GardaWorld, G4S, Securitas… bienvenue dans l’âge d’or de la sécurité privée

GardaWorld, G4S, Securitas… bienvenue dans l’âge d’or de la sécurité privée

Par Arthur Calone

Secteur en croissance effrénée depuis plusieurs années déjà, l’industrie de la sécurité privée assume aujourd’hui – et plus que jamais depuis le début de la crise sanitaire – un nombre croissant de responsabilités dans un monde de plus en plus privatisé, dérèglementé, et où la remise en cause du paradigme sécuritaire semble inexorable. 

Il est de nos jours quasi-impossible de se déplacer dans un environnement urbain tel que le centre-ville de Montréal sans constater la présence d’agent·e·s de sécurité privée déployé·e·s par des entreprises comme GardaWorld, Securitas, ou encore G4S. Assurant principalement des missions de surveillance dans des lieux tels que des universités, des centres commerciaux, des banques ou encore des tours à bureaux, ces employé·e·s font partie d’une industrie-mère gigantesque, impliquée dans un nombre incalculable de secteurs tant privés que publics. 

Les pouvoirs publics dépendants 

« Depuis le début des années 80, l’industrie de la sécurité privée est en progression importante et constante en terme quantitatif [d’effectifs], mais devient aussi qualitativement de plus en plus diversifiée et sa présence est de plus en plus visible dans l’espace public », assure Massimiliano Mulone, professeur à l’École de criminologie à l’Université de Montréal, en entrevue téléphonique avec L’Esprit libre. « L’industrie a deux clients principaux : les grandes entreprises et l’État », ajoute-t-il. 

Depuis le début de la crise sanitaire, ces firmes ont largement été mises à contribution par l’État pour superviser les hôpitaux, les cliniques de dépistage et de vaccination, etc. Ces dépenses culminent, rien que dans le secteur de la santé, à 336,3 M$[i] pour l’année 2020-2021. Une hausse de 257 % en comparaison à l’année précédente, qui se justifie par l’explosion de la demande dans un contexte sanitaire inédit, mais également par la valeur des contrats, négociés à la hausse par les firmes de sécurité privée, à qui la pandémie a indubitablement profité. 

Une enquête menée par Le Journal de Montréal révélait à la fin août que parmi ces 336,3 M$ de fonds publics dépensés, près d’un tiers (100 M$) auraient été octroyés sans concurrence et principalement à la société GardaWorld. Celle-ci aurait raflé à elle-seule 11 contrats et empoché 49 M$ en bénéficiant de l’utilisation du décret d’urgence sanitaire utilisé maintes fois par Québec « pour obtenir sans appel d’offres des services d’agent[·e·]s de sécurité »[ii]. L’enquête indique également que malgré l’augmentation significative des tarifs appliqués par les entreprises de sécurité privée, la plupart des agent·e·s sur le terrain, considérablement exposé·e·s au virus, n’ont pas vu leur salaire augmenter. 

De son côté, le gouvernement fédéral a lui aussi sollicité cette industrie en mandatant la firme GardaWorld, dont les recettes ne cessent d’augmenter depuis le début de la crise sanitaire, pour faire respecter l’application de la Loi sur la quarantaine. À partir du 29 janvier 2021, l’entreprise a pris le relai de la Sûreté du Québec (SQ) dans ses missions d’inspections aux résidences des personnes revenant de voyages non essentiels. Un changement de garde qui a eu des résultats parfois douteux, comme l’évoque un article de Radio-Canada datant du 12 février[iii]. Plusieurs personnes ayant reçu la visite d’employé·e·s de GardaWorld y confient leurs doutes quant à la pertinence et la qualité de ces contrôles, visiblement mal effectués et sans protocole clair. 

Un paradigme sécuritaire en mutation 

Cette tendance à la sous-traitance de missions effectuées en temps normal par les services publics au secteur privé est appelée à s’intensifier dans les prochaines années, avant tout pour des raisons économiques. « Les États reconnaissent globalement que le modèle budgétaire des polices publiques n’est pas tenable, poursuit Massimiliano Mulone. Il y a une demande pour moins de police, tant du côté de la gauche sociale [notamment avec le mouvement Defund the Police] que de la droite économique, car ce n’est pas logique dans un monde néolibéral d’avoir une police qui coûte toujours plus cher ». 

Reddition de comptes, critères de performance… le chercheur explique que les services de police, sommés d’intégrer des logiques de plus en plus entrepreneuriales, subissent des pressions budgétaires inédites. Pressions auxquelles ils résistent cependant plutôt bien, notamment grâce à des syndicats coriaces, qui permettent aux policiers et aux policières de conserver d’excellents salaires et avantages sociaux, en comparaison au reste de la fonction publique. 

Le phénomène de la privatisation des services de police est mondialisé, mais touche particulièrement les pays qui disposent de systèmes de police décentralisés, notamment les États-Unis, où les attentats du 11 septembre 2001 ont propulsé la sécurité nationale au sommet des préoccupations politiques. Si, à l’exception du Royaume-Uni, la tendance est moindre en Europe continentale parce que les services y sont centralisés, celle-ci demeure tout de même importante[iv].

Paradoxalement, l’inverse de la sous-traitance existe aussi : il s’agit de la commercialisation policière, soit l’embauche de membres des forces de l’ordre par des entreprises privées, pour par exemple assurer des escortes motorisées ou modifier la circulation routière dans le cadre d’un tournage de film ou de série[v]. Il s’agit là d’une pratique commune à Montréal et dans « plusieurs grandes villes canadiennes et américaines », comme on peut lire sur le site du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Il s’agit cependant d’une solution très dispendieuse : près de 100 $ de l’heure par agent·e doivent être déboursés pour s’attacher ce type de service. 

Pour Massimiliano Mulone, il est clair que l’on assiste depuis les années 1990 à une « fragilisation de la frontière entre le privé et le public » en ce sens. Un phénomène accentué par « la multiplication des acteurs [et actrices] de la sécurité », mais également par la « fragmentation de l’espace public ». « Notre vie se passe de plus en plus dans des espaces privés […] qu’on croit souvent publics, on est presque toujours chez quelqu’un », indique-t-il, en citant l’exemple des centres commerciaux, mais aussi d’Internet, souvent considéré à tort comme un bien public.  

Aujourd’hui, l’industrie de la sécurité privée détient une dimension largement supérieure, en termes d’effectifs et de champs d’action, à celle des pouvoirs publics. Dans la plupart des pays du monde, il y a plus de deux fois plus d’agent·e·s de sécurité que de policier·ère·s (Prenzler, 2013 : 9)[vi] « C’est une force dont il faut tenir compte. D’autant plus que sur certaines formes de criminalité, comme la cybercriminalité, on peut considérer que l’industrie de la sécurité privée a un avantage sur la police. Par exemple, la police n’a pas les stratégies pour détecter et contrer la fraude aux casinos de Las Vegas », explique Massimiliano Mulone. 

Une sécurité à rabais

Junior* (le prénom a été changé) est employé chez GardaWorld depuis plusieurs années, et a eu le temps de travailler sur des missions relativement différentes les unes des autres. Pour lui, une très grande partie du travail des policiers et policières, ne nécessitant pas le pouvoir d’arrestation ou l’usage de la force, pourrait être assumée par des agent·e·s de sécurité comme lui. « On ne fait pas de répression, mais vis-à-vis de la population, on fait quasiment le même travail. On demande aux gens de suivre les règles », explique-t-il, lors d’un entretien téléphonique avec L’Esprit libre. 

