mural-on-the-separation-wall/ (page consultée le 27 juillet 2020) 

2 B’tselem. «  The year in review: Israeli forces killed 133 Palestinians, 28 of them minors  », le 1er janvier 2020. [En ligne] https://www.btselem.org/press_releases/20200101_2019_fatalities (page consultée le 27 juillet 2020) 

3 Washington Post. «  990 peoplerson were fatally shot by the police in 2018  », le 20 juillet 2020. [En ligne] https://www.washingtonpost.com/graphics/2019/national/police-shootings-2019/ (page consultée le 28 juillet 2020) 

4 U.S. Census Bureau. QuickFacts. [En ligne] https://www.census.gov/quickfacts/fact/table/US/PST045219 (page consultée le 27 juillet 2020) 

5 Phrase emblématique des décennies de solidarités Afro-palestiniennes.

6 Davis Bailey, Kristian. «  Black-Palestinian Solidarity in the Ferguson-Gaza Era  » dans American Quarterly, 2015, p.1. 

7 Ibid., p.2. 

8 Mokhtefi, Elaine. 2019. Alger, capitale de la révolution : De Fanon aux Black Panthers. Éditions La Fabrique, Paris, 288 p. 

9 Organisation des Nations Unies. Résolution  3379 sur l’élimination de toutes les formes de discriminations raciales, le 10 novembre 1975. [En ligne] https://undocs.org/fr/A/RES/3379(XXX) (page consultée le 30 juillet 2020) 

10 Burris, Greg. 2019. The Palestinian Idea: Film, Media, and the Radical Imagination. Temple University Press, Philadelphia, 270 p. 

11 Slogan entendu dans les rues de Ferguson, à l’’été  2014. 

12 Davis Bailey, Kristian. Op.cit., p.  6.  

13 Aux États-Unis, les écoles dans les districts à majorité blanche reçoivent 733 $/élève de plus en financement étatique que les écoles des districts à majorité noire. Brookings Institution, United States Census Bureau, National Bureau of Economic Research. [En ligne] https://www.census.gov/quickfacts/fact/table/US/PST045219 (page consultée le 30 juillet 2020) 

14 Ibid. 

15 The World Bank. Avril 2020. Palestinian Territories’ Economic Update. [En ligne] https://www.worldbank.org/en/country/westbankandgaza/publication/economic-update-april-2020 (page consultée le 29 juillet 2020) 

16 Le Monde. Le 2 juillet 2020. « Israël: un projet d’annexion illégal et dangeureux ». [En ligne] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/07/02/israel-un-projet-d-annexion-illegal-et-dangereux_6044945_3232.html (page consultée le 29 juillet 2020) 

17 Le Président Benjamin Netanyahou est présentement en procès pour corruption. Suite à trois élections législatives en moins d’un an, Netanyahou et son parti, le Likoud, forment un gouvernement de coalition avec le parti Kakhol lavan de Benny Gantz depuis mars 2020. 

Explosion à Beyrouth: ce que disent les ruines

Explosion à Beyrouth: ce que disent les ruines

Par Adèle Surprenant

Le 4 août 2020, une double-explosion dans le port de Beyrouth a fait plus de 149 mort.e.s, 4000 blessé.e.s et 300 000 personnes sans-abris. Regard sur un Liban aux prises avec une crise politique et économique majeure, amplifiée par la pandémie de Covid-19. 

« Ils ont fait exploser Beyrouth… Littéralement, et délibérément. Oui, délibérément. Ils l’ont fait exploser, et ont fait exploser nos cœurs avec elle, » écrivait la sociologue et professeure à l’Université américaine de Beyrouth (AUB) Rima Majed sur les réseaux sociaux.  

La veille, le hangar 12 et les 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium qu’il contenait ont explosé, causant des dégâts importants sur 9 kilomètres. Une détonation si forte qu’elle a été sentie à Chypre, à quelque 200 kilomètres. L’entreposage du matériel hautement explosif remonte à septembre 2013, alors que le cargo moldave Rhosus avait fait escale au port de la capitale libanaise à cause de problèmes techniques avant d’être interdit de départ et abandonné par ses propriétaires, selon l’agence Reuters.  

