par Rédaction | Oct 31, 2017 | Analyses, International
Par Jacques Simon
Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n’existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.
Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le troisième article de cette série.
La Russie est de ces pays que l’on ne peut guère rater en regardant une carte. Véritable pays-continent, elle joint l’Europe de l’Est aux côtes pacifiques de l’Asie. À elle seule, elle lie d’un voisin commun la Norvège et la Corée du Nord, deux pays dont les capitales sont pourtant éloignées de presque 7500 kilomètres.
Avec une telle superficie, la Russie ne peut être qu’intéressante par sa politique extérieure. Il se trouve que celle-ci est bien différente en 2017 comparée à celle du lendemain de la révolution de 1917. À l’occasion du centenaire de la prise de pouvoir des bolchéviques, il est intéressant de comparer cette politique et de voir en quoi elle a évolué.
Deux positions différentes
Pour comprendre la source de la différence entre la politique étrangère de Lénine et celle de Poutine, il faut contextualiser la Russie dans l’ordre mondial des deux époques.
En 1917, la Première Guerre mondiale fait rage, conflit auquel participe la Russie. Malgré le revers porté au plan Schlieffen (qui visait à concentrer la force pour vaincre le front de l’Ouest avant de se retourner contre la Russie) du Reich, l’armée allemande avance bien sur son flanc est, et prend la ville de Riga, qui se trouve à moins de 500 kilomètres de Saint-Pétersbourg[1]. L’empire russe se trouve donc dans une situation relativement précaire lorsque les bolchéviques prennent le pouvoir, d’autant plus que les forces militaires ont été surmenées par le gouvernement tsariste. Celles-ci espéraient donc voir leurs conditions de vie s’améliorer avec le nouveau régime, à l’image de la majorité de la population, épuisée par les efforts de guerre.
Au-delà des conditions spécifiques à 1917, la politique étrangère russe du gouvernement soviétique est aussi dictée par le caractère éminemment politique de la révolution. Les marxistes soutiennent en effet que leur philosophie est « scientifique ». Guidé·e·s par le matérialisme-dialectique, qu’elles et ils appliquent à toutes leurs sphères d’analyse, les théoricien·ne·s de cette mouvance politique entendent prédire, du moins dans ses grandes lignes, l’Histoire[2]. Celle-ci est, selon elles et eux, propulsée par la lutte des classes qui s’organise autour des moyens de production. Ainsi, le développement de la société humaine est divisible en plusieurs grandes phases qui sont séparées par le renversement d’une classe dominante par une classe dominée. L’ère féodale donne ainsi lieu à la société bourgeoise par le biais de révolutions du même type que celle de la France en 1789; ces nouvelles sociétés capitalistes aboutissent à un soulèvement prolétaire qui forme une société socialiste, elle-même étape de transition vers le communisme intégral où l’État est absent.
Or, il se trouve que la Russie d’Octobre 1917 n’a connu sa « révolution bourgeoise » qu’en février de la même année. Elle n’a donc pas eu le temps de se forger un prolétariat comme celui qui se trouve en Europe de l’Ouest au même moment. Comme l’explique Jerzy Borzecki, spécialiste de l’histoire russe interviewé par L’Esprit Libre : « selon l’idéologie marxiste, la Russie, qui était alors un pays majoritairement agraire, n’était pas prête pour le communisme. À l’inverse, l’Occident industrialisé l’était ». En effet, à son époque, Marx avait prédit que la révolution ouvrière aurait lieu en Allemagne ou en Angleterre, deux pays qui forment le berceau du capitalisme moderne.
Ainsi, contrairement à la doctrine du « socialisme dans un seul pays » qui deviendra en vogue sous Staline, les premiers et premières bolchéviques sont cruellement conscient·e·s du caractère potentiellement éphémère de leur révolution. Toutefois, puisque leur analyse est scientifique, elles et ils sont certain·e·s que les pays industrialisés connaîtront, à leur tour, un soulèvement du même type qui placera la classe ouvrière comme classe dirigeante. Leur but premier, en termes de politique étrangère, est donc de conserver la flamme révolutionnaire russe jusqu’au moment où un pays industrialisé basculera vers le socialisme et pourra leur venir en aide. Lénine et ses camarades sont donc dans une logique de protection plutôt que d’expansion en 1917.
