Une délégation innue à Londres pour défendre le Nitassinan

Une délégation innue à Londres pour défendre le Nitassinan

C’est sous la campagne « Pay the rent (1) » qu’une délégation de trois chefs innus s’est rendue à Londres le 16 avril dernier pour rencontrer les actionnaires de Rio Tinto. Les communautés de Uashat mak Mani-Utenam (Sept-Îles), de Matimekush-Lac John (Schefferville ) et de Ekuanitshit (Mingan) ont voulu défendre leurs droits quant au titre aborigène sur le Nitassinan (2).

C’est pour prendre contact avec les plus hauts dirigeants de Rio Tinto que les chefs innus Réal Mckenzie, Mike Mckenzie et Jean-Charles Piétacho sont allés à Londres. L’assemblée annuelle des actionnaires fut une occasion rare pour les chefs d’aller discuter directement des conflits non-résolus à l’échelle régionale avec le président de la Iron Ore Company of Canada (IOC est une propriété de Rio Tinto), Kelly Sanders. Le projet d’aller à Londres s’est amorcé après que d’infructueuses tentatives de négociations avec le président de IOC aient eu lieu, d’abord en 2009 et 2010, puis en décembre 2014. « La compagnie ne semblait pas vouloir qu’on s’adresse à des plus hauts placés qu’eux. M. Sanders avait toujours refusé de rencontrer les chefs et c’est un manque flagrant de diplomatie », nous a rapporté Jean-Claude Therrien Pinette (3), directeur du Bureau de la protection et des droits du territoire ITUM, aussi responsable de la tournée des chefs en Angleterre. Il nous confie aussi que la délégation a pu assister à l’assemblée annuelle des actionnaires de Rio Tinto grâce à l’un de ces derniers qui a légué son droit de passage aux chefs.

Récapitulatif IOC/Rio Tinto

Tel que mentionné sur le site ioc-riotinto-innu.com (4), IOC/Rio Tinto est la première compagnie à s’être établie (début des travaux en 1954) sur la Côte-Nord pour y opérer des travaux miniers. Elle est « la première compagnie à exploiter le Nitassinan dans le non-respect et la dernière à refuser un partenariat avec les véritables propriétaires des ressources naturelles », soit les Innu.e.s. Selon Jean-Claude Therrien Pinette, la division IOC n’a jamais été consciente des droits des premiers.ières occupants.es. Il faut rappeler que les Innu.e.s font face à un géant de taille : Rio Tinto est l’une des compagnies minières les plus importantes au monde, et c’est elle qui détient la plus grande part d’action dans la Iron Ore Company. Depuis 1954 ce sont 29 mines (dont 20 abandonnées aujourd’hui et une trentième projetée), un chemin de fer, un port de mer ainsi que trois barrages hydro-électriques qui ont été construits sur le Nitassinan par IOC (5). Ces exploitations et infrastructures ont profondément modifié le mode de vie, la culture et le territoire innus, sans compter les impacts psychosociaux qui en ont découlé et qui sévissent encore aujourd’hui. Tout cela s’est produit sans cession valide des terres et des ressources. Les chefs dénoncent que la compagnie ait opéré sans consentement libre de la part des membres des communautés depuis le commencement des travaux.

Présence à Londres

Dans ces circonstances, il est aisé de comprendre pourquoi des chefs se sont déplacés jusqu’à Londres pour faire entendre directement leur voix au chef exécutif de Rio Tinto, Sam Walsh. Le cœur du message se résume dans cette déclaration des chefs (6):

Nous sommes venus ici en paix afin d’être reconnus comme les premiers propriétaires de ce beau territoire. Notre question est: À quand un accord de réconciliation entre Rio Tinto et nous, négocié et signé comme celui obtenu avec nos frères et sœurs de l’Australie (7)? Quand allez-vous nous respecter avec le plus haut standard de l’industrie et le niveau de l’éthique que vous soutenez avoir? Vous exploitez toutes les ressources sans en partager les bénéfices avec nous, les enfants du Nitassinan. Depuis des décennies, notre peuple a été ignoré et traité comme un problème plutôt que comme des partenaires.

Les chefs ont souhaité sensibiliser les actionnaires au fait que, dans les conditions actuelles, la compagnie minière n’a pas le « permis social » de faire des travaux sur le Nitassinan, selon Jean-Claude Therrien Pinette. À Londres, les chefs se sont rendu compte que les actionnaires étaient plutôt ignorants de la situation nord-côtière, et qu’en effet, le nœud du conflit se retrouvait au sein de la division IOC. C’est ainsi que les chefs ne désirent plus que négocier avec Rio Tinto directement.

L’impact de la rencontre

Bien que rien ne prédise avec assurance la concrétisation d’une entente nouvelle et respectueuse entre Rio Tinto et les trois communautés innues concernées (ce n’est que trois des sept communautés de la Cöte-Nord), les chefs sont rentrés au pays avec le sentiment qu’il avaient été bien reçus et entendus de la part des actionnaires. Une ouverture au dialogue semble pointer à l’horizon : « les standards des négociations avec les Premières nations ont beaucoup changé et seront plus prometteurs », croit Jean-Claude Therrien Pinette.

Rio Tinto n’a pas le choix de répondre à cet événement, espèrent les chefs. Les Innus poursuivent pour leur part leurs démarches légales contre IOC, malgré les tentatives de cette dernière à rendre caduque le cas à la Cour Supérieure du Québec. C’est plus de 900 millions de dollars canadiens que demandent les communautés, et ce, pour les 61 dernières années écoulées depuis que IOC/Rio Tinto opère sur le Nitassinan. La compensation demandée par les communautés inclut les dommages écologiques, culturels, sociaux et psychologiques subis depuis le début des projets, en plus de redevances sur les profits générés de l’exploitation des ressources naturelles en territoire ancestral.


(1) Iron Ore Canada, subdivision de Rio Tinto qui opère illégalement sur le territoire du Nitassinan (terres ancestrales innues de la Côte-Nord et du Labrador), doit payer des redevances sur les profits de sa production aux innus qui occupent le territoire. Le loyer demandé par les Innus à IOC/Rio Tinto est dans le but de compenser pour tous les dommages que les mégaprojets miniers, portuaires et hydro-électriques ont causé.

(2) Le Nitassinan est le territoire innu ancestral.

(3) Nous nous sommes entretenus avec Monsieur Jean-Claude Therrien Pinette le 19 mai 2015, au téléphone.

(4) Site internet qui explique les processus de négociations et les revendications des Innu.e.s face à IOC/Rio Tinto.

(5) Site internet ioc-riotinto-innu.com

(6) Extrait tiré de ce site internet : http://www.paytherent.info/fr/latest-news/

(7) À titre comparatif, Rio Tinto en Australie a offert et débuté des programmes créés spécifiquement pour les   communautés autochtones. Ces derniers comprennent des programmes de réinvestissement social et communautaire, tels des cérémonies traditionnelles sur des sites endommagés, des espaces verts, une introduction et facilitation à entrer sur le marché de la bourse avec les redevances obtenus de la compagnie, des études subventionnées, des stages et de nombreux emplois au sein des communautés et de Rio Tinto, etc. Pour lire la politique d’entente de Rio Tinto en Australie, veuillez vous référer à ce document en ligne, Rio Tinto Aboriginal Policy and Programmes in Australia : http://www.google.ca/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=3&ved=0CC0QFjAC&url=http%3A%2F%2Fwww.bsl.org.au%2Fpdfs%2FRioTinto_Aboriginal_Policy_and_Programmes_in_Australia.pdf&ei=ollkVeisIJDisATwjICICQ&usg=AFQjCNE3T-L_nFzIfWWzO87SYiS4tDNW7g&sig2=QSl5Jud-gHyFXfD4t7l0jA&bvm=bv.93990622,d.cWc

Entrevue avec Docteure Diana Craciunescu : une voix contre le projet de loi 20 du ministre Barrette

Entrevue avec Docteure Diana Craciunescu : une voix contre le projet de loi 20 du ministre Barrette

En quelques mois seulement, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Monsieur Gaétan Barrette, a profondément modifié le système de santé québécois. D’abord en abolissant 18 agences de santé et services sociaux et en fusionnant 182 centres de santé et services sociaux pour n’en compter plus que 13 aujourd’hui; ensuite, en déposant le projet de loi 20, lequel propose d’imposer des quotas minimaux de patients aux médecins, ainsi que d’ajouter de nouvelles restrictions au programme de procréation assisté. Abondamment critiquées, ces lois promettant un meilleur accès aux services de santé semblent trouver plusieurs opposants, dont particulièrement les médecins omnipraticiens.iennes. Afin de mieux comprendre le point de vue de ces derniers, nous nous sommes entretenus avec Docteure Diana Craciunescu, médecin généraliste au centre hospitalier Lakeshore de Montréal.

Docteure Craciunescu a complété sa résidence en 2011, elle a donc quatre années de pratique exclusive en centre hospitalier. Elle fait de la médecine d’urgence à temps plein, soit à raison de 14 quarts de travail par mois. Il est à noté que son point de vue sur la question ne peut représenter celui de tous les médecins québécois.es.

Q. Pouvez-vous nous expliquer davantage ce qu’est le projet de loi 20?  

R. Le projet de loi 20 promet à tous les Québécois et Québécoises l’accès à un médecin de famille en augmentant les quotas des patients.es de chaque médecin à une moyenne de 1000 patients.es. Il [le projet de loi 20] ne réglemente nullement de quels patients il s’agit ni la fréquence des visites avec ce médecin. Par contre, la loi 20 introduit une nouvelle règle, celle de l’assiduité d’un patient envers son médecin, ou sa loyauté. Un médecin de famille doit voir tous ses patients.es à 80% de leurs besoins. Ainsi, lorsqu’un médecin prend Monsieur Tremblay [nom fictif] dans sa pratique, un homme de 57 ans, fumeur et coronarien, ce dernier doit lui être fidèle et ne consulter que son médecin pour tous ses problèmes médicaux, nonobstant l’urgence de sa condition. Disons qu’il voit son médecin une fois par année, s’il s’avérait que ce patient ait des douleurs rétro-sternales, il devra appeler son médecin qui devra libérer une place d’urgence pour voir Monsieur Tremblay afin que celui-ci ne consulte pas à l’urgence. Évidemment, ce scénario ne fait aucun sens; pour ce genre de douleur, le meilleur endroit où aller est l’urgence afin d’éliminer la possibilité d’infarctus. Par contre, si ce dernier se rend à l’urgence, il n’est plus fidèle à son médecin et celui-ci  se voit amputé de 30% son salaire trimestriel. De plus, la loi 20 traite aussi de la procréation assistée en limitant énormément son accès à la population générale et en rendant illégale toute fécondation in vitro chez les femmes de moins de 18 ans ou de plus de 42 ans. Elle impose aussi des évaluations psychologiques à certains couples, surtout les couples homosexuels, à leurs frais, avant de subventionner un nombre restreint de tentatives.

Q. Croyez-vous que la loi 20 devrait être scindée en deux afin de traiter du sujet de la procréation assistée individuellement et non pas en même temps que la question des quotas minimaux de patients par médecin?

R. Évidemment! Une loi ayant des répercussions aussi majeures sur deux volets complètement différents en santé ne devrait pas traiter des deux questions en même temps! Ce faisant, le ministre s’assure que l’attention se trouve sur la question de l’accessibilité à un médecin et que peu de revendications seront faites sur le volet de la procréation assistée.  

Q. Quelles sont les principales revendications des médecins contre ce projet de loi?

R. Elles sont multiples. Premièrement, le projet de loi 20 n’améliorera nullement l’accessibilité à un médecin de famille, ce qui est l’argument du ministre pour avoir tenté de l’implanter. Et le pire est que ce dernier est tout à fait conscient qu’il ne pourra tenir sa promesse «d’un médecin par Québécois avant 2016», étant donné que les médecins ne pourront pas se conformer à ces exigences. Selon le ministre Barrette, 1000 patients.es par médecin équivaut à 20 minutes par patient, quatre jours par semaine, toutes les semaines de l’année! C’est ainsi qu’il l’a présenté, de façon extrêmement simpliste, durant ses entrevues en ondes. Il est clair et évident que M. Barrette ne connait pas la réalité de la pratique générale en cabinet. Si les patients.es étaient tous des hommes et des femmes dans la vingtaine venant consulter leur médecin pour un problème unique et simple, alors en 20 minutes on peut faire le tour et résoudre le problème. La réalité est qu’une très large proportion des patients.es est âgée entre 50 et 90 ans, qui ont en moyenne cinq problèmes médicaux et huit médicaments à leur actif et viennent rarement pour un problème unique. En fait, en moyenne, ils et elles consultent pour trois, quatre problèmes par visite et doivent être vus au moins deux fois par année! C’est impossible de pratiquer de la médecine de qualité en voyant 1000 patients.es de cette catégorie. Alors ce seront les patients.es les plus vulnérables qui vont perdre leur médecin, tout le contraire de ce que leur promet M. Barrette. Il y a aussi plusieurs effets pervers de la loi 20 : 1) prise en charge de patients.es jeunes et moins malades prioritairement aux patients vulnérables sans suivi; 2) départ prématuré à la retraite des médecins ayant plus de 25 à 30 ans de pratique, plutôt que de choisir le travail à temps partiel qui serait amputé de 30% [du salaire]; 3) exode dans les autres provinces ou aux États-Unis des médecins de famille; 4) virage vers la médecine privée qui n’impose aucun quota et qui permet une médecine de qualité à une population plus aisée et motivée; 5) diminution de la qualité de la médecine pratiquée : début de l’ère «médecine fast food»; 6) désintéressement de la médecine familiale par les étudiants en médecine qui vont plutôt choisir de se spécialiser pour échapper au joug de Barrette; 7) diminution de la formation des médecins de famille au profit de la spécialité, plus coûteuse pour la société, conséquence directe du point précédent; 8) diminution du nombre de médecin intéressés à faire de l’enseignement aux résidents et aux étudiants ce qui se traduit par une diminution de l’exposition clinique et hospitalière des externes et résidents qui seront inévitablement moins bien formés; 9) augmentation du coût de la santé au Québec : conséquence directe de la prescription d’analyses sanguines, davantage d’examens de radiologie et de plus de consultations en spécialité; 10) diminution ou extinction de la prévention de la santé : avec trop de patients à voir et plus de feux à éteindre, qui aura le temps de promouvoir de saines habitudes de vie?; 11) diminution de l’implication des médecins de famille dans des cliniques sous-spécialisées, où ils sont pourtant nécessaires, telles les cliniques santé-voyage, clinique de contraception, cabinet de médecine sportive, clinique de toxicomanie, santé des immigrants, etc.; 12) pénalisation salariale préférentielle pour les femmes médecins qui choisissent déjà de travailler moins d’heures pour pouvoir faire une conciliation travail-famille, elles travaillent en moyenne 40 heures par semaine, soit l’équivalent d’un temps partiel en cabinet.

