Nous sommes des fantômes : entretien avec une femme sans statut

Nous sommes des fantômes : entretien avec une femme sans statut

« ¡Hubiera traido mi camara! J’aurais dû emmener ma caméra (1) pour envoyer des photos à ma famille! » Émerveillée par le panorama qu’elle observait de la petite embarcation sur un lac de l’Estrie, Rosa avait presque oublié la raison de sa présence sur ce bateau à huit heures du matin. Elle me racontait cet épisode avec son rire éclatant et contagieux. Je me demande encore si naviguer sur ce beau lac estrien fut une des rares occasions où Rosa a pu oublier sa condition de femme sans statut migratoire.      

Elle s’était levée avant l’aube afin d’arriver à six heures au métro Viau pour rencontrer son nouvel employeur et les 14 autres personnes, toutes immigrantes, avec qui elle travaillerait. À bord d’une camionnette, elles se sont rendues à un quai près de la ville de Sherbrooke. Ensuite, sur deux petites embarcations, les travailleuses et travailleurs ont traversé le lac en 45 minutes sans gilet de sauvetage. Ce n’est qu’une fois débarquée que Rosa a appris qu’elle arracherait des mauvaises herbes dans un champ de fraises toute la journée. C’était la première fois de sa vie — et la dernière m’affirmerait-elle plus tard —qu’elle faisait du travail agricole et ne savait pas comment s’y prendre. Elle se penchait en pliant légèrement ses genoux pour arracher les herbes. « Ne reste pas debout, baisse-toi et plie les genoux ou agenouille-toi. Sinon, tu ne pourras pas marcher demain », lui conseillait un de ses collègues. Rosa et deux autres femmes ne réussissaient pas à garder le rythme, mais deux travailleurs les aidaient en venant arracher des herbes dans leurs rangs de fraises. Rosa n’avait pas de chapeau et la source d’eau était beaucoup trop loin pour qu’elle puisse y remplir sa bouteille. Le soleil estival était accablant. J’ignore si Rosa a autant admiré le paysage pendant le voyage de retour, je n’ai pas osé le lui demander.

De retour au métro Viau, elle reçoit sa paye en argent comptant : 72$ pour 9 heures de travail. Un taux horaire de 8$ bien en dessous du salaire minimum qui, à l’époque, était de 9,90$. C’est sans compter que son temps de déplacement, pas moins de cinq heures, n’a pas été rémunéré. Rosa aura ces mots pour son employeur : «Te acepto el dinero pero me va a doler gastarlo. J’accepte l’argent, mais ça va me faire mal de le dépenser. Tu ne me reverras pas mais je dois te dire que me da vergüenza, j’ai honte que tu sois Hondurien et que tu exploites d’autres Honduriens et immigrants.» Pendant une semaine, fiévreuse à cause de l’insolation, pouvant à peine marcher ou s’asseoir, Rosa n’est pas sortie de chez elle.

À chaque fois que je la rencontre, Rosa est toujours impeccable. Ses cheveux rouge foncé bien coiffés, ses ongles toujours couverts de vernis. Nous nous sommes vues à une fête une fois et elle était très élégante. Lors d’une de nos rencontres, j’ai remarqué qu’elle avait appliqué un vernis blanc lustré sur ses ongles un peu longs et limés. « Je me fais la manucure moi-même, tu sais. J’aurais bien aimé suivre une formation pour devenir esthéticienne mais nous, les personnes sans statut, n’avons pas accès à l’éducation. Ni à la santé d’ailleurs. Somos fantasmas, no existimos. Nous sommes des fantômes, nous n’existons pas. »             

Rosa habite à Montréal depuis presque dix ans, deux ans en tant que requérante d’asile, puis presque 8 sans statut. Sa demande a été déboutée par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié. Comme d’autres requérant·e·s d’asile dont la requête est refusée et dont la vie est en danger dans leur pays d’origine, elle est demeurée au Canada. Rosa me laisse entendre qu’elle a fui son pays en raison d’une relation conjugale violente. Je ne la questionne pas plus à ce sujet, je n’en vois pas la nécessité.


Depuis qu’elle vit à Montréal, Rosa a travaillé comme opératrice de machine à coudre et aide-ménagère. Sur la machine à coudre, Rosa s’éreintait treize ou quatorze heures par jour pour une rémunération horaire de 6 $. Ses employeurs étaient un couple de Salvadoriens. « Duele, ça fait mal, que ce soit des immigrants qui nous exploitent». Ni le très bas salaire ni les longues heures de travail n’ont incité Rosa à quitter cet emploi. C’est plutôt les insultes quotidiennes du patron qu’elle ne supportait plus. «À chaque occasion, il nous traitait, mes collègues et moi, toutes des femmes, de viboras, chismosas, mitoteras, holgazana, vipères, commères, mégères, paresseuses. Et il parlait toujours mal de mon pays. Mais moi j’ai du tempérament et je savais qu’un jour ou l’autre j’exploserais. Comme je dois éviter les ennuis, j’ai préféré quitter mon emploi. J’ai donné mon préavis de deux semaines à son épouse, car c’est elle qui m’avait embauchée. Je lui ai expliqué les raisons de mon départ et en ai profité pour lui dire que, siendo mujer, en tant que femme, elle ne devait pas permettre que son mari nous parle de la sorte.»         

