Un serveur aux cheveux décontractés et au sourire confiant nous installe au bar. Isabelle et Laurence, mes deux amies, discutent de tout et de rien. En écoutant d’une oreille distraite, mes yeux errent à la recherche d’une réponse : comment expliquer le succès de cette buvette qui vient d’ouvrir tout près de chez moi? Ce bar à vin décontracté est plein à craquer à chaque fois que je passe devant. Il est pourtant à peine visible depuis la rue, avec sa façade sobre et sans enseigne.
Mes yeux tombent finalement sur la carte des vins. Bien loin des petites pastilles de goût de la SAQ, ce sont des mots comme « émotion », « punk » ou « joufflu » qui sont employés pour décrire les vins. Alors que j’essaie d’extraire du sens de cette langue nouvelle, le serveur aux beaux cheveux vient prendre notre commande. Avec son air détendu, il s’accoude nonchalamment sur le comptoir et nous fait quelques propositions. Il a le fâcheux réflexe de toujours tourner ses yeux rusés vers moi lorsqu’il parle. Je ne comprends pourtant pas un traitre mot à ses explications sur cet « assemblage de cépages indigènes d’Hongrie » constituant un vin « très fermiers, aux notes d’abricots ». Mes amies sont d’actuelles ou d’anciennes serveuses : ce sont elles les expertes!
Par un coup du destin qui m’échappe encore, nous parvenons finalement à choisir une bouteille. Nos coupes remplies, les choses sérieuses peuvent débuter : Laurence commence à raconter les derniers potins. Habituellement, elle baisserait le ton pour ce genre de confidence, mais ce n’est pas le cas ici. Les enceintes projettent avec force une musique réglée sur les basses, ce qui fait que l’on ne sait jamais identifier la chanson qui joue : on ne perçoit qu’un rythme constant et stimulant. Le volume des conversations rivalise avec celui de la musique. Ou plutôt, les deux s’unissent pour former un brouillard auditif enveloppant. Cette ambiance sonore nous isole et crée une bulle privée. L’obligation de se rapprocher pour bien s’entendre augmente cet effet d’intimité.
Nous sommes tantôt choqués, tantôt amusés par les révélations de notre amie. La discussion est croustillante; les réactions, éclatantes. À un moment, d’une inattention calculée, Isabelle échappe un rire fort, mais élégant, qui s’élève au-dessus de la dense jungle sonore. Avec aplomb, elle amène sa main devant sa bouche pour tenter, sans grande conviction, de rattraper ce rire qui dépasse les décibels normalement permis. Quelques secondes plus tard, une autre femme lâche un rire, très similaire à celui qu’Isabelle vient d’échapper. Faussement outrée, mais réellement amusée d’être victime d’une telle moquerie, notre amie tente de découvrir l’identité de l’imitatrice sarcastique. À notre grand désarroi, le rire inconnu s’évanouit dans la flore auditive sans laisser de trace. Presque déçue, Isabelle comprend alors que cette exclamation ne lui était pas adressée et avoue avoir été convaincue qu’on l’imitait.
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Ce micro-évènement n’est pas anodin. En pensant avec satisfaction avoir été imitée, Isabelle trahit la mise en scène de son rire, destiné à se faire remarquer en se faufilant au-delà de la frontière de l’acceptabilité sonore. L’autre rire prouve d’ailleurs qu’elle n’est pas la seule à se prêter à ce jeu. Je ne crois pas me tromper si j’affirme que dans chaque lieu, il y a un niveau de décibel à ne pas dépasser. Le seuil est bas dans une bibliothèque et élevé dans un bar. Reste qu’il y a toujours un seuil. Or, certains bruits bénéficient parfois d’une dérogation spéciale, leur permettant d’être émis sans que son expéditeur ou son expéditrice ne soit puni par des regards réprobateurs. C’est le cas ici de certains rires habiles. Il y a donc toute une capacité à se démarquer avec classe en contrevenant adroitement à la législation sonore afin d’afficher, sans réellement le faire, l’étendue de son aptitude à profiter du moment présent. Au cours de la soirée, ce genre d’éclat de rire se répète. J’en viens d’ailleurs à me demander si je n’assiste pas à une compétition d’interprétation du stéréotype de la jeunesse insouciante profitant de la vie.
