Entrevue avec Russell Diabo: Les années Harper chez les Premières Nations

Entrevue avec Russell Diabo: Les années Harper chez les Premières Nations

Selon une majorité des représentants des Premières Nations, le gouvernement Harper a été défavorable à celles-ci, lesquelles ont accusé plusieurs chocs au niveau politique. Nous nous sommes entretenus avec Monsieur Russell Diabo, conseiller politique mohawk pour plusieurs Conseils de bande de l’Ouest et de l’Est de l’Ontario, afin qu’il nous explique comment ces dix années de règne des Conservateurs ont affecté leur situation au Canada.

Monsieur Diabo a été conseiller à l’Assemblée des Premières Nations pendant un certain temps dans les années 1980 et 1990, ainsi que pour plusieurs Conseils de bande en Colombie-Britannique de 1998 à 2001.

Q. Qu’est-ce qui a été le « pire » durant cette dernière année pour les Premières Nations sous le gouvernement Harper?

R. Je pense que la pire chose que le gouvernement Harper ait fait aux Première Nations durant la dernière année a été d’introduire unilatéralement une politique provisoire (interprétation constitutionnelle) dans la section 35 [NDLT : de la Constitution canadienne] sur les revendications territoriales globales et d’autonomie. Cette politique provisoire introduit une notion de « réconciliation » avec les Premières Nations en proposant une position de négociation injuste et unidirectionnelle qui ne tient pas compte des instructions de la Cour suprême du Canada sur les décisions prises dans les cas Haida Delgamuukw (1) et Tsilhqot’in (2), qui établissent un cadre légal pour la reconnaissance et l’établissement des titres ancestraux et des droits autochtones ainsi qu’une procédure de consultation/d’accommodement jusqu’à ce que le droit autochtone ait été établi, soit à travers des négociations ou une décision de la Cour.

Q. Quels sont les principaux enjeux qui préoccupent les Première Nations durant la campagne électorale de 2015?

R. Pour les Premières Nations, il y a toute une variété d’enjeux dont il faut se préoccuper, des problèmes concernant des programmes et des services nécessaires pour améliorer les piètres conditions sociales et économiques [NDLT : des Premières Nations] comme l’éducation, le logement et les infrastructures en santé, à la reconnaissance des droits territoriaux et de l’autonomie, [NDLT : en passant par] une enquête sur les femmes et jeunes filles autochtones disparues ou assassinées. Lesquels sont tous inclus dans les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation (3).

Q. Quels sont les principaux changements que vous souhaiteriez voir amenés par un nouveau gouvernement?

R. Je pense qu’il doit y avoir des changements structuraux fondamentaux au Canada pour corriger les effets de non seulement l’héritage des pensionnats indiens mais également du sous-développement et de la pauvreté des communautés des Premières Nations sous la Loi des Indiens, raciste et coloniale, dont se sert encore le gouvernement pour contrôler et gérer les Premières Nations jusqu’à ce que l’assimilation fasse son œuvre. Je suis d’avis que la Constitution doit être ré-ouverte pour reconnaître explicitement que l’autonomie est un droit intrinsèque aux Premières Nations et que les Premières Nations doivent être reconnues comme un ordre distinct de gouvernement au Canada.

Q. À quoi doit-on s’attendre si Harper remporte les élections?

R. Je suis d’accord avec le juge Murray Sinclair, président de la Commission de vérité et réconciliation, qui a récemment dit à l’Assemblée des Premières Nations que le Canada se dirige vers d’autres confrontations comme celle d’Oka si le Canada continue d’ignorer les droits ancestraux et issus de traités, ce qui a été l’approche du gouvernement Harper depuis les 10 dernières années. Donc, si Stephen Harper est à la tête du nouveau gouvernement après le 19 octobre, nous verrons vraisemblablement des conflits entre les Premières Nations et le Canada au sujet des projets d’extraction des ressources [naturelles], qui ont été largement développés sans que les Premières Nations aient été consultées ou aient donné leur accord.

Q. Pensez-vous que les Premières Nations sont plus impliquées en politique maintenant qu’auparavant?

R. J’observe qu’il y a définitivement plus de chefs et d’individus des Premières Nations militant pour le vote pour ces élections fédérales que ce que j’ai jamais vu à travers le Canada. Ceci semble être motivé par le mouvement « À bas les Conservateurs! », qui désire se débarrasser de Stephen Harper et de son Parti conservateur.

Q. Quel message aimeriez-vous transmettre aux Canadiens à propos des Premières Nations et de leur place dans la sphère politique?

R. Je crois que, à l’approche du 150e anniversaire de la Confédération canadienne, en 2017, c’est le moment pour les gouvernements canadiens (fédéraux et provinciaux) et la société canadienne de reconnaître leur histoire raciste et coloniale et ses effets sur les Premières Nations, sinon il y aura peu de choses à célébrer pour les Premières Nations, et la réconciliation entre le Canada et les Premières Nations ne sera probablement pas près de se produire.

Traduit de l’anglais par Émilie Larson Houle

(1) http://www.bctreaty.net/files/pdf_documents/delgamuukw.pdf (2) http://www.lavery.ca/publications/nos-publications/1819-decision-de-la-c… (3) http://www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=15

Le 9 octobre 2015, une marche pour contrer le silence

Le 9 octobre 2015, une marche pour contrer le silence

Dans le but de faire entendre leurs voix, les chefs des Premières Nations se rassemblent le 9 octobre 2015 au Cabot Square, à Montréal, lieu reconnu pour les rassemblements des autochtones en milieu urbain. L’objectif est de mettre les questions autochtones sur le lieu public pour faire contrepoids au silence concernant celles-ci depuis le début de la campagne électorale fédérale. Ainsi, tous et toutes sont invité.e.s à se joindre à cette rencontre pacifique.

Marie-Claude Belzile de l’Esprit libre a eu la chance de s’entretenir avec Ghislain Picard, Chef des Premières Nations du Québec et du Labrador.

Q. Quelle est l’intention derrière cette rencontre?

R. L’intention est de faire en sorte qu’on puisse affirmer haut et fort que les enjeux ont leur place dans la campagne électorale, à 10 jours du vote. Certains partis ont tendance à penser que la question autochtone n’est pas nécessairement importante. On veut s’assurer que la question demeure à l’ordre du jour.

