L’invisibilisation de l’expertise des femmes

Elles sont entrées massivement sur le marché du travail traditionnel [1] depuis les années 1970 [2]. Elles sont aujourd’hui plus scolarisées que les hommes [3]. Et pourtant, elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s par les médias, une situation qui n’a pas bougé dans les vingt dernières années [4]. Elles sont minoritaires dans les postes de direction d’entreprises. Elles forment tout juste 27 % des député·e·s élu·e·s à l’Assemblée nationale du Québec [5], soit encore moins qu’en 2003, où elles comptaient pour 30 %. Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui, l’expertise des femmes reste invisibilisée ?

C’est à cette question qu’a voulu répondre L’Esprit libre en organisant une soirée de réflexion sur ce thème le 18 octobre dernier. Pour l’occasion, cinq femmes issues de différents milieux ont accepté notre invitation à venir discuter de cet enjeu. Voici un compte-rendu des discussions de cette soirée de réflexion.

Historique des luttes féministes

Rachel Chagnon, professeure au Département des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), a brisé la glace en soulignant que l’accès des femmes aux espaces publics et « aux mêmes privilèges et avantages que les hommes est loin d’être acquis […] maintenant plus que jamais ou autant qu’autrefois ».

Les années 1980-1990 promettaient un vent de changement positif, avance-t-elle. On a commencé à sensibiliser les employeurs et employeuses dans les années 1980 avec plus ou moins de succès à l’égalité en emploi. Des mesures volontaires pour améliorer la situation ont été instaurées. À partir du milieu des années 1990, à la suite de la commission Abella [6], on a commencé à obliger les donneurs et donneuses d’emploi à engager les personnes issues des groupes marginalisés (soit les personnes handicapées, les Autochtones, les personnes racisées et les femmes). On a mis des programmes en place, renforcé les commissions de droits de la personne au pays, fait de la publicité sur les droits. La population connaissait ses droits et savait ce que c’était qu’être victime de discrimination, affirme la professeure.

Les indicateurs d’égalité montaient, poursuit madame Chagnon : les femmes étaient de mieux en mieux payées, de plus en plus présentes sur le marché du travail [7]. On voyait la percée des femmes dans des domaines non traditionnels, comme le génie et l’architecture. On voyait l’arrivée de jeunes femmes dans des programmes universitaires où elles étaient typiquement absentes auparavant. On voyait l’entrée de femmes extrêmement compétentes dans de nombreux secteurs. On a adopté la loi sur l’équité salariale en 1996. Bref, on sentait une réelle volonté de faire avancer les choses, résume la professeure.

À cette époque, on misait sur la théorie des masses critiques. Rachel Chagnon explique qu’on croyait alors qu’« à partir du moment où on attein[drait] un certain nombre de femmes dans un domaine où elles [étaient] sous-représentées, on [verrait] leurs qualités, et tout s’arranger[ait]. On [constaterait] qu’elles sont compétentes, on leur offrir[ait] le même salaire qu’aux hommes ». On a donc adopté en 2000 au Québec la Loi sur l’accès à l’égalité à l’emploi, qui comporte des mesures forçant les entreprises à adopter des objectifs quantitatifs précis, dans le but d’atteindre les masses critiques.

Individualisation des luttes

Sont arrivées les années 2000, poursuit Rachel Chagnon. Politiquement, les choses ont changé. Un gouvernement conservateur a été élu à Ottawa, un gouvernement péquiste plutôt de droite avec Lucien Bouchard était déjà au pouvoir au Québec depuis quelques années, suivi d’un gouvernement libéral avec un ancien conservateur à sa tête. Tout d’un coup, ce désir de donner plus de pouvoir aux femmes, de leur donner la possibilité d’accéder aux mêmes avantages et privilèges que les hommes, a été mis sous le tapis, déplore madame Chagnon. Les programmes qui visaient à valoriser l’accès des femmes à l’emploi n’étaient plus considérés comme importants. À Québec comme à Ottawa, on a cessé de valoriser les institutions dont le mandat est de protéger le droit à l’égalité. À Ottawa, l’organisme Condition féminine Canada s’est vu retirer la plupart de ses mandats, et son budget a été coupé du deux tiers, affirme la professeure. À Québec, on a enlevé la moitié du budget au Secrétariat de la condition féminine et on leur a demandé de s’intéresser au cas des femmes dans le milieu des affaires, symbole du virage politique en cours, poursuit-elle.

C’était un glissement des valeurs au Québec comme au Canada, illustre madame Chagnon. On s’est engouffré·e·s dans une époque où l’équilibre budgétaire et la valorisation des affaires prévalaient sur tout. En parallèle, on a cessé de s’intéresser aux différents indicateurs qui permettaient de voir où en étaient les choses, et on s’est mis à se dire que c’était réglé, avance-t-elle.

On est entré·e·s à l’ère de l’individualisation des enjeux, regrette madame Chagnon : tout est devenu un enjeu de rapports individuels. On disait aux femmes : « Vous êtes maltraitées, allez porter plainte. » Le regard collectif a disparu. Les institutions qui veillent à l’égalité ont été fragilisées et les gouvernements actuels ne reconnaissent plus leur importance. On constate aujourd’hui les résultats de ce revirement de situation et de cette mise de côté des institutions publiques : le salaire des femmes ne bouge plus par rapport à celui des hommes depuis une vingtaine d’années. Dans certains domaines, l’accès à l’emploi fait du surplace depuis une vingtaine d’années également. Il a même reculé dans la construction. Le nombre de députées à l’Assemblée nationale a diminué depuis 2003, si bien qu’elles ne comptent plus que pour 27 % des député·e·s au Québec depuis les élections de 2014 [8].

On se croyait sur une montée constante, convaincu·e·s que les choses s’amélioraient d’année en année, et on se réveille en 2018 avec cette stagnation, voire ce recul de l’égalité, déplore madame Chagnon.

Même si on nous dit partout que c’est la compétence qui est l’élément clef pour déterminer qui a droit à quoi, les femmes sont systématiquement moins payées que les hommes, même à l’intérieur d’un domaine d’emploi. Elles gagnent 76 % du salaire des hommes globalement. Si on retranche les femmes blanches, on tombe à 60 %, se désole madame Chagnon.

Le boys club

Linda Kay, journaliste et professeure au département de journalisme de l’Université Concordia, a ironiquement intitulé sa présentation « Les femmes ne peuvent pas utiliser les urinoirs ». Une métaphore pour illustrer le problème des boys club, un vestige qui rappelle l’époque où les femmes étaient en minorité sur le marché du travail. Elle décrit le boys club comme « un royaume auquel les femmes ne peuvent pas accéder, non pas parce qu’on les en empêche, mais parce qu’il existe des barrières que les hommes qui en font partie ne voient pas ». Ce sont donc des espaces stratégiques auxquels les femmes n’ont pas accès, ce qui les désavantage par rapport à leurs collègues masculins, explique madame Kay.

Les urinoirs en sont un exemple. La professeure décrit que lorsqu’elle travaillait au Chicago Tribune (qui employait à l’époque 700 journalistes se battant pour améliorer leurs conditions), l’un de ses collègues avait un grand accès aux éditeurs et était systématiquement assigné à couvrir les sujets intéressants, voyait ses articles publiés dans les premières pages, avait droit à des promotions. Quand elle lui a demandé la raison de ses succès, il lui a répondu qu’il suivait le rédacteur en chef quand il allait aux toilettes. Il pouvait y engager des conversations et bâtir une certaine familiarité avec lui, ce qui lui avait valu peu à peu des avantages auxquels elle n’avait pas droit.

Le bar, où les hommes peuvent aisément passer du temps et réseauter, est également un espace privilégié pour les hommes, qui n’a pas la même signification et peut être davantage problématique pour les femmes, selon son expérience, précise-t-elle.

Madame Kay insiste sur le fait qu’à son avis, les hommes ne réalisent généralement pas que les femmes n’ont pas accès aux mêmes chances de réseauter, et donc que ce boys club n’est pas intentionnel. Mais il est tout de même bien présent et affecte la carrière de nombreuses femmes encore aujourd’hui. En effet, le boys club limite l’accès des femmes aux mêmes avantages et privilèges que leurs collègues masculins, et les empêche de briser le plafond de verre… ou, comme le dit Christine Saint-Pierre, journaliste et politicienne, il les empêche de quitter le « plancher collant » [9].

Plusieurs associations et organismes créent toutefois des occasions pour les femmes de réseauter. On peut penser aux centres des femmes et à la Fédération des femmes du Québec – qui jouent un rôle essentiel dans la défense des droits des femmes et dans la lutte à l’inégalité, en plus de créer des lieux sécuritaires (safe spaces) pour les femmes : à L’espace L (un nouvel espace de travail pour les femmes dans le Mile-End), aux comités étudiants pour femmes, au collectif Je suis indestructible (une plateforme de diffusion de témoignages d’agressions sexuelles), à l’Association femmes entrepreneures Québec, au Réseau des mères en affaires, au Réseau des femmes d’affaires du Québec, etc. Ces initiatives sont toutes des occasions pour les femmes d’échanger, de reprendre confiance et de tenter de mieux prendre leur place.