Ce travail lui laissait peu de temps libre et encore moins d’énergie. De toute façon, elle sort peu. «Cambio siempre de camino cuando salgo de casa. Je change toujours de trajet quand je sors de la maison; j’ai peur d’être arrêtée par la police. En fait, quand je vois la police je change de trottoir. » Je m’intéresse maintenant à ses relations sociales :« ¿Tienes amigos? Tu as des amis? Oui, quelques amis », puis elle se corrige aussitôt.  « Plus que des amis j’ai des connaissances. Elles ne sont pas au courant de mon statut, on ne sait jamais. » Le dimanche, Rosa sort pour aller à la messe. De temps à autre, étant membre de quelques associations communautaires, elle va à des fêtes quand son travail du moment le lui permet et quand il lui reste de la force. « Ça me fait sortir de la maison et ça me permet de rencontrer des gens. » Parfois, elle participe à des assemblées où l’on discute de stratégies à suivre pour arrêter les déportations et régulariser les personnes sans statut, mais elle se demande si elle continuera à y aller. « Dernièrement, j’ai appris qu’une femme sans enfants mineurs, comme moi, a peu de chances d’obtenir un statut pour considérations d’ordre humanitaire. Entonces, ¿de qué sirve seguir luchando? Alors, à quoi ça sert de continuer à lutter? » 

Depuis quelques années, Rosa fait des ménages. Elle préfère cet emploi à celui d’opératrice de machine à coudre car elle est plus autonome dans son travail, ses client·e·s lui font confiance et lui donnent les clés de leur domicile. Elle travaille 3 ou 4 jours par semaine ; elle est trop fatiguée pour travailler davantage. Même si ce travail lui convient, il n’est pas sans risque. « Une fois, je suis tombée sur le ventre chez des clients et me suis fait très mal. Une chance qu’ils n’étaient pas là. Ils auraient insisté pour appeler l’ambulance ou m’accompagner à une clinique, ce qui m’aurait peut-être obligée à leur dévoiler ma situation. » 

Rosa est perpétuellement stressée. Récemment, une amie — ou plutôt une connaissance — qui voulait l’aider à se procurer des médicaments lui avait donné rendez-vous à l’entrée d’une pharmacie. Quand Rosa est arrivée, la police procédait à l’arrestation de deux jeunes hommes à l’endroit prévu pour leur rencontre. « J’ai hésité entre rebrousser chemin et partir, puis je me suis fait violence pour entrer. Car c’est très compliqué pour nous d’acheter des médicaments, tu sais? J’ai déjà eu un problème dans une pharmacie. Après ma chute en faisant du ménage, j’avais une inflammation et faisais de la fièvre. Un médecin m’avait prescrit des médicaments et je m’étais rendue dans une pharmacie. J’ai dit à la technicienne qui m’a servie que je n’avais pas ma carte de la RAMQ car je l’avais oubliée chez moi. Elle ne voulait pas me vendre les médicaments même si j’étais prête à payer le plein prix. J’ai insisté avec mes rudiments de français en lui expliquant que j’étais vraiment malade. Devant son refus, je lui ai demandé de me redonner ma prescription, mais elle n’a pas voulu. Plusieurs personnes ont été témoins de la scène car elles attendaient leur tour derrière moi. Je me suis sentie vraiment humiliée. La technicienne est allée parler à un homme qui semblait être son chef. Ces quelques minutes angoissantes m’ont semblé une éternité. Appelleraient-ils la police? Devrais-je sortir en courant? Finalement, le pharmacien m’a appelée et après m’avoir posé d’innombrables questions il m’a finalement vendu les médicaments. Depuis cet épisode, je ne suis plus retournée dans une pharmacie pour acheter des médicaments. Je demande à mes connaissances qui voyagent dans mon pays de m’apporter des anti-inflammatoires en prétextant qu’ici les médecins n’en prescrivent pas à moins qu’on ne soit très malade. C’est comme ça quand on est sans statut, on doit développer toutes sortes de stratagèmes pour occulter notre condition. Et les anti-inflammatoires c’est une inquiétude constante, car je dois en prendre régulièrement. »

Après mon entretien avec Rosa, j’ai pensé à ma mère. Femme immigrante espagnole de classe ouvrière, qui tout comme Rosa, a travaillé comme opératrice de machine à coudre et comme aide-ménagère. Deux métiers traditionnellement féminins et, par conséquent, peu valorisés et sous-payés. Mais les similitudes s’arrêtent là. Ma mère a toujours été payée au moins au salaire minimum, elle a pu se faire soigner et apprendre le français sans payer dans des institutions publiques. Elle n’a jamais eu peur dans une pharmacie, craint la police ou vécu dans la peur angoissante d’être déportée.