Q. Selon vous, quelle est l’importance des prochaines élections pour les Premières Nations?

R. On vient de traverser une décennie de pouvoir des conservateurs avec très peu sinon aucun résultat sur beaucoup de questions qui nous préoccupent au niveau populaire et social. On constate que 9 personnes autochtones sur 10 veulent changer le gouvernement actuel. Le processus politique étant ce qu’il est, on veut mettre nos cartes sur table pour le lendemain des élections. On veut savoir comment [on fera] pour se donner un plan, un processus pour y arriver. On veut savoir quelles sont les bases essentielles pour repartir sur un bon pied avec le prochain gouvernement. C’est une question de relation et de retrouver une confiance mutuelle entre Canadien.ne.s et autochtones. Retrouver un cadre entre Premières Nations et Canadien.ne.s. La relation est unique, personne au pays ne peut prétendre avoir à répondre à un cadre spécifique, et pourtant c’est le cas des Premières Nations. On veut un réengagement entre les communautés et le gouvernement fédéral. Il y a énormément de travail et de défis qui se présentent à nous et au gouvernement à venir.

Q. Comment réagissez-vous au silence des chefs des partis sur les questions touchant les Premières Nations?

R. Après le troisième débat [des chefs] on a réagi en disant « est-ce que la question autochtone est si peu importante que le niqab l’emporte sur nos enjeux? ». C’est une façon de provoquer le débat autour des enjeux qui nous intéressent. On a demandé à TVA, pour leur débat télévisé en français, si ce n’était pas possible d’inscrire une question sur les Premières Nations, ils sont restés silencieux, on n’a pas obtenu de réponse. Et des chefs de parti, deux sur cinq vont peut-être annoncer quelque chose dans les heures, les jours qui suivent, mais c’est tout. Il y aussi a le silence des médias. Il y a une responsabilité à ce niveau-là, mais il n’y a jamais de continuité [de leur part]. Les médias sont souvent en déroute sur les questions que nous considérons fondamentales. Qu’est-ce qui fait, en 2015, que nos peuples soient très loin en arrière [de la majorité canadienne] sur le plan socioéconomique? Et personne ne semble scandalisé. On veut ramener ces questions à l’avant plan, et si les médias ne font que les effleurer, [on n’y arrive pas]. Les Canadiens et canadiennes doivent être davantage informé.e.s. On trouve cette réalité injuste et triste, on est forcés de toujours répondre comme si nous étions le fardeau de la preuve. Il faut que les tables soient tournées et que l’odieux de la preuve soit retourné au gouvernement.

Q. Que pensez-vous de la déclaration qu’a fait Gilles Duceppe mercredi dernier en affirmant que « Il est impossible de construire le Québec sans les Premières Nations »?

R. J’ai eu l’occasion de rencontrer M. Duceppe, le seul chef de parti que j’ai rencontré, malgré que nous ayons envoyé un message à tous les chefs de partis… On voulait une place pour nos enjeux dans leur campagne, on a attendu des mois avant d’avoir des réponses de leur part. M. Duceppe est le seul à avoir convoqué une rencontre. Ce que je dénote du commentaire de M. Duceppe, et il y a de plus en plus une opinion généralisée comme quoi le Québec n’est pas prêt à son indépendance, c’est que les autochtones doivent être inclus [dans une démarche vers la souveraineté québécoise]. Pour nous, il doit y avoir un règlement sur la question du territoire, sur la question du titre sur le territoire, sur la place des Premières Nations dans un Québec indépendant, etc. Les Premières Nations auraient-elles la possibilité de déterminer leur propre avenir dans un Québec indépendant? Tout ceci demeure une question non-résolue. Les débats souverainistes ont pris du recul, nous sommes donc moins interpelés par cela qu'[on l’était] en 1995. On veut faire progresser le débat, et laisser savoir que les Premières Nations ont leur place dans l’avenir.

Q. Comment se décrirait un parti engagé auprès des Premières Nations?

R. La condition première c’est qu’on puisse confirmer qu’il ne peut pas y avoir d’engagement sans reconnaissance d’une relation de nation à nation. Une des autres questions est : « est-ce que dans la relation on pourra sortir du contexte législatif duquel on est prisonniers et dont on dépend, et qui impose une façon de faire et une idéologie? Le défi se pose face à la définition qu’on donne à la notion de partenariat. Comment la mettre en pratique? Quelles sont les conditions idéales pour les deux parties? Celui qui méritera la faveur des autochtones, c’est celui qui va en quelque sorte trouver la meilleure façon de favoriser une relation et un engagement immédiat et continu dès le lendemain du vote. La question autochtone doit être incontournable au pays. C’est un processus en continu qui devra donner un plan de A à Z pour redresser la situation socioéconomique de nos communautés.

Q. Quelles sont les plus lourdes conséquences de ces dix dernières années sous le gouvernement Harper?

R. Avant l’ère Harper, on avait les libéraux avec Paul Martin et on se doit de reconnaître qu’il y a eu des efforts lors du mandat de M. Martin. En 2005,  l’accord de Kelowna (1) sur les apports financiers pour le logement, la santé, l’éducation, etc., avait été conclu avec tous les représentants autochtones. Du jour au lendemain, les Conservateurs sont arrivés au pouvoir et l’accord de Kelowna est devenu poussière. Rapidement, en quelques semaines, le gouvernement Harper a aussi annulé un programme de soutien aux Premières Nations : 160 millions disparus. C’était un geste qui était sans doute précurseur des années suivantes. Il n’y a pas eu une année depuis Harper où il n’y a pas eu un dossier qui a amené une réaction négative de la part des Premières Nations. La dernière année a été assez tumultueuse, on a critiqué le dernier projet de loi, C-33 (2), d’un bout à l’autre du pays. On a été victimes d’une idéologie paternaliste du gouvernement.