On pourrait mal me comprendre : je n’insinue pas que ces personnes, et encore moins mes amies, sont des hypocrites et que cette mise en scène constitue le règne du faux. Je suis plutôt d’avis que toute situation commande un rôle. Si j’en parle alors, c’est qu’ici, le rôle que tous et toutes interprètent me semble particulièrement exemplaire d’un certain idéal de la « vie bonne ». On veut consommer des produits de qualité supérieure, mais en toute simplicité, sans le décorum parfois présomptueux des hautes sphères de la société. C’est ainsi que « bar à vin » est remplacé par « buvette », que le classique « aromatique et charnu » est traduit par « punk » et que le sommelier maniéré est substitué par le serveur qui me parle comme si j’étais son ami.
Je ne pourrais cependant dépeindre davantage cet idéal. Difficile de décrire concrètement un état d’esprit. Je laisse de côté mes pensées et recentre mon attention sur la discussion en cours.
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Au beau milieu du récit de ses péripéties, Laurence prend une pause pour regarder le menu: parler creuse l’appétit! C’est alors que je découvre la matérialisation la plus nette de cet idéal de la vie bonne. On trouve dans le menu une version distinguée du sandwich au baloney ainsi que des « pogauffres aux bourgots ». Le pogo, une saucisse de dernière qualité enrobée d’une pâte frite, est la définition même de la simplicité, mais pas n’importe laquelle. Une simplicité pauvre, bête, abjecte. Or, ici, la saucisse est remplacée par le bourgot, un escargot recherché, et la pâte frite par une pâte gaufrée. La simplicité rencontre le raffinement… à condition de délier les cordons de sa bourse. Si les bistrots pour jeunes professionnels se sont appropriés les éléments de la cuisine populaire, ils ont oublié au passage de s’approprier leurs prix!
Laurence fait un choix et intercepte notre serveur aux beaux cheveux pour lui transmettre sa commande. Est-ce le seul à avoir une chevelure si stylée? Je tourne la tête et constate que tous les hommes dans le bar sont bien coiffés. En fait, c’est un euphémisme : ils ont tous la même coupe de cheveux! Vous savez, cette coupe masculine à la mode : court sur les côtés, avec un dégradé qui se conclut en longueur sur le dessus de la tête et une petite vague qui fait basculer le tout à l’Est ou à l’Ouest. Au sud de cette tête se trouve une chemise avec de petits motifs. Les femmes sont elles aussi dans leurs uniformes de genre. Elles portent une robe fleurie ou cet ensemble au goût du jour composé d’un haut court et d’un long pantalon évasé, ainsi qu’un mascara subtil. Même l’habillement me semble traduire ce mélange de simplicité et de finesse. Tous et toutes ont une tenue soignée, mais celle-ci se limite à des éléments de style suffisamment mineurs pour que l’allure ne paraisse pas trop calculée, afin d’assurer un effet de « naturel ».
Les rôles dans ce script de la vie bonne sont genrés, tant du côté des vêtements – c’est une évidence – que dans les manières. Les gestes des jeunes femmes sont ici élégants, tandis que les hommes tentent d’incarner le rôle du sommelier. C’est, je pense, pourquoi notre serveur ne s’adressait qu’à moi tout à l’heure : il voyait dans mon genre la possibilité d’un sujet connaissant. Ici, d’ailleurs, ce sont les hommes qui font le service et c’est une femme qui astique les verres en tant que busgirl, exactement le contraire de ce que l’on peut généralement observer en restauration.
Cette division ne semble pas poser problème. Au contraire, elle est partie intégrante du scénario non pour le moins plaisant auquel tous et toutes viennent prendre part. Au-delà des produits qui s’y trouvent, voilà peut-être ce que les gens viennent chercher dans cette buvette : la possibilité de participer à une prestation collective, où est affirmé un idéal de la vie bonne et authentique.
Au sujet de la gentrification à Leipzig, une ville allemande post-communiste, un auteur écrivait avec regret qu’elle avait perdu son âme, et avec elle son « wabi-sabi ». Dérivant de principes bouddhistes, le wabi-sabi est une disposition d’esprit qui vise à accepter avec sérénité – voire à apprécier – l’impermanence et la désuétude des bâtiments historiques. Il rappelle une attitude générale et un rapport à l’architecture que j’ai souvent rencontrés chez les jeunes adultes leipzigois. Un d’entre eux, nommé Tillman, en offrait un exemple éloquent, lorsqu’il m’a parlé de son arrivée à Dresde il y a une dizaine d’années. Originaire d’une petite ville ouest-allemande près de Stuttgart, il raconte qu’il a senti le besoin de se rendre en Allemagne de l’Est après la réunification du pays. Il en parle comme un moment excitant, dans des termes qui évoquent une transcendance lorsqu’il mentionne le paysage urbain :
When I came to Dresden the first time at the main station, I thought “oooh, it’s another planet”! And the people, and all the space, so many free space! Yeah, 30% of the city left, it was empty. And that was for me not possible, I couldn’t imagine that before.