Poutine, lui, se retrouve dans la situation inverse. En effet, au lieu de se contenter de conserver son emprise sur la Russie, il souhaite visiblement étendre son cercle d’influence vers l’Ouest. Beaucoup soulignent son admiration pour le passé expansionniste de la Russie[3]. Au cœur de la guerre froide, en effet, quiconque dirigeait Moscou dirigeait aussi, en large partie, le reste des républiques socialistes soviétiques qui formaient l’URSS et avait une large influence sur le reste du monde à travers des réseaux tels que le Komintern, le pacte de Varsovie, et d’autres liaisons qui unissaient les tendances communistes du monde entier.
Cette emprise globale semble manquer à Poutine, qui voudrait redonner à la Russie une envergure mondiale. « Poutine veut que la Russie redevienne une superpuissance, et il semble que la seule façon qu’il ait trouvé pour y arriver soit d’exhiber sa puissance militaire », explique Borzecki.
Lénine et Poutine se retrouvent donc dans deux situations opposées par rapport à leur politique étrangère. Le premier avait surtout pour objectif d’asseoir sa dominance à l’interne, à un moment où son pouvoir était contesté par les forces de l’armée blanche. À l’inverse, il n’existe aucune force interne qui représente un danger crédible pour le président russe. Poutine est donc dans une logique qu’on peut qualifier « d’expansive », et basée sur « le passé soviétique » du pays, selon Borzecki.
Dans les faits
Cet antagonisme idéologique entre Poutine et Lénine se traduit par une différence notée entre leurs politiques étrangères respectives. Au lendemain de la révolution d’Octobre, le régime bolchévique est dans une situation on ne peut plus précaire : la guerre mondiale à l’est, la guerre civile à l’interne (dont l’opposition est soutenue par bon nombre de pays occidentaux, dont le Canada[4]), et les regards ennemis de la bourgeoisie internationale, forment un contexte peu favorable à l’expérience socialiste qui débute. Apparaît alors une série de mesures appelées le « communisme de guerre ». « Improvisé pour faire face aux nécessités urgentes de la guerre civile […], il était caractérisé par la plus extrême centralisation du contrôle étatique sur tous les aspects de la vie sociale[5]». Lénine se concentre quasi uniquement sur les questions internes, limitant sa politique extérieure à une simple défense du territoire russe contre l’ennemi.
C’est d’ailleurs avec cet ennemi qu’il va ordonner la signature du traité de Brest-Litovsk le 3 mars 1918. Cette ratification donne fin à la participation russe dans la Grande Guerre. En échange de la paix, la Russie perd une partie importante de son territoire : l’ouest du pays, où se trouvent des terres riches en matières premières, est cédé à la Triple alliance (soit l’Italie, l’Allemagne et l’empire austro-hongrois). Selon Richard Pipes, conseillé pour Reagan en matière d’Europe de l’Est, Lénine « a plaidé pour la ratification de cette paix humiliante, absolument nécessaire pour la survie du nouveau régime[6]».
Cette politique des premières heures du bolchévisme est typique des régimes en péril : la politique extérieure est reléguée au second rang au profit de la politique interne. Poutine, à l’inverse de Lénine, n’est pas confronté à cette situation. Il peut donc se permettre d’oser des politiques expansionnistes.
Comme exemple marquant de l’expansionnisme russe actuel, la crise ukrainienne, toujours pas résolue, est un cas d’école. Borzecki souligne l’importance de l’analyse historique dans le cas de la Crimée, péninsule annexée par Poutine en 2014. « C’est Catherine II qui a conquis ce territoire à la fin du XVIIIème siècle, avant qu’il ne soit arbitrairement rattaché à l’Ukraine par [l’ex-premier secrétaire de l’URSS, Nikita] Khrouchtchev en 1954, rappelle-t-il. La plupart des Russes pensent réellement que ni la Crimée, ni l’est de l’Ukraine n’auraient dû être séparées de la Russie ». La politique de Moscou est donc issue d’une double analyse : d’une part, elle permet de reprendre un territoire qui, selon la Russie, lui revient de droit, et d’autre part, elle assure au gouvernement un « niveau élevé de soutien populaire ».
Le même genre de raisonnement explique la position russe dans le cadre du conflit syrien. Sur ce champ, en effet, Poutine place régulièrement des bâtons dans les roues de l’Occident, s’alliant avec le pouvoir chiite d’Assad, et défiant ouvertement la coalition internationale. « Les objectifs mis en avant par M. Vladimir Poutine [sont] formulés comme un défi aux États-Unis et à leurs alliés occidentaux », explique Jacques Levesque dans Le Monde diplomatique. Et pour cause : le président russe souhaite, par son engagement au Moyen-Orient, « démontrer que la Russie [est] pour les États-Unis et l’Europe un partenaire d’une puissance certes inférieure à la leur, mais désormais décisive; et qu’on ne [peut] résoudre les grands problèmes internationaux que par des compromis où ses intérêts seraient pris en compte[7] ».