Entre 2014 et 2017, la direction générale des douanes libanaises aurait averti les autorités à cinq reprises des risques liés à la présence du nitrate d’ammonium dans le port, à proximité de quartiers résidentiels densément peuplés.  

Des avertissements n’ayant visiblement pas été pris au sérieux par le gouvernement, expliquant l’accusation portée par Mme. Majed et nombres de libanais.e.s envers ceux qui auraient « délibérément » provoqués la catastrophe de mardi dernier.  

Sous la révolte, le pavé 

Ce n’est pas la première fois que le président Michel Aoun et son gouvernement sont accusés de négligence: le 17 octobre 2019 éclatait partout au pays une vague de manifestations anti-gouvernementales sans précédent dans l’histoire du pays, autrement connue pour avoir été le théâtre de plusieurs conflits armés dont la guerre civile de 1975 à 1990. 

Libanaises et libanais de toutes appartenances religieuses – autrement divisés par les blessures de la guerre et le système politique confessionnel entretenant les animosités – sont descendus dans les rues jusqu’à l’éclosion de la pandémie de Covid-19 et le confinement qui en découla.  

La thawrai, avait été déclenchée par l’annonce de nouvelles taxes sur l’application populaire de messagerie WhatsApp, annulées le soir-même et laissant de ce fait la place à diverses revendications: la démission du gouvernement jugé corrompu et clientéliste, la fin de l’impunité pour les dirigeants corrompus, l’abolition du confessionnalisme politique, etc.  

Dans la nuit du 6 août 2020, deux jours après l’explosion, le quartier entourant la Place des Martyrs fût à nouveau bondé de manifestant.e.s en colère, dont certain.e.s ont tenté de pénétrer l’enceinte du parlement.  

Sur le pavé, les pierres et bouteilles vides ont remplacés l’épaisseur d’éclats de vitres qui jonchaient le sol encore quelques heures auparavant, ramassées entre temps par des citoyen.ne.s équipés de balais et de patience. Face au marasme de l’état libanais et à l’atrophie de ses services publics, elles et ils ne comptent sur personne d’autre pour reconstruire.  

Pour les manifestant.e.s présent.e.s ce soir-là, le tragique accident décrit par la presse étrangère n’en est pas un. La goutte qui a fait déborder un vase déjà inondé, plutôt, alors que la livre libanaise a perdu 65% de sa valeur dans la dernière année et qu’un.e Libanais.e.s sur deux vit sous le seuil de la pauvreté.  

Les Libanais.e.s, connu pour leur résilience à la suite de nombreuses guerres, à la pauvreté endémique et à l’occupation militaire répétée de forces étrangères sur leur territoire, ont une fois de plus face à la rhétorique désormais célèbre et usé du « ça va bien aller ».  

Derrière la révolte se cache pourtant une réalité bien concrète: des coupures d’électricité allant jusqu’à 23 heures par jour, l’absence d’eau potable et le manque quasi-total de soins de santé publique. Le Liban est le troisième pays le plus endetté dans le monde, avec une dette équivalente à 170% de son produit intérieur brut (PIB).  Sur une population de 5,5 millions d’habitantsii, on compte le plus grand nombre de réfugiés per capita, alors que le quotidien local An-Nahar estimait que le taux de chômage avait dépassé les 40% en 2020.  

Le mythe du phœnix  

Depuis bien avant sa création par la puissance mandataire française en 1920 et son indépendance en 1943, le territoire du Liban est ponctuellement détruit, puis reconstruit.  

Beyrouth, qui compte parmi les dix plus vieilles villes du monde, s’en est valu une réputation mythique, voire mystique. Elle est souvent comparée à la figure du phœnix, cet oiseau légendaire connu pour renaître de ses cendres après s’être consumé dans les flammes.  

Symbole par excellence de la résurrection, il s’est taillé une place dans l’imaginaire libanais. Une sculpture en a par exemple pris la forme à l’automne dernier, construite à partir des débris de tentes démolies par des opposants à la thawra sur la Place des Martyrs, lieu central lors des protestations.  

Aujourd’hui, le phénix bat de l’aile.  

