La bataille de Notre-Dame-des-Landes a commencé

La bataille de Notre-Dame-des-Landes a commencé

Je ne le croyais pas possible. J’y étais il y a quelques années, alors que l’intervention de la police était supposément imminente. Finalement, celle-ci ne s’est jamais pointée. Je me suis alors dit qu’elle ne débarquerait jamais, que grâce à notre organisation et nos liens de solidarité, la zone resterait imprenable. Mais aujourd’hui, c’est bien réel : la gendarmerie nationale française a lancé dans la nuit de dimanche à lundi, l’assaut sur la zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes. Selon diverses sources, plus de 2500 gendarmes sont mobilisé·e·s dans cette opération jamais vue[i],[ii]. Pour comprendre pourquoi l’État français met autant d’énergie pour détruire cette petite communauté, laissez-moi vous faire une petite mise en contexte.

La coalition improbable

Tout commence il y a un peu moins de dix ans, quand le gouvernement français décide d’exproprier un peu plus de 25 agriculteurs et agricultrices vivant dans un périmètre de 3 km par 10 km tout près du petit village de Notre-Dame à la frontière de la Bretagne afin d’y construire un second aéroport censé desservir Nantes. Un peu comme Mirabel pour Montréal. La moitié des personnes y vivant refusent alors de quitter les lieux et lancent un appel à s’opposer au projet. L’appel est entendu, un mouvement de contestation s’organise et quelques dizaines de personnes viennent occuper les fermes abandonnées par l’autre moitié des paysan·e·s s’étant résigné·e·s à partir. Une coalition improbable se crée alors entre le monde paysan, le mouvement écologiste et le milieu squat anarchiste pour barrer la route à un ennemi commun : le gouvernement français et son projet de développement capitaliste.

En 2012, l’État français perd sa souveraineté

En 2012, cinquante personnes habitent ce qui a été baptisé la zone à défendre. De plus, un énorme réseau de résistance s’organise, auquel tous et toutes contribuent selon leurs qualifications. Des avocat·e·s protègent juridiquement les occupant·e·s. Des naturalistes recensent les espèces en voie d’extinction afin d’invalider le projet. Des groupes citoyens mettent de la pression sur les élu·e·s. Des paysan·e·s créent des liens avec la population avoisinante afin que celle-ci donne un coup de main dans l’installation des nouveaux squateur·euse·s et dans l’élaboration de la défense. Bref, une véritable leçon de diversité des tactiques!

À l’automne, la police lance « l’opération césar » ayant pour but de déloger les occupant·e·s. Des militant·e·s de partout en France viennent sur la ZAD afin de prêter main forte à leurs camarades. Même si ce sont jusqu’à 500 membres des forces de l’ordre qui sont présent·e·s sur le terrain[iii], les tactiques de la police antiémeute, prévue pour les milieux urbains, ne sont pas adaptées à la situation géographique des confrontations, mélange de forêts, de champs agricoles et de bocages. L’opération s’embourbe. Une manifestation de réoccupation est organisée. Des milliers de personnes marchent à travers ce coin de campagne et reprennent le terrain que la police avait gagné. L’état-major de la gendarmerie n’a d’autre choix que d’abandonner l’opération[iv]. La ZAD devient alors une « zone de non-droit », où la police n’ose plus entrer et où l’État français n’est plus capable de faire appliquer sa juridiction.

Derrière la lutte contre l’aéroport : l’autonomie

Quand je débarque sur la ZAD il y a environ deux ans, ce sont plus de 200 personnes qui habitent en permanence l’un des 90 lieux de vie, pour la plupart construits dans les dernières années. L’organisation sociale qui s’y construit depuis 2012 est fascinante. La vie collective, tout comme les destins individuels, sont régis par des règles choisies ensemble, négociées au quotidien, auxquelles tous et toutes adhèrent librement.