Nous les femmes ne connaissons que trop bien la peur el miedo. La peur quand des hommes marchent derrière nous en nous insultant, la peur quand des hommes nous suivent la nuit, près de notre domicile, dans des lieux mal éclairés ou isolés, la peur d’être violée. Si nous ne saisissons pas toutes en profondeur ce que signifie vivre sans statut nous comprenons la peur. Cette condition commune ne pourrait-elle pas ouvrir la porte à une solidarité concrète envers les femmes sans statut?

En attendant, et pour trouver l’équilibre, je réfléchis souvent au bonheur. Le sociologue Zygmunt Bauman (2) nous rappelle que pour le poète allemand Goethe le bonheur consiste à surmonter les problèmes. Vivre des journées heureuses et emplies de plaisirs équivaudrait à mener une vie ennuyeuse et sans buts. Bauman nous suggère donc de concevoir notre vie comme une longue lutte. Je me demande ce que Rosa penserait de tout ça.

  1. L’entretien a été réalisé en espagnol, langue de l’interviewée et langue maternelle de l’autrice du feuilleton.
     
  2. Al Jazeera, (2016). « Zygmunt Bauman: Behind the world’s ‘crisis of humanity’» https://www.aljazeera.com/programmes/talktojazeera/2016/07/zygmunt-bauman-world-crisis-humanity-160722085342260.html

CRÉDIT PHOTO:  Collectif des femmes sans statut – https://www.facebook.com/Collectif-des-femmes-sans-statuts-Non-Status-Womens-Collective-359117424442117/ 

Étiquette d’une nécrologue

Étiquette d’une nécrologue

En 2018, Barbara Thériault a fait une tournée de villes en Thuringe, une province de l’est de l’Allemagne. Pour le compte du journal Thüringer Allgemeine, elle enquêtait sur l’état d’esprit morose qui y règne depuis les dernières élections fédérales. Dans le texte reproduit ici, elle relate ses expériences à Nordhausen, une ville de 45 000 habitant·e·s située à une heure de train au nord de la capitale, Erfurt[i].

Il y a des gens qui commencent à lire le journal par la fin. Ce qui les intéresse avant tout, ce sont les avis de décès. C’est le cas de Madame B., de Nordhausen. Alors que les nouvelles la mettent hors d’elle, elle aime lire les avis de décès.

La responsable de la publicité, section « service aux familles », du quotidien Thüringer Allgemeine, m’a confirmé que les avis nécrologiques sont très populaires. Nous nous sommes rencontrées au bureau de la rédaction locale, ou « Service Center », à Nordhausen. « Les annonces sont particulièrement lues la fin de semaine », a-t-elle précisé. Cette tendance explique pourquoi certain·e·s lecteurs et lectrices ne s’abonneraient qu’à l’édition du week-end du journal.

Pour répondre aux exigences du temps, la responsable de la publicité a, l’an dernier, compilé un catalogue de deuil de 90 pages offrant de vastes choix aux proches de personnes décédées dans la préparation d’un avis. L’époque où l’on portait un titre universitaire ou professionnel jusque dans la tombe — sur une pierre tombale ou une notice nécrologique —, est révolue. Si on trouve encore dans les notices quelques vers de poètes ou de philosophes — Albert Schweitzer, Goethe, Kant — ou des versets de la Bible, il est à penser que les inscriptions tatouées sur les personnes décédées sont aujourd’hui plus révélatrices de leur individualité. « Tout est aujourd’hui plus individualisé », constate la responsable de la publicité. Les annonces types de Herr et Frau Müller sont dorénavant offertes dans un vaste éventail de coloris, d’images, d’arrière-plans. Grâce aux choix qu’il propose, le catalogue standardisé permet du sur-mesure sans exiger du personnel, ce qui nécessiterait un effort considérable.

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Madame B. m’explique que dans le journal, on distingue les avis de décès des remerciements. Alors que les premiers sont souvent factuels, les seconds sont plus personnels. À Nordhausen, on publie souvent des remerciements à l’intention du directeur d’une maison funéraire. Il se charge des avis de décès, de l’éloge funèbre et accompagne les personnes endeuillées dans ces moments difficiles. Il insiste sur l’unicité des gens, le dialogue et les conseils personnalisés.

Le directeur de la maison funéraire, un ancien moine bénédictin, se démarque de ses collègues. Contre la tendance à l’enterrement semi-anonyme dans l’Allemagne de l’Est sécularisée, il privilégie les adieux à cercueil ouvert. Une expérience personnalisée, mais aussi traditionnelle : l’homme est vêtu de noir, respectueux, digne — sans formule toute faite, comme le promet sa publicité. Je suis si impressionnée par son approche, son attitude confiante et son éloquence, que j’en signerais immédiatement un contrat de préarrangements funéraires.

