Les déchets au cœur d’un débat québécois

Les déchets au cœur d’un débat québécois

Le milieu de la gestion des déchets est pris dans un débat enflammé depuis des années. Le gouvernement, les municipalités, les organismes environnementaux et les entreprises se renvoient la balle dans une mêlée incessante. Récemment mandaté comme arbitre impartial, le Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) tentera d’apaiser les tensions.

En 1997, le BAPE, publiait un rapport intitulé « Déchets d’hier, ressources de demain ». Près de 25 ans plus tard, ce même Bureau effectue un exercice similaire, celui d’analyser le milieu des déchets au Québec. Les enjeux ne sont toutefois pas les mêmes : les sites d’enfouissements sont aujourd’hui bien moins nombreux et bien plus grands, alors que le triage de résidus à la maison se veut plus complexe.

Tout récemment, des agrandissements de différents lieux d’enfouissements techniques (LET) ont largement fait parler d’eux dans les médias. On n’a qu’à penser au site Valoris à Bury, à celui de Lachenaie à Terrebonne, ou encore au site Waste Management à Drummondville. Voyant ces phénomènes se multiplier, le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques a mandaté le BAPE, le 16 décembre 2020, de créer une commission d’enquête afin de tenir des audiences publiques sur le milieu des résidus ultimes. Au fil de nombreux mois, la commission présidée par M. Joseph Zayed a reçu près de 260 mémoires de citoyen‧ne‧s et d’organismes, et a tenu près de 32 audiences publiques et séances de consultation[i].

La régionalisation pour éviter les mégacentres

Alors que, durant les années 1960, le Québec renfermait des « milliers » de centres d’enfouissement[ii], la province en possède désormais 39[iii]. Depuis la publication du dernier rapport du BAPE à ce sujet en 1997, le nombre de ses lieux d’enfouissement techniques a, quant à lui, diminué de près de 40 %. Résultat : les déchets sont traités dans des mégasites d’enfouissement dans quelques villes du Québec.

« Les mégasites en 2020, c’est plus difficile de dire qu’ils ont leur raison d’exister », mentionne Ingrid Dubuc, directrice du Bureau de l’environnement de la ville de Sherbrooke. Karel Ménard, directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED), abonde dans le même sens, rappelant même que dernièrement « aucun projet d’élargissement de sites d’enfouissement technique n’a été refusé par le gouvernement ». Les « mégasites », tels que celui de Sainte-Sophie, qui reçoit près de 17 % des matières résiduelles du Québec, ou encore celui de Lachenaie, le plus grand au Québec, qui reçoit environ 40 % de tous les déchets des Montréalais·es, continuent de s’agrandir. Face à cela, le mécontentement des villes et de leurs habitant‧e‧s commence à se faire sentir.

Pour les municipalités, des enjeux d’acceptabilité sociale semblent se faire entendre. Le maire par intérim de Drummondville, Yves Grondin, résumait la situation dans un point de presse qu’il a livré le 27 août 2020, à la suite de la décision gouvernementale forçant la ville à autoriser l’agrandissement du site Waste Management à Saint-Nicéphore : « On semble faire la sourde oreille, ignorer totalement la population et favoriser une entreprise privée étrangère. Drummondville est la capitale du développement, pas de l’enfouissement des ordures[iv]. » Considérant que les mégacentres, comme celui de Drummondville, reçoivent des déchets provenant de villes parfois à des centaines de kilomètres, dont Montréal, des élu·e·s s’inquiètent de devenir la « poubelle » du Québec[v].

Au-delà de cela, c’est aussi le transport des matières qui est critiqué. Avoir un plus petit nombre de sites implique que les déchets des villes doivent parcourir des dizaines de kilomètres avant d’être traités.

« Au niveau du transport des matières résiduelles, on peut facilement trouver aberrant de voir se promener sur les routes du Québec nos matières résiduelles sur de longues distances avec comme objectif d’être enfouis. Il y a comme une incohérence », détaille Ingrid Dubuc.