Q. Quel est votre impression sur le vote du 19 octobre prochain en lien avec les Premières Nations?

R. Le vote ira selon les régions à l’échelle du pays. Il y a des questions importantes au sujet du vote, certains veulent voter, d’autres non. Il y a un débat sensible autour de la citoyenneté canadienne et des Premières Nations. Y’a des nations qui ne jurent que par leur souveraineté. C’est difficile de dire quelle sera la participation des autochtones cette fois-ci. La moyenne de participation devrait toutefois être plus importante que les dernières années. Avant c’était autour de 40% de participation, ce devrait beaucoup plus important cette année.

(1) http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/accord-de-kelowna/

(2) https://www.aadnc-aandc.gc.ca/fra/1358798070439/1358798420982

Sur les causes politiques et économiques du problème du logement au Nunavik

Sur les causes politiques et économiques du problème du logement au Nunavik

L’imposition de modèles sur ceux qui n’avaient aucun pouvoir dans [leur] conception a été un problème tout au long de l’Histoire.

– George Manuel, chef de l’Assemblée des Premières Nations (1970-1976)

Il existe un consensus parmi les intervenant-e-s du milieu communautaire montréalais : le nombre d’itinérant-e-s d’origine inuite augmente sans cesse depuis plusieurs années. Les organismes, qui souffrent déjà de sous-financement, doivent s’adapter afin d’offrir des services à une population qui parfois ne parle ni anglais ni français. Pour la Dre Françoise Bouchard, ce phénomène est lié à la crise chronique du logement qui sévit au Nunavik (territoire couvrant le tiers de la province dans l’extrême Nord  québécois dont les 12 000 Inuit-e-s représentent 90% de la population). « Plusieurs Inuit-e-s du Nunavik s’en vont pour fuir le manque criant de logements chez eux pour finir par lutter pour obtenir des services provinciaux rendus dans une autre langue que la leur ».  La situation a forcé le gouvernement québécois, dans le cadre de son plan d’intervention contre l’itinérance, à reconnaître l’existence du phénomène. En effet, le ministère de la Santé et des Services sociaux a reconnu que la situation était « très préoccupante ». Paradoxalement, c’est justement la gestion gouvernementale qui est mise en cause dans cette affaire. [1] [2] [3] [4] [5]

Conditions de vie similaires au tiers-monde

Afin d’accommoder les besoins de la population, il manque présentement environ un millier de logements. Les trois derniers recensements ont démontré que pratiquement la moitié de la population inuite du Nunavik vivait dans des logements surpeuplés. Il s’agit là d’une situation qui perdure depuis plusieurs décennies. [6] Il arrive parfois qu’une douzaine d’individus doivent cohabiter dans un appartement avec seulement deux chambres à coucher. L’absence d’un milieu de vie sain, d’un espace privé détaché de l’espace public, a de multiples conséquences négatives : propagation de maladies telles que la tuberculose, cohabitation néfaste entre victimes de violence (conjugale, physique et/ou sexuelle) et leur agresseur, niveau de détresse psychologique élevée, etc. [5] Il n’est pas surprenant dans ce contexte que  l’espérance de vie moyenne soit de seize ans en dessous de la moyenne québécoise (ce qui placerait le Nunavik (66 ans) à la 147e position mondiale parmi tous les pays, alors que la moyenne québécoise (81 ans) se situerait à la 12e position). [3] [4] [6]

Des gouvernements mis en cause

Les peuples autochtones du Canada incluent les Premières Nations, les Métis-ses et les Inuit-e-s. Alors que l’administration des logements est sous le contrôle des bandes indiennes chez les Premières Nations, les Inuit-e-s eux tombent sous une autre juridiction, le Code civil du Québec, car ils et elles ne sont pas soumis-es à la Loi sur les Indiens, une loi fédérale qui vise exclusivement les membres des Premières nations. C’est la Société d’habitation du Québec, suivant les directives du gouvernement provincial, qui est responsable de fixer le montant des loyers perçus aux Inuit-e-s. Après que le gouvernement ait décrété par règlement que les loyers seraient augmentés pour les rapprocher du calcul de la moyenne québécoise (malgré le fait que le coût de la vie est d’environ 60% supérieur par rapport au reste de la province et les revenus des Inuit-e-s environ 23% inférieurs à la moyenne québécoise), la SHQ a ensuite « imposé de manière unilatérale […] une augmentation de 8% des loyers par année. » [11] Bref, les Inuit-e-s doivent payer plus cher pour vivre dans des logements surpeuplés, réduisant par ce fait même toute dépense secondaire.

Ici débute la problématique du non-paiement des loyers. L’OMHK (l’Office municipal d’habitation Kativik), responsable de percevoir les paiements des loyers, dépose de façon systématique à la Régie du logement des demandes contre les mauvais payeurs. Les juristes Martin Gallié et Marie-Claude Bélair nous apprennent que sur les 791 décisions rendues par la Régie provenant de l’OMHK en 2011, 773 d’entre elles l’ont été par « un seul régisseur et dont toutes les causes ont été entendues en quatre jours d’audiences. » Pratiquement toutes ces décisions sont causées par le non-paiement de loyer et l’OMHK a systématiquement gain de cause. Ainsi, « il n’y a probablement pas un seul logement social (au Nunavik) qui n’ait pas fait l’objet d’au moins un contentieux auprès de la Régie ». À titre de comparaison, pour les 791 plaintes à la Régie sur une population de 10 000 locataires au Nunavik, la Régie a entendu 604 décisions pour une population de plus de 50 000 locataires à Montréal. Mentionnons brièvement que la rapidité avec laquelle les décisions sont prises, près de 200 par jour, va à l’encontre des principes d’« accessibilité, (de) la qualité et la célérité de la justice civile », tels que prévus dans la disposition préliminaire du Code de procédure civile. Ceci a pour conséquence l’absence de toute réflexion juridique : le jugement de la Régie est transformé en simple formalité administrative. Il n’y a pas véritablement eu de jugement au sens réel du terme, seulement un constat suivi d’une décision automatique. Faire appel aux tribunaux se doit d’être une mesure d’exception et non une procédure routinière,  sous peine de dénaturer le rôle des tribunaux dans la société. Le fait que pratiquement tous les logements sociaux aient fait l’objet d’un contentieux démontre clairement qu’il y a présentement une crise sociale au Nunavik. Dans le contexte actuel, la cour itinérante qui parcourt le Nunavik mérite bien le nom de « White flying circus » donné par les Inuit-e-s.

