par Rédaction | Juin 30, 2017 | Analyses, International, Societé
Par Emma Nottu
Au lendemain d’une élection présidentielle mouvementée, avec un résultat qui, pour la plupart, est aussi dérangeant que soulageant, la France devient le parfait modèle pour illustrer les conséquences d’un changement dans les valeurs politiques traditionnelles. Il ne faut pas se voiler la face, la distinction conventionnelle gauche/droite[i] n’est plus d’actualité. Aujourd’hui, il est donc plus que nécessaire de s’interroger sur les raisons qui ont mené vers l’émergence de cette rupture, mais aussi sur les conséquences que peut avoir ce nouvel ordre, dépassant les conceptions traditionnelles de la politique pour s’harmoniser avec une société mondialisée.
Le dégagisme, et après?
Voilà donc le néologisme, remis au goût du jour par Jean-Luc Mélenchon après la primaire de gauche[ii], qui peut caractériser l’esprit électoral de cette présidentielle. S’il fallait le définir, on dirait qu’il « ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de déloger celui qui le détient, de vider la place qu’il occupe[iii] ». Il est vrai que le résultat de la primaire de gauche a eu quelque chose de surprenant, ayant laissé un lourd impact sur les présidentielles, puisqu’il traduit l’écrasement du Parti socialiste (PS), qui pourtant régnait à l’Élysée. Or, en janvier, pour les électeurs et électrices socialistes, choisir Benoît Hamon, qui a représenté le parti lors de cette présidentielle, c’était écarter Manuel Valls, ancien premier ministre du gouvernement Hollande duquel il fallait absolument se séparer. En effet, l’ancien député frondeur incarnait des valeurs socialistes auxquelles les électeurs et électrices croyaient. Des valeurs qui ont été bafouées lors du dernier quinquennat, constituant ainsi une grosse déception pour beaucoup de Français·es). Cependant, ce comportement dégagiste a davantage fragilisé le parti, qui avait déjà subi les séquelles douloureuses de son quinquennat. Il était nécessaire de couper les ponts avec ce qui s’était passé dans l’ère de François Hollande, qui, pour Philippe Bilger par exemple, a constitué l’un des plus grands désastres de la Ve République[iv]. Il allait donc de soi pour celles et ceux de l’avis de Bilger qu’il fallait écarter la gauche, en lien direct avec cette vision négative du système, pour ces élections. De plus, malgré la divergence entre les idées de Hamon et de Hollande, le PS a été mis à mal.
Une fois l’un des acteurs éliminés, qui donc restait dans la course? Le choix le plus évident semblait celui du candidat des Républicains formant la droite traditionnelle française. À l’origine, si le parti de gauche était défavorisé, c’était celui de droite qui passait, et inversement. Or, ce dernier a vu sa campagne ternie par ses scandales financiers[v], ce qui l’a également empêché d’accéder au second tour[vi]. Ainsi, les deux partis traditionnels se sont retrouvés évincés de cette élection par ce qui apparaît être un malheureux concours de circonstances. Ce hasard a joué en faveur des autres candidat·e·s favori·te·s de cette campagne qui se sont vite retrouvé·e·s en tête des sondages sans pourtant suivre le chemin politique ordinaire.
Une issue de secours?
Cette évolution a tout de même conduit un homme quasiment inconnu au bataillon sur la route de l’Élysée. Grâce à des idées ni trop à gauche, ni trop à droite, des talents d’orateurs liés à une formation qualifiée pour ce métier, ainsi que la chance de s’être retrouvé au bon endroit au bon moment, Emmanuel Macron est devenu président. Et ce, à peine un an après avoir lancé son mouvement En Marche![vii]
À l’opposé, le parti d’extrême droite, dirigé par Marine Le Pen, a connu son meilleur score aux élections présidentielles. Il est intéressant de noter que la montée du populisme est un phénomène présent dans plusieurs pays en Europe[viii], comme l’ont notamment montré les élections aux Pays-Bas[ix]. Le contexte européen actuel joue un rôle clé dans cette évolution politique. Beaucoup de pays ne croient plus en l’Union Européenne (UE) et à son pouvoir d’unité, et ce, surtout depuis la crise grecque[x] dont les lourdes conséquences se font encore sentir au sein de l’Union. Ce contexte a même conduit le Royaume-Uni vers la porte de sortie de l’Europe[xi]. Mais la politique n’est pas la seule responsable de cette déviation.
À notre époque, la mondialisation est omniprésente. Et l’Europe qui, après la guerre, a tenté de s’unir pour devenir une puissance pouvant concurrencer le reste du monde, peine à s’adapter à ce contexte. De plus, l’Euro, monnaie utilisée par la plupart des pays de l’UE, coûte beaucoup à ses pays membres, surtout depuis la crise. L’intérêt de la monnaie unique tend alors à s’effacer peu à peu. Alors, le doute s’installe, autant chez les politicien·ne·s que chez les citoyen·ne·s. La population ne sait plus si elle a réellement son mot à dire et ne se reconnait plus dans ses représentant·e·s politiques. C’est de là que vient la popularité du dégagisme. N’adhérant plus à ces valeurs traditionnelles, les électeurs et électrices se sont tourné·e·s vers quelque chose de nouveau, un message porteur d’espoir pour les élections françaises.
Il est difficile de faire une comparaison avec les différents pays européens pour cet aspect de la problématique, puisque chacun d’entre eux entretient un rapport unique vis-à-vis de l’UE, et que chacun a ses raisons de faire les choix qu’il fait.
Et ailleurs?
Ce phénomène n’est pas propre à l’Europe. La mondialisation apparaît comme une des causes primaires probables de ce changement. Ensuite, c’est le rapport de chaque pays face à ce phénomène économique et culturel qui a une réelle influence. Certains vont accueillir les différents flux de biens et de personnes à bras ouverts pendant une période de temps, ce qui ensuite entraînera des conséquences imprévisibles : par exemple, des divisions ethniques favorisant certains groupes au détriment des autres. Ces conséquences vont par la suite guider les politiques, ce qui peut mener à des tendances plus ou moins isolationnistes. Prenons comme exemple l’élection de Donald Trump, aux États-Unis. Malgré la couverture médiatique positive des deux mandats de Barack Obama et l’opinion publique favorable à la candidate démocrate Hillary Clinton, le candidat du parti d’opposition, qui, il faut dire, sortait lui aussi des sentiers battus, s’est retrouvé contre toute attente à la tête du pays[xii]. Cette élection peut être considérée comme une réaction contre l’afflux de migrant·e·s venant des pays du Moyen-Orient, pays connus pour abriter des minorités d’islamistes radicaux, responsables des attaques terroristes du tristement célèbre 11 septembre, ainsi que les organisations terroristes de l’État Islamique, ayant recruté les terroristes qui ont agi un peu partout en Europe ces dernières années. Si l’on continue dans cette réflexion, la peur est donc créée par association d’idée. Afin de mettre cette idée en perspective, il est important de rappeler que « pour Marine Le Pen, présidente et candidate à la présidence française du Front national, la crise des migrant[·e·]s est un argument de plus pour amorcer à son tour la sortie de la France de l’Union européenne[xiii] ». De fait, la campagne de Donald Trump était axée en grande partie sur l’islamophobie. Dans le même ordre d’idées, l’élection de la chef du Front National (FN) était à craindre, puisque les récentes attaques ayant eu lieu en France auraient pu donner lieu à de lourdes tendances isolationnistes, voire xénophobes.
Cela serait donc une inclination à s’éloigner de ce que l’on craint. Faut-il donc conclure qu’à l’heure actuelle, le peuple est guidé par ce dont il a peur? Peut-être préfère-t-on le confort, plutôt que d’aller vers ce que l’on connaît mal. Élire Emmanuel Macron en France, c’était élire quelqu’un qui restait dans la continuité de Hollande, mais qui s’en distancie suffisamment pour gagner la confiance de ses électeurs et électrices, et qu’elles et ils puissent avoir le sentiment de sécurité nécessaire.
Mais encore, la question de la pertinence de la distinction gauche/droite à notre époque est importante à poser. En effet, cette distinction est née avec la Révolution française[xiv], qui a inspiré les changements politiques dans d’autres pays européens à cette époque. Cette révolution a ensuite mené à différentes interprétations du libéralisme, selon les contextes des différents pays. Or, cette doctrine ne peut plus tenir dans le contexte actuel de mondialisation, puisque cette distinction est avant tout historique, et moins idéologique[xv]. Cela ouvre donc la voie aux partis contestataires, tel le FN de Jean-Marie Le Pen, dont la fille a pris les rennes, puisque ses idées entrent dans une certaine mesure en conflit avec l’opposition binaire historique[xvi]. Il devient donc indispensable de refonder les principes du vivre-ensemble, pour empêcher le peuple de tomber dans une telle dérive idéologique.
À la source des histoires
Même s’il existe une relation entre les tendances électorales et les différents types d’électeurs et électrices, il est tout de même nécessaire que l’électorat ait une image claire de ses possibles choix de vote. Pour ce faire, lire les programmes est essentiel, mais les médias jouent aussi un rôle stratégique, parfois plus important que les acteurs et actrices politiques. Cependant, il est difficile de comprendre le rôle des réseaux d’informations dans l’élection française, puisque malgré la forte inclination à la diabolisation de la candidate du FN, cette dernière est parvenue à accéder au second tour. La peur serait-elle donc plus forte que l’opinion publique?
Pour finir, on peut considérer la plus récente présidentielle française comme marquant une rupture avec les distinctions conventionnelles, pour s’en aller vers quelque chose reflétant la société telle qu’elle est à l’heure actuelle. Elle implique avant tout une forte victoire contre le populisme, ce qui vient redonner de l’espoir à l’UE, encore affaiblie par le Brexit. Beaucoup de pays se retrouveront confrontés aux mêmes difficultés. Ça sera par exemple le cas de l’Allemagne, lors des élections de cet automne, pour lesquelles l’ombre du populisme est également présente. La population aura également le choix entre la continuité ou un renouveau radical. Chose certaine, une page importante de l’histoire est en train de se tourner.
Aussi dans ce dossier sur les élections françaises 2017 :
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CRÉDIT PHOTO: vfutscher
[i] http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2014/04/11/31001-20140411ARTFIG0024…, consulté le 2017/04/29.