Plusieurs organismes environnementaux demandent donc une solution plus écologique, humaine et économique à ce qui se fait actuellement. Pour eux, les centres de tri devraient être plus petits et gérés régionalement. Les matières résiduelles gérées dans des petits sites auraient donc beaucoup moins de route à faire avant d’atteindre leur destination. « On a écrit un mémoire de 120 pages là-dessus », mentionne en riant Karel Ménard, « s’il y a une chose qu’on demande au gouvernement, c’est de gérer les [sites d’enfouissement technique] au niveau régional. »

Ingrid Dubuc le voit également comme une opportunité de faire prospérer les régions : « La proximité du traitement des matières résiduelles permet aussi de créer des conditions favorables pour développer une économie circulaire. » Elle cite comme exemple un site de dépôt volontaire du verre mis en place par le conseil municipal de Sherbrooke, un projet qui n’a toutefois pas de perspective régionale puisque le verre est envoyé et transformé à Saint-Jean-sur-Richelieu. Une gestion, mais aussi un contrôle plus local des matières, tant résiduelles qu’industrielles, permettrait donc de réinvestir les résidus des régions dans ces mêmes régions, d’où le concept de l’économie circulaire. « En ayant le contrôle sur notre matière, on peut développer l’économie [régionale] et cibler les endroits où elle va se retrouver », ajoute-t-elle.

La question technologique

Dans sa lettre-mandat au BAPE, le gouvernement mentionne vouloir recevoir de la commission responsable du projet une présentation des « technologies et mécanismes innovants, notamment ceux utilisés ailleurs dans le monde et dont le Québec pourrait s’inspirer pour récupérer des sources d’énergie ou des matières[vi] ». Un exemple de l’utilisation de cette technologie dans la gestion des matières résiduelles est employé dans la MRC de la Beauce. On y développe une technologie qui permettrait de retirer le compost à même les sacs à ordure, sans nécessiter le tri grâce au « bac brun »[vii]. Pourtant, le sujet de la technologie est loin de faire l’unanimité parmi les intervenant‧e‧s des audiences publiques.

Pour M. Ménard, la technologie n’est pas nécessairement la voie à suivre, notamment puisque les techniques de tri à même le parc de déchets n’ont jamais prouvé créer un produit de qualité. Ces préoccupations, Ingrid Dubuc, de la Ville de Sherbrooke, les trouve « tout à fait légitimes », mais seulement dans l’optique où « [la technologie] était une fin en soi ». Pour elle, la solution se situe au niveau du parc éco-industriel Valoris, une entreprise dont la ville de Sherbrooke et la MRC du Haut-Saint-François sont copropriétaires[viii]. Celle-ci mise sur une « ligne de tri mécano biologique afin d’extraire la matière organique » qui, comme l’illustre Mme Dubuc, « se veut une solution complémentaire au tri à la source » comme les fameux bacs bruns, bleus et verts. Avec une méthode comme le présente Valoris, les tris se font à deux niveaux : chez les citoyen·ne·s, mais également sur la ligne de triage avec des procédés qui tentent de séparer la matière organique compostable, et le reste envoyé à l’enfouissement.

Karel Ménard, ayant suivi avec attention les mémoires et interventions des audiences publiques, aborde le sujet de manière légèrement pessimiste : « Les consultations publiques ont très peu parlé de technologie, affirme-t-il, alors on sait que le rapport n’en parlera pas. » Celui-ci se permet de rappeler que « le BAPE ne peut rien inventer », ces derniers devant plutôt s’inspirer des consultations publiques.

Cela étant dit, Karine Lavoie conseillère en communications pour le BAPE, rappelle tout de même qu’il s’agit « d’une commission d’enquête » et que les commissaires peuvent faire leurs propres recherches à ce sujet. Dans le cas où « la commission estime qu’il lui manque des informations, elle en [fera simplement] part au gouvernement ». Les constats de la commission en rapport à l’usage de la technologie restent donc flous et pourront être analysés plus en détail après la publication du rapport.