Ainsi, le gouvernement québécois a judiciarisé la problématique du surpeuplement des logements inuits. Alors que l’OMHK s’est historiquement toujours retenu de lancer des mandats d’évacuation, cette politique a changé en 2010 à la suite de pressions du gouvernement québécois. La méthode demeure marginale, mais au moins une cinquantaine de personnes auraient été expulsées de leur logement depuis 2010, les condamnant soit à trouver un abri dans un autre logement, probablement déjà surpeuplé, ou à grossir les rangs des Inuit-e-s quittant la région pour les centres urbains au sud de la province.

Évidemment, on pourrait prendre position en faveur du gouvernement québécois, soutenant que les locataires sont responsables de payer leur loyer. C’est d’ignorer la précarité économique de la région. Le Nunavik est isolé du système routier québécois ainsi que de son réseau d’électricité et les employeurs s’y font rares. Le logement social compose l’essentiel des habitations de la région. Le marché privé, en raison de l’absence de potentiel de gains financiers causée par un coût de construction élevé, est quasi inexistant. C’est le gouvernement du Québec qui gère les logements sociaux au Nunavik et il est donc responsable de résoudre le problème. Mais l’absence d’intérêt économique pour le Nunavik explique justement pourquoi les différents gouvernements n’ont jamais réellement tenté de trouver une solution durable. Le retour sur l’investissement n’en vaut pas la peine, mais la crise du logement, elle, s’éternise. 

Trous noirs du capitalisme informationnel

Le Nunavik n’a jamais trouvé sa place dans l’économie québécoise, en grande partie en raison des centaines de kilomètres séparant la région des centres économiques du sud. Cet isolement demeure malgré la transition du capitalisme d’économie industrielle à l’économie informationnelle, qui se caractérise par l’apparition de technologies informatiques et de communication dont l’efficacité est exponentielle. L’importance de la technologie sur les sociétés contemporaines a grandement influencé le sociologue Manuel Castells, célèbre entre autres pour sa trilogie intitulée L’ère de l’information. On parle ici bien sûr du réseau Internet, mais aussi de l’augmentation des flux de capitaux, du transfert de l’information, du savoir, du partage des expériences et des connaissances, bref d’une interactivité internationale entre les individus, les corporations, les états qui s’intensifient proportionnellement à la diversité et la rapidité des nouvelles technologies. Pour Castells, ces échanges forment un réseau, dont le niveau d’intensité d’activité est plus grand autour de moyeux (ou en anglais, « hub »). On n’a qu’à penser ici à des villes comme New York, Hong Kong, Tokyo, etc. Il existe ensuite d’autres moyeux d’importance diverse qui sont en relation avec les grands centres, mais aussi entre eux. La capacité de production économique d’un individu, groupe ou territoire est intimement lié à son rapport avec ces grands réseaux de l’économie contemporaine. Une région située en périphérie, voir complètement isolée de ces réseaux, souffre donc un handicap majeur affectant son rendement économique puisque les échanges de capitaux, d’informations, de savoir s’en voient nécessairement réduits.

Ainsi, maintenir en vie des villages dans une zone économiquement insignifiante est un non-sens : ils ne peuvent produire suffisamment de valeur pour justifier leur existence. C’est par cette logique que le Conseil du patronat du Québec, dans un mémoire déposé devant l’Assemblée nationale, déclara : « Le Conseil du patronat du Québec invite le gouvernement à réallouer une partie des budgets actuellement consacrés au maintien des municipalités dévitalisées vers des mesures facilitant la relocalisation des ménages qui y habitent ». Cette approche pourrait s’appliquer également aux problèmes de logement des Inuit-e-s : vous devez déménager ailleurs, là où il y a des emplois où vous pourrez gagner votre vie (car celle-ci doit être gagnée, elle ne serait donc pas acquise). Isolement extrême, obstacle de la langue, difficultés sociales reliées à la santé, à l’éducation et au logement, lacunes dans les infrastructures de transport et de télécommunications: le Nunavik est en marge des réseaux d’information et de l’économie mondiale. Pour Castells, « les trous noirs du capitalisme moderne se voient tout simplement contournés par les flux d’informations et de richesses, et finalement privés des infrastructures technologiques fondamentales qui, dans le monde actuel, servent à communiquer, à innover, à produire, à consommer, et même tout simplement à vivre ». Nous pourrions dresser un parallèle entre l’Afrique que décrit Castells et la situation économique dans laquelle vivent les Inuit-e-s du Nunavik, qui par des infrastructures déficientes, des coûts d’électricité largement supérieurs à la moyenne québécoise et un réseau d’éducation sous-financé, vivrait en quelque sorte une « désinformationalisation ». Le Nunavik est isolé du réseau économique mondial, n’ayant aucun attrait pour celui-ci que ce soit dans l’économie du savoir ou encore même dans l’économie industrielle ou primaire. En effet, à l’exception de quelques mines dont les retombées économiques sont limitées, le Nunavik est un désert économique. Les Inuit-e-s sont donc condamné-e-s à composer avec tous les effets négatifs de vivre dans des communautés qui sont économiquement marginalisées. Certes il reste la possibilité pour les Inuit-e-s de faire pression sur les gouvernements en place, mais leur isolement géographique, linguistique et même informatique (une connexion Internet coûte 60 dollars pour une vitesse de 512 kb/sec, comparativement à 30 dollars pour 5 Mbits/sec pour les résidents de Montréal) rend l’action politique plus difficile. [9]

Bref, on soumet les Inuit-e-s aux mêmes règles juridiques et économiques que les Québécois-es moyen-ne-s sans qu’ils et elles aient les mêmes opportunités. Et cela risque de continuer, car dans cette ère d’austérité et de rigueur économique, les gouvernements n’ont aucun intérêt à délier les cordons de la bourse sans garantie d’un retour en argent sur leurs investissements.