Durant mon séjour, je participe à la vie commune. Un jour j’aide un ami dans la construction de sa nouvelle maison, faite pour l’essentiel à partir de matériaux de fortune. Le même ami m’invite en après-midi à participer à la confection d’une barricade mobile. Le lendemain, je vais à une récolte de haricots sur l’un des champs collectifs. J’y suis allé car j’ai vu un appel dans le ZADNews, le journal hebdomadaire où tout le monde peut faire paraître une annonce ou un texte de réflexion et qui est distribué sur chaque lieu de vie. Un autre jour, je suis aide-boulanger et participe à la confection du pain qui est vendu le soir à prix libre; rien n’a un tarif fixe sur la ZAD, tout le monde paye avec ce qu’il peut pour ce qui est vendu, mais l’essentiel des produits de base est simplement partagé gratuitement. En fin d’après-midi la même journée, je suis déguisé en policier anti émeute avec d’autres afin de faire une simulation d’affrontement entre force de l’ordre et manifestant·e·s : ce sont les paysan·e·s du coin, de 15 à 75 ans, qui ont demandé à des personnes sur la zone d’organiser un tel atelier. Ils et elles veulent participer à la défense si les gendarmes débarquent. Je ne suis jamais rétribué directement pour mon travail. Je participe simplement à la vie collective et partage avec les autres les ressources collectives, soit un toit et de la nourriture.

Les différentes franges du mouvement se réunissent toutes les semaines en assemblée pour discuter tant de l’organisation pratique de la vie sur la zone que pour coordonner les actions juridiques, politiques et tactiques de défense de la zone. Jamais de vote n’est tenu. Légiférer impliquerait une force de coercition. Or, le projet d’autonomie, c’est justement que l’autorité soit remplacée par le consensus et la libre association. S’il survient des conflits, le conseil des treize, un groupe tiré au sort et renouvelé régulièrement, assure la médiation.

« Contre l’aéroport et son monde »

Ainsi, dès qu’on porte une attention particulière à la vie sur place, on se rend rapidement compte que la ZAD de Notre-Dame-des-Landes est bien plus que la simple opposition à un projet d’aéroport. Les froides « lois du marché » sont remplacées par le prix libre et le partage; l’agriculture industrielle est remplacée par une agriculture respectueuse des terres qui fait un usage limité des engins motorisés; le parlementarisme est remplacé par la discussion; la norme n’est pas d’être macho ou dominant, mais bien de reconnaître ses privilèges et d’aspirer à la plus grande égalité; la fortune personnelle n’est pas signe de réussite, mais d’égoïsme; la violence de l’État est considérée comme illégitime.

C’est pour toutes ses raisons que le slogan « Contre l’aéroport et son monde » s’est rapidement imposé. Le projet de développement aéroportuaire n’est, pour les opposant·e·s, que la matérialisation d’un monde de profits, d’autorité et de domination qui est à renverser.

Ne vous méprenez toutefois pas, la vie sur la zone vient également avec son lot de désagréments. Au-delà du manque de confort (un confort qu’on finit rapidement par trouver superficiel), la répression étatique est sans pitié. L’hélicoptère de la gendarmerie nationale survole régulièrement la ZAD afin de prendre des clichés des lieux, des infiltré·e·s lancent des rumeurs comme quoi la gendarmerie serait sur le point de débarquer, on fait des contrôles d’identité partout autour de la zone et on n’hésite pas à amener au poste les zadistes. Vivre sur la ZAD, c’est vivre avec un stress permanent d’être fiché·e, arrêté·e ou attaqué·e par la police.

L’issue du combat est loin d’être certaine; l’espoir, lui, est déjà semé

Ce projet d’autonomie, où la liberté et l’égalité ne sont pas qu’une devise, attire tellement d’individus que le gouvernement français s’est résigné en janvier dernier à abandonner son projet d’aéroport[v]. Il n’a toutefois pas renoncé à sa souveraineté sur cette parcelle de terre. Il a orgueilleusement lancé un ultimatum aux zadistes : ils et elles avaient jusqu’au 31 mars pour proposer un projet individuel d’agriculture marchande afin d’espérer réguler leur situation. Mais sur place, les squatteur·euse·s libertaires et les agriculteur·rice·s historiques ont signé une déclaration commune : nul ne quittera les lieux et le projet de vie alternative doit être préservé[vi].

Le gouvernement veut donc en finir avec ces zadistes qui défient le présent. En finir avec cette autonomie, véritable pied de nez à notre époque où rien n’est permis.