L’éducation et la règlementation : pour travailler main dans la main avec les villes

Qualifiant la ville de « gouvernement de proximité », Ingrid Dubuc de la ville de Sherbrooke cherche à ce que le gouvernement règlemente les matières qui touchent des thèmes plus larges, tout en laissant un plus grand contrôle aux villes en ce qui concerne les enjeux locaux.

« On n’a pas tous les cercles d’influence au niveau règlementaire. On peut règlementer sur notre territoire certains aspects, mais par exemple les objets à usage unique peuvent être règlementés au plan provincial et fédéral » explique la directrice du Bureau de l’environnement de la ville de Sherbrooke.

Celle-ci considère que la gestion des matières résiduelles est un enjeu à la fois local, notamment par la gestion des collectes, et national, telles les questions de l’usage du plastique ou encore de l’obsolescence programmée. Elle réclame donc un travail de règlementation plus collaboratif, qui inclut les municipalités dans la prise de décision. De même pour les travaux d’éducation citoyenne, qui touchent à la fois les municipalités, celles-ci étant plus aptes à parler et connaitre leurs citoyen‧ne‧s, mais également le gouvernement. De grandes campagnes de publicité pourraient notamment être instaurées par des instances comme Recyc-Québec.

« Pas assez ambitieux », ou comment est perçu le mandat du BAPE

Benoit Charette, ministre de l’Environnement, a confié pour mission au BAPE de « dresser le portrait actuel de l’élimination des déchets ultimes et de la capacité d’élimination anticipée pour les 20 prochaines années[ix] ». Le 15 juillet 2021, près de six mois après le début des procédures, le BAPE a conclu ses activités participatives avec la fin de l’étape de l’enquête citoyenne, ce sondage servant notamment « à juger de l’effort prêt à être consenti » par les membres de la société, tel que le détaille Karine Lavoie.

Karel Ménard juge toutefois ce mandat « pas assez ambitieux ». Pour lui, un problème de cette ampleur mérite un mandat avec un peu plus d’envergure. De ce fait, de limiter le rôle de la commission à un « état des lieux » semble déranger le directeur du Front commun. Il va même jusqu’à dire qu’il « n’est [même] pas dans le mandat du BAPE » de jouer ce rôle.

Dans le passé, certains rapports du BAPE ont mené à des prises de position claires et tranchées, notamment sur le cas de l’usine de liquéfaction de gaz naturel GNL Québec, pour lequel la « somme des risques afférents au projet dépasse celle de ses avantages[x] ». Cependant, comme l’explique Karel Ménard, dans le cas du dossier sur l’état des lieux et la gestion des résidus ultimes, il n’y aura pas de recommandations claires de la commission comme ça a pu être le cas dans le passé. Dans le cas du mandat de la commission « Déchets d’hier, ressources de demain » de 1997, le ministre de l’Environnement de l’époque, Jacques Brassard, mentionnait clairement s’attendre à recevoir « des recommandations »[xi]. En réponse à cette demande, la commission lui en a fourni 69. Or, dans le mandat de 2020 sur les résidus ultimes, M. Charette précise plutôt vouloir des « constatations », une différence terminologique qui change l’allure d’un rapport final.

Karine Lavoie du BAPE juge toutefois que ces consultations publiques sont importantes, notamment puisqu’elles sont « réclamées par certains groupes environnementaux depuis plusieurs années ». De plus, elle spécifie « qu’il y a plusieurs lieux d’enfouissement techniques qui arrivent à leur dernière phase d’agrandissement ». Parmi ces sites, on peut penser au LET de Lachenaie sur le territoire de Terrebonne, mais également celui de Sainte-Sophie.