Si celui-ci comprend l’écart entre son salaire et celui des agent·e·s de police, il considère que sa profession, qui ne lui procure aucune couverture ou avantage social, demeure sous-payée, au regard des risques qu’elle implique : « Parfois, tu arrives sur le terrain, tu ne sais pas ce que tu dois faire, et tu es le seul agent sur place parce que le client dit qu’il ne veut payer que pour un agent. Ça m’est arrivé plusieurs fois alors qu’il faisait nuit. Je me disais : et s’il m’arrive quelque chose, qui me viendra en aide? […] Ça peut être très dangereux et il y a un manque de considération [pour l’intégrité des agent·e·s] ».

Pourtant, entre se démener dans une usine au salaire minimum et devenir agent de sécurité, un emploi moins fatiguant physiquement et qui paie quelques dollars de plus, le choix était vite fait pour Junior : « Trois dollars de plus c’est minuscule, mais ça fait une différence et il n’y a pas beaucoup de prérequis ». Selon lui, la sécurité privée est une bonne porte d’entrée sur le marché du travail pour les immigrant·e·s fraichement arrivé·e·s, qui sont souvent éduqué·e·s et même diplomé·e·s dans leur pays d’origine, mais qui n’ont pas réussi à faire reconnaître leurs compétences au Québec. 

Généralement payé entre 15 $ et 18 $ de l’heure lors de ses contrats, Junior a envisagé un temps de devenir convoyeur de fonds pour GardaWorld, un poste qui rapporte quelques dollars de plus par heure, mais qui demande une formation spéciale, et implique le port d’une arme de service : « J’y ai réfléchi et je me suis dit que ça ne valait pas la peine : tu portes une arme, tu transportes des fonds et tu risques ta vie pour 19 $ de l’heure. »

Des freins à cette révolution

Malgré le potentiel économique évident que représente la sous-traitance du maintien de l’ordre, il demeure trop tôt pour parler d’un « remplacement » de la police par la sécurité privée à grande échelle, selon Massimiliano Mulone. « La sécurité privée ne remplacera pas la police tant que ses agents [et agentes] n’auront pas le pouvoir d’arrestation et la légitimité de celle-ci. On n’a pas appris à leur obéir, mais peut-être que plus la population sera habituée à voir des agent[·e·s] de sécurité dans l’espace public, plus elle les trouvera légitime. »

Il est également important de rappeler la nature de ces deux entités, qui disposent de logiques d’intervention diamétralement opposées. La légitimité et l’autorité dont jouit le corps policier auprès de la population est due au fait que la police prétend agir au service du bien commun, protéger et servir les citoyen·ne·s à tout prix. Les agent·e·s de sécurité privée, obéissant à l’unique volonté de leur employeur, ne sont pas soumis·e·s à ce serment, et ne sont pas en voie de le devenir. Une telle intégration du secteur privé dans l’espace public sera simplement pour des raisons éthiques, ce qui sera très difficile : en effet, comment développer de la confiance envers une force qui ne prétend même pas agir dans notre intérêt? 

Des inquiétudes quant à la sécurisation des données personnelles des voyageur·euse·s, controlé·e·s par les agent·e·s de GardaWorld à leur retour au Canada, ont également émergé dans l’article de Radio-Canada et rappelle un défi crucial dans les partenariats entre les pouvoirs publics et les sociétés privées aux yeux de Massimiliano Mulone. « Un des enjeux fondamentaux, c’est le partage de l’information. Car il est régi par plein de lois qui font qu’on ne peut pas partager n’importe quoi. Par exemple, une institution bancaire ne peut pas transmettre toutes les informations dont elle dispose à la police simplement parce que celle-ci lui demande », explique-t-il.

Il existe d’autres obstacles à la sous-traitance absolue. Effectivement, quelques fâcheuses expériences ont terni la crédibilité du secteur privé, comme le fiasco des Jeux olympiques de Londres en 2012[vii], pour lesquels la société britannique G4S, employant 660 000 salarié·e·s dans le monde, avait obtenu la gestion de la sécurité. L’entreprise avait alors été incapable de rassembler les 10 400 gardien·ne·s qu’elle s’était engagée à fournir, ce qui avait forcé le gouvernement britannique à mobiliser l’armée en catastrophe, quelques jours à peine avant l’événement. 

Que faut-il penser de ce phénomène? Il est certain que les pratiques actuelles en matière de sécurité publiques gagneraient à être analysées à l’aune de ces considérations, qui mettent en lumière certains des paradoxes les plus criants de nos sociétés de plus en plus surveillées. Il n’est jamais trop tôt pour s’interroger sur les risques liés à la sous-traitance et à l’effritement de cette frontière nécessaire entre le domaine public et le domaine privé, surtout lorsqu’il s’agit de défendre le droit d’accéder sans crainte à des espaces publics.

crédit photo : flickr:/futureatlas.com


[i] Pierre-Paul Biron, « Secteur de la santé: le recours au privé explose avec la pandémie », Le Journal de Montréal, 5 août 2021, https://www.journaldemontreal.com/2021/08/05/le-prive-plus-present-que-jamais

[ii] Nicolas Lachance et Charles Mathieu, « Des millions de dollars à Garda sans appel d’offres », Le Journal de Montréal, 21 août 2021, https://www.journaldemontreal.com/2021/08/21/des-millions–a-garda-sans-appel-doffres

[iii] Sarah Molkou, « GardaWorld mandatée par le fédéral pour faire respecter la quarantaine des voyageurs », Radio-Canada, 12 Février 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1770226/quarantaine-voyageurs-gardaworld-sq-federal-canada-amendes

[iv] Rawlins Pace William, Kwon Sung-Wook, « Vers la privatisation des services de police : efficacité, imputabilité et décisions des tribunaux », Revue Internationale des Sciences Administratives, 2016/3 (Vol. 82), p. 613-631. DOI : 10.3917/risa.823.0613. URL : https://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-administratives-2016-3-page-613.htm

[v]Site du Service de police de la Ville de Montréal, https://spvm.qc.ca/fr/Pages/Decouvrir-le-SPVM/Qui-fait-quoi/Module-Services-affaires

[vi] Gouvernement du Canada, Le recours aux services de sécurité privés pour assurer le maintien de l’ordre, 

[vii] Béatrice Debut, « Fiasco de la sécurité: le patron de G4S se répand en excuses », Agence France-Presse, dans La Presse, 17 juillet 2012, https://www.lapresse.ca/sports/londres-2012/201207/17/01-4556457-fiasco-de-la-securite-le-patron-de-g4s-se-repand-en-excuses.php

La dure réalité de l’industrie musicale québécoise pendant la pandémie

La dure réalité de l’industrie musicale québécoise pendant la pandémie

Par Fabrice Samedy

La pandémie de la COVID-19 a bouleversé les activités de l’industrie de la musique québécoise. Les artistes ont été contraint·e·s d’annuler leurs concerts et d’innover dans leur manière de se faire connaitre par le public. Et la pente est encore plus abrupte pour les artistes émergent·e·s de la province. 

Depuis plus d’un an, la pandémie de COVID-19 bouleverse le quotidien de la population québécoise. Du jour au lendemain, les habitudes ont été chamboulées et de larges pans de la population se sont vus contraints au travail à distance ou ont perdu leur emploi. Selon un sondage de la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ), plus de la moitié des personnes (57%) pratiquant la musique de façon professionnelle a envisagé d’abandonner sa carrière ou y a déjà pensé. De plus, la moitié des répondant·e·s à ce sondage indique faire face à des problèmes financiers en lien avec la crise de la COVID-19.[i]   

C’est donc la réalité des artistes québécoi·e·s et de l’industrie musicale en entier qui a dû se transformer pour survivre. 