Q. Quelle est votre position dans ce débat?

R. Je suis évidemment totalement contre l’implantation de la loi 20 qui, selon moi, aura bien plus d’effets pervers que d’effets positifs, surtout en ce qui a trait à la «médecine fast food»; c’est une dérive très dangereuse qui nous rapprochera des États-Unis en terme de santé de la population. Et il s’agit là du dernier pays sur lequel prendre exemple.

Q. Croyez-vous que les pénalités données aux médecins qui ne veulent pas respecter les quotas seront suffisantes pour motiver les médecins à travailler plus d’heures ou au contraire, croyez-vous que ces pénalités seront assez sévères pour décourager les médecins à ne pas respecter les quotas?

R. Je pense que l’on verra les deux cas de figure. Certains jeunes médecins, surtout, vont accélérer la cadence et tenter de se conformer au mieux de leurs habiletés. S’ils le font en établissement de santé, ils ne pourront être pénalisés par la règle de l’assiduité car ils ne feront pas de suivi des patients.es. La majorité des médecins accepteront de se faire amputer 30% de salaire, et pour compenser, vont changer leur pratique en faisant plus d’hospitalier, moins de cabinet et moins de cliniques sous-spécialisées. Donc, on assistera plutôt à un regain d’intérêt pour la pratique hospitalière plutôt qu’une prise en charge plus grande de patients.es en cabinet, tout le contraire de ce qui est promis!  

Q. Un Québécois sur quatre n’a pas de médecin de famille. Dans ce contexte, croyez-vous que l’imposition de quotas soit une solution? Si non, pourquoi?

R. Je suis consciente qu’au Québec il y a un manque important en ce qui a trait à la première ligne. Beaucoup n’ont pas de médecin de famille et c’est facile de sauter aux conclusions et de justifier cette remarque par le fait que les médecins sont «paresseux» et qu’ils ne prennent pas en charge un nombre suffisant de patients.es ; bref il est facile de mettre la faute sur les omnipraticiens. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que la prise en charge de chaque patient.e est une tâche complexe et qui nécessite beaucoup de temps et de ressources. Un médecin seul n’est pas capable de tout faire pour un patient, il doit être encadré par une équipe de support : une infirmière clinicienne qui puisse faire de l’enseignement et faire des suivis faciles, une secrétaire qui puisse non seulement prendre des rendez-vous, mais en plus s’assurer que certains tests soient faits dans des délais raisonnables, par exemple pour les CT scan urgents qui doivent parfois être faits dans moins d’une semaine et non pas dans trois mois, un corridor de références en spécialité pour faire voir le patient rapidement, l’accès à un psychologue qui œuvre au public pour offrir des psychothérapies, etc. Les omnipraticiens.ennes ne sont ni formés.es ni qualifiés.es pour l’offrir, pourtant ils le font régulièrement, sinon le patient serait laissé à lui-même. Je pourrais élaborer plus en profondeur mais je voulais vous dresser un portrait de la réalité en cabinet afin que vous puissiez comprendre qu’avec toute la bonne volonté du monde, un médecin ne peut pas voir plus de patients qu’il n’y a d’heures dans la journée. La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec [FMOQ] n’a cessé de faire des demandes auprès du gouvernement : ordonnances collectives, accès à un système informatisé panquébécois qui remplacerait les dossiers papiers désuets et difficiles d’accès, l’accès adapté, l’accès aux plateaux techniques tels la radiologie sans avoir à passer par l’urgence, le partage d’activités avec d’autres professionnels, etc. Pour l’instant, la réplique du gouvernement c’est de faire la sourde oreille et d’augmenter les quotas. Il règne ainsi un climat d’austérité et de méfiance plutôt qu’un climat d’entente et de négociations.

Q. Selon le ministre Barrette, 60% des omnipraticiens travaillent en moyenne 117 jours par année, ce qui signifie que 40% seulement travaillent à temps plein. Comment expliquez-vous cela?

R. Par une manipulation statistique astucieuse du ministre. On peut faire dire aux chiffres n’importe quoi, il s’agit juste de changer notre angle de vue sur la question. Selon M. Barrette, 59% des médecins de famille travaillent moins de 175 jours par an pour une moyenne de 117, de ces 59%! Ce qui inclut les congés de maternité, les congés de maladie, les retraites progressives. Il a tout simplement pris la part inférieure de la courbe de Bell et voici son interprétation. Par contre, si on prend sa part supérieure, on peut dire que 80% des médecins de famille travaillent en moyenne 216 jours [par an], soit la même moyenne que les spécialistes.

Q. Le Conseil du statut de la femme s’est inscrit en faveur du projet de loi 20. Les femmes espéraient ainsi avoir enfin un meilleur accès à un médecin de famille. Quelle réponse leur donnez-vous?

R. Pour cette question, j’aimerais vous référer à la réponse du Dr. Louis Godin, président de la FMOQ, qui a écrit une lettre publique à Mme Julie Miville-Dechêne (1). Je vais me permettre d’accuser Mme Miville-Dechêne de naïveté puisque dans sa présentation des raisons motivant son support pour la loi 20 elle invoque l’accessibilité aux soins médicaux pour les femmes. Si elle est en effet sous le charme du ministre et croit que cette loi apporte réellement l’accessibilité, alors elle est d’une grande naïveté et représente mal l’intérêt de toutes les femmes, d’autant plus qu’elle contribue à dénigrer le travail des médecins de famille femmes en supportant une loi misogyne à leur égard. Voici d’ailleurs ce qu’en pensent les femmes médecins [dit-elle en nous présentant une page web] (2).

Q. Quelle autre solution auriez-vous pour parvenir à faire en sorte que davantage de médecins travaillent à temps plein ou du moins que plus de citoyens et citoyennes aient accès à un médecin?

R. Entendons-nous pour définir les termes d’abord. Un temps plein en médecine c’est 55 à 60 heures par semaine alors qu’un temps partiel c’est 35 à 40 heures par semaine, soit un temps plein dans n’importe quelle autre profession. Donc des « temps plein », selon la définition de la société, plus de 80% des médecins le travaillent déjà! Pour augmenter l’accès à la médecine familiale, comme je l’ai mentionné plus tôt, il s’agit pour le gouvernement d’ouvrir une discussion avec les représentants de la FMOQ, d’écouter leurs revendications et de les autoriser à obtenir le support nécessaire pour une pratique médicale en cabinet de qualité et de volume.

Q. Que ne savons-nous pas de la réalité des médecins de famille?

R. Tout simplement qu’être médecin de famille ce n’est pas un boulot comme un autre et qu’on ne peut pas tout simplement rentrer à la maison et oublier le travail. On vit des drames à tous les jours à travers les maladies de nos patients, leur combat avec la dépendance, la perte d’un être cher, la maladie. À chaque jour on donne un petit peu de nous à ces patients, à part les soins bien sûr, on donne un peu de notre bonne humeur, de notre moral, de notre empathie. Comment rester neutre en annonçant un cancer incurable à une femme du même âge que vous? Comment ne pas être outré de l’injustice de la mort d’un jeune père de famille d’un infarctus qu’on n’a pas pu sauver, et annoncer cette nouvelle à sa femme et ses deux enfants d’âge préscolaire? Comment expliquer en termes neutres et d’un ton détaché à une famille que les meilleurs soins pour leur mère âgée, démente et très malade, c’est de l’extuber et de lui offrir des soins de confort? Personne ne nous apprend comment annoncer ces mauvaises nouvelles ni comment vivre avec les réactions des familles ou nos propres réactions. Pratiquer la médecine est un art plus qu’une science. Il faut être compétent, soit, mais aussi et avant tout, humain. Et pour continuer à être humaine, j’ai besoin de récupérer de ces longues gardes qui consomment tellement d’énergie émotive et j’ai besoin de recharger mes batteries. Ce n’est certainement pas quelque chose que je peux faire en travaillant encore plus.  


(1) Pour lire cette lettre, Mme Craciunescu nous réfère à ce lien http://www.fmoq.org/fr/union/president/letters/media/Lists/Billets/Post.aspx?ID=17 (2) Voici le lien vers la page web en question : httpps://www.change.org/p/conseil-du-statut-de-la-femme-du-québec-démission-de-la-présidente-mme-julie-miville-dechêne recruiter=40557584&utm_source=share_petition&utm_medium=facebook&utm_campaign=autopublish&utm_term=mob-xs-share_petition-no_msg&fb_ref=Default

L’accessibilité aux médicaments d’ordonnance au Québec

L’accessibilité aux médicaments d’ordonnance au Québec

Le 9 janvier dernier était publié dans La Presse l’article de Pierre Pelchat « Régime public d’assurance : des milliers de Québécois se privent de médicaments ». On y apprenait que les gens à faible revenu parvenaient si mal à payer leur médicaments que certains renonçaient à leur prescription, faute d’argent. L’accessibilité aux médicaments au Québec est-elle aussi aisée qu’on le croit? Si la Politique du médicament (2007) (1) prévoit une couverture d’assurance médicaments par son régime public-privé, c’est de toute l’industrie pharmaceutique québécoise dont dépendent les coûts de vente des médicaments d’ordonnance. Qu’en est-il de la réalité d’une personne à faible revenu ayant besoin de médicaments onéreux?

La pauvreté est l’un des plus importants facteurs ayant une influence défavorable sur l’état de santé. Les personnes à faible revenu sont plus susceptibles d’être malades et de prendre des médicaments et les personnes malades, psychologiquement ou physiquement, sont plus susceptibles d’avoir un faible revenu. Dans les deux cas, la composante monétaire pose problème quand vient le temps de se procurer des médicaments. Ainsi, on tombe parfois malade à cause des conséquences de la pauvreté : loyer insalubre, malnutrition et sous-alimentation, stress financier, etc. Il y a aussi plusieurs personnes qui vont chercher de l’aide financière de dernier recours car ils ont développé une maladie. Ces personnes ont pour la plupart besoin d’une médication dans le but de maintenir une santé qui contribuerait à éventuellement les sortir de la pauvreté. Mais comment peuvent-elles recouvrer la santé si elles demeurent inaptes à se procurer les médicaments dont elles ont besoin? Et au regard du système de santé, quelle valeur a cette incapacité d’observer une prescription face au médecin qui l’a prescrite? En 2010, 4,4 % des Québécois déclaraient ne pas avoir respecté leur ordonnance parce qu’ils ne pouvaient en défrayer les coûts. Selon l’Argumentaire économique pour un régime public universel d’assurance médicaments (2), une famille gagnant 20 000 $ par année payait quelque 2 503.90 $ en primes et contributions à la RAMQ, soit 12,5 % de son revenu brut. Selon le rapport sur les audiences de la Coalition Canadienne de la santé relativement au Régime d’assurance médicaments public et universel, « certains n’ont tout simplement pas les ressources financières pour combler leurs besoins essentiels et payer les factures mensuelles de médicaments […] », par exemple ceux qui se retrouvent au chômage, ceux qui sont trop jeunes pour avoir une prestation de retraite et la couverture d’assurance médicament qui l’accompagne, ceux qui sont payés au salaire minimum et ceux qui travaillent à temps partiel sans régime d’assurance privé. Il y a aussi les personnes handicapées qui, parfois, se retrouvent face à un choix de piètres options : demeurer bénéficiaires de l’aide au revenu ou retourner travailler et perdre leurs assurances. Selon le Réseau d’action pour la santé des femmes du Québec, les femmes ayant un faible revenu ont plus de problèmes de santé que les hommes et ont une espérance de vie moindre. Elles sont aussi plus susceptibles de consommer davantage de médicaments, et les mères monoparentales sembleraient être touchées en plus grand nombre.

Le coût des médicaments au Québec

Au Québec, les médicaments sont pour la plupart plus dispendieux qu’ailleurs au Canada et que dans d’autres pays. Par exemple, un flacon de Captopril (utilisé pour le traitement de l’hypertension artérielle) contenant 500 comprimés de 50 mg se vend 23.00 $CAD aux États-Unis alors qu’il se vend 92.00 $CAD ici. La RAMQ, quant à elle, paye 279.00 $CAD pour la même quantité de ce même produit. Ces différences de prix causeraient des pertes annuelles d’environ 55 à 80 millions de dollars à la RAMQ, qui relègue une partie de ce montant aux contribuables, dont aux 3,2 millions de Québécois parmi les moins fortunés (3). Selon la Politique du médicament, le citoyen est vu ainsi : « [s]a perception générale est que le médicament le plus récent est le meilleur. Le patient souhaite donc qu’il soit accessible » (Politique du médicament, 2007). Pourtant, les nouveaux produits sont plus chers et cette attitude qu’adopte le gouvernement envers ses citoyens les déresponsabilise à l’égard des prescriptions données. Pour comprendre pourquoi les prix des médicaments sont si élevés, nous devons nous tourner vers la Politique du médicament (gouv. du Québec, 2007) et dresser le portrait de l’industrie pharmaceutique au Québec.