Similairement, la plupart des gens que j’ai côtoyés – des collègues de l’université ou bien des artistes qui faisaient partie de leur cercle d’amis – avaient une sorte de fascination teintée de romantisme pour les vieux blocs à appartements et les manufactures décrépites ; une réminiscence de l’époque de la République démocratique allemande (1949-1990). Lorsque je me déplaçais à vélo avec Paul, un autre de mes amis leipzigois, il nous arrivait à l’occasion de nous arrêter et de regarder un moment un vieux bâtiment abandonné au milieu d’un champ, qui semblait pouvoir s’effondrer d’un instant à l’autre. C’est un type de paysage qui résonnait avec lui, propice à la rêverie et la nostalgie, mais qui en retour engageait une réaction cynique : « Probably these blocks will be renovated into fancy condos for the rich. It’s so sad. »
Certains quartiers autrefois hautement désirés par ce groupe d’amis, comme Plagwitz, le « coin des artistes », sont maintenant des endroits qu’ils veulent éviter. Peut-être est-ce dû à la présence de plus en plus importante de bâtiments rénovés ? À Plagwitz, aux graffitis sur les vieux bâtiments qui apparaissent sans planification, on opposait l’art mural professionnel des nouvelles boutiques ou bien la peinture fraiche sur les immeubles résidentiels. Un autre ami de la place m’a dit que certaines entreprises ont un contrat pour repeindre par-dessus les graffitis aussitôt qu’ils réapparaissent. Certains commerces tentent de reproduire en vain l’ambiance post-industrielle du quartier ; d’autres, en revanche, s’y opposent en tout point. C’est le cas d’un nouveau restaurant, ouvert depuis deux ans. Sa clientèle est en général plus âgée que mes connaissances du coin, la plupart étant des nouveaux nantis qui s’y rendent en voiture de luxe, ou bien des touristes. « Look at them », me dit Paul en me montrant un homme bien vêtu accompagné de sa femme, « it’s like they have no style at all ! » À l’intérieur, les gens peuvent manger et boire dans un décor aseptisé sur fond de musique lounge. C’est un style neutre qu’on retrouve partout dans le monde et qui, outre la langue sur les menus, ne laisse pas d’indices spécifiques sur l’histoire et la localité.
Le nouveau coin vers lequel on dirige les espoirs pour l’art et l’aventure est dorénavant le quartier de Neustadt situé à l’Est de la ville, dont une rue a la réputation d’être « la plus dangereuse » de Leipzig – du moins c’est ce qu’on répète souvent. Par comparaison, Neustadt n’est pas aussi développée, elle compte aussi moins d’immeubles rénovés. C’est l’endroit où vivre si on veut s’éloigner de tout ce qui se rapporte à l’esthétique de la nouveauté. Une grande banderole est accolée sur l’immeuble abandonné en face de l’appartement de Tillman, sur laquelle on peut lire : « Ausbauhaus », ce que je traduirais librement par « maison à rénover ». Tillman m’explique que des logements sont libres pour être loués à prix modiques si les locataires sont prêts à tout rénover et aménager (cuisine, salle de bain, salon, chambres à coucher), ce qui mène souvent à des appartements peu peaufinés et à l’apparence détériorée ; une esthétique pourtant appréciée par mes amis à Leipzig. Après tout, les paysages urbains, à la fois dans leur composantes extérieures et intérieures, ne sont pas que des espaces fonctionnels, mais aussi des décors sur lesquels on projette des conceptions de la vie et qui, parfois, entrent en collision avec d’autres.