Russie d’avant, Russie maintenant
Il y a une différence fondamentale entre la position russe de 1917 et celle de 2017 : la légitimité du pouvoir. Si Lénine visait à consolider son emprise sur la scène politique du pays et était contesté en son approche par des forces armées, Poutine n’a que très peu d’ennemis crédibles à l’interne. En termes de politique étrangère, l’impact est important. Le régime bolchévique devait prioriser sa survie et ne pouvait se tourner vers l’extérieur. À l’inverse, le pouvoir russe d’aujourd’hui peut aisément se permettre d’employer la force pour accroître son influence mondiale. Au gré des conflits géopolitiques mondiaux, Poutine vise à accroître le rayonnement de son pays dans le but de lui redonner son envergure perdue après l’effondrement du bloc soviétique en 1991.
Aussi dans ce dossier sur la révolution russe :
Les « conflits gelés » et la question nationale dans l’ex-URSS
Le communisme dans le monde postsoviétique : continuité ou déclin?
S’inspirer du modèle des conseils pour reconstruire la démocratie : le cas des soviets
CRÉDIT PHOTO: Global Panorama
[1] Saint-Pétersbourg est, à ce moment, la capitale russe. Moscou prendra ce rôle plus tard, puisque la ville se trouve plus à l’intérieur des terres et abrite le Kremlin, bâtiment qui pouvait loger le gouvernement.
[2] Woods, A., 2016, « What is Historical Materialism ? », In Defense of Marxism, Repéré à :
https://www.marxist.com/an-introduction-to-historical-materialism.htm
[3] Malachenko, A., novembre 2015, « Le pari syrien de Moscou, » Le Monde diplomatique. Repéré à :
http://www.monde-diplomatique.fr/2015/11/MALACHENKO/54174
[4] Laughton, R., 2012, « The First Cold War : CEF Soldiers in Siberia and North Russia ».
[5] Avrich, P., 1976, « La tragédie de Cronstadt », édition imprimée.
[6] Pipes, R., 1995, « A concise history of the Russian revolution », édition imprimée.
[7] Levesque, J., novembre 2016, « Quitte ou double de la Russie à Alep », Le Monde diplomatique. Repéré à: http://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/LEVESQUE/56792
par Simon Bossé-Pelletier | Fév 12, 2016 | Analyses, Canada
La prise de pouvoir du gouvernement libéral de Justin Trudeau, en octobre dernier, marque la fin de l’ère conservatrice du gouvernement de Stephen Harper. Avec pour promesse de redonner au Canada ses lettres de noblesse sur la scène internationale, Justin Trudeau a clairement signifié ses intentions de réformer la politique étrangère canadienne (PEC) au lendemain de son élection le 19 octobre dernier. Pouvons-nous nous attendre à un virage radical de la PEC? Une certaine continuité est-elle à prévoir? Que pensent les militaires canadiens de ce changement de direction? (1)
Le Canada occupe une place bien particulière sur la scène internationale. D’une part, sa position géographique l’éloigne des guerres et lui assure une précieuse stabilité, et d’autre part, il est le voisin des États-Unis, la plus grande puissance économique et militaire. Rappelons que le Canada est un jeune État et que sa complète souveraineté concernant sa politique étrangère date de la déclaration de Balfour en 1926 qui, de l’initiative britannique, accordait l’autonomie complète à ses dominions pour leur politique étrangère. Nous sommes donc passés d’un dominion protégeant ou accompagnant l’Empire britannique dans ses campagnes impérialistes, à un pays à faible démographie se cherchant une identité dans le domaine de ses relations sur le plan international au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.
L’internationalisme canadien, qui a marqué l’image du pays sur la scène internationale, « … se caractérise par un engagement constructif du Canada à l’égard des peuples, des organisations et des États dans la poursuite de solutions face à des défis et des problèmes globaux » (2). Le rayonnement de sa puissance douce(3) s’est réellement mis en place avec la Crise de Suez en 1956 et la création des Casques bleus, suite à la résolution présentée par le ministre canadien des Affaires étrangères Lester B. Pearson. Par la suite, avec les gouvernements de Trudeau, Mulroney, Chrétien et Martin, le Canada a bâti son image de gardien de la paix, de médiateur et de « royaume paisible ».
