La citadelle lézardée de l’hétérogène : le temps et l’économie informelle de Marrakech

La citadelle lézardée de l’hétérogène : le temps et l’économie informelle de Marrakech

Ce pays situé en Afrique s’appelle l’Occident. Cela dit, la plupart des gens le connaissent sous une translittération très approximative de son nom en arabe : le Maroc. Ce royaume porte bien son nom, proche de l’Europe autant par sa géographie que par son économie et son régime politique; une monarchie en l’occurrence. Même s’il a été réintégré en 2017 à l’Union africaine, le royaume s’est retiré après l’adhésion du Sahara occidental, agité par des mouvements indépendantistes et dont le gouvernement en exil se trouve en Algérie. En effet, le mouvement sahraoui est très présent à Alger et ses partisans verraient aussi le Maroc comme étant « impérialiste ».

Même si le Maroc n’a pas été défavorable à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, les rapports actuels entre les deux nations du Maghreb sont tendus, et ce, malgré une récente tentative de rapprochement. L’Algérie a tendu la main au FLQ (Raymond Villeneuve en tête de délégation), aux Black Panthers, au Weather Underground et à l’ANC (dont à Nelson Mandela). Le pape du LSD, Timothy Leary, avait également trouvé du soutien à la « Mecque » des révolutionnaires. Le mouvement sahraoui ne fait pas exception.

Autre fait intéressant, le Maroc accepte l’entrée des citoyens israéliens, contrairement à bien des pays du monde arabo-musulman tel que l’Algérie. Cela est dû en partie à l’influente minorité d’Arabes juifs du Maroc.

Dans une série documentaire israélienne intitulée Inside the Mossad, constituée d’entrevues avec les agents des services secrets en question, il est expliqué que le Maroc a été les yeux du Mossad au sein de la ligue des pays arabes et surtout dans ses régimes progressistes vilipendés en Occident. En effet, une rumeur (peut-être elle-même propagée par le Mossad) voulait que Gamal Nasser, leader progressiste égyptien, ait fomenté un complot pour assassiner le roi Hassan II en raison de sa trop grande proximité avec les pays occidentaux!

En 2014, le pays était qualifié par le Democracy Index de « non libre » et, à partir de 2017, de « partiellement libre ». Il est bon de mentionner au passage que ces données sont discutables ; dans l’ouvrage On Western terrorism[i], le linguiste Noam Chomsky et le journaliste Andre Vultchek affirment pouvoir s’exprimer plus librement dans les médias iraniens et chinois (pourtant eux aussi « non libres » selon l’index) qu’aux États-Unis et en Angleterre, pays dans lesquels ils préféraient refuser d’intervenir dans les médias de peur qu’on leur coupe la parole ou que leurs propos soient manipulés, alors qu’il n’y a officiellement pas de censure. Quoi qu’il en soit, au Maroc, le roi reste le chef d’État incontesté et le « commandant des croyants », en raison de la supposée descendance directe du prophète Muhammad. Paradoxalement, c’est généralement le chiisme (branche de l’Islam presque inexistante au Maroc), mouvement d’abord politique ayant pris forme autour de la contestation de la légitimité des califes n’appartenant pas à la famille du prophète et qui ont régné après sa mort. Dans le système marocain, il existe une assemblée des représentants et une assemblée des conseillers aux pouvoirs toutefois limités.

J’ai récemment eu l’occasion d’entreprendre un voyage dans une ville du Sud de l’Occident : Marrakech. J’y ai passé quelques jours pour assister à une conférence à l’Université Cadi Ayyad. À Marrakech, ce ne sont pas tous les quartiers qui se ressemblent, la nouvelle ville étant plutôt aseptisée, d’inspiration européenne avec ses villas et ses hôtels touristiques. En fait, il est possible de visiter la ville sans vraiment la voir, si on la déguste comme un touriste de consommation. Vraiment, Marrakech est comestible, et les mâchoires œuvrent sans relâche, sauf pour l’os qui traverse le jarret rôtissant sur la broche : la médina. Lors de mon séjour dans la moelle même de cet os, il a plu, chose peu fréquente dans ce climat désertique. La poussière des rues s’était alourdie et les habitants de la citadelle marchande négociaient du mieux qu’ils pouvaient malgré l’humidité. Les hommes se déplaçaient vêtus de leur grande tunique brune et leur capuche tirée sur leur front. À la recherche de quelque chose d’autre, mon regard s’est posé sur un vieillard qui se traînait et qui avait un sac de plastique sur son turban. Cependant, j’ai pu me faufiler dans des passages plus étroits de la ville, dans ses étals plus enfouis ou dans les marchés couverts afin d’éviter les averses ; de la même manière dont les marchands échappaient aux intempéries, leurs activités se dérobaient aux contraintes rigoureuses du capitalisme venu d’Occident. Les euros et la dépendance envers l’Europe crèvent les yeux sous le soleil ardent de Marrakech, la médina offrait tout de même une nouvelle perspective. L’odeur de la boue et de la viande crue était inoubliable. Les poulets nus étaient alignés en rang dans des positions voluptueuses. Les gigots étaient suspendus sur les étals pour faire saliver les passants. Les marchands pouvaient y être agressifs, vendant leurs denrées de pacotille : cristaux et rocailles peints en pierres précieuses, huile d’argan diluée avec de l’huile d’amande, tripes farcies, soupe aux escargots, etc. La liste est interminable. La Médina résiste, en quelque sorte, au tourisme toxique, à l’exception peut-être de la jamaa-el-fna, d’une esthétique plus prête à la consommation, avec ses musiciens ambulants berbères, ses dresseurs de singes, ses mendiants et ses charmeurs de serpents, qui fournissent des émotions à emporter, surtout lorsque le charmeur vous met le cobra sur l’épaule contre votre gré et vous demande 20 dirhams.

Les murs sont roses, orange, parfois rouges ou vermeils, parfois vermoulus, effrités, lézardés, écorchés ou repeints, révélant par moment un peu de ciment nu. // Les minarets de vieilles mosquées s’y dressent, prismes à base carrée qui laissent transparaître une certaine pudeur maghrébine. Il ne semblait pas y avoir de minarets ithyphalliques comme au Moyen ou en Extrême Orient et, enfin, les premières mosquées n’en avaient pas du tout. Les Maghrébins adhèrent majoritairement à l’école sunnite malikite, réputée comme étant la plus stricte, ce qui n’est vrai qu’en théorie. En effet, le Maghreb est aussi occidentalisé que le reste du monde arabo-musulman, à quelques exceptions près. Dans la médina, les ruelles se rétrécissent parfois inexplicablement, pour s’élargir brusquement par la suite ou, au malheur de l’étranger en mal d’orientation, se divise en ruelles, en nervures. Les étals se succèdent. En grappes, agglutinées souvent selon le secteur de l’économie en jeu : mécaniciens, soudeurs, épiciers, menuisiers, à d’autres occasions avec un désordre baroque. Tout cela semblait être géré d’une manière difficile à saisir au premier abord. La Médina est le refuge des petits commerçants qui souhaitent rester hors de l’économie formelle, de son système bancaire. La médina de Marrakech est la forteresse de l’économie informelle. Il n’y a pas de banques et il est possible que la gestion financière y prenne la forme du « daret », ou tontine dans le reste de l’Afrique, un microcrédit communautaire. En errant dans les rues de la médina, un collègue professeur d’université m’expliquait que le verbe (fi’l) est l’élément central dans la morphologie de la langue arabe parce que l’action est centrale à la vision spirituelle de l’Islam. Cela signifie que toutes les classes grammaticales sont des déclinaisons du verbe. Dans la mesure où les systèmes de représentation de la langue peuvent correspondre à des notions d’organisations politiques, la médina pourrait être comprise comme un ensemble de déclinaisons des activités qui s’y déroulent.

Les mosquées étaient nombreuses, nichées dans les crevasses et les interstices de la Médine. Elles étaient verrouillées hors des heures de prière, un peu comme en Algérie, ou elles avaient été le lieu de rassemblement des opposants à la dictature, et finalement, les écoles de politisation et de conscientisation du mouvement islamiste. Cependant, en Occident, les mosquées semblaient encore échapper au contrôle quasi absolu qui caractérisait l’État voisin. En effet, elles semblaient même être un lieu qui esquivait l’emprise du Royaume de l’Occident. L’élément le plus étonnant de cette opposition à l’État et au Capital reste cette résistance présente dans les mosquées après que le roi ait décrété le changement d’heure. De nombreuses mosquées ont carrément refusé cette nouvelle notion de temps imposée par Sa Majesté. Au moment où le Maroc se préparait à changer l’heure, il a été décrété que le Maroc serait désormais à l’heure avancée toute l’année et que le fuseau horaire serait maintenant aligné avec celui de l’Europe[ii].  En plus, des manifestations qui ont eu lieu au lendemain du décret, les mosquées se sont converties en un foyer de résistance en maintenant l’ancienne heure de Greenwich, refusant la lecture du temps (et donc l’historicité de l’État).

Si « l’histoire est temporalité, comme elle prétend l’être, alors le soulèvement est un moment qui jaillit hors du temps, qui viole la “loi” de l’histoire. Si l’État est histoire, comme il le prétend, alors l’insurrection est le moment interdit, un déni impardonnable de la dialectique, qui oscille le long d’un axe jusqu’à l’extérieur du trou fumant, une manœuvre de chaman exécuté d’un angle impossible de l’univers. » [iii] La mosquée serait-elle un lieu de culte ou un « angle impossible de l’univers »?