Malgré des moyens déployés d’une ampleur inégalée dans l’histoire policière de la France, l’issue de la bataille de Notre-Dame-des-Landes est loin d’être certaine. Certes, la police détient clairement l’avantage de la force. Les centaines de gendarmes déployés, accompagnés d’une dizaine de blindés et de plusieurs pelleteuses mécaniques ont, en à peine une journée, déblayés toutes les barricades sur l’emblématique «route des chicanes», évincée 13 habitations[vii] et détruits neufs d’entre elles[viii]. Les centaines de manifestant·e·s sur place, qui résistent pacifiquement ou avec vigueur, ont concédé beaucoup de terrain puisqu’ils et elles ont été gazé et poivré sans distinction tout au long de cette première journée d’affrontement. Cependant, plus l’opération policière avancera dans le temps, plus elle deviendra laborieuse. La police sera forcée de s’enfoncer dans les bocages, les forêts et les champs. De plus, la principale force de la ZAD réside dans ses appuies : au courant de la semaine, plus de 77 rassemblement de solidarité auront lieux un peu partout en France[ix]. Une manifestation de réoccupation est déjà prévue dimanche le 15 avril. Si plusieurs milliers de personnes déferlent sur place comme ça été le cas en 2012[x], 2016[xi] ainsi qu’en février dernier[xii], il se pourrait que la police soit incapable de bloquer l’accès à tous les lieux conquis.

Et au final, même si le gouvernement parvient à raser la ZAD, le mal est déjà fait : on sait à présent que l’autogestion fonctionne, que l’égalité est possible, que la liberté est douce.

[i]          https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/dans-la-zad-c-est-l-heure-des-expulsions-5677831

[ii]         http://www.lemonde.fr/planete/article/2018/04/08/a-notre-dame-des-landes-veillee-d-armes-dans-la-zad-avant-les-expulsions_5282592_3244.html

[iii]       https://reporterre.net/A-Notre-Dame-des-Landes-l-operation-policiere-est-une-des-plus-grandes-jamais

[iv]        Pour une chronologie précise des évènements, voir la section « Chronologie » du site des opposant·e·s de la ZAD, https://zad.nadir.org/spip.php?article86&lang=fr

[v]         https://www.nouvelobs.com/planete/notre-dame-des-landes/20180116.OBS0746/notre-dame-des-landes-abandon-du-projet-d-aeroport-les-zadistes-doivent-partir-d-ici-le-printemps.html

[vi]        https://www.presquilegazette.net/presquilegazette-net-pages/environnement/notre-dame-des-landes/communiques/les-6-points-pour-l-avenir-de-la-zad-de-nddl.html

[vii] https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/notre-dame-des-landes-3-h-du-mat-les-gendarmes-entrent-dans-la-zad-5683893

[viii] https://zad.nadir.org/spip.php?article5326

[ix] https://zad.nadir.org/spip.php?article5326

[x]http://www.liberation.fr/societe/2012/12/26/le-projet-d-aeroport-a-notre-dame-des-landes-en-21-dates_870076

[xi] http://www.liberation.fr/france/2016/10/08/a-notre-dame-des-landes-des-milliers-de-batons-pour-defendre-la-zad_1520586

[xii] http://www.lemonde.fr/planete/article/2018/02/10/la-zad-de-notre-dame-des-landes-veut-construire-son-futur_5254652_3244.html

Transformer la société en profondeur grâce à la ville : Entretien avec Jonathan Durand Folco

Transformer la société en profondeur grâce à la ville : Entretien avec Jonathan Durand Folco

Professeur à l’Université Saint-Paul d’Ottawa, Jonathan Durand Folco a publié en mars dernier son premier livre À nous la ville chez Écosociété. Nous sommes allés à la rencontre de ce jeune philosophe prolifique dont les idées sont déjà en train de se propager partout au Québec.

Crise écologique, précarité, montée du populisme, instabilité économique, répression des mouvements sociaux : depuis au moins 20 ans, les forces progressistes semblent impuissantes devant ces réalités inquiétantes. En effet, les partis socio-démocrates traditionnels ne remettent plus en cause le libre-marché, les nouveaux partis progressistes n’arrivent pas à percer et les mouvements sociaux se buttent à l’indifférence des gouvernant·e·s.

Et si, pour s’opposer au néolibéralisme, la conquête ou la déstabilisation du pouvoir étatique, devenue vaine, devait laisser place à la transformation des municipalités? C’est précisément cette possibilité qu’explore Jonathan Durand Folco, que j’ai eu l’occasion de rencontrer au début de l’été. C’est dans un petit café de Villeray que je découvre un auteur humble et sympathique, blagueur et décontracté, bref, l’opposé de l’archétype du philosophe hautain et déconnecté.

Jules Pector-Lallemand (JPL) : En nous parlant de votre cheminement politique et intellectuel, pouvez-vous nous expliquer comment vous en êtes venu à vous intéresser à la ville?