Rétablir les structures de pouvoir indigènes

Cette situation rend le Nunavik dépendant économiquement envers les gouvernements d’Ottawa et du Québec, situation qui n’est ni viable, ni souhaitable. Elle résulte d’une éternelle volonté de contrôle des pouvoirs centraux sur l’ensemble de leur territoire. Dans Peace, Power, Righteousness : an indigenous manifesto, l’auteur mohawk et directeur du Indigenous Governance Program de l’Université de Victoria, Taiaiake Alfred, avance que l’adoption des structures de pouvoir occidentales telles que l’implantation de gouvernements dits autonomes mais toujours dépendants des autres gouvernements et régis par les lois de ces derniers, empêchent les autochtones de reprendre le contrôle sur leur destinée. Pour Alfred, le retour aux valeurs ancestrales, à une éducation dont la transmission fut enrayée par des décennies de colonialisme canadien, doit dépasser la simple reconnaissance d’un folklore. Les peuples autochtones doivent selon lui comprendre que les structures de pouvoir contemporaines doivent être fondées sur les valeurs ancestrales. Cela implique le rejet des structures politiques et légales actuelles du Canada, comme la Loi sur les Indiens, le ministère des Affaires autochtones et Développement du Nord du Canada ou dans le cas des Inuit-e-s, le rejet du Code civil comme loi régissant les relations entre individus.

Au-delà du statut des autochtones au pays, Alfred défend l’idée « de convaincre les autres de la sagesse de la perspective indigène ». Il existerait selon lui un intérêt actuel pour redécouvrir ces enseignements, car les peuples autochtones, avant l’arrivée des colons européens, par leurs valeurs et leurs systèmes politiques, ont réussi à vivre en harmonie avec la nature grâce à une structure sociale fondamentalement différente de celles des Européen-ne-s. « Le régime brutal européen de l’avancement technologique, avec une intention de domination, s’est opposé au régime des peuples indigènes. La quasi-extinction des peuples indigènes a créé un vide dans lequel le régime Européen s’est installé dans une domination politique, économique et philosophique ». Cette perspective européenne est critiquée par Alfred comme étant au cœur du problème écologique global dans le monde, d’où l’intérêt de ce qu’il nomme la sagesse indigène, avec laquelle il existerait des pistes de solutions face au matérialisme occidental, qui selon lui cause un débalancement dans la relation entre l’humain et la nature. Elle se manifesterait entre autres par l’absence de pouvoir central coercitif, par une prise de décision collective (contrairement à un système parlementaire représentatif où seul-e-s les représentant-e-s d’une majorité, voire au Canada d’une minorité, ont tous les pouvoirs légaux et exécutifs) et devant tenir compte des conséquences à long terme de chaque décision.

Ainsi, pour Alfred, intégrer les valeurs occidentales et participer à l’économie mondiale, c’est-à-dire, dans le cas du Nunavik, sortir du trou noir de l’économie informationnelle, n’est pas souhaitable, car cela impliquerait de renoncer aux valeurs ancestrales qui seraient contraires aux valeurs promues par le système capitaliste actuel. Il n’est pas question ici d’isoler les peuples autochtones du monde extérieur. Alfred propose plutôt une vision de partage avec les autres peuples du globe à travers un mode de vie, un système de gouvernance et un mode de production économique qui leur soit propre. C’est ainsi que l’on pourra éviter l’exode forcé de milliers de membres des Premières Nations et du peuple inuit vers les grands centres urbains. Les malheurs actuels des Inuit-e-s seraient directement liés à l’absence d’une indépendance accrue sur les plans politique et social. Ils seraient en quelque sorte atteints d’anomie, c’est-à-dire de la perte de références et de normes sociales nécessaires aux individus pour contribuer à leur communauté, celle-ci se retrouvant alors en perte de sens. Dans cette perspective, le destin d’un individu serait donc intrinsèquement lié à celui de sa nation.

[1]  http://tvanouvelles.ca/lcn/infos/regional/montreal/archives/2014/09/2014…

[2]  http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/403692/montr

[3]  http://journalmetro.com/local/le-plateau-mont-royal/actualites/731101/pl…

[4]  http://www.nunatsiaqonline.ca/stories/article/65674quebecs_new_fight_aga…

[5]  http://publications.msss.gouv.qc.ca/acrobat/f/documentation/2013/13-846-…

[6]  https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2006/as-sa/97-558/p7-fra.cfm

[7]  http://www.frapru.qc.ca/nunavik-une-crise-vecue-dans-lindifference-du-sud/

[8]  http://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/201306/21/01-4663915-une-esp…

[9]  http://affaires.lapresse.ca/portfolio/developpement-du-grand-nord/201404…

[10] http://www.habitation.gouv.qc.ca/fileadmin/internet/publications/0000023… –

[11] Martin Gallié et Marie-Claude P. Bélair,  « La judiciarisation et le non-recours ou l’usurpation du droit du logement – le cas du contentieux locatif des HLM au Nunavik ».

[12] http://www.habitation.gouv.qc.ca/fileadmin/internet/publications/0000023… –

[13] http://www.lactualite.com/blogues/vie-numerique-blogues/wall-street-amen…

Une délégation innue à Londres pour défendre le Nitassinan

Une délégation innue à Londres pour défendre le Nitassinan

C’est sous la campagne « Pay the rent (1) » qu’une délégation de trois chefs innus s’est rendue à Londres le 16 avril dernier pour rencontrer les actionnaires de Rio Tinto. Les communautés de Uashat mak Mani-Utenam (Sept-Îles), de Matimekush-Lac John (Schefferville ) et de Ekuanitshit (Mingan) ont voulu défendre leurs droits quant au titre aborigène sur le Nitassinan (2).