Si les mosquées sont presque toujours verrouillées en Algérie et que, en Jordanie, l’heure des prières et même l’appel de la prière sont contrôlés par l’État, chaque mosquée devant retransmettre un appel diffusé sur les fréquences radio par les haut-parleurs des mosquées, au Maroc : pas question! En fin de compte, la médina est peut-être un cobra pour lequel l’État se serait fait charmeur, ou plutôt à son grand malheur, une masse de cobras enlacés, de ruelles, de passages et de graffitis en caractères arabes élastiques. Même si les charmeurs de serpents charment aussi les touristes, une réalité demeure : de nombreux charmeurs de serpents se font mordre par leur gagne-pain et y trouvent la mort. L’État n’arrive jamais à totalement contrôler l’animal hagard et venimeux. Le voyageur, quant à lui, aspire un peu de bouillon de soupe d’escargot, une soupe de médina, rhizomique, et se demande si cette dernière finira par mordre l’État.

CRÉDIT PHOTO: Piloslab – FLICKR

[i] Noam Chomsky et Andre Vltchek, Western Terrorism: From Hiroshima to Drone Warfare, Pluto Press, 2013.

[ii] Hassan El Arif. « L’heure d’été toute l’année : Les impacts sur l’entreprise ». L’Économiste, 29 octobre 2018, https://www.leconomiste.com/article/1035766-l-heure-d-ete-toute-l-annee-….

[iii] Hakim Bey, T.A.Z. : The Temporary Autonomous Zone, Ontological Anarchy, Poetic Terrorism, Autonomedia, Brooklyn, 1985.

Tégousse : plus de poésie, moins de police

Tégousse : plus de poésie, moins de police

(CHRONIQUE) Je quittais le Nicaragua un peu triste, me levant très tôt pour prendre un bus pour la capitale hondurienne : Tegucigalpa ou « Tégousse ». L’iconographie et la toponymie révolutionnaire du pays sandiniste allaient me manquer. Le terminal de bus de Jinotega portait d’ailleurs le nom de Rigoberto López Pérez, le poète qui, en 1956, avait assassiné Anastasio Somoza García, le premier d’une des lignées de dictateurs les plus célèbres du 20e siècle, au côté des Kim de Corée du Nord, des Assad de Syrie, des Eyadema du Togo. 

À LIRE AUSSI: Nicaragua: la société du spectacle sandiniste en Amérique centrale

J’ai passé plusieurs heures à attendre le bus, observant les véhicules qui passaient, dont les fourgonnettes du pénitencier, transportant peut-être, pensai-je, des prisonniers politiques prêts à être libérés. J’ai également remarqué un grand camion qui passait aussi par cette route, une des cliniques mobiles qu’on voyait partout dans le pays, inspirées par un déploiement semblable à Cuba, en Bolivie et au Venezuela. J’ai fini par pouvoir monter dans le bus qui m’amenait vers le Honduras, un pays qui avait jadis servi de base pour les Contras, les « rebelles » financés par Washington pour mettre fin à la menace sandiniste.

Le passage à la frontière s’est fait sans problème, la compagnie de transport se chargeant des formalités. Un douanier nous a ensuite remis nos passeports en mains propres, nous souhaitant un bon voyage. Du côté hondurien, il fallait patienter devant la vitrine de l’immigration, au côté des changeurs, qui se faisaient beaucoup plus harcelants que du côté du Nicaragua. On nous questionnait, on nous photographiait, on prenait nos empreintes digitales :

« Par trois fois, tous les “étrangers” ont dû descendre du bus et s’inscrire auprès de la police : numéro de passeport, âge, profession. Tout cela n’est que formalité. Aucun soupçon ou volonté d’interroger. Que font-ils de cette documentation? Ils l’utilisent comme papier hygiénique, je suppose. »[1]

Après six heures de route, le bus s’est enfin stationné devant un hôtel huppé à « Tégousse ». De là, un taxi m’attendait pour aller dormir dans un hôtel chinois bon marché que j’avais réservé en ligne, situé au-dessus d’un restaurant et dans le quartier de Guanacaste. L’hôtel était plutôt bien choisi, les autres établissements à proximité étant surtout loués à l’heure. C’est le lendemain que j’allais me rendre compte du triste état de la société hondurienne.

Dès le matin, j’ai été confronté à une population méfiante et anxieuse. Alors que je prenais un petit déjeuner de tortillas, d’œufs brouillés et de fromage frit, je voyais ces gens qui, comme des ombres, vendaient des fruits et des légumes pour presque rien dans les rues. Certains ivrognes étaient même plutôt agressifs, me poursuivant pour avoir quelques lempiras. Ce qui me semblait être un paysan dormait même devant la porte du restaurant, se levant une fois, ivre mort et titubant, pour agiter un zapote tiré de son sac, une espèce d’avocat géant, pour, je présume, me le vendre. Enfin, malgré lui, en moins d’une minute, il se retrouva le nez à terre sans pouvoir en faire plus. Personne ne pleurait. Personne ne riait. Les réceptionnistes de l’hôtel m’avaient bien mis en garde de ne pas circuler la nuit tombée, même au centre-ville. Cela dit, durant le jour, les rues restaient inquiétantes.

Par mesure de sécurité, je faisais mes déplacements à travers la ville avec un chauffeur de taxi âgé, accompagné de sa fille, âgée d’à peine douze ans. Cette dernière, plutôt volubile et rêvant de voyager, m’expliquait la distinction entre Tegucigalpa, la capitale, et Comayagüela, une banlieue plus populaire, mais de réputation malfamée. En circulant en direction de l’Université nationale autonome du Honduras, l’unique grande université publique du pays, il était possible de voir les divers graffitis peints sur les murs de ciment écaillés de la ville : « Muerte a JOH. Matamos los chepos » (Mort à JOH. Nous tuons les policiers). Les étudiant·es avaient eux aussi plusieurs slogans intéressants, dont « Estudiar, aprender para chepo nunca ser » (Étudier, apprendre, pour ne jamais devenir policier). Les autorités détenaient pourtant plus de pouvoir que jamais.

Sur un pan de mur de la place centrale, à quelques rues de mon hôtel, près d’une grande basilique devant laquelle s’entassaient des dizaines de mendiant·e·s et d’estropié·e·s, un graffiti enflammait l’esprit : « La révolution sera socialiste ou ne sera pas : plus de poésie, moins de polices. » C’est que le Honduras se trouvait dans un moment de tourmente, même si ce lieu le laissait mal entendre, tout comme les journaux qui y étaient vendus. Tout cela était assez différent des œuvres murales révolutionnaires de l’Université nationale autonome du Nicaragua de Jinotega, montrant de fiers guérilleros, les statues de Fonseca et de Sandino et l’art triste du Honduras, opprimé, étouffé, l’art des geôles et une « esthétique de la faim » digne de Glauber de la Rocha. Sur cette place centrale, j’ai été en mesure d’acheter les journaux, et quelques vieux livres de littérature tout jaunis. Non loin de là se trouvait aussi le musée pour l’identité nationale, qui renfermait surtout une série de toiles[LC1] [AD2]  plutôt lugubre, qui reflétait une angoisse et une oppression difficile à saisir par d’autres moyens. Je pense à El Actor de Victor Lopéz, un auteur mystérieux à peine mentionné en ligne. C’est que la culture du pays, sa littérature et chacune des personnes qui m’abordaient dans la rue, curieuses de savoir d’où je venais, ce que je faisais, démontraient une [LC3] [AD4] conscience très aiguë de la noirceur politique, sociale et économique qui pesait sur le pays, sans toutefois pouvoir nécessairement la rattacher à des causes tangibles. C’est sans doute cette conscience qui allait me marquer le plus dans ce que beaucoup ont appelé la « république de bananes par excellence ».

Como mi general no hay dos est un des ouvrages que j’ai pu acquérir de ces vendeurs de journaux. Jorge Medina García[2], grâce à un récit satyrique, décrit la littérature hondurienne comme une phénoménologie des politiques dites de sécurité nationale. Même si le pays n’est plus, a priori, sous la botte des généraux, il nous semble que la même phénoménologie peut y être constatée aujourd’hui. L’armée est même responsable de la surveillance du parc zoologique, dont les cages menacent de s’écrouler à tout moment. Un de ces jours, un crocodile pourrait s’échapper et dévorer un visiteur, ou encore, un soldat, un technocrate, JOH lui-même, qui sait?

Je devais me rendre au Salvador peu de temps après. Je me souviens d’une étudiante qui vendait des livres révolutionnaires, parmi lesquels les poèmes de Roque Dalton, dans une boutique poussiéreuse, dans un marché et un quartier malfamé, avec un enfant sans père qui montait la garde. Elle avait les yeux vitreux de larmes quand je lui ai décrit défavorablement la possibilité de venir au Canada. Elle manipulait la poussière des livres comme une abacomancière. Je pense à Stéphane-Albert Boulais, professeur de cinéma au Cégep de l’Outaouais et ancien collaborateur de Pierre Perrault, qui me disait récemment : « J’aime les œuvres qui raniment en moi le goût de la vie ».