La Politique du médicament

La Politique du médicament passe par l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS), lequel agit à titre de conseiller auprès du ministère de la Santé et des services sociaux quant aux médicaments à inscrire à la Liste des médicaments couverts par les régimes publics et privés. L’INESSS, en plus de conseiller, propose le développement et la mise en œuvre de stratégies de formation, d’information et de sensibilisation auprès des professionnels de la santé. L’Institut recommande aussi au ministre l’établissement et la modification du prix des médicaments, bien que le dernier mot soit accordé au ministre. Dans le document de la Politique du médicament, on peut lire que malgré une tentative de soumettre des commentaires au ministre de la Santé et des services sociaux, des citoyens, des médecins, des groupes de patients et d’autres experts ont été négligés et n’ont pu transmettre leurs demandes, qui concernaient l’accessibilité ou le prix de certains médicaments. Ces demandes ont été déposées en vain car elles auraient été soumises trop tard, c’est-à-dire après la prise de décision de l’INESSS. C’est cependant à cause de la nature opaque des prises de décisions de l’organisme que les requérants n’ont pu soumettre leurs commentaires plus tôt. Cette situation démontre un profond problème de communication et de transparence entre l’INESSS et la population. La Politique du médicament, dans sa version de 2007, s’articule autour de quatre grands axes principaux : 1) l’accessibilité aux médicaments, 2) leur prix juste et raisonnable, 3) leur utilisation optimale et 4) le maintien d’une industrie pharmaceutique dynamique au Québec. Il faut savoir ici que le prix juste et raisonnable d’un médicament est habituellement fixé après une comparaison de son prix de vente dans d’autres pays. Le prix de vente doit toujours être plus élevé que celui négocié entre les compagnies pharmaceutiques et le gouvernement. Ces ententes sont d’ailleurs confidentielles, donc inconnues du public. Ceci, est-il rapporté dans la Politique, contredit le principe d’équité à l’accès aux médicaments à cause de la non-transparence de l’économie réalisée. Cet état de fait enlève à tous une possibilité de mieux accéder aux médicaments d’ordonnance. L’accès aux médicaments est influencé par la Liste des médicaments, aussi régie par l’INESS, qui est une mesure de contrôle des coûts pour que tous les médicaments ne soient pas remboursables. « Ce contrôle vise à ne rembourser que [les médicaments] considérés comme étant « coût-efficace » et dont l’impact budgétaire est prévisible […] ». Cette évaluation exclut de la liste les médicaments qui n’ont pas une efficacité démontrée ou encore qui sont coûteux et dont le nombre d’usagers potentiels est imprévisible. L’objectif est de ne pas créer de dépenses budgétaires trop importantes. C’est d’ailleurs pour cette raison que de nombreux médicaments contre le cancer sont trop chers et inaccessibles au public. « [L]’industrie pharmaceutique constitue l’un des secteurs prioritaires de la stratégie de développement du gouvernement », dit la Politique.

L’accès au marché [des médicaments nouveaux] représente un enjeu déterminant pour les compagnies pharmaceutiques […] Cependant, l’accès au marché subit grandement l’influence des conditions de remboursement des médicaments prévus dans les régimes publics provinciaux. Au Québec, l’inscription d’un médicament à la Liste des médicaments du RGAM a un impact direct sur les revenus des compagnies […]. (Politique du médicament, 2007)

Cette vision des choses défavorise les citoyens au profit des compagnies. Selon cette politique, un autre facteur contribue à l’augmentation et au maintien du prix élevé des médicaments, soit la règle de 15 ans. Cette règle garantit le remboursement intégral des produits des fabricants en 15 ans à partir du moment où le médicament est inscrit sur la Liste des médicaments et ce, même si le brevet est échu ou qu’il existe un équivalent générique moins cher. Finalement, autre bémol à cette politique pour les personnes à faible revenu : l’objectif de cette politique a été, entre autres, de mettre fin au gel des prix des médicaments au Québec –et de veiller de près à leur hausse.

L’industrie pharmaceutique québécoise

Au Québec, l’industrie pharmaceutique s’est d’abord développée par la fabrication de médicaments génériques mais, depuis les années 1990 et avec la Règle de 15 ans, c’est principalement l’industrie du médicament breveté qui prospère. Le marché du médicament au Québec est évalué à plus de 4 milliards de dollars, soit 25 % du marché canadien (4). Le Québec compte près de 30 sièges sociaux de compagnies pharmaceutiques et six des sept groupes de recherche fondamentale de multinationales pharmaceutiques du Canada. Près de 400 millions sont dépensés annuellement par le gouvernement en recherche et développement (R&D) pharmaceutique, ce qui est 50 % plus élevé qu’en Ontario si on fait le rapport per capita. Il y a 148 firmes installées au Québec qui font travailler plus de 13 600 personnes dont le salaire moyen hebdomadaire est de 900.00 $CAD. Cependant, 43 % de ces emplois ne sont pas consacré à la recherche mais au marketing et à la publicité. On calcule aussi que 68 % des brevets canadiens de médicaments sont détenus par des compagnies siégeant au Québec. Selon le ministère du Développement économique régional et de la Recherche, « l’industrie pharmaceutique constitue l’un des secteurs prioritaires de [sa] stratégie de développement. Parmi les facteurs qui influencent les décisions d’investissement, les conditions d’accès au marché arrivent au premier rang. Les politiques de santé et celle du médicament peuvent donc nuire au développement de cette industrie ». Cette dernière est-elle donc priorisée avant le bien-être des citoyens? Notons que les fabricants peuvent faire pression sur les politiciens en faisant valoir les emplois qu’ils génèrent dans la province. Pour les compagnies pharmaceutiques, il est très intéressant de s’établir au Québec, particulièrement pour l’industrie du médicament breveté. Le Canada a les crédits d’impôts les plus généreux au monde et le Québec est la province qui arrive au premier rang avec son offre de crédit d’impôt à 37,5 %. En plus, d’autres crédits peuvent s’ajouter à ceux-ci : crédit pour la recherche précompétitive en partenariat privé, visa pour les consortiums de recherche précompétitive, congé fiscal pour les chercheurs et experts étrangers, etc. (5). Tous ces avantages donnés aux compagnies permettent de faire diminuer leur facture de 15 à 40 % des coûts initiaux tout en désavantageant le système d’assurance-médicaments. Le Canada est le quatrième pays où les médicaments brevetés sont les plus chers. Au Québec, on a davantage recours à ces derniers qu’aux médicaments génériques. En fait, le Québec paie en moyenne 3 % de plus per capita que dans toutes les autres provinces.

Le rôle des pharmaciens

Les pharmaciens sont le passage obligé vers lequel doit se diriger toute personne qui a besoin de médicaments au Québec. Cet intermédiaire dans le système de santé occasionne des coûts qui sont absorbés par ceux qui ont besoin de médicaments. Pourtant, alors que les coûts demeurent élevés dans les pharmacies, des pharmaciens bénéficient de ristournes et de rabais divers de la part des fabricants pour qu’ils vendent leur produit plutôt qu’un autre. On estime que les fabricants donnent environ 500 millions chaque année en ristournes aux pharmaciens, procédures qui sont toutefois illégales (6). Ces cadeaux, qui deviennent des sources de revenus supplémentaires pour les pharmaciens, font en sorte que les prix ne baissent pas à la vente. Les bannières telles Jean Coutu et Pharmaprix centralisent même leurs ristournes afin d’en profiter davantage, parfois même pour en faire bénéficier leurs sièges sociaux situés à l’extérieur de la province ou du pays. Ces ristournes signifient aussi que la RAMQ paie des prix artificiellement gonflés. Par exemple, le prix de production d’un médicament générique pour le fabricant ne représente que 10 % de son prix de vente à la Régie. Ces activités illégales ne se justifient que très difficilement aux yeux des contribuables quand vient le temps de payer leur prime d’assurance annuelle ou leur franchise mensuelle (7). Ces exemples démontrent un réel problème de l’industrie pharmaceutique sur le territoire du Québec lorsqu’une décision doit être prise quant au prix des médicaments.

Des solutions potentielles

Marc-André Gagnon, politologue et économiste à l’Université de Carleton, croit que c’est la multiplicité des régimes d’assurance médicaments (publics et privés) qui empêche la réalisation d’économies importantes dans le système et pour les citoyens. Pour lui, la situation financière d’une personne est directement liée à son accès aux médicaments. M. Gagnon a calculé quels seraient les bénéfices financiers de passer à un régime public universel tout en conservant les politiques actuelles concernant l’industrie pharmaceutique. Il estime qu’au Canada, 2 947 millions de dollars canadiens pourraient être économisés sur les dépenses actuelles du présent régime, qui sont de 25 141 millions $CAD (8). Un sondage de l’Institut EOS effectué en 2013 indique que 78 % des Canadiens sont en faveur de l’établissement d’un régime public universel. De son côté, l’organisme Approvisionnement Montréal suggère, comme il le fait lui-même à Montréal, de procéder par des achats de médicaments groupés pour qu’il en coûte moins cher à l’unité. L’organisme considère qu’ainsi le gouvernement ferait des économies substantielles. L’organisme octroie ses contrats d’achat au plus bas soumissionnaire et parvient à obtenir des prix très avantageux. Ce type d’achat regroupé permettrait de faire des économies annuelles d’environ 2,7 milliards $CAD . Ces solutions ne sont que partielles et ne prétendent pas résoudre toutes les lacunes et incohérences du système actuel régissant l’accessibilité aux médicaments au Québec. Elles permettent cependant d’ouvrir des pistes nouvelles afin d’offrir à la population un accès plus juste aux médicaments.

Au-delà de l’accessibilité : les prescriptions

Les enjeux autour du médicament au Québec sont d’une importance souvent méconnue du grand public. Pourtant, ils occasionnent des hausses de prix et permettent le maintien de prix trop élevés pour des médicaments, dont certains sont cruciaux pour la santé des individus. Malheureusement, peu de personnes à faible revenu parviennent à se procurer les médicaments desquels ils dépendent pour bien vivre. Il y a donc un fossé dans le système qui se crée dans les échanges entre gouvernement et compagnies pharmaceutiques et entre pharmaciens et fabricants de médicaments. Au final, c’est l’individu qui paie. Par ailleurs, si l’industrie pharmaceutique est si bien ancrée au Québec, il faut aussi savoir que notre province a l’un des taux les plus élevés de prescriptions de médicaments. D’une part, on a donc un système qui rend difficilement accessible les médicaments et d’autre part, on prescrit trop de médicaments. Il faudrait, à notre sens, trouver des solutions plus cohérentes et moins dispendieuses pour résoudre la problématique de l’accessibilité aux médicaments. L’achat regroupé et l’implantation d’un régime public universel peuvent être des pistes à suivre, alors qu’une prise de responsabilité des médecins quant à leurs habitudes de prescription serait souhaitable. Mais les médecins aussi sont approchés par les représentants des compagnies pharmaceutiques et le taux de prescription varie, entre autres, en fonction de leur influence sur les médecins. La question du médicament au Québec est particulière et n’apporte pas encore de solution viable aux personnes qui ont un réel besoin de leurs médicaments mais qui n’ont pas les moyens de se les payer. Les solutions existent, mais sont-elles socialement applicables dans le contexte actuel, où l’on soustrait du domaine public les services de santé et les services sociaux en les reléguant au secteur privé ou simplement aux oubliettes?  


(1)     Politique du médicament du Québec, La direction des communications du ministère de la Santé et des Services sociaux, Gouvernement du Québec, 2007. (2)   Marc-André Gagnon, Argumentaire économique pour un régime universel d’assurance médicaments, Institut de recherche et d’informations socio-économiques, Marc-André Gagnon, 2010. (3)   André Noël, Dossier :Médicaments génériques, La Presse, 2003.  http://uniondesconsommateurs.ca/docu/sante/21oct/UC21oct2010-ANoel-dossierRXgeneriques.pdf (4)   Pomey, Le régime général d’assurance médicaments du Québec, Journal d’économie médicale, vol 25, n° 5-6, 2007 (5)    Marc-André Gagnon, L’aide financière à l’industrie pharmaceutique québécoise : le jeu en vaut-il la chandelle?, revue Interventions économiques, vol. 44, 2012. (6)   André Noël, Dossier :Médicaments génériques, La Presse, 2003.  http://uniondesconsommateurs.ca/docu/sante/21oct/UC21oct2010-ANoel-dossierRXgeneriques.pdf (7)  idem (8) Marc-André Gagnon, L’assurance-médicaments relancerait l’économie, Le Droit, 8 décembre 2014.http://www.lapresse.ca/le-droit/opinions/votre-opinion/201412/08/01-4826233-lassurance-medicaments-relancerait-leconomie.php

Déconstruction de la réforme de l’éducation

Déconstruction de la réforme de l’éducation

La réforme en éducation a été au cœur de plusieurs débats médiatiques et a souvent été questionnée, aussi bien par les enseignants que les parents. Cependant, très rarement dans ces questionnements a-t-on sondé le cœur, l’épicentre de la réforme, se contentant de discréditer quelques changements superficiels de celle-ci telles les matières scolaires et l’enseignement instable de la langue française. Une série d’actualités politiques, dont le lancement du Livre blanc sur la jeunesse, m’a menée à aller sonder le cœur de la réforme pour en dégager le courant pensée qui la sous-tend et comment elle traverse  la jeunesse québécoise depuis le début des années 2000.