Marginalisation et assignation sociale

Myriame Martineau, professeure au département de sociologie de l’UQAM et conteuse (sous le nom Myriame El-Yamani) explique que la première question qu’on lui pose lorsqu’elle se présente comme conteuse, c’est « Vous contez pour les enfants ? ». Lorsqu’elle répond qu’elle conte pour les enfants, mais pas seulement, on lui demande : « Alors vous contez des contes coquins, érotiques ? ». Cette situation illustre une association stéréotypée des femmes avec la maternité ou la sexualité.

Dans sa récente recherche portant sur les conteuses du Québec, Myriame Martineau a constaté que bien que les femmes représentent aujourd’hui plus de 55 % des conteurs et conteuses de la province, la plupart d’entre elles (80 %) racontent dans des lieux beaucoup moins prestigieux que les hommes, soit les bibliothèques, les organismes communautaires ou les écoles. Les hommes, eux, sont plus souvent appelés à conter dans des festivals ou des bars. Pour madame Martineau, cette situation illustre une « assignation sociale [des] pratiques », reliée à une perception d’espaces qui seraient censés être plus féminins que d’autres. On confine donc les femmes à certains espaces où leur présence semble aller de soi, mais on les exclut d’espaces où elles étaient traditionnellement absentes.

Par ailleurs, près de 90 % des femmes racontent dans des soirées collectives où elles partagent le micro avec d’autres conteuses. Madame Martineau avance que ceci « fragmente la parole des femmes dans l’espace public ». Les hommes, de leur côté, racontent en solo à plus de 70 %, une pratique perçue encore une fois comme plus prestigieuse.

Le milieu du conte tente maladroitement de faire une place aux femmes pour corriger ce déséquilibre, notamment avec les soirées « paroles de femmes », des soirées collectives de contes qui ont lieu une fois par an autour du 8 mars aux Dimanches du conte à Montréal. Mais selon madame Martineau, ces soirées sont utilisées comme alibi : « On coche la case « les femmes ont conté » et on [passe] à autre chose », selon ses observations. La place faite aux femmes reste donc marginale. Elles n’ont pas accès aux mêmes privilèges que les hommes dans le monde du conte, et ce, malgré qu’elles soient statistiquement majoritaires dans ce domaine au Québec.

Dans le monde du théâtre, l’absence de reconnaissance du travail des femmes est également flagrante. Marie-Ève Milot, représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et elle-même active dans le milieu, explique qu’au cours des dix dernières années, le prix Michel Tremblay, qui récompense le meilleur texte porté à la scène tous genres confondus, a été décerné neuf fois à un auteur et une fois seulement à une autrice… et cette année-là, il a été décerné ex aequo à un homme et une femme. Un communiqué de presse, écrit en novembre 2016 pour dénoncer cette situation, a « mis le feu aux poudres [10] ».

À la suite de cela, explique Marie-Ève Milot, un ras-le-bol s’est fait sentir dans la communauté des femmes en théâtre, qui se sont rencontrées pour échanger sur leur invisibilité et sur les discriminations qu’elles vivaient dans le milieu. 75 d’entre elles se sont présentées à cette première rencontre pour partager leurs expériences. En entendant les témoignages de femmes de théâtre de différentes générations, elles ont rapidement réalisé le caractère systémique de la discrimination qu’elles vivaient dans le milieu du théâtre, étant donné le statu quo depuis les années 1970. Aujourd’hui, Femmes pour l’équité en théâtre (F.É.T.) compte plus de 180 membres de toutes les générations qui revendiquent une représentation équitable des femmes dans leur milieu professionnel.

Constatant que les témoignages ne font pas le poids pour sensibiliser les gens à l’iniquité, un comité de recherche a été fondé avec le mandat de rassembler des statistiques démontrant l’invisibilité des femmes en théâtre. Les résultats dévoilés en septembre dernier dans la revue Jeu sont sans équivoque : à peine « 26 % des textes et 34 % des mises en scène présentés dans les théâtres de Montréal sont l’œuvre de femmes [11] ». Pourtant, elles forment 41 % des auteurs et autrices membres du Centre des auteurs dramatiques [12]. Les deux seuls théâtres où le ratio de femmes à l’écriture et à la mise en scène est équitable (de 46 % à 53 %) se trouvent être deux théâtres qui présentent des œuvres pour enfants. Une situation qui rappelle l’assignation sociale des femmes conteuses que déplore madame Martineau.

Marie-Ève Milot explique que l’argent se trouve sur les grandes scènes, les salles secondaires fonctionnant en autoproduction (c’est-à-dire que les artistes assument les coûts de production). C’est sur ces dernières que les femmes sont le plus présentes… mais leur représentation tourne autour de 30 % seulement ! Dans les 151 productions entièrement assurées par les théâtres québécois dans les cinq dernières années (c’est-à-dire que les théâtres assument l’entière responsabilité financière et administrative du spectacle), le pourcentage de femmes, tant à l’écriture qu’à la mise en scène, est de 19 % [13]. Ce qui fait dire à Marie-Ève Milot que « la vision du monde des femmes intéresse très peu ». On les associe encore automatiquement à « l’écriture féminine », une écriture « intimiste [où] les sentiments occupent […] une place prépondérante [14] ».

Les hommes, eux, sont associés au « masculin universel », déplore madame Milot, une situation qui n’est pas sans rappeler le monde littéraire. Virginie Chaloux soulignait dans un article datant de décembre 2016 qu’en littérature, « lorsque les hommes écrivent à propos de leur vie, ils écrivent des mémoires, et lorsque les femmes s’adonnent au même exercice, elles écrivent des journaux intimes ». Pourtant, « [l’écriture] des femmes nous permet de comprendre la façon dont elles vivent le monde dans lequel elles évoluent [15] » . La disproportion des textes d’hommes en théâtre passe donc sous silence la réalité de la moitié de la population, comme si elle était moins importante que celle des hommes, selon Marie-Ève Milot.

Madame Linda Kay ajoute un exemple frappant tiré de sa carrière pour démontrer l’invisibilisation de son expertise. Après avoir travaillé comme journaliste au Chicago Tribune, elle choisit de continuer sa carrière comme enseignante au département de journalisme de l’Université Concordia. Après quelques années, elle détient une solide réputation grâce à son excellence en enseignement et à son implication dans le département, notamment par l’organisation d’ateliers sur l’enseignement. On lui a également demandé de siéger au « Teaching and Learning Board », une ressource qui cherche à créer des liens entre étudiant·e·s et professeur·e·s afin d’améliorer l’enseignement. Toutefois, lorsque l’Université Concordia décide d’offrir un prix d’honneur pour l’excellence en enseignement (Dean’s Award for Teaching Excellence), personne de son département ne pense proposer son nom. C’est elle-même qui s’autonomine… Et elle remporte le prix ! Une situation classique, explique-t-elle : on lui a dit que les femmes se présentent très rarement aux postes haut placés, dont les chaires de recherche du Canada, bien qu’elles soient nombreuses à être plus qualifiées que bien des hommes qui obtiennent ces postes. Une conséquence de la difficulté des femmes à se faire confiance et à se mettre de l’avant.

Le complexe d’imposture

Marie-Ève Milot et Pascale Saint-Onge, également représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et professionnelle du milieu, ont parlé de ce phénomène : la peur de se dire « spécialiste »  – comme d’un « complexe d’imposture » que vivent les femmes dans leur vie professionnelle. C’est-à-dire que les femmes elles-mêmes vont souvent sous-estimer leur(s) expertise(s), hésiter à prendre la parole en se disant « Mais qui suis-je pour venir parler de cet enjeu ? ». Elles vont souvent hésiter à revendiquer un titre professionnel. Madame Martineau mentionnait que dans le milieu du conte, les femmes se présentent rarement comme conteuses. Marie-Ève Milot avouait avoir hésité à participer à notre soirée de réflexion, ne se considérant pas comme une experte du thème. Et pourtant, elle est comédienne, auteure, metteure en scène et codirectrice du Théâtre de l’Affamée, elle fait partie des femmes qui ont mené les recherches sur la représentation des femmes en théâtre, en plus d’avoir coécrit « La coalition de la robe », un essai qui porte sur la place des femmes en théâtre.

Pascale Saint-Onge mentionne qu’à sa sortie de l’école de théâtre, on lui disait ouvertement : « Parce que tu es une femme, ça va te prendre quatre à cinq ans de plus que pour un homme [pour te faire reconnaître]. » C’est un fait acquis dans le milieu du théâtre, déplore-t-elle. Cette sous-valorisation du travail des femmes fait naître chez plusieurs d’entre elles un complexe d’imposture, ce qui fait qu’elles n’osent souvent même pas déposer leurs textes ou leurs candidatures, tenant pour acquis qu’elles ne sont pas à la hauteur, expliquent les deux représentantes de Femmes pour l’équité en théâtre. D’où l’importance d’un organisme qui milite pour leur faire une place. Car encore aujourd’hui, trop souvent, « les hommes ont leur place, alors que les femmes doivent faire leur place [16] ». On peut croire que cette remise en question constante que de nombreuses femmes font de leur expertise serait liée en partie aux représentations sociales, qui invisibilisent constamment leurs savoirs. Ce complexe d’imposture, il leur est souvent imposé de l’extérieur. En effet, les femmes sont souvent confrontées à un jugement plus sévère que les hommes par leur milieu. Les femmes journalistes de sport, par exemple, se font insulter quotidiennement [17]. Lorsque les femmes journalistes mènent des entrevues corsées, on les qualifie « d’hystériques » alors que les hommes sont vus comme « combatifs » [18].