CRÉDIT PHOTO: Alexandre Dubé-Belzile. Figure 1 El Actor de Victor Lopéz, Museo para la Identidad nacional (MIN)

[1] Notre Traduction : « Three times ‘all the foreigners’ were asked to get out of the bus and register with the police: passport number, age, profession. All this pure formality. No trace of suspicion or interrogation. What do they do with these records? Use them for toilet paper I expect. », tiré de William S. Burroughs, The Yage Letters Redux, City Light Books, San Fransisco, 2006, page 48.

[2] Jorge Medina García, Como mi general no hay dos, Editorial Higueras, Tegucigalpa, 1992, pages 16-17.

Nicaragua : la société du spectacle sandiniste en Amérique centrale

Nicaragua : la société du spectacle sandiniste en Amérique centrale

(CHRONIQUE) J’arrivai à Managua après un court transit au Mexique. Depuis les airs, le golfe de Fonseca et le lac Managua se confondent facilement avec l’océan Pacifique tant ils sont immenses. La ville n’est pas haute sur pattes et paraît, au côté des surfaces d’eau avoisinantes, comme un immense miroir un peu plus gris que l’eau, de tôles, parfois posées sur des maisons en ciment et souvent, aussi, sur des portions de bidonvilles éparpillés çà et là. Les structures sont ponctuellement percées de châteaux d’eau, d’antennes cellulaires et de piquets à fils électriques. Managua n’a cessé d’être secouée par des tremblements de terre. En 1974, la ville a été pratiquement rasée, ce qui explique son caractère décentré. L’année 2014 a également été particulièrement difficile et les gens dormaient dans les rues de peur de mourir écrasés dans leurs maisons, des tremblements secouant la ville plusieurs fois par jour pendant des semaines.

Enrique, le chauffeur de taxi qui m’amena de l’aéroport,  me décrivit le pays et la ville. Le quartier où se trouve mon hospedaje est situé à quelques mètres de l’artère principale longée par des infrastructures militaires et des « arbres de la vie » métalliques qui ressemblent à des brocolis géants. Ce qui reste des prisons et chambres de torture somozistes est aussi à proximité. Les soldat·e·s, armé.e.s de Kalashnikov, montent la garde  tout le long de la route, ce qui la rendrait très sécuritaire, selon Enrique. Il me met en garde et me conseille fortement de ne m’aventurer dans aucun des quartiers populaires environnants. Je sillonnai donc la grande avenue en question, lisant les graffitis favorables au président sandiniste. Je pensai, ou le gouvernement s’est payé des vandales pour graffiter des slogans révolutionnaires sur ses propres brocolis, ou « el Daniel », comme l’appel les Nicaraguayen·ne·s, dispose encore d’un soutien important. À ma grande surprise, la rue débouche sur un rond-point ou se dresse un immense portait tout en couleurs d’Hugo Chávez  avec le sigle des forces armées nicaraguayennes sur l’épaule. L’image peinte sur tôle apparaît des deux côtés de l’immense enseigne, ce qui fait que, peu importe dans quel sens vous tournez, le président bolivarien vous observe, de son regard bienveillant. Chávez n’est pas mort! On trouve d’ailleurs juste en face un comedor qui porte son nom, une cafétéria populaire qui  sert des quesadillas, tortillas fourrés de fromage ou de viande, accompagnés de chicha, une boisson à base de maïs, ou encore de cacao, sorte de lait au chocolat avec la matière première grossièrement moulue. Durant les fins de semaine, c’est le rendez des couples amoureux et des familles, qui dégustent le nacatamal, mélange de manioc, de pâte de maïs et de viande, le tout cuit dans une feuille de bananier.

Enrique a aussi abordé avec moi la situation précaire des régions de la côte atlantique. D’une part, la Région autonome de l’atlantique nord, abritant la forêt dense de la Mosquitia aux localités surtout autochtones, qui avait jadis été un lieu important d’opération pour les Contras basés au Honduras, ces rebelles financés par les États-Unis pour renverser le gouvernement sandiniste. D’autre part, la Région autonome de l’Atlantique Sud, habitée par une population d’expression plutôt anglophone et créolophone d’origine africaine. Jusqu’à tout récemment, cette dernière était isolée du reste du pays, isolement finalement brisé par la construction d’une route. À quelle fin? Une polémique s’est dernièrement engagée concernant la réponse timide, voire inexistante, du gouvernement face aux feux de forêt qui ravageait la région pourtant protégée en tant que réserve naturelle. Fort étrangement, c’est après ces incendies qu’ont été octroyés massivement des droits d’exploitation de ces régions.

C’est un des reproches qu’on a faits au gouvernement Ortega, de retour en 2006, après près de 15 ans de pouvoir aux mains de l’Union nationale d’opposition, du Parti libéral constitutionnaliste et de l’Alliance pour la république. En effet, les politiques de Daniel Ortega  ne se démarqueraient pas tant des libéralisations réalisées sous la présidence de Violeta Chamorro, d’Arnoldo Alemán et d’Enrique Bolaños. En fait, les contestations récentes concernent plutôt des politiques néolibérales du « danielismo », que d’aucuns comparent au somozisme. Fait paradoxal, puisque le président américain, Ronald Reagan, voulait, en finançant les Contras, instaurer justement un somozisme sans Somoza, le dernier fils de la dynastie ayant été assassiné au Paraguay en 1980 par un commando sandiniste avec, à sa tête, le marxiste argentin Enrique Gorriaran Merlo, ancien membre de l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP). Son frère avait régné avant lui, après l’assassinat de du premier Somoza à diriger le pays (Anastasio Somoza García) par le poète Rigoberto López en 1956. Une thèse avance aussi que les Nicaraguayen·ne·s auraient voté, en 1990, contre les sandinistes et Daniel Ortega, auxquels ils restaient favorables, pour se débarrasser des Contras qui les harcelaient depuis dix ans. Ils ont alors élu Violeta Chamorro, candidate préférée de Washington. Après avoir libéralisé passablement l’économie du pays dans le but, entre autres, de donner lieu à une réconciliation, cette dernière a été suivie par Alemán, qui finit par perdre toute crédibilité en raison de scandales de corruption, puis par Bolaños, à la tête d’une campagne anticorruption et enfin  par Daniel Ortega et les sandinistes réélus le 5 novembre 2006. Cela dit, il s’agirait d’un sandinisme 2.0, a priori de facture plus « modérée », passant du marxisme-léninisme au socialisme démocratique et chrétien. En effet, ce sont des politiques néolibérales qui auraient d’abord attiré le mécontentement, notamment en raison de questions liées aux pensions et au filet de sécurité sociale déjà dans un état précaire, par des réformes mises en œuvre en avril 2018. De manière controversée, allant même jusqu’à sceller  une réconciliation  avec l’Église, l’avortement a été rendu totalement illégal par l’ex-guérillero, appuyé par sa conjointe à la vice-présidence, Rosario Murillo. Un ensemble de compromis est mis en œuvre, d’une manière qui rend parfois perplexe, pour sauvegarder le caractère « socialiste » de l’État nicaraguayen.

Après quelques jours à Managua, je me suis rendu à Estelí, ville importante de l’histoire de la révolution sandiniste de 1979 et centre de la production de tabac au Nicaragua, qui, avec le café, compte pour une grande partie des exportations du pays, dont l’économie est d’ailleurs surtout axée sur l’agriculture. Évidemment, cela ne l’aide pas  à sortir de sa dépendance vis-à-vis de l’Amérique du Nord, surtout compte tenu de son économie fortement dollarisée. Ainsi, la plus grande part de la production de tabac du Nicaragua est destinée à l’exportation et difficile à acheter sur le marché local, contrairement au café. En effet, les États Unis achètent de préférence leur café à la Colombie, alliée de l’Oncle Sam en Amérique du Sud, en dépit du fait qu’il soit  de piètre qualité (le tinto, qui est pâle, translucide et peu fort) contrairement au café nicaraguayen qui est riche et costaud. Estelí abrite aussi une petite population arabe originaire de la Palestine et de la Libye. On trouve  d’ailleurs un magasin de tissu du nom d’Hamzah, avec une photo de la mosquée d’Al-Aqsa à Jérusalem, et une pharmacie nommée Abdallah, entre autres commerces. Je me surpris même à y discuter en arabe avec un Jordanien. Les quelques musulmans de la ville descendent à la mosquée de Managua pour y prier les vendredis. J’y ai même fait la rencontre d’un locuteur exploréen, qui faisait son Claude Gauvreau à la taverne du coin en griffonnant des caractères inusités sur son bloc-notes!