Jonathan Durand Folco (JDF) : Ma réflexion sur la ville s’est entamée à partir de 2011 où j’ai commencé mon militantisme au sein de différents mouvements dont la lutte contre les gaz de schiste. Je me suis concentré sur les enjeux environnementaux où le système économique-industriel amène des contradictions entre les impératifs de croissance et la protection des milieux de vie, des territoires. À partir de ce moment, je me suis beaucoup intéressé aux luttes sociales et environnementales enracinées dans les communautés locales et les municipalités.

Par la suite, ma première expérience de démocratie au sein d’un mouvement a été dans « Occupons Québec » : à l’époque, je commençais ma thèse de doctorat à Québec et j’avais un cours sur la philosophie politique de la ville. On lisait des textes sur le droit à la ville, d’Henri Lefebvre notamment, et là je me suis rendu compte que ce que j’étais en train d’explorer dans la théorie était en train de se refléter dans l’action et les revendications du mouvement. Cette expérience de démocratie dans la place publique a été pour moi une forme de révélation : on pouvait y expérimenter des nouvelles façons de faire des choix, de discuter ensemble et de prendre des décisions. Puis je me suis interrogé sur les possibilités de poursuivre ce mouvement au-delà de cette mobilisation. Je me suis rendu compte que les villes et les villages étaient vraiment des lieux propices pour la mobilisation et qu’ultimement, avant d’essayer de prendre le pouvoir à l’échelle des États-nations, il y avait un manque au sein des mouvements sociaux et des forces de gauche au niveau des municipalités.

JPL : Et après « Occupons Québec », avez-vous poursuivi votre implication politique?

JDF : Lors de la grève étudiante de 2012, j’étais président de mon association étudiante et on s’est beaucoup impliqué·e·s. Ça a été une grande expérience de mobilisation. Après, j’ai déménagé à Montréal où j’ai rencontré pleins de nouveaux groupes progressistes. Mon engagement s’est poursuivi ensuite au sein d’un parti politique, Québec Solidaire, où j’ai travaillé sur plusieurs questions, notamment les enjeux urbains. Je me suis rendu compte qu’au sein de ce parti, étant donné qu’il est organisé à l’échelle du Québec, il n’y avait pas de souci réel du niveau municipal.

J’ai donc poursuivi mes réflexions afin d’imaginer comment on pourrait organiser les forces progressistes dans les municipalités. J’ai ainsi écrit À nous la ville afin de réactiver notre imaginaire sur les villes et l’action politique qui pourrait y avoir lieu.

JPL : Dans ce premier livre, vous expliquez que le capitalisme pose de graves problèmes sociaux, écologiques et démocratiques. Quels sont-ils?

JDF : Au début du livre, j’ai essayé de faire une brève synthèse pour expliquer le mode de fonctionnement et de reproduction du système capitaliste. C’est un système basé sur la division entre des élites, qui disposent du contrôle des différentes ressources économiques, et l’ensemble de la population, qui n’a pas ce contrôle et est obligée d’être salariée pour subvenir à ses besoins. On peut constater dans les villes du monde des grandes inégalités sociales où il y a des formes de richesse et d’opulence qui côtoient la misère et la pauvreté extrême. Donc le système capitaliste, c’est un système qui carbure aux inégalités sociales.

C’est un système qui change également les dynamiques humaines. Celles-ci deviennent centrées autour du principe de l’échange de marchandises, de recherche de l’intérêt privé et de la croissance à tout prix, au détriment d’autres considérations humaines et d’autres principes éthiques.

C’est enfin un système qui a tendance à surexploiter la nature puisque c’est un système qui a besoin de croître pour se maintenir en place. Ce qui implique que, au niveau du développement urbain, les gouvernements municipaux dépendent des taxes foncières. Cela amène une forte influence des promoteurs·trices immobilier·ère·s et des intérêts privés sur les gouvernements municipaux. C’est cette situation qui fait croître la valeur foncière des différents logements et qui mène à l’embourgeoisement des quartiers centraux urbains. Les gens de la classe moyenne vont donc s’installer beaucoup plus loin pour avoir accès la propriété : c’est l’étalement urbain, qui a des conséquences écologiques extrêmement graves. Ce phénomène est précisément animé par cette dynamique de l’économie de marché qui fait en sorte que le logement n’est pas considéré d’abord comme un droit social fondamental, mais plutôt comme une forme de marchandise dont on peut faire l’acquisition et la revendre pour faire du profit.

Donc, le système capitaliste, ce n’est pas quelque chose d’abstrait : c’est un système social très complexe qui a des conséquences extrêmement graves du point de vue humain, social.