Éducation – ce qu’il manque à l’ignorant pour reconnaître qu’il ne sait rien.

–        Albert Brie, Le mot du silencieux

Instruire, verbe transitif (1). In stru ere. Le fait d’empiler dedans, d’assembler dans, de dresser, de munir, d’outiller. Avant de construire ou de détruire il faut d’abord empiler les choses – les connaissances – dans l’esprit. Assembler en l’individu tous les matériaux du savoir,   munir son esprit d’outils de raisonnement. Je vous munis de cette définition afin que nous comprenions le mot pareillement. Pour qu’ensemble nous puissions prendre le constructivisme radical (lié au relativisme cognitif en psychologie) pour ce qu’il est, le concept de dés-éducation ayant marqué depuis plus d’un quart de siècle notre société québécoise (2). J’articule cet article autour  du document de Normand Baillargeon, La réforme québécoise de l’éducation : une faillite philosophique (2006), professeur au département de pédagogie à l’Université du Québec à Montréal. Bien qu’il ait empreint son texte d’idéologies, je crois que la démonstration de sa thèse soit l’une des plus entière qu’il me soit donnée à lire au sujet de la réforme de l’éducation québécoise. Je dois aussi me positionner contre une partie de sa réflexion qui par ailleurs semble inclure Michel Foucault parmi les tenants de la théorie du relativisme cognitif, interprétation que je juge inappropriée. Si Foucault a pu influencer le courant de pensée, sa recherche et ses théories ne peuvent s’inscrire parmi elle. Cependant, avant de poursuivre et de définir plus en profondeur cette réforme constructiviste radicale, permettez-moi de vous mettre en contexte et de passer par une légère digression.

Les effets de la réforme aujourd’hui

Nous pouvons en constater les effets alors que les premiers à avoir été sujets de cette réforme occupent à leur tour la position d’enseignant. Bien entendu, une majorité de jeunes ayant grandi sous cette réforme prennent actuellement part à toutes les autres sphères professionnelles qui constituent la société québécoise actuelle qui n’est pas moins construite par cette conception de l’éducation. Plusieurs mécanismes ont concouru à son instauration, et ceux-ci s’inscrivent parmi l’ensemble de choix et de faits auxquels nous avons les uns et les autres souscrit ou que nous aurons parfois simplement ignoré. L’ensemble est énorme et on y retrouve, entre autres, le nivellement par le bas, l’incompétence dans les programmes de formation, l’orientation donnée pour la valorisation la valorisation de savoirs économiquement utilitaires au détriment des connaissances générales, la multiplication des intervenants mis à la disposition des jeunes, le désistement des parents dans l’éducation de leurs enfants ou encore le clientélisme universitaire et la diplomation à rabais. Je tiens à spécifier de suite que je ne souhaite pas faire ici un débat sur les notions (selon qui pense) de vérité et de ce que l’on tient comme vrai dans une vision qui serait absolutiste. Dans le but de critiquer une réforme scolaire, et non pas de critiquer les systèmes d’éducation comme d’une institution où s’affrontent des rapports de pouvoirs, je ne vais pas développer ni élaborer davantage sur la question de la vérité et du vrai, parce que ceci dépasse largement le cadre de l’article présent qui se contente (malheureusement ou heureusement) de décrire la situation des effets de la réforme présente sur la jeunesse et quelques mécanismes qui la supportent, la traversent et se font transmettre par elle.

De l’actualité qui interpelle

Si je me suis intéressée à la question, c’est que le 5 février 2014, avant que les élections générales ne soient déclenchées, deux entretiens concernant la jeunesse et l’éducation québécoise ont été radiodiffusés à l’émission Bonjour la Côte de Radio-Canada (3). Ce matin-là, deux projets péquistes concernant la jeunesse étaient à l’ordre du jour : la politique jeunesse du Parti Québécois et son livre blanc sur la jeunesse, ainsi que l’inclusion aux programmes du primaire et du secondaire de cours d’orientation scolaire et professionnelle. Du premier projet qui devait servir d’appui à un second, la possibilité d’enfin voir un Service civique offert aux jeunes québécois, l’entreprenariat a été le maître-mot du discours, ignorant totalement les fondements du Service civique tel que les États-Unis et l’Europe le proposent depuis 4 (France), 11 (États-Unis), même 44 ans (Italie) avant nous(4). En Europe, selon le site internet du gouvernement français, le service civique est décrit comme étant «un engagement volontaire au service de l’intérêt général, ouvert à tous les jeunes de 16 à 25 ans, sans conditions de diplôme; [pour lequel] seuls comptent les savoir-être et la motivation». Indemnisé par une allocation mensuelle, le service est un engagement auprès d’associations, de collectivités territoriales ou d’établissements publics, mais non pas parmi les entreprises privées. Du deuxième projet, M. Gaston Leclerc laissa entendre qu’on souhaitait au MELS inclure des cours d’orientation professionnelle dès la cinquième année du primaire, afin d’orienter les jeunes et de leur présenter les possibilités qui s’offriront à eux dans le monde du travail selon les besoins de la société. Il dit que l’école doit préparer l’enfant, le sensibiliser et rendre les «choses plus faciles, plus pratiques» (5) afin qu’il parvienne à élaborer ses projets et que l’école ait un sens dans la vie du jeune. Peut-être serait-il plus pertinent d’instruire les savoirs (les connaissances générales telles les mathématiques, les sciences, la linguistique, etc.) dans les écoles afin que celle-ci donne un sens à la vie des jeunes plutôt que d’être l’objet de ce sens?

La réforme qui a fait des petits, de 2002 à 2013

Je dois ici préciser que je ne proposerai pas une nouvelle réforme et que je ne cautionne pas plus les demandes formulées par mes compères étudiants qui ont participé à l’École d’hiver Spécial Sommet de 2013. Initiative de l’Institut du Nouveau Monde et intégrée au Sommet sur l’avenir de l’enseignement supérieur, l’École d’hiver est un événement qui s’inspire de l’École d’été et qui «est reconnue depuis cinq ans au sein de la Stratégie d’action jeunesse du gouvernement du Québec». Lors de cet événement, tout en requérant la qualité de l’enseignement, les étudiants-es réunis-es ont défendu l’idée de leur idéal pédagogique et d’enseignement ainsi: un enseignant-guide «qui n’impose rien et ouvre tout» dans une salle-classe où «tous les courants de pensées sont admis», positionnant encore une fois l’élève au centre de son propre apprentissage, maître de la construction de son savoir (6). Malheureusement, cette demande de leur part est inutile, car c’est exactement ce qu’on leur offre déjà depuis la réforme constructiviste. Cependant, ayant appuyé le mouvement pluriel du printemps érable en 2012, c’est plutôt contre le virage entrepreneurial proposé aux jeunes à coup de grande campagne politique et d’investissements massifs que je me positionne. Dans son intitulé La réforme québécoise de l’éducation : une faillite philosophique (2006), Normand Baillargeon fait état des sommes investies dans une campagne de sensibilisation amorcée par le gouvernement québécois il y a déjà dix ans : 21 millions ont été dépensés pour «changer les mentalités» afin que les jeunes s’intéressent à l’entreprenariat. Le Ministère de l’Éducation, des Loisirs et du Sport (MELS), le Secrétariat à la jeunesse, les Conférences régionales des élus, Le Conseil du patronat du Québec ont tous participé à la mise en place de la campagne de sensibilisation désirant convaincre les enseignant-e-s, les parents et les jeunes des vertus de l’entrepreneurship. Une enveloppe de 132 000 $ avait alors été donnée pour ce faire et 75 agents de sensibilisation ont été mandatés à la tâche (7). Cet effort concerté n’est pas demeuré le seul fait du Parti libéral du Québec de Jean Charest.

Du besoin d’orienter

Depuis 2002 le Québec a pris par le biais de l’éducation sa démarche «orientante» et la province en serait gagnante. En juin 2013, rapportait Le Soleil du 4 février dernier, l’économiste et ancien sous-ministre péquiste du MELS Bernard Matte annonçait déjà que le PQ désirait lutter contre le décrochage scolaire, et qu’un des moyens pour y parvenir était d’employer l’approche orientante (8). Selon lui, un temps obligatoire alloué à l’orientation scolaire et professionnelle donnerait aux jeunes l’accès à la formation professionnelle et aiderait la société à mettre en adéquation les choix de carrières de ces derniers avec les demandes du marché du travail. L’intention est claire : il y a une demande sur le marché du travail pour certaines professions et il serait désirable que, dès la cinquième année du primaire, les jeunes aient en tête cette «liste» afin de pouvoir choisir parmi celle-ci vers quelle carrière se diriger. La sélection, restreinte au gré de la demande du marché, ne reflète pas une volonté d’instruire aux élèves et étudiant-e-s des savoirs, mais plutôt des savoir-faire afin qu’ils servent éventuellement au marché. Si l’idée est logique et répond à certains besoins économiques, comme plusieurs autres effets de la réforme constructiviste adoptée par le MELS depuis le début des années 2000, il n’en demeure pas moins que la jeunesse québécoise en souffre aujourd’hui, sans même qu’elle ne le constate. Pour le comprendre et le constater, nous devons prendre le temps de définir ce qu’est le constructivisme en éducation et de le comparer au concept d’instruction traditionnelle dite «éducation libérale (9)», lesquelles sont deux conceptions divergentes.

L’éducation québécoise, un peu d’histoire

Tel qu’annoncé au début de cet article, c’est le travail de Normand Baillargeon qui m’offre les mots justes par lesquels nous pouvons définir ces conceptions de l’éducation, ainsi que la définition même de l’éducation, qui mérite d’être revisitée sous son mandat d’instruire et non pas de «développer chez quelqu’un certaines connaissances, une culture ou bien les usages d’une société» (10). C’est en considérant le développement des enfants, et une certaine part de préservation du calme social, que la Loi sur la fréquentation scolaire obligatoire  a vu le jour en 1943 sous le Parti libéral d’Adélard Godbout (je souligne ici que le concept d’«éducation libérale» doit ne pas être confondu avec des intentions partisanes : je ne m’inscris pas dans cet article en faveur ou en défaveur d’un quelconque parti). Il faut savoir qu’à cette époque les enfants qui étaient considérés délinquants, ou abandonnés et dont les parents ne voulaient ou ne pouvaient s’occuper étaient devenus une sorte de problème public auquel il fallait remédier; les enfants étaient soumis aux mêmes lois que les adultes dans le code criminel et la société commençait à rejeter l’idée de mettre des enfants en prison ou encore au travail (11). Au fil du temps cependant, le fait que l’école soit demeurée obligatoire pour tous a engendré une charge publique de plus en plus imposante et la finalité et les objectifs de cette scolarité universelle ont changé. Depuis le but d’instruire un enfant à avoir acquis suffisamment de connaissances pour qu’il devienne autonome, l’éducation constructiviste d’aujourd’hui a pris pour finalité d’éduquer un enfant à construire son savoir-faire afin qu’il devienne un citoyen modèle dans sa société tout en répondant aux besoins économiques de celle-ci.  La transformation entre ces deux manières de concevoir l’instruction (l’éducation) permet le renversement suivant : l’enfant porté à s’émanciper, à devenir autonome et à posséder les outils de savoirs devient une personne assujettie à un projet sociopolitique duquel il ne saura pas se soustraire, mais dans lequel il saura comment fonctionner.

De la terminologie du mot éduquer

Baillargeon emploie le concept d’éducation tel qu’il a été définit par Richard S. Peters (philosophe de l’éducation) dans la seconde moitié du XXe siècle.  Peters parvient, sans en soustraire la composante normative, à dépouiller le verbe (et l’action de) éduquer pour qu’il soit compris comme «un terme générique qui ne renvoie pas à une activité particulière, mais plutôt à un ensemble d’activités. En ce sens, le mot éduquer ressemble au mot jardiner, qui réfère à une variété d’activités […] et, comme lui, il doit donc se comprendre en prenant en compte les intentions de ceux qui sont engagés dans une telle pratique plutôt que les résultats […]». Ceci permet d’accepter le pouvoir inclus dans l’action d’éduquer mais surtout, ici, de rendre compte de la nécessité de voir le fait d’éduquer comme une action par laquelle une notion, un savoir, des connaissances ont «été intentionnellement transmis». Baillargeon ne nie donc pas que la logique du concept d’éducation implique essentiellement une composante normative, mais que cette composante ne détermine absolument pas le contenu et n’ait donc pour valeur intrinsèque une volonté de transmettre et non pas d’aliéner. Ainsi, la définition donnée à l’éducation libérale est celle d’instruction, dans le sens évoqué par son étymologie sous le titre de cet article. Le sens commun, à l’opposé, pense l’éducation (souvent plus inconsciemment, tel qui est le cas avec la réforme constructiviste) comme une action par laquelle on impose à l’individu un savoir dans un seul but conformiste, normatif, et intéressé. C’est la confusion entre composante intégrée à «éducation» et finalité de l’action d’éduquer. Éduquer a pour but de transmettre un savoir et ne possède pas en son essence une finalité instrumentaliste. Ce sont les individus qui peuvent inclure cette notion de valeur à l’objet éducation, ce qui en change profondément les potentiels d’action, selon les multitudes d’activités par lesquelles cet objet peut être subjectivisé. Enfin, dernier point important à retenir de ce que Peters et Baillargeon soutiennent quant à l’éducation, c’est qu’elle suppose la participation volontaire de la personne qui est éduquée. L’éducation exige un consentement afin que la relation de pouvoir soit aussi positive entre celui qui éduque et celui à qui est transmis le savoir. Sans consentement, il ne s’agit plus d’éducation, mais d’endoctrinement (donner à quelqu’un une doctrine, une croyance, une opinion toute faite afin qu’il se rallie à celle-ci). L’éducation libérale a donc pour intention de transmettre des savoirs à un individu afin qu’il le comprenne ainsi que ses principes sous-jacents (l’exemple par excellence sont les mathématiques qui ne peuvent être comprises et transmises que par la compréhension, entre autres, des théorèmes qui en permettent la pratique universelle). La qualité d’un tel apprentissage est qu’il permet à celui qui apprend de ne pas être «limité à une spécialité ou à une discipline» parce qu’il sera capable de faire des liens entre les savoirs et les champs de savoir (géographie, anthropologie, médecine, littérature, etc.) «qui constituent son répertoire cognitif». Sans ce type d’instruction, qui disparaît peu à peu depuis l’implantation de la réforme constructiviste radicale du début du siècle, ce sont des générations de jeunes ainsi éduqués que nous voyons prendre activement part à la société et qui ont presque déjà  atteint l’âge d’à leur tour «éduquer».