Enfin, par rapport à Managua, l’humidité y est beaucoup moins forte, comme la présence policière d’ailleurs. En ce qui concerne la tension politique, il est difficile d’entendre une seule conversation sur la question dans les rues et les cafés. Par contre, tous les habitants ont les yeux rivés sur le téléviseur, qui passe des reportages sur l’arrestation de « terroristes », terme utilisé par l’État pour désigner les meneurs et meneuses sociaux qui ont organisé les manifestations récentes et les journalistes qui ont défendu ces initiatives citoyennes. À la radio, on parle du triste sort du journalisme nicaraguayen. Deux principaux journaux se côtoient au Nicaragua, El nuevo Diario, proche du régime et La Prensa, supposé être le journal de l’opposition, apparemment fortement censuré. L’un se borne à parler des « terroristes », qui causèrent l’incendie du quartier Carlos Marx, et qui sont peu à peu « généreusement » amnistiés et libérés des prisons du pays, le second diffuse des entrevues avec les personnes en question, qui traitent le gouvernement de tous les noms, se plaignent des mauvais traitements dans les geôles, crient à la dictature, affirment qu’on ne peut donner l’amnistie à qui n’a pas commis de crimes. On voit même dans le journal une photo d’un opposant avec un t_shirt où il est écrit : « Fuck Daniel Ortega, and if you like him, fuck you too ». On peut se questionner sur le destinataire d’un tel vêtement, ou même sur sa provenance. Les gens assistent à ce spectacle médiatique qui fournit au fond des renseignements sommaires par lesquels il est difficile de saisir les véritables enjeux de la crise actuelle. Cette dernière serait ainsi totalement « spectacularisée » pour déserter les rues. Qui plus est, les groupes paramilitaires sandinistes et les services de renseignement sont très actifs et n’incitent pas au rapprochement avec ceux qui pourraient en avoir long à dire, hypothétiquement bien sûr. Ce sont ces mêmes forces parallèles qui assuraient le pouvoir qualifié d’autoritaire d’un gouvernement a priori élu. À mon arrivée à Jinotega, la liste des règles de mon hôtel illustre bien la pertinence de l’information qui circule dans le pays, comparable à celle des médias locaux d’ailleurs. Ainsi, il est écrit : « Veuillez ne pas utiliser les rideaux, les draps ou les serviettes comme papier hygiénique. » Et les journaux? Même en dernier recours, le problème est que les journaux sont si difficiles à trouver…(CHRONIQUE) J’arrivai à Managua après un court transit au Mexique. Depuis les airs, le golfe de Fonseca et le lac Managua se confondent facilement avec l’océan Pacifique tant ils sont immenses. La ville n’est pas haute sur pattes et paraît, au côté des surfaces d’eau avoisinantes, comme un immense miroir un peu plus gris que l’eau, de tôles, parfois posées sur des maisons en ciment et souvent, aussi, sur des portions de bidonvilles éparpillés çà et là. Les structures sont ponctuellement percées de châteaux d’eau, d’antennes cellulaires et de piquets à fils électriques. Managua n’a cessé d’être secouée par des tremblements de terre. En 1974, la ville a été pratiquement rasée, ce qui explique son caractère décentré. L’année 2014 a également été particulièrement difficile et les gens dormaient dans les rues de peur de mourir écrasés dans leurs maisons, des tremblements secouant la ville plusieurs fois par jour pendant des semaines.

Enrique, le chauffeur de taxi qui m’amena de l’aéroport,  me décrivit le pays et la ville. Le quartier où se trouve mon hospedaje est situé à quelques mètres de l’artère principale longée par des infrastructures militaires et des « arbres de la vie » métalliques qui ressemblent à des brocolis géants. Ce qui reste des prisons et chambres de torture somozistes est aussi à proximité. Les soldat·e·s, armé.e.s de Kalashnikov, montent la garde  tout le long de la route, ce qui la rendrait très sécuritaire, selon Enrique. Il me met en garde et me conseille fortement de ne m’aventurer dans aucun des quartiers populaires environnants. Je sillonnai donc la grande avenue en question, lisant les graffitis favorables au président sandiniste. Je pensai, ou le gouvernement s’est payé des vandales pour graffiter des slogans révolutionnaires sur ses propres brocolis, ou « el Daniel », comme l’appel les Nicaraguayen·ne·s, dispose encore d’un soutien important. À ma grande surprise, la rue débouche sur un rond-point ou se dresse un immense portait tout en couleurs d’Hugo Chávez  avec le sigle des forces armées nicaraguayennes sur l’épaule. L’image peinte sur tôle apparaît des deux côtés de l’immense enseigne, ce qui fait que, peu importe dans quel sens vous tournez, le président bolivarien vous observe, de son regard bienveillant. Chávez n’est pas mort! On trouve d’ailleurs juste en face un comedor qui porte son nom, une cafétéria populaire qui  sert des quesadillas, tortillas fourrés de fromage ou de viande, accompagnés de chicha, une boisson à base de maïs, ou encore de cacao, sorte de lait au chocolat avec la matière première grossièrement moulue. Durant les fins de semaine, c’est le rendez des couples amoureux et des familles, qui dégustent le nacatamal, mélange de manioc, de pâte de maïs et de viande, le tout cuit dans une feuille de bananier.

Enrique a aussi abordé avec moi la situation précaire des régions de la côte atlantique. D’une part, la Région autonome de l’atlantique nord, abritant la forêt dense de la Mosquitia aux localités surtout autochtones, qui avait jadis été un lieu important d’opération pour les Contras basés au Honduras, ces rebelles financés par les États-Unis pour renverser le gouvernement sandiniste. D’autre part, la Région autonome de l’Atlantique Sud, habitée par une population d’expression plutôt anglophone et créolophone d’origine africaine. Jusqu’à tout récemment, cette dernière était isolée du reste du pays, isolement finalement brisé par la construction d’une route. À quelle fin? Une polémique s’est dernièrement engagée concernant la réponse timide, voire inexistante, du gouvernement face aux feux de forêt qui ravageait la région pourtant protégée en tant que réserve naturelle. Fort étrangement, c’est après ces incendies qu’ont été octroyés massivement des droits d’exploitation de ces régions.

C’est un des reproches qu’on a faits au gouvernement Ortega, de retour en 2006, après près de 15 ans de pouvoir aux mains de l’Union nationale d’opposition, du Parti libéral constitutionnaliste et de l’Alliance pour la république. En effet, les politiques de Daniel Ortega  ne se démarqueraient pas tant des libéralisations réalisées sous la présidence de Violeta Chamorro, d’Arnoldo Alemán et d’Enrique Bolaños. En fait, les contestations récentes concernent plutôt des politiques néolibérales du « danielismo », que d’aucuns comparent au somozisme. Fait paradoxal, puisque le président américain, Ronald Reagan, voulait, en finançant les Contras, instaurer justement un somozisme sans Somoza, le dernier fils de la dynastie ayant été assassiné au Paraguay en 1980 par un commando sandiniste avec, à sa tête, le marxiste argentin Enrique Gorriaran Merlo, ancien membre de l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP). Son frère avait régné avant lui, après l’assassinat de du premier Somoza à diriger le pays (Anastasio Somoza García) par le poète Rigoberto López en 1956. Une thèse avance aussi que les Nicaraguayen·ne·s auraient voté, en 1990, contre les sandinistes et Daniel Ortega, auxquels ils restaient favorables, pour se débarrasser des Contras qui les harcelaient depuis dix ans. Ils ont alors élu Violeta Chamorro, candidate préférée de Washington. Après avoir libéralisé passablement l’économie du pays dans le but, entre autres, de donner lieu à une réconciliation, cette dernière a été suivie par Alemán, qui finit par perdre toute crédibilité en raison de scandales de corruption, puis par Bolaños, à la tête d’une campagne anticorruption et enfin  par Daniel Ortega et les sandinistes réélus le 5 novembre 2006. Cela dit, il s’agirait d’un sandinisme 2.0, a priori de facture plus « modérée », passant du marxisme-léninisme au socialisme démocratique et chrétien. En effet, ce sont des politiques néolibérales qui auraient d’abord attiré le mécontentement, notamment en raison de questions liées aux pensions et au filet de sécurité sociale déjà dans un état précaire, par des réformes mises en œuvre en avril 2018. De manière controversée, allant même jusqu’à sceller  une réconciliation  avec l’Église, l’avortement a été rendu totalement illégal par l’ex-guérillero, appuyé par sa conjointe à la vice-présidence, Rosario Murillo. Un ensemble de compromis est mis en œuvre, d’une manière qui rend parfois perplexe, pour sauvegarder le caractère « socialiste » de l’État nicaraguayen.

Après quelques jours à Managua, je me suis rendu à Estelí, ville importante de l’histoire de la révolution sandiniste de 1979 et centre de la production de tabac au Nicaragua, qui, avec le café, compte pour une grande partie des exportations du pays, dont l’économie est d’ailleurs surtout axée sur l’agriculture. Évidemment, cela ne l’aide pas  à sortir de sa dépendance vis-à-vis de l’Amérique du Nord, surtout compte tenu de son économie fortement dollarisée. Ainsi, la plus grande part de la production de tabac du Nicaragua est destinée à l’exportation et difficile à acheter sur le marché local, contrairement au café. En effet, les États Unis achètent de préférence leur café à la Colombie, alliée de l’Oncle Sam en Amérique du Sud, en dépit du fait qu’il soit  de piètre qualité (le tinto, qui est pâle, translucide et peu fort) contrairement au café nicaraguayen qui est riche et costaud. Estelí abrite aussi une petite population arabe originaire de la Palestine et de la Libye. On trouve  d’ailleurs un magasin de tissu du nom d’Hamzah, avec une photo de la mosquée d’Al-Aqsa à Jérusalem, et une pharmacie nommée Abdallah, entre autres commerces. Je me surpris même à y discuter en arabe avec un Jordanien. Les quelques musulmans de la ville descendent à la mosquée de Managua pour y prier les vendredis. J’y ai même fait la rencontre d’un locuteur exploréen, qui faisait son Claude Gauvreau à la taverne du coin en griffonnant des caractères inusités sur son bloc-notes!