Toutes ces expériences féminines démontrent la marginalisation de l’expertise des femmes. Madame Martineau résume bien la situation : « Les qualifications […] exercées par les femmes sont rarement reconnues comme telles. La valeur attribuée au travail de ces femmes est toujours inférieure à celui d’un homme. » Mais pourquoi accepte-t-on que cette invisibilisation de l’expertise des femmes demeure omniprésente au Québec en 2017 ? Comment peut-on parvenir à faire bouger les choses ?

Pistes de solution

Rachel Chagnon se demandait en conclusion de sa présentation : « Comment remet-on le collectif dans ces luttes ? Comment repolitise-t-on ces enjeux pour éviter les affrontements individualisés où les femmes seront perdantes ? » À une contre un, avance-t-elle, on n’a pas la force nécessaire pour combattre une discrimination systémique.

Le droit ne peut pas tout régler, affirme-t-elle, mais il faut se réapproprier les outils légaux qu’on a délaissés en en faisant un enjeu individualisé qui laisse tout le poids sur les épaules d’une personne, suggère madame Chagnon. Selon elle, il faut réfléchir à une remobilisation et une resensibilisation sur de nouvelles bases intersectionnelles. Il faut réfléchir différemment les enjeux. Il faut se réapproprier des instances comme la Commission québécoise du droit de la personne, le Conseil du statut de la femme, même si ce sont des institutions plus libérales et moins militantes. On en a besoin pour faire avancer les choses, martèle la professeure.

De son côté, l’organisme Femmes pour l’équité en théâtre souhaite s’assurer que la question de l’équité soit posée dans le milieu du théâtre, et que l’on compile des statistiques sur la présence des femmes (et leur absence surtout). Il souhaite que les critères de sélection des pièces soient rendus publics, afin d’éviter les discriminations selon la réputation des artistes et leur genre. Déjà, en réponse à ces dénonciations, le théâtre Duceppe a demandé à Marie-Ève Milot de siéger sur le comité de sélection des pièces dans le but de faire une plus grande place aux œuvres de femmes.

Marie-Ève Milot privilégie également la visite d’écoles pour « semer une soif de révolte », confie-t-elle. Selon elle, l’école façonne les filles pour qu’elles deviennent des femmes tranquilles, qui ne parlent pas trop fort, qui ne chercheront pas à renverser les codes. D’où l’importance de les conscientiser dès cet âge à leurs talents et leur capacité de réussir, ce qui nécessite généralement d’aller à l’encontre des codes sociaux qu’on leur inculque notamment à travers le système d’éducation, soutient-elle.

Madame Kay insiste de son côté sur l’importance que les femmes parviennent enfin à se faire confiance et se mettre de l’avant. Car malheureusement, déplore-t-elle, on pense rarement à elles comme des expertes. Mais elles ont bien souvent, autant que les hommes, toutes les compétences pour avoir du succès, elles doivent apprendre à faire valoir leurs compétences, et garder la tête haute lorsqu’on les remet en question.

Il importe également pour les médias de visibiliser l’expertise des femmes : les interroger à titre de spécialistes, s’assurer d’organiser des panels paritaires lors de conférences, traiter de sujets qui les concernent, etc. Il n’y a aucune raison valable qu’elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s dans les médias. Comme on l’a vu toutefois, le complexe d’imposture risque de freiner de nombreuses femmes qui auraient pourtant un point de vue tout à fait pertinent à entendre. En leur expliquant pourquoi on les a invitées – quels expertises, travaux, cours donnés, etc. ont attiré notre attention –, on augmente les chances d’avoir une réponse positive.

Afin d’améliorer la représentation des femmes dans les médias, L’Esprit libre travaille présentement à un répertoire de femmes ayant une expertise terrain ou théorique dans différents domaines. Une fois que nous aurons pu compiler les noms et expertises et faire la mise en page, nous rendrons ce répertoire de femmes spécialistes disponible pour les médias qui souhaitent contrer la sous-représentation des femmes. Toute personne ne s’identifiant pas comme homme cis et possédant une expertise terrain ou théorique dans un quelconque domaine est invitée à remplir le formulaire en cliquant sur ce lien. N’hésitez pas à partager avec vos collègues !

Crédit photo: Steven Peng Seng Photography

1     En fait, les femmes ont occupé de plus en plus d’emplois salariés à partir de ces années, mais elles sont employées ou font du travail invisibilisé depuis longtemps au Québec. On peut penser aux sœurs dont le rôle était primordial dans les hôpitaux et les écoles, les services de garde gratuits ou autres. Les Montréalaises étaient également très présentes dans les ateliers de misère des industries du textile, qui florissaient au début du siècle dernier. Voir le livre : Les femmes dans la société québécoise de Marie Lavigne et Yolande Pinard, Éditions du Boréal Express, 1977, Québec.

2     Luc Cloutier-Villeneuve et Julie Rabemananjara, « Cap sur le travail et la rémunération : portrait de la situation des Québécoises sur le marché du travail au cours des 35 dernières années », Institut de la statistique du Québec, mars 2016, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-remuneration/bulletins/c…, consulté le 11 décembre 2017.

3     Institut de la statistique du Québec, « Le niveau de scolarité des femmes en progression au Québec, tant à l’université qu’au niveau professionnel », février 2014,  http://www.stat.gouv.qc.ca/salle-presse/communique/communique-presse-201…, consulté le 11 décembre 2017.

4     Marika Morris, « Gender of sources used in major Canadian media », Informed opinions, janvier 2016, https://informedopinions.org/wp-content/uploads/2017/08/Gender-of-source…, consulté le 16 novembre 2017.

5     Assemblée nationale du Québec, « La présence féminine », http://www.assnat.qc.ca/fr/patrimoine/femmes1.html, consulté le 16 novembre 2017.

6     La commission Abella, qui a eu lieu en 1984, portait sur l’égalité en emploi au Canada.

7     Les indicateurs ont toujours fait du surplace pour les trois autres groupes, déplore madame Chagnon.

8     Amélie Daoust-Boisvert, « Les femmes accusent un recul à l’Assemblée nationale », Le Devoir, 9 avril 2014, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/405007/les-femmes-accusent-un-r…, consulté le 16 novembre 2017.

9     Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2015, p. 135.

10   Caroline Montpetit, « Premier acte d’une bataille pour l’équité en théâtre », Le Devoir, 13 janvier 2017, http://www.ledevoir.com/culture/theatre/489022/femmes-pour-l-equite-en-t…, consulté le 16 novembre 2017.

11   « Femmes pour l’équité en théâtre : Le show », https://mountainlake.org/event/femmes-pour-lequite-en-theatre-le-show/, consulté le 16 novembre 2017.

12   Caroline Montpetit, « Premier acte d’une bataille pour l’équité en théâtre », Le Devoir, 13 janvier 2017, http://www.ledevoir.com/culture/theatre/489022/femmes-pour-l-equite-en-t…, consulté le 16 novembre 2017.

13   Femmes pour l’équité en théâtre, « Apprendre à compter », Revue Jeu, 10 septembre 2017, http://revuejeu.org/2017/09/10/apprendre-a-compter/, consulté le 16 novembre 2017.

14   Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2016, p. 136.

15   Ibid, p. 137.

16   Ibid, p. 133.

17   Tamara Alteresco, 2016, « Des journalistes sportives insultées au quotidien », ICI Radio-Canada, 29 avril 2016, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/778647/journalistes-femmes-sports-in…!

18   Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2016, p. 135.

Langues autochtones : lutter contre une assimilation subtile

Langues autochtones : lutter contre une assimilation subtile

L’Esprit libre a rencontré Mary-Jane Hannaburg, membre de la communauté mohawk et impliquée au Centre de santé de Kanesatake, pour connaître son point de vue sur certains des enjeux linguistiques qui touchent les communautés autochtones au Québec.

Le taux d’unilinguisme chez les Autochtones du Québec ne cesse de diminuer depuis le recensement de 1986, descendant aujourd’hui sous les 15%, y compris dans les communautés où les langues ancestrales sont bien vivantes. Cette situation est la preuve que l’anglais ou le français s’impose de plus en plus dans les communautés autochtones, particulièrement chez les jeunes.