Nous verrons que la venue d’un gouvernement libéral ne touchera pas nécessairement le cœur des orientations canadiennes au niveau de sa politique étrangère et que les principaux changements concernent principalement le discours officiel du pays. Dans un premier temps, nous aborderons les principaux points de rupture durant la décennie Harper ainsi que leurs impacts sur l’image du Canada à l’étranger. Dans un deuxième temps, nous allons décortiquer les différents mythes qui ont forgé la PEC ainsi que l’identité du pays. À quoi fait-il référence? Nous terminerons par une entrevue avec Nicolas Laffont, rédacteur en chef de 45eNord.ca qui nous trace un portrait de la situation actuelle au sein des Forces armées canadiennes et des changements au sein de la chaine de commandement.
L’héritage de l’ère Harper dans la politique étrangère canadienne
Afin de bien saisir les différents enjeux et points de rupture de l’ère Harper, L’Esprit libre a rencontré Marc-André Anzueto, doctorant, chargé de cours à l’UQAM et spécialiste des problématiques de la PEC en Amérique latine. Selon lui, le principal héritage de l’ère Harper concerne la redéfinition du Canada comme puissance : « Le Canada est passé d’une puissance moyenne multilatéraliste à une puissance énergétique à caractère impérialiste. » Cela s’illustre concrètement par l’attitude des minières canadiennes dans le monde, l’importance accordée à l’industrie pétrolière ou par le rejet du protocole de Kyoto, pour ne nommer que ces exemples.
Les principales caractéristiques de ce changement de paradigme de la PEC passent par une réaffirmation des alliances dites « réalistes », avec les États-Unis et Israël notamment. Lors d’un colloque organisé par le Centre d’études et de recherches internationales (CÉRIUM) en octobre dernier, Justin Massie, professeur à l’UQAM et directeur de recherche du Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec (CIRRICQ), ajoute qu’il y a une redéfinition du Canada comme puissance guerrière (axée sur le hard power). De plus, il mentionne l’insertion de la notion de la supériorité morale qui met fin au relativisme qui a régné durant l’âge d’or de l’internationalisme canadien. Ces trois points ont pour principale conséquence un repli sur soi et un effritement de l’image de faiseur de paix du Canada.
L’une des raisons de ce changement de paradigme repose sur un clientélisme électoral. En effet, en réalignant la PEC sur celle des principaux alliés du Canada (du moins, de la frange conservatrice canadienne), notamment Israël et les États-Unis, le gouvernement Harper a espéré séduire un électorat issu des communautés culturelles (la communauté juive ou ukrainienne par exemple). M. Anzueto souligne également, lors de notre entretien, la volonté de transformer les pensées quant à la PEC. Il s’agit de teinter la PEC d’une idéologie néoconservatrice en rupture avec l’internationalisme libéral qui était « l’image de marque » du Canada. La notion de supériorité morale est très présente lorsque l’on analyse la politique étrangère sous Harper, nous souligne le chercheur, et cette supériorité morale tend fortement vers une approche manichéenne des alliances.
Un autre axe de rupture, en lien avec cette croyance en la supériorité morale canadienne, touche la promotion des droits humains (DH) : « Contrairement à la dichotomie libérale-réaliste inhérente à la culture stratégique internationaliste qui permet une certaine élasticité en matière de DH, les fondements idéologiques du néocontinentalisme marquent une rupture importante en matière de moralité internationale. » (4) (5). M. Anzueto ajoute que la question des droits humains, sous l’ère Harper, a été subordonnée aux intérêts commerciaux et aux alliances traditionnelles. Il s’agit donc, en d’autres mots, de « choisir » où réclamer le respect des droits humains en fonction de nos intérêts réalistes.
Le mythe de la politique étrangère canadienne : au service de l’unité nationale
Nous présenterons ici des mythes qui sont directement liés à la notion de soft power du Canada et de sa capacité d’influence. En effet, Justin Massie et Stéphane Roussel dans leur article Au service de l’unité : le rôle des mythes en politique étrangère canadienne, soulignent que les mythes « représentent une dimension incontestable (ou sacrée) et historique du récit identitaire plus vaste qui les entoure et qui donne un sens aux expériences d’une société » (6). Les deux auteur-e-s parlent d’une « identité libérale canadienne » qui se caractérise par son multiculturalisme et son cosmopolitisme. Un autre élément important concerne la préservation de l’identité canadienne par rapport à son voisin américain. Cela se concrétise par le multiculturalisme, comme nous l’avons mentionné, en contradiction avec le communautarisme ou le melting pot typiquement américain.