Enfin, par rapport à Managua, l’humidité y est beaucoup moins forte, comme la présence policière d’ailleurs. En ce qui concerne la tension politique, il est difficile d’entendre une seule conversation sur la question dans les rues et les cafés. Par contre, tous les habitants ont les yeux rivés sur le téléviseur, qui passe des reportages sur l’arrestation de « terroristes », terme utilisé par l’État pour désigner les meneurs et meneuses sociaux qui ont organisé les manifestations récentes et les journalistes qui ont défendu ces initiatives citoyennes. À la radio, on parle du triste sort du journalisme nicaraguayen. Deux principaux journaux se côtoient au Nicaragua, El nuevo Diario, proche du régime et La Prensa, supposé être le journal de l’opposition, apparemment fortement censuré. L’un se borne à parler des « terroristes », qui causèrent l’incendie du quartier Carlos Marx, et qui sont peu à peu « généreusement » amnistiés et libérés des prisons du pays, le second diffuse des entrevues avec les personnes en question, qui traitent le gouvernement de tous les noms, se plaignent des mauvais traitements dans les geôles, crient à la dictature, affirment qu’on ne peut donner l’amnistie à qui n’a pas commis de crimes. On voit même dans le journal une photo d’un opposant avec un t_shirt où il est écrit : « Fuck Daniel Ortega, and if you like him, fuck you too ». On peut se questionner sur le destinataire d’un tel vêtement, ou même sur sa provenance. Les gens assistent à ce spectacle médiatique qui fournit au fond des renseignements sommaires par lesquels il est difficile de saisir les véritables enjeux de la crise actuelle. Cette dernière serait ainsi totalement « spectacularisée » pour déserter les rues. Qui plus est, les groupes paramilitaires sandinistes et les services de renseignement sont très actifs et n’incitent pas au rapprochement avec ceux qui pourraient en avoir long à dire, hypothétiquement bien sûr. Ce sont ces mêmes forces parallèles qui assuraient le pouvoir qualifié d’autoritaire d’un gouvernement a priori élu. À mon arrivée à Jinotega, la liste des règles de mon hôtel illustre bien la pertinence de l’information qui circule dans le pays, comparable à celle des médias locaux d’ailleurs. Ainsi, il est écrit : « Veuillez ne pas utiliser les rideaux, les draps ou les serviettes comme papier hygiénique. » Et les journaux? Même en dernier recours, le problème est que les journaux sont si difficiles à trouver…

« Marx était plus près de l’Islam que nous »

« Marx était plus près de l’Islam que nous »

Je suis arrivé en pleine nuit. L’aéroport était désert et les services de sécurité m’ont invité dans leur bureau le temps d’un petit interrogatoire. Ils ont fini par étamper mon passeport après quelques questions banales. En entrant dans le hall d’arrivée, le propriétaire de mon petit hôtel, Hakim, m’attendait, avec, à la main, une feuille de papier avec mon nom mal orthographié. Avec lui, je me suis enfoncé dans une nuit d’encre. Tout juste en sortant du terminal, une enseigne annonçait la frontière iraquienne. La Jordanie est un havre de paix au Moyen-Orient. C’est aussi la base de tous les efforts de « reconstruction » de l’Iraq, comme en témoignent les camions de SNC-Lavalin qui s’y promènent. Le pays abrite également une caverne mentionnée dans le Coran et le mont Nébo, mentionné dans la Bible, duquel Moïse aurait entrevu la terre promise. C’est aussi le lieu de tournage de nombreux films d’Hollywood, dont Indiana Jones et la dernière croisade, pour lequel certaines scènes ont été tournées à Pétra, lorsque le héros pilleur de tombes joué par Harrisson Ford s’apprête à mettre la main sur le Saint-Graal. Jérusalem est à deux heures de route. Je songeais à entreprendre une visite d’un jour à la ville israélienne, mais le visa israélien dans mon passeport ou même l’étampe de sortie du côté de la Jordanie m’aurait empêché de visiter une bonne partie des pays du monde musulman, et ce, parce que le Mossad a la réputation de s’approprier des passeports européens. Qui plus est, des échanges de roquettes auront lieu à Gaza, entre moi et la ville sainte, durant mon voyage, après un raid de l’armée israélienne contre deux leaders du Hamas. On était plutôt enthousiaste en Jordanie : c’est la première fois qu’on rapportait plus de morts du côté israélien que du côté jordanien, disait-on. Le trajet de l’aéroport nécessitait environ 40  minutes. Je discutais avec Hakim de tout et de rien, d’abord du IKEA qui se trouvait tout près de l’autoroute, témoignant de « l’ouverture économique du pays ». Tous ces beaux meubles peuvent garnir les constructions décrépites du centre-ville. On a ensuite parlé de sa famille. Comme une grande majorité de Jordanien⸱ne⸱s, il était d’origine palestinienne. Il avait dû quitter son pays pour ne plus pouvoir y revenir. Une famille juive vivait maintenant chez lui et on lui refusait systématiquement le visa pour visiter sa ville natale. Quoi qu’il en soit, au bout d’un moment, nous arrivions à l’hôtel, situé au pied d’un amphithéâtre romain. Quelques kiosques et gargotes étaient encore ouverts, près de minuit le soir. Hakim m’assurait que la Jordanie était sûre, même en pleine nuit.

Le lendemain, je prenais une marche dans le souq. Des Palestinien⸱ne⸱s, des Iraquien⸱ne⸱s et des Syrien⸱ne⸱s se partageaient divers étals, vendant l’attirail touristique habituel et des cartes postales, en plus de pipes à charbon, de porte-clés avec des petits Ak-47 et des drapeaux de la Palestine, et même des aimants à frigo « Free Syria ». Il y avait aussi des jeux de cartes à l’effigie de Saddam Hussein et de ses ministres, ainsi que des dinars iraquiens avec la gueule du président déchu. Il y a deux principaux camps de réfugié⸱e⸱s syrien⸱ne⸱s en Jordanie, l’un près de Mafraq, l’autre près de Zarqa. Malgré cela, le pays reste paisible. Cette année, la famille royale jordanienne et le roi Abdullah, dont le portrait se trouvait partout en Jordanie, sur la monnaie, à l’aéroport et dans les universités, ont célébré le 13e anniversaire d’un attentat perpétré contre trois hôtels luxueux. À l’occasion, 60 personnes avaient perdu la vie et près de 200 avaient été blessées. Un Égyptien avec qui je me suis lié d’amitié me disait que le mot irhab, l’équivalent en arabe de terrorisme, avait une connotation qui glaçait le sang de ceux qui s’exprimaient en cette langue. « Tout le monde a un ami ou un membre de la famille qui a souffert ou qui est décédé dans un attentat », disait-il. Quoi qu’il en soit, les mesures de sécurité entreprises en Jordanie sont musclées et semblent fonctionner, pour le moment. Abu Musab Al-Zarqawi, ancien du djihad afghan entraîné par la CIA et principal fondateur d’al-Qaida en Iraq, l’organisation qui allait évoluer pour devenir DAECH, est originaire de la Jordanie. Aujourd’hui, le pays mène des efforts importants contre ce mouvement et les services secrets jordaniens collaborent avec les autres services du monde entier.

Les rencontres étranges se succédaient et, lors d’une de ces soirées, alors que j’errais dans le souq de la rue Hashimi, près de la mosquée Al-Husseini, un homme est même venu me voir pour me demander les numéros gagnants de la loterie, croyant que mon apparence un peu poilue me donnait des pouvoirs divinatoires. J’en ai profité pour lui recommander d’être un peu moins crédule face aux hirsutes qui lui faisaient part de leurs révélations. Quoi qu’il en soit, c’est lors d’une autre de mes marches dans le souq que j’ai fait la rencontre de deux ingénieurs d’origine palestinienne. Ces derniers, Abdullah et Marwan, avaient fait leurs études ensemble à Islamabad, au Pakistan, il y a de cela près de 40 ans. Le premier portait une jalabiya grise et un bonnet blanc, avec de grosses lunettes sur le bout du nez et une barbe poivre et sel. L’autre portait l’étoffe bédouine rouge et blanche et arborait une moustache fournie et un veston.

Nous nous sommes mis à marcher ensemble sur la voie achalandée. Ils m’ont invité à manger une sucrerie traditionnelle de la ville de Naplouse, en Palestine, le kounafa, faite avec du fromage, du sirop et une couche de vermicelles frits ou de semoule. Abdoullah m’expliquait, tout en mangeant sa pâtisserie, que les gens du Canada étaient plus proches de l’Islam que les Jordanien·ne·s. « Ils ne mentent pas; votre gouvernement permet qu’on le critique », s’est-il exclamé au moment où nous reprenions la rue.

La conversation se déroulait en arabe. En suivant les hauts et les bas de la discussion, dévalant les ruelles, escaladant les nombreux vallons d’Amman, nous avons fini par aller prendre le thé chez Abdoullah. Pendant que nous sirotions notre breuvage, il argumentait : « La vraie tradition du prophète, c’est la justice sociale. » Il entonne ensuite : « Marx est plus proche de l’Islam que nous! » Il défendait même le philosophe allemand au regard de la phrase : « La religion est l’opium du peuple ». D’abord, à l’époque de Marx, l’opium était utilisé à des fins médicinales et n’avait rien à voir avec ce qu’elle représente aujourd’hui : l’héroïne et le fentanyl. L’opium était utilisé comme médicament et comme analgésique lors des opérations, entre autres. Cela d’une part. Ensuite, à l’époque, les théologiens, musulmans ou chrétiens étaient, selon eux, tous, à peu près, subordonnés aux autorités politiques.