La vente déjà déclinante des disques a chuté encore plus avec les périodes de confinement

Selon une étude de l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ), le nombre d’albums physiques vendus en 2020 a baissé de 45,8 % par rapport à 2019. L’an dernier, 1,24 millions d’albums ont été vendus, en comparaison avec les 2,29 millions de copies distribuées en 2019.[ii] Il semble que la plateforme Spotify ait aussi été touchée par la crise, alors que la compagnie suédoise a annoncé avoir essuyé une perte nette trois plus importante en 2020 que l’année précédente.[iii]

Une autre complication pour l’industrie musicale de la province a consisté dans la fermeture des salles de spectacles et des bars, ainsi que dans l’annulation des festivals pendant une longue période. 

Avec cet obstacle, non seulement les artistes perdent un autre moyen de subventionner à leurs besoins, mais ils et elles perdent l’opportunité de se faire connaitre d’un plus grand public. 

Selon Dominic Trudel, président du Conseil québécois de la musique, tout le monde de la scène du jazz, du classique et du folklore québécois ressent les conséquences, mais certain·e·s plus que d’autre : 

« Toutes les difficultés que les artistes établis rencontrent en raison de la pandémie, c’est multiplié par dix pour les artistes émergents parce qu’ils ont plus de difficulté à faire leur place ». 

Les festivals sont touchés, mais pas tous

En plus de faire une croix sur les concerts, l’industrie du spectacle a été contrainte d’annuler plusieurs festivals au cours de l’été. Deux éditions d’Osheaga et d’ÎLESONIQ ont été annulées en raison de la pandémie. Les spectacles musicaux plus petits s’en sont sortis un peu mieux, mais eux ont été aussi frappés par la situation sanitaire alors que le coup d’envoi du festival de musique country Lasso Montréal a été remis à l’été 2022.[iv]

Cependant, ce ne sont pas tous les festivals qui ont été forcés de mettre la clé sous la porte temporairement. Le Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue (FME) a continué ses opérations, mais avec un modèle différent des autres années. Autre exemple, le site du FME annonce que le festival se tiendra à Rouyn-Noranda du 2 au 5 septembre, mais que Montréal aura aussi sa chance d’accueillir des artistes émergent·e·s canadien·ne·s, puisque le Festival de musique émergente de l’Avent s’est tenu du 6 au 8 août prochains.[v]

Un des changements les plus importants se trouve au niveau de la liste d’artistes qui auront l’opportunité de se produire sur scène, au moment où cette édition sera centrée sur le talent canadien. 

Ainsi, une soixantaine d’artistes du pays auront l’opportunité de dévoiler leur talent au public. 

En ce qui a trait à la gestion pratique de ces événements, les restrictions sanitaires ont forcé les organisateurs à revoir le nombre de spectateurs et de spectatrices à la baisse, en plus d’instaurer plusieurs mesures de distanciation. Magali Monderie-Larouche, directrice générale du Festival de musique émergent, s’attend à accueillir une foule d’environ 10 000 personnes pendant les trois jours d’activités. Ce nombre représente une augmentation par rapport aux 4 500 spectateurs de l’édition précédente, mais le compte est bien loin des 30 000 et plus que le festival avait l’habitude d’attirer lors des années sans COVID.  

Malgré toutes les embûches rencontrées en cours de parcours, Mme. Monderie-Larouche trouve que la scène émergente au Québec a bien tiré son épingle du jeu : « On a l’impression que les artistes n’ont pas chômé, ils (ou elles) ont vraiment travaillé sur de nouveaux projets. On est très content, on trouve que c’est vraiment foisonnant », a-t-elle mentionné dans une entrevue téléphonique avec L’Esprit libre. Cependant, la directrice générale a affirmé que l’année dernière a été très difficile pour que les créateurs ou créatrices puissent se réunir et pratiquer leur art. Afin de minimiser les dégâts, les artistes ont dû se réinventer afin de continuer leur carrière. Par exemple, les chanteur·euse·s diffusent des concerts virtuels sur les réseaux sociaux pour rester connectés avec leur public et attirer une nouvelle vague d’admirateur·trice·s.[vi]

Une perte de revenus constants pour les compagnies 

Les artistes ne sont pas les seuls à avoir subi les contrecoups de la pandémie alors que des compagnies comme PURCOM Entertainment Group ont aussi ressenti les pressions des derniers mois. Cette entreprise se spécialise dans plusieurs branches du show business comme la relation publique, la production de concerts, la conception de disques et autres.[vii]

Tandis que les choses allaient de bons trains pour la compagnie de M. Pierre-Paul Boisvert, président et fondateur de PURCOM, on notera que le 13 mars 2020 a été le début d’une période très difficile pour l’entreprise, les artistes et les employé·e·es. La pandémie a forcé la fermeture des studios d’enregistrement et l’annulation des tous les contrats en cours. M. Boisvert a affirmé que son entreprise était en pleine ascension pendant les mois qui ont précédé le début de la pandémie et que du jour au lendemain, tout a complètement été chamboulé : « Pour nous, cela a été très (très) difficile comme la plupart des entreprises, tu pars d’un chiffre d’affaires énorme à zéro », a-t-il laissé savoir dans une entrevue téléphonique. Il est encore trop tôt pour quantifier spécifiquement les pertes, mais M. Boisvert chiffrerait les pertes à plusieurs milliers de dollars par mois depuis maintenant un an. Les affaires reprennent tranquillement depuis janvier 2021. 

Une conséquence silencieuse 

Il est beaucoup question des conséquences tangibles de la pandémie sur l’industrie comme la perte de revenus ainsi que l’annulation de concerts ou de festivals, mais il faut aussi tenir compte des dommages psychologiques que les artistes et les entrepreneur·euse·s ont subi ou continuent de subir pendant ces temps incertains. Selon M. Boisvert, les derniers mois ont amené beaucoup de questionnements pour certain·e·s artistes qui travaillent à faire de leur pratique musicale une carrière à temps plein. 

L’entrepreneur avec une vingtaine d’années d’expérience ne s’est pas caché que les derniers mois n’ont pas été évidents : « J’ai eu peur. Je me suis dit : c’est incroyable, j’ai travaillé depuis vingt ans pour atteindre ce niveau-là et là un virus va tout mettre à terre en quelques heures, je n’en revenais 

pas. »  

Pour les amateurs ou amatrices du FME, la programmation pour l’édition du 2 au 5 septembre prochain est disponible sur leur site Internet. 

crédit photo : flickr/Jeanne Menjoulet


[i] Radi0-Canada, « Précarité : 57% des musiciens et musiciennes pourraient changer de métier », Radio-Canada, 31 octobre 2020(mis a jour le 2 novembre 2020),https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1745981/musiciens-pandemie-precarit…

[ii] Philippe Rezzonico, « La pandémie fait plonger encore davantage les ventes de disques », Radio-Canada,28 janvier 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1766492/chute-ventes-disques-quebec…

[iii] Agence France-Presse, « Spotify triple sa perte en 2020, mais compte toujours plus d’abonnés », La Presse, 3 février 2021,https://www.lapresse.ca/affaires/entreprises/2021-02-03/spotify-triple-s…

[iv] Radio-Canada, « Les festivals Osheaga, ÎLESONIQ et Lasso Montréal annulés cette année », Radio-Canada, 22 avril 2021,  https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1786965/annulation-festivals-osheaga-ile-soniq-lasso-montreal-2021

[v] FME, « FME de l’Avent », consulté le 30 juillet 2021, https://www.fmeat.org/avent/

[vi],  Cecile Gladel, « COVID-19 : 10 prestations musicales à découvrir en direct (ou non) ) sur le web », Radio-Canada, 24 mars 2020, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1685338/covid-19-10-prestations-mus…

[vii] Purcom Entertainment Group, « Profil », Consulté le 25 aout 2021, https://purcomgroup.com/?fbclid=IwAR0wNl2LXjMzieYeMeDqZbJ9P1zUx4N3hmDMbb…

La situation des langues minoritaires dans le monde vue par un Québécois : entretien avec Jacques Leclerc

La situation des langues minoritaires dans le monde vue par un Québécois : entretien avec Jacques Leclerc

Par Félix Beauchemin

À la suite de la présentation de la Loi 96, réforme de la fameuse Charte de la langue française (Loi 101), par le gouvernement de François Legault, l’éternel débat sur l’importance de la langue française au Québec s’est de nouveau mis en branle. Mais qu’en est-il des autres territoires linguistiques minoritaires dans le monde et leurs lois? Pour Jacques Leclerc, sociolinguiste, le Québec a beaucoup à apprendre du reste du monde. 