Comme le soulignait la journaliste Becky Anderson à CNN, « ce qui est vu comme une oligarchie politique a, pendant des décennies, évidé un pays entier de l’intérieur à travers une infinie et incessante série de dysfonctionnement et de vols, » dont le plus récent exemple a pris la forme de l’explosion de mardi dernier 

Un événement pour le moins spectaculaire, mais presque aussi dévastateur que les feux de forêts qui, à l’automne dernier, ont ravagés plus de 1200 hectares avant d’être contrôlés, par faute d’entretien des hélicoptères antifeu. Un exemple parmi tant d’autres « d’un système de dysfonctionnement beaucoup plus large, alors que gouvernement après gouvernement au Liban échouent à faire leur travail le plus fondamental et prendre soin de leur peuple », continue Becky Anderson.  

Le quartier branché de Gemmayze et ses bâtisses traditionnelles sont détruits, alors que la veille les bars enlaçant sa rue principale étaient pleins, comme tous les soirs.  À Qarantina, ancien camp palestinien devenu quartier populaire, c’est à peine si les gens ont survécu aux murs, effondrés par dizaines. Dans l’ombre du phénix, les artefacts grecs, romains et phéniciens qui parsèment la ville ont été rejoint par d’autres morceaux de vies, en ruines.  

« Ne dites pas aux gens qu’ils se relèveront, » commentait sur Twitter Hamed Sinno, le chanteur du groupe populaire Mashrou’ Leila, « dites-leur de construire une p* de guillotine ». 

Le lundi 10 août, le gouvernement du premier-ministre Hassan Diab annonçait sa démission.  

i Arabe pour « révolution ». 

ii Chiffre estimé, puisque le dernier recensement démographique officiel date de 1932.  

« Mettez votre propre masque avant d’aider les autres »

« Mettez votre propre masque avant d’aider les autres »

Par Frédéric Aubé

C’est la consigne de sécurité que pratiquement toutes les compagnies d’aviation donnent à leurs passagers au décollage d’un avion. Curieusement, la stratégie des États-Unis dans la gestion de la Covid-19 semble suivre cette consigne au pied de la lettre. En avril, la surenchère des masques destinés à d’autres pays et l’interdiction au producteur 3M d’exporter au Canada et ailleurs en témoigne. Et avec le retrait total de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui suit peu après, c’est à se demander si la deuxième étape de la consigne, « aider les autres », suivra la première. De cette comparaison, il faut y voir la politique « America First » du président Donald Trump qui s’impose une fois de plus sur la scène internationale, et viendra-t-elle radicalement changer le visage américain en temps de crise mondiale?

Après bientôt quatre ans de présidence, le désintérêt que porte Donald Trump envers le reste du monde ne surprend plus.  Il devient difficile de compter le nombre d’organisations et de traités internationaux desquels les États-Unis se sont retirés depuis 2017 (UNESCO, accord de Paris sur le climat, accord sur le nucléaire iranien, etc.). À cela, s’ajoute leur effort à peine voilé d’entraver le travail des institutions desquelles ils font encore partie : blocage de la nomination de juges à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), absentéisme lors de rencontres internationales sur le climat et dernièrement l’échec de la création d’un communiqué conjoint au G7 par obstination des États-Unis à vouloir désigner le coronavirus comme le « virus chinois »[i].

Pourtant, ce genre de désengagement constitue une rupture fondamentale avec plusieurs décennies de politique étrangère américaine. Jamais une administration – démocrate ou républicaine – n’a osé remettre en cause les vertus stratégiques de l’interventionnisme depuis la Deuxième Guerre mondiale[ii]. Le débat résidait uniquement dans le degré de légitimité à acquérir auprès de la communauté internationale pour justifier une intervention armée. Aux interventions multilatérales appuyées par l’OTAN ou l’ONU dans les années 90 dans les Balkans, ont succédé les invasions rapides et unilatérales de l’Afghanistan et de l’Iraq dans les années 2000, pour ensuite revenir au multilatéralisme dans la gestion du Printemps arabe et les conflits subséquents au Moyen-Orient dans les années 2010.