Parmi les trois principaux mythes analysés par les auteur-e-s, il y a d’abord celui du « paisible royaume » basé sur l’image d’un Canada antimilitariste. Le Canada se perçoit, et est perçu, comme une nation pacifiste apte à exporter la paix par l’exemple. Le deuxième mythe traité est celui que le Canada est un « champion du maintien de la paix ». Ce mythe prend principalement ses sources dans de la crise du canal de Suez grâce au rôle du pays dans la médiation, mais surtout grâce à sa force d’interposition non combattante déployée sous la bannière de l’ONU. Cette image a été gravement atteinte par la nouvelle orientation du gouvernement Harper, lors de la mission en Afghanistan, qui était plus axée sur les combats que sur le maintien de la paix. Finalement, le troisième mythe mentionné par M. Massie et Mme Roussel traite du Canada comme pays « médiateur ».
Ces mythes ont donc contribué à forger l’identité canadienne. Marc-André Anzueto conclut, dans son article Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne, en étudiant le cas du Guatemala depuis les années 80, à la « (…) constante instrumentalisation avec les intérêts tant dans une culture stratégique internationaliste que dans une idéologie néoconservatrice » (7). Nous constatons en effet que la PEC a toujours servi à faire valoir le soft power ou l’impérialisme canadien en utilisant la question des droits humains.
De réels changements sur le terrain?
Dans le but de comprendre les changements concrets sur le terrain, nous avons interviewé Nicolas Laffont, rédacteur en chef de 45enord.ca et journaliste spécialisé en questions militaires.
Q : Qu’en est-il des différents théâtres d’opérations où les Forces canadiennes sont déployées?
R : Pour l’instant, il n’y a pas de grands changements perceptibles sur le terrain. Les engagements du Canada ne s’annulent pas avec l’élection d’un nouveau gouvernement et il est à prévoir que le gouvernement de Justin Trudeau ira jusqu’au bout du mandat de la mission aérienne du Canada qui se termine le 31 mars. Par contre, ce qui est intéressant de noter est le changement au niveau de l’image que le Canada projette. Les diplomates ont retrouvé leur autonomie et c’est au niveau du discours du Canada que les principaux changements se font sentir. Nous pouvons prévoir un Canada qui réinvestit les institutions internationales comme l’ONU et l’OTAN. On sent un retour du discours du Canada faiseur de paix.
Q : Nous ne devons donc pas nous attendre à des changements majeurs dans les prochaines semaines?
R : Non, nous verrons peut-être une transition au niveau aérien avec plus d’avions de ravitaillement et autres de ce type. Nous en sommes encore au stade des consultations et de la mise en place d’un plan de match « libéral ». Ce que nous pouvons prévoir par contre est un réalignement des actions canadiennes vers des missions de formation et d’assistance. Nous verrons donc peut-être des soldats canadiens en territoire kurde afin de mener des missions d’entraînement.
Q : Au sein des membres des Forces canadiennes, l’arrivée d’un gouvernement libéral est-elle bien vue?
R : L’accueil des soldat-e-s est très mitigé. On sent un fort courant antilibéral au sein des Forces qui se traduit sur les réseaux sociaux par des propos haineux ayant même mené, dans certains cas, à des mesures disciplinaires. Les membres des Forces canadiennes se sentaient soutenu-e-s par le gouvernement Harper, ce qui est particulièrement paradoxal puisque, dans les faits, le gouvernement conservateur a coupé dans le budget de la défense. On a souvent parlé des « années sombres » des Forces durant les années 90, sous le règne libéral, mais lorsque l’on regarde les chiffres, la réalité est tout autre. Il s’agit donc de regarder du côté du discours du gouvernement Harper, beaucoup plus « pro militaire » dans l’ensemble, qui a séduit ses membres.