[ii] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/01/30/qu-est-ce-que-le-…, consulté le 2017/04/29.
[iii] Ibid.
[iv] http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/09/05/31001-20160905ARTFIG0009…, consulté le 2017/05/18.
[v] À la fin du mois de janvier, un journal satirique français révélait que la femme de François Fillon, candidat à la présidentielle pour les Républicains, avait été rémunérée depuis une dizaine d’année pour un emploi supposément fictif, à hauteur de 500 000 euros. Plus d’informations ici : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/04/12/tout-comprendre-a…, consulté le 2017/05/18.
[vi] Dans le système français, les élections se font en deux tours. Le premier oppose tous les candidats en lice, et seuls les deux ayant le score le plus élevé accèdent au second tour (à moins que l’un d’entre eux n’obtienne une majorité absolue, c’est à dire 50% des voies plus une).
[vii] https://en-marche.fr/, consulté le 2017/05/18.
[viii] https://www.lesechos.fr/06/02/2017/lesechos.fr/0211778077342_le-populism…, consultée le 2017/06/20.
[ix] http://www.telegraph.co.uk/news/2017/03/16/won-dutch-election-does-mean-…, consulté le 2017/05/19.
[x] Ayant débuté suite à la crise financière mondiale de 2008, la crise Grecque, a plongé le pays dans des dettes énormes. Le gouvernement a répondu en imposant des mesures d’austérité, ce qui a eu un impact sur tous les pays membres de l’UE. Plus d’infos ici : http://www.lemonde.fr/europe/video/2015/09/23/comprendre-la-crise-grecqu…, consulté le 2017/05/24.
[xi] En juin 2016, le Royaume-Uni a organisé un referendum pour savoir si ses ressortissants désiraient sortir de l’Union Européenne. Le “oui” l’a emporté à 51,9%. Plus d’informations ici : http://www.bbc.com/news/uk-politics-32810887, consulté le 2017/05/21.
[xii] Défiant tous les sondages, Donald Trump est élu 45e président des États-Unis le 9 novembre 2016. Plus d’informations ici : https://www.theguardian.com/us-news/2016/nov/09/donald-trump-wins-us-ele…, consulté le 2017/05/21.
[xiii] http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/03/extreme-droite/euro…, consulté ;le 2017/06/20.
[xiv] « La gauche et la droite n’ont d’existence que par rapport au phénomène révolutionnaire » affirme François Huguenin. Plus d’explications ici : http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2014/04/11/31001-20140411ARTFIG0024…, consulté le 2017/04/29.
[xv] Ibid.
[xvi] Ibid.
par Rédaction | Mai 4, 2017 | Analyses, International
Par Jacques Simon
Cette élection présidentielle n’aura été qu’un enchaînement ininterrompu de surprises et de revirements de situation. Si une personne incarne le caractère imprévisible du monde politique français actuel, c’est Emmanuel Macron. Encore inconnu du grand public il y a trois ans, il est aujourd’hui président de la République française. Du privé à l’arrière-plan gouvernemental, de l’arrière-plan gouvernemental à un ministère, d’un ministère à la tête des sondages, et de la tête des sondages à l’Élysée, Emmanuel Macron est passé partout, sans y avoir vraiment été.
Cette ascension fulgurante vers le haut de la scène politique nationale ne s’est d’ailleurs pas faite sans accrocs, à droite comme à gauche. Macron fait partie de ces nouveaux politicien·ne·s qui sortent du privé pour tenter de secourir une sphère politique en crise. À ce titre, on peut le comparer à Donald Trump, à Beppe Grillo, ou encore à Pablo Iglesias, qui sont tous de récents arrivés dans la scène politique et qui rassemblent de larges foules de convaincu·e·s. Qui est donc ce benjamin de la présidentielle française, et qu’a-t-il proposé pour convaincre tant de monde?
L’homme
Malgré l’apparence d’outsider qu’il a su cultiver, Emmanuel Macron a connu le parcours d’un membre de l’élite de la société française.
Né le 21 décembre 1977 à Amiens dans une famille relativement aisée, il a commencé son éducation chez les Jésuites avant d’aller au Lycée Henri-IV de Paris – un établissement considéré comme le meilleur du pays. En 2001, il est diplômé de Science Po Paris, un établissement de renommée mondiale, après avoir suivi une formation de philosophie. Spécialisé dans la pensée de Machiavel, il a écrit une thèse sur la philosophie hégélienne du droit et a été l’assistant de Paul Ricœur, un philosophe connu en France. En 2004, il est diplômé de l’École Normale d’Administration (ÉNA), l’institution qui forme l’élite bureaucratique française et où sont passés quasiment tous les présidents [1].
Pour son premier emploi, il est inspecteur des finances à l’Inspection générale des finances, organe du gouvernement qui veille à la bonne utilisation des deniers publics. Assistant en 2004, il est promu en octobre 2005, et gravit les échelons pour se retrouver chef de son département en juin 2007.
En 2008, il accepte un poste à la banque d’investissement Rothschild. Malgré le fait qu’il n’arrive que dix jours avant que Lehman Brothers fasse faillite, il sait se démarquer assez pour se faire surnommer le « Mozart de la finance » [2]. Dans ce cadre, il s’occupe d’importantes transactions, si bien que ses bénéfices lui permettront, selon ses propres dires, d’être « à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours » [3].
Par le biais de l’économiste Jacques Attali, il rencontre un certain François Hollande. Celui-ci, qui sera élu président en 2012, lui propose de faire partie de son équipe gouvernementale. Macron accepte, et rentre à l’Élysée comme conseiller du nouveau président [4].
En août 2014, Hollande et Manuel Valls concrétisent leur tournant libéral, et font sortir du gouvernement trois ministres, dont Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, le ministre de l’économie. Pour remplir le poste, l’équipe exécutive opte pour le renouveau. De leur poche, ils sortent un jeune homme ambitieux et inconnu du grand public : Emmanuel Macron prend poste dans un des ministères les plus importants.
Aux yeux des ténors du gouvernement, le bilan est mitigé. D’un côté Macron incarne parfaitement la nouvelle politique gouvernementale. Il signe de son nom un projet de loi [5] qui est pour le moins controversé. Parmi les propositions, la plus polémique concerne la légalisation partielle du travail le dimanche, jour traditionnellement consacré à la famille et aux loisirs en France. Hormis cela, la « loi Macron » envisageait de limiter les indemnités que touchent les travailleurs et travailleuses licencié·e·s [6], et a mis un terme au bonus que touchaient les entreprises qui avaient augmenté les salaires après deux ans de revenus positifs.
D’un autre côté, Macron se fait connaître comme l’électron libre du gouvernement, un trait qui déplait fortement à ses collègues. En août 2014, il se prononce contre les 35 heures hebdomadaires – une des politiques les plus fièrement revendiquées par la gauche française –, en janvier 2015 il explique que les entrepreneur·e·s ont la vie plus dure que les travailleurs et travailleuses, et en mai 2015 il lance à des manifestant·e·s en colère que la meilleure façon de se payer un costard est de bosser [7]. À tort ou à raison, Emmanuel Macron a passé son temps au gouvernement à faire polémique.
Le 6 avril 2016, le ministre de l’économie commence à se retourner contre l’équipe gouvernementale. En déplacement à Amiens, il lance son mouvement appelé « En Marche ! ». Cette formation, qui se veut « ni de droite, ni de gauche », cristallise les ambitions personnelles de Macron. Visiblement peu intéressé à faire retomber la tension entre lui et le gouvernement, il fait son premier meeting officiel le 12 juillet, soit deux jours avant que François Hollande ne soit interviewé pour la dernière fois dans le cadre des célébrations du 14 juillet. Et puis, le 30 août, un jour avant la rentrée, Emmanuel Macron démissionne.
C’est un peu plus de deux mois plus tard, le 16 novembre 2016, qu’il officialise sa candidature pour la présidence de la République. Depuis lors, Macron n’a qu’un objectif : siphonner les électeurs et électrices de la droite et de la gauche modérées, afin de se faire un nid au centre du spectre politique. C’est pari gagné.
Aidé par le fait que le Parti socialiste et les Républicains ont des candidat·e·s assez éloigné·e·s du centre, Macron a reçu le soutien de plusieurs cadres des deux partis, y compris d’un ministre en fonction. En plus des politicien·ne·s de renommée, Macron a su créer une réelle dynamique populaire. Des personnes de tous les horizons se sont impliquées corps et âme pour faire vivre son nouveau mouvement et le porter jusqu’à l’Élysée.
Le 23 avril dernier, à 20h heure de Paris, les résultats tombent. C’est la fin d’un mois de course électorale acharnée comme elle l’a rarement été. Elle a été emplie de scandales, de retournements de situation, et, surtout, s’est soldée par une course à quatre candidat·e·s qui étaient tou·te·s dans la marge d’erreur pour arriver au second tour. Finalement, Emmanuel Macron, arrivé en tête avec 24 %, affronte Marine Le Pen et ses 21 % en finale pour le deuxième tour [8]. L’humeur est partagée. Entre résignation et détresse, la plupart des Français·es se préparent à devoir voter pour un·e candidat·e dont ils et elles n’avait pas voulu.
La situation n’est pas inédite cependant. Il y a 15 ans, le 21 avril 2002, la France avait fait face à quelque chose de semblable : Jean-Marie Le Pen, le père de Marine, était arrivé au second tour face à Jacques Chirac du RPR (ancêtre de Les Républicains). Si à l’époque un front républicain s’était formé et avait mené, après deux semaines de manifestations et de rassemblements, à une victoire de 83 % [9] pour le candidat de droite modérée, le soulèvement populaire a été bien moindre cette fois-ci.
Entre les 23 avril et 7 mai 2017, les Français·es étaient moroses. Hormis celles et ceux qui avaient voté pour les deux finalistes, beaucoup peinaient à se convaincre d’aller aux urnes. Dans le camp Mélenchon, la gauche de la gauche, un sondage sur la plateforme internet de la campagne a révélé que l’électorat se divisait en trois parties quasi égales : un tiers voterait Macron, un autre s’abstiendrait, et un troisième voterait blanc (l’option « voter Le Pen » n’était pas proposée) [10]. Usé·e·s par la politique défensive, les Français·es semblaient peu motivé·e·s à faire barrage au Front National.