L’homme est ce que la jeune sociologie du début du XXe siècle appelait une « grande individualité » ou une « personnalité ». À la quantité, il préfère la qualité. Comme beaucoup de gens que j’ai rencontrés en ville ces jours-ci, il critique ce qu’il perçoit comme un individualisme égoïste généralisé. Les gens peinent selon lui à nouer des liens; ils s’atomisent, une tendance apparemment matérialisée dans l’image de la salle de sport. Ce genre de paroles et d’images sont bien reçues dans une ville où, selon un autre interlocuteur, « les gens sont frustrés et ne savent pas pourquoi ». Les grandes individualités se posent comme prophètes, à la fois annonce et réponse, à nos désirs inassouvis; avant tout — me semble-t-il — un désir d’individualité et de reconnaissance.

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Je comprends pourquoi la responsable de la publicité a voulu me présenter le directeur de la maison funéraire. Sa riche biographie et sa philosophie — « elle m’est propre », insiste-t-il — détonnent dans la ville. Cette impression d’une personne « à part » est d’ailleurs renforcée au plan esthético-architectural par son élégante villa.

« Nous étions une des villes les plus riches d’Allemagne », commente un politicien local. Aujourd’hui, la ville n’est plus une « grande » ville, mais elle n’est pas petite non plus. Elle compte des industries, des institutions culturelles et un établissement d’enseignement supérieur, mais on n’y retrouve pas l’éclat architectural d’une ville au passé prospère. Si on fait abstraction des bâtiments communistes et de la vieille ville rénovée, ce qui frappe, ce sont surtout les espaces vides. En écoutant les gens, il semble que la guerre, qui a presque tout détruit, est moins à blâmer pour la situation que les occasions manquées des années 1990, après la réunification allemande.

« Et les habitant·e·s? », voulais-je savoir. « Les gens ne sont pas riches, mais ils ont ce qu’il faut », m’a-t-on répondu. Ces jours-là, j’ai rencontré beaucoup de personnes tatouées et d’hommes en chemise à carreaux. Je me demande si tous ces gens, des classes que l’on qualifie de moyennes inférieures, oseraient aller chez le directeur de la maison funéraire s’ils n’y étaient pas amenés, comme moi, par une responsable de la publicité d’un journal.

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Une amie de la région m’a une fois accompagnée à un service funéraire, dans une église de Lévis, au Québec. Elle avait été agacée par trois choses : l’ambiance triste-mais-conviviale, les conversations à mi-voix et les couleurs vives. Il n’est pas rare que les funérailles soient maintenant les seuls moments qu’ont les familles pour se réunir — il n’y a guère plus d’autres rituels des cycles de vie, mariages, baptêmes, premières communions… L’atmosphère des funérailles à l’église est parfois enjouée sans qu’on s’en scandalise. Il n’est pas rare que les orateurs et oratrices voient cette atmosphère d’un œil bienveillant : on ne s’est pas vu depuis longtemps et on se réjouit de se retrouver enfin.

Madame B., la directrice de la publicité et le directeur de la maison funéraire à Nordhausen seraient certainement d’accord avec mon amie : une telle attitude va à l’encontre de l’étiquette du deuil. Le journal veille au ton pieux, réservé, conforme aux normes des chroniques nécrologiques, tout en s’efforçant de préserver un certain caractère individuel. Madame B. pourra ainsi s’énerver sur bien des pages de son journal, mais pas sur celle-là.

[i]                   « Etikette einer Nekrologin », Thüringer Allgemeine, 26 juillet 2018, p. 4.

Flâneurville

Flâneurville

Je me promène encore une fois, seul et sans but apparent dans les rues de Plagwitz, un après-midi de juin. Ce quartier embourgeoisé situé dans l’ouest de Leipzig – une ville d’Allemagne de l’Est – est réputé pour être fréquenté par les hipsters et les artistes. C’est la raison pour laquelle, depuis quelques semaines, je fais chaque jour l’aller-retour depuis mon lieu d’hébergement pour enquêter sur la bohème contemporaine[i]. Aussi cliché soit-il, jouer le jeu du vagabondage urbain aide à découvrir certains aspects de la vie publique qui passeraient autrement inaperçus, du fait de leur banalité.

La rue Karl-Heine m’apparait maintenant familière. On penserait que ses vieux immeubles couverts de graffitis sont abandonnés s’ils n’accueillaient pas à leurs pieds une terrasse de restaurant. Sur fond de ruines industrielles et de bloc-appartements ayant par le passé logé des familles ouvrières détonnent des commerces sortis d’un autre univers. Quel étrange paysage! On me répète sans cesse qu’il y a une dizaine d’années, « il n’y avait rien » sur cette rue, la plupart des immeubles étant vacants. Aujourd’hui on y trouve une boutique d’importation privée de vin, un centre de yoga, quelques studios de photographie, des cafés de style parisien et des librairies.