Un rapport fortement attendu

Malgré certaines critiques douces-amères, le rapport du BAPE, prévu pour publication le 6 janvier 2022, est attendu avec impatience par les différents acteurs et actrices du milieu. À ce niveau, des organismes comme le Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets se donnent comme rôle d’exercer des pressions populaires à la suite de la publication du rapport afin que le gouvernement exerce des changements concrets dans le milieu. « On doit s’assurer que le rapport ne soit pas tabletté par le ministère » explique Karel Ménard. Selon ce dernier, les décisions passées du BAPE, ainsi que les résultats dans le domaine de la gestion des matières résiduelles prouvent la nature très « politique » de ces consultations publiques. En d’autres termes, avec une pression populaire véhiculée par les organismes environnementaux comme le FCQGED, le ministre aura un plus grand incitatif à aller de l’avant avec des réformes, contrairement à si ce rapport est mis de côté et oublié. M. Ménard espère donc que les constats émis par la commission seront pris de manière constructive par le ministère pour voir apparaître de vrais changements.  


Crédit photo : flickr/David

Révision linguistique: Any-Pier Dionne

Révision de fond: Marine Caleb 

[i] Bureau d’audiences publiques en environnement, « Documentation du dossier », 2021, https://www.bape.gouv.qc.ca/fr/dossiers/etat-lieux-et-gestion-residus-ultimes/documentation/

[ii] Radio-Canada, « Le BAPE soumet son rapport sur Valoris », Radio-Canada ICI Estrie, 1 juillet 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1805848/site-enfouissement-dechets-environnement-estrie

[iii] Recyc-Québec, Bilan 2018 de la gestion des matières résiduelles au Québec, Nombre de lieux d’élimination au Québec (Tableau 1.1; Consulté le 21 juillet 2021). https://www.recyc-quebec.gouv.qc.ca/sites/default/files/documents/bilan-gmr-2018-complet.pdf

[iv] Nouvelles Vingt 55, « Point de presse M Yves Grondin Maire de Drummondville Waste Management », YouTube, 9:38, 31 août 2020. https://www.youtube.com/watch?v=m9s2SXIejlY.

[v] Cynthia Martel, « Québec veut forcer Drummondville à demeurer la « poubelle du Québec » », L’Express, 31 août 2021. https://www.journalexpress.ca/2020/08/31/quebec-veut-forcer-drummondville-a-demeurer-la-poubelle-du-quebec/

[vi] Benoit Charrette, Op. Cit.

[vii] Isabelle Porter, « Faire du compost à même les ordures », Le Devoir, 30 juin 2021. https://www.ledevoir.com/societe/environnement/614805/environnement-faire-du-compost-a-meme-les-ordures

[viii] Valoris, « Historique », 2021, http://www.valoris-estrie.com/historique/

[ix] Benoit Charette, Lettre mandat d’audience publique, Québec : Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, 2021, https://voute.bape.gouv.qc.ca/dl/?id=00000033150.

[x] Bureau d’audiences publiques en environnement : Projet de construction d’un complexe de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay, Bureau d’audiences publiques en environnement, rapport 358, 2021, p. 320. https://voute.bape.gouv.qc.ca/dl?id=00000241203

[xi] Déchets d’hier, Ressources de demain : Le rapport d’enquête et d’audience publique, Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), 1997. https://archives.bape.gouv.qc.ca/sections/rapports/publications/bape115.pdf

L’arbre : outil inespéré des villes face aux changements climatiques

L’arbre : outil inespéré des villes face aux changements climatiques

Alors que des vagues de chaleur touchent sévèrement des habitant‧e‧s de l’Ouest canadien et étatsunien, les villes du monde entier effectuent un exercice d’introspection sur leur rôle dans la lutte au réchauffement climatique. Un moyen naturel, pouvant être pris pour acquis, semble prendre la défense de cette chaleur insoutenable : l’arbre.