Pourtant, c’est avec 66,1 % qu’Emmanuel Macron a été élu président de la République Française le 7 mai 2017 [11]. Ce score, bien en deçà de celui obtenu par Chirac en son temps, est toutefois signe que le Front National continue à se heurter à un plafond de verre [12].
Bien que l’abstention se soit élevée à 25,44 % des inscrit·e·s et que 11,5 % des votes sont blancs ou nuls [13] (des taux jamais vus depuis 1969, quand le Parti Communiste Français, très influant à l’époque, avait appelé à s’abstenir devant les deux candidats de droite modérée qualifiés au second tour), Macron a bel et bien gagné l’élection présidentielle française.
Comment est-ce qu’un candidat avec si peu d’expérience politique a-t-il pu toucher tant de personnes? Que propose-t-il?
Économie
La vision d’Emmanuel Macron est surtout économique. Ayant occupé le ministère du même nom et issu du milieu des finances, sa grille de lecture est orientée dans ce sens. Pour lui, le mal principal de la France est la rigidité de son marché qui l’empêche de s’appliquer au particulier. Son analyse est avant tout pragmatique : les acquis sociaux ne sont pas mauvais en soi, mais ils alimentent l’antagonisme qui existe déjà naturellement dans le monde du travail. Macron aimerait libéraliser le code du travail afin que les relations employeurs et employeuses/employé·e·s soient façonnées par le dialogue et non par la lutte. Le projet est donc de créer un environnement dans lequel on peut « bien vivre de son travail et [où on peut] inventer de nouvelles protections » [14].
Pour ce faire, il faut amputer à la social-démocratie française un certain nombre de ses éléments. Macron prône donc la réduction des charges des entrepreneurs et entrepreneuses et la suppression du Régime social des indépendants (RSI), organisme qui protège les travailleurs et travailleuses indépendant·e·s [15]. Il souhaite aussi réduire les cotisations sociales payées par les employeurs et employeuses pour « réduire le coût du travail » [16] ainsi qu’exonérer les cotisations sur les heures supplémentaires.
La vision Macron n’est pas, à strictement parler, identique à celle de la droite libérale classique. Le souhait n’est pas de faciliter l’accumulation de capital dans les mains d’une élite en supposant qu’un surplus découlera sur la société. Plutôt, l’idée est de créer un rapport amical entre les individus qui se côtoient sur le marché du travail, afin que ces derniers puissent bâtir ensemble les règles qui encadrent leurs interactions.
Le meilleur exemple est son souhait de « redéfinir le dialogue social » [17]. Concrètement, cela implique de réduire les lois dans le code du travail et de faciliter l’adaptation du salaire, du temps de travail – des négociations en général – pour qu’elles soient adaptées au contexte spécifique de leur application : « par exemple, les horaires effectifs, où l’organisation du travail seront négociés au plus près du terrain [18]. »
Les travailleuses et travailleurs ne doivent pas être dépendant·e·s de l’État pour leur survie. Celui-ci doit être en effet conçu comme un filet de secours, une institution qui aide les plus défavorisé·e·s, sans toutefois engendrer l’assistanat. Les agriculteurs et agricultrices, par exemple, bénéficieront d’un investissement de cinq milliards d’euros ayant pour but « qu’ils [et elles] vivent de leur travail, plutôt que des aides publiques » [19].
Donner aux individus la capacité de vivre indépendamment des aides publiques passe aussi par l’éducation spécialisée. Dans ce sens, Macron promet la formation d’un million de jeunes et d’un million de demandeurs et demandeuses d’emploi peu ou pas qualifié·e·s pour qu’elles et ils puissent mieux intégrer le marché du travail. En général, il appelle à un « effort massif pour l’apprentissage » [20].
Société
Le côté « ni droite ni gauche », se ressent aussi dans le volet sociétal du programme de Macron. Y sont présents l’intérêt pour la sécurité et les forces de l’ordre de la droite en même temps que les valeurs libérales chères à la gauche.
« La sécurité est la première de nos libertés » explique-t-il, et celle-ci passe par la police à en croire son programme [21]. En effet, il souhaite augmenter les effectifs policiers de 10 000 places, créer une « police de la sécurité quotidienne » chargée de « protéger et d’entreprendre », punir les « incivilités » (harcèlement des femmes, insultes, et… crachats) à l’aide « d’amendes immédiates et dissuasives », construire 15 000 nouvelles places de prison, ou encore, créer un « état-major permanent des opérations de sécurité intérieure, de renseignement et de lutte contre le terrorisme » [22].
Cette analyse stricte se retrouve aussi dans le volet « justice » de son programme. Là, il est question de s’assurer que toutes les peines soient exécutées et de limiter le phénomène d’aménagement des peines (proposer aux personnes sanctionnées de travailler, de suivre une formation, etc.). Cependant, la particularité de Macron est de faire cohabiter ce genre de propositions traditionnellement issues de la droite dure avec des mesures progressistes.
Son programme culturel, par exemple, va dans le sens de la démocratisation. Les bibliothèques seront ouvertes le soir et les week-ends, l’apprentissage d’une deuxième langue sera encouragée à l’école, et les jeunes recevront un « passe culture » de 500 euros pour leurs 18 ans. Les mêmes genres d’investissements se retrouvent dans le secteur de la santé, où il souhaite que l’État prenne en charge l’intégralité des frais liés aux lunettes et aux prothèses auditives et dentaires [23]. Macron est aussi favorable à la légalisation de la PMA (procréation médicalement assistée, ndlr) pour les femmes seules et les couples de lesbiennes, mais pas à la GPA (gestation pour autrui, ndlr) [24].
Relations internationales
Pour ce qui est des relations internationales, Macron est résolument Européen. Des quatre principaux candidats et candidate à la présidentielle, c’est le seul qui souhaite approfondir l’unité entre les pays membres, et accroître drastiquement leur interconnectivité.
En termes de nouveaux projets, Macron propose la création de deux nouveaux marchés uniques : celui du numérique et celui de l’énergie. Si le premier aura pour but de « financer le développement des startups européennes », le second aidera à transiter vers l’écologie, notamment en « fixant un prix plancher du carbone » [25]. Le tout sera encadré par un « Buy European Act » qui restreindra l’accès aux marchés uniques aux entreprises qui produisent au moins la moitié de leurs biens au sein de l’Union.
Pour Macron, l’Europe doit aussi être un organisme qui oriente et protège les politiques nationales. Pour ce faire, il souhaite voir apparaître un budget de la zone euro, voté par le parlement et mis en œuvre par un·e ministre de l’Économie et des Finances de la zone euro [26]. L’Europe doit assurer l’exemplarité de ses membres, notamment en combattant les évasions fiscales d’un pays à un autre.
L’Union sera aussi dotée d’une dimension militaire et protectrice. Un « Fond européen de la défense » sera ainsi créé pour financer un armement commun et un Quartier Général européen, auquel participeront les pays volontaires. En outre, le Président souhaite créer une force de quelque 5 000 gardes frontaliers européens [27].
À ce sujet, la politique internationale hors-UE se distingue par son absence. Mise à part l’augmentation des moyens de l’armée (avec tout de même de réelles propositions quant à l’utilisation des nouveaux fonds), Macron donne très peu d’indices par rapport à sa politique étrangère – une lacune étonnante étant donné la présence médiatique importante de ces sujets. Il analyse une présence de la France décroissante sur le plan mondial, une tendance qu’il souhaiterait inverser pour « défendre » les intérêts « climatiques », « économiques », et « sécuritaires » du pays [28]. Il se positionne également contre la Russie, et souhaite maintenir les sanctions existantes tant que les accords de Minsk (signés à la suite de l’invasion de la Crimée) ne seront respectés.
Génération Macron?
Sans nier ses réels atouts, il faut dire que l’élection de Macron relève d’un concours de circonstances assez imprévisible. Macron est en effet sorti d’un gouvernement historiquement impopulaire, dont le bilan était contesté – voire renié – jusqu’à l’intérieur du Parti socialiste. Ajoutez à cela un ras-le-bol généralisé du statu quo, et vous avez une recette explosive. L’avoir repéré et avoir su sauter sur l’occasion révèle d’ailleurs la finesse de l’analyse et l’agilité politique de Macron.
À droite, c’est François Fillon qui a gagné les primaires, incarnant une rigueur économique quasi-thatchérienne ainsi que l’honnêteté des élu·e·s. Ses positions radicalement libérales ont laissé l’aile gauche de son parti sans candidat·e, et les détournements de fonds dont il a été accusé ont refroidi plus d’un·e de ses sympathisant·e·s. À gauche, c’est Benoît Hamon qui a été choisi. Celui-ci se trouve largement à l’aile gauche du PS, à tel point qu’il a essayé de faire tomber le gouvernement de Hollande. La gauche du gouvernement s’est donc aussi retrouvée non-représentée dans l’élection.
Les partis dont sont issus ces deux candidats (le PS et les Républicains) ont, traditionnellement, englobé la majorité du spectre politique, ne laissant donc une place à de potentiel·le·s contestataires qu’à leurs extrêmes respectifs. Or, cette fois-ci, un vide s’est formé au centre, vide qu’Emmanuel Macron a su occuper. Les électeurs et électrices modéré·e·s des partis traditionnels ont en effet été réceptifs et réceptives à son discours « ni droite, ni gauche ».
Il est donc logique que sa candidature en ait attiré plus d’un·e·. Pourtant, le fait qu’il ait été élu défie toute logique. En effet, en regardant l’offre politique présente durant cette élection, il ne fait aucun doute que la candidature d’Emmanuel Macron s’inscrivait dans une continuité relative par rapport au quinquennat de François Hollande. Comment donc expliquer qu’un président dont les politiques l’ont rendu le chef de l’exécutif le plus impopulaire de la 5ème République – à tel point qu’il a renoncé à se représenter – voit aujourd’hui son héritage idéologique se faire réélire? Comment expliquer, aussi, que des politiques qui ont provoqué les plus grandes manifestations depuis 1995 soient, aujourd’hui, réintroduites à l’Élysée? Ce qui est sûr, c’est que Macron y est pour quelque chose. Il a su parler aux Français·es, et a pu créer un dialogue avec eux et elles.
Et maintenant…?