Malgré ces jolies petites vitrines, c’est plutôt l’immeuble du Westwerk, une ancienne manufacture aujourd’hui transformée en ateliers d’artistes et en locaux de musique, qui donne le ton. Son aura est telle qu’il y a presque toujours une poignée de gens assis sur le trottoir contre sa façade. Ce sont pour la plupart des étudiantes et des étudiants, et des membres de la classe jeune et professionnelle. Ces gens vont s’acheter une bière au dépanneur du coin, et passent leur temps à jaser et à fumer des cigarettes. La première fois que je m’y suis rendu, j’y ai rencontré par hasard une amie de l’Université de Leipzig. « It’s a nice place to hang out with friends, the sidewalks are large and you can watch people passing by », m’a-t-elle dit en anglais.

J’ai compris plus tard que ce qu’elle faisait au Westwerk est en fait représentatif de l’ambiance qui règne à Leipzig. J’y ai moi-même pris part régulièrement en allant rejoindre des connaissances, sans me rendre compte sur le moment que je passais d’un flâneur de profession à un flâneur social. Cela m’a rappelé qu’au Québec, dans la banlieue où j’ai grandi, le « flânage » – comme on l’appelle là-bas – est suspect, voire spécifiquement interdit à plusieurs endroits. À Leipzig, la flânerie attire peu l’attention. Celle-ci, en tant qu’activité ludique et sociale, est célébrée quotidiennement, chaque jour ensoleillé prenant des airs de dimanche.

Cette flânerie a ses endroits de prédilection. La vieille ville est trop agitée par les activités commerciales et touristiques, tandis que les quartiers résidentiels sont trop ennuyeux. Je l’aperçois plutôt tout au long du trajet reliant le campus des sciences sociales de l’Université de Leipzig jusqu’au quartier des artistes. On peut y observer régulièrement et à toute heure de la journée une grande variété de spécimens de flâneurs et de flâneuses. En effet, près de la piste cyclable, un grand espace de verdure est tacheté d’hommes et de femmes allongé·e·s dans l’herbe, pendant que des troupeaux s’assemblent autour de fours au charbon. Partout où la flânerie s’installe, il y a presque toujours de la bière et du tabac. Les deux semblent indissociables ; ensemble ils garantissent un état de détente et de rêverie qui représente bien le caractère de la flânerie sociale. Plusieurs se sentent appelés à se libérer des contraintes vestimentaires habituelles. Adieu les souliers et les bas, bonjour les pieds nus! Il y a une fille qui se fait bronzer en monokini, une liberté que mon ami leipzigois présent sur les lieux semble trouver exagérée, lui qui est pourtant un habitué des saunas et des plages naturistes.

Ce même ami me dit qu’en continuant le chemin vers Plagwitz, il y a un pont fermé aux voitures qui est réputé pour être fréquenté par la « bohème ». Je ne sais pas si la bohème, qui semble aujourd’hui une entité floue, est réellement présente ce jour-là. La flânerie, par contre, est bel et bien au rendez-vous. On y reproduit les clichés les plus communs du vagabondage, comme c’est le cas de ce groupe de musique tzigane ou de ces jeunes gens qui se coupent les cheveux chacun leur tour, un verre de vin à la main. À ma gauche, un intellectuel solitaire est plongé dans son livre, et à ma droite deux artistes en herbe font des esquisses. Voyant tout l’effort qui est mis dans cette façade, je me demande s’il ne s’agit pas d’un concours. Certaines personnes s’éloignent néanmoins des stéréotypes, comme ce monsieur en habit d’un certain âge qui s’est arrêté deux minutes pour regarder les gens passer, avec un casque d’écouteurs sur la tête.

Depuis Baudelaire, la flânerie se rapporte à un art d’observer ; l’autre flânerie, quant à elle, s’élargit à un art de vivre qui n’a de sens qu’en public. C’est un type de sociabilité qui rappelle l’idée romantique et mondaine de la bohème à Paris au milieu du XIXe siècle. Plutôt qu’un relâchement complet, j’y vois un spectacle léger, une performance stylisée qui se joue réciproquement en présence des autres. Cette petite société n’est maintenue que pour un temps limité, car on ne flâne pas toute la journée ni toute sa vie. Pour le temps qu’elles durent, ces scènes constituent une enclave de la réalité, qui l’inverse parfois en projetant un idéal plus libre et spontané, loin des obligations sociales et de l’ennui.  

[i] Au milieu du XIXe siècle, la bohème se rapporte à une sous-culture anti-bourgeoise, regroupant des outsiders, artistes, dandys et intellectuels vivant en marge à Paris.