Conclusion
Nous avons vu, tout au long de cet article, les différents points de rupture du gouvernement Harper, durant sa décennie au pouvoir, ainsi que les principaux points d’ancrage de l’identité canadienne par ses mythes et son imaginaire collectif. Nous sommes donc à présent en mesure de constater que le point particulièrement sensible, au niveau de la PEC, se trouve dans la construction du discours et de l’image du Canada. Nous avons noté que dans les faits, le Canada, sous l’ère Harper, et maintenant, sous le gouvernement Trudeau, met beaucoup plus l’accent sur son image que directement sur les actions. Le principal enjeu, croyons-nous, pour les décideurs canadiens, se situe au niveau du maintien de leur influence sur la scène internationale. Nous avons vu brièvement que l’influence canadienne peut se manifester de manière plus réaliste par une réaffirmation de nos alliances traditionnelles, un certain impérialisme commercial et une conception du monde beaucoup plus manichéenne axée sur le hard power. Nous avons constaté que cette vision du monde entrait en contradiction avec la vision internationaliste canadienne qui insiste davantage sur les plateformes décisionnelles transnationales (l’ONU ou l’OTAN par exemple) et qui accorde plus d’importance aux droits humains et aux opérations de maintien de la paix. Elles sont habitées d’objectifs, tout comme la vision conservatrice, tels que le rayonnement du soft power canadien dans le but de garder le Canada à l’avant-plan des grandes décisions.
Sommes-nous donc devant un gouvernement qui créera une nette scission en matière de politique étrangère? Au-delà du discours et de l’image, c’est la mise en œuvre des politiques de Trudeau qui servira d’étalon pour mesurer le changement avec son prédécesseur conservateur. Les prochains mois en Syrie seront révélateurs et en diront long sur le type de rôle que le Canada y jouera.
(1) Nous tenons à remercier Marc-André Anzueto et Nicolas Laffont pour leur précieuse collaboration.
(2) Copeland, D., 2013. Once were diplomats: can Canadian internationalism be rekindled? In : H.A. Smith and C. Turenne-Sjolander, eds. Canada in the world: internationalism in Canadian foreign policy. Oxford : Oxford University Press, p. 125-144
(3) « Les notions de hard et de soft power (puissance dure, de contrainte, de commandement, de coercition et puissance douce, de cooptation, de séduction) sont dues à Joseph S. Nye, Le leadership américain. Quand les règles du jeu changent, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1992. La notion de structural power (puissance structurelle) est due à Susan Strange, States and Markets, Londres, Pinter, 2e éd., 1994. Au-delà de leurs spécificités, ces notions peuvent être assimilées : la première est définie par Joseph S. Nye comme la capacité de « structurer une situation de telle sorte que les autres pays fassent des choix ou définissent des intérêts qui s’accordent avec les siens propres » (J. S. Nye, op. cit., p. 173); la seconde est définie par Susan Strange comme « la capacité de façonner et de déterminer les structures de l’économie politique globale au sein desquelles les autres [acteurs] doivent opérer » (S. Strange, op. cit., p. 24-25). Exemple très concret de l’efficacité de cette puissance douce et/ou structurelle dont bénéficient les États-Unis de nos jours : toute insatisfaite qu’elle soit, la principale puissance ascendante qu’est la Chine a demandé son intégration à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), organisation s’il en est de la régulation du système international géré par les États-Unis. » Définition issue du texte de Dario Battistella, L’Ordre internationalhttp://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2004-2-page-89….
(4) Anzueto, Marc-André, « Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne? Le crépuscule de l’internationalisme et l’émergence du néoconservatisme au Guatémala », Études internationales, vol 45 no 4, 2014, p.60
(5) Le néocontinentalisme, conçu comme l’expression du néoconservatisme serait ainsi caractérisé par « la nécessité d’exercer la clarté morale », c’est-à-dire de « distinguer amis et ennemis (l’une des attitudes du néoconservatisme tel qu’il est articulé par Irving Kristol) ainsi que Bien et Mal, et de prendre les moyens d’agir contre les seconds » (Ibid. : 11). De ce fondement découlerait une série de « principes opératoires ». Une politique étrangère de clarté morale identifie les intérêts aux principes : il faudra donc promouvoir la démocratie dans le monde. Le renforcement de la puissance militaire est capital, car la puissance permet la lucidité requise pour identifier les menaces (le « Mal ») et agir contre elles. L’hégémonie américaine est bénigne et les institutions internationales qui tentent de la limiter font objet de méfiance. À cet effet, le Canada doit être prêt à faire usage de la puissance afin de « défendre l’ordre hégémonique américain » (12). Dorion-Soulié, Manuel, « Introduction : Les idées mènent le Canada : l’idéologie néoconservatrice en politique étrangère canadienne », Études internationales, vol. 45, numéro 4, 2014, p. 508.
(6) Idem, p. 71.
(7) Anzueto, Marc-André, « Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne? Le crépuscule de l’internationalisme et l’émergence du néoconservatisme au Guatémala », Études internationales, vol 45¸ no