Après s’être installé à l’Élysée, Macron devra affronter des défis de taille. En effet, sa stratégie d’accepter n’importe qui dans son mouvement s’est faite au détriment d’une unité idéologique cohérente. Aujourd’hui, les appuis à Macron vont de la droite traditionnelle à un ancien secrétaire général du Parti Communiste Français et ex-candidat à la présidentielle, en passant par tous les genres de sociaux-démocrates et d’écologistes. Créer un gouvernement cohérent à partir de cela risque de relever du défi herculéen.
Ensuite, il va falloir qu’il réussisse à se démarquer de François Hollande. Si le président sortant n’a pas réussi à convaincre avec ses politiques, Emmanuel Macron va devoir effectuer un travail de communication sans fautes. En plus de ses électeurs et électrices, il va devoir convaincre ses opposant·e·s, sans quoi il y a fort à parier qu’il aura aussi affaire à des mouvements sociaux importants.
Enfin, bon nombre de ses propositions demandent une unité sociétale au sens large, voire une unité européenne dans certains cas. Étant donné les fractures profondes qui y courent en ce moment, Macron va devoir faire un travail d’union de grande envergure s’il souhaite mener à bout son projet. Théoriquement, c’est possible. Une fois confronté aux faits, il se peut qu’il soit déçu.
Aujourd’hui, avant même d’être réellement entré en fonction, Macron s’engage dans un sentier peu connu et où il jouit d’un faible soutien. Pourtant, Emmanuel Macron se voit comme un acteur important de la cinquième République. À la Charles de Gaulle, il se présente comme quelqu’un d’en dehors du système, venu sauver la politique d’elle-même. La République française connaît en effet une période difficile; la relever ne sera pas tâche facile.
Aussi dans ce dossier sur les élections françaises 2017 :
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CRÉDIT PHOTO: Jeso Carneiro
1. Emmanuel Macron, « Biographie », https://en-marche.fr/emmanuel-macron , consulté le 19/04/2017.
2. Daniel Schneidermann, «Vive Macron, nouveau ministre de l’Économie ! », Nouvel Observateur, 27/08/2014, http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-le-915-darret-sur-images/2014… , consulté de 19/04/2017.
3. Ibid.
4. Ibid.
5. République Française, « LOI no 2015-990 du 6 août 2015 pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques », Journal officiel de la République française, 06/08/2017, http://droit-finances.commentcamarche.net/download/start/telecharger-312… , consulté le 19/04/2017.
6. Cette proposition sera annulée par le conseil constitutionnel.
7. L’Obs, « 5 sorties d’Emmanuel Macron qui disent son mépris de classe », Le Nouvel Observateur, 30/05/2017, http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20160530.OBS1486/5-sorties-d-em… , consulté le 19/04/2017.
8. Ministère de l’Intérieur, « Élection présidentielle 2017 », République Française, http://elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2017/FE.html, consulté le 12/04/2017.
9. La France Insoumise, « Résultats de la consultation sur le second tour de l’élection présidentielle », La France Insoumise, 02/05/2017, https://lafranceinsoumise.fr/2017/05/02/resultats-de-consultation-second…, consulté le 09/05/2017.
10. Ministère de l’Intérieur, « Élection présidentielle 2017 », République Française, http://elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2017/FE.html, consulté le 12/04/2017.
11. Jacques Simon, « Le plafond de verre du Front National », L’Esprit Libre, 30/12/2016, http://revuelespritlibre.org/le-plafond-de-verre-du-front-national, repéré le 09/05/2017.
12. Ministère de l’Intérieur, « Élection présidentielle 2017 », République Française, http://elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2017/FE.html, consulté le 12/04/2017.
13. Emmanuel Macron, « Programme », https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emma… , consulté le 19/04/2017.
14. Ibid.
15. Ibid.
16. Ibid.
17. Ibid.
18. Ibid.
19. Ibid.
20. Ibid.
21. Ibid.
22. Ibid.
23. Emmanuel Macron, « Familles et société », https://en-marche.fr/emmanuel-macron/le-programme/familles-et-societe, consulté le 19/04/2017.
24. Emmanuel Macron, « Programme », https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emma… , consulté le 19/04/2017.
25. Ibid.
26. Ibid.
27. Emmanuel Macron, « International », https://en-marche.fr/emmanuel-macron/le-programme/international, consulté le 19/04/2017.
28. Ibid.
par Rédaction | Avr 20, 2017 | Analyses, International
Par Jacques Simon
(DOSSIER) PORTRAIT DES CANDIDAT·ES À LA PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE (3 de 5)
En cette période électorale, L’Esprit libre vous fait le portrait des cinq candidat·e·s majeur·e·s à la présidentielle française dont le premier tour aura lieu ce dimanche 23 avril. On vous présente ici Benoît Hamon du Parti socialiste.
On ne peut pas dire que Benoît Hamon ait la vie facile en ce moment. Vainqueur surprise de la primaire socialiste, il se retrouve aujourd’hui en position de faiblesse. Il hérite en effet du nom d’un parti qui est accusé de tous les maux de la France à la suite du quinquennat de François Hollande qui a été miné par l’incompréhension, les mouvements sociaux, et une politique centriste qui n’a plu ni à la droite ni à la gauche. Hamon, qui plus est, peine à se situer sur l’échiquier politique. À sa droite, il a le populaire Emmanuel Macron, qui parvient à faire ce qu’Hollande n’a su accomplir : unir la droite et la gauche modérée. À sa gauche, il a le dynamique Jean-Luc Mélenchon, qui occupe largement la gauche de la gauche du monde politique français.
Qui est donc Benoît Hamon, quel est son programme, et pourquoi peine-t-il tant, comme semblent le montrer les sondages, à convaincre les Français·es?
L’homme
Né le 26 juin 1967, Hamon[i] partage son enfance entre sa Bretagne natale et le Sénégal où il passe quelques années. C’est dans ce pays qu’il est confronté à la diversité sociale et culturelle qui l’entraineront, plusieurs années plus tard, à se retrouver dans la campagne antiraciste « touche pas à mon pote » organisée par SOS Racisme en 1985.
À vingt ans, en 1987, il rejoint le PS après avoir participé à une série de manifestations étudiantes. En 1993, il est élu au poste de président du Mouvement des Jeunes Socialistes tout en suivant une formation d’historien. Dès lors, son investissement politique est étroitement lié au PS. En 1997, il est aux côtés de Martine Aubry au ministère de l’Emploi et de la Solidarité. De 2004 à 2009, il est eurodéputé, issu d’une liste socialiste. En 2008, il présente une motion de gauche au congrès du parti[ii], texte qui est soutenu par un certain Jean-Luc Mélenchon. En 2012, il est élu député de Trappes, situé à l’ouest de la métropole parisienne. C’est alors qu’il fait son entrée au gouvernement d’abord en tant que ministre délégué à l’économie sociale et solidaire, puis en tant que ministre de l’éducation à partir de 2014.
Certes, Benoît Hamon a côtoyé le monde politique et le PS depuis trente ans, mais c’est vraiment lorsqu’il occupe un poste clef dans le gouvernement Valls, sous Hollande, qu’il se forme une vraie carrure. Aux côtés d’Arnaud Montebourg, il se trouve sur l’aile gauche du gouvernement, et sait la faire entendre. Le clivage est de plus en plus prononcé, les prises de positions de plus en plus médiatisées. Le 25 août 2014, alors que Valls essaie d’épurer son gouvernement des contestataires, Hamon est remercié.
Il retrouve alors l’unique siège qu’il lui reste : celui dans l’hémicycle de l’assemblée nationale. Dès lors, il intègre un groupe qu’on appelle « les frondeurs ». Il est constitué de députés socialistes, qui se positionnent à la gauche du gouvernement. Dans ce cadre, il militera contre plusieurs projets controversés du gouvernement, notamment la Loi Macron, la déchéance de nationalité, ou encore la loi travail El-Khomri[iii].
L’opposition entre lui et ses anciens collègues de gouvernement devient si féroce qu’il signe une motion de censure qui, si elle avait été ratifiée par 2/3 de l’assemblée, aurait déclenché de nouvelles élections. Cette motion avait été déposée par des parlementaires de gauche en réaction à la « Loi travail » présentée par le gouvernement Hollande.
Le 16 août 2016, il est un des premiers socialistes à présenter sa candidature à la primaire du parti. À ce moment, Hollande n’avait pas encore renoncé à briguer un second mandat – il se présente donc, a priori, contre le président de la république. Assez largement à la traine, il arrive à se créer une campagne efficace.
S’il commence aux alentours de 10% fin juin 2016, les sondages lui donnent la seconde place avec presque 30% des voix à la veille de l’élection. À la surprise générale, il devance largement le premier ministre Manuel Valls avec 36,51%. Au second tour, il ne déçoit pas ses partisan⸱e⸱s : avec presque 60% des voix, il s’assure une large victoire.
Le symbole est fort : Benoît Hamon, ministre évincé du gouvernement pour avoir trop ouvert sa bouche, prend le devant du grand Parti Socialiste. S’il restait des doutes, l’affaire est dorénavant close. Le quinquennat de François Hollande n’a pas convaincu, ni à l’intérieur ni à l’extérieur de son parti. Mais le symbolique ne se traduit pas toujours par du concret. Une fois tournée la page « Hollande », les électeurs et électrices semblent aussi vouloir tourner la page « PS ».
Son ascension fulgurante est coupée court. Aujourd’hui, Benoît Hamon ne dépasse même plus les 10% d’intentions de votes.
Économie
Économiquement, Hamon fait partie d’une tendance qu’on peut appeler la « nouvelle gauche ». Héritière de la gauche d’antan qui analysait la société en termes de lutte des classes, cette nouvelle tendance cherche plutôt à absorber les progrès issus du capitalisme, et en rependre les bénéfices par l’intermédiaire d’un État-providence fort. La plupart des mesures phare du programme de Hamon vont dans ce sens.
Le projet clef du programme est la création d’un revenu universel d’existence[iv] (RUE, souvent connu sous le nom de « revenu minimum garanti » au Québec). Initialement prévu pour tou·te·s, il a été maintes fois modifié par le candidat, pour adopter une forme qui est aujourd’hui plus limitée. Pour être éligible à ce versement mensuel, une personne devra montrer que ses revenus sont inférieurs à 1,9 fois le salaire minimum, soit 2 185 euros net (environ 3 000 dollars canadiens). Selon l’équipe de campagne de Benoît Hamon, quelques 19 millions de Français·es seraient concerné·e·s, soit 30% de la population nationale[v].