Les citations de l’article sont tirées d’un entretien avec Jacques Leclerc, linguiste.

À première vue, le site Web « L’aménagement linguistique dans le monde »créé par Jacques Leclerc, peut sembler banal. Pourtant, ce projet, parti en 1999, est aujourd’hui une des références en la matière de l’aménagement linguistique dans le monde : « J’ai fait ça il y a à peu près 20 ans, ça a commencé lentement, avec une quarantaine de pays. Puis, avec les années, le monde entier y a passé. » Durant notre entretien téléphonique, il m’était difficile de cacher mon admiration envers la passion et l’effort mit sur ce site, celui-ci regorgeant d’informations détaillées sur plus de 195 États souverains, 200 États non souverains en plus de près de 3000 lois linguistiques traduites en français[i]. À ce jour, 15 000 à 20 000 internautes visitent ce site par jour, pour un total de près de 5 millions par année[ii]. Comme l’explique Jacques Leclerc, linguiste de profession, « tout ce qui concerne la géographie linguistique, l’aménagement linguistique, les lois linguistiques, c’est mon hobby ».  

Cela étant dit, notre entretien était tout d’abord destiné à comparer la situation linguistique québécoise à celle des autres territoires minoritaires du reste du monde. Une comparaison qui permettrait peut-être de dédramatiser la situation dite alarmante du français au Québec[iii].

« Beaucoup de peuples minoritaires à travers le monde envient le Québec, ils aimeraient bien ça être dans notre situation, même si ce n’est pas parfait. »

Des situations comparables au Québec

Parmi les régions linguistiques semblables au Québec, la comparaison de la Catalogne est revenue fréquemment, notamment en raison d’une situation administrative similaire, en plus d’une langue distincte de l’État central, dans ce cas-ci l’espagnol d’Espagne. « Le cas du catalan est intéressant, parce qu’il est à la fois majoritaire et minoritaire, comme nous », faisant référence au fait que le catalan est parlé par une majorité de gens dans la région, mais par une minorité à l’échelle du pays. À ça s’ajoute un combat nationaliste – voire pour l’indépendance politique – qui rejoint les valeurs politiques de ses deux nations. Dans les deux cas, une volonté d’indépendance s’appuie sur la protection du français dans le cas du Québec, et du catalan dans le cas de la Catalogne, généralement négligée par l’État central. 

La langue distincte devient alors un symbole de cette volonté d’autodétermination. Comme le développe Jacques Leclerc sur L’Aménagement linguistique dans le monde, « symbole de l’identité, la langue est le plus puissant facteur d’appartenance sociale et ethnique en même temps qu’un facteur de différenciation et d’exclusion. L’affirmation de soi va de pair avec la recherche de la dominance, mais, ce faisant, la langue dominée entre nécessairement en conflit avec la langue dominante, dont elle veut partager la suprématie. » 

Le problème des minorités linguistiques va donc plus loin que la simple cohabitation: « En réalité, les pays, ou les États non souverains, ont des problèmes quand leur langue n’est pas celle de l’État central. » Le problème résiderait également dans le fait que « le groupe majoritaire n’aime jamais apprendre la langue du minoritaire. Pour eux, c’est comme une [rétrogradation], une humiliation ». 

Parmi d’autres exemples notables, la Corse, collectivité territoriale française : « La Corse a une assemblée délibérante, la Corse peut adopter des lois en autant que ça ne contrevienne pas aux lois françaises. » Ainsi, « les Corses peuvent imposer certaines choses, comme certaines écoles peuvent imposer l’étude du corse à tout le monde. Ça oblige les Français‧es [en Corse] à apprendre le corse, et ça les écœure, les majoritaires n’aiment jamais ça ». 

Quoique moins discutée, une autre comparaison intéressante pourrait être faite avec l’Inde, État qui fonctionne sous un mode fédératif, comme le Canada, et où deux langues officielles doivent cohabiter (l’hindi et l’anglais). Pourtant, « les États [de l’Inde] ont un réel pouvoir, autant que le Québec en a. Ils peuvent choisir la langue officielle qu’ils veulent. Ils ne pourront pas exclure ni l’anglais ni l’hindi, mais ils peuvent rajouter les langues officielles qu’ils veulent ». Il y a donc 22 langues indiennes considérées comme constitutionnelles, celles-ci ayant une présence administrative, scolaire et sociale dans les provinces concernées. Jacques Leclerc en profite pour démontrer l’influence prépondérante du multilinguisme en Inde : « En Inde, normalement, un enfant apprend la langue de son État, s’il y en a deux, il en apprend deux, en plus d’apprendre la langue de l’État central qui est l’hindi ou l’anglais. Il va probablement aussi apprendre la langue de l’État voisin. Autrement dit, un enfant indien apprend généralement trois à quatre langues.  » M. Leclerc se permet donc de lancer une flèche à l’unilinguisme à l’américaine : « L’unilinguisme est assez généralisé dans les deux Amériques. Ou bien c’est l’anglais, ou bien c’est l’espagnol, ou bien c’est le portugais. [Les Québécois‧es], on est les moins unilingues [en Amérique] pour diverses raisons historiques. »

L’Inde peut également se comparer avec le Canada pour une autre raison : la présence de langues mineures et autochtones. Alors que le Canada recense une soixantaine de langues autochtones au pays[iv], l’Inde possède 302 « langues mineures » et plus de 250 – quoique moins bien répertoriées – « langues tribales »[v]. Dans les deux cas, des difficultés s’imposent dans la conservation de ses langues. Au Canada, les dispositions linguistiques destinées à promouvoir certaines langues autochtones ne doivent pas contrevenir au bilinguisme officiel, donnant à cesdites langues un rôle de second plan[vi]. Quant à l’Inde, la présence omniprésente des langues de l’État central, l’hindi et l’anglais, marginalise l’apprentissage de langues non constitutionnelles[vii]. Des encadrements qui poussent certaines langues sous-représentées près de l’extinction. 

Comparaison des lois linguistiques

À sa sortie en 1970, la Loi 101 avait subi beaucoup d’opposition, notamment de la communauté anglophone et italienne québécoise[viii]. La plus récente Loi 96, même si étant plus globalement consensuelle[ix], a tout de même attiré son lot de critiques. Ainsi, comparativement aux lois linguistiques du reste du monde, le Québec est-il si sévère dans la protection de sa langue minoritaire? 

« Dans certains pays, comme en Roumanie, on les oblige à savoir le roumain. Tu vas à l’université en anglais? C’est bien correct, mais tu vas avoir des matières en roumain », explique Jacques Leclerc. 