Le bilan humain causé par les vagues de chaleur au Québec entre 2015 et 2020 grimpe à 166 décès, un constat illustré par une enquête choquante publiée le 10 juillet 2021 par le Journal de Montréal[i]. Parmi ceux-ci, ce serait près de la moitié (52%) qui avaient des conditions de santé les mettant à risque, notamment des troubles mentaux, des maladies cardiaques ou pulmonaires, et des dépendances à des substances psychotropes. Pourtant, c’est la vague de chaleur de 2018 qui a causé le plus de décès, soit 125 personnes. Ces conséquences humaines sont visibles partout dans le monde : Entre 2000 et 2018, le journal médical Lancet déclarait que les mortalités des personnes de plus de 65 ans liées aux chaleurs extrêmes avaient atteint un total de 296 000 dans le monde, soit une augmentation de 54% par rapport aux années précédentes[ii]. Mélanie Beaudoin,  conseillère scientifique et coordonnatrice de l’équipe en changements climatiques à l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) y voit aussi un danger dans le futur : « On pourrait facilement dire que les journées de très forte chaleur, donc de plus de 30ºC, pour Montréal, soient 4 fois le nombre qu’on a actuellement ». Ces chiffres, basés sur une étude de l’organisme Ouranos, confirment bel et bien que les journées de plus de 30ºC à Montréal passeront de 10,4 aujourd’hui à 41,9 en 2041, et ce, considérant une augmentation des émissions globales coordonnées à la hausse de la population. [iii].

Le rôle des villes

Voyant ces situations alarmantes se reproduire plus fréquemment, les villes du monde entier commencent à réfléchir à leur propre impact sur le réchauffement climatique, mais également aux manières de s’adapter à ses augmentations de température. Montréal, quant à elle, mise sur le Plan climat 2020-2030, une initiative qui comporte, entre autres, l’objectif de planter 500 000 arbres sur le territoire montréalais d’ici 2030[iv].

Laurence Lavigne Lalonde, élue dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve et responsable au comité exécutif de la transition écologique, de l’agriculture urbaine et de l’Espace pour la Vie, précise que « cet objectif-là, de 500 000 arbres, on ne l’a pas mis pour répondre à [la réduction directe de CO2 qu’offre les arbres], […] mais plutôt comme un objectif d’adaptation aux changements climatiques » notamment puisque « même si on réduit nos émissions de GES, les changements sont déjà là ». Les canicules qui deviennent de plus en plus fréquentes, ou encore les inondations dans plusieurs régions du Québec en sont des exemples concrets.

L’adaptation avant la lutte

Comme le mentionne Mme Lavigne Lalonde, la plantation d’arbres se veut avant tout un moyen de s’adapter aux conséquences des changements climatiques.

Parmi ces conséquences importantes, on trouve le phénomène des ilots de chaleur, soit « la différence de température entre un milieu urbain et un milieu rural », voire même entre deux milieux urbains à proximité, tel que l’explique Nilson Zepeda, coordonnateur de la campagne ILEAU au Conseil général de l’environnement de Montréal. « Les différences de température entre un ilot de chaleur et un ilot de fraicheur peuvent aller entre 7 à 10 degrés. C’est quand même considérable » ajoute-t-il. La campagne ILEAU, ou Interventions Locales en Environnement et Aménagement Urbain, cherche avant tout à la réduction des ilots de chaleur dans une perspective d’adaptation aux changements climatiques.

Mélanie Beaudoin de l’INSPQ perçoit également les ilots de chaleur comme un problème important de santé publique, entre autres puisque « la majeure partie des décès qu’on peut constater lors de périodes de canicules, ou hospitalisations, ce sont des gens qui habitent dans des ilots de chaleur, donc des endroits où la végétation est complètement inexistante ». Elle réitère du même coup l’importance de l’arbre dans la lutte à ses ilots, celle-ci auto-citant une phrase qu’elle aime bien répéter : « Les arbres qu’on plante maintenant, ça va être les climatiseurs de demain ».

L’arbre en ville : à quoi ça sert au fond?