Du constructivisme radical ou construis-toi toi-même

Le constructivisme (ou relativisme cognitif) est la conception centrale de la réforme dans les écoles québécoises (et qui atteint par extension l’éducation supérieure, obligée de «s’adapter» aux nouveaux étudiants éduqués selon sa logique conceptuelle). Cette conception suppose que le réel n’existe pas en-dehors de nos représentations personnelles et que de ce fait, l’enfant est désormais le centre de son propre apprentissage. Ceci signifie qu’il construit lui-même ses représentations de la réalité, sans égards aux connaissances mathématiques, physiques, ou linguistiques (la grammaire surtout), par exemple. Ce courant de pensée en science de l’éducation est au Québec redevable à M. Ernst Von Glasersfeld, père du constructivisme radical, lequel a été reconnu par l’Université du Québec à Montréal comme chercheur méritoire. Il a énormément collaboré au Centre interdisciplinaire de recherche sur l’apprentissage et le développement en éducation (CIRADE) et a donc grandement influencé la pédagogie sur laquelle repose aujourd’hui la réforme éducative du Ministère de l’éducation. Un des exemples évocateurs de sa nouvelle conception de l’éducation est soulevé dans le document de Baillargeon : «Les mathématiques que l’on enseigne dans les écoles continuent d’être influencées par le mythe rationaliste de la froide raison […]». Il discrédite dans son épistémologie constructiviste, toute forme ontologique du savoir prétendant qu’elles sont absolutistes et deviennent des obstacles à l’enseignement, puisque trop difficiles. Il rejette aussi l’idée que certains savoirs précèdent des champs de savoir : les mathématiques et la physique, par exemple, précèderaient selon une éducation libérale le champ de savoir qu’est l’astrobiologie et c’est cet aspect hiérarchique qu’il rejette. Il n’y a ainsi plus lieu d’instruire pour Glasersfeld, puisque sa conception met sur une même horizontalité tous les savoirs et que ces derniers ne sont ni plus ni moins le fruit de représentations internes. Le constructivisme, appliqué dans la réforme, donne alors lieu à tout un lot de nouvelles façons d’enseigner (ou de ne plus enseigner) et d’intervenir qui donne à l’enfant la liberté de «découvrir» en lui les représentations significatives de sa réalité, de ses opinions et surtout, que ses opinions auront autant de valeur qu’un argument, puisque les deux concepts sont de discours équivalents. Dans cette conception de l’éducation, tout est arbitraire, ce qui conduit les réformistes constructivistes à appuyer une pédagogie individualisée (je dirai morcelée) où chaque élève apprend par soi-même et où chaque enseignant devient observateur et gardien de classe qui discipline au lieu d’instruire. La réforme se prétendait progressiste, plus ouverte aux besoins individuels des élèves, moins autoritaire et plus juste. Peut-être. Peut-être aussi qu’à la volonté de vouloir être plus progressifs on a surtout été moins préoccupés. En croyant vouloir être plus juste en créant des classes où tous peuvent avoir, selon le Programme de formation de l’école québécoise (12), une meilleure chance de réussite scolaire et professionnelle, on a soustrait à tous la chance d’apprendre pareillement, de comprendre (activité, qui je le souligne, se fait dans un échange bidirectionnel, le mot l’indique lui-même : cum «avec» et prehendere «prendre, saisir» qui s’interprète donc littéralement par «saisir ensemble» ou «embrasser par la pensée» avec les connaissances). Ne peut posséder d’égales chances de réussir qui n’aura pas appris le même savoir. Qui apprend différemment selon des représentations générées de lui-même ne possédera que des chances différentes d’apprendre. Le constructivisme radical de Glasersfled confond maladroitement les unes avec les autres (et les unes contre les autres) les notions de progressisme social, de relativisme cognitif, d’éducation libérale et d’égalité des chances. La réforme qui avait certainement pour but d’assouplir la rigidité scolaire encore marquée par longue période ante Lesage (1868-1964) pendant laquelle c’est l’Instruction publique (13) et surtout l’Église catholique (sans compter les Écoles d’industrie qui s’occupaient des enfants défavorisés, abandonnés, orphelins, délinquants) (14) qui s’occupaient d’éduquer (15) les enfants, mais elle a surtout été un peu naïve et enthousiaste, accueillant la vague post-moderniste en éducation comme une brise fraîche. Dans son accueil et sa réponse favorable aux idées de Glasersfeld, la réforme a toutefois proposé une coupure radicale (le constructivisme radical) d’avec la nature de l’école qui était d’instruire aux enfants des savoirs pour les émanciper au lieu de réduire le lieu de transmission du savoir à s’adapter à chacun d’entre eux.

Des effets de la réforme

Quels impacts cela a-t-il sur des générations? Plusieurs, et d’importants. Je ne dispose pas ici de l’espace approprié pour bien les présenter, pour les mettre en contexte et pour les appuyer avec un argumentaire élaboré. J’ai déjà évoqué au début de ce texte l’inclusion au programme scolaire de l’approche orientante ainsi que de son adéquation avec les besoins du marché du travail, laquelle démarche est supportée et même encouragée par le gouvernement (peu importent les deux derniers partis ayant été élus) depuis 2002 au moyen d’annonces monétaires et de campagne de sensibilisation. J’ajoute à ceci un autre effet de cette réforme qui n’est pas le fruit unique de celle-ci mais de tout un bagage socioculturel et politique que le Québec, et l’Europe et les États-Unis, portent. Il s’agit de l’entrée de plus en plus massive d’intervenants (de spécialistes) dans l’éducation de l’enfant que parents et enseignants souhaitent ardemment voir plus présents au sein des lieux d’instruction afin que toute différence, toute difficulté, tout malaise soit diagnostiqué et pris en charge. Je ne dis pas qu’il soit mal que psychoéducateurs, psychologues, ergothérapeutes, et je ne sais quels autres spécialistes cherchent à appuyer les jeunes dans leur parcours scolaire. Je crois cependant que ce besoin ressenti d’avoir recours à des spécialistes, qui prendront en charge les enfants que parents et enseignants ne parviennent pas à «faire réussir» mais pour qui ils désirent tant de «chances égales», est en partie dû à la réforme qui a promis ce qu’elle n’a pu offrir. Peut-être aussi qu’une préoccupation nouvelle des parents pour leurs enfants les en font se détacher de ce que ces derniers apprennent, tant qu’ils «réussissent bien». Mais que sais-je du degré de préoccupation que les parents ont pour le devenir de leurs enfants?

Des chances égales aux inégalités

La réforme constructiviste, quant à elle, a plutôt agrandi les inégalités et affaibli les chances de réussir des enfants, qui se sont vus dépourvus en partie d’instruction et délaissés par les parents et les enseignants qui ont été déchargés de leur responsabilité d’instruire. Les enfants, dans cette réforme, sont laissés à eux-mêmes et à tout un lot de construction des mondes équivalents, mais qui n’incluent plus (ou peu) de savoir. Et au lieu d’être retirée, la réforme a plutôt modifié ses programmes et sa pédagogie à nouveau afin d’ajuster les niveaux de difficulté aux réalités des élèves et étudiants. C’est par paresse sociale et par intérêt économique que nous assistons au clientélisme scolaire qui va des centres de la petite enfance aux universités. Dans un article de Le Devoir du 21 septembre 2013, les deux présidents de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) et de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ) donnent d’ailleurs leur avis sur la question du clientélisme relativement à l’intégration de l’humanisme que recommandait Mgr Alphonse-Marie Parent dans son rapport de 1963-1964 (16). M. Sylvain Mallette, président de la FAE, décelait dans le rapport Parent «une volonté collective de se doter d’un moyen de progrès social», mais que le constat actuel est plutôt l’inverse. Mme Carole Senneville croit que l’humanisme désiré s’est transformé en un «clientélisme trop présent» et que l’éducation québécoise utilise les écoles à d’autres buts que d’offrir des savoirs, le système d’éducation actuel servant d’«arrimage aux besoins du marché du travail». Les deux présidents dénoncent la responsabilité du MELS dans ce virage instrumentaliste de l’éducation et le fait qu’au ministère seuls des économistes et gestionnaires ont le droit de choisir ce qui sera offert dans les salles de classes. Le clientélisme en éducation québécoise donne lieu à un autre problème majeur, le nivellement à la baisse. Du nivellement de quoi parle-t-on? Des programmes, des objectifs, des savoirs offerts, des efforts à atteindre pour recevoir un diplôme, des attentes envers les élèves et les enseignant-e-s et aussi, note-t-on, un nivellement à la baisse de l’estime de soi des jeunes. Aussi bête que cela puisse paraître, savoir, c’est pouvoir. Aussi, pour apprendre davantage, paradoxalement, il faut qu’on ait déjà appris un peu. De l’envie des parents de voir leurs enfants détenir un diplôme (celui des études secondaires surtout) et de celui du marché du travail à voir plus rapidement des gens travailler, le but d’obtention du D.E.S. a complètement changé. Il ne s’agit plus de terminer ses études et de détenir son diplôme comme une preuve que nous sommes parvenus à acquérir des savoirs et des connaissances essentielles au développement de notre pensée et de notre société en tant qu’entité collective pensante, mais bien de recevoir le plus rapidement possible la mention «obtention» sans égard à la réussite associée. Pour autant qu’un métier, qu’une profession ou qu’une carrière puisse enfin être entamée; qu’il y ait compétence ou non, savoir acquis ou non, là n’est pas l’intérêt. L’intérêt est d’être devenu-e bon-nne citoyen-nne, qui saura-faire en société conformément aux besoins de celle-ci. Par le même processus de nivellement à la baisse et de valorisation de l’entrée impatiente des jeunes au marché du travail, une dépréciation des diplômes, de plus en plus donnés à rabais (ce n’est plus les compétences acquises par le parcours académique qui est valable, mais le fait d’être diplômé pour la forme et la norme, tant que tous y parviennent à même égalité selon la réforme, cela vaut), s’ensuit. Les programmes et les professeurs des niveaux d’études supérieures doivent s’ajuster afin de ne pas perdre les subventions qui leur sont allouées. Le clientélisme universitaire voit, comme au primaire et au secondaire, un nombre croissant d’étudiants inscrits puisque les critères de sélection d’admission baissent depuis les années 2000 et que même les notes perdent de leur valeur afin d’assurer le taux de réussite des cours et des programmes (17). Car il faut le savoir, le taux de réussite est ce qui permet le financement universitaire, et puisque les étudiants d’aujourd’hui sont ceux qui sont passés par la réforme constructiviste, afin de conserver leur taux de réussite à un niveau d’attribution de financement efficace, les cégeps et les universités doivent ajuster à la baisse le contenu enseigné et la valeur des notes données (18). Parmi les grandes revendications formulées par les associations étudiantes, l’arrêt du financement par «tête de pipe» est certainement la plus désirée afin de mettre fin à la logique du clientélisme universitaire (et j’ajoute du système d’éducation québécois en général) (19).