Nous avons ensuite abordé l’assassinat de Kashoggi, qui serait, selon eux, l’arbre qui cache la forêt. Ils affirment que l’État saoudien, en plus d’être responsable d’avoir massacré bon nombre de femmes et d’enfants au Yémen, se débarrasse de tous ceux qui s’opposent au gouvernement dans un désert immense et brûlant dans lequel toute survie est impossible. Nous avons terminé la soirée en discutant de la question autochtone, les « Bédouins du Canada », que nous avons dépossédé de leurs ressources et de leurs territoires. Ils semblaient très bien comprendre cet enjeu, comme s’il y avait un parallèle à faire avec la situation en Palestine.

Une contre-numisphère : un véhicule autonome pour les médias antihégémoniques 3/3

Une contre-numisphère : un véhicule autonome pour les médias antihégémoniques 3/3

Quelques pistes de réflexion

Notre article s’inscrit en quelque sorte dans la foulée des questionnements lancés par Noam Chomsky dans les années 1980 avec Manufacturing Consenti, ouvrage qui mérite grandement une mise à jour. Notre question est la suivante : dans quelle mesure pourrions-nous libérer l’hypertexte, et les médias qui en dépendent, des contraintes imposées par le système capitaliste international? Dans un premier texte, nous avons abordé les espoirs déçus de la « révolution numérique » et, plus précisément, de l’hypertexte. Nous avons aussi traité des dynamiques de contrôle émergentes qui ont empêché de réellement surmonter l’hégémonie auparavant instaurée par l’imprimé. Dans un deuxième texte, nous avons abordé la question des médias hypertextuels eux-mêmes et leurs implications sociales. Dans ce troisième texte, nous chercherons à émettre des pistes de réflexion pour poursuivre la lutte grâce, entre autres, au média même qui permet la diffusion de textes, c’est-à-dire la revue L’Esprit libre.

Par ces pistes de réflexion, nous souhaitons, entre autres, affirmer notre autonomie et ouvrir la « boîte noire de la technologieii », c’est-à-dire refuser d’utiliser la numisphère sans en comprendre les moindres rouages, refuser toute tentative obscurantiste de mystifier, de « privatiser » telle ou telle autre machine aliénante (« privatiser » au sens d’aliéner au moyen de la propriété privée tout en faisant écho à la vie privée comme phénomène bourgeois). La machine aliénante, c’est aussi la « machine à croissance » qu’est la villeiii, justifiant une constante accélération (des données, entre autres choses), à laquelle sont liés notre conception même du temps (plus d’argent, plus de données : une augmentation de la consommation entraîne une diminution du temps libre) et l’appropriation de nouveaux territoires, le Landnahme, que ceux-ci soient cybernétiques ou « physiques »iv. On a même de moins en moins de temps pour la démocratie et les algorithmes, qui devaient nous simplifier la vie, servent plutôt l’État policierv.

Nos conclusions en ce qui concerne les totalitarismes de l’hypertexte ne signifient pas qu’il faille attendre la révolution passivement, avec trop peu d’espoir, se vautrant dans un profond cynisme. Peter Lamborn Wilson a fait état de la possibilité d’engendrer des zones autonomes temporaires qui défient le temps et l’espace pour vivre, ne serait-ce qu’un instant, comme si la révolution avait eu lieu, comme si les médias étaient déjà réellement indépendants. Voici ce qu’il en dit :

« Si l’histoire est temporalité, comme elle prétend l’être, alors le soulèvement est un moment qui jaillit hors du temps, qui viole la « loi » de l’histoire. Si l’État est histoire, comme il le prétend, alors l’insurrection est le moment interdit, un déni impardonnable de la dialectique, qui oscille le long d’un axe jusqu’à l’extérieur du trou fumant, une manœuvre de chaman exécuté d’un angle impossible de l’Univers. […] [La zone autonome temporaire] est comme un soulèvement qui n’est pas directement dirigé vers l’État, une opération de guérilla qui libère un espace (un territoire, un espace dans le temps, dans l’imagination) et se désintègre par la suite pour se matérialiser de nouveau en autre lieu et moment, avant que l’État ne puisse l’assujettir et l’écraservi. »

Landow se demandait, vers la fin de son livre Hypertext 3.0, si Internet est une anarchie ou une dictature. Sa réponse est sans équivoque : l’hypermédia reste un espace de liberté, même s’il est encore difficile de séparer le bon grain de l’ivraie et de contourner la surveillance. Cela dit, toutes les technologies, de l’écriture à l’ordinateur, en passant par le cinéma et la photographie, semblent avoir en commun les mêmes dérives. Par conséquent, il nous semble que le vrai problème de la technologie relève de la propriété de ses moyens de production, et un changement radical à cet égard, qui assurerait une propriété réellement collective, pourrait faire en sorte que les technologies restent véritablement au service de l’ensemble de la société. C’est un peu l’idée des logiciels libres, des creative commons, de Wikipédia et même, au Québec, des Classiques des sciences sociales, qui ont le potentiel de « bouleverser autant la forme de l’infrastructure (rapports de propriété, forces productives) que la superstructure (institutions politiques et juridiques, culture, idées et valeurs)vii ». Nous osons croire que ce changement peut se faire grâce à des organes médiatiques comme L’Esprit libre et le mode de fonctionnement coopératif, une tentative de socialiser les moyens de production de l’information. L’effet pervers des moyens de télécommunications et de représentations avait aussi été dénoncé par Slavoj Žižek, qui qualifie ceux-ci d’éléments importants dans l’éducation à la « suprématie du statu quo »viii. Cela est dû, bien sûr, à la propriété de ces moyens et non à leur nature elle-même. Pour répondre à cet état des choses, il nous faut donner de l’importance au local, comme l’affirme Jonathan Durand Folco, et ce, également dans la numisphère.

La journaliste Dani Cavallaro compare, dans son ouvrage sur la culture cyberpunk, la ville au corps érotique, la décrivant comme la « cybercitéix », qui combine la matérialité et l’immatérialité :

« Les technologies numériques ont tendance à idéaliser la ville dans son immatérialité, tels une carte abstraite ou un réseau de données traitées par des ordinateurs. Néanmoins et paradoxalement, les villes contemporaines sont, à l’évidence, tout à fait matérielles : surchargées de structures architecturales en constante expansion et en évolution perpétuelle, dans lesquelles pullulent des corps et des véhicules chargés de marchandises de toutes sortesx. »

Les idées de Cavallaro sont à mettre en relation avec ce que Jonathan Durand Folco propose dans son Traité de municipalisme, soit la repolitisation des municipalités comme moyen de reprendre possession des espaces politiques au sein du système hégémonique. Il résume le sujet de son essai en ces mots : « La réhabilitation de la municipalité comme espace politique et vecteur de transformation socialexi ». Cela dit, Cavallaro décrit trois manières d’organiser l’espace : la citadelle, le rhizome et le jeu de ficellesxii. La citadelle est imprenable et isolée. Le rhizome est une cartographie sans fin qui se voit comme une réaction à la précarité et aux limites de la citadelle, dont les murs ne sont ni étanches ni totalement poreux. Les ramifications du rhizome sont innombrables, fluides et sans extrémités. Le jeu de ficelles pousse l’idée encore plus loin, sa structure se définissant par sa constante transformationxiii.

En ce qui concerne le potentiel décolonisateur de l’hypermédia que mettait de l’avant Landow, il faut se demander comment l’hypertexte, une technologie occidentale tout comme la langue française, les voitures importées d’Europe ou du Japon, ou encore les téléphones cellulaires chinois, pourrait se voir réapproprié. Vraisemblablement, l’hypertexte n’apportera de libération que lorsque tous les peuples disposeront des savoirs et moyens de fabriquer leurs propres ordinateurs, infrastructures de réseaux et sauront créer leurs propres langages de programmation. Cependant, il ne semble pas que les pays colonisateurs soient prêts à renoncer à leur mainmise sur le continent. Ainsi, peut-être nous incomberait-il à nous, collaborateurs et collaboratrices des médias indépendants, de travailler à nos propres langages de programmation, à nos propres serveurs et, éventuellement, à nos propres technologies, ou du moins à la réappropriation de ces moyens, et favoriser la même chose dans les pays du sud. Peut-être pourrions-nous même produire notre propre cryptomonnaie (non basée sur la spéculation) qui joue sur les interstices du système et qui puisse financer le journalisme à l’échelle internationale. Ce sont là des idées proches du courant cryptoanarchiste, auquel appartient, entre autres, Amir Taaki, qui a aidé à implanter la cryptomonnaie au Rojavaxiv. Cependant, par-delà le problème de surmonter ce capital artificiel et le paradoxe qui fait en sorte que l’accélération des données et de ses moyens de production nous donne toujours moins de temps, la dématérialisation des contenus, de l’économie et de la numisphère dépendent encore aussi du produit d’une exploitation de minerais qui est nocive, voire source de violence et de misèrexv. C’est pourquoi Jonathan Durand Folco avance l’idée d’un « municipalisme de combat internationalxvi », une « hydre aux mille têtesxvii » qui pourraient éventuellement permettre d’abolir l’exploitation outre-mer.