Bien que le bilinguisme facilite grandement les échanges avec la population majoritaire, dans le contexte québécois, le portrait est alarmant : on a observé que lorsque le taux d’unilinguisme en langue ancestrale était inférieur à 10%, la langue n’est souvent plus transmise aux jeunes, qui apprennent le français ou l’anglais uniquement. Cette dynamique, difficile à renverser une fois en marche, risque de creuser un fossé entre les générations (1). Chez les Inuit par exemple, on peut voir des jeunes de vingt ans qui parlent anglais ou français uniquement, incapables de communiquer avec leurs grands-parents qui, eux, ne parlent qu’inuktitut.

De plus, la langue constitue un repère culturel et identitaire crucial. Pour de nombreux Autochtones, parler la langue ancestrale est un pilier identitaire majeur. En la perdant, on perd une pièce centrale de son identité. Lors de la vague de suicides du printemps dernier, on a d’ailleurs soulevé cet enjeu : les jeunes Autochtones qui ne parlent pas la langue de la communauté et ne vivent pas selon le mode de vie traditionnelle ne se sentent ni Autochtones, ni Québécois.

Mary-Jane Hannaburg, du Centre de santé Kanesatake et membre de la communauté mohawk, a accepté de discuter avec nous des enjeux linguistiques qui touchent présentement les communautés autochtones du Québec.

Q : Il y a onze nations autochtones au Québec. Malgré les différences, est-ce qu’il y a un sentiment d’unité, ou est-ce qu’on devrait plutôt parler de solidarité?

R : Je pense que c’est un peu des deux. C’est un peu de la solidarité parce qu’on appuie les gens. On parle de l’existence d’unité aussi, mais on n’est pas tous pareils. On est différents dans nos langues, on est différents dans nos cultures, dans nos pratiques, mais on a toujours les mêmes valeurs presque : protéger la Terre Mère, protéger les autres, l’environnement, ça c’est les valeurs premières. Et aussi essayer d’améliorer les standards de vie pour les jeunes qui vivent dans la communauté. Sur plusieurs niveaux on tient à la solidarité, mais à d’autres niveaux on est distincts dans nos cultures, nos pratiques, nos croyances. Même les langues sont différentes. Les cris, c’est le cri, les Mohawks parlent une autre langue – c’est le langage mohawk. Dans ce sens-là c’est différent, mais globalement on se tient parce que nos conditions de vie se ressemblent beaucoup. La pauvreté touche toutes les communautés. L’abus d’alcool, la toxicomanie, les problèmes sociaux, psychosociaux, le manque de travail, le manque de chance d’améliorer les vies aussi, ça se ressemble beaucoup.

Q : Quelle place occupent les enjeux linguistiques dans les revendications autochtones actuelles?

R : Honnêtement, c’est une grosse préoccupation. On parle beaucoup de la langue dans les écoles et pas mal de curriculums sont établis en mettant l’accent sur la langue. Je vais parler plutôt pour ma communauté parce que je connais la situation. J’entends plusieurs préoccupations que la langue va disparaître. Mais notre monde a déjà fait des démarches pour essayer de préserver le langage sur des cassettes audio, créer un site web pour apprendre la langue, des cours. Mais tu peux apprendre le langage, mais si tu ne pratiques pas, si tu n’as pas quelqu’un à qui parler dans la langue, c’est perdu, ce que tu as appris, tu vas vite l’oublier. Quand tu es jeune, que tu es petit, tu as plus de chances de retenir la langue. Et pour la retenir, ça prend de la pratique. L’emphase est mise sur rétablir la langue et essayer d’encourager les jeunes à apprendre le langage.

Je pense que pour un enfant dans une école d’immersion où il va parler juste le mohawk, c’est bien, il va apprendre. Et apprendre pas juste la langue. On enseigne beaucoup de choses dans ces écoles-là : les valeurs, la spiritualité, le respect l’un envers l’autre. Les valeurs et l’identité surtout. Mais le langage aussi ça prend beaucoup, beaucoup, beaucoup d’apprentissage, et pour les jeunes c’est correct, c’est comme des éponges, ils peuvent absorber. Mais quand ils reviennent à la maison, ils parlent anglais, ou bien ils parlent français. C’est beaucoup. Mais c’est important aussi parce que c’est à cet âge-là qu’ils peuvent apprendre rapidement, apprendre vite et apprendre bien. Quand tu es plus vieux, c’est un peu plus difficile, c’est un genre de défi. Mais si le monde veut vraiment le faire, ils vont le faire.

J’en connais beaucoup de la communauté qui ont de la misère à apprendre le français. Donc ils disent : « je ne suis pas obligé de l’apprendre. » Mais c’est nécessaire. Je crois qu’au Québec c’est nécessaire. Mais s’ils ne veulent pas apprendre et qu’ils ne font pas d’efforts pour apprendre, on ne peut pas les forcer. On peut demander, on peut espérer, mais on ne peut pas les forcer. Mais ça les limite. Ici, dans cette province, si tu n’as pas le français, essaie d’avoir un travail à l’extérieur de la communauté. On est entourés de francophones, et si tu veux servir la population publique, on a besoin que tu puisses au moins dialoguer avec le client.

Q : Dans le cadre de la Commission Vérité et réconciliation, on a révélé la réalité des pensionnats autochtones, entre autres le mépris des langues autochtones et le fait qu’on empêchait souvent les jeunes qui étaient amenés de force là-bas de parler leur langue maternelle. Il y avait par exemple une femme qui disait qu’elle parlait sa langue quand elle est arrivée au pensionnat, mais on lui a interdit de la parler et quand elle est rentrée chez elle, elle n’a plus jamais voulu parler sa langue. Quand sa mère lui demandait pourquoi, elle disait qu’elle se faisait frapper quand elle la parlait.

R : Oui. Elle se faisait battre.

Q : Comment les peuples autochtones se réapproprient leurs langues et la fierté de les parler après l’expérience des pensionnats?

R : Ça prend du temps. Ça peut prendre du temps. Il faut comprendre ce qu’il s’est passé et aller revisiter les traumatismes et essayer de rebâtir notre fierté, et comprendre que leur méthode c’était d’essayer d’écraser le monde et de les assimiler. Nous [la génération qui a vécu les pensionnats] on a perdu, on n’a pas eu de chance avec ce qu’il s’est passé, mais vous, vous êtes jeunes, vous avez de la chance, on peut changer l’Histoire, […] le niveau de fierté. Et encourager les jeunes à reprendre l’identité, vraiment l’accepter. Parce que quand tu regardes ce qu’il s’est passé, moi j’essaye de ne pas comparer mais de plutôt référer à ce qu’il s’est passé dans l’holocauste pour les personnes juives. Elles ne voulaient pas s’identifier, elles étaient cachées. Mais tu regardes aujourd’hui, la collectivité, la manière qu’ils [la communauté juive] s’aident entre eux-autres. Ils parlent leur langue et ils lisent des livres. C’est encore écrit ; donc ce n’est pas parti.

Aujourd’hui, les peuples autochtones peuvent se regrouper et s’aider entre eux, dans tous les domaines, que ça soit l’économie, l’éducation, la langue… Aller chercher de l’aide, en parler, de ce qu’il se passe. Et c’est important que l’Histoire parle de pourquoi on est rendus à ce point-là. Qu’est-ce qu’il s’est passé. Parce que ça a été subtil. Quand ils voulaient les exterminer [les Juifs], ils ne l’ont pas caché. Il y avait des pays qui savaient, ce n’était pas caché. C’était un plan direct. Mais pour les Autochtones c’était caché, c’était subtil, c’était fait d’une autre manière, et c’était vraiment discret. Mais c’était avec la même mission, le même but. D’assimiler, d’exterminer.

Q : Les francophones à une certaine époque ont été écrasés par les anglophones, et ensuite pour prendre notre place au Québec, on a imposé le français, sans jamais considérer les Autochtones. L’anglais a un statut semi-officiel à cause de l’Histoire, mais pas les langues autochtones. Qu’est-ce que vous en pensez? Est-ce que les francophones oublient d’où ils sont partis?

R : Oui, c’est une erreur, c’est un manque de respect. Ils voulaient juste [qu’il y ait] les anglophones ou les francophones, comme s’il n’y avait pas d’autres peuples qui existaient. Mais là je pense qu’ils commencent à comprendre qu’on est un peuple distinct. Ils commencent à réaliser qu’on ne s’en va pas. Ils ne nous ont pas assimilés jusqu’au point qu’on est disparus. Peut-être que c’est l’intention encore, mais on est encore ici, il y a encore des gens. Il y en a du monde qui parle ojibwé, oui. Il y a en a du monde qui parle cri. On est là, il faut nous respecter. Nous autres on s’est tassés longtemps, longtemps pour d’autres personnes. Maintenant faites-nous de la place, et essayez de nous donner le respect pis notre dignité, n’imposez pas vos lois et votre langue.

Q : Qu’est-ce que vous pensez des termes utilisés en français et en anglais pour parler des réalités autochtones? Par exemple, pendant la crise d’Oka, les journalistes mélangeaient les termes WarriorsAutochtones, etc. Encore aujourd’hui, pour beaucoup, les Premières Nations, les Inuit, les Autochtones, les Métis, les indigènes, c’est la même chose. Est-ce que c’est quelque chose qui vous dérange?