Outre le côté militaire, le consensus interventionniste américain se traduisait dans la promotion d’une économie mondialisée et inclusive. De Reagan à Obama, les États-Unis ont signé une quinzaine de traités de libre-échange[iii], ont fait accéder la Chine à l’OMC et étaient sur le point d’implanter deux mégas traités régionaux – le Partenariat transpacifique et le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement – qui à eux deux réunissaient 90% du PIB mondial[iv], avant que l’arrivée de Trump à la Maison blanche n’empêche leur réalisation.

La participation active des États-Unis dans les institutions multilatérales et dans les conflits régionaux a longtemps été perçue comme un outil essentiel pour la défense de leur intérêt national. Qu’est-ce qui motive ce changement de cap si soudain et que l’on voit s’exacerber avec la gestion de la crise actuelle?

La logique derrière l’isolement

Il serait précipité d’expliquer le revirement de la stratégie internationale américaine sur la simple incompétence présumée du président. Il est vrai que l’extraordinaire volatilité de son équipe – quatre conseillers à la sécurité nationale et deux secrétaires d’État se sont succédés en moins d’un mandat – et sa propension à favoriser son propre instinct plutôt que les conseils de son administration laissent croire que le président peine à élaborer une stratégie cohérente[v]. Malgré tout, le choix de l’isolement n’est pas dénué de sens, mais il répond en partie à des considérations autres que celles géopolitiques.

Dans le cas spécifique de la COVID-19, les critiques virulentes que lance Trump à l’OMS – une organisation multilatérale – sont d’abord un excellent moyen pour lui de s’affranchir de toute responsabilité en cas d’aggravation de la situation[vi], selon Victor Bardou-Bourgeois, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis dans une entrevue avec L’Esprit libre. Le président sous-estimait encore la gravité de la crise quand plusieurs pays d’Europe étaient déjà durement affectés. Talonné sur la question par des journalistes une fois que le virus eut frappé les États-Unis, il accusa la lenteur de l’OMS à déclarer l’urgence de santé mondiale pour justifier sa propre réponse. Si la crise n’avait pas été prise au sérieux assez rapidement, ce n’était pas la faute de son insouciance, mais celle d’une organisation qui « travaille pour la Chine »[vii].

D’un regard plus général, M. Bardou-Bourgeois affirme que « l’abandon de l’interventionnisme et du multilatéralisme est […] guidé par des impératifs domestiques et électoraux »[viii]. Ainsi, l’intérêt national derrière « America first » semble être en fait l’intérêt du président, qui donne l’impression de ne chercher qu’à assurer sa réélection en 2020. Le directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) Pascal Boniface partage ce point de vue. Dans ses capsules Comprendre le monde, il explique qu’à travers le saccage des institutions internationales, Donald Trump s’adresse plus à sa propre population qu’à la communauté internationale. M. Boniface précise que les « électeurs [et électrices] détestent les institutions internationales [parce qu’ils·elles] ont le sentiment qu’elles viennent entraver la souveraineté américaine »[ix].

D’une certaine façon, elles et ils ont raison sur ce point, mais c’est la nature même du concept de multilatéralisme : concéder une partie de sa souveraineté pour mieux traiter les problématiques vécues par les autres États[x], comme les changements climatiques, le terrorisme et, évidemment, les pandémies. Pourquoi alors cette perception si négative des institutions internationales ?

Entre multilatéralisme et mondialisation

Puisque la perception du déclin de la puissance américaine pèse lourd sur la conscience de plusieurs aux États-Unis, Donald Trump a misé sur la promesse de restaurer cette puissance dans sa campagne électorale en 2016. Pour ce faire, il fallait identifier la cause de ce déclin. Outre « l’État profond », la cible choisie fut le multilatéralisme – ou la mondialisation, qui sont utilisés pratiquement comme synonymes. La réalité est qu’il n’a pas totalement tort.

L’idée de déclin de la puissance américaine peut se traduire par la montée en puissance du reste du monde. Le mot déclin fait uniquement référence à l’écart réduit entre les États-Unis et les autres pays, avec la Chine en tête de troupeau. De 40% en 1960, la part du PIB américain dans le monde n’est qu’à 22% en 2016[xi]. Cette réduction d’écart a été permise en très grande partie grâce à l’établissement d’un ordre mondial multilatéral et libéral, un projet continuellement mis de l’avant par les États-Unis, on s’en souvient, durant plus de 70 ans.