Même si, d’après moi, le capitalisme est un système social très puissant, il y a différents espaces où on peut vivre des nouvelles façons d’organiser le travail, la consommation, les échanges. Les villes, et même les petits villages, sont vraiment des lieux propices pour des formes de socialisation qui préfigurent ce que pourrait être une société après le capitalisme.

JPL : À quoi pourrait ressembler une économie après le capitalisme?

JDF : Ce que j’essaie de montrer dans le livre de façon extrêmement brève, c’est qu’un des principes à partir duquel on peut penser cette nouvelle organisation de la vie sociale et économique est le commun. Le commun, c’est un ensemble de droits d’usage, d’accès et de gestion des différentes ressources et de biens. C’est une propriété commune, qui n’est pas celle de l’État ni celle des entreprises privés, mais vraiment une propriété collective où l’ensemble des gens directement concernés par la gestion d’un bien peuvent en faire usage et essayer de réguler cette ressource.

Ce sont des formes de propriété que l’on peut retrouver à travers l’Histoire, comme des terres communales où des fermiers·ière·s avaient accès à la terre, avec des règles qui permettaient d’éviter une surexploitation ou encore des zones de pêche qui étaient gérées par des collectifs de pêcheur·se·s. On peut envisager aussi des bassins versants qui sont administrés par des comités citoyens ou des organismes sans but lucratif. On voit des communs également dans l’univers numérique comme le logiciel libre ou des sites comme Wikipedia.

Au niveau municipal, ce qui est intéressant, c’est que l’on peut définir des communs comme des espaces publics. Ça peut aussi prendre la forme de fiducies foncières communautaires : il s’agit d’un lieu qui est détenu par un organisme sans but lucratif qui aurait pour mission, par exemple, de favoriser le logement abordable ou veiller à ce qu’il y ait de la place pour de l’agriculture urbaine. Évidemment, le système des communs laisse tout de même la place à des propriétés privées.

Ce que l’on serait également capables d’envisager, c’est des coopératives ou des entreprises autogérées qui sont en quelque sorte des communs au sens où c’est la communauté des travailleurs et travailleuses qui participe à la construction ou l’élaboration de cette entreprise et qui a le contrôle de celle-ci.

Donc disons que pour envisager une économie post-capitaliste, il faudrait être capable de multiplier les communs dans d’innombrable sphères d’activités. Je crois précisément que l’on peut se servir des institutions municipales pour essayer d’envisager des formes de propriétés communes qui permettraient de favoriser la transition vers une nouvelle forme d’économie.

JPL : Pourquoi la ville serait-elle plus propice que l’État pour entamer une transition basée sur les communs?

JDF : Le titre de mon livre À nous la ville! est une forme de mot d’ordre qui résonne avec le slogan du printemps étudiant de 2012 « À qui la rue? À nous la rue! ». Donc « À qui la ville? », à qui appartient cette communauté politique et cet espace de vie? Est-ce qu’elle appartient aux intérêts privés ou plutôt aux citoyens et citoyennes qui habitent cet espace? J’ai beaucoup mis l’accent dans mon livre sur la réalité urbaine qui est au carrefour des contradictions économiques, écologiques et sociales. Pour moi, les villes sont les prisonnières d’un système de concurrence mondial, les nœuds de la mondialisation néolibérale, mais elles sont aussi les foyers de luttes sociales, d’expérimentations, de nouvelles formes de communs qui émergent et c’est quelque chose qu’il faut investir. L’idée n’est donc pas de considérer les villes comme étant la solution exacte à tous nos problèmes, mais plutôt de voir comment on peut créer, à partir de la ville, une nouvelle forme de société, d’économie et de démocratie.

JPL : Pour mener cette transformation en profondeur de la société, vous proposez la mise sur pied d’un mouvement que vous appelez le municipalisme. Quels sont les grandes lignes d’un tel mouvement?

JDF : On ne doit pas se contenter des formes administratives et juridiques des municipalités telles qu’elles existent aujourd’hui, mais envisager des municipalités comme devant être transformées en autogouvernements locaux. Il s’agirait de véritables communautés politiques où les gens pourraient se réapproprier les décisions collectives et inventer des formes de démocratie plus directe. Les gouvernements actuels, au niveau des villes, sont plutôt basés sur un système de représentation où c’est une classe de politicien·ne·s professionnel·le·s qui continue d’avoir le contrôle des lois et des décisions, souvent de façon complice avec des intérêts privés. Ce que j’essaie de dire dans mon livre, c’est qu’on ne doit pas uniquement prendre le pouvoir dans une seule ville. Il faut envisager un front municipaliste, une coalition de villes rebelles.