C’est pour prendre contact avec les plus hauts dirigeants de Rio Tinto que les chefs innus Réal Mckenzie, Mike Mckenzie et Jean-Charles Piétacho sont allés à Londres. L’assemblée annuelle des actionnaires fut une occasion rare pour les chefs d’aller discuter directement des conflits non-résolus à l’échelle régionale avec le président de la Iron Ore Company of Canada (IOC est une propriété de Rio Tinto), Kelly Sanders. Le projet d’aller à Londres s’est amorcé après que d’infructueuses tentatives de négociations avec le président de IOC aient eu lieu, d’abord en 2009 et 2010, puis en décembre 2014. « La compagnie ne semblait pas vouloir qu’on s’adresse à des plus hauts placés qu’eux. M. Sanders avait toujours refusé de rencontrer les chefs et c’est un manque flagrant de diplomatie », nous a rapporté Jean-Claude Therrien Pinette (3), directeur du Bureau de la protection et des droits du territoire ITUM, aussi responsable de la tournée des chefs en Angleterre. Il nous confie aussi que la délégation a pu assister à l’assemblée annuelle des actionnaires de Rio Tinto grâce à l’un de ces derniers qui a légué son droit de passage aux chefs.

Récapitulatif IOC/Rio Tinto

Tel que mentionné sur le site ioc-riotinto-innu.com (4), IOC/Rio Tinto est la première compagnie à s’être établie (début des travaux en 1954) sur la Côte-Nord pour y opérer des travaux miniers. Elle est « la première compagnie à exploiter le Nitassinan dans le non-respect et la dernière à refuser un partenariat avec les véritables propriétaires des ressources naturelles », soit les Innu.e.s. Selon Jean-Claude Therrien Pinette, la division IOC n’a jamais été consciente des droits des premiers.ières occupants.es. Il faut rappeler que les Innu.e.s font face à un géant de taille : Rio Tinto est l’une des compagnies minières les plus importantes au monde, et c’est elle qui détient la plus grande part d’action dans la Iron Ore Company. Depuis 1954 ce sont 29 mines (dont 20 abandonnées aujourd’hui et une trentième projetée), un chemin de fer, un port de mer ainsi que trois barrages hydro-électriques qui ont été construits sur le Nitassinan par IOC (5). Ces exploitations et infrastructures ont profondément modifié le mode de vie, la culture et le territoire innus, sans compter les impacts psychosociaux qui en ont découlé et qui sévissent encore aujourd’hui. Tout cela s’est produit sans cession valide des terres et des ressources. Les chefs dénoncent que la compagnie ait opéré sans consentement libre de la part des membres des communautés depuis le commencement des travaux.

Présence à Londres

Dans ces circonstances, il est aisé de comprendre pourquoi des chefs se sont déplacés jusqu’à Londres pour faire entendre directement leur voix au chef exécutif de Rio Tinto, Sam Walsh. Le cœur du message se résume dans cette déclaration des chefs (6):

Nous sommes venus ici en paix afin d’être reconnus comme les premiers propriétaires de ce beau territoire. Notre question est: À quand un accord de réconciliation entre Rio Tinto et nous, négocié et signé comme celui obtenu avec nos frères et sœurs de l’Australie (7)? Quand allez-vous nous respecter avec le plus haut standard de l’industrie et le niveau de l’éthique que vous soutenez avoir? Vous exploitez toutes les ressources sans en partager les bénéfices avec nous, les enfants du Nitassinan. Depuis des décennies, notre peuple a été ignoré et traité comme un problème plutôt que comme des partenaires.

Les chefs ont souhaité sensibiliser les actionnaires au fait que, dans les conditions actuelles, la compagnie minière n’a pas le « permis social » de faire des travaux sur le Nitassinan, selon Jean-Claude Therrien Pinette. À Londres, les chefs se sont rendu compte que les actionnaires étaient plutôt ignorants de la situation nord-côtière, et qu’en effet, le nœud du conflit se retrouvait au sein de la division IOC. C’est ainsi que les chefs ne désirent plus que négocier avec Rio Tinto directement.

L’impact de la rencontre

Bien que rien ne prédise avec assurance la concrétisation d’une entente nouvelle et respectueuse entre Rio Tinto et les trois communautés innues concernées (ce n’est que trois des sept communautés de la Cöte-Nord), les chefs sont rentrés au pays avec le sentiment qu’il avaient été bien reçus et entendus de la part des actionnaires. Une ouverture au dialogue semble pointer à l’horizon : « les standards des négociations avec les Premières nations ont beaucoup changé et seront plus prometteurs », croit Jean-Claude Therrien Pinette.

Rio Tinto n’a pas le choix de répondre à cet événement, espèrent les chefs. Les Innus poursuivent pour leur part leurs démarches légales contre IOC, malgré les tentatives de cette dernière à rendre caduque le cas à la Cour Supérieure du Québec. C’est plus de 900 millions de dollars canadiens que demandent les communautés, et ce, pour les 61 dernières années écoulées depuis que IOC/Rio Tinto opère sur le Nitassinan. La compensation demandée par les communautés inclut les dommages écologiques, culturels, sociaux et psychologiques subis depuis le début des projets, en plus de redevances sur les profits générés de l’exploitation des ressources naturelles en territoire ancestral.


(1) Iron Ore Canada, subdivision de Rio Tinto qui opère illégalement sur le territoire du Nitassinan (terres ancestrales innues de la Côte-Nord et du Labrador), doit payer des redevances sur les profits de sa production aux innus qui occupent le territoire. Le loyer demandé par les Innus à IOC/Rio Tinto est dans le but de compenser pour tous les dommages que les mégaprojets miniers, portuaires et hydro-électriques ont causé.

(2) Le Nitassinan est le territoire innu ancestral.

(3) Nous nous sommes entretenus avec Monsieur Jean-Claude Therrien Pinette le 19 mai 2015, au téléphone.

(4) Site internet qui explique les processus de négociations et les revendications des Innu.e.s face à IOC/Rio Tinto.