R : Non, ça ne me dérange pas du tout. Ça c’est des termes pour identifier les gens. Nous on sait qui on est. Moi le terme préféré que j’utilise c’est Premières Nations. Je suis un individu des Premières Nations, je suis une femme de nation mohawk.

Je pense que le gouvernement a une liste qui indique les Premières Nations, mais on est catégorisés avec les lois. On est dans une section, sous-section, et catégoriquement, ça s’applique à ça. Comme les pedigrees, les chiens. Si vous êtes en partie chihuahua ou si t’es en partie… Oui, on est la seule population qui s’identifie par les lois du gouvernement fédéral. Mais je ne dis pas que c’est tout mal, parce qu’il y a une certaine protection là-dedans aussi. C’est vraiment mélangeant, c’est vraiment frustrant de comprendre dans quelle catégorie tu tombes, dans quelle catégorie tu vas être. Il peut y avoir une famille qui a la même mère et le même père mais les frères et sœurs ne sont pas tous pareils catégoriquement. Ça dépend quand tu es venu au monde, en quelle année. Parce que si tes parents sont mariés, et que c’est un couple mixte, si ton père est non-autochtone et que ta mère est autochtone, l’enfant né avant le mariage a le statut complet. Si l’enfant avec les mêmes parents est né après le mariage, c’est une autre catégorie, un autre niveau. Tu es moins Indien. Mais tu as les mêmes parents, tu as les mêmes deux parents. C’est vraiment un pedigree. C’est honteux ce que le gouvernement a fait. Moi si j’étais le gouvernement et que j’essayais d’expliquer ça, je mettrais ma tête dans le sable.

(1) http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/Quebec-8Autochtones-droits_lng.htm…épartition_démographique_et_langues_dusage_

CRÉDIT PHOTO: Philippe Clérin

Communautés autochtones et projets pétroliers

Communautés autochtones et projets pétroliers

Les Premières Nations exigent le consentement plutôt qu’une simple consultation symbolique et proposent des solutions de rechange aux hydrocarbures.

La maison du développement durable accueillait le 23 février dernier la table ronde Projets d’hydrocarbures au Québec : quel rôle pour les communautés autochtones? Trois représentant-e-s des communautés mohawk, innue et mi’gmaq, qui sont directement touchées par différents projets d’hydrocarbures, étaient présent-e-s pour discuter des enjeux que ces projets pétroliers soulèvent, ainsi qu’un avocat spécialisé en droit autochtone. Au menu : des plaidoyers exigeant le consentement des Premières Nations plutôt qu’une simple consultation symbolique, et des propositions de solutions aux hydrocarbures.

Plus que consultation : consentement

Les trois représentant-e-s présent-e-s à la table ronde déplorent des « consultations superficielles », qui se limitent à l’écoute : « Actuellement, on est consulté-e-s, mais on ne le voit pas dans leurs décisions! », déplore Jean-Charles Piétacho, chef du Conseil des Innus d’Ekuanitshit.

Depuis 1982, l’obligation de consulter les Premières Nations figure à l’article 35 de la Loi constitutionnelle canadienne. Ce droit est toutefois plutôt flou : « Le contexte dictera ce qu’il faut faire pour respecter cette obligation et faire preuve d’honneur dans les transactions » (1)

Tanya Barnaby, directrice des ressources naturelles du secrétariat Mi’gmawei Mawiomi, s’insurge elle aussi qu’il soit monnaie courante pour l’industrie pétrolière et le gouvernement de ne pas prendre en considération la voix des habitant-e-s du territoire touché. Sa communauté a appris dans les nouvelles le projet de Train chaleur, qui passerait par le territoire mi’gmaq de Listuguj pour transporter le pétrole vers Belledune, au Nouveau-Brunswick. Le gouvernement du Nouveau-Brunswick refusait carrément toute consultation directe avec les Mig’maq de Listuguj, faisant fi du devoir constitutionnel. La cause est présentement en cour et un jugement devrait être rendu en mars 2016.

Serge Simon, grand chef du conseil mohawk de Kanesatake, a par ailleurs rappelé que les terres de nombreuses communautés autochtones au Québec n’avaient jamais été cédées : «  C’est à nous de faire le choix; […] on est des nations souveraines ». Lui aussi déplore les failles des instances de consultation, qui s’entêtent à refuser d’entendre les revendications autochtones. Il dénonce l’emprise de l’industrie pétrolière, qui contrôle même les instances de consultation, les rendant illégitimes à son avis.

Pour mieux se défendre, il mise sur une alliance qui regrouperait les communautés autochtones parsemées tout le long du tracé du pipeline projeté jusqu’en Colombie-Britannique. Selon lui, une telle solidarité renforcerait le poids des Premières Nations dans la prise de décision. Mais il n’hésite pas à lancer un appel à un ralliement plus général : « C’est le temps d’obtenir le soutien d’autres groupes. » À ses yeux, une unité plus vaste, qui inclurait les Premières Nations et d’autres groupes allochtones qui s’opposent aux projets d’hydrocarbures, renforcerait le pouvoir du peuple face à la puissante industrie pétrolière.

Des solutions proposées

Pour les représentant-e-s autochtones, il est « inconcevable » que des fonctionnaires dans des bureaux à Québec, Montréal ou Ottawa émettent des permis pour des projets qui comportent autant de risques pour l’environnement. Comme le souligne le grand chef Serge Simon, « les modes de vie sont reliés à nos terres [et] il n’y a pas de territoire B ». Les risques liés aux projets pétroliers sont incontestables, et leurs impacts sur les modes de vie traditionnels seraient dévastateurs.

Monsieur Simon dénonce le « développement très irresponsable » auquel on assiste présentement, soulignant qu’il existe des solutions de rechange au pétrole : « La technologie est là (ex : énergie tesla, hydrogène, etc.), mais tant que l’industrie pétrolière aura le pouvoir, il n’y aura pas de changement. » Il affirme qu’aux États-Unis, plus de 4 000 brevets pour des sources d’énergie autres que pétrolières ont été supprimés au nom de la « sécurité de la nation ».

Monsieur Piétacho martèle quant à lui qu’il n’est pas contre le développement, mais il plaide qu’il faut réfléchir : « Pour qui est ce développement? » Le chef innu exige que le développement sur son territoire soit durable et profitable à la population locale plutôt qu’à l’industrie pétrolière. Il faudrait donc un profond changement de la volonté politique pour donner une place aux sources alternatives d’énergie et mettre de l’avant le bien-être de la collectivité plutôt que les intérêts privés.

Monsieur Piétacho souligne toutefois la « lueur d’espoir » entrevue avec le nouveau gouvernement fédéral, qui semble un peu plus ouvert à accorder l’égalité que revendiquent les Premières Nations dans la prise de décision et la possibilité d’envisager des solutions à l’exploitation pétrolière traditionnelle. Espérons que le combat mené par les autochtones pour le consentement préalable aux projets d’hydrocarbures et pour la remise en question de l’industrie pétrolière servira d’inspiration aux allochtones qui s’opposent aussi en grande partie aux projets pétroliers, et que le peuple uni pourra amener un véritable changement.

(1) Gouvernement du Canada, Affaires autochtones et du Nord, « Consultation et accommodement des Autochtones – Lignes directrices actualisées à l’intention des fonctionnaires fédéraux pour respecter l’obligation de consulter ». Page consultée le 3 mars 2016.  https://www.aadnc-aandc.gc.ca/fra/1100100014664/1100100014675

CRÉDIT PHOTO: Frédéric Vissault 

Le programme Nutrition Nord Canada : quand les intérêts du Sud nourrissent le Nord

Le programme Nutrition Nord Canada : quand les intérêts du Sud nourrissent le Nord

Justin Trudeau a annoncé en octobre dernier une bonification de 40 millions de dollars pour le programme Nutrition Nord Canada, qui subventionne le transport de nourriture vers les communautés des régions nordiques du pays.

Au Canada, 8,3 % des foyers vivent une situation d’insécurité alimentaire. Le territoire du Nunavut, dont plus de 80 % de la population est inuite, présente un taux quatre fois plus élevé, soit 36,7 % (1), ce qui fait des Inuit-e-s du Canada la population indigène la plus touchée par la faim parmi celles de tous les pays industrialisés (2). Les causes de ce manque d’accès à des aliments sains sont nombreuses et complexes, et le problème persiste depuis des décennies. Depuis les années 1960, le gouvernement canadien tente de rendre les aliments de qualité plus abordables par le biais du programme Aliments-poste, devenu Nutrition Nord Canada en 2011. Le premier ministre Justin Trudeau a promis en octobre dernier d’investir dix millions de dollars de plus par année pendant les quatre prochaines années pour améliorer le programme, sans toutefois parler d’augmenter l’autonomie alimentaire des collectivités nordiques isolées (c’est-à-dire qui ne sont pas accessibles par voie terrestre, maritime ou ferroviaire pendant toute l’année (3) qui en bénéficient. Plusieurs groupes locaux réclament par exemple des investissements dans des infrastructures locales ou des programmes incitant la chasse et la promotion de l’alimentation traditionnelle, plutôt que des subventions qui se limitent à l’importation d’aliments du sud du pays.