Je suis arrivé à Alger en matinée. Le trajet de l’aéroport Houari Boumedienne, nommé d’après ce leader socialiste de l’Algérie des années 1960 et 1970, fut splendide. Intoxiqué par le décalage horaire, passivement, je traversais les nuages de poussière et les palmeraies qui menaient à Alger la blanche. La ville me rappelait Le Caire, mais avec une odeur de pétrole bon marché, comme Caracas. La capitale algérienne arbore encore des couleurs révolutionnaires : le journal El Moujahid du Front de libération nationale (FLN), avec sa devise « la révolution par le peuple et pour le peuple », un boulevard Ernesto Che Guevara et même une petite rue qui porte le nom du célèbre géographe anarchiste Élisée Reclus. Mon hôtel est dans l’ancienne ville française, à deux pas de la représentation du gouvernement indépendantiste sahraoui, que l’Algérie soutient en accusant le Maroc de colonialisme. J’ai passé ma première journée à errer dans les rues, à feuilleter les journaux locaux en buvant le costaud café algérien. El Watan (La nation), le journal indépendant algérien, publie des chroniques teintées d’un profond cynisme, non sans intérêt. On y parle même d’une nouvelle gouvernance par les « communes », équivalent des municipalités qui doivent être, en principe, un contre-pouvoir à l’État centralisateur, un propos qui ne serait pas pour déplaire à Jonathan Durand-Folco.
Le lendemain, je suis allé à la gare d’Agha m’enquérir des départs pour Constantine, où je devais me rendre quelques jours plus tard pour une conférence. Le gigantesque portrait du président me souhaitait la bienvenue au guichet. Je posais quelques questions au seul employé présent, afin de connaître l’heure de départ du train le surlendemain. Cela dit, cette balade n’aura servi à rien, si ce n’est qu’à explorer les rues lézardées qui cerclaient la gare, puisque aucun train n’a quitté la gare le jour prévu de mon départ, soi-disant pour des travaux à l’improviste. Quoi qu’il en soit, j’ai tout de même eu l’occasion de visiter la Casbah, qui fut le théâtre de la fameuse Bataille d’Alger. J’ai aussi pu voir le petit musée inauguré en l’honneur d’Ali Lapointe, non sans passer à deux doigts de me faire détrousser. Du moins, c’est l’impression que j’ai eue, en me retrouvant dans le cul-de-sac d’une allée sale avec un groupe de jeunes, le plus baraqué plongeant la main dans sa veste. J’ai foncé en plein milieu du groupe agglutiné pour retourner vers une ruelle plus achalandée. Cela dit, la révolution est loin derrière l’Algérie. Depuis la guerre d’indépendance, qui se réclamait à la fois de principes islamiques, socialistes et nationalistes, le peuple algérien semble avoir connu beaucoup de désillusions. Entre autres choses, les Algérien·ne·s sont très polarisé·e·s autour de la question religieuse. Les uns apparaissent plus attachés à leurs traditions, portant la barbe et la djellaba, cette longue tunique portée dans les pays musulmans. Les autres prêchent une laïcité inflexible et rejettent tout symbole d’appartenance à l’islam. Une province cherche même, à l’image de la France et du Québec, à bannir le voile de la fonction publique. L’Algérie est généralement perçue comme un pays musulman. Cela dit, la relation de sa société avec l’islam est pour le moins ambiguë. Les mosquées regorgent à l’heure de la prière d’hommes qui se retrouvent minoritaires dans les rues de la capitale, voire marginalisés.
Sur la rue, on voit de nombreuses femmes portant le niqab complet, qui cache le visage, d’autres portant le hijab, qui ne couvre que la tête et la nuque et l’abaya, une tunique pour femme, d’autres le hijab avec jeans et chandail et d’autres enfin en robes plutôt osées par contraste. Sur les plages, on va encore plus loin. De nombreux hommes aussi, totalement vêtus à l’occidentale et rasés de près, semblent très pieux, le front marqué par la prosternation lors de la prière. Aux dires de certains de ces barbus, il n’y aurait qu’eux comme vrais musulmans en Algérie. Inversement, aux dires de certain·e·s, les barbus seraient systématiquement hypocrites. Il est fréquent d’entendre en Algérie que la tunique et la barbe constituent un accoutrement qui vient de nulle part. Face à ces déclarations, on ne peut qu’afficher un demi-sourire, surtout si le locuteur en question porte une chemise et un veston, accoutrement qui n’a, au fond, rien d’algérien. Si on en demande la preuve, il suffit de pointer du doigt l’une des nombreuses représentations de l’Émir Abdel Kadir, héro de l’Algérie, qui porte, hé oui, une tunique, une barbe et même un turban. Si vous voulez connaître le cocktail d’insultes et d’accusations (non sans fondements) qu’on adresse aux barbus en Algérie, voyez ci-dessous.