Sur les traces d’un bar hors-la-loi

Sur les traces d’un bar hors-la-loi

Ça arrive parfois lorsque je travaille jusqu’à la fermeture du bar qui m’emploie : je termine mon shift un peu étourdi par la boisson. Cette nuit-là, je finis rapidement mon ménage, m’écrase sur la banquette à côté de mon collègue et lui lance, comme une lamentation: « je prendrais bien une autre bière », sachant très bien que cela est impossible puisque la caisse est fermée. Sans lever les yeux de sa comptabilité, mon collègue me répond spontanément « justement, je pensais aller prendre un verre avant de rentrer chez nous ». Ne comprenant pas comment cela est possible à cette heure tardive, je lui demande des explications. Selon ses dires, il y aurait un bar ouvert après trois heures du matin, donc illégalement, connu des employé·e·s de la restauration.

Je reste muet, je peine à le croire. Mon incrédulité le réjouit. Pour chatouiller davantage mon intérêt, il renchérit ; ce lieu est également fréquenté par certain·e·s comédien·ne·s connu·e·s, noms à l’appui. Et ce n’est pas tout. Ce bar est loin d’être le repère d’enfants de chœur, me prévient-il : « on y trouve de l’alcool, mais aussi des drogues, des machines à sous et des prostituées. » « C’est un bar à vices. Peu importe c’est quoi ton vice, ils l’ont », conclut-il.

Il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. Je sens une vague d’adrénaline m’envahir. Mon imagination part alors en vrille : je visualise une grande salle aux riches tapisseries et décorations. Celle-ci est secrète, elle est au sous-sol et on y accède par des escaliers cachés. Des alcooliques et autres dépravé·e·s flambent leur argent tandis que des mafieux sont installés confortablement dans le fond de la salle et fument des cigares en se réjouissant du profit qu’ils tirent de ce commerce clandestin.

Je pense alors tenir un filon pour me lancer dans une carrière de journaliste d’enquête. Je m’imagine déjà en train de dévoiler au grand public l’existence d’un réseau de «bars à vices» spectaculairement criminel.

Mon collègue m’extirpe de mes songes et me propose de l’accompagner, offre que j’accepte naturellement sur-le-champ.

***

Une bonne marche plus tard, nous arrivons sur une petite rue commerçante. Je scrute du regard chaque boutique, me demandant laquelle peut bien cacher un bar afterhours. Nous nous arrêtons finalement devant l’entrée d’un petit restaurant dont les grandes fenêtres sont recouvertes d’épais rideaux noirs. Mon rythme cardiaque s’accélère. Mon collègue fait simplement aller sa main par la fenêtre en guise de salutation. Ni code secret, ni porte arrière : je m’étonne des faibles mesures de sécurité.

Un grand homme en jeans et t-shirt nous ouvre la porte. Il serre amicalement la main de mon collègue avant que ce dernier me présente. La poigne de l’homme est solide. Je crains de ne pas avoir serré suffisamment fort et que l’on m’identifie comme un intrus.

Mon collègue s’engouffre dans une grande salle obscure. Je le suis de près. Des visages se tournent vers nous. J’ai du mal à les distinguer, j’ai l’impression de faire face à des ombres. Le très faible éclairage est en cause, mais un mince brouillard règne également dans la pièce. Je comprends quelle en est la cause lorsque je remarque les cigarettes dans les mains de plusieurs client·e·s. Je suis un peu révulsé par l’odeur ambiante : nul cigare n’est fumé ici, que du mauvais tabac à en croire ce parfum âcre qui coupe le souffle. Je me retiens toutefois de tousser pour éviter d’attirer l’attention.

Nous nous installons enfin au bar. Mon collègue commande et on nous apporte deux verres en plastique bien remplis. Il nous en coûte 16 $. La première gorgée est insatisfaisante. Un mauvais rhum additionné à un ginger ale trop sucré; inutile d’être mixologue pour comprendre que mon breuvage est médiocre.

Nous commençons à discuter de tout et de rien. J’en profite pour scruter les lieux : les murs d’un blanc délavé, du moins c’est ce qu’il me semble en l’absence de lumière, sont pauvrement décorés à l’aide de tableaux de paysages sans grande valeur esthétique. Aucune célébrité en vue, pas plus qu’il n’y a de parrain de la mafia assis dans le fond de la salle. Il n’y a là-bas qu’une toilette où certains font des allers-retours… Plus près de moi, une petite machine à sous est branchée sur une rallonge. Il s’agit probablement d’un branchement alternatif afin d’éviter le contrôle gouvernemental des jeux de hasard qui, tout comme l’alcool, sont interdits après trois heures.

Je me tourne vers la douzaine de personnes installées comme nous au comptoir. Je tends l’oreille pour capter des bribes de conversation. J’ai l’étrange sensation que certaines exclamations sonnent faux, que certains rires sont poussés en retard. Je constate que chacun et chacune est légèrement en décalage avec les autres. Ces gens doivent s’enivrer depuis plusieurs heures; le poids de la fatigue et de l’obscurité commence à peser sur leurs épaules. Tout le monde s’obstine néanmoins à rester dans un certain état d’enthousiasme festif.