Le revenu est fixé à 600 euros par personne, qui vient se déduire à l’impôt que chacun·e doit payer. Ainsi, si, dans une situation théorique, une personne est éligible pour le RUE mais ne doit pas payer d’impôt, elle recevra un chèque de 600 euros. À l’inverse, si une personne est éligible, mais doit payer 900 euros d’impôts, elle ne percevra aucune augmentation de revenu, mais verra sa feuille d’imposition baisser à 300 euros.
Cette proposition avait, initialement, intéressé beaucoup d’électeurs et électrices potentiel·le·s. Mais au fur et à mesure que le candidat change des éléments du RUE, de moins en moins de personnes s’y retrouvent, et, surtout, elles font moins confiance à Hamon pour réellement bâtir cette « cinquième branche » de la sécurité sociale. Pour les plus philosophes[vi], la proposition telle qu’elle est aujourd’hui ne représente plus rien d’intéressant, puisqu’elle ne permet plus de séparer le revenu du travail.
Autre proposition issue directement de la vision « nouvelle gauche », la taxe sur les robots[vii]. En effet, pour combattre la robotisation qui remplace de plus en plus d’emplois, Hamon souhaite imposer la richesse créée par les machines, afin qu’elles puissent contribuer, tout comme les humains, à financer les dépenses de l’État. Cette idée, si intéressante soit-elle, reste peu développée : à quelle hauteur s’élèvera cette taxe? Combien est-ce que l’État français peut espérer toucher? Comment est-ce que ce revenu sera utilisé[viii]?
En règle générale, c’est dans cette même direction que vont les propositions de Benoît Hamon. Il propose d’augmenter le salaire minimum ainsi que les minimas sociaux. Il propose de revenir sur la Loi El-Khomri, celle qui avait provoqué des manifestations monstres[ix] en 2016, afin de la remplacer par une version modifiée qui « encouragera la poursuite de la réduction collective du temps de travail ». En somme, le programme du candidat PS vise à conserver les acquis sociaux dans un monde où la raréfaction du travail est de plus en plus une réalité. Pour ce faire, il stipule que les solutions du passé doivent être revues, voire même abandonnées.
Société
Fidèle à son héritage de gauche, Benoit Hamon est libéral sur les questions sociales.
En un premier temps, il propose des mesures qui vont dans le sens d’un regain de participation citoyenne dans la sphère politique. Une de ses propositions phares est la création d’un « 49-3 citoyen » (nommé ainsi en référence à l’article de la constitution qui permet au gouvernement de faire passer une loi de force, sans la soumettre au congrès), qui donne le pouvoir au peuple d’enclencher un référendum ou « d’inscrire [une loi] à l’ordre du jour du parlement » dès lors qu’une pétition est signée par 1% du corps électoral. Il propose aussi de mieux protéger les lanceurs et lanceuses d’alerte, de mettre en place un budget participatif dans lequel les citoyen·ne·s auraient leur mot à dire, et de passer à une 6ème République qui viserait à fluidifier les relations entre l’élite politique et le peuple[x].
Autre projet qui attire les jeunes : Benoît Hamon prône la légalisation du cannabis. La plante serait donc vendue, réglementée et taxée. Les bénéfices de l’imposition serviraient à « mieux prévenir la consommation de drogues ».
Question immigration, le candidat PS est aussi relativement libéral par rapport à ses adversaires. Il ne souhaite pas durcir les conditions d’accueil pour les migrant·e·s, ni renforcer le contrôle aux frontières de l’Union européenne (UE). Il souhaite aussi instaurer un « visa humanitaire » qui faciliterait l’arrivée de personnes particulièrement nécessiteuses.
Relations internationales
Si jusqu’à présent le programme de Benoît Hamon a été très similaire à celui de Jean-Luc Mélenchon, c’est au niveau des relations internationales que les deux candidats divergent de façon assez marquée.
Sur la question européenne, Hamon souhaite effectuer un changement de l’intérieur, modifier les traités, plutôt qu’en sortir. Pour lui, « face aux défis que les Européen[·ne·]s doivent relever, la solution ne peut venir ni du retour à des États-nations divisés, ni de la poursuite de l’austérité économique et de son pendant, le déficit démocratique[xi]». Il faudrait donc renforcer l’UE pour qu’elle soit à même de répondre aux défis et aux problématiques contemporaines.
Pour ce faire, Hamon propose de tourner le dos à l’Europe qui a imposé l’austérité aux pays ayant des problèmes économiques. Il souhaite voir un plan d‘investissement d’une valeur de 1 000 milliards d’euros. En parallèle, il demande à ce que l’Europe prenne en charge une partie de la dette des États en difficulté, commence un « Buy European Act » pour améliorer la compétitivité européenne et harmoniser les normes comme celle du salaire minimum. Enfin, il souhaite lancer une « Europe de l’énergie » qui serait orientée vers l’écologie.
Pour ce qui est des relations hors-Europe, Hamon souhait reconnaître la Palestine et ainsi emboîter le pas à la Suède. Contrairement à Mélenchon, il ne s’inscrit pas dans la lignée de politiciens de gauche qui soutiennent l’intervention russe en Syrie ou en Ukraine. Globalement, c’est aux organisations internationales telles l’ONU qu’il laisse le soin de s’occuper des conflits militaires.
Quelles chances?
Soyons clairs : les chances de Benoît Hamon sont faibles. S’il a surpris lors de la primaire socialiste, il y a fort à parier que ça ne se reproduira pas. Pour certain·e·s, il n’est même plus un candidat majeur. Largement affaibli par le quinquennat de Hollande qui a mené beaucoup à tourner le dos au PS, il n’a pas réussi à se séparer de cette image de candidat mainstream. Un comble pour quelqu’un qui incarnait le renouveau au sein de son parti.
Il a, un temps, été en position de force face à Jean-Luc Mélenchon et lui avait proposé de retirer sa candidature afin de faire lutte commune. Aujourd’hui, les tables ont tourné et c’est le candidat de la France insoumise (FI) qui est beaucoup plus haut dans les sondages. De ce fait, certain·e·s militant·e·s demandent à Hamon de se désister en faveur de son collègue de gauche. Mises à part les réelles différences dans leurs programmes respectifs, des difficultés techniques[xii] viennent aggraver la situation, la plus problématique étant la question financière : le PS a déjà déboursé quelque 14 millions d’euros pour cette campagne, remboursable uniquement s’il dépasse 5% dans les suffrages. Se retirer maintenant signerait, de fait, la fin du parti.
Mais Benoît Hamon n’est pas forcément à blâmer pour cette situation. Le PASOK grec et le PSOE espagnol en témoignent, les temps sont durs pour les partis socio-démocrates dans le sud de l’Europe. Indépendamment de cette campagne, le PS n’était pas dans une position de force. Si la tendance continue, il se peut qu’il n’y ait plus de candidat du Parti socialiste pour l’élection de 2022.
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CRÉDIT PHOTO: Philippe Grangeaud/Solfe Communications
[i]Benoît Hamon, « Biographie », https://www.benoithamon2017.fr/biographie/, consulté le 10/04/2017.
[ii]Dans ce contexte, une « motion » est une ligne politique qu’adopte le parti lors de son congrès.
[iii]Ces trois projets de lois sont à la source de la série d’immenses manifestations qu’a connu la France en 2016.
[iv]Benoît Hamon, « projet », https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/03/projet-web1.pdf, consulté le 05/04/2017.
[v]Ibid.
[vi]Usul2000, « Le Salaire à Vie (Bernard Friot) », Youtube, 29/06/2017, https://www.youtube.com/watch?v=uhg0SUYOXjw, consulté le 10/04/2017
[vii]Benoît Hamon, « projet », https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/03/projet-web1.pdf, consulté le 05/04/2017
[viii]Vincent Michelon, « Quelle est donc cette « taxe robots » proposée par Benoît Hamon ? », La chaîne parlementaire, 09/03/2017, http://www.lci.fr/elections/quelle-est-donc-cette-taxe-robots-proposee-p…, consulté le 18/04/2017
[ix]Loi Travail, « carte des mobilisations », http://loitravail.lol/rassemblements/, consulté le 11/04/2017
[x]Aujourd’hui, et depuis 1958, la France est sous le modèle de la « 5ème république ». Celle-ci est largement critiquée pour la largesse des pouvoirs qu’elle attribue au président.
[xi]Benoît Hamon, « projet », https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/03/projet-web1.pdf, consulté le 05/04/2017.
[xii]Thibaut Le Gal, « Frais de campagne, temps de parole… Pourquoi le retrait de Hamon pour Mélenchon est improbable », 20 minutes, 12/04/2017, http://www.20minutes.fr/elections/presidentielle/2048415-20170412-frais-…, consulté le 13/04/2017.
par Rédaction | Avr 19, 2017 | Analyses, International
Par Jacques Simon
(DOSSIER) PORTRAIT DES CANDIDAT·ES À LA PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE (2 de 5)
Marine Le Pen, c’est un classique de la politique contemporaine. Tout le monde la connaît, tout le monde a son avis sur elle, tout le monde est vaguement au courant de ses positions. Et pourtant, personne ou presque n’a lu son programme.
Qui est donc cette politicienne hors-pair qui attire les regards du monde entier, et qui fait trembler les Français·es modéré·e·s? D’où vient-elle, et que propose-t-elle? Comme se positionne-t-elle sur l’échiquier politique français, et où se situe-t-elle par rapport aux autres partis d’extrême droite européens.
Tentons d’approfondir un peu notre connaissance du phénomène bleu Marine.
La femme
Née en 1968 dans une famille portant le nom de l’extrême droite française, Marine Le Pen a baigné dans la politique depuis sa plus tendre enfance.
Le 5 octobre 1972, son père Jean-Marie Le Pen participe à la création du Front national pour l’unité française, parti dont il prendra la tête l’année suivante. Au départ, c’est un groupuscule rassemblant des tendances néofascistes et pétainistes, ayant une volonté commune de conserver l’Algérie française[i]. Avec une base militante solide et convaincue, la tendance est propulsée au cœur de la sphère politique française lorsqu’en 1986, les élections législatives à la proportionnelle donnent 35 sièges parlementaires au parti. Depuis lors, le Front national (FN) est resté un acteur politique au succès variable, mais à la visibilité continue[ii].