Portrait de l’insécurité alimentaire au Nunavut

Tout d’abord, qu’est-ce que la sécurité alimentaire? Selon la définition adoptée par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture ainsi que l’Organisation mondiale de la santé (OMS), c’est « l’accès physique et économique de tous les êtres humains, à tout moment, à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active (4) ». Ainsi, loin de se limiter au respect de normes hygiéniques du traitement des aliments, la sécurité alimentaire englobe des aspects sociaux et politiques. Par opposition, l’insécurité alimentaire se traduit par un accès limité ou incertain à des aliments nutritifs (5), notamment par manque de moyens financiers.

Le Bureau de la statistique du Nunavut révélait en 2013 que les aliments vendus au Nunavut coûtaient en moyenne 140 % plus cher qu’ailleurs au Canada (6). Les prix exorbitants s’expliquent du fait qu’on doit tout importer par avion ou par bateau puisqu’il n’existe pas de voies terrestres entre les 26 communautés du Nunavut et le reste du pays (7), ce qui se traduit par des coûts de vente au détail élevés. Par conséquent, une proportion significative des habitant-e-s du Nord peine à se procurer des aliments sains, faute d’un revenu suffisant. Caroline Montpetit révélait en mars 2014 dans un article du Devoir que « le coût moyen de la nourriture pour un ménage avec enfants [au Nunavut] était de 19 760 $ en 2007-2008, alors que 49 % des Inuit-e-s avaient un revenu inférieur à 20 000 $ (8) ».

Au Nunavut, en 2013, 41,1% des Inuit-e-s recevaient des prestations d’aide sociale du gouvernement (9). Selon un rapport de Statistiques Canada, en 2011-2012, les personnes dont les prestations gouvernementales étaient la principale source de revenu étaient beaucoup plus à risque de souffrir d’insécurité alimentaire, à 21,4% contre 6,1% des ménages qui avaient une autre source de revenu (10). Il n’est donc pas étonnant que le territoire soit le plus touché par l’insécurité alimentaire. Et en majorité, ce sont les Inuit-e-s –et non les habitants d’ascendance majoritairement européennes, qui représentent  un peu moins de 20% de la population– qui souffrent de la faim, affirme Madeleine Redfern, ancienne mairesse d’Iqaluit, dans un article de la CBC (11).

Les causes de l’insécurité alimentaire au Nunavut

Les causes de l’insécurité alimentaire au Nunavut sont complexes et ne se limitent pas au prix actuel des aliments. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, alors que la guerre froide faisait rage, le gouvernement canadien a voulu asseoir sa souveraineté dans l’Arctique canadien pour ne pas perdre des territoires regorgeant de ressources naturelles. Pour arriver à ses fins, il a entre autres relocalisé différentes communautés inuites afin de peupler les vastes territoires nordiques –surtout ceux où se trouvaient des ressources naturelles (12) – , ce qui a mené à des épisodes de faim puisque les chasseurs ne connaissaient pas les habitudes et chemins de migration de leurs proies dans ces nouveaux territoires.

Par ailleurs, les politiques culturelles imposées aux Inuit-e-s depuis les années 1950 dans l’intention de les « moderniser » a mené à un changement drastique de leur mode de vie traditionnel, notamment dans l’alimentation. La sédentarisation forcée des Inuit-e-s a rendu difficiles, voire impossibles, les expéditions de chasse qui servaient traditionnellement à nourrir les communautés. La sédentarisation incite les Inuit-e-s à maintenir une source de revenu stable afin de subvenir aux besoins de leur famille, qui doit maintenant payer un loyer, et limite donc les occasions de partir chasser, puisqu’il faut rester dans une communauté pour y travailler. Désormais incapables de chasser pour subvenir à leurs besoins alimentaires, les Inuit-e-s doivent maintenant acheter leur nourriture, souvent vendue à des prix astronomiques à cause des coûts d’importation très élevés (13).

De plus, l’implantation du système scolaire –qui force les enfants à fréquenter l’école cinq jours par semaine– signifie que les jeunes passent aujourd’hui beaucoup moins de temps avec leurs familles à apprendre à chasser et à préparer les aliments traditionnels lors d’expéditions sur leur territoire. Enfin, les pensionnats autochtones, en arrachant les enfants à leurs familles, les ont empêchés d’acquérir le savoir-faire de leurs parents et grands-parents, notamment en ce qui concerne la chasse (14).

C’est ainsi qu’en moins de trois générations, les intérêts du Sud et l’imposition d’un mode de vie calqué sur celui des allochtones en sont venus à éroder en partie les savoirs ancestraux des communautés nordiques.

Nutrition Nord Canada

Dans un effort pour rendre la nourriture plus accessible aux Nunavummiut-e-s, le gouvernement canadien a mis sur pied, pendant les années 1960, le programme Aliments-poste, qui subventionnait en partie les coûts de livraison des aliments. Il a été remplacé en 2011 par le programme Nutrition Nord Canada (NNC), qui offre aux marchands une contribution selon le poids des aliments expédiés et vise « à réduire le coût des aliments périssables nutritifs dans les collectivités nordiques isolées admissibles (15) ». Sauf que les denrées admissibles à la contribution de NNC sont majoritairement celles recommandées par le guide alimentaire canadien, qui ne tient pas compte de l’alimentation traditionnelle des communautés inuites. Ainsi, les fruits et légumes, produits laitiers, produits céréaliers et viandes et substituts reçoivent la quasi-totalité des subventions, tandis que les aliments traditionnels issus de la chasse et de la pêche (par exemple, l’omble arctique, le phoque, le caribou, la baleine, etc.) obtiennent moins de 1 % du financement disponible. Cette situation, où on subventionne une alimentation calquée sur le modèle du Sud, contribue à l’acculturation des Inuit-e-s jusque dans leur assiette, ce qui n’est pas sans répercussion sur leur santé : « Les traces de gras trans, habituellement associé à la malbouffe, sont maintenant deux fois plus élevés chez les Inuit-e-s comparativement aux Canadiens du Sud. » (16).

Le vérificateur général Michael Ferguson a également découvert que les communautés admissibles aux subventions étaient choisies entre autres selon leur utilisation passée du programme Aliments-poste. Il décriait que l’admissibilité d’une communauté était donc fondée sur l’utilisation précédente d’un programme d’aide plutôt que sur les besoins actuels (17). De plus, le programme Nutrition Nord Canada a essuyé plusieurs critiques : on accuse notamment les marchands qui en bénéficient de ne pas faire profiter les consommateurs-trices de l’entièreté de la subvention. Dès avril 2016, donc, les commerces devront obligatoirement indiquer sur les reçus d’achat des consommateurs-trices la part de l’aliment acheté qui est directement subventionnée par NNC (18), par souci de transparence.

Des solutions locales proposées

L’Agence de la santé et des services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec détaille dans un document datant de 2009 le continuum de la sécurité alimentaire. La première étape est basée sur des stratégies d’aide à court terme, par exemple les banques d’aide alimentaire et les soupes populaires; la deuxième étape implique des stratégies de développement des capacités individuelles et communautaires, par exemple la création de cuisines ou de jardins communautaires; la troisième étape repose sur des stratégies de changement au sein du système, c’est-à-dire « un changement structurel au sein des systèmes alimentaire, social et économique au moyen de politiques alimentaires […] ».

De ce point de vue, les subventions du programme Nutrition Nord Canada correspondent à la première étape, c’est-à-dire qu’aucun développement des capacités communautaires ni changement du système ne sont encouragées. Les quelques 60 millions de dollars que le gouvernement investit annuellement pour encourager l’importation d’aliments n’est qu’une mesure superficielle qui encourage la dépendance aux ressources extérieures, en grande majorité du sud du pays. Le programme Action Canada soulignait dans un rapport paru en 2014 que certaines communautés nordiques à l’extérieur du Canada avaient implanté avec succès des serres et boulangeries locales, ce qui a permis de réduire l’importation d’aliments périssables. Toutefois, dans la foire aux questions du site web du programme Nutrition Nord Canada, en réponse à la question « Pourquoi ne pas promouvoir une saine alimentation et améliorer la sécurité alimentaire en soutenant et en subventionnant les serres et les jardins communautaires? », on explique que « Nutrition Nord Canada est un programme de contribution au détail qui vise à promouvoir une saine alimentation en facilitant l’accès aux aliments périssables nutritifs et en appuyant des activités communautaires d’information en matière de nutrition. Il est possible que d’autres ministères ou ordres de gouvernement offrent des programmes ou des initiatives de soutien pour les jardins et les serres communautaires ». Bref, aucun signe d’une volonté gouvernementale d’outiller les communautés locales pour encourager leur autosuffisance, ou, du moins, une réduction de leur dépendance aux aliments importés de l’extérieur du territoire.

Action Canada recommandait, dans son rapport, d’améliorer l’accès à la nourriture locale, principalement en aidant les chasseurs et en enseignant les techniques de chasse traditionnelle aux jeunes, en améliorant les infrastructures de transformation et de distribution des aliments locaux, en augmentant la présence de ces aliments dans les épiceries et promouvant les avantages de la nourriture traditionnelle, surtout auprès des jeunes, pour qu’ils prennent goût aux produits de la chasse et de la pêche dès leur enfance (19).