(5) Site internet ioc-riotinto-innu.com

(6) Extrait tiré de ce site internet : http://www.paytherent.info/fr/latest-news/

(7) À titre comparatif, Rio Tinto en Australie a offert et débuté des programmes créés spécifiquement pour les   communautés autochtones. Ces derniers comprennent des programmes de réinvestissement social et communautaire, tels des cérémonies traditionnelles sur des sites endommagés, des espaces verts, une introduction et facilitation à entrer sur le marché de la bourse avec les redevances obtenus de la compagnie, des études subventionnées, des stages et de nombreux emplois au sein des communautés et de Rio Tinto, etc. Pour lire la politique d’entente de Rio Tinto en Australie, veuillez vous référer à ce document en ligne, Rio Tinto Aboriginal Policy and Programmes in Australia : http://www.google.ca/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=3&ved=0CC0QFjAC&url=http%3A%2F%2Fwww.bsl.org.au%2Fpdfs%2FRioTinto_Aboriginal_Policy_and_Programmes_in_Australia.pdf&ei=ollkVeisIJDisATwjICICQ&usg=AFQjCNE3T-L_nFzIfWWzO87SYiS4tDNW7g&sig2=QSl5Jud-gHyFXfD4t7l0jA&bvm=bv.93990622,d.cWc

L’Empreinte: la construction du mythe colonial

L’Empreinte: la construction du mythe colonial

Par Julia Dubé

En salle depuis mars dernier, le documentaire L’Empreinte coréalisé par Carole Poliquin et Yvan Dubuc se porte garant d’un ambitieux projet de définir ce qu’est LA culture québécoise, en prenant comme point de départ l’époque coloniale. Cette relecture de l’histoire présente une réflexion identitaire assez essentialiste, tout en romançant notre passé colonial.

Modèle de colonisation « unique »

La quête identitaire portée par l’Empreinte propose en premier lieu de réinterroger la façon dont le peuple québécois se raconte l’époque coloniale avant le régime britannique. Les premières minutes du film mettent en scène Roy Dupuis, figure protagoniste du documentaire, et l’historien-sociologue Denys Delâge, discutant ensemble de l’arrivée de Champlain et des premières alliances forgées avec les peuples amérindiens. Longeant le bord du fleuve Saint-Laurent, les deux hommes soulignent l’idée selon laquelle les colons français se seraient dès le départ intégrés aux « premiers » peuples tout en développant des relations basées sur le respect des traditions amérindiennes. À travers la « proximité quotidienne des premiers 150 ans », la « façon de faire amérindienne » aurait séduit nos ancêtres qui se seraient laissés imprégner de ces valeurs. Attirés par l’égalitarisme et la coopération des sociétés autochtones, les colons français se seraient donc progressivement métissés, ouvrant ainsi un espace d’échange culturel et de partage d’idées plus collectives qu’individuelles. Quelques scènes plus tard, Roy Dupuis s’entretient avec l’anthropologue Serge Bouchard, bien installé dans le confort d’un luxueux chalet en région. Même constat : les Français-es fraîchement débarqué-e-s auraient préféré la liberté et la vie des bois plutôt que de perpétrer le modèle hiérarchique européen, et se seraient littéralement ensauvagé-e-s. Descendante métissée de cette période de contacts, de là prendrait racine la culture québécoise d’aujourd’hui. À plusieurs reprises, le documentaire nous met devant le constat d’une colonisation unique au monde, éloignée d’ardeurs impérialistes tel que ce fut le cas ailleurs en Amérique, et même dans le monde. Et c’est plutôt tentant comme image : sur un gros plan de cours d’eau bleu acier, une voix féminine d’une narratrice hétérodiégétique nous parle de nos « mères amérindiennes qui nous ont bercés ». Cette représentation de la femme autochtone comme être mythique illustre également la femme autochtone comme figure parentale protégeant le bébé métissé, présenté ici comme notre ancêtre. Cette image est hautement problématique à cause du remodelage romantique du colonialisme qu’elle sous-entend. Cela nous amène à revisiter quelques notions historiques fondamentales que l’Empreinte met délibérément de côté. La période du siècle et demi dont parle le documentaire fait référence au Régime français, période pendant laquelle les Européen-e-s développent bel et bien des partenariats socio-économiques avec les autochtones, notamment la lucrative traite de fourrure. En considérant qu’au départ les Européen-e-s sont minoritaires dans la colonie, les autochtones deviennent rapidement une composante essentielle de la vie en Nouvelle-France, tant par leur rôle économique que militaire. Perçu-e-s alors comme des allié-e-s, il n’en reste pas moins que l’objectif initial à travers le projet colonial de la monarchie est d’en arriver à assujettir ces autochtones, soit littéralement les rendre sujets du roi (1). En ce sens, les autorités françaises ainsi que l’Église sont portées par l’idée utopique d’une France régénérée, et cela passe par une société débarrassée des traditions arriérées des « sauvages » pour laisser place à une chrétienté ranimée dans un nouveau pays. Contrairement au discours de l’Empreinte, il ne faut pas attendre la conquête britannique pour voir apparaître les idées ethnocentriques d’une supériorité culturelle européenne. En fait, dès le début du 17e siècle, on assiste aux premières tentatives des jésuites qui souhaitent évangéliser les « sauvages », ainsi qu’à plusieurs programmes d’assimilation misant sur la transformation du sauvage en citoyen-ne de par sa conversion à la religion catholique. L’État royal souhaite ainsi « naturaliser » le sauvage, c’est-à-dire lui reconnaître un statut similaire à celui du colon français de façon à l’incorporer et à le soumettre à la monarchie. Et cela doit se faire en douceur, comme l’explique Louis XIV à l’intendant Duschesneau en 1681 : « que ces Indiens s’y portent par leur propre intérest […] c’est par la douceur que l’on parviendra à les apprivoiser » (2). L’erreur flagrante de l’Empreinte réside exactement dans la non-reconnaissance du projet colonial et assimilateur présent dès l’arrivée des Français-es. En situant la cassure lors du passage au Régime anglais, le documentaire attribue l’apparition des rapports discriminatoires à la prise de pouvoir des Britanniques, de façon à victimiser le peuple franco-canadien qui aurait été forcé de rompre le lien de confiance construit avec ses « frères-sœurs » autochtones. Une telle omission du projet colonial, dans ses tentatives d’évangéliser pour « civiliser » le sauvage, met en place un cadre idéal pour la construction d’une identité autochtone essentialisée.