C’est d’ailleurs cet événement qui servira d’entrée en jeu politique à la jeune Marine, alors âgée de 18 ans. Douze ans plus tard, en 1998, elle abandonne sa formation d’avocate pour se consacrer pleinement au parti familial en devenant conseillère régionale du Nord-Pas-de-Calais. En parallèle, elle fait aussi partie du service juridique du FN entre 1998 et 2003, et est cheffe de l’organisation Génération Le Pen. Cette organisation a pour vocation de « dédiaboliser » le Front national, un effort qui anime toujours la politicienne.
En 2004, elle devient conseillère régionale d’Île-de-France (la région parisienne), puis rentre au parlement européen la même année. Pourtant, Marine Le Pen voit bien plus grand : elle se veut cadre de la haute hiérarchie frontiste, et se rêve meneuse d’un mouvement politique qu’elle est convaincue de pouvoir porter au pouvoir.
En 2007, elle est directrice stratégique de la campagne présidentielle de son père, qui se solde par un résultat décevant : le parti reçoit à peine plus de 10%, soit plus de six points de moins qu’en 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen était parvenu au second tour. Malgré de nombreuses contestations à l’interne venant de l’aile droite, elle continue de pousser vers la direction du parti. Ce vœu la portera à se présenter à la succession de son père lors du congrès du Front national à Tours en 2010. Elle gagne le scrutin face à Bruno Gollnisch, un cadre historique du parti, avec 67,65% des voix[iii].
Désormais le parti sera le sien, et elle fera tout pour le rebâtir de l’intérieur comme le redorer de l’extérieur.
Le plus gros de son travail sera axé sur la dédiabolisation du parti. Au grand dam de militant·e·s vieux-jeux, elle essaye à tout prix de se séparer des racines xénophobes et pétainistes du FN (ou au moins de mieux les cacher) qui en formaient le socle idéologique historique. Elle met de l’eau dans son vin lors de ses interventions publiques, elle est intransigeante[iv] sur la responsabilité privée des élu·e·s quand des images d’elles et d’eux faisant des saluts nazis sortent dans la presse, et elle décide, pendant un moment, de poursuivre en justice celles et ceux qui qualifient son parti d’« extrême droite ».
Ce blanchissage médiatique arrive à son apogée le 20 août 2015 lorsque le bureau exécutif du Front national décide d’exclure[v] du parti Jean-Marie Le Pen, qui avait gardé le statut de président d’honneur, à la suite de propos douteux[vi] sur le génocide juif. Cette décision amplifie la scission déjà présente à l’intérieur du parti. L’aile droite du FN est furieuse, et certain·e·s membres du parti, dont Jean-Marie Le Pen, menacent de quitter l’organisation politique, devenue trop modérée à leur goût.
Cette dédiabolisation est à la fois ce qui permet à Marine Le Pen d’acquérir un score toujours croissant aux élections, sans néanmoins parvenir à faire gagner le parti. En effet, à en juger par sa démarche, la politicienne souhaite unir deux étiquettes à priori irréconciliables : être hors système, tout en se déplaçant petit à petit vers le centre de l’échiquier politique. Chaque pas vers l’extrême droite lui fait perdre de potentiels déserteurs et déserteuses de Les Républicains (LR, le parti de la droite traditionnelle), mais chaque pas vers la droite du gouvernement lui fait perdre un vote de la droite identitaire dure. Heureusement pour elle, l’électorat n’a pour l’instant pas vraiment d’alternative sur laquelle se rabattre, et a donc tendance à continuer à voter FN[vii].
Depuis qu’elle est à la tête du parti, on peut clairement parler d’un succès électoral. Lors des élections présidentielles de 2012, elle arrive troisième du scrutin avec 17,9%[viii], le meilleur score de l’histoire du parti. Si les résultats des élections législatives deux semaines après sont moins impressionnants, trois candidat·e·s sont néanmoins élu·e·s, faisant ainsi rentrer le parti à l’assemblée nationale pour la première fois depuis les élections de 1997.
En 2014, les élections municipales se soldent par un succès résonnant du Front national, propulsé par la popularité en chute libre de François Hollande. Plus d’un million d’électeurs et d’électrices votent bleu Marine au premier tour, et le parti finit avec 1600 sièges municipaux[ix], contre 71 en 2008.
Les élections européennes se tiennent la même année. Avec presque un quart des voix, le Front national obtient le meilleur score de tous les partis, donnant ainsi naissance au slogan « Le Front national, premier parti de France ». Au total, ce sera 24 sièges que le FN gagnera à Strasbourg, ville où siège le parlement européen. Malgré cette victoire de poids, des disputes entre les partis d’extrême droite européens mettent la tendance dans l’incapacité de former un groupe parlementaire crédible. Aux élections régionales de 2015, le Front national sera présent au second tour dans toutes les régions de la métropole, mais, pour des raisons approfondies ici[x], ne parviendra à en gagner aucune.
Marine Le Pen, c’est donc quelqu’un qui maîtrise l’art de la politique. Après avoir pris contrôle du parti familial, elle a su le transformer et l’amener vers des succès électoraux que la base militante n’aurait même pas espéré quinze ou vingt ans plus tôt.
Quid de ses positions concrètes ?
Économie
Certain·e·s obervateur·trice·s considèrent que l’économie est le talon d’Achille du FN. Ses électeurs et électrices étant surtout motivé·e·s par des questions de souveraineté nationale, les questions budgétaires et financières ont longtemps été mises au second plan. Aujourd’hui cependant, avec l’arrivée du parti dans la sphère des politiques mainstream, l’économie ne peut plus être négligée.
Historiquement, le combat du Front national est celui de la sortie de l’euro[xi]. Signe de la supranationalisation des pouvoirs politiques, la monnaie unique a été traitée de tous les noms par les frontistes.
L’article 35 du programme propose le « rétablissement d’une monnaie nationale » qui serait « adaptée » à l’économie française. Concrètement, il s’agit de revenir au franc, initialement établi à parité avec l’euro, pour ensuite subir une dévaluation d’environ 25%. Cette politique aurait notamment pour effet d’augmenter le prix des importations, et celui de la dette française, à rembourser en euro et non en franc.
Si cette proposition était auparavant au cœur du programme frontiste, elle est aujourd’hui plus discrète et souffre notamment d’un manque de clarté vis-à-vis sa mise en place. Dernièrement[xii], il semblerait que le FN envisage la tenue d’un référendum sur la question.
Le deuxième volet majeur du programme économique du Front national est celui du « patriotisme économique ». Ce « protectionnisme intelligent », comparé par certains commentateurs[xiii] à celui de Donald Trump, est issu d’une analyse antimondialiste chère à l’extrême droite.
L’idée est de fermer les frontières économiques pour favoriser l’achat et la consommation de produits français, ainsi que de limiter l’arrivée de travailleurs étrangers et travailleuses étrangères sur le territoire national. Par rapport à cette dernière proposition, le FN veut notamment instituer une loi de préférence nationale qui forcerait les entreprises à embaucher les citoyen·ne·s français·e·s lorsqu’ils sont en compétition avec des immigré·e·s[xiv].
Société
Sans surprises, l’aspect sociétal est dominant dans le discours du Front national. Comme tous les partis d’extrême droite, le FN lie ethnicité, nation et société. La France est présentée comme un pays judéo-chrétien de race blanche dont les valeurs et le style de vie doivent être conservés. L’immigration est présentée comme un fléau. Les étrangers et étrangères, notamment venu·e·s d’Afrique du nord, seraient porteurs de valeurs irréconciliables avec celles de la république française et doivent donc être exclu·e·s ou assimilé·e·s dans la communauté nationale.
À la droite du parti, on trouve des personnes comme Renaud Camus, théoricien du grand remplacement, qui militent pour une politique de séparation des individus selon leur origine ethnique. Ces tendances, minoritaires dans le parti, sont néanmoins présentes et sont soutenues par certains cadres de la vieille école.
Le gros de la politique sociale du Front national repose sur les questions d’immigration. Dans un premier temps, le parti souhaite réduire les entrées à un vingtième de leur taux actuel (10 000 par an au lieu des 200 000 actuelles)[xv]. Pour ce faire, il faudra sortir la France de la zone Schengen (le traité européen qui permet la libre circulation des personnes). Celles et ceux qui rentreront illégalement seront expulsé·e·s « systématiquement »[xvi]. En outre, les organisations ou les soutiens publiques aux sans papiers seront interdits. Le regroupement familial et le droit du sol seront effacés de la loi. Toutes ces mesures sont mises en place par un « grand ministère de l’Intérieur, de l’immigration, et de la laïcité »[xvii].
La lutte contre l’immigration passe aussi par une laïcité et un anti-communautarisme intransigeant[xviii]. Cette dernière vise à limiter toute possibilité de créer une communauté à caractère autre que français sur le sol national. Ainsi, le FN propose d’inscrire dans la constitution le fait que « la République ne reconnaît aucune communauté ». Cela passe aussi par l’extension de la neutralité religieuse à tous les niveaux : on parle notamment d’interdiction du voile dans les lieux publics.
Les 10 000 personnes qui rentreraient en France annuellement seraient sujettes à un effort considérable d’assimilation « républicaine ». Le FN est ouvertement en faveur d’un système judiciaire à deux vitesses : une préférence nationale[xix] pour les Français·es est envisagée dans les secteurs comme l’emploi ou le logement.
Ces efforts tendent vers la création d’une « unité de la France et son identité nationale ». On retrouve là les bases classiques de l’idéologie d’extrême droite. Le peuple se doit d’être à l’image de la nation : il n’a pas vocation à être pluriel.
Relations internationales
Le Front national est chef de file européen des partis eurosceptiques. Historiquement, cette tendance se traduisait par une sortie immédiate de l’Union. Aujourd’hui néanmoins, il est question d’un « référendum sur […] l’appartenance [de la France] à l’Union européenne », ainsi qu’un dialogue avec les pays membres portant sur la construction d’une Europe « respectueuse de l’indépendance de la France »[xx]. Les teneurs concrètes de ce projet restent floues. Ce qui est clair, c’est qu’il s’agit d’un démantèlement de la construction européenne historique, avec un retour des frontières, le rétablissement des monnaies nationales, et un rapatriement général des pouvoirs politiques vers Paris.