À cet égard, j’ai eu dans une sandwicherie de la rue Didouche Mourad la plus insolite des conversations. Dans le commerce en question, j’ai d’abord fait la connaissance d’un premier homme, blagueur, en veston et en cravate, le menton bien rasé, qui buvait tranquillement son espresso et fumait sa cigarette. Brahim se décrivait comme un musulman moderne. Il a ensuite invité un copain, Hocine, à se joindre à nous. Contrairement à Brahim, Hocine portait une barbe bien fournie. Il m’a regardé et m’a dit : « J’ai une barbe, mais pas les mêmes raisons que toi ». Il poursuivit en disant : « Moi, c’est pour le hard rock, les ZZ Tops ». Je ne doutais pas qu’il portait une barbe parce qu’il aimait les ZZ Tops, ce groupe de rock américain, mais qu’il s’agissait pour lui d’une meilleure raison de s’afficher que le simple fait d’être musulman, j’en fus décontenancé.
Quoi qu’il en soit, aussitôt assis, il m’a déballé une dissertation, affirmant s’inspirer de Mohammed Arkoun, un universitaire algérien installé en Europe, pour affirmer que le hijab et la barbe n’avaient rien à voir avec l’islam et sous-entendant presque que tous ceux qui disaient le contraire étaient idiots ou manipulés. Je ne trouve pas difficile d’accepter que ce point de vue soit revendiqué par certaines voix, aussi marginales soient-elles, mais je me demande si cette laïcisation de l’islam (élimination de tous les signes d’appartenance extérieurs) n’est pas tout aussi problématique que l’excès de zèle de certains « barbus ».
C’est peut-être d’ailleurs cette guerre invisible autour des barbes qui a maintenu en place un État qui aurait dû, historiquement, disparaître avec la fin de la guerre froide. Mes deux interlocuteurs défendaient l’idée d’un islam historique, ce qui n’est peut-être pas moins politique que l’« islamisme » du Front islamique du salut (FIS) et du Groupe islamique armé (GIA), ces mouvements dont les cadres revenaient du djihad afghan contre l’URSS dans les années 1980, après avoir été entraînés, armés et idéologiquement « formés » avec l’aide de la CIA. Ils avaient aussi été notoirement manipulés par le gouvernement de Chadli Benjadid et allaient, en quelque sorte, être des précurseurs de ce que nous appelons aujourd’hui le terrorisme. Ils étaient opposés au gouvernement algérien pendant les années 1990, baptisées la décennie noire. Le fait que la guerre civile se soit terminée lorsque le président Bouteflika a accordé une amnistie aux islamistes semble poser problème pour beaucoup d’Algérien·ne·s. Quoi qu’il en soit, Brahim et Hocine affirmaient que mon apparence, la barbe, le turban et la tunique, était un « faire-valoir » pour ces islamistes, comme si ma manière de m’habiller m’enlevait toute possibilité de parole ou de pouvoir de décision quant à mon identité et surtout, toute possibilité de participation politique.
Mon interlocuteur rejetait le communisme de Boumediene et parlait des États-Unis comme gendarme légitime du monde. Il dit même : « Les gendarmes, ils sont chiants, mais ils font leur travail ». Je constaterai plus tard que, en Algérie, la subversion aux normes sociales établies consistait très souvent à embrasser le néolibéralisme, se lancer dans des entreprises affairistes, refuser de parler français pour se tourner vers l’anglais et la culture nord-américaine. Je partais le surlendemain pour Constantine. Des palmeraies d’Alger, j’allais passer aux montagnes de la Kabylie, puis aux ponts de la ville nommée en l’honneur de l’empereur romain. Je me rendais à l’Université des Frères Mentouri pour participer à une conférence. Une éducation universitaire gratuite, des soins de santé gratuits, des logements sociaux ad nauseam, dans un pays si immense. Je me suis surpris à me poser la question suivante : quel dialogue le Québec peut-il avoir avec l’Algérie près de 50 ans après que les indépendantistes du FLQ y aient trouvé une terre d’accueil? J’y ai pensé en buvant de nombreux cafés.
Traduction : Francis Douville Vigeant et Rosalie Dion
Celui qui cherche la vertu devrait visiter la ville de Mühlhausen[i] en Allemagne : sur les murs de la grande salle du conseil municipal, elle y est dépeinte. On y retrouve six figures du XVIe siècle : justitia (justice), fortitudo (courage), spes (espoir), caritas (amour), prudentia (sagesse) et temperantia (modération). Elles forment un portrait de groupe où chacune semble observer le visiteur d’un œil sévère.