« C’est comme si on disait que les cours d’histoire [au Québec] seraient en français, y compris dans les cégeps , y compris dans les écoles anglaises. Ça va plus loin que [nos lois]. Nous, on est un peu peureux au Québec. On craint toujours de froisser la population. » 

Comparant encore la situation catalane à celle du Québec, M. Leclerc se permet également de mettre de l’avant une certaine combativité des Catalan‧e‧s en ce qui a trait à leur langue : « Les Catalan‧e‧s se retournent de bord plus vite que les Québécois‧es. Quand l’État central, ou la Cour constitutionnelle, condamnait une loi, les Catalan‧e‧s se retournaient de bord et en votaient une autre. Nous on prend notre trou. Quand la Cour suprême condamne, on ne fait rien. » Ainsi, fidèle à son habitude[x], le québécois se veut plus consensuel que combatif. L’idée du Québec comme un peuple « d’extrême-centre » n’est toutefois pas née d’hier. Comme l’explique Jean-Marc Léger, auteur du livre Code Québec, dans le balado du même nom, « la recherche du consensus ça vient de loin, ça a des conséquences sur une société qui est plus tolérante, une société qui est plus permissive[xi]. » 

La perte d’une langue minoritaire

La situation linguistique du Québec est toutefois « positive » puisque « quand on se compare avec le reste du monde, on est dans une situation quand même intéressante pour notre minorité ». Certaines situations témoignent d’une perte de la langue minoritaire au profit de la langue majoritaire à un rythme bien plus important qu’au Québec. 

Que ce soit dans le cas d’un État central autoritaire comme la Chine vis-à-vis le Tibet : « En Chine, tout est contrôlé par le gouvernement chinois. C’est-à-dire qu’on met en poste des Chinois‧es, et non des Tibétain‧e‧s. Les Tibétain‧e‧s sont là comme le peuple qui subit les forces des Chinois‧es. Ensuite, on s’organise pour les minoriser. » La situation du Tibet est donc extrêmement tendue. 

Comme l’explique M. Leclerc sur L’aménagement linguistique dans le monde, « le Tibet vit sous un régime colonial au moyen duquel les Chinois imposent leurs idées et leurs valeurs, le tout avec un fort patriotisme normalement accompagné de racisme, de dogmatisme, de mépris et d’ignorance. » 

Ce contrôle chinois fait en sorte que les Tibétain‧e‧s « ne peuvent pas adopter des lois pour imposer le tibétain aux Chinois‧es ».

Ce peut aussi être un manque de volonté politique pour le maintien d’une langue : « Tous les pays où on donne libre-choix [de la langue], il y a de sérieux problèmes. » Entre autres, « en Moldavie, on donne le choix d’aller à l’école russe ou à l’école moldave, mais en faisant ça, ils se comportent un peu comme les Québécois‧es le feraient [avec l’anglais], une bonne partie des gens instruits, des gens plus aisés, envoient leurs enfants à l’école russe. Autrement dit, individuellement c’est une bonne affaire. Mais socialement, c’est une catastrophe ». Cette catastrophe est liée à la régression rapide de la langue moldave au profit de celle de l’État voisin, la Russie. 

Des lois sévères pour une plus grande conservation linguistique

De l’autre côté de la médaille, certains États et régions exercent des lois linguistiques plus sévères, leur permettant une préservation linguistique presque parfaite. Parmi ces États, il y a l’Islande, pays dont plus de 90 % de la population ont l’islandais comme langue maternelle[xii]

« Les Islandais‧es, qui sont moins de 200 000 de population, le parlement intervient é–nor–mé–ment sur les questions linguistiques, et ils sont sur une ile, c’est ce qu’on appelle une forteresse linguistique. Leur langue n’est pas en danger et ne le sera jamais. » 

Pourtant, l’apprentissage de l’anglais et du danois est obligatoire, rendant presque la totalité de la population islandaise bilingue ou trilingue[xiii]. De plus, sous les principes du purisme linguistique islandais, la langue islandaise est en constante évolution, ce qui rend la langue dynamique, s’adaptant du même coup aux nouvelles générations[xiv]. Comme l’explique Jacques Leclerc, « contrairement au Québec, les Islandais‧es sont très respectueux de leur organisme linguistique », le Conseil de la langue islandaise (Íslensk málnefnd), qui règlemente justement sur ses différents changements linguistiques.

Quelles leçons à tirer pour le Québec et le Canada?

« Je me souviens il y a quelques années, j’ai été dans la Vallée d’Aoste en Italie, où la langue officielle est l’italien et le français, et puis je me souviens que le président de la Vallée d’Aoste me disait « on aimerait ça nous aussi être comme vous », de pouvoir faire les lois qu’ils veulent », m’explique Jacques Leclerc. Il perçoit donc le Québec comme un peuple « chanceux », notamment en ayant un « pouvoir quasi souverain sur sa langue ». Ceci se distingue d’ailleurs des départements français qui n’ont aucun pouvoir de légiférer sur les questions linguistiques, un problème qui est d’ailleurs visible dans les cinq départements qui constituent la Bretagne, la langue bretonne étant désormais parlée par environ 5 % de la population[xv].

Au-delà du pouvoir provincial de légifération linguistique, M. Leclerc espère aussi un plus grand rôle du gouvernement fédéral canadien : « Le Canada fédéral pourrait certainement s’améliorer aussi. C’est d’un ridicule des fois de consommer les politiques du gouvernement. Juste ce qui s’est passé récemment avec la gouverneure générale, on s’en fout complètement de nous, c’est clair. » Celui-ci fait, du coup, référence à la nouvelle gouverneure générale du Canada, Mary Simon, qui a fait couler beaucoup d’encre pour ses difficultés à s’exprimer en français[xvi]. À l’encontre de ces critiques, d’autres pourraient toutefois se réjouir d’avoir la représentation d’une langue autochtone, dans ce cas l’inuktitut, parlée par près de 40 000 personnes au Canada, au sein d’un des postes les plus prestigieux du pays[xvii]

Le Canada pourrait donc tirer des leçons de différents pays dans le monde, notamment la province autonome de la Voïvodine en Serbie ou encore la Finlande, cette dernière étant « très respectueuse des minorités linguistiques ». Dans les deux cas, un pouvoir spécial est émis aux municipalités afin que celles-ci légifèrent et choisissent leurs propres langues administratives et sociales. Ce type de division municipale pourrait alors aider de nombreuses minorités linguistiques au Canada, dont les Franco-Ontariens : « Si l’Ontario s’en inspirait, elle pourrait faire des choses plus intéressantes pour les francophones, c’est certain. » À cela pourrait s’ajouter d’autres communautés francophones au Canada, les anglophones au Québec, ou sur un plan pancanadien, les langues autochtones. 

***

Le constat : en se comparant avec le reste du monde, la situation du français au Québec « n’est pas une catastrophe ». Toutefois, encore une fois en se comparant, il y aurait également place à « améliorer des choses ». « Si on compare le Canada au Pakistan, le Canada est diablement mieux, mais si on compare le gouvernement canadien avec le gouvernement finlandais, là il y a du chemin à faire », conclut Jacques Leclerc.

Crédit photo : Eli Carrico


[i] Jacques Leclerc, « Historique du Site », 19 janvier 2017, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/monde/historique_du_site.htm.  

[ii] Ibid. 

[iii] La Presse Canadienne, « Deux études de l’OQLF confirment le déclin du français au Québec », Radio-Canada.ca, 29 mars 2021,  https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1780961/declin-francais-quebec-etudes-oqlf.  

[iv] Statistique Canada, « Les langues autochtones au Canada », 23 juillet 2018, https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2011/as-sa/98-314-x/98-314-x2011003_3-fra.cfm.

[v] Jacques Leclerc, « Union indienne », 2 décembre 2017, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/asie/inde-1Union.htm#5_Le_statut_des_langues_.