Comme les États-Unis de Donald Trump, le Front national veut se battre contre la « mondialisation sauvage », interprétée comme étant à la source de tous les maux contemporains. En termes de politique étrangère, cela est synonyme d’une fermeture des frontières et d’un retrait de toutes les instances supranationales.
Le parti de Marine Le Pen milite pour une sortie de la France de l’OTAN, ainsi qu’un soutien quasi aveugle à la Russie en ce qui concerne la Crimée et le conflit syrien. Récemment, la présidente du FN a été accueillie[xxi] en grande pompe à la Duma, pour une rencontre privilégiée avec le président russe Vladimir Poutine.
Elle souhaite aussi augmenter le budget militaire pour qu’il soit de l’ordre de 3% du produit intérieur brut avant la fin de son quinquennat. Ces fonds supplémentaires serviraient à augmenter les effectifs de l’armée, à construire un nouveau porte-avion, et à remettre en place un service militaire de trois mois. Cette concentration de ressources vers l’armée semble paradoxale étant donné que son programme de politique extérieure est caractérisé par un désinvestissement de la France dans les conflits.
Pourquoi en sommes-nous là, et où va-t-on ?
Le succès électoral de l’extrême droite ne date pas d’hier. Pourtant, le Front national a le vent en poupe en ce moment. Les facteurs sont multiples, mais parmi les plus marquants, on peut noter la crise des migrant·e·s, la crise de l’euro, ou l’échec du quinquennat de François Hollande, faits qui accentuent la xénophobie, l’europhobie, et l’anti-establishment en France.
La démographie[xxii] de l’électorat frontiste est assez similaire à celle des électeurs et électrice·s trumpistes : ce sont surtout les hommes blancs, pauvres et peu éduqués qui sont séduits par son discours. Globalement, on peut postuler que ce sont ceux et celles qui se sentent victimes d’une mondialisation qui promettait la prospérité mais qui a surtout apporté le chômage et la hausse des prix.
Si le FN vit ses meilleurs jours depuis sa formation, les institutions électorales françaises risquent de ne pas lui permettre de recevoir la clef de l’Elysée. Et pourtant, ce postulat ne cesse de s’affaiblir avec le temps qui passe. Conserver le FN dans l’opposition dépendra surtout de la capacité des autres partis à se séparer de leur image d’élite détachée du peuple, et d’en regagner la confiance.
Aussi dans ce dossier sur les élections françaises 2017 :
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CRÉDIT PHOTO: Blandine Le Cain
[i]François Durpaire et Farid Boudjellal, « La présidente », 2015, édition imprimée.
[ii]Ibid.
[iii]Ibid.
[iv]« L’élu FN faisant le salut nazi sur une photo a été exclu du parti », Libération, 19/04/2011, http://www.liberation.fr/france/2011/04/19/l-elu-fn-faisant-le-salut-naz…, consulté le 15/04/2017.
[v]« Jean-Marie Le Pen exclu du Front National », Le Monde, 20/08/2015, http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2015/08/20/jean-marie-le-pen…, consulté le 15/04/2017.
[vi]BFMTV, « Jean-Marie Le Pen persiste sur les chambres à gaz », BFMTV, 02/04/2015, https://www.youtube.com/watch?v=Rt8WYVoSkQQ, repéré le 15/04/2017.
[vii]Il ne faut pas non plus négliger l’importance des cadres de l’aile droite du parti. Les Gilbert Collard, Wallerant de Saint-Just, et autres Marion Maréchal-Le Pen permettent aussi de conserver les sympathisant·e·s plus radicales et radicaux.
[viii]Gouvernement Français, « Les élections présidentielles depuis 1958 », Vie Publique, 08/02/2017, http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/institutions/approfon…, repéré le 15/04/2017.
[ix]Gouvernement Français, « Résultats des élections municipales et communautaires 2014 », Ministère de l’Intérieur, 30/03/2014, http://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Municipales/elecres…(path)/MN2014/, repéré le 15/04/2017.
[x]Jacques Simon, « Le plafond de verre du Front National », L’Esprit Libre, 30/12/2016, http://revuelespritlibre.org/le-plafond-de-verre-du-front-national, repéré le 15/04/2017.
[xi]Front National, Les 144 engagements présidentiels, Front National, http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/, repéré le 15/04/2017.
[xii]Florian Philippot, « On n’est pas couchés », YouTube, 18/03/2017, https://www.youtube.com/watch?v=JSexjCH6u7k&t=3463s, repéré le 15/04/2017.
[xiii]Mediapart, « Le Pen au scanner. Patriotisme économique, la version Donald Trump », YouTube, 22/03/2017 https://www.youtube.com/watch?v=K2lQf49Ovjg, repéré le 15/04/2017.
[xiv]Évidement, cette loi s’applique uniquement lorsque les deux partis sont à compétence égale.
[xv]Front National, Les 144 engagements présidentiels, Front National, http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/, repéré le 15/04/2017.
[xvi]Ibid.
[xvii]Ibid.
[xviii]À l’image du Québec, la laïcité en France a tendance à se traduire par un sentiment anti-religieux, plus que par une neutralité vis-à-vis des différentes confessions.
[xix]Mediapart, « Le Pen au scanner. La « priorité nationale », contraire à la République », YouTube, 22/03/2017, https://www.youtube.com/watch?v=bt_By0BlrUk, repéré le 15/04/2017.
[xx]Front National, « Les 144 engagements présidentiels », Front National, http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/, repéré le 15/04/2017.
[xxi]« Marine Le Pen rencontre le président russe Vladimir Poutine », Radio-Canada, 24/03/2017, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1024176/marine-le-pen-rencontre-pres…, repéré le 15/04/2017.
[xxii]Boris Manenti, Election régionales : qui a voté FN ?, Nouvel Observateur, 08/12/2015, http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/elections-regionales-2015/20151…, repéré le 15/04/2017
par Rédaction | Déc 30, 2016 | International, Opinions
Par Jacques Simon
Il n’y a que le report de voix qui sépare la France d’un Élysée bleu marine.
Ça n’aura échappé à personne, la politique française est en crise. Un cumul de variables diverses fait aujourd’hui d’elle une sphère malade, peinant à combattre les maux qui la gangrènent. Elle n’est pas seule dans cette situation, loin s’en faut, mais, en France comme ailleurs, un sentiment de vulnérabilité traverse les esprits en voyant grimper, élection après élection, les résultats du Front National.
Pour celles et ceux qui résistent à l’appel de l’extrême droite, c’est assez inquiétant. Aujourd’hui, à la fin d’un quinquennat désastreux, tous-tes semblent s’accorder sur la prédiction qui place Marine Le Pen en tête au second tour des présidentielles de 2017. Tous les sondages montrent que, peu importe les adversaires, les Français devront choisir entre le Front National et un autre parti le 7 mai prochain.
Si l’on fait fi un instant des échéances électorales suivantes, notamment les législatives[i], ce scénario n’est pas catastrophique en soi. Nul besoin de rappeler que la France y a déjà fait face en 2002, et qu’elle n’a pas eu, pour autant, à supporter Le Pen père comme président. Le vrai problème apparaît lorsque le Front National sort vainqueur du deuxième scrutin. Il est vrai qu’aujourd’hui plus que jamais, ça n’est pas à exclure. Et pourtant, malgré ce que prédisent les boules de cristal de certains-es, il ne semble pas que 2017 soit l’année fatidique où les cauchemars de la gauche et de la droite modérée deviendront réalité.
Les temps ont changé depuis 2002. Le FN a le vent en poupe. Les crises de 2008 et 2010 ont affaibli l’hégémonie culturelle que s’était octroyée la construction économique mondiale. De plus en plus, des mouvements radicaux apparaissent et expriment l’envie de balayer le système capitaliste de font en comble. Les problèmes économiques de la Grèce ou de l’Espagne nient la capacité qu’a l’Union européenne et son euro à faire face à de telles difficultés. Le Brexit a approfondi l’émiettement européen. L’arrivée de milliers de migrants-es en France comme ailleurs a stimulé les sentiments xénophobes. Les attaques terroristes sur le sol européen accroissent le sentiment d’insécurité. L’incapacité du duo Hollande/Valls (président et premier ministre, respectivement) à mener des politiques populaires a créé un sentiment de ras-le-bol envers la classe politique traditionnelle. Marine Le Pen est bien meilleure politicienne que ne l’a été son père[ii]. Tout cela favorise l’ascension du Front National.
Et malgré tout, une simple observation permet d’espérer que, toutes choses restant égales par ailleurs, 2017 ne se soldera pas par un Élysée bleu marine.
La constitution française prévoit un scrutin qu’on appelle « uninominal majoritaire à deux tours ». Cela implique que pour être élu-e, sauf circonstances exceptionnelles où un-e candidat-e recevrait plus de 50% des voix dès le premier tour, le ou la prétendant-e doit faire ses preuves deux fois. Ainsi, à l’inverse des systèmes à un tour, une élection traduit donc deux choses à peu près distinctes. D’abord, la capacité d’un-e candidat-e à convaincre les électeurs et électrices que son programme est le plus intéressant. Ensuite, en un deuxième temps, il ou elle doit se montrer capable de rallier l’adversaire à sa cause. Cette deuxième caractéristique a un effet prohibitif pour les candidats-es trop sectaires.
Or, c’est justement en matière de sectarisme que le Front National ne parvient pas à se défaire de son passé pesant. Pour démontrer cela, prenons deux exemples où les frontistes se sont placés au deuxième tour : les présidentielles de 2002, et les élections régionales de 2015.
Les échéances électorales
Les choses ont bien changées depuis 2002, nous l’avons dit, mais la logique reste la même. À l’issue du premier scrutin, le Rassemblement pour la République (RPR) — un parti de droite — de Jacques Chirac arrive en tête avec 19,88% des voix, talonné par le FN avec 16,86%. La gauche, fracturée, ne se qualifie même pas. Au deuxième tour[iii], Chirac obtient 82,21%, alors que Jean-Marie Le Pen ne récolte que 17,79%. Un calcul rapide nous donne le résultat suivant : le RPR a augmenté son score initial d’environ 313%, alors que le FN n’a évolué que de 5,5%.