De la jeunesse québécoise

Je pourrais continuer sur plusieurs autres pages à faire état des projets sociaux qu’on envisage et implante pour la jeunesse québécoise parce qu’il y a tant à dire sur les décisions prises et reçues concernant les jeunes sans qu’ils ne soient jamais appelés à prendre part à leur propre devenir. Sans que des remises en question ne soient réellement faites ou du moins partagées ouvertement dans la sphère publique. Les enfants, les adolescent-e-s et les jeunes adultes de notre société n’ont jamais réellement eu l’occasion de pouvoir être entendu-e-s, et ce, même lorsqu’ils sont sorti-e-s collectivement pendant des mois dans les rues lors du printemps érable de 2012, alors qu’ils envoyaient des messages pertinents à leur société. À peine deux ans plus tard, nous nous retrouvons encore à changer de gouvernement, à élire le Parti libéral du Québec que les jeunes avaient été si prompts à destituer de ses pouvoirs politiques, car il en avait brimé une proportion appréciable des leurs. Il fallait sûrement être au cœur même de cette révolution avortée pour voir comment les étudiants entre eux se sont organisés à découvrir comment leur éducation, leur instruction, leur accès au savoir mieux leur avait été si bien refusé. Les jeunes québécois (0-29 ans) représentent 35% de la population totale de la province. Le nombre est clair, d’un point de vue démographique, ils ne peuvent pas compter sur l’effectif pour faire poids lorsqu’ils veulent et voudront encore défendre leurs visions d’avenir en collectivité. S’ils sont en plus privés d’une éducation libérale (instruction de savoirs) et qu’on ne leur transmet pas d’outils adéquats pour qu’ils puissent devenir autonomes et s’émanciper (emancipare, pris de la terminologie latine juridique qui veut dire «s’émanciper du père»; l’émancipation dans notre société est certes du noyau familial, mais surtout des projets politiques dans lesquels on grandit et qui n’ont pas été élaborés pour ceux et celles qui y sont né-e-s, mais pour ceux et celles qui y détiennent par l’âge un statut légal d’individu actif), comment pourront-ils alors communiquer leurs besoins, leurs idées, leurs projets et en débattre pour les faire valoir? Le fait d’avoir ou non un diplôme n’est pas ce qui est d’importance, mais c’est plutôt de posséder une instruction commune sur les objets du réel qui existent bien ailleurs que dans les représentations mentales individuelles, tel que l’a intégrée la réforme constructiviste dans le programme éducatif québécois. Le Parti libéral est entré au gouvernement ce 7 avril dernier. Philippe Couillard a annoncé d’importantes coupures budgétaires (3,7 milliards pour 2014-2015), lesquelles toucheront principalement le personnel de la fonction publique et des organismes gouvernementaux parapublics. Bien entendu, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport sera soumis à des coupures qui devraient toucher 500 postes au sein du ministère, afin, dit-il, de «[réduire] la bureaucratie pour investir dans les écoles et la réussite des enfants» (20). Le nouveau Premier ministre a aussi présenté, dans son plan électoral, sa volonté «d’ouvrir à nouveau le sillon de la réforme [démocratique] tracée par nos ancêtres afin de pousser plus loin ce qui a été envisagé» par les prédécesseurs au parti afin de répondre des abus de la dernière équipe Charest au PLQ. Il cite parmi ces «ancêtres» du parti un ancien Premier ministre d’importance pour l’éducation québécoise et la Révolution tranquille (qu’on adhère ou non au PLQ), soit Jean Lesage. Depuis Lesage, le visage du Parti libéral a été profondément transformé, tout comme celui des autres partis, d’ailleurs. Si Couillard dit vouloir redonner au parti ses couleurs démocratiques et progressistes, il y a une révision immense à faire dans les volontés annoncées par Couillard s’il veut un tant soit peu y parvenir. J’ose en douter, étant donné la campagne électorale durant laquelle le nouveau chef n’a cessé de parler d’entreprenariat et de privatisation partielle (21) de la SAQ et de Hydro-Québec, entre autres. Qui déjà avait nationalisé Hydro-Québec? Ah, oui, Jean Lesage, ce même homme qui a aussi  libéralisé l’éducation après Duplessis (22). Était-ce bien, était-ce mal de nationaliser l’entreprise hydroélectrique? Serait-ce bien, serait-ce mal de la privatiser en partie ou entièrement? D’un côté comme de l’autre il y aura conflit d’intérêt et profit à la production et au marchandisage de l’hydro-électricité. Il en va un peu ainsi de l’éducation, peu importe la direction que prendra la réforme ou encore la suivante. Ce qu’il importe ici de dégager est cet effet de direction qui transforme, indéniablement, et auquel on adhère et on se laisse prendre part comme si une main géante nous y conduisait. Pourtant, il n’y a pas de main ni de géant. Ce que je soulève et déplore aussi, si je puis me le permettre, c’est que la jeunesse se fabrique en clientèle ignorante du service qu’elle se dit en droit d’avoir, qu’elle réclame même (du service d’éducation auquel elle est obligée de prendre part par une loi), sans jamais comprendre les enjeux qu’elle sert puisqu’on l’a démunie d’outils par lesquels elle pourrait y parvenir. Ou pas. 

[1]    Centre national des ressources textuelles et lexicales. Ortolang, outils et ressources pour un traitement optimisé de la langue. En ligne. http://www.cnrtl.fr/etymologie/instruire
[2]Lire le cours du 21 janvier 1976 dans «Il faut défendre la société», Portail Michel Foucault, Archives numériques,Institut Mémoires de l’édition contemporaines (2001), en ligne, http://michel-foucault-archives.org/?Il-faut-defendre-la-societe
[3]    Lien de l’URL de l’émission archivée : http://ici.radio-canada.ca/emissions/bonjour_la_cote/2013-2014/archives….
[4]    Le service citoyen à travers le monde, Institut du Nouveau Monde, http://www.inm.qc.ca/programmes/service-citoyen/dans-le-monde
[5]    Lien de l’URL de l’émission archivée : http://ici.radio-canada.ca/emissions/bonjour_la_cote/2013-2014/archives….
[6]    L’impulsion d’un printemps – Les jeunes participants à l’École d’hiver Spécial Sommet ont conservé une conscience aiguë du mouvement étudiant de l’hiver et du printemps 2012, «L’avenir de l’enseignement supérieur», L’Institut du Nouveau Monde. Février 2013. http://www.inm.qc.ca/enseignement-superieur/ecole-dhiver-special-sommet/…
[7]    Normand Baillargeon, La réforme québécoise de l’éducation : une faillite philosophique (2006)
[8]    Sur l’approche orientante dans notre système de l’éducation : http://www.mels.gouv.qc.ca/references/publications/resultats-de-la-reche…
[9]    J’emploie ce qualificatif «libérale» car c’est celui employé par Normand Baillargeon. Je le trouve personnellement impropre ou encore inadéquat, car il peut trop facilement être confondu avec la définition du mot libéral accordé à l’économie «libérale». Je doute qu’une volonté de «laisser faire le marché» soit le principe qu’ait voulu donner M.Baillargeon à sa proposition anti-constructiviste.
[10]  Transcription libre prise des définitions données dans le Larousse en ligne http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/%C3%A9duquer/27872
[11]  JOYAL, Renée (sous la direction de) (2000), L’évolution de la protection de l’enfance au Québec. Des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec,
[12]  Programme ayant cours au Québec et approuvé par le Ministère de l’Éducation des Loisirs et du Sport : http://www1.mels.gouv.qc.ca/sections/programmeFormation/pdf/prform2001.pdf
[13]  PIGEON Mathieu, 2008. «L’éducation au Québec, avant et après la réforme Parent», Bilan du siècle. Université de Sherbrooke. Québec. http://www.bilan.usherb.ca/
[14]  JOYAL, Renée, Carole CHATILLON, 1994. La loi québécoise de protection de l’enfance de 1944 – génèse et avortement d’une réforme. Histoire sociale, vol. 27 n°53. Université de Toronto, Canada.
[15]  Éduquer pris ici dans le sens populaire «Il/elle a reçu une bonne éducation». Car ce qu’offrait l’Instruction publique à l’école, bien qu’instruisant des savoirs et non pas des savoirs-faire, livrait aussi une éducation morale et religieuse.
[16]  Certes, ce rapport précède la réforme constructiviste, mais le rapport Parent ouvre au Québec la porte à ces courants de pensée relativistes, herméneutiques, post-modernes, dans lesquels s’inscrit le constructivisme de Glasersfeld.
[17]  Pour une lecture plus approfondie sur le sujet de la dépréciation des diplômes, lire VULTUR Mircea, 2006. Diplôme et marché du travail. La dynamique de l’éducation et le déclassement au Québec, Recherches sociographiques, vol. 47 n°1, p.41-68.
[18]  ELGRABLY-LÉVY, Nathalie, 2012. On récolte ce que l’on sème, Institut économique de Montréal, en ligne, http://www.iedm.org/fr/38267-on-recolte-ce-que-lon-seme?print=yes
[19]  GARNEAU, Jessica, 2013. Le REMDUS contre le financement par «tête de pipe», LaPresse.ca, 24 septembre 2013,en ligne, http://www.lapresse.ca/la-tribune/sherbrooke/201309/24/01-4692755-le-rem…
[20]  FORTIER, Claudia, 11 mars 2014. Philippe Couillard conserverait les commissions scolaires, Journal Première Édition de Vaudreuil-Dorion.
[21]  Le 29 avril dernier le nouveau Premier ministre annonçait lors de son passage à Clermont (Charlevoix, Québec) cette intention et le fait a été reporté, entre autres, par Martin Ouellette du journal Le Devoir : Couillard n’écarte pas la privatisation partielle. En ligne http://www.ledevoir.com/politique/quebec/406851/couillard-n-ecarte-pas-l…
[22]  Je dois admettre que je ne possède pas une connaissance approfondie des politiques de Lesage et que de ce fait, je ne porte pas un jugement de valeur positif ou négatif sur ce qu’il a créé lors de son mandat entre 1960 et 1966. Je place simplement en comparaison les annonces de Philippe Couillard qui sont incohérentes par rapport à son désir de renouer avec les réalisations des «ancêtres» du PLQ. Le cas de la société d’état de Hydro-Québec en est un exemple concret.

Obligations et droits: la part de la liberté à laquelle nul n’aura droit

Obligations et droits: la part de la liberté à laquelle nul n’aura droit

Les codes moraux judéo-chrétiens propres à une certaine époque de notre société nord-américaine ont progressivement été codifiés au fil du temps par un système de lois et de normes, et ce, de par la volonté d’une majorité de dirigeants, prospères entrepreneurs et politiciens. Ces derniers, parmi lesquels des avocats, notaires et autres petits-bourgeois influents du Bas-Canada de l’an 1859, ont été les acteurs de cette réforme dont le Code civil du Québec est aujourd’hui tributaire. Ce passage d’un état moral à un état légal de vivre en société est le fruit gâté du déclin social ayant divisé en nous les notions de corps et d’esprit. Cet avènement a contribué à la perte du sens de l’holisme individuel. Ce que nous souhaitons décrire par ce concept c’est l’idée que chaque être humain est une entité dont chacune de ses parties, même additionnées, ne suffisent pas pour saisir l’ampleur de son intégrité : ses composantes biologiques et culturelles comprises dans un contexte temporel et géographique précis, tout à la fois. Devrions-nous insister sur l’importance de revoir l’étymologie du mot individu signifiant «qui est indivisible»?

Il est ici important de spécifier que nous ne prêchons pas en faveur des églises et des hypocrites  institutions religieuses. Nous ne serions pas plus disposés à faire l’éloge de celles-ci que de louanger nombre d’institutions politiques auxquels plusieurs accordent une foi similaire à celle vouée à une (ou plusieurs) entité divine. La spiritualité que nous évoquons ici est celle de la fonction créatrice de nos cerveaux (esprits), notre potentiel d’innovation et d’action stimulé par l’interaction de nos neurones. Dans notre langue française, nous disons « avoir de l’esprit, être spirituel» lorsque nous décrivons un individu qui use brillamment de ses neurones.

Être un individu, c’est prendre dans son ensemble la part de soi qui est biologique avec celle qui est spirituelle; c’est aussi la conscience qu’a un individu de sa place dans son environnement socioculturel et géographique. Plus encore, c’est être apte à reconnaître le sens des interactions de ces éléments dans les différentes sphères de sa société.

Cependant, dans une société telle la nôtre, trois éléments cruciaux à cette reconnaissance ont été soustraits de notre libre-arbitre : le temps, l’espace et la conscience. La liberté de pouvoir décider de la façon dont nous occupons notre temps (restreint ici dans la durée du jour) ne dépend plus de nos besoins ni de nos envies mais de choix arbitrairement imposés à chacun d’entre nous au profit des sphères économiques et politiques de ce monde. Qu’ils s’agisse d’horaires bureaucratiques, de l’industrie alimentaire basée sur la surproduction, des plans d’urbanisation et des parcours routiers (la distance est un facteur temps) à réaliser quotidiennement entre les métropoles et les régions rurales ouvrières produisant pour elles matières premières, énergies et ressources alimentaires, on contrôle pour nous le paramètre temps. L’espace, constitué notamment des lieux auxquels nous avons accès ou au contraire de ceux que nous sommes contraints d’éviter, est un paramètre régulé autant à l’échelle microscopique que macroscopique. Nous donnons en exemple les types d’habitation, l’appartenance à une ville, à un pays, à tout aire géographique dessinée au moyen de frontières géopolitiques instables et sujettes à de multiples changements. La variabilité observée est tributaire des ententes et conflits éprouvés par les élites dirigeantes de chaque unité d’espace déterminée. Nos corps sont aussi sujets de ces paramètres, constamment soumis à des codes de normalisation qui nous obligent à transformer apparence, posture et potentiel d’action pour modifier le corps social selon les diktats contemporains. Et de la conscience, finalement, nous a été enlevé la capacité de poser des jugements critiques au même instant où la notion de confiance en l’autre a été supplantée par la notion de méfiance envers l’autre. Lorsque nous sommes éduqués à «lutter pour vivre» et que ce crédo est transmis de génération en génération afin de préparer les uns à craindre les autres par peur qu’ils soient meilleurs ou plus forts que nous, l’instinct acquis ne peut que nous pousser à l’abaisser, sans remise en question.