Temperantia est représentée par un homme portant une soucoupe et une cruche. Il symbolise le contrôle des pulsions et suggère une attitude mesurée par rapport à l’alcool. C’est du moins ce que j’ai retenu du commentaire de l’archiviste local. La figure faisait écho à ce que j’avais déjà observé : en Allemagne, on boit moins que par le passé. Cette tendance s’est d’ailleurs vue confirmée immédiatement après la visite de la salle du conseil. Alors que nous passions à table, les trois hommes avec qui je venais de passer la matinée ont commandé des jus de fruits. Quand j’ai pour ma part commandé une bière, le serveur a eu un geste de soulagement.
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J’ai un jour demandé à un groupe de citoyen·ne·s issu·e·s de la classe moyenne d’Erfurt — employé·e·s, fonctionnaires et enseignant·e·s entre 40 et 55 ans — ce qu’elles et ils considéraient être un « bon repas ». Aucun d’entre eux n’a mentionné l’alcool. Surprise, j’ai demandé : « L’alcool ne fait-il pas partie d’un bon repas ? » « Peut-être une bière ou un verre de vin pour accompagner le rôti », a été la timide réponse.
La mémoire assure qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Un coup d’œil aux albums photos de mes interviewé·e·s suffit pour me le confirmer : on voit lors des fêtes familiales, sur la table, à côté des cigarettes, de nombreuses bouteilles d’alcool. « Avant, on ne buvait pas d’eau », a commenté sèchement ma belle-mère lorsque j’ai tenté d’aborder la question.
S’il est difficile de situer précisément cet « avant », il est clair que la tendance observée dénote un changement important, étroitement lié à de nouvelles formes de sociabilité. Les statistiques nous donnent plus de précisions : on consomme aujourd’hui moins de schnaps et de bière ; en revanche, on boit plus de whisky et, surtout, de vin. On boit moins, mais on boit mieux, sans pourtant être un connaisseur ou fantasmer sur une cave à vin. C’est ce que confirme également le restaurateur français d’Erfurt : à son arrivée dans la ville au début des années 1990, il ne vendait que du Bordeaux ; aujourd’hui, on lui demande des vins de Bourgogne et d’autres régions.
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De nos jours, temperantia semble être la devise en matière de consommation d’alcool. Non pas qu’on ne boive plus, mais l’alcool contredit peut-être un ethos de la modération. On ne doit pas trop boire, mais il ne faut pas y renoncer complètement non plus. Les adeptes de la modération forment en quelque sorte un milieu sobre qui n’apparaît qu’en contrastant deux types : ceux qui boivent trop et ceux qui ne boivent pas du tout.
On reconnaît les représentant·e·s du premier type à leur volubilité et à certaines de leurs expressions euphémisantes : elles et ils boivent « une petite bière » ou « une goutte » et égrènent des dictons du genre : « La bière est sèche, je dois boire un schnaps », « Je soutiens l’industrie de Nordhausen[ii] » ou encore le légendaire « C’est un médicament ! ». Boire en quantité est encore autorisé, mais perçu comme peu convenable. Quelques exceptions sont toutefois possibles : lors des kermesses, des carnavals, des enterrements de vie de garçon, et dans certaines sociétés de femmes où l’on boit du mousseux et l’on peut – en groupe – se laisser aller.
Les représentant·e·s du deuxième groupe, celles et ceux qui ne boivent pas, n’ont pour leur part aucun besoin de parler. À lui seul, leur renoncement à l’alcool en dit déjà beaucoup. Il soulève le doute : a-t-on affaire à un·e alcoolique abstinent·e, une personne malade, une personne religieuse ? Si on ne se moque pas d’elles et eux, elles et ils doivent néanmoins vivre avec le fait qu’elles et ils empêchent les autres de boire à leur guise ; elles et ils mènent donc une existence sociale quelque peu isolée.
À ces deux types, ajoutons-en un troisième : les « faux buveurs » et « fausses buveuses ». Ce qu’elles et ils tiennent dans la main, qui a l’air d’un verre de bière semblable au nôtre, s’avère en réalité du jus de pomme. J’ai déjà rencontré ce genre de personnes, et elles m’ont semblé malhonnêtes. Il y a aussi les « faux non-buveurs ». Elles et ils consomment en cachette, de l’alcool et des pastilles à la menthe – mais c’est autre chose. Elles et ils suscitent plus de pitié que d’agacement.