Construction d’un sujet colonisé

D’un-e interlocuteur-rice à l’autre, le documentaire dresse une liste de valeurs que la société québécoise aurait héritées de la culture autochtone. De sa discussion avec le fiscaliste Luc Godbout, Roy Dupuis souligne que le peuple québécois correspond à l’exemple d’une société égalitaire basée sur la redistribution des richesses. Godbout affirme ainsi que lorsque le gouvernement prélève des taxes et des impôts, c’est pour le remettre dans les services publics. Puis, s’entretenant avec la juriste Louise Otis, on insiste sur la recherche d’harmonie et de consensus caractérisant le peuple québécois, notamment en prenant comme exemple l’existence de juges médiateur-rice-s dans le système juridique québécois. On en conclut que « la pensée en cercle » amérindienne aurait donc influencé l’organisation sociétale québécoise afin de remplacer tranquillement les rapports hiérarchiques pyramidaux hérités de nos racines européennes. Bref, ces valeurs québécoises de communautarisme et de recherche d’harmonie — identifiées de façon plutôt arbitraire — découleraient donc d’un état d’esprit autochtone s’étant imprégné dans la conscience collective québécoise, une façon de faire qui aurait traversé les époques. Imposée et ficelée par la société dominante, cette définition identitaire présente une image statique et a-historique de la culture autochtone, tout en l’homogénéisant. En effet, il n’est nulle part question de la multiplicité des différentes nations et cultures autochtones, tandis qu’on se rabat simplement sur la représentation du cercle amérindien comme symbole de l’unique façon de penser amérindienne. Derrière cette définition essentialiste de la culture autochtone se cachent donc bel et bien des rapports de dominations (3). En effet, ce sont les allochtones qui imputent la différence aux autochtones, ce qui vient confirmer leur position d’altérité dans le système monde. En procédant à cette identification essentialiste de l’autochtone, le documentaire laisse peu de place au principal concerné quant à la possibilité de s’autodéfinir. En niant la capacité d’action (agency) des communautés autochtones dans ce processus identitaire, le documentaire crée l’Autre, une figure imaginée, homogène et déconnectée de la réalité (4) pour les besoins du film. Et même si l’image de l’autochtone est célébrée, l’Empreinte s’approprie ce pouvoir de représentation en créant cet Autre confiné dans un espace restreint, tout en excluant de cette construction identitaire la voix des peuples ainsi représentés. Bref, le documentaire semble négliger la composante autoritaire dans la représentation d’un sujet colonisé, et comme nous le verrons, relativement invisible dans l’ensemble du film.

Surreprésentation et invisibilité

Faisant de constantes références à ces valeurs québécoises transmises par les contacts entre peuples, on ne parle finalement que très peu des autochtones. Outre les quelques informations données par la poétesse innue Joséphine Bacon, les entretiens avec les invité-e-s traitent pour la plupart du temps sur leur expérience du vivre québécois, mêlée du mystérieux ressentiment d’avoir quelque chose d’autochtone bien caché en eux. Pour un documentaire sur la richesse d’un partage à travers la proximité avec les autochtones, le sujet lui-même est carrément invisible. Paradoxalement, le film met de l’avant une abondance de représentations disparates de la société québécoise blanche, mais pas une seule représentant le quotidien de la vie autochtone d’aujourd’hui. En surreprésentant la figure du Québécois blanc, le documentaire l’Empreinte, comme la majorité des productions audiovisuelles occidentales, place l’image de l’homme blanc comme norme, comme standard. De sa prédominance disproportionnée, il atteint le statut de la normalité, c’est-à-dire qu’on l’associe à l’image de l’être humain universel (5). Ainsi, une surprésence de la représentation de l’homme blanc articule et instaure un espace discursif et occidental imbriqué dans une dichotomie blanc/non-blanc. Une telle hégémonie dans les représentations agit sur le discours populaire et transporte une vision du monde minée de stéréotypes raciaux. En instaurant la culture dominante occidentale comme point de référence, elle devient présente dans les processus d’identification à travers lesquelles se négocient les cultures sous-représentées (6). En résumé, le discours et les images portés par l’Empreinte reprennent également cette surreprésentation hégémonique, en raison de l’absence des voix et des images de peuples autochtones. Au final, l’interrogation identitaire soulevée par le film encourage le peuple québécois à conceptualiser son identité de façon très fixe, comme s’il suffisait de cibler les traits majeurs et d’en faire l’énumération. En prétendant que ces valeurs sont originaires des communautés autochtones, on présente au public des stéréotypes récurrents associés aux autochtones, par exemple, l’amour inné pour la nature. Suite au visionnement, cette vision romantique est très séduisante pour les Québécois à qui l’on vient d’expliquer que leur sang s’est mêlé à celui de l’autochtone, ce qui lui a conféré des vertus quasi magiques. En plus, le documentaire situe le peuple québécois comme victime de la colonisation des Britanniques, en omettant simultanément les gestes ethnocides commis par l’autorité française. Réconforté par ce remaniement historique, le public repart paisiblement avec un bagage considérable de stéréotypes vis-à-vis des autochtones et avec un mythe colonial adouci. Sans contredit, l’Empreinte n’invite aucunement le public à s’intéresser au quotidien des peuples autochtones. En effet, on ne mentionne rien par rapport aux revendications territoriales, aux répercussions du Plan Nord, aux cinéastes et musicien-ne-s émergent-e-s, à la vie autochtone en milieu urbain, bref, rien sur les réalités autochtones d’aujourd’hui. En se concentrant sur le feeling d’avoir du sang autochtone, le documentaire renvoie une fois de plus à l’image des « peuples invisibles ».  


(1) Havard, Gilles (2009) “Les forcer à devenir cytoyens – État, Sauvages et citoyenneté en Nouvelle-France (XVIIe-XVIIIe siècle) », Annales. Histoire, Sciences Sociales, p.992. (2) Ibid (3) Juteau, Danielle (1996) « L’ethnicité comme rapport social », Mots, no.49, p.102. (4) Said, Edward W. (1989) « Representing the Colonized : Anthropology’s Interlocutors”, Critical Inquiry, Vol.15, no.2, p.210. (5) Moreton-Robison, Aileen (2004) “Whiteness, epistemology and Indigenous representation” in “Whitening Race: Essays in Social and Cultural Criticism”, Aboriginal Studies Press, p.78. (6) Leavitt, Peter A. (2015) « ‘Frozen in Time’: The Impact of Native American Media Representations on Identity and Self-Understanding”, Journal of Social Issues, vol.71, no.1, p.40.