Mais 15 années se sont écoulées depuis. Le contexte a changé, ainsi que le chef de file du Front National. Penchons-nous alors sur les données plus récentes. En décembre 2015 ont eu lieu les élections régionales. Le FN maintient la popularité croissante dont il jouit depuis plusieurs années et arrive, de façon inédite, en tête dans six des treize régions, et se qualifie partout au second tour à l’exception des départements et territoires d’outre-mer (DOM-TOM). Devant cette victoire époustouflante, la France retient son souffle.
Et pourtant, les listes frontistes ne parviendront à consolider une victoire définitive dans aucune des régions. Regardons les résultats[iv] d’un peu plus près.
En Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, le FN fait passer son score de 36,07% à 36,08%. Cela représente une croissance d’environ 0,03%. La droite, qui finira vainqueure, est passée de 25,83% à 48,40%, soit une augmentation d’environ 87,4%. En Bretagne, le FN passe de 18,17% à 18,87%, soit une croissance de 3,85%, tandis que la gauche a augmenté son score de 47,22% en passant de 34,92% de suffrages exprimés à 51,41%. Dans le Nord-Pas-De-Calais-Picardie, le FN passe de 40,64% à 42,23%, un changement de 3,9% alors que la droite fait exploser son score grâce au désistement de la gauche, et passe de 24,97% à 57,77%, une croissance de plus de 131%.
La tendance qu’ont les partis adverses à augmenter leur score au deuxième tour se retrouve dans tous les cas sans exception. Dans certaines régions, la part du marché électoral occupée par le Front National décroit même entre les deux tours, à l’image de l’Île-de-France, où il passe de 18,41% à 14,02%.
En termes électoraux, il y a de quoi se réjouir. En effet, l’issue d’un scrutin ne tient pas compte du nombre de gens votant pour un-e candidat-e, mais plutôt la proportion d’électeurs et d’électrices qui soutiennent un bulletin par rapport à un autre. Cependant, malgré cela, pour analyser les tendances électorales de la France, il faut aussi se pencher sur le nombre net de personnes qui ont placé dans l’urne un bulletin frontiste. Prenons donc les mêmes exemples afin d’étudier cet aspect du vote français.
Commençons par 2002[v]. Au premier tour, Jean-Marie Le Pen assure 4,8 millions de bulletins. Deux semaines plus tard, c’est 5,5 millions de Français-es qui voteront pour lui. Cette augmentation d’environ 700 000 personnes représente une croissance de 15%. Du côté du RPR, les effectifs sont d’un autre ordre. Jacques Chirac passe en effet de quelques 5,7 millions de voix à 25,5 millions, une croissance de 350%. Si cette analyse enfle la popularité acquise par le Front National entre les deux tours, on voit néanmoins que le RPR jouit d’une croissance plus de vingt fois supérieure à celle de Le Pen.
Le constat est le même pour les élections régionales de 2015[vi]. Il n’y a qu’en Île-de-France où le pourcentage de personnes ayant voté bleu marine au premier tour sont plus nombreuses que celles au second. Même dans le Pays de la Loire où le nombre net de voix est passé de 270 888 à 286 723, le FN est passé de 21,25% à 19,74%.
En Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine, la liste frontiste passe de 640 000 voix à 790 000 : une croissance de 23,2%. La liste de droite, elle, passe de 460 000 voix (soit moins que le FN) à plus d’un million. Cette augmentation représente une croissance de plus de 130%. En Bretagne, le ministre Jean-Yves Le Drian passe de 420 000 voix à 670 000, soit 60% de plus. Gilles Pennelle, le candidat bleu marine, passe de 218 000 à 246 000 voix, une croissance de 13%. Cette tendance est la même dans le Nord-Pas-De-Calais-Picardie. Là, Xavier Bertrand passe de 560 000 voix à 1,4 million tandis que Marine Le Pen ne passe que de 900 000 à 1,02 million. La différence en termes de croissance est de 150% comparée à 12%.
Le plafond de verre
Malgré une deuxième analyse moins impressionnante que la première, une conclusion nette se dévoile : l’immense majorité de celles et ceux convaincus-es par le discours de Marine Le Pen voteront pour elle au premier tour. Or, l’évolution du vote frontiste peine à dépasser les 5%, tandis que celle de son adversaire se compte aisément à deux chiffres, voire trois dans certains cas.
Cette conclusion a de quoi rassurer les partis traditionnels, l’ « UMPS » (contraction des acronymes UMP (Union pour un mouvement populaire), parti de droite devenu « les républicains », et PS (Parti socialiste), parti de gauche au pouvoir) comme dirait madame Le Pen. Le Front Républicain[vii] fonctionne comme voulu jusqu’à présent. L’arrivée du Front National au pouvoir dépend donc largement de la capacité, ou de la volonté, qu’ont ses adversaires à lui mettre des bâtons dans les roues. Mais cette analyse est aussi parlante par rapport à l’image de marque du parti.
Indéniablement, la campagne de dédiabolisation entreprise par Le Pen fille est un succès. Les résultats du parti en témoignent. Mais elle n’a pas encore réussi à se présenter comme une voix alternative crédible à celles et ceux qui ne sont pas convaincus-es en un premier temps.
Le fait est que le vote FN est un vote contestataire, mais pas de blocage. Si un électeur ou une électrice veut contester la sphère politique, il ou elle le fera dès le premier tour. Il n’y a que très peu de personnes qui se rabattent sur cette option une fois que toutes sauf deux leur sont enlevées. L’idée de voter pour le Front National afin d’entraver la voie d’un ou une autre candidat-e ne semble pas être un phénomène répandu.
Le Front National fait donc face au même problème qui travaille tous les partis extrémistes : il a un plafond de verre à partir duquel, en utilisant ses méthodes actuelles, il aura convaincu toutes les personnes susceptibles de l’être. Si ce plafond ne se trouve pas au dessus de la barre des 50%, ou s’il n’y a pas d’événements extérieurs (des attentats, pour ne pas les citer) qui élargissent la démographie potentiellement frontiste, la famille Le Pen est vouée à rester dans l’opposition.
Avec cette analyse, il devient évident que le sectarisme croissant des partis dits « traditionnels » est dangereux pour la France. Les philosophies comme celle du « ni-ni » sarkoziste[viii] sont, en plus d’être moralement questionnable, exactement ce que doit espérer le Front National.
Théoriquement, il peut paraître plus honnête de mener une guerre idéologique contre l’extrême droite, mais, celle-ci semblant être perdue pour l’instant, se rabattre sur la stratégie politicienne semble être l’issue la plus profitable. Le débat d’idées peut être fait au premier tour et en période non-électorale. Les assemblées générales style Nuit debout sont parfaites pour contester l’hégémonie culturelle capitalistique. Mais il faut se méfier des raisonnements sectaires lors du second tour.
Cette logique est loin d’être une spécificité française. En cette période d’instabilité politique croissante, le danger de l’extrême droite est de plus en plus réel à travers le monde[ix]. Il faut donc que chaque électeur-trice se pose une question de fond : le vote démocratique est-il nécessairement la représentation de nos ambitions politiques, ou peut-il, parfois, être un outil qui nous protège du pire? Cette nuance est tout à fait fondamentale pour quiconque veut s’investir dans la vie politique, puisqu’elle place l’électeur-trice dans un de deux camps possibles. Soit l’on considère qu’un vote ne peut pas être un compromis et que la seule chose honnête est de voter pour la ou le candidat-e qui nous tient à cœur, ou on comprend le vote comme un instrument pour manier le monde politique, auquel cas la démarche est pragmatique et tacticienne.
Dans le cas de la France, il semble évident que cette nuance est celle qui fera, ou pas, rentrer le Front National à l’Élysée.
On peut critiquer, avec raison, le choix qui nous est présenté, et aller aux urnes à reculons tout en traînant des pieds, mais rappelons-nous que le report de voix républicain est la seule chose entre la France et un Élysée tristement bleu marine, entre nous et l’extrême droite.
Crédit photo: Blandine Le Cain
[i] Rappel : la cinquième république française adopte un système de gouvernance dit « semi-présidentiel ». Celle-ci envisage (sauf imprévu) des élections présidentielles et législatives une fois tous les cinq ans. Ces deux échéances électorales sont organisées à deux semaines d’intervalle, ce qui limite considérablement le risque d’avoir deux couleurs politiques majoritaires différentes entre les branches exécutives et législatives.
[ii] Marine Le Pen effectue un travail dit de « dédiabolisation » du Front National. Celui-ci passe par une purge des éléments plus douteux du parti (notamment ceux affiliés à des groupuscules néo-nazis), un discours plus neutre ou encore la poursuite en justice des journalistes qui lui collaient l’étiquette d’ « extrême droite ». Le moment fort de ce processus a eu lieu lorsque Jean-Marie Le Pen, fondateur du mouvement, a été exclu du parti et a vu son titre de « président d’honneur » lui être révoqué, après avoir tenu des propos révisionnistes concernant la sShoah.
[iii] http://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Presidentielles/ele…(path)/presidentielle_2002/index.html
[iv] http://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Regionales/elecresu…(path)/regionales-2015/index.html
[v] http://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Presidentielles/ele…(path)/presidentielle_2002/index.html
[vi] http://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Regionales/elecresu…(path)/regionales-2015/index.html
[vii] Le « Front Républicain » est une méthode utilisée par les partis modérés pour faire contrepoids à l’extrême droite. L’idée est d’établir une alliance de circonstance le temps du second tour. Dans les faits, cela consiste en le désistement d’un parti en faveur d’un autre, même s’ils n’ont aucune affiliation idéologique. C’est par exemple ce qui a eu lieu pour les régionales de 2015, quand le PS s’est retiré dans bon nombre de régions et a appelé à voter pour la droite classique, contre le Front National.
[viii] Lorsqu’il doit appeler à voter pour un parti autre que le sien au second tour, Nicolas Sarkozy se rabat systématiquement sur sa position du « ni-ni », qui consiste à dire qu’il ne soutient aucun des deux choix, même si le FN est l’un d’entre eux.
[ix] Voir, par exemple, la Pologne, la Hongrie, ou les Philippines.