Avec la mondialisation de l’économie, les grandes entreprises américaines peuvent réduire leurs coûts de production en exportant leurs activités dans les pays en développement. Cela grâce à leur main-d’œuvre abondante et abordable, l’absence de normes contraignantes et des taxes plus faibles, voire inexistantes. Résultat, la main d’œuvre aux États-Unis ne rivalise pas et le secteur manufacturier a perdu le tiers de ses effectifs entre 2000 et 2010[xii]. À noter que la Chine intègre l’OMC en 2001 et s’élève au deuxième rang des économies mondiales en 2010[xiii]. Une corrélation qui n’est pas une coïncidence. C’est là que le bât blesse. Dans une discussion avec L’Esprit libre, Vincent Fauque, professeur en sciences historiques de l’Université Laval, explique que le projet de création d’une « économie mondiale ouverte » aurait joué « un vilain tour à la puissance américaine », qui l’avait conçue pour assurer le maintien de sa suprématie économique, et non pour la réduire. Or, une fois qu’un pays comme la Chine « joue le jeu, [il] remet en cause la prééminence américaine »[xiv]. De par la taille de son économie – et de son infrastructure militaire – toujours croissante.

Lorsque la pire crise financière depuis 1929 secoue les États-Unis et le monde entier en 2008, une prise de conscience s’amorce. D’un côté, les décideurs américains se rendent compte que la Chine constitue une menace à leur suprématie; l’interdépendance économique dérange une grande partie de la classe politique qui critique le déficit commercial important qui s’est installé entre les deux pays. Aussi, les changements structurels – démocratisation de son système politique et alignement avec les valeurs « universelles » de droits humains et de libertés individuelles – qui étaient anticipés en Chine alors que le pays s’ouvrait au capitalisme dans les années 80 ne sont finalement pas au rendez-vous.

Du côté de la population américaine, une remise en question des vertus de la mondialisation jaillit parmi les deux côtés du spectre politique. À droite, une classe ouvrière dépossédée qui a l’impression de se faire voler ses emplois ; à gauche, des écologistes qui voient dans l’augmentation des échanges commerciaux un accroissement de la pollution et des défenseurs·euses des droits humains qui voient dans la délocalisation des entreprises une forme de néocolonialisme économique[xv]. On constate aussi que les fruits du projet d’économie mondiale ouverte n’auront pas profité à tous et à toutes puisque la répartition de la richesse est de plus en plus inégalitaire. Finalement, les aventures militaires interminables deviennent un fardeau économique et humanitaire de moins en moins justifiable. Mais la gauche et la droite ne s’unissent pas pour autant et il faut ici bien séparer les concepts de multilatéralisme, lequel désigne un mode d’organisation des relations entre pays, et de mondialisation, lequel porte sur un processus de construction d’un système international[xvi].

À gauche, la notion de citoyenneté mondiale se substitue aux logiques nationalistes. On conçoit le monde comme une grande famille où tout est interrelié : les problèmes des uns sont les problèmes des autres. Le multilatéralisme, en tant que processus impliquant le plus grand nombre d’acteurs dans la recherche de solutions aux problèmes communs, apparaît comme essentiel. La critique de la gauche à l’endroit du multilatéralisme réside ici dans la lenteur et l’insuffisance du processus, non dans sa nature. Les manifestations durant les négociations menant à l’Accord de Paris en ont donné un bon exemple.