[vi] Jacques Leclerc, « Les langues et les droits linguistiques des autochtones », 26 septembre 2019, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/cndautocht.htm.

[vii] Probal Dasgupta, « La politique linguistique et les langues indiennes moins répandues », Droit et Cultures, vol. 63, no 1, 2012 : 143-160. https://journals-openedition-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/droitcultures/2955.

[viii] Pierre-Luc Bilodeau, « Impacts de la loi 101 sur la culture politique au Québec de 1977 à 1997», Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal – Département d’histoire, 2016. https://archipel.uqam.ca/8719/1/M14347.pdf.

[ix] Lina Dib, « Pas d’unanimité pour une motion du Bloc aux Communes », La Presse, 26 mai 2021, https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-05-26/projet-de-loi-96/pas-d-unanimite-pour-une-motion-du-bloc-aux-communes.php.  

[x] Jean-Marc Léger, Jacques Nantel et Pierre Duhamel, Le Code Québec : Les sept différences qui font de nous un peuple unique au monde, Montréal : Les Éditions de l’Homme, 2016. 

[xi] Jean-Marc Léger, propos recueillis dans « Consensuel : Pour un Québécois, il est urgent d’attendre », Le balado de Code Québec, diffusé par TVA, 6 août 2021. https://www.qub.ca/tvaplus/video/cq-ep02-final-1051365957.

[xii] Jacques Leclerc, « Islande », 12 décembre 2016, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/islande.htm.

[xiii] Ibid. 

[xiv] Ibid. 

[xv] « Langues de Bretagne : combien de locuteurs et quelles attentes ? », France Info, 5 octobre 2018, https://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/langues-bretagne-combien-locuteurs-quelles-attentes-1553008.html.  

[xvi] La Presse Canadienne, «Le commissaire aux langues officielles enquêtera sur la nomination de Mary Simon », Le Devoir, 20 juillet 2020, https://www.ledevoir.com/politique/canada/619161/le-commissaire-aux-langues-officielles-enquetera-sur-la-nomination-de-mary-simon.  

[xvii] Radio-Canada, « Des Inuits du Canada se réjouissent pour Mary Simon, la nouvelle gouverneure générale », Regard sur l’arctique, 27 juillet 2021, https://www.rcinet.ca/regard-sur-arctique/2021/07/27/des-inuit-du-canada-se-rejouissent-pour-mary-simon-la-nouvelle-gouverneure-generale/.

La réalité des athlètes en dehors des Jeux olympiques

La réalité des athlètes en dehors des Jeux olympiques

Par Fabrice Samedy

La réalité de l’athlète tourne presque exclusivement autour du sport pratiqué, et cela pendant une bonne partie de sa vie. La diète, les pratiques et les compétitions font partie du quotidien des sportif·ive·s de haut niveau, mais qu’arrive-t-il lors de la saison morte ou lorsque l’heure de la retraite a sonné ?

Au cours des treize dernières années, Maxime Valois-Fortier a représenté le Canada au judo dans la catégorie des moins de 81 kg et il a eu l’honneur de représenter le pays lors des trois dernières éditions des Jeux olympiques (JO). Le judoka québécois a décroché une médaille de bronze lors des JO de Londres en 2012, mais c’est à l’âge de 15-16 ans qu’il a décidé de faire de la compétition sérieusement.

Une journée typique pour le sportif en temps de compétition commence dans les environs de 9 h du matin avec un entrainement axé sur la technique ou la préparation physique. Ensuite, un temps de repos est prévu pour aller diner. Les athlètes qui suivent des cours académiques y vont durant l’après-midi pour finalement revenir au centre de judo vers l’heure du souper pour l’entrainement principal, qui dure environ deux heures. Lors des journées de compétition, les combats se déroulent sur une journée, commencent vers 9-10 h et se terminent vers 17 h, si tout se déroule bien. Une fois le calendrier olympique ou de compétition terminé, Maxime Valois-Fortier prend le temps de se reposer et de penser à la suite des choses. Le québécois de 31 ans prend aussi le temps de reconnecter avec sa famille et ses ami·e·s, qu’il n’a pas vu·e·s depuis plusieurs mois en raison de la préparation requise pour les Olympiques.

Un quotidien plus ennuyeux qu’on le pense

La vie d’un·e athlète n’est pas toujours ce que l’on imagine. En effet, les performances diffusées à la télévision cachent un quotidien dit « ennuyeux » par le médaillé de bronze olympique.

Un·e sportif·ive de haut niveau doit se soucier de plusieurs éléments qui pourraient avoir un impact sur sa performance, comme la diète, la qualité de sommeil et l’hygiène de vie.

La discipline au niveau de la nutrition a été le défi le plus difficile pendant plusieurs années pour Maxime Valois-Fortin à un niveau presque émotionnel, en raison de son amour pour la nourriture.

L’impact de la COVID-19 sur la santé mentale

La crise sanitaire des derniers mois a eu une influence sur les entrainements et la préparation de l’équipe de judo canadienne. Selon le québécois, la reprise du sport après les interdictions ne s’est pas faite de façon optimale et les déplacements ont été difficiles. Il affirme toutefois que le comité responsable du sport a bien géré la situation malgré tout. Cependant, il reste que les derniers temps n’ont pas été de tout repos pour nos représentant·e·s. « Je pense que [pour] tous·tes les athlètes, surtout [ceux et celles qui œuvrent dans] le sport amateur, cela a été une période quand même assez difficile entre les deux oreilles », dit-il en entrevue avec un journaliste de l’Esprit libre. Il explique que cette période creuse émanait du fait que les combattant·e·s et les autres athlètes s’identifient à leur sport ou à leur équipe et que de ne plus les voir du jour au lendemain peut être difficile à gérer pour certain·e·s.

La crise sanitaire a amené son lot de changements dans la vie des athlètes sur une courte durée; ils et elles ont passé d’une vie dominée par le sport uniquement à une autre où certaines responsabilités sont plus importantes. Mais, inévitablement, tout·e sportif·ive de haut calibre devra prendre sa retraite et faire la transition un jour ou l’autre. Et ce n’est pas tout le monde faisant partie du sport professionnel qui en est capable, alors que plus de 75 % des athlètes de la National Football League (NFL) et 60 % des joueurs de la National Basketball Association (NBA) éprouvent des problèmes personnels graves moins de deux ans après avoir mis un terme à leur carrière. Selon Maude Guilmette, étudiante au doctorat en psychologie à l’UQAM, plusieurs des athlètes vivent un divorce, une faillite ou sont incapables de se trouver un emploi quelque temps après la retraite[i].

C’est dans l’espoir d’aider et de faciliter la transition que La Maison des Champions a été fondée en 2016. Cette organisation sans but lucratif aide les personnes issues du sport de haut niveau, les forces armées et la population, incluant le monde des affaires, à passer à autre chose en les outillant pour qu’ils et elles puissent prendre en charge leur bien-être, les aidant ainsi à se sentir prêts ou prêtes à passer à une autre étape de leur vie.

Pour ce faire, l’organisation offre trois cheminements : « Le parcours », un programme de codéveloppement de 12 mois, « La communauté », un réseau de soutien constitué d’individus vivant une transition ou ayant réussi leur transition et le dernier est une série d’ateliers ou de conférences qui abordent le thème de la transition[ii].

Briser les tabous

Selon un texte de Sophie Brassard, conseillère d’orientation à la Fondation de l’athlète d’excellence, il existe un tabou dit « très fort » dans le monde sportif lorsque vient le temps de penser à l’après-carrière[iii].