Dans une telle société régie par une minorité fortunée, le pouvoir de manipuler ces trois paramètres du temps, de l’espace et de la conscience permet un contrôle puissant des options de vie possibles et des actions de la majorité. L’éducation, la religion, la politique, l’économie, l’esthétisme et d’autres valeurs dites morales que valorisent un État sont autant de paramètres imposés qui «doivent» être préservés, transmis et reproduits par les individus nés dans l’espace-temps de cet État. Ainsi, puisque nous les énièmes arrières-arrières-petits-enfants des premiers Homos sapiens sapiens, nous pouvons admettre le fait que le processus de production culturelle est, comme toute donnée provenant de notre environnement social, un élément influent sur nos biographies. De ce constat, nous pouvons dire que la culture est aussi assujettie aux principes de l’évolution, comme tout élément naturel, et que par ce fait même elle est un élément de notre environnement qui a un potentiel d’impact sur nous. Nous soulignons ici que bien que nous soutenons la préservation des diversités culturelles, nous ne pouvons demeurer muets devant l’abus de pouvoir que certains États se sont octroyés au nom de la culture, de la nation, de la race ou de toute autre étiquette que nous avons apposée sur nos têtes en couronne d’ignorance. C’est de ce type de société, établie et maintenue depuis des siècles par des mécanismes corrodés mais fermement implantés, que nous abordons dans ces lignes.

Cette élite est habilitée à décider pour nous de l’orientation que prennent nos vies via la programmation de médiateurs culturels, parmi lesquels l’argent figure au premier plan, et la religion, ex aequo avec le système légal, au second. Ce qui leur confère  le pouvoir de déterminer en partie nos chemins de vie est leur capacité à agir sur tous les paramètres constituant la société. Trois de ces actions propres à la performance de notre société sont particulièrement intéressantes à observer : 1) le pouvoir de produire des lois et de les appliquer, 2) le pouvoir de définir la valeur arbitraire du coût de chaque conséquence qu’un individu aura à payer pour une action commise hors des barèmes de ces lois imposées et 3) le pouvoir de décider de la valeur du coût de la vie en manipulant la donnée artificielle qu’est l’argent, intermédiaire de premier plan entre les individus et leur accès à la vie sociale normalisée. Si ces lois sont établies pour le bien de la protection et de la liberté collective, elles ne sont pas créées pour être adaptables au continuum de la diversité des humains qui assure le fonctionnement du système social. La question qui s’immisce dans la trame de cette réflexion est inconfortable : «pourquoi devrions-nous suivre ces lois élaborées pour la protection collective (la maintenance de la société établie) si nous ne sommes pas ceux qui en bénéficient?» Selon l’ordre actuel des choses, nous sommes une variable de l’équation. Mais nous en sommes le problème et non pas la solution. Nous sommes le maillon faible d’un engrenage rouillé par la sueur de nos fronts. Pourquoi déjà? Parce que nous suivons inconsciemment ces lois.

Ces lois, nommées droit pour la plupart, sont souvent reçues telles des directives sacrées sur lesquelles nous bâtissons vies et identités. Néanmoins, bien que nous conformant aisément aux lois de l’État (aller à l’école, voter, suivre la chaîne alimentaire de l’argent qui régit notre quotidien), nous abandonnons notre accès au libre-arbitre, à notre jugement. Les lois nous exemptent de notre autonomie dès que nous sommes nés, enregistrés par un acte de naissance nous déclarant exister au yeux de l’État. Sans cette déclaration obligatoire, nous ne sommes pas citoyens mais hors-la-loi. Aucun service, aucune protection civile ne nous seraient accessibles sans cette formalité.

Nous glorifions des actions outrageantes et des événements injustes au nom de la liberté et des droits, mais en quelque part, nos sociétés occidentales sont bien des choses mais non pas libres. En anglais, les mots freedom et free sont porteurs de sens dans cette affirmation : «There is no such thing as free».  Dans cette langue, free exprime à la fois «libre de» et «gratuit». En effet, dans notre société, il n’y a rien qui soit gratuit ou libre d’action. Entendons-nous, cette affirmation n’exclut pas la possibilité d’accéder à un état d’être qui soit celle de la liberté, mais il est vrai de dire qu’il est difficile d’exister librement dans notre société, puisque le concept même de la liberté a subi d’importants bouleversements au cours de l’histoire. L’idée de liberté nous est parvenue de par le temps comme un concept abstrait et flou de quelque chose «à atteindre dans notre lutte pour la survie».

Notre culture nous enseigne que la liberté est un état réservé aux individus âgés d’au moins 18 ans, légalement adultes, et ce, peu importe l’expérience de vie ou l’environnement socioculturel et physique dans lequel ils auront grandi. D’une part, on nous répète  que nous évoluons dans un monde «froid et cruel», que nous devons travailler dur et longtemps afin d’accéder à une certaine liberté économique (nourriture, toit, soins de santé, etc.). D’autre part cependant, les écrits officiels (lois, manuels scolaires, programmes télévisuels, journaux), les valeurs patriotiques et nationales, les pratiques sociales et comportements acceptables sont adroitement mis en circulation afin de nous faire croire que nous sommes tous nés égaux et libres dans une société de justice. Mais au fur et à mesure que nous grandissons, et malgré le fait que peu d’entre nous savent le nommer ou en prendre conscience (plusieurs systèmes sont mis en place afin d’assurer la pérennité du statu quo), le fossé qui distancie entre eux l’expérience de la vie et les attentes entretenues par la société est devenu si vaste et si profond qu’un sentiment réel de vide est vécu en chacun d’entre nous.  Cet espace expansé ne peut que devenir intolérable et laisse en chacun de nous un indéterminable mais réel vertige de vivre. Peu de sens est à extraire de la faillite de notre système social actuel. Lorsque, après de nombreuses années à anticiper la terre promise de la liberté (incarnée par la mythique Amérique, là où il faut «live free or die»), éprouvant l’épuisement causée par l’énergie donnée dans notre marche vers l’accès à celle-ci, il n’est pas rare que l’unique sensation recherchée soit alors l’engourdissement. Les dépendances, le suicide, l’évasion de l’esprit sont des formes empruntées de cette quête d’insensibilisation. Nous rendre insensible à cette liberté restreinte, insensible à la peur de l’autre, de l’étranger, de la différence, du dehors, de la marginalité, de l’anormalité, et bien plus encore.

Nul parmi notre société ne peut prétendre être insoumis à l’une ou l’autre forme de ces obsessions.   

Dans ce monde qui est nôtre, on nous a montré à agir pareillement et à faire tout notre possible pour préserver l’ordre établi, aucune place n’a été gardée ni même conçue pour la différence, et encore moins pour l’usage du libre-arbitre, notre conscience et la performance du jugement. Et il en va ainsi pour celui ou celle d’entre nous qui ose viser haut, qui cherche à réduire les intermédiaires arbitraires (argent, loi), qui essai d’utiliser son sens critique, qui souhaite penser au-delà des cadres établis ou qui simplement ne se sent pas adéquat à valoriser les habiletés de son cerveau. Et lorsqu’un de nous tente naturellement de vivre par sa différence (ses moyens, ses capacités, ses idées) il rencontre le sentiment d’être inadéquat dans sa société, et est perçu souvent comme une menace à la stabilité de celle-ci.

Pourtant, l’évolution de la nature humaine nous a léguée un trait particulier à notre espèce : la capacité d’adapter l’environnement à nos besoins afin de survivre dans un monde à ressources épuisables et au nombre fini. De ce fait, nous devrions peut-être considérer la volonté de préserver la société établie comme un acte s’inscrivant à l’encontre de l’évolution. Si la vie a besoin de stabilité pour se régénérer, elle ne peut s’épanouir dans la maintenance d’un perpétuel statu quo. Notre société actuelle a soigneusement mis en place des mécanismes socioéconomiques qui nous mobilisent et nous préservent dans pourtant dans celui-ci. À chaque fois qu’on définit notre mode de gouvernance par le mot démocratie, nous oublions que seule une poignée d’options s’offrent à nous. C’est dans le cadre très bien défini de ces options sélectionnées, trop souvent polarisées de façon binaire, qu’est générée la tension sociale, nous donnant l’impression du choix.

C’est sur les épaules des citoyens que ce poids est porté et de moins en moins d’entre eux reçoivent aisément l’aide sociale qui leur est nécessaire pour bien continuer. Au contraire, de plus en plus sont laissés-pour-compte, ignorés, rejetés, aliénés ou marginalisés. En exemple, nous citons les ainés, les enfants, les handicapés, les toxicomanes, les malades mentaux, les blessés, les pauvres, les excentriques, les intellectuels, les homosexuels, les transgenres, les habitants de communautés éloignées, les minorités ethnoculturelles, et enfin tous ceux qui ne peuvent se conformer aux normes établies et reçues comme seules acceptables.

Quel moyen reste-t-il alors à un individu pour vivre dans notre société s’il ne peut pas s’en échapper? Il utilisera le seul outil de contrôle qu’il possède encore : transformer son corps pour circuler et vivre en subissant le moins de conséquences néfastes chemin faisant. Tristement et à long terme, le devoir de transformer nos corps afin de devenir non plus un individu mais une personne incorporée à la société se transforme en travail nocif et autodestructeur. Seule une société malade peut produire autant d’individus malades. Au Québec, malgré la baisse du nombre de suicides enregistrés, il y a encore deux fois plus de personnes qui se suicident à chaque année que de décès constatés suite à un accident de la route. Depuis le nombre record de 1620 suicides survenu en 1999, nous en sommes toujours au-dessus de 1100 par année aujourd’hui (Institut national de la santé publique, 2014. Nous sommes aussi l’une des sociétés les plus gourmandes en médicaments régulateurs d’humeur, parce que notre médecine est prescriptive et diagnostique sans retenue, en bas âge, des troubles divers du comportement et de l’humeur. La pharmacologie et la génétique ont un monopole bien développé dans notre province, il ne suffit pas d’aller bien loin pour constater l’ouverture croissante de cliniques médicales en association avec les différentes franchises de pharmacie. Nous pouvons aussi nous rappeler que désormais plus de la moitié du budget provincial est directement destiné à notre système médicale, à la fine pointe de la technologie certes, mais victime du clientélisme universitaire, de l’exode des cerveaux compétents et d’une gérance capitaliste au sein de centres médicaux engorgés. On guérit à outrance, on ne prévient pas et on accuse les répercussions croissantes d’une négligence poignante de l’entretien d’un système éducatif qui nourrit l’ignorance au profit d’une main d’oeuvre bon marché. L’alternative de proposer une médecine holistique et préventive est encore bien loin de se voir attribuer le titre de pratique courante au Québec. Pourtant, étrangement, le vieil adage disant qu’il vaut mieux prévenir que guérir demeure encore une phrase empruntée par plusieurs d’entre nous sans toutefois jamais parvenir à s’introduire comme donnée évidente et réfléchie dans nos actions au présent.

Dans notre société de lois où on nous apprend à faire les choses selon un ordre prédéfini qui assure la stabilité du système établi, nous avons tendance à ne pas remettre en question ce qui est dicté par la loi de la normalité et à agir inconsciemment, sans égard pour ce qui est sensé, bon ou logique. Nous faisons ce qui doit être fait, parce que «c’est ainsi». Cette rhétorique de la fatalité, du destin, de la vie prédéterminée n’est que la face grimaçante que veulent bien nous laisser voir ceux qui ont un pouvoir de contrôle dans notre hiérarchie sociale.  Ne pas faire comme autrui est aussi répréhensible que de ne pas être comme autrui, car l’un et l’autre brisent l’ordre social et risque de déstabiliser le statu quo. 

Ceci justifie et explique pourquoi il y a tant d’injustice et de disparité sociale, et aussi pourquoi la majorité bien normalisée ne se soucie guère de les rétablir. Mieux vaut souligner à grand titre les problèmes, et surtout, les oublier par la suite. Le problème des sans-abris, le problème des baby-boomers, le problème des toxicomanes, le problème des assistés sociaux, le problème de la question autochtone, le problème du décrochage scolaire, le problème de la dette, et quels autres encore? Mais puisque «rien n’est gratuit et que tout s’achète», des sommes d’argent sont données ici et là pour palier au manque, sinon pour faire taire les conflits, temporairement, jusqu’à ce que d’eux-mêmes les dits problèmes s’anéantissent silencieusement.

De l’échelle macroscopique à l’ère de la mondialisation, ces entités que nous appelons État et Nation sont qualifiées de poreuses ou de perméables. D’un autre point de vue cependant, elles sont hermétiques aux individus qui éprouvent au quotidien les conditions bien définies des devoirs à remplir pour continuer à vivre en société. Ceux qui profitent du labeur de la masse éduquée à devenir de bons citoyens (et non pas des individus épanouis) sont ceux qui, riches et libérés des contraintes temporelles, peuvent planifier des stratégies politiques qui maintiendront la lucrative division de notre société stratifiée. 

En grandissant, certains parmi  nous subiront des conflits internes qui parfois mèneront au désespoir et à l’abandon. Par chance, des gens plus résilients se traceront un parcours de vie basé sur l’espoir et la persévérance, considérant que comme tout être humain le droit à la une vie juste est pour tous et chacun. Encore une fois, une partie d’eux tentera en vain de modeler et remodeler leur personne afin de l’intégrer à la norme demandée, comme s’il y avait un devoir de se modifier constamment jusqu’à ce qu’ils deviennent la norme. Cependant, entre les lois naturelles immuables s’inscrivent les variables continues de la diversité inhérente à la vie, et les humains ne pouvant pas plus y échapper, ce travail de modification ne pourra qu’être incessant et vain. La normalité, armée de ses statistiques, est le produit nocif avec lequel notre société nous paralyse et nous aiguille. Cette arme est inquiétante, puisque les chiffres manipulés par des stastisticiens peuvent aisément donner forme à de fausses corrélations, qui elles créent de toute pièces des données erronées, sur lesquelles pourtant certains baseront leur chemin de vie. L’inquiétude dont nous parlons ici réside dans l’interprétation qu’en feront les individus ne possédant pas les outils nécessaires à déchiffrer ces données. Devons-nous rappeler que dans notre société où le système d’éducation encourage la spécialisation et même la surspécialisation des individus, seule une fraction minime d’entre nous saura extraire des statistiques leur réelle signification? 