Ce bar clandestin m’apparait être, pour celles et ceux qui le fréquentent, une sorte d’enclave, une échappatoire à la réalité de la prohibition nocturne qui donne l’impression de pouvoir prolonger indéfiniment la vie stimulante et palpitante d’un bar. Le présent commerce n’est cependant qu’une sombre copie : l’ambiance est fade, les discussions sont nébuleuses, l’excitation est sur son lent déclin. J’ai ainsi l’impression de me trouver dans une vieille taverne, éternel repère de ces âmes éreintées qui semblent avoir besoin de l’obscurité pour germer.

La conversation amène mon accompagnateur à me raconter qu’il a invité un autre de mes collègues ici deux semaines plus tôt. « C’était drôle, il était vraiment stressé et il y a eu une descente de police! », me dit-il. Tout inquiet, je lui demande s’ils ont été arrêtés. « Non, pas du tout. Il y avait juste eu un crime pas trop loin et la police a shutdown le quartier », me répond-il sans trop d’émoi. Le commerce illégal dans lequel je me trouve est donc bien connu de la police. Je comprends alors pourquoi l’alcool coûte si cher : les tenanciers paient fort probablement une cote à la police.

Le présent bar s’apparente donc à une plate taverne et est connue des autorités : ma carrière de journaliste d’enquête disparaît aussi vite qu’elle a vu le jour!

Je continue tout de même mes observations. Je suis surpris qu’il y ait presque uniquement des hommes. Je ne sais comment l’expliquer, mais leurs postures respirent le virilisme. Il n’y a que deux femmes. Comme mon collègue m’avait parlé plus tôt de la présence de travailleuses du sexe, je me questionne à savoir si c’est leur cas. Quoi qu’il en soit, je me questionne tout de même : où vont les travailleuses de la restauration pour boire une bière après leur shift?

Il est probable que le pourcentage élevé d’hommes ici s’explique en partie par la division sexuelle du travail en restauration. Les femmes travaillent davantage comme serveuses que comme barmaids et terminent donc leur boulot avant trois heures. Toutefois, en écoutant les gens parler autour de moi, je réalise également que la clientèle est loin de travailler uniquement dans les bars. En fait, je ne me trouve pas tant dans un bar  pour employé·e·s de la restauration que pour initié·e·s. Et vraisemblablement, les hommes n’amènent ici que d’autres hommes…

***

Les minutes et les heures s’écoulent à mon insu. Je commence à bailler et à m’ennuyer. Pourtant, je ne veux pas partir, quelque chose me retient. Il y a un certain charme à cette clandestinité : je me suis habitué à la fumée et commence à apprécier la touche onirique que cette brume confère à la scène. Il y a plus. Je n’arrive pas à me faire une idée claire de ce lieu : il règne ici une certaine ambigüité. Je me trouve dans un bar illégal très tard dans la nuit, ce qui est excitant, et en même temps je suis dans ce qui me semble être une taverne tout à fait insignifiante. Le permis conclut parfois de bien curieuses alliances avec l’interdit.

***

Tranquillement, le soleil déverse ses premiers rayons dans la salle par l’espace non couvert par les rideaux au haut des fenêtres. Le tenancier fait son last call. Je regarde l’heure : il est passé six heures! Nous quittons l’établissement par la même porte par laquelle nous étions entrés.

En guise d’au revoir, je remercie mon collègue de m’avoir fait découvrir cet endroit. « Je suis content que t’aies vu mon petit quotidien », me répond-il en toute simplicité.

J’enfourche mon vélo et chemine vers chez moi dans les rues que les premiers rayons de soleil inondent. Le bar me semble alors aussi lointain qu’un souvenir dans lequel le charme d’un lieu caché croise la banalité d’une taverne douteuse.

Garou et le problème de la réalité

Garou et le problème de la réalité

Réflexion inspirée du succès du chanteur en Pologne

Vous avez peut-être déjà ressenti cette impression un peu bizarre : vous vous trouvez à l’étranger, vous vous croyez au bout du monde, disons à Chemnitz en ex-Allemagne de l’Est, et vous voyez une publicité d’un DJ de la ville de Québec pour un party du nouvel an. Ça arrive plus souvent qu’on le pense. Ça m’est souvent arrivé à moi. En Pologne, par exemple, où le chanteur Garou connaît un incroyable succès. Au-delà de la simple curiosité, il y a l’énigme : pourquoi un tel succès, si loin ?

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« Sa voix et son talent sont uniques », dit Beata. « Il m’émeut », écrit Joanna. « J’aime sa sincérité, il chante avec son cœur », ajoute Małgorzata. On aime Garou. C’est sérieux. Les seuls signes d’ironie, exprimés par des smileys sur les forums de discussion, font référence à la bouche du chanteur, à son physique.

Point d’énigme entourant Garou pour Beata, une femme dans la quarantaine, enseignante dans un collège de Jelenia Góra, à qui j’ai posé quelques questions. Elle était fort surprise d’entendre que je n’étais pas une admiratrice de Garou et qu’il n’était pas un des chanteurs les plus populaires à Montréal. Pourquoi alors s’y intéresser ? Malgré une petite déception, Beata a quand même accepté de m’aider à comprendre la popularité du chanteur.