En réponse à la question « à quoi ça sert l’arbre en milieu urbain », Nilson Zepeda, grand passionné de la plantation urbaine, s’est vu donner la tâche difficile de résumer son champ d’expertise en quelques minutes. « Ça permet d’améliorer la résilience urbaine face aux changements climatiques parce que ça crée une canopée qui protège le territoire contre les effets d’une chaleur qui est très intense » explique-t-il. Plus globalement, « les arbres, ça permet d’améliorer plusieurs bilans : la pollution atmosphérique, la qualité de l’air, le bruit, le bilan de lutte contre les ilots de chaleur en soit, capturer le carbone ».  Ces affirmations sont d’ailleurs corrélées avec des résultats de plusieurs études sur le sujet. Entre autres, la revue Environnemental Pollution prédisait qu’en date de 2010, la présence d’arbres aux États-Unis avait retiré près de 17,4 millions de tonnes de matières polluantes, permettant de sauver près 6,8 milliards $US en dépenses de santé publique[v]. Il en va de même pour une étude du département de l’Énergie étatsunien, qui concluait que la présence d’arbres en milieu urbain pouvait couper approximativement 50% du bruit ambiant à l’oreille humaine[vi].

Kathleen Dumont, architecte paysagiste et chargée de projets à la Soverdi, organisme dédié à la plantation d’arbres en milieu urbain, explique quant à elle l’avantage d’une canopée imposante : « L’arbre va créer un couvert, donc ça va faire en sorte que le rayon du soleil ne va pas se rendre à l’asphalte. L’asphalte va capter l’énergie du soleil, et va le rediffuser durant toute la nuit. Ça ne crée pas de temps de répit et de repos pour la fraicheur. »

Les organismes ILEAU et Soverdi travaillent également à éviter la minéralisation des villes, ces espaces asphaltés et sans végétation qui deviennent de véritables pièges à chaleur. Parmi ces zones, plusieurs stationnements, et même des cours d’école.

« La température naturelle de la végétation, ça permet d’atténuer l’effet de la chaleur sur les gens, mentionne Nilson Zepeda. Si vous passez d’une rue fortement minéralisée à une rue plus verte, avec beaucoup d’arbres, on voit immédiatement l’effet, non seulement au niveau de la température, mais aussi au niveau de la fraicheur et de l’humidité. »

Pourtant, bien au-delà des avantages sur la réduction des chaleurs par la canopée urbaine, les arbres possèdent des bénéfices qui vont bien au-delà des changements climatiques : diminution du bruit, augmentation des valeurs immobilières, réduction des couts en climatisation, des conditions de marche favorables, la création d’un sentiment de sécurité et même un abaissement des taux de criminalité, tel que l’explique Nilson Zepeda. Dans cette longue liste d’effets bénéfiques, M. Zepeda rappelle également que les arbres et végétaux près des berges créent une « éponge » et réduisent les effets des inondations.

Une collaboration étroite entre municipalités et organismes

« Ah c’est génial ! », « absolument ! » répondent en cœur Jessyca Farrugia, responsable des communications à la Soverdi et Kathleen Dumont, en réponse à la question concernant leur appréciation des liens entre la ville de Montréal et les organismes de verdissement comme la leur. Un partenariat qu’ils qualifient même « d’unique ».

Afin d’arriver à leurs objectifs, tels les 300 000 arbres pour 2025 dans le cadre de leur Plan d’Action 2012-2021 (la date butoir ayant été repoussé), en plus des 500 000 arbres du Plan Climat 2020-2030 tel que susmentionné, la Ville de Montréal utilise un plan de plantation en deux volets. En premier lieu, la ville, ayant contrôle sur ses espaces publics, tels les rues et les parcs, plantera la moitié de l’effectif arboricole à ces endroits. En deuxième lieu, elle accorde des subventions, à hauteur de 2,9 millions $, à des organismes par le biais de l’Alliance Forêt Urbaine, un regroupement de 50 organismes sous la supervision de la Soverdi[vii].  « C’est unique comme façon de travailler. [La ville] octroie un budget en fonction du nombre d’arbres qui vont être plantés et nous laisse complètement libres d’utiliser ce budget » expliquent les deux membres de la Soverdi, « c’est gagnant-gagnant! ». Ceux-ci sont donc responsables des plantations en milieu privé, industriel et institutionnel, zones où la ville n’a pas préséance. « On a discuté en Belgique, en France, on a aussi discuté avec la ville de Québec. Il y a plusieurs endroits qui ont été assez surpris de savoir comment fonctionne cette alliance » mentionnent Kathleen Dumont et Jessyca Farrugia.