À droite, le multilatéralisme est perçu comme une contrainte. Devant les menaces à la sécurité nationale, le droit international restreint la marge de manœuvre américaine dans l’exercice de sa politique étrangère. L’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, par exemple, limitait les sanctions économiques imposées par les États-Unis[xvii] pour faire pression sur le régime qu’ils souhaitent voir tomber depuis 1979. Empreint d’un sentiment nationaliste fort, tout ce qui implique un compromis avec d’autres nations agit comme une pression illégitime sur le libre arbitre, comme le font les cibles de réductions d’émission de CO2 de l’Accord de Paris. Le destin des États-Unis doit se décider par et pour des Américains·es uniquement, sans subir l’influence de forces extérieure et sans considération des problèmes d’autrui – une idée sur laquelle Trump s’est appuyé pour mettre de l’avant son America First. On reproche aussi au multilatéralisme de drainer des fonds publics qui ne devraient être utilisés qu’à l’intention du peuple américain. OTAN, ONU, OMC, OMS et l’aide humanitaire en général ne servent pas, selon leur point de vue, l’intérêt national et les ressources qui leur sont octroyées devraient servir à régler les problèmes internes. Donc, pour la droite, le multilatéralisme s’ajoute à la mondialisation pour alimenter le sentiment de frustration envers les élites politiques et économiques – soit le fameux « establishment ».

En somme, alors que des partisans de la droite et de la gauche s’entendent sur le fait que la mondialisation a jusqu’ici été néfaste pour la société américaine; ce sont les causes et les conséquences identifiées qui divergent d’un côté à l’autre du spectre politique. Or, lors des élections présidentielles de 2016, c’est la voix de l’anti-mondialisme nationaliste – la droite – qui l’emporte. Donald Trump a le champ libre pour mener sa guerre contre la mondialisation et le multilatéralisme.

D’ailleurs, le président n’est pas seul à critiquer les institutions multilatérales, le cas du Brexit parle par lui-même, et ses attaques ne sont pas complètement infondées. Si elles sont perçues comme un frein à la souveraineté dans les pays riches comme les États-Unis, on les critique d’être à la solde des grandes puissances dans pays « faibles ». Investie de la mission d’assurer le maintien de la paix dans le monde, l’ONU s’est fréquemment montrée trop lente, voire absente de plusieurs crises humanitaires et conflits armés. Les négociations à l’OMC sont en dormance depuis 2001 et, pour la deuxième fois en moins de 5 ans, l’OMS a réagi beaucoup trop lentement à l’éclosion d’un virus contagieux. De plus, la COVID-19 expose de façon évidente les risques liés au flux démesuré de personnes et de marchandise entre les pays, que la mondialisation a engendrés. D’autant plus que les bienfaits que cette pause forcée apporte à l’environnement ont été instantanés, en ce qui a trait à la qualité de l’air du moins.

Certes, les excès de la mondialisation auront causé des dommages sociaux, environnementaux et économiques importants, mais comment adresser ces problèmes qui touchent le monde entier, sans impliquer tous les acteurs qui le composent? Comment assurer la coordination avec les États, les entreprises transnationales et les organisations non-gouvernementales si ce n’est par le biais de forums où chacun peut s’exprimer et faire valoir ses idées (ou intérêts). Ces forums, si imparfaits soient-ils, sont incarnés par les institutions multilatérales.

À l’image des situations de crises peuvent pousser les individus à agir de façon à favoriser leur propre intérêt sans considération du bien commun, pour la politique « America first », la pandémie de la COVID-19 constitue une aubaine. L’occasion est idéale pour justifier et accentuer le retrait de la présence américaine sur la scène internationale et satisfaire ses électeurs. Cette attitude respecte le principe de la consigne de sécurité en avion – de penser à soi-même avant de penser aux autres – et prend d’autant plus de légitimité aux yeux de la population dans un contexte de crise mondiale.  D’autant plus que, comme le rappelle Pascal Boniface dans L’Année stratégique 2020, si la situation « peut apparaître comme une rupture […], ce sont davantage les soixante-dix dernières années qui apparaissent comme une exception, les États-Unis ayant une tradition isolationniste »[xviii]. Le slogan même d’« America First » fait écho à une organisation sociale nationale dans les années 40 qui s’opposait à l’intervention des États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale.  Donald Trump n’a rien inventé avec sa posture isolationniste et unilatéraliste, car elle est en fin de compte inscrite dans l’ADN du pays.