Cathy Towtongie, présidente de Nunavut Tunngavik, le groupe de protection et de défense des droits des Inuit-e-s du Nunavut, souligne que les fermiers du Canada sont admissibles à des subventions gouvernementales pour l’équipement nécessaire à leurs activités et reçoivent de l’aide financière lorsque les récoltes sont décevantes. Selon elle, il faudrait subventionner de la même manière les chasseurs et chasseuses, qui pourraient ainsi distribuer leurs surplus de gibier dans la communauté (20). Pour l’instant, le coût élevé de l’équipement (motoneige, essence, armes et munitions) représente l’un des principaux obstacles à la pratique de la chasse. Un équipement complet coûte environ 55 000 dollars, soit plus du double du revenu annuel moyen au Nunavut (21). C’est pourquoi la chasse est aujourd’hui accessible à une minorité d’habitant-e-s du Nunavut seulement et n’est souvent qu’une activité à temps partiel, ce qui ne permet pas à ceux qui la pratiquent d’avoir des surplus de viande à partager dans les communautés.

De plus, le manque d’infrastructures de transformation et de distribution des aliments locaux rend difficile la vente de nourriture traditionnelle. En 2011, il n’y avait que trois usines de transformation sur tout le territoire du Nunavut. Aussi, le peu de liens entre transformateurs et détaillants au Nunavut limite l’utilisation des subventions que NNC accorde au transport d’aliments locaux (22). Il faudrait donc améliorer les capacités de transformation et de distribution sur le territoire  et inciter les détaillants locaux à distribuer les aliments provenant des activités de chasse, ce qui permettrait de diminuer l’importation de denrées de l’extérieur et favoriserait l’autonomie alimentaire des Nunavummiut-e-s tout en contribuant à perpétrer les habitudes alimentaires et les activités de chasse qui font partie du mode de vie inuit traditionnel.

Le gouvernement libéral nouvellement élu semble vouloir traiter les peuples autochtones avec dignité et respect pour leurs valeurs et traditions. Ainsi, avant d’investir 40 millions de dollars dans un programme qui incite la dépendance d’une population majoritairement inuite à des aliments importés du sud du Canada tout en favorisant l’effacement de l’alimentation traditionnelle et des activités qui y sont reliées, le gouvernement devrait prendre le temps de réévaluer les véritables besoins des Nunavummiut-e-s et les outiller pour encourager des solutions locales qui favoriseraient leur autonomie dans la mesure du possible. Plusieurs groupes locaux misent sur la valorisation de la chasse et la création d’infrastructures locales pour y parvenir; souhaitons que le gouvernement libéral prête une oreille attentive à ces demandes et y réponde.

  (1) ROSHANAFSHAR, Shirin et Emma Hawkins. 2015. « L’insécurité alimentaire au Canada ». Coup d’œil sur la santé, produit no 82-624-X au catalogue de Statistique Canada. En ligne, paru le 25 mars 2015. http://www.statcan.gc.ca/pub/82-624-x/2015001/article/14138-fra.htm Consulté le 4 janvier 2016.

(2) Radio-Canada, 2014. « Malnutrition alarmante au Nunavut ». En ligne, paru le 27 mars 2014. http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2014/03/27/001-insecurite-alimentaire-inuit-nunavut-faim-malnutrition.shtml Consulté le 30 décembre 2015.

(3) Nutrition Nord Canada, 2014, « Collectivités admissibles ». En ligne, modifié le 18 novembre 2014. http://www.nutritionnorthcanada.gc.ca/fra/1415540731169/1415540791407 Consulté le 19 janvier 2016.

(4) Équiterre, 2005. « Système alimentaire et sécurité alimentaire : comprendre et agir ». En ligne, paru en février 2005. http://www.equiterre.org/sites/fichiers/systeme-securite-alimentaire.pdf Consulté le 4 janvier 2016.

(5) Micheline Séguin Bernier, Agence de la santé et des services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec, 2009. « Sécurité alimentaire ». En ligne, paru le 28 janvier 2009. http://www.agencesss04.qc.ca/images/images/santepublique/alimentation/se… Consulté le 30 décembre 2015.

(6) Action Canada, 2014. La faim au Nunavut. Des communautés en meilleure santé grâce à la nourriture traditionnelle. » En ligne, paru en 2014. http://www.actioncanada.ca/wp-content/uploads/2014/04/TF-3-Hunger-in-Nunavut-FR.pdf Consulté le 6 janvier 2016.

(7) Radio-Canada, « Malnutrition alarmante au Nunavut ». En ligne, paru le 27 mars 2014. http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2014/03/27/001-insecurite-alimentaire-inuit-nunavut-faim-malnutrition.shtml Consulté le 30 décembre 2015.

(8) Caroline Montpetit, Le Devoir, 2014. « Le quart des enfants inuits d’âge préscolaire ont le ventre creux ». En ligne, paru le 28 mars 2014. http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/403970/le-quart-des-enfants-inuits-d-age-prescolaire-ont-le-ventre-creux Consulté le 19 janvier 2016.

(9) Steve Rennie, CBC News, 2015. “Nunavut’s hunger problem: ‘We can’t pretend it doesn’t exist anymore’”. En ligne, paru le 24 janvier 2015. http://www.cbc.ca/news/canada/north/nunavut-s-hunger-problem-we-can-t-pretend-it-doesn-t-exist-anymore-1.2929573 Consulté le 3 janvier 2016.

(10) ROSHANAFSHAR, Shirin et Emma Hawkins. 2015. « L’insécurité alimentaire au Canada ». Coup d’œil sur la santé, produit no 82-624-X au catalogue de Statistique Canada. En ligne, paru le 25 mars 2015. http://www.statcan.gc.ca/pub/82-624-x/2015001/article/14138-fra.htm Consulté le 4 janvier 2016.

(11) Steve Rennie, CBC News, 2015. “Nunavut’s hunger problem: ‘We can’t pretend it doesn’t exist anymore’”. En ligne, paru le 24 janvier 2015. http://www.cbc.ca/news/canada/north/nunavut-s-hunger-problem-we-can-t-pretend-it-doesn-t-exist-anymore-1.2929573 Consulté le 3 janvier 2016.

(12) Ibid.

(13) Ibid.

(14) Action Canada, 2014. La faim au Nunavut. Des communautés en meilleure santé grâce à la nourriture traditionnelle. » En ligne, paru en 2014. http://www.actioncanada.ca/wp-content/uploads/2014/04/TF-3-Hunger-in-Nunavut-FR.pdf Consulté le 6 janvier 2016.

(15) Gouvernement du Canada, 2014. « Comment fonctionne Nutrition Nord Canada ». En ligne. http://www.nutritionnorthcanada.gc.ca/fra/1415538638170/1415538670874#tpc1 Consulté le 21 décembre 2015.

(16) CBC News. 2006. « Trans fat levels high in North, scientist says ». Publié le 14 décembre 2006.

(17) Steve Rennie, CBC News, 2015. “Nunavut’s hunger problem: ‘We can’t pretend it doesn’t exist anymore’”. En ligne, paru le 24 janvier 2015. http://www.cbc.ca/news/canada/north/nunavut-s-hunger-problem-we-can-t-pretend-it-doesn-t-exist-anymore-1.2929573 Consulté le 3 janvier 2016.

(18) Gouvernement du Canada, 2014. « Comment fonctionne Nutrition Nord Canada ». En ligne. http://www.nutritionnorthcanada.gc.ca/fra/1415538638170/1415538670874#tpc1 Consulté le 21 décembre 2015.

(19) Ibid.

(20) Steve Rennie, CBC News, 2015. “Nunavut’s hunger problem: ‘We can’t pretend it doesn’t exist anymore’”. En ligne, paru le 24 janvier 2015. http://www.cbc.ca/news/canada/north/nunavut-s-hunger-problem-we-can-t-pretend-it-doesn-t-exist-anymore-1.2929573 Consulté le 3 janvier 2016.

(21) Action Canada, 2014. La faim au Nunavut. Des communautés en meilleure santé grâce à la nourriture traditionnelle. » En ligne, paru en 2014. http://www.actioncanada.ca/wp-content/uploads/2014/04/TF-3-Hunger-in-Nunavut-FR.pdf Consulté le 6 janvier 2016.

(22) Ibid.