Chris Miranda, ancien militaire et ancien athlète paralympique, maintenant administrateur et facilitateur pour La Maison des Champions, explique que ce tabou provient du sentiment que la personne qui souhaite quitter la vie d’athlète ou de militaire, par exemple, est considéré comme un·e traître envers son équipe.

Pour M. Miranda, l’isolement est le sentiment le plus dominant chez les athlètes qui sont de retour des Jeux olympiques ou qui ont mis un terme à leur carrière de façon permanente. « C’est normal que ce moment-là soit inconfortable, mais le drame, c’est qu’on va vouloir s’enivrer avec les projets pour oublier », a-t-il confié en entrevue.

Dans le but de briser ce tabou autour de la santé mentale, plusieurs athlètes comme Kevin Love, Demar Derozan, Johnny Manziel, Naomi Osaka et Simone Biles, qui sont des figures de proue de la scène sportive, sont sorties publiquement pour faire part de leurs démons intérieurs[iv][v][vi]. Cependant, malgré ces sorties, Joëlle Carpentier, professeure au Département d’organisation et ressources humaines[LMP1]  de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, mais possédant une spécialisation en psychologie de la performance, estime que la question de la santé mentale des athlètes reste toujours un sujet de discussion assez épineux : « C’est encore un sujet tabou, ce l’est dans la population et ce l’est encore plus dans le sport, parce qu’on s’attend à la perfection de nos athlètes ». Elle continue en expliquant que la population s’attend à ce que les athlètes soient « des machines programmées qui donnent une performance, qui ne craquent pas, qui inspirent nos plus jeunes » et que pour certain·e·s, le fait qu’un sportif ou une sportive puisse avoir des problèmes psychologiques ne concorde pas avec l’image qu’on a d’eux et d’elles.

Finalement, la déstigmatisation de la santé psychologique des athlètes rencontre une autre embuche alors que ceux-ci et celles-ci peuvent avoir des réticences à s’exposer publiquement en raison du message que cela pourrait envoyer à leurs adversaires et aux commanditaires qui les soutiennent.

En résumé, la vie d’un·e athlète en dehors de son sport peut être plus ennuyeuse qu’on le pense et remplie de sacrifices quotidiens. Le changement de routine que la retraite entraine peut causer beaucoup de problèmes lors de la transition, mais il existe des groupes de soutien qui permettent de faciliter la chose.

crédit photo : flickr/Andy Lapham


[i] Jean-François Ducharme, « La vie après le sport », Actualité UQAM, 21 novembre 2018, https://www.actualites.uqam.ca/2018/la-vie-apres-le-sport-transition-carriere

[ii] La Maison des Champions, 15 août 2021, https://www.maisondeschampions.org/

[iii] Sophie Brassard, « La transition de carrière : un défi pour les athlètes de haut niveau », Orientation Québec, Volume 8, numéro 2, https://www.orientation.qc.ca/files/La-transitiohttps://www.canada.ca/fr/emploi-developpement-social/programmes/invalidite/cra/planification-securite.html#h2.5-h3.8n-de-carriere-chez-les-athl%C3%A8tes.pdf

[iv] Gabriel Gaudette, « Les problèmes de santé mentale dans le sport professionnel : un autre genre de blessure à la tête », Balle courbe, 29 janvier 2020, https://www.ballecourbe.ca/problemes-sante-mentale-sport

[v] Scott Gleeson, « Naomi Osaka says it’s OK not to be OK ; standing up for mental health “all worth it” », USA Today, 8 juillet 2021, https://www.usatoday.com/story/sports/tennis/2021/07/08/naomi-osaka-opens-up-french-open-withdrawal-mental-health/7899251002/

[vi] Étienne Paré, « Le courage d’une gymnaste inspire le monde du sport », Journal de Montréal, 31 juillet 2021, https://www.journaldemontreal.com/2021/07/31/le-courage-dune-gymnaste-inspire-le-monde-du-sport

Se faire payer à tous les jours : une tendance à l’horizon?

Se faire payer à tous les jours : une tendance à l’horizon?

Par Félix Beauchemin

Dans un contexte de pénurie de main d’œuvre croissante, certaines entreprises étatsuniennes révolutionnent la fameuse paie aux deux semaines. Les employé‧e‧s qui le désirent peuvent maintenant se faire payer directement après un quart de travail. Une tendance qui gagne en popularité, et qui pourrait même faire son apparition l’autre côté de la frontière, au Canada.

« On peut penser qu’effectivement, il y a des gens qui attendent le chèque du jeudi, et donc les deux-trois jours avant [sont plus difficiles] », mentionne Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l’école des sciences de l’administration de l’université TELUQ. Selon un sondage de 2019 de l’Association canadienne de la paie, ce serait bel et bien 43% des Canadien‧e‧s qui sont considérés comme « vivant d’un chèque de paie à l’autre »[i]. Aux États-Unis, cette proportion grimpe à près de 54%[ii]. En réponse à ces données inquiétantes, plusieurs observateur‧trice‧s cherchent des moyens de permettre aux travailleurs et travailleuses d’avoir accès à leur paie avant la fin du cycle de 2 semaines. Parmi ces observateurs·trice·s, il y a Kevin Falk, cofondateur et directeur de l’innovation (CIO) de Instant Financial, une entreprise qui se veut un « fournisseur d’accès au salaire gagné », permettant « essentiellement de redonner aux employé‧e‧s le contrôle de leur salaire ».  

La paie aux deux semaines et ses difficultés

Le cycle de paie aux deux semaines est « avantageux pour l’employeur‧euse parce qu’il simplifie le processus de paie, mais il ne l’est pas pour les employé‧e‧s. Si vous avez besoin d’accéder à votre [salaire] à mi-chemin de votre cycle de paie, vous n’avez pas vraiment beaucoup de choix en ce moment, » explique Kevin Falk.

Pour une personne aux prises avec une situation financière précaire, les solutions offertes sont donc peu nombreuses : l’utilisation d’une marge de crédit, le recours aux fameux « prêteurs sur salaire » ou encore le paiement de différents frais d’insuffisance de fonds. Ces frais d’insuffisance tournent d’ailleurs aux alentours de 45$ dans les banques canadiennes[iii]. Ainsi, dans une situation fictive où il ne reste que 50$ dans un compte chèques et qu’il faut payer une épicerie de 100$, le remboursement total ne sera pas d’uniquement 50$, mais plutôt de 95$ si l’on considère ce frais.  Dans un rapport de 2020 publié par la Financial Health Network, on découvrait que les consommateur‧trice‧s étatsunien‧e‧s avaient payé un total de 12,4 milliards $ en frais d’insuffisance de fonds aux banques[iv]. Parmi ces 12,4 milliards $, c’est 95%, soit 11,8 milliards $, qui ont été déboursés par des personnes qui sont considérées vulnérables sur le plan financier[v]. Il va donc sans dire qu’une solution permettant d’avoir accès à son argent à peu de frais bénéficierait à cette tranche de population qui débourse déjà beaucoup d’argent en frais bancaires.