La consommation modérée d’alcool est symbole d’une conduite de vie stricte ; en même temps, l’alcool est un antidote possible, une fuite momentanée de ces restrictions. Je ne sais pas si les gens sobres sont des maîtres de la modération ou s’ils ne pensent tout simplement plus à l’alcool. Lorsqu’on leur pose la question, ils déploient tout un arsenal de justifications pragmatiques qui appuient leur mode de vie équilibré : elles et ils travaillent tôt le lendemain, sont en voiture, ont encore une tonne de choses à faire. Bref : elles et ils sont terriblement occupé·e·s. Et peut-être font-ils aussi attention à leur ligne.
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Par son travail, un serveur, que ce soit à Mühlhausen, à Erfurt ou ailleurs, n’a pas à être un défenseur de la temperantia. L’étiquette de son métier le contraint à ne pas juger les préférences de sa clientèle. Ce principe s’applique également à la sociologue qui s’abstient de porter un jugement sur ce qu’elle observe. Si boire ne fait plus nécessairement partie d’un bon repas et n’est vraisemblablement plus aussi célébré qu’« avant », il faut reconnaître que la tendance peut être perçue comme dégrisante. Mais rappelons une chose : il est, en Allemagne, encore possible de boire un verre de vin au cinéma, une bière au sauna et un verre de mousseux dans le train. Quand on vient de l’étranger, on sait que quelque chose de ce genre, en dépit de toute modération, n’est pas évident.
CRÉDIT PHOTO: Flickr-Cyril Caton
[i] Ce texte fait partie d’une série sur la vie quotidienne et les habitudes de vie de citoyens d’Erfurt et d’autres villes de Thuringe, province de l’Est de l’Allemagne. Il est d’abord paru en allemand (« Das Trinken der nüchternen Mitte », Thüringer Allgemeine, 8 septembre 2017, p. 4).
[ii] La ville de Nordhausen, en Thuringe, est réputée pour la production schnaps à base de grain.
Cellulaire à la main je compose ce numéro de téléphone qui me rend nerveuse à chaque fois que je le compose. Ça sonne.
– Allô.
– Ça fonctionne toujours pour toi pour demain soir?
– Ouais.
– Tu es sûr que ça ne dérangera personne?
– Non. Non. Promis. Sérieusement tu vas vivre une expérience hors du commun.
– OK. À demain.
– Salut!
Je viens de terminer ma conversation et mon cœur bat la chamade. Dans quoi me suis-je embarquée? Il y a tellement de choses que je peux compromettre en allant vivre cette expérience. Je peux me faire arrêter par la police ou ne pas en ressortir vivante.
Il est 22h00 et j’attends patiemment mon contact. Je l’attends à l’extérieur et on va se le dire, il fait vraiment noir et je ne me sens pas en sécurité. J’ai beau attendre patiemment, mais il est maintenant 22h15 et mon contact n’est toujours pas arrivé. A-t-il eu des ennuis? S’est-il fait arrêter? Ça y est, moi aussi je vais être dans la merde… Quelqu’un touche mon épaule. Qui est-ce? Ça y est je suis dans la merde. Quelqu’un vient m’attraper. « Hey! c’est moi! ». Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. En me retournant, je vois mon contact qui rigole. Bien franchement, ce n’était pas drôle du tout. « Alors, prête à rentrer dans ce monde inconnu? ». Pour tout vous dire, oui je suis prête, mais peut-être pas à 100%.
On arrive alors devant cette grande bâtisse. Une vieille usine de textile abandonné. « Tu sais, ça fait au moins une cinquantaine d’années que cette usine est hors fonction, mais maintenant elle en a une nouvelle. Du moins jusqu’à temps que la ville décide de la jeter à terre. » Je lui demande alors comment on va rentrer là-dedans. Est-ce qu’il y a une entrée secrète? Mon contact me regarde comme si j’étais complètement stupide. Il doit commencer à croire que je crois un petit peu trop aux contes de fées. Quoi? Il y a peut-être une porte comme dans Narnia là-dedans! Quelle déception quand mon contact m’annonce qu’il n’y a aucune entrée secrète, mais qu’il faudra faire de l’escalade sur le mur de l’usine pour atteindre une des anciennes fenêtres. Pour votre information, l’entrée de la fenêtre est à environ cinq mètres du sol. Je regarde la fenêtre et puis le sol. C’est pas mal haut… « As-tu peur des hauteurs? » Oui et non… OK. Oui. Il sort alors une échelle rétractable de son sac. « On va grimper avec ça. C’est moins dangereux qu’avec une corde. » Je me sens tellement en sécurité maintenant…
Il grimpe en premier pour s’assurer que la voie est libre. Il me fait enfin signe pour que je grimpe à mon tour. L’échelle branle d’un côté et de l’autre, mais je réussis tout de même à grimper jusqu’à la fenêtre sans embûche. Une fois à l’intérieur, j’ai l’impression d’être dans un autre monde. Je vois des gens debout autour d’un feu dans une poubelle en train d’avoir de grande conversation. Il y a des matelas un peu partout et certaines personnes y dorment. Des graffitis couvrent les murs. On se croirait dans une galerie d’art que tout bon hipster voudrait fréquenter, mais en réalité je suis dans un squat. Attention! Je ne parle pas d’un squat que tout le monde connaît. Seuls les initié·e·s connaissent cet endroit.