Plusieurs villes progressistes et inclusives doivent s’articuler entre elles pour éventuellement créer des grandes alliances, des ligues qui seraient les bases d’un nouveau système de démocratie qui pourrait avoir plus de revendication et vouloir se réapproprier davantage de pouvoir dans une vision de décentralisation démocratique.

Disons que la vision un peu plus ambitieuse de mon livre est de poser les bases d’un mouvement municipaliste où les citoyen·ne·s seraient capables de se réapproprier les villes, de créer des nouvelles constitutions municipales démocratiques et seraient capables de créer des liens entre plusieurs municipalités – à la fois au sein d’un territoire commun mais aussi entre plusieurs pays – afin d’accélérer la transition vers une nouvelle forme d’économie. Tout ça résume la vision très large de ce que j’appelle le municipalisme, qui est la vision que la démocratisation économique, sociale et politique se base sur la réappropriation des municipalités.

JPL : Une économie post-croissance, des autogouvernements locaux : tout cela semble si loin! Part-on de zéro?

JDF : Il y a effectivement une forme d’utopie dans mes propos, c’est-à-dire des choses qui pourraient exister mais qui ne sont pas encore concrètes. Toutefois, il y a déjà plusieurs germes. Il y a une multitude de coopératives, d’initiatives et de mouvements sociaux déjà enracinés au Québec. On pourrait essayer de fédérer ces différentes forces et envisager comment on pourrait construire un mouvement politique avec des partis municipaux, à créer ou qui existent déjà, et voir comment on pourrait insuffler une dynamique d’ensemble.

JPL : En ce sens, le dernier chapitre de votre livre est presque un mode d’emploi pour démarrer un mouvement municipaliste au Québec. Rapidement, quelles en sont les grandes étapes?

JDF : La proposition qui vient à la fin du livre est en quelque sorte le fruit d’un travail collectif qui se fait depuis plus d’un an. Ce mouvement qui est en train de voir le jour a lancé son manifeste (http://actionmunicipale.org/manifeste/) au mois de mars, qui s’appelle À nous la ville, comme le titre de mon livre. Son but est de créer une plateforme d’auto-organisation. Pour le moment, ce qui existe, c’est une page Facebook (https://www.facebook.com/actionmunicipale.org/), un site web (http://actionmunicipale.org/) et une plateforme libre (http://forum.actionmunicipale.org/) où les gens peuvent s’inscrire, indiquer leur municipalité, leur(s) champ(s) d’expertise et ensuite créer des groupes, des évènements et se partager de l’information et des outils.

La prochaine étape, c’est l’élaboration d’un code d’éthique pour les prochaines élections qui pourrait peut-être être signé par des candidatures indépendantes ou membres de partis. Ce code pourrait comprendre la limitation des mandats à deux, la limitation du salaire des élu·e·s, un engagement des élu·e·s à aller dans des assemblées populaires et la révocation du mandat.

Ce que l’on pourrait voir aussi, c’est la construction de Groupes d’action municipale (GAM), soit des groupes situés dans différents quartiers et différentes municipalités, qui agissent en dehors des élections et qui vont, par exemple, interpeller les élu·e·s durant les conseils municipaux. Ils pourraient aussi organiser des manifestations ou encore des campagnes sur des enjeux comme le logement social ou contre la gentrification.

Il est trop tard pour les prochaines élections pour voir apparaître un grand front de villes rebelles, mais je crois que dès les élections de 2021, il pourrait y avoir une organisation qui commencerait à implanter les idées de communs, de démocratisation des institutions locales et de transformation de l’économie par l’action municipale.

Mon livre se veut donc une boîte d’outils et de suggestions. Au final, tout va dépendre de comment les citoyen·ne·s s’approprient ces idées, et peut-être que l’organisation concrète va prendre une forme complètement différente de ce que j’ai anticipé dans mon ouvrage.