La canopée, une histoire de classes sociales

« Dans les quartiers plus vulnérables au niveau socioéconomique, malheureusement, on constate que c’est des endroits où, au fil du temps, il y a moins d’investissements en termes d’infrastructure », explique la conseillère municipale Laurence Lavigne Lalonde, « mais aussi des endroits où il y a moins de canopée ». Celle-ci réitère donc l’intérêt de la ville à faire une transition à fois climatique et socioécologique.

Mélanie Beaudoin n’y voit rien d’autre qu’une « inégalité sociale de santé ».

« Ce sont des gens qui ont généralement plus d’ennuis de santé, donc les populations qui sont les plus vulnérables à la chaleur, ce sont les personnes les plus âgées, ce sont les personnes qui ont déjà des problèmes de maladies chroniques. La chaleur va venir exacerber les symptômes qu’ils ont en temps de canicule. »

Selon M. Zepeda, « la majorité des quartiers défavorisés à Montréal, quand on pense aux terrains qui sont disponibles pour les logements sociaux, se situent proche des grands ilots de chaleur. » À ça vient se rajouter l’éco-embourgeoisement, phénomène qui amène les populations plus démunies à se déplacer vers des quartiers plus minéralisés en raison de la hausse des valeurs immobilières des quartiers nouvellement végétalisés[viii]. Quoique peu étudié encore, ceci pourrait devenir un enjeu social important dans les années à venir.

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Bien que la plantation d’arbres en milieu urbain ait été prouvée efficace dans la lutte aux changements climatiques et ne comporte que très peu d’insatisfaction au sein de la population, Nilson Zepeda signale toutefois qu’il ne faut pas oublier les autres moyens de s’adapter aux changements climatiques dans les villes : « tout est absolument relié », faisant référence aux autres projets d’urbanisme comme les ruelles vertes et les toits végétalisés. En d’autres termes, « tout projet du 21e siècle doit comporter une vision architecturale qui tient compte de la résilience climatique ».


Crédit photo : flickr/napafloma-photographe

[i] Annabelle Blais, Charles Mathieu, Nicolas Lachance et Élizabeth Ménard, « La chaleur a coûté la vie à des dizaines de Québécois », Le Journal de Montréal, 10 juillet 2021. https://www.journaldemontreal.com/2021/07/10/la-chaleur-a-coute-la-vie-a-des-dizaines-de-quebecois.

[ii] The Lancet Countdown, « The 2020 Report », 2020,  https://www.lancetcountdown.org/2020-report/.

[iii] Ouranos, Province du Québec : Nombre annuel de jours > 30 °C (jours) (2041-2070) (consulté le 16 juillet 2021).

https://www.ouranos.ca/portraits-climatiques/#/regions/0

[iv] Ville de Montréal, Plan Climat 2020-2030, Montréal : Ville de Montréal, service de l’environnement, 2020,

https://res.cloudinary.com/villemontreal/image/upload/v1607536657/portail/ktpxrxvj5qxggayecchd.pdf

[v] David J. Nowak et al, « Tree and forest effects on air quality and human health in the United States », Environmental Pollution, vol. 193, Octobre 2014: 119-129. doi.org/10.1016/j.envpol.2014.05.028

[vi] Forest Research, Noise abatement, Royaume-Uni : Forest Research, 2021, https://www.forestresearch.gov.uk/tools-and-resources/fthr/urban-regeneration-and-greenspace-partnership/greenspace-in-practice/benefits-of-greenspace/noise-abatement/

[vii] Ville de Montréal, «  Plan climat 2020-2030 : Montréal amorce la plantation de 500 000 arbres », 7 juin 2021,

https://montreal.ca/actualites/plan-climat-2020-2030-montreal-amorce-la-plantation-de-500-000-arbres-14848.

[viii] Guillaume Béliveau-Côté, « L’éco-gentrification », 3 avril 2018, http://www.vrm.ca/leco-gentrification/.