Quoi qu’il en soit, pour le moment, l’Internet se trouve à être encore et surtout à l’intérieur des murs de la citadelle telle que décrite par Cavallaro, celle de l’Occident. Par conséquent, il nous apparaît nécessaire que les médias indépendants prennent l’aspect d’un rhizome, ou encore mieux, d’un jeu de ficelles, adoptant les caractéristiques de réseaux nomades qui ne pourraient laisser émerger de nouvelles citadelles. Nous entendons par là une utopie pirate, pour faire référence à Peter Lamborn Wilsonxviii. Ainsi, chaque média indépendant pourrait être conçu comme un bateau pirate, externe à tout État, système économique ou monétaire.

Nico Carpentier, de son côté, souligne, comme Durand Folco, l’importance des villes comme interface communautaire de résistance à la mondialisation. Ce qu’il propose se rapproche, selon nous, d’un « cybermunicipalisme radical ». Pour lui, les réseaux de la numisphère permettent de reconfigurer les communautés en surmontant les contraintes de temps et d’espace, donnant lieu à des déchirures spatiotemporelles dans la cartographie et l’histoire. Ces réseaux peuvent mener à une urbanité plus mobile, plus fluide, interagissant avec de nombreuses identités elles aussi plus fluides qui alimenteraient les subjectivités de ses collaborateurs et collaboratricesxix. Nico Carpentier cite Arjun Appadurai pour expliquer comment la mondialisation s’est déroulée au sein d’un ensemble de sphères sociales en constante fragmentation et caractérisées par la déterritorialisation s’intégrant dans un translocalisme : « Ethnoscapes, mediascapes, ideoscapes, technoscapes and finanscapes, which incorporate flows of people, cultural meanings, ideologies, technologies and capitalsxx ». Le translocalisme serait l’étirement du local au-delà de ses frontières en interagissant à travers un environnement réseau avec des personnes, des organisations, des machines et des agents nomades et internationaux :

« Il s’agit du moment pendant lequel le local se fond dans une partie du contexte qui lui est extérieur, sans toutefois devenir ce contexte. Il s’agit du moment pendant lequel le local assimile le contexte et le transgresse à la fois. Il s’agit du moment pendant lequel le local atteint un inconnu familier et l’amalgame avec le connuxxi. »
 

Carpentier propose une démocratisation par l’hypermédia communautaire, qui deviendrait un catalyseur pour les mouvements sociaux et les organisations qui sont ancré⸱e⸱s dans une société civile fluide au sein d’un réseau beaucoup plus vaste. Aussi, la tension qu’ils maintiennent avec l’État et le marché, en parallèle avec les médias hégémoniques, engendre des médias antihégémoniques à l’identité fluide et polymorphexxii. Cette notion nous semble très importante pour prendre conscience de la tâche et du potentiel d’un média comme L’Esprit libre, tout particulièrement de sa structure coopérative. Carpentier rejette aussi la binarité ou la dichotomie locale et globale. Cela dit, le translocal est aussi rhizomatique :

« La pensée rhizomatique se concentre sur l’hétérogène, les interconnections qui se modifient constamment et qui s’articulent en tension avec la structure ramifiée de l’État et du marché. De ce point de vue, il n’y a aucune raison pour que le rhizome s’arrête aux abords d’une localitéxxiii. »

Carpentier aborde aussi la création d’un réseau sans fil communautaire. Pour l’organisation belge Réseau citoyen, le Wi-Fi communautaire n’est pas seulement rhizomatique en raison de son aspect technique, mais il l’est aussi en raison de son mode d’organisation politique non hiérarchique. De la même manière dont chaque collaborateur et collaboratrice paie une part sociale pour constituer l’appareil de la revue L’Esprit libre, chaque utilisateur et utilisatrice contribue à une ramification du rhizome. Ces organisations doivent toutefois lutter contre les fournisseurs commerciaux et emploient de nombreuses tactiques transgressives pour maintenir l’accès au réseau à tou·te·s les habitant·e·s d’une communautéxxiv. Nous faisons le parallèle avec ce que dit Jonathan Durand Folco, qui abordait la création d’un « front municipal », une coalition de « villes rebelles » pour mener une lutte à l’échelle mondialexxv. Durand Folco esquisse aussi « les contours d’un nouveau véhicule politique post-partisan, soit une plateforme citoyenne, créative et collaborative visant à favoriser l’auto-organisation populaire et l’action municipalexxvi ». Il rapproche cela du concept de « patriotisme communalxxvii ». Enfin, même s’il est difficile de déterminer jusqu’à quel point ces réseaux communautaires pourraient être installés dans les pays dits « du sud », l’idée constitue un point de départ pour que les populations concernées installent leurs propres réseaux avant que l’hégémonie ne le fasse à leur place, si cela est encore possible. Cela dit, serait-il possible de le faire à Montréal ou à Gatineau comme contre-pouvoir à la machine étatique d’Ottawa, un contre-pouvoir municipaliste, une « ville rebelle », un foyer de « démondialisationxxviii »? Est-il possible d’y créer une zone autonome pour « résister à la colonisation du monde vécuxxix »?

« Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. […] Le détournement est le contraire de la citation, de l’autorité théorique toujours falsifiée du seul fait qu’elle est devenue citation […] Le détournement est le langage fluide de l’anti-idéologiexxx. »

Un autre auteur, Jonas Andersson, s’intéresse à la production, à la diffusion et à la consommation du savoir ou, en ce qui nous concerne, de l’information. Il aborde le partage de fichiers en ligne comme mode de consommation culturelle et comme tactique de « braconnage » avec les moyens qui sont à la portée de tous, décentralisés et, selon l’auteur, presque invisibles. Il fait une comparaison avec la guérilla, qui doit résister sur le terrain qu’elle connaît le mieux pour contrer l’hégémoniexxxi. Andersson réitère à plusieurs reprises dans son article cette phrase qui était le mot d’ordre chez la première génération de pirates et d’hacktivistes : « Les données veulent être libresxxxii. » Enfin, selon Andersson, la « piratologie » est d’autant plus pertinente de nos jours. Elle serait une forme de résistance au néolibéralisme et aux industries culturelles. Qui plus est, elle ne serait pas seulement une forme de résistance, mais bel et bien une volonté d’autosuffisance. Cependant, il est à noter que les néopirates ne produisent pas toutes et tous leur propre contenu. Dans la plupart des cas, elles et ils ne font que s’approprier les produits des médias hégémoniques pour les redistribuer gratuitement. Néanmoins, selon Andersson, les infrastructures d’échanges autonomiseraient ses utilisateurs et ses utilisatrices contre l’hégémonie culturelle, peu importe la nature des produits échangés. Andersson affirme d’ailleurs :

« Il s’agit d’un éthos qui n’implique pas seulement une quête sans répit de nouvelles expériences culturelles, mais aussi la mise en œuvre de structures et de discours alternatifs ce faisant. […] Le piratage est une activité déchirée par la nécessité de vivre avec certaines conditions technoculturelles tout en y résistant, ces conditions puisant le plus souvent leurs origines à l’intersection des intérêts militaro-industriels et corporatifs […]xxxiii. »

Cependant, il est à noter que toute tentative de mobiliser l’hacktivisme en vue de consommer et de faire circuler des produits culturels de l’hégémonie (sans réappropriation) implique possiblement la perte de ce moyen de résistance et la perpétuation de l’hégémonie. Le concept d’hacktivisme désigne cette dynamique décentralisée et autonome des utilisateurs et utilisatrices qui cherchent à établir des infrastructures fluides de diffusion des contenusxxxiv. Andersson rejette la dichotomie production-consommation et se demande si les utilisateurs et utilisatrices des plateformes de diffusion des produits culturels sont des producteurs et productrices, ou des consommateurs et consommatrices. Cela dépend en fait des points de vuexxxv. Cependant, le simple partage en ligne de productions culturelles, le plus souvent celles de l’hégémonie, ne suffit pas.

Comme le concède aussi Andersson dans son article, le partage de fichiers n’est qu’un mode de consommation culturelle comme un autre, ni une calamité, ni une bénédiction. Si l’hacktivisme ne tient qu’à cela, il ne s’agit que d’un autre symptôme de la croissance effrénée du capitalisme, comme l’est la pornographie ou le narcotrafic. Nous ajouterions même qu’il pourrait participer à l’expansion de l’hégémonie là où les lois du marché ne sont pas encore souveraines. En effet, dans les pays où la population est trop pauvre pour se payer des films ou de la musique étrangère par les canaux officiels ou dans ceux qui font l’objet d’un embargo empêchant les entreprises étrangères de pénétrer le marché local (Iran, Soudan, Cuba, etc.), les CD et DVD piratés deviennent la norme de propagation de la culture nord-américaine. Enfin, Andersson conclut qu’un mouvement général en faveur de ce type de consommation plus libre peut, en s’y adonnant massivement, avoir un certain poids politiquexxxvi. Nous pensons qu’appliquer ces principes à la consommation de l’information pouvait avoir un sens. Cependant, Guy Debord nous met en garde : « Le consommateur réel devient consommateur d’illusions. La marchandise est cette illusion effectivement réelle, et le spectacle, sa manifestation généralexxxvii. » Il nous semble donc que l’hacktivisme n’a que trop peu d’importance, dans son état actuel, pour la libre circulation de l’information.