Des services comme Instant Financial sont donc apparus, majoritairement aux États-Unis, permettant de déposer directement le salaire gagné dans un compte en banque dès la fin d’un quart de travail. Tout dépendant des servicesil se peut qu’un frais d’environ 3$ soit exigé à chaque retrait d’une partie de salaire, comme le demande l’application DailyPay. Sur ce sujet, Diane-Gabrielle Tremblay y voit un problème : « Ça semble beaucoup s’adresser aux bas salarié‧e‧s. Je trouve ça un peu problématique qu’on leur demande de payer pour ça et que ce soit des frais pour accéder à leur propre salaire. » À ce sujet, Kevin Falk n’hésite pas à vanter la gratuité du service Instant : « Ce qui nous rend uniques, c’est que nous avons décidé de ne pas faire payer les gens pour être payés. »

Ces services permettent également des avantages importants pour les employeur‧euse‧s. « Quand nous avons créé l’entreprise, nos client‧e‧s mettaient des affiches dans leurs vitrines disant « vous êtes embauché aujourd’hui, vous êtes payé aujourd’hui », et de l’autre côté de la rue, [quelqu’un d’autre offrait le] même salaire [mais sans ce service]. Pour qui pensez-vous qu’ils allaient travailler ? » illustre Kevin Falk. Dans un marché de main-d’œuvre très compétitif, la paie quotidienne se veut donc un avantage social intéressant.

Pourquoi deux semaines?

Dans ce débat, certain‧e‧s spécialistes, dont Mary Childs et Sarah Gonzalez de NPR, n’hésitent pas à présenter le cycle de paie de deux semaines comme un « prêt de son labeur à son patron », et ce, à un taux d’intérêt nul[vi]. Cette théorie part du fait que l’argent acquis après un quart de travail n’est remis que plusieurs jours plus tard. Dans certains cas, ce délai de deux semaines pourrait alors être trop long pour le paiement de dépenses courantes. Ceci soulève donc la question : pourquoi sommes-nous payés aux deux semaines plutôt que quotidiennement?

Pour Diane-Gabrielle Tremblay, « c’est lié au fait qu’au début on remettait de l’argent cash dans une enveloppe. On est dans un État-providence, on a donc un certain nombre de déductions, alors ça paraissait plus simple de regrouper le tout [à chaque deux semaines] ». Mais, comme l’explique cette dernière, il s’agit avant tout d’« une norme sociale ».

Il est donc possible de se demander si les entreprises sont en mesure de mettre en place un système permettant de payer leurs employé‧e‧s directement après un quart de travail. Pour Mme Tremblay, « sur le plan technique, il n’y a rien qui empêcherait ça, avec l’électronique, on pourrait très bien avoir des versements d’une entreprise vers tous ses salarié‧e‧s chaque jour ». Pourtant, Kevin Falk, qui est d’avis que ce changement serait trop difficile en termes de gestion, voit la situation bien différemment : « Les entreprises devraient changer tout leur processus technologique. Le service de rémunération ne veut pas traiter la paie tous les jours, ils sont déjà surchargés de travail, c’est déjà un processus compliqué, s’assurer que les impôts sont calculés correctement, s’assurer que toutes les déductions ont été traitées de manière appropriée. » C’est d’ailleurs pour cette raison que certaines grandes entreprises américaines, dont McDonaldsKFC et Six Flags font affaire avec des services comme Instant ou DailyPay, s’évitant du même coup de gérer la lourdeur administrative d’une gestion de paie journalière.

D’autres solutions possibles?

Pour les travailleurs et travailleuses à faible revenu, Mme Tremblay de la TÉLUQ voit toutefois d’autres solutions importantes pour ceux et celles vivant d’une paie à l’autre. « J’aurais tendance à dire que si le problème c’est l’accès à la rémunération, il y a quand même, et déjà beaucoup de gens utilisent cette stratégie, les cartes de crédit. Si on paie chaque mois, c’est quand même une bonne affaire. On se retrouve à se faire « avancer » l’argent » ajoute-t-elle. Or, les taux d’intérêt pour les cartes de crédits non payées peuvent grimper jusqu’à 20%[vii]. Selon une étude de Prosper Canada, les ménages canadiens à faible revenu utiliseraient en moyenne 31% de leurs revenus dans le paiement de leurs dettes[viii]. Parmi les formes les plus communes de ses dettes, la carte de crédit arrive au sommet. Ainsi, une gestion saine de cet outil est donc de mise pour les personnes déjà précaires.

Mme Tremblay y voit aussi une opportunité pour les employeur‧euse‧s de travailler main dans la main avec les banques ou coopératives de crédit comme Desjardins : « Ce serait peut-être aux coopératives de crédit, qui s’intéressent à ces populations-là, les bas salarié‧e‧s, d’essayer de trouver des formules qui ne seraient pas problématiques. » Ce serait pour elle une occasion d’abaisser les frais d’insuffisances de fonds pour les travailleurs à revenus modiques : « Une institution financière, surtout une coopérative, avec une entente avec l’employeur‧euse de la personne [accordant une garantie] que l’argent s’en vient, pourrait effectivement permettre un découvert sans trop de frais. » La possibilité de frais bancaires préférentiels pour personnes financièrement vulnérables est d’ailleurs fréquemment discutée depuis des années, notamment dans un rapport d’Option Consommateurs de 2018 qui mentionnait que « la façon dont les forfaits sont conçus et expliqués aux consommateur‧trice‧s favorise l’explosion des frais bancaires variables, même pour ceux et celles qui disposent d’un compte à frais modiques » [ix].

***

Malgré la popularité du service de paie quotidienne aux États-Unis, entre autres à travers des applications comme Instant ou DailyPay, cette tendance n’a pas encore véritablement vue le jour au Canada. « Nous pensons qu’il y a une énorme demande au Canada. Je dirais que ce nombre est proche de 6 millions [de travailleurs et travailleuses], avec probablement un million et demi au Québec seulement, peut-être même 2 millions » mentionne Kevin Falk de Instant. Ceux-ci se disent donc « prêts » à une entrée progressive dans le marché canadien. Il ne reste qu’à voir si ce service aura le même impact au Canada qu’aux États-Unis.

Crédit photo : flickr/Tina Franklin


[i] Association canadienne de la paie, « Sondage de recherche 2019 de la SNP auprès des employés, Communiqué de presse national des résultats, » 2019. https://paie.ca/PDF/NPW/2019/Media/CPA-2019-NPW-Employee-French.aspx

[ii] Reality check : the paycheck-to-paycheck report,  PYMNTS et LendingClub, 2021, https://www.prnewswire.com/news-releases/nearly-40-percent-of-americans-with-annual-incomes-over-100-000-live-paycheck-to-paycheck-301312281.html.  

[iii] « Frais d’insuffisance de fonds des comptes chèques, » 2021, https://www.ratehub.ca/comptes-cheques/frais-d-insuffisance-de-fonds-des-comptes-cheques.

[iv] Meghan Greene et al., The FinHealth Spend Report 2021 : What Financially Coping and Vulnerable Americans

Pay for Everyday Financial Services, Financial Health Network, 2021. https://s3.amazonaws.com/cfsi-innovation-files-2018/wp-content/uploads/2021/04/19180204/FinHealth_Spend_Report_2021.pdf

[v] Ibid.

[vi] Sarah Gonzalez et Marie Childs, « You’re Giving Your Boss A Loan », NPR: Planet Money, 22:02, 13 décembre 2019. https://www.npr.org/2019/12/13/787996422/episode-957-youre-giving-your-boss-a-loan.  

[vii] Stéphanie Grammond, « Baissons les taux des cartes de crédit » La Presse, 31 mars 2020. https://www.lapresse.ca/affaires/finances-personnelles/2020-03-31/baissons-les-taux-des-cartes-de-credit

[viii] Prosper Canada, « Low-income households spend 31 per cent of their incomes on debt repayment », 10 novembre 2020, https://prospercanada.org/News-Media/Media-Releases/Low-income-households-spend-31-per-cent-of-their-i.aspx.

[ix] Olivier Bourgeois, Frais bancaires et personnes à faible revenu : portrait de la situation, Option consommateurs, juin 2017. https://option-consommateurs.org/wp-content/uploads/2018/04/oc-809261-frais-bancaires-rapport-final-fr.pdf