Mon contact s’assure auprès du groupe que ma présence est la bienvenue. On m’invite à m’approcher du feu. Je peux alors voir le visage de ces individus. Certains visages n’ont pas encore traversé le cap de la vingtaine et d’autres semblent avoir atteint l’âge adulte. Je ne peux m’empêcher de demander à ces squatteurs et squatteuses ce qui les motive à vivre dans de vieux bâtiments abandonnés. En premier lieu, c’est le fait que ça ne le coûte rien de vivre ici. Ils n’ont pas de taxes ou d’électricité à payer. Un des squatteurs me répond que la société ne lui a rien donné et c’est pourquoi il ne l’aidera pas en retour en travaillant et en payant des impôts. En gros, on laisse de côté les normes institutionnalisées pour s’en créer de nouvelles au sein même du squat. Les normes qui sont valorisées au sein du groupe ne sont pas les mêmes que celles qu’on valorise au sein de notre société. Ces normes sont mises en place dans la mesure où elles sont seulement l’expression même d’une forte association à ce groupe. Bref, au sein du squat, une seule règle supplante toutes les autres : ne parle du squat à personne. N’oublie pas que c’est ta famille maintenant. Après que l’un des squatteurs m’ait appris cette règle, il me regarde droit dans les yeux. Que dois-je répondre? Je lui ai déjà dit que je ne nommerais en aucun cas la ville dans laquelle se retrouve le squat, donc je respecte en un sens la règle numéro un de l’endroit. Non?
Je ne peux alors m’empêcher de leur demander ce qui les a motivé·e·s à vivre dans un squat. Certain·e·s me répondent que c’était pour s’éloigner d’une vie qui ne leur convenait pas. L’un d’entre eux provient d’une famille très dysfonctionnelle où la mère partait des mois et ensuite elle revenait quelques semaines et repartait. « Ma mère était toujours saoule quand je la voyais. Elle nous criait après tout le temps quand elle revenait. Tsé, c’est mon père et ma grand-mère qui ont pris soin de tout le monde pendant qu’elle faisait le party on ne sait pas où. Moi, j’ai décidé de partir, parce que j’étais pu capable de vivre là-dedans. J’avais besoin de prendre l’air pis le squat est devenu ma nouvelle famille. » Un autre me parle que c’est la drogue qui l’a poussé à vivre dans la rue. « Le squat, c’est juste un endroit où je me sens en sécurité. Personne me juge parce que je prends de la dope. Pis la police peut pas me pogner icitte. »
Mon contact m’annonce que l’on doit partir. J’avais encore plein de questions qui me trottaient dans la tête. Avant de partir de chez moi, j’avais pris le temps de remplir mon sac de soupes en canne pour les donner au groupe à titre de remerciement pour leur accueil. « Tu peux revenir quand tu veux! » me répond l’un des squatteurs. Chacun·e me dit salut et me dit que si j’ai encore des questions, je peux passer n’importe quand. On se dirige alors vers la fenêtre. La foutue fenêtre à cinq mètres du sol…
Certes, ce fut une expérience hors du commun. Jamais de ma vie je n’aurais pensé rentrer dans un squat. Non ce n’est pas sale, non ces individus ne sont pas des criminel·le·s prêt·e·s à vous usurper tous vos biens. Elles et ils constituent seulement une petite société isolée du reste de la société, qui ne leur convient pas. Seulement, je vais vous demander une seule chose : ne dites à personne que je vous ai parlé de ce squat, parce que tout le monde va savoir que j’ai brisé la première règle du squat.