Pour approfondir la réflexion : Jonathan Durand Folco, À nous la ville : traité de municipalisme, mars 2017, Montréal, Écosociété

Le Cercle du ventre mou

Le Cercle du ventre mou

Et autres petits travers du workout

Alors que février nous offre son vent le plus froid, les neiges de janvier semblent déjà loin derrière nous. Un peu plus d’un mois après l’arrivée du nouvel an, les fameuses résolutions tardent toujours à se concrétiser. Qui ne s’est jamais dit, même dans ses pensées les plus confidentielles : « Cette année, je m’inscris au gym »? Plus d’exercices pour une meilleure santé… et aussi, secrètement, pour aller chercher ces fameux abdos/cuisses/fesses/biceps qui vous rendront irrésistible. Voilà une résolution des plus alléchantes!

Du moins, c’est ce que beaucoup semblent se dire. Vous aurez constaté comme moi que les centres d’entraînement, où se côtoient haltères et miroirs dans une ambiance dynamique,  se sont multipliés au cours des dernières années, tout comme leur nombre d’adeptes. En effet, en 2014, au Canada, on comptait 323 centres de conditionnement physique de plus qu’en 2013[i], portant à 6 125 le total canadien, sur lequel on compte 1353 au Québec[ii]. Fait intéressant : contrairement à un sport où l’on fait un effort physique dans le but de remporter un match, seul ou en équipe, le workout, ou fitness, a comme seule finalité de sculpter son corps.

Alors qu’en 2015 deux chercheurs suédois publiaient l’essai Le syndrome du bien-être dans lequel ils dénonçaient la « tyrannie » des modes de vies dits « sains »[iii], j’ai tenté de retracer l’origine psycho-sociale de la popularité actuelle du workout.

Mon hypothèse est que le désir de (re)prendre sa forme physique en main cache des désirs profonds auxquels l’abonnement au gym est une réponse bien illusoire.

Le cercle vicieux du ventre mou

Il y aurait d’abord un désir qui trouverait son origine dans notre corps : le désir de vivre plus sainement. On ne prend pas toujours le temps de bien manger, on a rarement le temps de se dépenser physiquement. Et on le ressent, car le résultat, lui, ne se fait pas attendre : gain de poids,  perte d’énergie, sentiment de faiblesse.

Or, un paradoxe m’apparaît évident lorsqu’un∙e ami∙e m’annonce qu’elle ou il s’inscrit à un gym. C’est ce que j’ai intitulé le Cercle du ventre mou et que le bédéiste Alex Lévesque a aimablement illustré pour moi.  

Ce paradoxe pourrait se résumer ainsi : une personne ayant un mode de vie urbain et très productif (1) a peu de temps pour elle (2). Elle ne peut prendre le temps de cuisiner, de bouger, de dormir, bref, de bien vivre (3). La conséquence de ce mode de vie se matérialise, entre autres, dans un amas de lipides au niveau de l’estomac, couramment appelé une bedaine (4). Le « ventre mou » est apparu. Pour le contrer, la solution est au coin de la rue : un gym! Cependant, le formidable rabais sur les deux premiers mois prend déjà fin et, même si les progrès se font sentir, on est encore loin du corps de rêve. Ne reste plus qu’à continuer de payer un abonnement quelque peu dispendieux (5) sans quoi l’on risque de reprendre les kilos durement perdus. Pour le payer, il faut évidemment avoir l’argent, donc continuer de bosser fort, de faire du cash (1). La boucle est bouclée, nous voilà pris dans le « Cercle du ventre mou ».

Le cœur de ce mal-être, c’est pourtant notre mode de vie : toujours travailler plus et être plus productif ou productive au détriment de notre bien-être. En ce sens, l’abonnement à la salle d’entraînement apparaît comme un expédient; une solution qui ne met pas le doigt sur l’insatisfaction vécue, mais plutôt qui nous en détourne.

Être unique, comme tout le monde

Mais la volonté de façonner son corps est, selon moi, mû par une autre aspiration plus subtile et plus profonde puisque de nature existentielle; c’est l’ambition d’avoir le plein contrôle sur sa vie. Se discipliner au quotidien, par des régimes alimentaires et l’entraînement, c’est se donner le corps que l’on s’est créé nous-même, c’est être l’unique artisan·e de son apparence, mais surtout de son quotidien. Un quotidien dans lequel on se laisse parfois emporter plus qu’on ne le souhaiterait et dans lequel on pose une multitude de gestes qui, au final, définissent qui l’on est. Apparaît alors un décalage entre celle ou celui qu’on voudrait être et celle ou celui que l’on devient. L’idée derrière la remise en forme, c’est bien souvent la « prise en main », la discipline. Une discipline qui nous permet de régler au quart de tour un quotidien qui nous échappe. Par l’entraînement, on pense donc accéder à l’autonomie de se choisir : « Je vais avoir l’apparence que je désire, le mode de vie que j’ai choisi », se dit-on.