Dans la masse ainsi normalisée, une multitude d’entre nous devenus acculturés poursuivront le cours de leur vie sans contrainte majeure et parviendront plutôt aisément à trouver un sentiment de confort à pratiquer la marche à suivre paisiblement jusqu’au vénérable âge de la retraite, du moins, pour les quelques derniers bénéficiaires du régime de rentes dispensé par l’État. La retraite, précisons-nous, est l’acte de se retirer de notre société, et ce, vers un âge arbitrairement désigné par des lois ou des articles de lois. Se retirer est synonyme d’être considéré comme un agent passif pour la dynamique socioéconomique. En d’autres mots, être retraité est être devenu un élément non-profitable pour qui dirige. Cela signifie qu’il faut subvenir à nos besoins alors même que notre corps et notre esprit se détériorent progressivement jusqu’à la mort. Rappelons ici «le problème social» que sont les individus âgés, de plus en plus nombreux, selon ce que nous annonce depuis au moins une décennie les porte-paroles s’afférant aux questions relatives à la santé publique. Nous devons aussi souligner que l’on parle de ces présents et futurs retraités comme d’une tare publique, bien qu’ils aient été une des générations les plus dévouées au travail. Quand l’un de nous devient un rouage usagé, peu importe son apport au succès de notre société, il est considéré comme un maillon faible du système établi et c’est pourquoi il convient de le retirer. Cet état de fait est un exemple des plus évocateurs de la part de liberté à laquelle nul d’entre nous n’aura jamais droit.

Sournoisement, on nous apprend qu’il n’est pas bien vu d’aspirer à quelque chose de plus ou de mieux. Parmi la majorité aussi, sont peu encouragées les études supérieures sous prétexte qu’elles sont inutiles et trop dispendieuses pour les frais demandés. À quel point est-ce mal et peine perdue de souhaiter améliorer et accroître ses capacités cognitives? Mais comme le sens commun semble le croire, les études supérieures n’apportent pas rapidement du pain sur la table.  Comment la dévaluation d’une si importante fonction du cerveau humain a pu se produire et être réduite à une action futile? Peut-être au moment où l’un des dirigeants politiques de notre histoire sont parvenu à nous faire croire que nous étions nés pour un p’tit pain. Lorsqu’un dicton de la sorte se voit être répété constamment et partout par les médias, nous sommes portés à croire que payer pour enrichir notre cerveau est une perte (de temps et d’argent) puisque le seul fait d’être vivant nous oblige à être un individu insolvable. Nous nous demandons sincèrement comment, dans notre société, il est devenu normal de payer très cher (argent, temps, santé) pour avoir accès aux connaissances et avoir droit de les explorer et de les exploiter une fois acquises. C’est une autre forme de contrôle institutionnalisé qui a aujourd’hui fait du savoir une marchandise capitalisable, mais de l’ignorance et du nivellement à la baisse un programme approuvé et lucratif.

Il est intéressant de constater que pour ceux d’entre nous qui ont été poussés aux limites de leur société, derrière les portes closes du dehors, la société établie a été vécue comme une menace concrète à leur droit d’exister. Qui n’est pas en santé, hétérosexuel, compétitif, homme et «blanc» sera toujours un peu moins près de l’accès à la liberté. Ceci a été la dynamique de bien des civilisations ayant peuplé cette planète depuis des millénaires avant nous, mais ce n’est que très récemment dans l’histoire que le contrôle de milliards d’individus, garanti par des paramètres sociaux plus efficaces, a atteint ce point de non-retour, passant d’un état moral d’être à un état légal d’être.

L’état moral doit être vu comme un état d’une société où les individus, guidés par des valeurs altruistes, agissent ensemble pour offrir sécurité et entraide aux plus démunis. L’état légal est celui d’une société établie (groupe d’individus influents et fortunés) qui soustrait des individus des «personnes» et qui extrait, lors du processus, une constitution stable. Ce qui a été nommé le libéralisme des mentalités est aujourd’hui devenu le système économique légal dans lequel nous vivons, se mouvant sans cesse, toujours plus rapide, plus massif, droit vers le ciel là où aucune limite ne se rencontre (the sky is the limit), là où l’on mise tout ce que nous possédons sur nos corps impénétrables, déconnectés de leur esprit, dans l’unique but de nous intégrer, et ce, à tout prix. Nous ne devons pas questionner ou juger la nature de ce coût cependant, tant et aussi longtemps que nous poursuivons notre but de s’intégrer, rien d’autre ne peut avoir d’importance. N’est-ce pas?

Nous devons nous rappeler qu’en tant qu’humains, nous possédons une conscience, un pouvoir de jugement, de libre-arbitre sur ce que l’on considère acceptable et inacceptable. Mais parce que la société de loi a semblé bien fonctionner jusqu’à tout récemment, nous tendons à oublier ce pouvoir individuel.  Sans l’approbation d’un pair, d’un être familier; sans la transmission des valeurs de la confiance et de l’altruisme dans la construction de nos relations interpersonnelles, un individu ne parviendra jamais à combler le vide interne ressenti. Le terrorisme médiatique, la division sociale, la normalisation et la mise en standard des pratiques et des cultures sont les outils bien connus qu’emploient les dirigeants occidentaux contre nos «dangereuses» armes intellectuelles.  Dangereuses pour le statu quo.

Ce sentiment poignant du manque est le reflet de la perte de relations interpersonnelles significatives additionné à l’énorme lacune sociale de ne pas encourager (stimuler, valoriser) le développement neuronal et l’importance d’être connecté à ses émotions. Toutes les institutions sociales desquelles nous croyons dépendre occasionnent l’isolement individuel et enlèvent à la plupart d’entre nous la capacité de choisir un parcours de vie adapté à notre unicité. Ceci nous conduit au besoin pressant de trouver une impression de contrôle dans notre société qui a échangé ce pouvoir contre des lois et des droits. Peu importe l’ampleur du poids social, la simple existence de ce poids est la cause principale de nos dépressions et de l’usage de nos corps comme les seuls objets encore libres du pouvoir des lois. Libre en ce sens que nous disposons ultimement du droit de prendre soin de soi ou non, de se soustraire à la vie ou non, de s’exclure des contraintes sociales ou non, mais évidemment, au prix de sacrifices que peu reconnaissent comme préférables. Il est souvent et malheureusement plus simple de s’engourdir sous les paradis artificiels, de s’abandonner aux normes, de suivre le mouvement des masses. Notre société l’a bien saisi : l’instinct de celui qui a peur de perdre la sécurité (physique, sociale, mentale) promise par les services institutionnels ne déviera pas de l’ordre établi et reproduira et transmettra cette façon de faire, favorable au maintient du statu quo.

Nous n’omettons pas dans cette analyse tous ces individus qui s’évertuent tant bien que mal à suivre la norme invariablement changeante dans l’espoir puéril de parvenir à la liberté. L’obsession du devoir de convenir aux normes imposées n’offre pas un parcours plus glorieux dans notre société où l’on porte son corps telle une figure de proue qui nous fait surface. Quand l’apparence devient la seule ressource individuelle sur laquelle baser notre valeur en tant qu’être humain, l’espace publique devient l’arène hostile où  les personnes s’entrechoquent et ne peuvent jamais se rencontrer : l’essence de l’identité, des multiples facettes biopsychologiques qui nous composent sont limitées à l’unique portrait accessible à l’autre. Il s’agit de notre apparence, notre style vestimentaire, notre posture, nos accessoires, nos façons de suivre les suggestions recommandées du «prêt-à-porter, prêt-à-jeter». L’exercice de se soumettre à ces standards, qui ne seront d’ailleurs que toujours instantanés et  périssables, mènera à un épuisement général physique et psychologique, puisque le rythme auquel les individus ont à se soumettre n’ouvre pas l’espace temporel nécessaire à l’accomplissement durable.Il n’y a rien dans le monde naturel qui ne réponde exclusivement, chez chaque individu, à cette notion que nous appelons norme. Aucun succès ne peut découler d’une telle poursuite, peu importe à quel point l’on encense pour la recherche et l’atteinte d’un statut de normalité. L’acceptation sociale de la norme comme synonyme de liberté est aussi l’acceptation sociale que la liberté contemporaine n’a de place qu’entre le cadre légal, politique et normatif d’une gérance élitiste. L’énergie motrice par laquelle elle assure sa pérennité est extraite de notre incapacité à répondre en tant qu’individu à tous ces codes simultanément. Puisque l’on ne peut être normaux en tout point, de sérieuses luttes interpersonnelles surgissent des sphères sociales et, les dirigeants profitent de l’énergie engendrée par l’effort que nous dépensons (temps et argent) à vouloir viscéralement l’être. Puisque nous sommes fondamentalement tous différents, l’idée de devenir normal est une ressource inépuisable sur laquelle on pourra éternellement compter et de laquelle on pourra toujours tirer profit, autant monétairement que par l’action de nous transformer en ressource capitalisable et reproductible.

Mobilisés par les horaires, contraints à devoir être normaux pour ne pas être exclus, éduqués à préjuger la surface de l’autre au contraire de juger la valeur entière de l’autre, on affaiblit un grand potentiel d’empathie. La tension est palpable et son nœud réside dans ces fossés divisant de plus en plus les uns et les autres, et entre l’ensemble populaire et l’état. Quel élément peut alors reproduire la cohésion nécessaire à la construction et la préservation des sociétés? Quelle compétence observons-nous dans notre lorsque même un-e élu-e premier ministre prétend bâtir son projet de nation sous la proposition d’une charte de valeurs communes (séculariser la fonction publique, laïciser) qui, dans les faits, est maladroitement discriminante? Une société ne peut devenir une nation si nous la construisons sur les principes de l’exclusion. Le seul lien de cohésion perceptible, outre la langue française, est la mise en vase clos. Un vase étroit, friable et étanche, de chacun d’entre nous.  Comment unir ensemble un si grand potentiel de fracture? Comment unir les uns et les autres si la rencontre risque à chaque fois de nous éclater? Comment faire sens des relations interpersonnelles si pour se comprendre il faut à chaque fois se casser? C’est ça la dépression : le chaos individuel nécessaire que traverse et traversera une majorité d’entre nous afin de renouer avec nous-mêmes, ce que nous sommes, ce que nous avons négligé des liens avec notre propre conscience et des liens à créer avec l’autre. La dépression est une maladie sociale d’une société occidentale qui a misé sur la division pour mieux régner. La stratégie n’est pas nouvelle, mais son ampleur contemporaine l’est peut-être.

C’est ainsi que nous proposons un autre concept de la liberté, celui qui suggère simplement d’utiliser l’outil commun que nous possédons tous : nos cerveaux. User de notre potentiel créatif pour mettre en place des systèmes alternatifs du vivre ensemble. Nous devrions entretenir comme principe de base l’encouragement à user de nos capacités à percevoir l’information, les données environnantes, à partir de nos cinq sens et non pas à partir de diktats sociaux. Nous devrions juger chacune des données reçues par le processus de l’apprentissage et de la comparaison, et finalement faire de ce moyen gratuit un outil d’innovation, de progression ou même de transgression. Progresser, réussir par le biais de décisions mûrement réfléchies, parce qu’il est faux de croire que nous n’avons pas le temps de le faire. L’individu qui use de ses capacités cognitives pour prendre le temps de comprendre, d’analyser, d’interpréter les données possèdera la capacité de saisir le contexte dans lequel il vit et donc de déterminer quel est son potentiel parmi celui-ci. Cet individu aura aussi une meilleure chance de comprendre les faits de la vie et d’interagir respectueusement avec tout ce qu’elle offre de matériel et d’immatériel, de vivant et d’inerte. Et il le fera davantage que celui qui aura été durement gardé dans la sphère hermétique de l’ordre et de la loi, qu’elle soit religieuse ou légale.

Tout ce qui ne participe pas à la préservation des étiquettes et des normes sera éventuellement défini comme mauvais, mal, dangereux, risqué, effrayant ou encore à éviter. Ces étiquettes sont données par une élite qui ne nous considère pas et entretenues par la partie inconsciente en nous qui les prendront comme vraies et seront connotées plus fortement via la machine médiatique si chère à notre société. Remise avec force dans la production et la culture de consommation de masse, cette stratégie circulaire est favorable à la société, puisqu’elle assure que toute contre-culture ne pourra librement se diffuser, absorbée aussitôt par l’économie capitaliste. C’est l’incorporation du statu quo pour tous. Dilatée à ses extrémités les plus fantasques, ce qui est considéré contre-culturel sera une nouvelle menace à la société établie et sera instinctivement dénaturé afin d’éviter l’ébranlement. À l’échelle macroscopique, les sociétés entre elles procèdent à la même parade dans l’espoir commun de protéger leur pécuniaire attirance pour le statu quo. D’où le nombre croissant de frontières géopolitiques, de soif de souveraineté, d’indépendance et de nationalisme.

Liberté? Si c’est bel et bien le cas, peut-être serait-il le moment d’aller examiner l’espace  vacant dérivant de l’abyssal fossé éloignant nos individualités de notre corps social. Aller voir, parmi tout ce lieu de vide, comment nous pourrions y vivre, peut-être autrement.


Bibliographie
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FOUCAULT, Michel, 1993. Surveiller et punir. Éditions Gallimard. France,Paris. 360 pages.
RAKITOV, A.I., 2006. The regulative world : knowledge-based society. Russian Studies In Philosophy, M.E. Sharpe inc., É.-U., vol.45 n°1.