Tout commence en 2002 lorsqu’il connaît un grand succès au festival international de musique de Sopot. Depuis, il revient pour des « récitals », me dit-elle ; et ses chansons tournent tout le temps à la radio. Beata a raison, Garou a vendu des centaines de milliers de CD ; les chansons « Sous le vent » (2001), « Seul » (2002), « Gitan » (2002), « Reviens » (2003), « Passe ta route » (2004) et « Burning » (2008) ont toutes été numéro un au palmarès, les pièces les plus jouées à la radio ; ses concerts — il sera de nouveau en tournée dans plusieurs villes polonaises à l’automne 2018 — font salle comble. Beata a encore ajouté qu’il existait une édition spéciale de l’album du chanteur, « Au milieu de la vie » (2013), pour le marché polonais. Il s’ouvre avec un duo avec une chanteuse polonaise, Paulla.

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Le succès de Garou est indéniable. Pourquoi précisément en Pologne ? Après avoir consulté les sites de discussion, les pages des fan-clubs et m’être entretenue avec des admiratrices, il m’est possible de faire l’observation suivante : Garou est populaire parce qu’il est proche et lointain. Il est les deux, à la fois.

Garou est proche. Ses fans parlent de lui sur les forums de discussion polonais avec une grande familiarité ; elles lui donnent un petit nom, l’appellent « Gar ». Garou est proche, mais il est aussi loin, notamment parce qu’il chante en français, une langue peu comprise, exotique, réputée romantique et moins quelconque que l’anglais. Anna dit qu’elle ne l’écouterait pas si ses chansons étaient en anglais : « […] the words in French are definitely a plus. I think French is the most musical language, all songs sound better… ». En fait, Garou a enregistré un album en anglais, « Piece of my soul ». En entrevue, il dit lui-même qu’il est un peu déçu que cet album, qu’il voulait faire depuis longtemps, n’ait pas connu le succès de ses albums en français.

Garou est aussi loin parce qu’il provient d’un lieu méconnu : on sait qu’il est canadien, c’est tout. Les fans en savent très peu sur lui. Sur le forum de discussion — c’est magnifique —, elles voient dans la rareté de l’information qu’elles peuvent glaner sur leur idole une grande qualité, un gage de son intégrité, son authenticité, son écoute ; on dit aussi que « Gar » aime la Pologne et qu’il y revient — il a appris à dire dziękuję bardzo et do widzenia, « merci beaucoup » et au « revoir ».

Si les admiratrices connaissaient davantage Garou, leur serait-il aussi proche ? J’en doute. Il suffit de regarder le cas d’un autre chanteur qui connaît un certain succès en Pologne : Bruno Pelletier. Lorsque je lis que le chanteur vient de Charlesbourg, ça ne me fait pas rêver, moi qui ai grandi à Lévis. Charlesbourg, c’est trop près de la réalité, d’une vie quotidienne qui ne m’inspire rien.

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En réfléchissant à Garou, je comprends un peu mieux pourquoi j’apprends le polonais. La langue me plonge dans un monde parallèle, qui n’existe fort probablement qu’en dehors de la Pologne.

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Écouter Garou, pour ses admiratrices polonaises, c’est prendre le large, une possibilité de transcender l’espace et le temps tout en restant chez soi. Le monde de Garou se définit par opposition au monde de la réalité, par un autre langage ; c’est une enclave dans la réalité, celle de la vie quotidienne. « Lorsqu’il sourit, écrit une fan, j’oublie tous mes problèmes » ; une autre ajoute : « je ferme les yeux, et il est là ».

Les sociologues savent que les réalités sont multiples, même si l’une d’entre elles nous paraît primordiale, plus vraie que toutes les autres, celle de la vie quotidienne. La musique de Garou, l’idée de sa personne aussi, transporte ses admiratrices. On dit qu’il ne travaille pas pour l’argent, qu’il ne veut pas être populaire à tout prix, qu’il est sincère et authentique. Il est fort à penser que cette perception contraste avec ce que les admiratrices conçoivent de leur réalité quotidienne, quelque chose à laquelle elles échappent dans le « monde Garou ».

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En attendant mon café à Montréal, je repensais à Beata, à son étonnement face à la relative indifférence du Québec envers Garou. La dame qui travaillait au comptoir du café écoutait distraitement la radio. J’ai reconnu Mario Pelchat, un autre chanteur ayant vécu le phénomène Garou – au Liban, cette fois. Je lui ai demandé si Garou tournait toujours à la radio. Sur un ton assez neutre, elle a répondu que c’était rare et que, s’il voulait redevenir populaire au Québec, il faudrait qu’il refasse des concerts ici. Vraiment ? Peut-être est-il trop proche de la réalité pour nous transporter dans un monde parallèle.