Mais le monde pré-Guerre mondiale n’est pas celui d’aujourd’hui. L’interconnexion tout azimut est une réalité qu’aucun discours nationaliste ne peut altérer. Avec ou sans l’engagement des États-Unis, les crises climatiques, économique ou sanitaires n’épargnent personne. De Clinton à Obama, les États-Unis se targuaient d’être la “nation indispensable” pour assurer la paix et la sécurité dans le monde[xix]. La politique “America First” de Donald Trump a abandonné cette idée. Elle donne un coup dur au multilatéralisme, dans un contexte où celui-ci devient plus que jamais utile. La question est de savoir jusqu’à quel point les États-Unis se retireront de la scène internationale à l’issue de cette pandémie et si le multilatéralisme peut survivre à l’absence de la plus grande puissance mondiale.

CRÉDIT PHOTO: Flickr/New York National Guard


[i] Katie Rogers, Lara Jakes et Ana Swanson. 2020. « Trump Defends Using ‘Chinese Virus’ Label, Ignoring Growing Criticism. » The New York Times, 18 mars, sect. U.S. https://www.nytimes.com/2020/03/18/us/politics/china-virus.html.

[ii] Andrew J. Bacevich, « Saving “America First”, »  Foreign Affairs, 2017. https://www.foreignaffairs.com/articles/2017-08-15/saving-america-first

[iii] Cathleen Cimino-Isaacs, « PIIE Chart: Political Timetables for US Free Trade Agreements », 10 décembre 2014, https://www.piie.com/research/piie-charts/piie-chart-political-timetable….

[iv] Daniel S. Hamilton, « America’s Mega-Regional Trade Diplomacy: Comparing TPP and TTIP », The International Spectator, vol. 49, n1, 2014 : 81-97. doi.org/10.1080/03932729.2014.877223.

[v] Ivo H. Daalder et I. M. Destler, « Why National Security Advisor Is the Hardest Post for Trump to Fill », Foreign Affairs, 11 septembre 2019. https://www.foreignaffairs.com/articles/2019-09-11/why-national-security….

[vi] Victor Bardou-Bourgeois, propos recueillis par Frédéric Aubé le 29 avril 2020.

[vii] Golden State Times, « THE WHO WORKS FOR CHINA: Trump says MAJOR Investigation Underway on the World Health Organization », Youtube, 2:55, 29 avril 2020. https://www.youtube.com/watch?v=la5r6wTpWZQ.

[viii] Victor Bardou-Bourgeois, propos recueillis par Frédéric Aubé le 29 avril 2020.

[ix] Pascal Boniface, « Trump : Make China great again », Youtube, 4:39, 24 avril 2020. https://www.youtube.com/watch?v=LR5Yk2jkSUg.

[x] Vincent Fauque, propos recueillis par Frédéric Aubé le 6 mai 2020.

[xi] Mike Patton, “U.S Role in Global Economy Declines Nearly 50%”, Forbes,29 février 2016. https://www.forbes.com/sites/mikepatton/2016/02/29/u-s-role-in-global-ec….

[xii] William B. Bonvillian, « Le déclin du secteur manufacturier américain et l’avènement des nouveaux modèles de production », Forum de l’OCDE, 2017. https://www.oecd.org/fr/forum/annuel-ocde/le-declin-du-secteur-manufactu….

[xiii] David Barboza, « China Passes Japan as Second-Largest Economy », The New York Times, 15 août 2010.

[xiv] Vincent Fauque, propos recueillis par Frédéric Aubé le 6 mai 2020.

[xv] Jacques Austruy, « Le néo-colonialisme économique », Encyclopédie Universalis, consultée le 10 mai 2020. https://www.universalis.fr/encyclopedie/neo-colonialisme/1-le-neo-coloni….

[xvi] « Glossaire », Perspective Monde, École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/BMEncyclopedie/BMGlossaire.jsp

[xvii] Yves-Michel Riols, « Accord historique sur le nucléaire iranien », Le Monde, 13 juillet 2015. https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/07/14/un-accord-sur-le….
 

[xviii] Pascal Boniface, L’Année stratégique 2020 : Analyse des enjeux internationaux, Paris : Armand Colin, 2019.

[xix] Micah Zenko, “The Myth of the Indispensable Nation”, Foreign Policy, 6 novembre 2014. https://foreignpolicy.com/2014/11/06/the-myth-of-the-indispensable-nation/