De son côté, Petar Jandric, chercheur croate de l’Université des sciences appliquées de Zagreb, aborde Wikipédia d’un point de vue anarchiste. Il affirme que « la nature contradictoire de l’identité, pour Bookchin, est une caractéristique inhérente de l’être humain; elle s’épanouit plutôt qu’elle ne discipline et constitue donc un des éléments les plus importants de l’éducation anarchistexxxviii ». Jandric explique que l’éducation est centrale à l’anarchisme et à une société libre et égalitaire. Tout autre mode d’organisation est condamné à donner lieu à la reproduction sociale et culturelle. Le chercheur met de l’avant cinq principes : un changement radical et son immédiateté, la libre association, l’action autonome et l’amalgame du militantisme et de l’éducation. Il souligne l’importance de la praxis par l’éducation, qui ne devrait pas être sous le contrôle total de l’État. Est-ce qu’une plateforme de diffusion d’information, telle L’Esprit libre, peut satisfaire à ces principes? Nous répondrions par l’affirmative, parce qu’elle propose d’aller au-delà du spectacle dont parle Debord. Il serait aussi possible de croiser ces principes avec ceux qui sont proposés par Durand Folco dans son livre : la participation citoyenne directe, la démocratisation, la décentralisation, la solidarité intermunicipale, la justice sociale et la transition écologiquexxxix. Jandric souligne à quel point les théories de Peter Lamborn Wilson expliquent bien ce qu’il entend par mode d’éducation anarchiste.

« Lorsqu’appliqué à la praxis de l’éducation, le concept de zone autonome temporaire est un espace pour une éducation des contraintes et de l’influence de nature sociale ou financière. La participation se fait sur une base volontaire; le curriculum est conçu par et pour la collectivité concernée; et la pédagogie a pour fondement le plus grand respect de la personnexl. »

L’élément le plus important à retenir est que les anarchistes voient l’éducation comme une pratique anarchique et, qui plus est, le militantisme et l’éducation comme une seule et même chosexli. Jandric propose, nous le disions antérieurement, une analyse anarchiste de l’encyclopédie en ligne Wikipédia, qui selon ses créateurs, aurait les caractéristiques suivantes : Wikipédia est ouvert, une page mal écrite pouvant être réorganisée et corrigée. Il est augmentable (des pages peuvent en citer d’autres, même celles qui n’existent pas encore) et organique, car sa structure et son contenu peuvent être modifiés et évoluer. Il est aussi populaire, accessible à tous et à toutes, et universel, ses utilisateurs et utilisatrices pouvant à la fois rédiger, réviser et organiser le contenu des articles. Également redistribuable, l’encyclopédie en ligne comprend un mode d’impression afin d’en faciliter la transmission. Qui plus est, elle est uniformisée et précise, et les noms de ses articles sont clairs et simples. Elle est tolérante, puisque différentes prises de position sont proposées et laissées à l’interprétation. Enfin, elle est observable, parce que les actions des rédacteurs et rédactrices ainsi que des réviseurs et réviseures sont visibles par les tiers et convergent; la répétition ou les longues citations peuvent être évitées en renvoyant à une autre pagexlii. Cela ne représenterait pas, d’une certaine manière, un idéal pour les médias indépendants?

Enfin, Jandric reconnaît aussi que, même si Wikipédia est en principe socialement, géographiquement et politiquement décentralisé, certaines barrières existent. Il les classe en quatre catégories : les barrières mentales, caractérisées par un manque d’intérêt ou par la technophobie; les barrières matérielles, soit le fait de ne pas avoir accès à un ordinateur ou de ne pas en avoir; les barrières liées aux habiletés, soit le manque d’éducation ou de soutien en la matière; les barrières liées à l’usage, qui constituent essentiellement un manque de circonstances opportunes. Toutes ces barrières mèneraient de concert à la reproduction sociale que les Wikipédiens et les Wikipédiennes voulaient éviterxliii. Malgré cela, Jandric soutient que, à la lumière de la pensée anarchiste, il est possible d’affirmer qu’un engagement au sein de la plateforme Wikipédia tire ses origines de croyances qui sont celles appartenant à l’anarchisme, et que le travail réalisé est très proche du travail dans l’acception anarchiste du terme. Wikipédia donnerait également lieu à une société anarchiste virtuelle. Cependant, abolir les rapports de pouvoir dans la réalité quotidienne est plus difficile. Enfin, Jandric termine sur une citation intéressante :

« Il nous semble que, chaque fois qu’un événement historique tranche une tête de l’hydre, deux autres poussent à sa place de la manière la plus improbable. Contrairement à la croyance populaire […] qui veut que l’anarchie ne soit réalisable que dans une société primitive et non technologiste, l’exemple de Wikipédia nous montre clairement que des idées anarchistes sur l’éducation s’épanouissent là où l’on s’y attend le moins : dans le domaine de l’information en direct et des technologies de communicationxliv. »

Dans cette série d’articles, à la lumière des écrits de Benjamin, de Landow, de Debord et de Durand Folco, nous avons essayé de découvrir dans quelle mesure l’hypertexte et les médias indépendants qui en dépendent pouvaient être libérés des contraintes imposées par le système capitaliste. Nous avons d’abord décrit les espoirs déçus de l’hypertexte, d’abord entrevu comme une libération et une démocratisation du savoir, érodant les monolithes et contribuant à une décolonisation des cultures. Malheureusement, ces moyens qui se devaient libérateurs ont permis l’émergence de nouvelles formes de totalitarisme auparavant insoupçonnées. Cependant, nous n’avons pas manqué de faire remarquer, en abordant Deleuze et Guattari, ainsi que Slavoj Žižek, que toute soumission dépend d’un désir allant en ce sens. Enfin, nous avons proposé trois pistes de solution pour une libération hypertextuelle, en mobilisant les propos de différents auteurs sur la culture cyberpunk et les mythes technologiques, le translocalisme et les modes non hiérarchiques de diffusion du savoir. Nous ne cherchions pas à proposer une solution unique, mais bien un ensemble de réflexions qui pourraient nous permettre d’agir dans en ce sens et de procéder à une libération plus totale des médias antihégémoniques. Peter Lamborn Wilson avançait aussi :
 

« L’anarchie ontologique éprouve une certaine affection pour le luddisme comme tactique. Si une technologie donnée, peu importe si son potentiel suscite l’admiration, est utilisée pour nous opprimer ici et maintenant, nous devons nous saisir de cette arme de sabotage ou des moyens de production eux-mêmes (ou, peut-être, les moyens de communication, dont l’importance est d’autant plus grande) xlv. »

À nous donc de nous saisir de nos médias.

CRÉDIT PHOTO: Rudy et Peter Skitterians, Pixabay

i Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988.

ii Jonas Andersson, “For the Good of the Net: The Pirate Bay as a Strategic Sovereign”, Culture Machine, 10, 2009, p. 74.

iii Jonathan Durand Folco, À nous la ville! Traité de municipalisme, Écosociété, Montréal, 2017, p. 25.

iv Op. cit., note 3, p. 27-32.

v Op. cit., note 3, p. 41.

vi Hakim Bey, T.A.Z.: The Temporary Autonomous Zone, Ontological Anarchy, Poetic Terrorism, Brooklyn, Autonomedia, 1985, p. 98, notre traduction.

vii Op. cit., note 3, p. 49.

viii George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, “Psychoanalysis and Politics: The Theory of Ideology in Slavoj Žižek”, International Journal of Žižek Studies, 2, 3, 2008, pp. 125-141.

ix Dani Cavallaro, Cyberpunk and Cyberculture: Science Fiction and the Work of William Gibson, London and New Brunswick, The Athlone Press, 2000, p. 133.

x Loc. cit.

xi Op. cit., note 3, p. 12.

xii Dani Cavallaro, Cyberpunk and Cyberculture: Science Fiction and the Work of William Gibson, London and New Brunswick, The Athlone Press, 2000, p. 138.

xiii Op. cit., note 12, pp. 138-139.

xiv Joon Ian Wong, “Anarchist hacker Amir Taaki says bitcoin’s boom means it’s on the verge of a collapse”, Quartz, 8 février 2018. Disponible à : https://qz.com/1192640/anarchist-cryptocurrency-hacker-amir-taaki-says-b… [consulté le 30 septembre 2018].

xv Op. cit., note 3, p. 37.

xvi Op. cit., note 3, p. 170.

xvii Op. cit., note 3, p. 190.

xviii Peter Lamborn Wilson, Pirate Utopias: Moorish Corsairs & European Renegadoes. Brooklyn, Autonomedia, 2003.

xix Nico Carpentier, “Translocalism, Community Media and the City”, Center for Media Sociology, Department of Communication Sciences, Brussels Free University, sans date, p. 3. Disponible à : https://www.researchgate.net/profile/Nico_Carpentier/publication/2426596… [consulté le 30 septembre 2018].

xx Ibid., p. 5.

xxi Loc. cit., notre traduction.

xxii Ibid., p. 9.

xxiii Ibid., p. 11, notre traduction.

xxiv Ibid., p. 21.

xxv Op. cit., note 3, p. 14.

xxvi Loc. cit.

xxvii Op. cit., note 3, p. 88.

xxviii Op. cit., note 3, p. 55.

xxix Op. cit., note 3, p. 20.

xxx Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Les Éditions Buchet Chastel, 1967, pp. 122-123.

xxxi Op. cit., note 2, pp. 67-68.

xxxii Op. cit., note 2, p. 73.