Toutefois, ce désir existentiel de contrôle absolu sur sa vie se bute inévitablement à un mur.

Le philosophe Michel Eltchaninoff, dans le dernier numéro de Philosophie Magazine[iv] (Décembre 2016-Janvier 2017, N°105) s’exprimait sur l’idée d’être « l’auteur·e de sa vie » : « On n’est jamais certain[·e] que les lecteurs [et lectrices] lisent le même livre que celui qu’on imagine pour soi-même », écrivait-il. Tout comme on peut interpréter un roman d’une manière opposée au sens que l’auteur∙e voulait lui donner, l’Autre peut librement interpréter mes actions. Je pourrais ainsi réformer de fond en comble mon quotidien pour devenir un « être en santé », mais mes ami∙e∙s pourraient considérer ma nouvelle discipline de vie comme obsessive, allant trop loin et étant néfaste pour moi.  Malgré mes efforts pour être une « personne saine », je deviendrais tout le contraire! Ainsi, nos existences et nos identités comportent une part d’incontrôlable. Le nier ne peut que nous mener à des échecs.

Mais il y a plus. En voulant se discipliner de la sorte, on veut obtenir la liberté de choisir ses singularités, de se créer un soi-même unique. Il y a toutefois une contradiction à chercher l’unicité dans une mode. On ne peut le nier : s’entraîner, c’est tenter de correspondre à des standards physiques. On cherche alors la liberté dans l’asservissement à une norme. L’unicité dans… les mêmes comportements que tout le monde! Déjà à la fin des années 1950, Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne[v], nous prévient que tenter de copier un modèle préétabli ne peut qu’être une expérience insatisfaisante, justement à cause de cette part  d’imprévisibilité dans nos existences qui fait en sorte que nos actions n’atteignent jamais précisément leur but.

Acheter ma vie

Plus largement, l’explosion en popularité des clubs d’entraînement est également un élément révélateur d’une transformation de l’économie mondiale. Les classes moyennes, qui possèdent déjà énormément de biens, sont de moins en moins intéressées par des produits matériels. Dans l’un de ses plus récents ouvrages, le philosophe Slavoj Žižeck[vi] explique que pour continuer à vendre, des grandes entreprises ont développé la marchandisation directe de notre expérience. Cela signifie que la consommatrice ou le consommateur achète moins d’objets et plus d’activités, d’expériences. Comme notre identité se construit entre autres par les actes que l’on pose, on achète ainsi une identité. « J’achète ma forme physique en fréquentant des clubs de sport; j’achète mon éveil spirituel en m’inscrivant à des cours de méditation transcendantale; j’achète une expérience satisfaisante de moi-même comme personne écologiquement consciente et ne consommant que des fruits biologiques, etc. », explicite Žižeck. Marchandiser son existence, voilà un moyen qui me semble bien peu efficace pour répondre à un désir d’autonomie!

Pousse, pousse, pousse de la fonte…

Comme dans une chanson populaire de Jonathan Painchaud, il y a des raisons inconnues des autres (et parfois même de nous-même) qui nous amènent à « pousser de la fonte ». L’idée derrière cette petite réflexion n’est pas de dénoncer toute forme d’activité physique, bien au contraire. C’est plutôt d’émettre des réserves quant à nos motivations afin de s’éviter une déception, que ce soit dans la quête d’une vie plus « saine », d’unicité ou de prise en main.

[i]Canadian Buisness, « Charting the rise of discount gyms in Canada », 2015. http://www.canadianbusiness.com/innovation/the-rise-of-discount-gyms-in-…

[ii]Gouvernement du Canada,  « Centres de sports récréatifs et de conditionnement physique », 2016. https://www.ic.gc.ca/app/scr/sbms/sbb/cis/etablissements.html?code=71394…

[iii]Sur ce sujet, lire l’entrevue des deux auteurs dans La Presse (2016) : http://plus.lapresse.ca/screens/5fb16104-c939-4061-b25b-0132190ff864%7C_…

[iv]Michel Eltchaninoff, Philosophie Magazine, Décembre 2016-janvier 2017, No 105.

[v]Hanna Arendt, Condition de l’homme moderne, « Chapitre 5 : L’action », 1958.

[vi] Slavoj Žižeck, La nouvelle lutte des classes : Les vraies causes des réfugiés et du terrorisme, Fayard : Paris, 2016.