La culture du militantisme étudiant au Québec

La culture du militantisme étudiant au Québec

La culture du militantisme étudiant au Québec tel qu’on la connaît aujourd’hui remonte aux années 1960. Au fil des décennies, les luttes étudiantes ont été nombreuses, menant à une grève générale à neuf reprises entre 1968 et 2012. Toutefois, la participation des universités anglophones à ces mouvements sociaux d’envergure n’a pas été soulignée avant 1996, et depuis, tant les médias que les étudiants francophones ont banalisé leur implication. Les étudiants.es anglophones sont-ils plus attachés à leurs cours qu’aux enjeux québécois, comme on l’entend souvent ? Il semblerait plutôt que les enjeux et les moyens préconisés pour mener les luttes étudiantes sont différents dans les associations anglophones et francophones, ce qui représente parfois un obstacle pour l’unité du mouvement, mais ce qui permet également d’enrichir le militantisme étudiant dans la province. En 2015 notamment, l’influence des étudiants.es anglophones a été déterminante : c’est l’Association étudiante de l’École des affaires publiques et communautaires (AÉÉAPC) de l’Université Concordia qui a fait pression pour inclure un volet environnemental dans la campagne contre l’austérité, un enjeu devenu central dans le mouvement Printemps 2015.

Histoire du mouvement étudiant au Québec

Le mouvement étudiant québécois moderne est né dans les années 1960, en pleine Révolution tranquille. Deux décennies plus tôt, en France, l’adoption de la Charte de Grenoble en 1946 (1) avait ouvert la porte au syndicalisme étudiant, qui représentait l’étudiant comme une « force de changement social au même titre que les ouvriers et les ouvrières (2)», justifiant ainsi des luttes touchant divers enjeux sociaux. Influencées par leurs homologues français, les associations étudiantes québécoises se sont, elles aussi, redéfinies et se sont donné un rôle politique plus important.

D’ailleurs, ce syndicalisme se fait sentir encore aujourd’hui dans le mouvement étudiant francophone au Québec, notamment dans les moyens employés et la structure des associations qui diffèrent des traditions anglophones. Dans un échange de courriel, Benjamin Gingras, qui était alors secrétaire aux finances par intérim de l’ASSÉ et ancien co-porte-parole, affirme que « la culture de grève est certainement mieux implantée dans le mouvement étudiant au Québec qu’ailleurs au Canada ». Bilan Arte, vice-présidente nationale de la Fédération Canadienne des Étudiantes et Étudiants (FCÉÉ), confirme en entrevue téléphonique qu’« il n’y a pas d’histoire récente où on a vu beaucoup de grèves au Canada ». Selon elle, les autres provinces privilégient plutôt une « diversité des tactiques », puisque chaque province et chaque revendication étudiante s’inscrit dans un contexte différent. Si la grève n’est pas un moyen couramment utilisé, il n’empêche qu’on emploie « d’autres manières de mobiliser les gens », poursuit-elle.

Jusqu’aux années 1960 au Québec, les associations étudiantes « s’occupaient essentiellement d’activités parascolaires et sportives (3) », une vision qui semble encore dominer à l’Université McGill. Dans un article publié dans le McGill Daily le 2 février 2015, Amina Moustaqim-Barrette, alors vice-présidente aux affaires externes de l’Association Étudiante de l’Université McGill, dénonçait qu’à McGill, on voit les associations étudiantes comme des organisations responsables d’événements et de clubs plutôt que comme lieux d’action politique (4).

Malgré la redéfinition du mouvement étudiant et le virage politique entrepris dans les années 1960, jusqu’en 2012, les principales luttes étudiantes s’en sont tenues aux enjeux touchant directement les frais de scolarité ou les régimes de prêts et bourses. Le printemps 2012, la plus longue grève générale étudiante de l’histoire du Québec, a toutefois élargi le débat pour déborder du théâtre étudiant, en dénonçant entre autres « la marchandisation du bien commun et la privatisation du financement des services publics (5) ». Ce mouvement social a en quelque sorte préparé le terrain pour le Printemps 2015, qui rejoint pour la première fois les véritables principes du syndicalisme étudiant militant en incluant des enjeux qui débordent la sphère étudiante.

Le mouvement étudiant en 2012 se démarque également par l’implication des étudiants.es anglophones aux côtés de leurs homologues francophones. Deux occupations ont eu lieu à l’Université McGill, et des étudiants.es ont empêché l’accès aux salles de cours tant à McGill qu’à Concordia (6), les deux universités anglophones de Montréal. De plus, les proportions d’étudiants.es en grève à l’Université de Montréal et à l’Université Concordia ont été sensiblement les mêmes (7). Toutefois, malgré la mobilisation de plus en plus forte des communautés étudiantes anglophones à Montréal, les défis que représentent les différences culturelles et linguistiques demeurent.

Une voix balbutiante

L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), la plus militante des fédérations étudiantes québécoises qui rejoint plus de 70 000 membres, compte beaucoup sur les tracts et les journaux pour diffuser son information et mobiliser la population étudiante dans ses différentes luttes (8), ce qui comporte un défi linguistique majeur pour rejoindre les étudiants.es anglophones, admet Benjamin Gingras : « Beaucoup de recherches, de documentation et de matériel d’information sont uniquement en langue française, mais de plus en plus l’ASSÉ tend vers le bilinguisme et traduit systématiquement ses publications. »

Anthony Garoufalis-Auger, vice-président aux affaires externes et à la mobilisation de la Concordia Student Union (CSU) en 2014-1015, soulignait en entrevue la difficulté des anglophones à s’exprimer lors des assemblées de la Coalition large pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE), qui se déroulaient en français, lors du printemps 2012. Le fait de devoir prendre la parole en français pour des étudiants dont ce n’est pas la langue maternelle constituait un obstacle, et on peut présumer que les choses se seraient déroulées autrement, n’eût été cet aspect.

Malgré la présence d’à peine trois associations de l’Université Concordia et une association de l’Université McGill dans les rangs de l’ASSÉ l’an dernier, les étudiants.es anglophones sont parvenus à faire entendre leur voix. La demande de l’Association étudiante de l’École des affaires publiques et communautaires (AÉÉAPC) de l’Université Concordia pour inclure un volet environnemental dans la campagne Printemps 2015 a été adoptée, et le mouvement est devenu la campagne contre l’austérité et les hydrocarbures, menée conjointement par les étudiants.es anglophones et francophones.

Au Canada et aux États-Unis, les luttes reliées aux enjeux environnementaux sont au centre des préoccupations de nombreuses associations étudiantes. Bien que « les associations étudiantes à Concordia [sont …] celles qui ont été les plus avant-gardistes pour les enjeux environnementaux » au Québec, comme l’affirme Benjamin Gingras, « plusieurs cégeps et associations départementales ou facultaires des universités francophones emboîtent [maintenant] le pas ». En novembre 2014 par exemple, une conférence pancanadienne s’est déroulée aux universités McGill et Concordia, réunissant les militants.es étudiants.es de toutes les provinces pour encourager les échanges et « renforcer les liens (9) » entre les associations étudiantes qui font campagne pour défendre des enjeux environnementaux dans les différentes provinces.

La majorité des présentations de cette conférence portaient sur le désinvestissement des combustibles fossiles, un enjeu qui se trouve au cœur de la lutte d’un grand nombre d’associations étudiantes canadiennes, mais un volet important de la programmation se penchait sur l’organisation de campagnes de grande ampleur, en s’inspirant de l’expérience des étudiants québécois. Bilan Arte soulignait en entrevue que les grèves du printemps 2012 ont beaucoup inspiré le mouvement étudiant dans les autres provinces canadiennes. Selon elle, chaque victoire étudiante remportée au Canada devient source d’inspiration et de motivation pour les autres étudiants.es canadiens.nes. Ainsi, la conférence sur le désinvestissement des combustibles fossiles s’inspirait pour organiser le mouvement étudiant canadien des réussites des étudiants.es québécois.es qui ont bloqué une hausse de 75 % des frais de scolarité en 2012 grâce à leur mobilisation (10).

Finalement, les différences culturelles et linguistiques entre les associations étudiantes anglophones et francophones au Québec apportent leurs lots d’obstacles, mais les deux groupes étudiants se complètent et tirent leur force d’un dialogue entre les « deux solitudes ». Le printemps 2015, qui a fait place à des enjeux sociaux ne se limitant pas à des aspects qui touchent directement les étudiants, démontre un retour aux bases du syndicalisme étudiant, à l’origine du mouvement étudiant québécois.


(1) P.49, http://www.asse-solidarite.qc.ca/wp-content/uploads/2013/02/histoire-du-…

(2) P. 50, http://www.asse-solidarite.qc.ca/wp-content/uploads/2013/02/histoire-du-…

(3) P. 49 http://www.asse-solidarite.qc.ca/wp-content/uploads/2013/02/histoire-du-…
(4) http://www.mcgilldaily.com/2015/02/quebec-students-set-strike/

(5) P. 4 http://www.cjf.qc.ca/userfiles/file/Accueil_CJF/Octobre2012/Art_MV_2012_…

(6) http://qpirgmcgill.org/schoolschmool/issues/student-strike-2012-a-brief-…

(7) http://www.lactualite.com/opinions/anglos-et-francos-une-greve-deux-soli…

(8) P. 46, http://www.asse-solidarite.qc.ca/wp-content/uploads/2013/02/histoire-du-…

(9) Léo Arcay, Convergence à Montréal, Le Délit, 11 novembre 2014, http://www.delitfrancais.com/2014/11/11/convergence-a-montreal/

(10) http://blogues.radio-canada.ca/geraldfillion/2012/04/27/hausse-de-82-sur…